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Pierre-Marie Delpu

Igor Moullier
Mélanie Traversier
(dir.)

Le royaume de Naples
à l’heure française
Revisiter l’histoire du
decennio francese
1806-1815
civilisations
Le royaume de Naples à l’heure française
Revisiter l’histoire du decennio francese 1806-1815

Le decennio francese (1806-1815), période Pierre-Marie Delpu,


d’occupation militaire française de l’Italie agrégé et docteur en
méridionale, constitue une expérience politique histoire contemporaine,
originale. Le royaume de Naples, alors dirigé enseigne à Aix-
Marseille Université
par Joseph Bonaparte puis Joachim Murat,
et est membre du
a été un creuset où se sont inscrits projets de laboratoire TELEMMe
modernisation et affrontements entre volonté (UMR 7303).
d’émancipation et contraintes de la domination Igor Moullier
militaire. En faisant dialoguer à parts égales est maître de
les sources et les historiographies française et conférences en histoire
italienne, cet ouvrage propose une histoire moderne à l’ENS de
totale de cette période, attentive à la fois aux Lyon, membre du
contacts militaires, aux réformes étatiques, LARHRA (UMR 5190)
aux transferts culturels et aux constructions et rédacteur en chef
d’EspacesTemps.net.
idéologiques et mémorielles. C’est une histoire
Mélanie Traversier
transnationale et européenne de l’Italie du est maîtresse de
sud que proposent les auteurs de ce volume, conférences en
rappelant que l’histoire de l’empire napoléonien histoire moderne à
ne se réduit pas à une succession de batailles. l’Université de Lille
Elle a vu la création d’entités politiques qui ont (IRHiS-UMR 8529) et
et

été des laboratoires politiques et le théâtre membre de l’Institut


d’intenses circulations d’hommes et d’idées. Universitaire de France.

Contributeurs :
histoire

Institut de Recherches
Historiques du Septentrion • Jacques-Olivier Boudon • Nicolas Bourguinat • Laurent Brassart • Walter Bruyère-Ostells
• Romain Buclon • Nicolas Cadet • Maria Teresa Caracciolo • Rosanna Cioffi • Fabio D’Angelo
UMR 8529, UNIV. LILLE • CNRS

• Renata De Lorenzo • Pierre-Marie Delpu • Matthieu de Oliveira • Laura Di Fiore • Luca Di Mauro
• Alexander J. Grab • Giorgio Gremese • Corinna Guerra • Maurizio Lupo • Mirella Vera Mafrici
• Francesco Mastroberti • Igor Moullier • Laurent Nagy • Claudia Pingaro • Ornella Scognamiglio
ENCYCLOPÉDIE POUR UNE HISTOIRE NOUVELLE DE L’EUROPE

• Mélanie Traversier • Vincenzo Trombetta

Vue du Palais royal,


Naples (huile sur
toile), Rebell, Joseph
(1787-1828) / Musée
Conde, Chantilly, France ISSN-L : 1284-565521 €
ISBN : 978-2-7574-2376-9
/ Bridgeman Images
civilisations

La collection
Histoire et civilisations
est dirigée par
Michel Leymarie

Cet ouvrage est publié après l’expertise éditoriale du comité


Temps, Espace et Société
composé de :

Frédéric Attal, Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis


Xavier Boniface, Université de Picardie - Jules Verne
Carole Christen (coordinatrice), Université de Lille Sciences humaines et sociales
Thomas Golsenne, Université de Lille Sciences humaines et sociales
Jean Heuclin, Université Catholique de Lille
Hervé Leuwers, Université de Lille Sciences humaines et sociales
et

Michel Leymarie, Université de Lille Sciences humaines et sociales


Arthur Muller, Université de Lille Sciences humaines et sociales
Chantal Petillon, Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis
Judith Rainhorn, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
François Robichon, Université de Lille Sciences humaines et sociales
Éric Roulet, Université du Littoral - Côte d’Opale
Emmanuelle Santinelli, Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis
histoire

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Béatrice Touchelay, Université de Lille Sciences humaines et sociales
Jérôme Vaillant, Université de Lille Sciences humaines et sociales
Les Presses universitaires du Septentrion
sont une association de cinq universités :
• Université de Lille,
• Université du Littoral – Côte d’Opale,
• Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis,
• Université Catholique de Lille,
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La politique éditoriale est conçue dans les comités éditoriaux.


Cinq comités et la collection « Les savoirs mieux de Septentrion »
couvrent les grands champs disciplinaires suivants :
• Acquisition et Transmission des Savoirs,
• Arts et Littératures,
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• Sciences Sociales,
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Pierre-Marie Delpu,
Igor Moullier,
Mélanie Traversier
(dir.)

Le royaume de Naples à l’heure française


Revisiter l’histoire du decennio francese (1806-1815)

Publié avec le soutien


du Laboratoire de Recherche Historique Rhône-Alpes (LARHRA - UMR 5190),
École Normale Supérieure de Lyon,
de l’Institut de Recherches Historiques du Septentrion (IRHiS - UMR 8529),
Université de Lille,
de l’Institut Universitaire de France, Labex Écrire une Histoire Nouvelle de l’Europe (EHNE),
du Centre d’histoire du XIXe siècle (CRHXIX, EA 3550)

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du Septentrion www.septentrion.com
Table des matières

Liste des abréviations utilisées......................................................................................11


Introduction. Gouverner Naples
à l’époque napoléonienne : une histoire européenne............................................. 13
Pierre-Marie Delpu, Igor Moullier, Mélanie Traversier
Partie 1.
Le royaume de Naples, l’Empire et les guerres
Chapitre 1. Prisonniers de guerre et forçats napolitains en France
au lendemain de la conquête du royaume de Naples (1806-1815)........................ 31
Jacques-Olivier Boudon
Chapitre 2. L’espionnage de l’Empire envers un royaume fédéré :
le cas de Naples en 1811.................................................................................................. 53
Luca Di Mauro
Chapitre 3. La levée des forces auxiliaires autochtones
dans le royaume de Naples sous le règne de Joseph Bonaparte (1806-1808).....65
Nicolas Cadet
Chapitre 4. L’Armée d’Italie et les troupes napolitaines en 1813-1814 :
les Français de l’Armée napolitaine face au revirement d’alliance.......................81
Giorgio Gremese
Chapitre 5. Les généraux français au service de Murat
et la place de Naples dans le Grand Empire napoléonien (1808-1815)................95
Walter Bruyère-Ostells

7
Partie 2.
Ordre social et réforme de l’État
Chapitre 6. État et Société dans la République
et le royaume d’Italie (1800-1814).............................................................................115
Alexander J. Grab
Chapitre 7. Les modèles administratifs entre imposition et adaptation :
la police « moderne » et la transformation des pratiques d’identification......133
Laura Di Fiore
Chapitre 8. Le royaume de Naples,
un laboratoire financier de la France impériale..................................................... 147
Matthieu de Oliveira
Chapitre 9. Encourager l’économie.
Les projets commerciaux à Naples pendant le règne de Joachim Murat..........163
Claudia Pingaro
Chapitre 10. Une régente d’exception sur le trône napolitain :
Caroline Bonaparte.....................................................................................................175
Mirella Vera Mafrici
Partie 3.
Circulation et diffusion des savoirs
Chapitre 11. Vers un nouvel équilibre :
l’État et l’école dans le royaume de Naples pendant le decennio francese.......... 191
Maurizio Lupo
Chapitre 12. Les éditeurs napolitains à l’époque napoléonienne...................... 205
Vincenzo Trombetta
Chapitre 13. L’introduction des buffles napolitains en France (1797-1815) :
« un opéra-buffle » ?..................................................................................................223
Laurent Brassart
Chapitre 14. Les institutions scientifiques à l’heure française.
Le retour à Naples des savants exilés pendant le decennio francese.................... 245
Fabio D’Angelo
Chapitre 15. Le premier laboratoire de chimie
de l’université de Naples était-il français ?..............................................................257
Corinna Guerra
Partie 4.
Pratiques culturelles et artistiques
Chapitre 16. Voyager dans le royaume de Naples à l’époque française..............275
Nicolas Bourguinat
Chapitre 17. Faire la paix ? Pour une lecture diplomatique
de la vie musicale à Naples durant le decennio francese........................................ 289
Mélanie Traversier
Chapitre 18. Jean-Baptiste Wicar, directeur de l’Académie des Beaux-Arts
de Naples (1806-1809), et l’importation du style néoclassique français......... 307
Rosanna Cioffi
Chapitre 19. « L’Album Clarac » : une trace inconnue des Murat à Naples.... 321
Ornella Scognamiglio
Chapitre 20. Un musée pour la reine de Naples :
Caroline Murat et François Mazois.......................................................................... 335
Maria Teresa Caracciolo
Partie 5.
Circulations politiques et constructions mémorielles
Chapitre 21. Naples et Murat.
Construire une capitale, représenter le pouvoir..................................................... 353
Romain Buclon
Chapitre 22. La question constitutionnelle et unitaire
entre parti napolitain et parti français durant le règne de Murat.......................363
Francesco Mastroberti
Chapitre 23. Le bonapartisme : fonctions et contradictions
de l’exportation d’un modèle dans le royaume de Naples...................................375
Renata De Lorenzo
Chapitre 24. Partir défendre la Constitution à Naples (1820-1821).
Les volontaires français face au souvenir du decennio francese............................393
Laurent Nagy
Chapitre 25. Les Napolitains face aux souvenirs d’Empire (1815-1860) :
reconstructions mémorielles et mobilisation politique..................................... 407
Pierre-Marie Delpu

Sources imprimées et bibliographie générale........................................................ 423


Table des figures..........................................................................................................459
Notices bio-bibliographiques................................................................................... 461
Annexe cartographique............................................................................................ 469
Index.............................................................................................................................. 471
Chapitre 23. Le bonapartisme : fonctions et contradictions
de l’exportation d’un modèle dans le royaume de Naples

Renata De Lorenzo
Università degli Studi Federico II di Napoli

La catégorie du bonapartisme, formule politique qui fait référence à la


suprématie dictatoriale du pouvoir exécutif sur le pouvoir législatif, a joué un
rôle central dans le système politique du decennio francese. Son importance
vient de la double expérience de Napoléon Ier et de Napoléon III, qui eurent
tous les deux un rôle névralgique dans la réalisation de l’Unité italienne.
L’historiographie1 a formulé cette catégorie politique sur la base de leurs
pratiques, en portant l’attention aux variantes lexicales2. Dans le contexte

1.– De nombreuses analyses ont été principalement attentives à l’action de Napoléon III.


Karl Marx, dans Le 18 brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte (1852) souligne la naissance
de cette nouvelle catégorie politique, semblable au césarisme, utilisée pour définir les
dictatures établies au nom du peuple et sur la base des mythes du chef et de la grandeur
nationale ; Frédéric Bluche, Le Bonapartisme. Aux origines de la droite autoritaire, 1800-
1850, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1980 ; Eugenio Di Rienzo, « Bonapartismo »,
dans Dizionario del liberalismo italiano, Soveria Mannelli, 2011, en ligne : http://www.
bibliotecaliberale.it/glossario/b/bonapartismo/. Le Centre d’Études et de Recherche
sur le Bonapartisme étudie le phénomène, de 1799 à l’époque contemporaine.
2.– La référence utilisée porte principalement sur le césarisme. Voir Innocenzo Cervelli,
« Cesarismo : alcuni usi e significati della parola (secolo XIX) », Annali dell’Istituto
storico italo-germanico in Trento XXII, 1996, p. 61-197 ; Du césarisme antique au césa-
risme moderne, Aix-en-Provence, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 1999 ; Cristina
Cassina, Il bonapartismo o la falsa eccezione Napoleone III, i francesi e la tradizione illi-
berale, Rome, Carocci, 2001. L’auteur établit une distinction entre «  césarisme  » et
« bonapartisme », liant ce projet politique à Louis-Napoléon Bonaparte, et non pas à
son oncle, et surtout à la tradition intolérante de la pensée politique française.

375
376 Renata De Lorenzo

italien, le modèle français a été l’objet d’un transfert politique3, sur la base
des qualités exceptionnelles d’un individu capable de diriger la nation grâce
à sa personnalité charismatique. Il doit aussi faire face à une représentation
du pouvoir qui comprend d’autres aspects, comme l’héritage républicain,
le soutien de l’armée, la liberté « liberticide »4, pour vérifier la contextua-
lisation locale du renoncement aux libertés individuelles et collectives en
faveur de l’État centralisé.
Le moment fondateur du virage bonapartiste, le coup d’État de Saint-
Cloud les 18 et 19 brumaire, a longtemps été considéré dans l’idéologie
républicaine du XIXe siècle comme l’origine de la distorsion des institutions
fondées sur l’héritage la Grande Révolution de 17895. Des interprétations
récentes tendent à soustraire le bonapartisme aux déviations de droite ou de
gauche, formes selon lesquelles il a longtemps été considéré, pour l’ancrer
dans des maux ataviques de la politique française6 ; il serait alors l’expression
du «  centre extrême  », le résultat d’une idéologie qui imprégnait déjà
largement le Directoire, donc orchestrée par les républicains modérés et
conservateurs qui, après le coup d’État du 18 frimaire, avaient construit la
figure du dictateur constitutionnel et aidé à développer pour lui un précis
programme politique et idéologique7. Les conséquences de cette évaluation
de la coexistence de l’ordre et du désordre en France et de la continuité entre
le moment républicain et le régime autoritaire ne diminuent pas l’efficacité
du coup d’État de brumaire, chargé d’attentes, solution souhaitable pour
endiguer d’autres préoccupations liées à la crise de la vie démocratique, et
expliquent également la persistance et l’efficacité récurrentes du modèle
dans différents contextes nationaux, en commençant par l’Italie8, où les
patriotes contribuent à accentuer l’importance de cette mutation.

3.– Paolo Pombeni, «  I modelli politici e la loro “importazione” nella formazione dei


sistemi politici europei », Scienza & Politica, 31, 2004, p. 69-86.
4.– N. Scholz, C. Schröer (éd.), Représentation et pouvoir. La politique symbolique en
France (1789-1830), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007  ; F.  Benigno,
L.  Scuccimarra (dir.), Simboli della politica, Rome, 2010  ; Juliette Glikman, La
monarchie impériale : l’imaginaire politique sous Napoléon III, Paris, Nouveau monde,
2013.
5.– Luca Scuccimarra, La sciabola di Sieyès. Le giornate di brumaio e la genesi del regime
bonapartista, Bologne, Il Mulino, 2002 ; Pierre Serna, « Le bonapartisme ou l’inven-
tion de l’extrême-centre comme point aveugle de l’échiquier politique français », dans
A. Riosa (éd.), Napoleone e il bonapartismo nella cultura politica italiana, Milan, 2007,
p. 11-34.
6.– Francesco Benigno, Luca Scuccimarra (éd.), Il governo dell’emergenza. Poteri straordi-
nari e di guerra in Europa tra XVI e XX secolo, Rome, Viella, 2007.
7.– P. Serna, op. cit., p. 16 ; Pierre Serna, La République des girouettes. 1789-1815 et au-delà.
Une anomalie politique : la France de l’extrême-centre, Seyssel, Champ Vallon, 2005.
8.– Jacques-Olivier Boudon, « Le 18 Brumaire dans l’histoire », dans J.-O. Boudon (éd.),
Brumaire. La prise de pouvoir de Bonaparte, Paris, SPM, 2002, p.  161-173  ; P. Baehr,
M. Richter (éd.), Dictatorship in history and theory : bonapartism, caesarism, and
Chapitre 23. Le bonapartisme 377

Pendant la campagne d’Italie du jeune Bonaparte du 1796 et la période


du triennio républicain (1796-1799), après la bataille de Lodi (10 mai 1796)
et surtout après la deuxième campagne de Napoléon Bonaparte dans la
péninsule, les patriotes, qui aspirent à l’unité et à l’indépendance, reven-
diquent déjà leur spécificité, en récupérant une communauté nationale
ancienne, fondée sur l’histoire, la géographie, la religion, la langue, la
mémoire, etc.9, contre l’acceptation d’un modèle imposé par le Directoire.
La participation, dans les républiques Cispadane, Ligurienne et Cisalpine,
de centaines de milliers de citoyens aux rassemblements électoraux ou aux
festivals fédéraux sont le ciment de cette communauté, entre le printemps
1797 et l’automne de 1798, parallèlement aux pratiques plébiscitaires de la
France directoriale, avec laquelle les patriotes partagent une culture politique
démocratique, mais focalisé sur le général Bonaparte10. Les modalités de
cette relation avec l’homme charismatique se reportent à 1793 et à 1795,
mais annoncent les événements à venir de 1799, préparent les manifestations
napoléoniennes de  1802 et  1804 et les appels de 1805 à la population du
roi-empereur Napoléon Ier, avec un rituel qui associe les langues du pouvoir
monarchique consulaire-bonapartiste et napoléonien impériale, légitimées
par la reprise des pratiques et des méthodes à la fois d’Ancien Régime que du
nouvel ordre post-révolutionnaire11.
Beaucoup d’Italiens donc font confiance à Bonaparte12, qui semble vouloir
construire la nation italienne à nouveaux frais, mais, contrairement aux
patriotes, pas sur la base de la langue commune ou de la tradition culturelle
et ethnique : il agit en fonction de l’idée de rendre l’Italie capable dans son

totalitarianism, Cambridge, 2004  ; Antonino De Francesco, «  Il mito napoleonico


nella costruzione della nazionalità in Italia », dans A. Riosa (éd.), op. cit., p. 87-98.
9.– Antonino De Francesco, «  L’antichità italica nel modello politico-culturale della
stagione napoleonica : Vincenzo Cuoco e il suo Platone in Italia », dans F. Benigno,
N.  Bazzano (éd.), Uso e reinvenzione dell’antico nella politica di età moderna (seco-
li XVI-XIX), Manduria, Lacaita, 2006, p. 385-398 ; Patrick J. Geary, Quand les nations
refont l’histoire. L’invention des origines médiévales de l’Europe, Paris, Aubier, 2004.
10.– Gian Luca Fruci, « Alle origini del momento plebiscitario risorgimentale. I liberi voti
di ratifica costituzionale e gli appelli al popolo nell’Italia rivoluzionaria e napoleonica
(1797-1805) », dans E. Fimiani (éd.), Vox Populi ? Pratiche plebiscitarie in Francia Italia
Germania (secoli XVIII-XX), Bologne, 2010, p. 87-143 ; Gian Luca Fruci, « La nascita
plebiscitaria della nazione (1797-1870) », dans A. Roccucci (éd.), La costruzione dello
Stato-nazione in Italia, Rome, Viella, 2012, p. 59-73, en particulier p. 71-73.
11.– Paolo Viola, « Napoléon, chef de la révolution patriotique », dans J.-C. Martin (éd.),
Napoléon et l’Europe, Rennes, 2002, p. 33-44 ; Wayne Hanley, The Genesis of Napoleonic
Propaganda, 1796-1799, New York, Columbia University Press, 2005 ; Philip G. Dwyer,
Napoleon. The Path to  Power, New Haven-Londres, Yale University Press, 2008,
p. 273-329.
12.– Stefano B. Galli, « La figura di Napoleone tra Washington e Cromwell », dans A. Riosa
(éd.), op. cit., p. 39.
378 Renata De Lorenzo

autonomie de partager et de construire les valeurs de la Révolution13. Malgré


le comportement déprédateur et vexatoire des Français, qui ont généré des
résistances remontrances, surtout de la part des démocrates14, après Marengo
(14 juin 1800) les patriotes italiens, dans la République Cisalpine restaurée,
pensent qu’un projet unitaire est possible sur la base de la tradition italienne15,
grâce à une démocratisation rapide de la péninsule, reliée au coup d’État du
18  brumaire et à Bonaparte, vu comme l’homme de la continuité avec la
révolution de 1789, par la voie autoritaire, et comme le sauveur des intérêts
supérieurs de la nation légitime et de l’Italie unie.
La cooptation des classes traditionnelles locales dans le gouvernement des
États réformés, employées par une puissance étrangère, offre l’image d’une
Italie assujettie, et donne l’occasion d’alimenter le débat sur les fortunes du
pays. Au cours de la période du Directoire alors il commence également un
premier apprentissage et l’exercice de la politique révolutionnaire, qui dilue
l’opinion en grande partie négative des équipes de gestion et des intellectuels
italiens, considérés incapables de chemins indépendants et autochtones.

Le bonapartisme et l’Italie
La thèse classique, longuement débattue par les contemporains, est que l’âge
révolutionnaire et napoléonien a représenté, dans les territoires conquis par
les Français, un tournant ou une anticipation des voies locales qui, avec des
rythmes différents, seraient venus à des résultats similaires à ceux obtenus par
la domination étrangère. Cette idée peut être remise en cause en prenant en
considération la présence ancienne du bonapartisme, bien avant l’action de
Bonaparte ; il aurait été continué avec la phase consulaire (1801-1804) et de
l’Empire (1804-1815), qui en aurait fait le véritable héritier de la Révolution
et de la République16.

13.– A . De Francesco, « Il mito napoleonico », op. cit., p. 91.


14.– Nicola Raponi, Il mito di Bonaparte in Italia. Atteggiamenti della società milanese e
reazioni nello Stato romano, Rome, Carocci, 2005.
15.– D’où le nom de république italienne pour la république Cisalpine, décidé lors des
réunions de Lyon de décembre  1801, en même temps de l’émission d’une nouvelle
constitution où le catholicisme était la religion d’État  : l’importance du suffrage
universel est minorée, on donne de la valeur à la propriété foncière et à la prédominance
du pouvoir exécutif sur le pouvoir législatif. La dimension ethno-linguistique prévaut
sur la dimension élective. Ce glissement est lourd de conséquences, mais il assure le
consentement des élites traditionnelles. Cependant, en même temps, par l’armée et
la bureaucratie, se répand, avec des variables sociales et régionales qui se trouvent
aussi dans d’autres pays, la langue française : voir Nicola Peter Todorov, « Le langage
comme indicateur du brassage culturel à l’époque du Premier Empire : l’exemple de
l’Allemagne », dans F. Antoine, J.-P. Jessenne, A. Jourdan, H. Leuwers (éd.), L’Empire
napoléonien. Une expérience européenne ?, Paris, Armand Colin, 2014, p. 423-438.
16.– J.-P. Jessenne (éd.), Du Directoire au Consulat, tome 3, Brumaire dans l’histoire du lien
politique et de l’État-Nation, Lille/Rouen, 2001.
Chapitre 23. Le bonapartisme 379

Le moment de la rupture devient, alors, après le coup d’État de Brumaire


(lorsque sont pourchassés les députés et chefs jacobins), l’épuration en 1802
des Assemblées, dont sont exclus les députés et tribuns libéraux nommés
à la fin de l’année 1799, et en 1804 avec la proclamation de l’Empire. Au
sommet de la constitution de l’an XII, se trouvait un chef muni des vertus
héroïques qui semble pouvoir préserver la nation de toute dérive despo-
tique. La continuité avec le passé révolutionnaire trouve son expression
dans la sanction populaire. République et dynastie ne semblent alors pas
inconciliables, mais il y a une volonté claire de se débarrasser des quelques
permanences politiques et de la Première République, qui rappelle encore la
Terreur. Ces dynamiques, exportées à Naples, s’appuient sur le passé jacobin
de Murat, qui, comme Napoléon, rappelle souvent sa nature de soldat fils
de la Révolution et qui, comme lui, peut trouver dans le bonapartisme une
forme appropriée, ancrée dans le moment républicain. Lorsque, en 1808, il a
obtenu le gouvernement du royaume, il a reçu également une constitution,
celle de Bayonne, dont le texte a donné une empreinte coloniale au gouver-
nement du pays et empêché « que le modèle bonapartiste ne rompe les liens
clientélaires sur lesquels reposait la politique du Mezzogiorno de l’Ancien
Régime. Dès lors, la principale contradiction du decennio francese était
d’engager une action réformatrice aux contrecoups évidents sur la structure
sociale hiérarchique, sans pour autant promouvoir un choix assumé en
faveur de la modernisation politique »17.
En 1810, Murat doit également se resituer dans le contexte du tournant
que représentait le mariage de l’Empereur avec Marie-Louise d’Autriche18.
L’union franco-autrichienne augmente ses préoccupations, car elle consacre
le caractère monarchique d’un régime présenté jusque-là comme une
dictature de salut public. Les références à la République sont abandonnées,
sacrifiant même les prétentions du roi de Naples à être le successeur d’un
empereur sans héritiers. La complexité de la situation politique induit
Joachim à trouver d’autres appuis pour sa «  dynastie  » et à chercher ses

17.– Antonino De Francesco, «  Ideologie e movimenti politici  », dans G.  Sabbatucci,


V. Vidotto (éd.), Storia d’Italia 1. Le premesse dell’Unità. Dalla fine del Settecento al 1861,
Rome-Bari, 1994, p. 251-255 ; Francesco Scuccimarra, « Dalla Costituzione dell’anno
III alla Costituzione dell’anno VIII  : rottura e continuità  », dans A. De Francesco
(dir.), Da brumaio ai cento giorni. Cultura di governo e dissenso politico nell’Europa di
Bonaparte, Milan, 2007, p.  103-115  ; Francesco Mastroberti, Da Baiona a Tolentino.
Costituzioni e costituzionalismo nel regno di Napoli durante il decennio napoleonico,
Tarante, Mandese, 2008  ; Id., Costituzioni e costituzionalismo tra Francia e Regno di
Napoli (1796-1815), Bari, Cacucci, 2014.
18.– Thierry Lentz, 1810, Le tournant de l’Empire, Actes du colloque des 8 et 9 juin 2010,
Paris, Nouveau Monde éditions, 2010. La même année, Bernadotte devient le prince
héritier de Suède et l’empereur, absorbé par le mariage, décide de ne pas se rendre en
Espagne pour chasser le duc de Wellington, confiant l’offensive contre le Portugal au
maréchal Masséna.
380 Renata De Lorenzo

racines dans la situation du royaume au XVIIIe siècle. Son épouse Caroline,


qui aimait à s’entourer de représentants de la noblesse, vient à envisager un
retour à la féodalité. Cette réalité repose sur des références au passé, dont
Murat s’inspire et auxquelles emprunte des attitudes extérieures et des
façons de penser19.
Pour Napoléon au contraire, le royaume de Naples a un rôle crucial pour
bloquer le commerce anglais vers l’Europe, contrôler la flotte britannique
et l’Adriatique, utiliser les ports pour reconstruire la flotte détruite par
Nelson et relancer la conquête de l’Égypte, manquée en 1798, et la conquête
du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Les demandes exorbitantes en
hommes, en ressources, en fournitures pour l’armée ainsi que des matières
premières pour l’industrie française, faites d’abord à Joseph Bonaparte puis
à Joachim Murat, sont l’expression d’une vision coloniale. Le réformisme et
la législation nouvelle mise en place par ces rois de Naples sont construits
sur un terreau fertile car ils répondent à des exigences de changement
déjà présentes au XVIIIe siècle, dans certains secteurs de la société et de la
politique du royaume des Bourbons. Mais ils ont été imposés dans le cadre
d’un bonapartisme structuré comme une forme de contrôle et de soumission
par des proches dans le cadre du « système familial »20 qui le sous-tend.
Ceux qui y sont impliqués souffrent, comme Joseph et Murat, mais ils
récupèrent le modèle bonapartiste et tâchent de l’interpréter en fonction
de sa nature et selon la relation avec ses sujets ou ses peuples et ses groupes
dirigeants. Joseph est incapable de mener à bien cette entreprise, ou alors
il le refuse, même pour la courte durée de son royaume, au point qu’il
« n’introduit ni la conscription ni le Code civil »21. Le bonapartisme s’est
néanmoins davantage exprimé pendant le règne de Murat.

19.– Sur cette attitude pendant la Révolution, voir Francesco Benigno, Daniele Di


Bartolomeo, « Il mistero della ripetizione : la Rivoluzione francese e le repliche della
storia », Storica, 63, 2015, p. 7-38.
20.– Renata De Lorenzo, « Napoleonidi », dans L. Mascilli Migliorini (éd.), Italia napoleo-
nica. Dizionario critico, Turin, UTET, 2011, p. 327-360.
21.– John A. Davis, Naples and Napoleon. Southern Italy and the European Revolutions,
1780-1860, Oxford-New York, Oxford University Press 2006, p.  225. John A. Davis
relie le bonapartisme avec des formes que prendrait alors la «  révolution passive  »
de Vincenzo Cuoco pendant le decennio francese. Cuoco avait exprimé ce concept
dans le Saggio storico sulla Rivoluzione di Napoli, Tipografia Milanese in Strada nuova,
Milano Anno IX repubblicano, 1800-1801 [2e éd. Milan, Sonzogno, 1806 ; nouvelle éd.
critique, A. De Francesco (éd.), Laterza, Roma-Bari 2014], publié après la répression
de la république napolitaine de 1799, qui a duré moins de six mois. À son avis, la révolu-
tion était « passive », et donc a échoué pour cette raison ainsi que pour l’incapacité du
gouvernement révolutionnaire, d’autant plus parce qu’elle n’a pas été générée par les
besoins de la population. Les révolutionnaires avaient essayé d’appliquer le modèle de
la Révolution française à la réalité napolitaine, sans prendre en compte les caractéris-
tiques spécifiques du contexte. Sur Joseph, voir Thierry Lentz, Joseph Bonaparte, Paris,
Perrin, 2016 ; sur Murat, Renata De Lorenzo, Murat, Rome, Salerno editrice, 2011.
Chapitre 23. Le bonapartisme 381

Les configurations géopolitiques ont conditionné le contexte du royaume


et en ont accentué la spécificité. La division du territoire en deux parties,
avec le roi bourbon et les Anglais en Sicile22 ; l’incertitude sur la frontière
sud de l’Empire ; l’importance stratégique considérable, étaient des aspects
attrayants et en même temps repoussants. La situation périphérique par
rapport au centre de Paris en a fait une destination pour les sujets en disgrâce
dans les relations avec l’empereur, mais pour la même raison : le royaume a
pris sa place au cœur des stratégies plus larges vers l’est ou dans les relations
avec l’ennemi anglais. Murat est au courant de cette situation complexe,
entre marginalisation et ressource, et revendique, sur cette base-même, son
refus d’exercer un rôle passif.
Le conflit avec son puissant beau-frère, au-delà des incompatibilités de
caractère souvent mises en évidence, était lié à la réinterprétation locale du
bonapartisme, chargée de contradictions23. Par rapport à la même situation,
comme en Hollande, où le roi Louis Bonaparte abdique en 1810, ils ont
appuyé le rôle stratégique du royaume dans la Méditerranée, par sa vulné-
rabilité aux agressions extérieures, la distance par rapport à Paris et donc la
difficulté d’organiser une action militaire directe contre Murat.
Cela lui a permis une liberté de manœuvre politique encore plus que
les autres protagonistes, mis à la tête des États satellites, mais finalement
éphémère. En revanche, les énormes dépenses militaires, les contributions
en hommes, sa situation sociale et économique différente de celle de la
France et du royaume d’Italie, qui ont été constamment comparées par
Napoléon, ont eu un poids déterminant24. Naples, périphérie de l’Europe,
en position centrale par rapport à l’Est et à la Méditerranée, vit toutefois
dans la précarité et dans l’illusion de l’autonomie, confirmées par la faible

22.– Après sa victoire à Austerlitz le 2  décembre 1805, Napoléon a décidé d’occuper le


royaume de Naples, dont le roi Ferdinand IV de Bourbon était entré dans la troisième
coalition anti-française, et avait déclaré la fin de cette dynastie. Le monarque et sa
cour se réfugièrent à Palerme, sous la protection des Britanniques, alors que Joseph
Bonaparte était nommé roi de Naples.
23.– Renata De Lorenzo (éd.), Ordine e disordine. Amministrazione e mondo militare nel
Decennio francese, Naples, 2012.
24.– Le royaume d’Italie disposait «  notamment depuis longtemps d’entrées substan-
tielles, supérieures à 100 000 francs, et maintenait une armée de 60 000 hommes ;
il avait payé plus de 32  millions de francs de subsides, mais il n’avait plus les fonc-
tions guerrières qui étaient les siennes au temps de Marengo. Le royaume de Naples, à
l’inverse, était alors depuis trois ans dans des conditions délicates, et avait dû défendre
l’augmentation de ses dépenses par la reconstruction totale des fortifications. Il avait
enrôlé 40 000 hommes, avec 8 000 mousquets et 3 000 canons. Il avait également
soutenu les dépenses par 74 pièces d’artillerie destinées aux navires de combat et
plus d’une centaine de canonniers. Il avait repayé 20 millions de lires de dettes à la
Hollande et à la France, et bien qu’il n’eût pas encore payé les subsides qu’il devait à la
trésorerie impériale, il avait réussi à assurer un soutien complet à l’armée française ».
Voir J.A. Davis, op. cit., p. 253.
382 Renata De Lorenzo

marge de manœuvre que la situation du royaume a permise, même lorsque


l’autorité de Napoléon diminuait, comme pendant la période 1814-1815.
À Naples comme à Milan, le réformisme demeure un aspect central de
la politique bonapartiste  : l’historiographie des années 1960-1970 l’avait
souligné, alors qu’elle étudiait à nouveaux frais l’introduction de l’État
administratif et celle des années suivantes a précisé les modalités, souvent
conflictuelles, de l’application des nouvelles lois25. La gestion hiérarchisée
de la puissance, en lien avec le bonapartisme, permit d’imposer des réformes
dont l’efficacité, comme dans le cas de la suppression du féodalisme et
d’autres interventions, avait été compromise, dans le royaume de Murat par
des facteurs endogènes et par la crise de l’Ancien régime, déjà à l’œuvre dans le
pays à cause de l’effondrement des finances publiques. Ces réformes ne sont
donc pas liées, en 1806, à des principes philosophiques et à des idéologies,
mais à des questions visant à endiguer une crise financière et l’instabilité
politique. Adoptées par Joseph, avant d’être négligées, elles ont été réalisées
de manière plus incisive par Murat, sous des modalités différentes de celles
des autres États satellites et des départements italiens.

Bonapartisme et muratisme :
espaces culturels, participation et opinion publique
Par rapport à l’historiographie européenne plus encline à en réduire la
centralité, l’historiographie italienne a longtemps résisté à déprécier le rôle
de l’âge napoléonien dans la péninsule – considérant qu’il est à la fin positif.
Cela n’a pas empêché de poser de nouvelles questions connexes, relatives
aux phénomènes culturels, plus qu’aux institutions, pour en évaluer l’inté-
gration dans la modernité politique. Le passé s’y reproduit à travers des
langages révisés, qui constituent une liaison vers le Risorgimento, en évitant
même d’effacer complètement, par la stricte délimitation chronologique, les
années napoléoniennes des problématiques de l’Italie du XIXe siècle.

25.– Voir Carlo Ghisalberti, Contributi alla storia delle amministrazioni preunitarie, Milan,
Giuffrè, 1963  ; Vittorio Emanuele Giuntella, Carlo Zaghi, «  L’Italia nel sistema
napoleonico  », dans Bibliografia dell’età del Risorgimentto in onore di Alberto Maria
Ghisalberti, Florence, 1971-1972, vol.  1, p.  389-446  ; Quaderni storici, n.  37, 1978  ;
Armando De Martino, Stato e amministrazione a Napoli dal decennio agli anni trenta,
Naples, Jovene, 1979  ; Livio Antonielli, I prefetti nell’Italia napoleonica. Repubblica
e regno d’Italia, Bologne, il Mulino, 1983 ; Pasquale Villani, « L’età rivoluzionaria e
napoleonica  », dans L. De Rosa (éd.) La storiografia italiana negli ultimi vent’anni,
Bari, 1986, vol.  II, p.  163-207  ; Carlo Zaghi, L’Italia di Napoleone dalla Cisalpina al
Regno, Turin, UTET, 1986, p.  683-791  ; Archivio ISAP, 3, 1985, ch. II  ; Anna Mario
Rao, Massimo Cattaneo, « L’Italia e la rivoluzione francese », et Renata De Lorenzo,
« L’età napoleonica », dans Bibliografia dell’età del Risorgimento (1970-2001), Florence,
2003, vol. 1, p. 135-262 et 445-643.
Chapitre 23. Le bonapartisme 383

L’une des voies possibles consiste à transformer les accusations faites au


bonapartisme (avoir généré un faible sens de l’État ; les voies forcées de la
recherche d’un consensus, par des plébiscites ou parmi la bureaucratie et
les préfets ; le défaut d’éducation politique et la manipulation de l’opinion
publique) et à ses concepts dérivés, tels que le muratisme, en catégories
historiographiques légitimatrices, comme celle de l’usurpateur26. Alors
que le romantisme culturel à l’œuvre s’appuie sur les clairs-obscurs et sur
l’expression nuancée des sentiments, il agit comme une phase intermé-
diaire entre l’époque napoléonienne, vectrice à sa manière de dynamiques
de la construction nationale, et les solutions unitaires de l’Italie libérale,
péniblement gérées27. Un processus national déformé, sans racines solides et
convaincantes, continue dans le monde de l’ancien royaume des Deux-Siciles
à combiner une « nation napolitaine » et une « nation sicilienne », qui
longtemps coexistent avec les suggestions d’une nation italienne en cours
de construction, au point de rester dans la perception nostalgique de
nombreux anciens sujets des Bourbons de Naples dans la deuxième moitié
du XIXe siècle28. Le bonapartisme, examiné compte tenu des conflits qu’il
contribue à générer, aiguise la difficulté qu’il avait trouvée, y compris en
France, dans le traitement des différentes approches de l’utilisation de
l’espace et des projets publics. Pour beaucoup de sujets, les nouveaux cadres
hégémoniques ne sont pas capables de représenter l’intérêt général ; pour
d’autres, ils sont l’expression d’une division accrue entre la capitale et les
provinces et entre les dimensions urbaines que les lois napoléoniennes sur
l’administration ont légitimées et destinés à développer. Le réaménagement
du territoire par l’État est lourd de conséquences sur la dimension spatiale
des conflits de planification, tout d’abord pour saisir le rôle de la capitale,
du district et de la province, et le résultat en est la prolifération de mémoires
valorisant les petites patries  : les antagonistes deviennent donc, pour les
populations, les fonctionnaires, ceux qui monopolisent l’administration, les
canaux de la propriété et donc la gestion de la politique.
Si les territoires sont les protagonistes, ils sont aussi dépourvus de systèmes
de gestion qui donnent une certaine garantie, comme celle liée aux usi civici
(usages civiques). La participation à la vie politique et administrative semble
plus large, sans être nécessairement plus en mesure d’avoir un impact, tant
au niveau national qu’international, ni de donner une épaisseur différente
26.– Renata De Lorenzo, « Mobilità e regalità : usurpatori e conquistatori dei regni nella
costruzione delle nazioni », dans M. L. Betri (éd.), Rileggere l’Ottocento. Risorgimento
e Nazione, Turin-Rome, 2011, p. 77-92.
27.– Luciano Cafagna, « Legittimazione e delegittimazione nella storia politica italiana »,
dans L. Di Nucci, E. Galli della Loggia (éd.), Due nazioni. Legittimazione e delegittima-
zione nella storia dell’Italia contemporanea, Bologne, 2003, p. 17-40.
28.– Renata De Lorenzo, Borbonia felix. Il Regno delle Due Sicilie alla vigilia del crollo, Rome,
Salerno, 2013, p. 167-177.
384 Renata De Lorenzo

aux relations entre les acteurs et la mise en place de nouvelles politiques


publiques. L’utilisation de l’espace rénové génère alors des conflits entre
ceux qui le gèrent et ceux qui l’utilisent, créant une certaine méfiance envers
l’État réformiste, incapable de représenter l’intérêt public. Le bonapartisme
d’importation se reflète sur la transformation des villes et sur les formes de
participation  : les espaces d’homogénéité dans l’enracinement territorial
nourrissent des conflits entre les résidents et les acteurs publics, entre les
acteurs politiques et administratifs.
Les « temps de la politique » et la violence de l’État sont marqués par le
poids de ces conflits territoriaux et socio-politiques29, avec des conséquences
qui vont de la non-coopération à des formes plus dures de protestation,
du brigandage à la Charbonnerie. Cette violence de l’État s’ajoute à celles
qui existent dans la vie quotidienne, comme en témoignent les tribunaux
et les actes militaires, avec des pratiques allant du massacre à la réconci-
liation, à l’amnistie30. Et pourtant, dans ce climat que le bonapartisme tente
de contrôler, se développent la conversion progressive à la démocratie,
la coexistence d’une intervention armée et de la violence avec les aspira-
tions à la constitution, qui permettent l’existence de horsemen porteurs
d’idéaux de liberté dans l’Europe post-napoléonienne31. Un personnage
comme Guglielmo Pepe peut de cette façon représenter le legs idéologique
républicain sous le Consulat et l’Empire, mais dans le contexte napolitain et
de la volonté de construction nationale de Murat32.
Dans le royaume de Naples, comme dans d’autres pays33, la gestion d’un
espace politique différent, entendue à la fois comme action politique et
espace public, exige d’abord l’imposition d’un principe uniforme sur un
pays très différent et fragmenté en son sein. Le régime réussit à changer
certaines pratiques : les individus s’agrègent maintenant sur des principes
qui vont au-delà de la loyauté monarchique, de la religion, de la classe sociale

29.– P. Melé, C. Larrue et M. Rosemberg (éd.), Conflits et territoires, Tours, 2004.


30.– J.-C. Caron, F. Chauvaud, E. Fureix et al. (éd.), Entre violence et conciliation. La résolu-
tion des conflits sociopolitiques en Europe au XIXe siècle, Rennes, 2008.
31.– R ichard Stites, The Four Horsemen. Riding to Liberty in Post-Napoleonic Europe, Oxford-
New York, Oxford University Press, 2014. Voir aussi Anna Maria Rao, « Napoleonic
Italy : Old and new trends in historiography », dans U. Planert (éd.), Napoleon’s Empire.
European Politics in Global Perspective, Basingstoke, 2016, p. 84-97.
32.– Jacques-Olivier Boudon, Philippe Bourdin, « Les héritages républicains sous le
Consulat et l’Empire », Annales historiques de la Révolution française, n° 4, 2006,
p. 3-15.
33.– Voir Gudrun Gersmann, Mareike König et Heidi Mehrkens, « L’espace du politique
en Allemagne au XIXe siècle », Revue d’histoire du XIXe siècle, 46, 2013, p. 7-16 ; ou
encore F. Antoine, J.-P. Jessenne, A. Jourdan, H. Leuwers (éd.), op. cit., et J.-O. Boudon,
G. Clemens, P. Horn (éd.), Erbfeinde im Empire ? Franzosen und Deutsche im Zeitalter
Napoleons, Ostfildern, Thorbecke, 2016.
Chapitre 23. Le bonapartisme 385

et, pratiquant les canaux de la bureaucratie, de l’armée, des réformes, peuvent


construire un tissu politique qui est considéré comme nouveau.
Cependant, comme nous l’avons déjà indiqué, il s’appuie largement
sur le passé napolitain, prêt à être réintroduit et réinterprété plutôt que
de subir le bonapartisme français, jugé porteur de contradictions en plus
celle de devoir refléter l’autorité de l’empereur et de son adjoint, Joseph ou
Murat. Cela influence non seulement les hommes de la classe moyenne, qui
ont collaboré avec les rois napoléoniens, auxquels ils sont reconnaissants
de leur avoir permis de changer de statut. Cela influence aussi les pratiques
culturelles des classes populaires et les moyens que ces dernières ont d’user
l’espace public. C’est le cas des opérations « statistiques » qui, dans l’uti-
lisation des questionnaires, créent des formes de participation, sinon un
consensus parmi la population, qui va au-delà de la sensation première d’être
impliqué dans une enquête de nature fiscale. L’état administratif ne compte
pas beaucoup en termes institutionnels, mais pour la capacité d’enquêter et
souvent de valoriser les espaces culturels des groupes et des communautés. Il
donne ainsi une forme à la conscience politique parmi les classes populaires,
urbaines et rurales, qui sont en mesure d’exprimer, en dépit des contrôles,
leurs points de vue. Les idées et les informations circulent à travers les canaux
de la lecture, grâce aux progrès de l’alphabétisation, la sociabilité théâtrale
et celle liée aux marchés, lieux de loisirs, des pratiques religieuses ; les voix
aussi, les formes nombreuses d’intimidation, d’espionnage34, mettent en
forme une « sphère publique » spécifique, élargie par rapport au modèle
bourgeois et les médias de l’analyse de Habermas, fondé sur l’écriture35.
Les cartes mentales que le spatial turn a placées au centre de la recons-
truction historique présupposent des individus qui se situent dans un espace
réel capable d’agir sur les constructions sociales et culturelles. La carto-
graphie, les frontières, les voyages des intellectuels et les statistiques, les
configurations administratives sont dès lors utiles pour qualifier le territoire
parcouru par l’administration, par des fonctionnaires, pour le contrôle de
l’ordre, mais aussi ceux des conflits civils qui se déploient dans un royaume
engagé dans la redéfinition, dans la perception et dans la représentation de
ses frontières aussi bien dans le sens géographique que culturel36.

34.– James M.  Brophy, Popular Culture and the Public Sphere in the Rhineland 1800-
1850, Cambridge, Cambridge University Press, 2009. Pour le théâtre, voir Mélanie
Traversier, Gouverner l’opéra. Une histoire politique de la musique à Naples, 1737-1815,
Rome, École française de Rome, 2009.
35.– Jürgen Habermas, L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitu-
tive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1997 [1962].
36.– Marco Meriggi, Racconti di confine. Nel mezzogiorno del Settecento, Bologne, il Mulino,
2016.
386 Renata De Lorenzo

À partir de ce type de connaissances se forme la question nationale. La


représentation cartographique de Rizzi-Zannoni, par exemple, avait aidé la
construction de l’État-nation à travers des cartes réalisées dans le royaume de
Naples sous les Bourbons et sous le decennio francese, ayant pour but d’unifier
l’espace et de rendre cette unité visible. Cette représentation est le fondement
de cartes militaires plus détaillées, utiles pour combattre le brigandage et
contrôler les frontières. Mais les frontières sont également internes, résultat
d’un bonapartisme d’importation qui a utilisé les réformes pour créer le
consensus nécessaire au maintien au pouvoir d’une nouvelle dynastie. Et
Murat semble habile dans la construction politique et identitaire de son
message, articulant consciemment les appartenances nationale et locale à
travers les visites dans les provinces, ou à travers les campagnes militaires
pour assurer l’ordre interne et obtenir un soutien massif de la population
locale. Parmi les espaces dont l’importance s’était développée, on trouvait
nécessairement la Méditerranée, qui avait renforcé la centralité du royaume
de Naples dans la vision impériale, mais avait également soustrait son terri-
toire à une attaque potentielle par les mers, moins facilement contrôlées par
Napoléon que les espaces terrestres.
Ces dimensions géographiques et culturelles, résultat d’une politique
de violence et de répression pour la recherche du consensus, agissent aussi,
dans un dialogue constant entre la sphère publique et la sphère privée, sur
le rapport violence-droit/punition-réparation et sur les processus devenus
le sujet de la construction de la mémoire ou de sa négation37. En lien avec
ces pratiques, il n’y a donc plus l’État, avec ses institutions plus ou moins
porteuses de modernisation, mais on trouve plus volontiers les émotions :
« la peur, le malaise psychologique et humain des persécutés (politiques ou
non) et de leurs familles, la difficile réinsertion sociale de ceux qui rentrent
chez eux  »38, les expériences individuelles fondées sur des illusions et
des espoirs.

L’héritage napoléonien :
la Restauration et la construction de la nationalité en Italie
Avec la fin de la période napoléonienne, le climat européen est celui
de l’attente ou de la crainte de nouvelles révolutions, qui débuteraient

37.– N. Pirillo (éd.), Utopie e patologie della libertà : snodi, Naples, Liguori 2014.
38.– Johanna Burke, Paura. Una storia culturale, Rome-Bari, Laterza, 2007 [2005] ; « Avere
paura, fare paura  », Snodi, 2, 2008  ; Luca Scuccimarra, «  Così vicini, così lontani.
La “societas hominum” e le sue contraddizioni », dans F. Bilancia, F.M. Di Sciullo,
F.  Rimoli (éd.), Paura dell’altro. Identità occidentale e cittadinanza, Rome, 2008,
p. 101-119 ; Rolf Petri, Nostalgia. Memoria e paesaggi tra le sponde dell’Adriatico, Rome,
Edizioni di storia e letteratura, 2010  ; A.  Corbin, J.-J. Courtine, G.  Vigarello (éd.),
Histoire des émotions, t. 2, Des Lumières à la fin du XIXe siècle, Paris, 2016.
Chapitre 23. Le bonapartisme 387

nécessairement en France pour être ensuite exportées et devenir ainsi un


élément déclencheur de révolutions à l’étranger39.
L’esprit national, forgé aussi dans les luttes qui avaient vu combattre
ensemble les Italiens de diverses parties du pays, avait donné lieu à des
«  partis  », avec un programme politique prévoyant l’unité et l’indépen-
dance de l’Italie. Francesco Melzi, à Milan, plaidait pour un royaume d’Italie
ne dépendant plus de la France, confié à Eugène de Beauharnais. Joachim
Murat, en 1814-1815, se risquait dans une campagne italienne confuse et
approximative, avec le projet, dans la proclamation de Rimini du 30 mars
1815, d’une solution politique « italienne », fondée sur l’élargissement de
son royaume de Naples.
Ces tentatives échouées, il reste un fort héritage de l’expérience récente
du bonapartisme pendant la Restauration. L’idée de progrès et de moder-
nisation généralisée40 dans les années napoléoniennes demeure, en parti-
culier à Milan, qui a perdu son rôle de capitale, passée sous la domination
autrichienne41. Elle s’inscrit dans une société qui avait coopté, aux côtés des
membres de l’ancienne classe dirigeante et des bureaucraties, les représen-
tants du monde de l’entreprise.
Persistent alors des modèles idéologiques et culturels, liées aux capitales,
Milan et Naples, et restent les hommes, qui ne subissent pas une épuration
rigoureuse  : anciens militaires, anciens fonctionnaires, restés en fonction,
mais surtout restés «  propriétaires  », souvent devenus entrepreneurs ou
toutefois membres d’un monde bourgeois plus articulé et conscient. Pour
des raisons politiques et économiques, il était presque impossible d’annuler
la modernisation institutionnelle et administrative, tandis que la censure et
la police cherchaient à assurer la continuité de la paix sociale.
Le bonapartisme à Naples se combinait avec un parcours unique et
original, parce que le royaume adaptait les modèles idéologiques à ses circons-
tances particulières et donnait lieu à un résultat irréversible, confirmé par ce
non-retour au passé en 1815. La monarchie de Joseph et Murat apparaissait
comme une nouveauté, qui, en interprétant le bonapartisme dans un État
colonial (condition à laquelle le royaume avait été réduit avec la constitution

39.– Luigi Mascilli Migliorini, Le mythe du héros. France et Italie après la chute de Napoléon,
Paris, Nouveau monde éditions, 2002 [1983].
40.– A . Robbiati Bianchi (éd.), La formazione del primo Stato italiano e Milano capitale,
1802-1814, Milan, Istituto lombardo Accademia di scienze e lettere LED, 2006  ;
Marina Cavallera, « Progresso e bonapartismo nella Milano della Restaurazione »,
dans A. Riosa (éd.), op. cit., p. 55-86 ; A. De Francesco, « Il mito napoleonico », op. cit.
41.– Alain Pillepich, Milan capitale napoléonienne 1800-1814, Paris, Nouveau monde, 2001 ;
voir encore Romain Buclon, Napoléon et Milan : mise en scène, réception et délégation
du pouvoir napoléonien 1796-1814, thèse de doctorat d’histoire moderne en cotutelle
sous la direction de Gilles Bertrand Bertrand et de Luigi Mascilli Migliorini, soutenue
le 13 octobre 2014.
388 Renata De Lorenzo

de Bayonne), avait utilisé la précarité et l’espace public critique comme


des outils destinés à faire avancer les réformes, valorisant la composante
indigène avec des hommes comme Giuseppe Zurlo au Ministère de l’Inté-
rieur, Francesco Antonio Ricciardi à celui de la Justice, comme les adminis-
trateurs qualifiés ou les nombreux fonctionnaires et employés provinciaux,
qui avaient repris les lignes du réformisme du XVIIIe  siècle, amorcées au
cours de la république de 1799.
Ce n’est donc pas par hasard que Joachim avait tendance à créer une
dynastie, épigone de celle de Napoléon, mais étroitement liée au territoire
national. Il structura, par conséquent, un système familial et amical par
les hommes qui l’avaient suivi dans ses lieux de pouvoir, comme Agar, ou
par des officiers fidèles, qui l’admiraient ou qui grâce à lui avaient fait des
carrières rapides, ou parce qu’il était grand maître de la franc-maçonnerie.
La recherche de l’autonomie l’a néanmoins exposé aux risques de l’enraci-
nement plus profond des oppositions internes, comme la Charbonnerie et
le brigandage.
Dans le contexte d’un bonapartisme importé et faible, a été également
mise au point la voie constitutionnelle, inachevée avec la constitution de
Bayonne, et rejetée en 1812, malgré les pressions de beaucoup de sujets en
faveur de la constitution de Cadix qui, déjà traduite, avait circulé à Naples.
Cette fermeture a rendu le royaume prisonnier, jusqu’à la fin de son existence,
du projet de constitution, voulu par les loges maçonniques, qui finirent par
se détourner de lui, et par la Charbonnerie à ses débuts, qui se répandit
rapidement et largement dans le royaume et aussi en Sicile. La présence des
sociétés secrètes, beaucoup plus rapide et riche que dans d’autres États satel-
lites, passa bientôt des exigences constitutionnelles à celles de l’indépen-
dance, en vue d’une nation napolitaine, sicilienne et italienne, et fondée sur
l’opposition au centralisme, en faveur des instances fédéralistes et d’une plus
large liberté pour les provinces.
Le bonapartisme pouvait-il être exporté  ? Le cas de Murat semble
exprimer la coexistence impossible de l’autocratie et de l’impérialisme
napoléonien avec des formes similaires dans d’autres contextes. Le bonapar-
tisme interprété par Murat, fils de la Révolution, sauveur de ses valeurs et
de ses sentiments, incluait des éléments très divers qui ont donné la place
à une communauté d’émotions, et le différenciaient des projets les plus
avancés des républicains et des patriotes néo-jacobins du sud de l’Italie. Il
ne pouvait cependant pas ignorer la nécessité croissante d’une monarchie
constitutionnelle, possible point de référence pour un nouveau type de
nation. D’autre part, dans d’autres contextes, le consentement à la consti-
tution accordée par les Bourbons en Sicile en 1812 était partagé entre les
sujets du royaume de Naples et de la Sicile bourbonienne ; Ferdinand IV
Chapitre 23. Le bonapartisme 389

en proposa l’extension à la partie continentale du Royaume pour faciliter


la restauration de son pouvoir avant même 181542. Murat d’autre part, bien
que pressé par ses partisans, refusa à deux reprises de donner une consti-
tution et, lorsqu’il l’accorda, il était trop tard. Les circonstances de sa mort
ont également accentué le message émotionnel, au moment même où ont
confirmé l’inopportunité de l’action politique.
La place du bonapartisme, entre 1815 à 1820 et surtout pendant la
révolution de 1820-1821, apparaît différente : la reprise, même sous une forme
anti-napoléonienne, des instances déjà discutées au cours des Lumières
et pendant la révolution de 1799, est le fait d’autres acteurs. Elle s’appuie
sur des membres muratiens et apparaît comme une reprise manquée de
l’entreprise politique du decennio francese, à travers leur volonté d’enraciner
sans conviction, dans les réalités de la constitution, des réalités nationales,
rejetées ou mal cultivées par Murat. Les sociétés secrètes, déjà formalisées et
capables d’influencer la vie politique à la fin du decennio francese, monopo-
lisent plutôt les événements révolutionnaires avec un niveau de mobili-
sation unique dans la péninsule. Cette réaction au climat de la Restauration
est propre au royaume des Deux-Siciles, et s’exprime sous de nombreuses
formes : la façon d’élire le Parlement national, la richesse du débat politique,
les formes de participation, même dans les provinces. La révolution de
1820-1821 a fait l’objet des commentaires négatifs de Giuseppe Mazzini, de
Benedetto Croce et de ceux qui l’ont généralement identifiée aux divisions
entre Naples et la Sicile.
L’accusation de centralisation et bureaucratisation excessives, de l’aug-
mentation de la charge fiscale, de l’abolition des assemblées communautaires,
trouve son expression grâce à la Constitution de Cadix de 1812, adaptée au
royaume de Naples, qui a permis de laisser leur place aux provinces, aux
instances fédéralistes et démocratiques, mais aussi de reprendre l’hostilité
à la présence étrangère, qu’elle soit française à la fin du decennio francese, ou
autrichienne dans l’après-1815.
Le bonapartisme avait eu l’occasion de se confronter avec la situation
sicilienne et le désir d’autonomie de l’île, à laquelle avait été étendue la légis-
lation napoléonienne de la partie continentale du royaume. Elle révélait alors
deux sphères publiques différentes43. La comparaison avec la constitution de

42.– Renata De Lorenzo, « La rivoluzione mito e la costituzione mito : echi della guerra de la
independencia nel Regno delle Due Sicilie », dans F. García Sanz, V. Scotti Douglas,
R. Ugolini, J.-R. Urquijo Goitia (éd.), Cadice e oltre : Costituzione, nazione e libertà. La
carta gaditana nel bicentenario della sua promulgazione, Rome, Istituto per la Storia del
Risorgimento Italiano, 2015, p. 593-613.
43.– Werner Daum, Oszillationen des Gemeingeistes. Öffentlichkeit, Buchhandel und
Kommunikation in der Revolution des Königreichs beider Sizilien 1820-21, Cologne,
SH-Verlag, 2005.
390 Renata De Lorenzo

Cadix, fondée sur le rejet de l’impérialisme et la perspective d’une démocratie


méditerranéenne alternative, avait le résultat de transformer le sud de l’Italie
en un domaine privilégié pour les dynamiques du Risorgimento, même pour
les conflits internes entre Naples et la Sicile, fournissant au pays un rôle
actif et dynamique. Cependant la mémoire de Napoléon est bien associée
à une idée d’oppression, mais aussi à celle de la liberté et du progrès44 ; le
bonapartisme, rejeté, reste submergé mais omniprésent, de sorte que la
France continue, pour beaucoup de sujets du royaume, à être un partenaire
privilégié, renforcé par le modèle constitutionnel de la révolution de 1830
qui a des répercussions en Italie45.
La révolution de 1848 est le véritable tournant, constituant un rappel de
l’époque napoléonienne46 : phénomène européen, elle se produit en Italie
comme une guerre perdue, miroir des contradictions de l’héritage de cette
période. Malgré le fait que la société militaire soit l’un des domaines privi-
légiés dans lesquels s’exprime l’« héroïsme » de l’homme du XIXe siècle,
la première guerre d’indépendance, avec les défaites des armées construites
autour des vétérans napoléoniens comme Teodoro Lechi en Lombardie
ou Guglielmo Pepe à Naples, indique une Italie déphasée, désunie non
seulement territorialement, mais sur des solutions politiques et sur l’idée
de la liberté.
Réapparaît alors la solution bonapartiste, encore une fois comme un
moyen de sortir de la crise, soutenue par la relation avec le cadre européen
soit des nations déjà certaines de leurs frontières, soit de territoires qui
aspiraient encore à gagner leur dimension nationale. Avec le retour du
mythe de l’héroïsme, du bon soldat défenseur de la liberté et de la patrie47,
on retrouve la nécessité de la nation armée, de la recherche d’une armée
efficace, dirigée par un chef crédible.
Le choix de la monarchie des Savoie, avec Charles-Albert et Victor-
Emmanuel II, seule solution possible, confirme le besoin d’un héros pour
répondre à la crise avec de nouvelles solutions politiques48. Le bonapartisme
des Savoie se perfectionne dans la décennie 1850-1860, en même temps que

44.– Domenico Losurdo, Democrazia e bonapartismo. Trionfo e decadenza del suffragio


universale, Turin, Bollati Boringhieri, 1993 ; Carlo Ginzburg, Le fil et les traces. Vrai,
faux, fictif, Lagrasse, Verdier, 2010 [2006].
45.– M . Cavallera, op. cit., p. 77.
46.– Antonino De Francesco, L’Italia di Bonaparte. Politica, statualità e nazione nella peni-
sola tra due rivoluzioni, Turin, UTET, 2011, p. 7.
47.– M . Cavallera, op. cit., p. 79. Sur l’évolution du mythe napoléonien au profit de diffé-
rentes forces politiques après la révolution de 1848 et après deux coups d’État, et sur la
francophobie dans l’Italie libérale, voir A. De Francesco, L’Italia di Bonaparte, op. cit.,
p. VII-IX.
48.– Alessandro Mella, Viva l’Imperatore ! Viva l’Italia ! Le radici del Risorgimento : il senti-
mento italiano nel ventennio napoleonico, Rome, Bastogilibri, 2016.
Chapitre 23. Le bonapartisme 391

Napoléon  III règne en France, et il se termine en 1860, avec le parallèle


entre Napoléon Ier et Victor-Emmanuel II, lorsqu’un autre Bonaparte,
Napoléon  III, intervient dans les affaires de la péninsule italienne. Ce
dernier semble réticent et craintif alors que le roi piémontais-italien est prêt
pour l’action, grand guerrier, premier soldat de l’indépendance italienne,
roi-gentilhomme. Cependant, dans ses relations avec l’Italie, la France
apparaît seulement capable d’exporter des modèles et non pas de les recevoir,
selon l’idée de sa propre suprématie politique et idéologique. La circulation
des idées ne se traduit donc pas dans la circulation de mythes politiques,
comme le fait que la réponse italienne se réfugie dans le passé, dans le primat
des Italiens légitimé par leur histoire ancienne. D’une certaine manière, on
comprend dès lors l’itinéraire de Murat, qui par l’histoire de son royaume,
avait essayé de légitimer un itinéraire alternatif au bonapartisme dominant.
Le royaume de Naples à l’heure française
Revisiter l’histoire du decennio francese (1806-1815)
Pierre-Marie Delpu, Igor Moullier, Mélanie Traversier (dir.)

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Mélanie Traversier
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Le royaume de Naples
à l’heure française
Revisiter l’histoire du
decennio francese
1806-1815
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Ouvrage composé par


Émilie Duvinage

Ouvrage réalisé avec


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septembre 2018

1 831e volume édité par


les Presses universitaires du Septentrion
Villeneuve d’Ascq – France

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