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connaissance des lettres

CONNAISSANCE
DES LETTRES Daniel Mornet
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• pour les étudiants, des livres

ROUSSEAU
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d'initiation rassemblant l'essen-
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tiel et posant les problèmes.
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• pour les spécialistes, des essais Ο
de synthèse. Ρ*

• pour le grand public, des


ouvrages agréables ravivant les
souvenirs et tenant au courant. «J
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• pour tous, une substance Ο
riche et un guide réputé : S

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DES LETTRES

28 HATIER
CONNAISSANCE DES LETTRES CONNAISSANCE DES LETTRES
Ancienne collection « Le Livre de l'Étudiant » 28
fondée par Paul HAZARD, de l'Académie Française,
dirigée par René JASINSKF, Professeur à la Sorbonne,
détaché à Harvard University.
DANIEL MORNET
P r o f e s s e u r h o n o r a i r e à la Sorbonne.
Abbé Prévost, par H. Roddier. Leconte de Lisle, par P. Flottes.
Balzac, par Ph. Bertault. Marot, {«r P. Jourda.
Baudelaire, par Marcel A . Ruff. Mallarmé, par G . Michaud.
Beaumarchais, par R. Pomeau. Montesquieu, par J. Dedieu.
Molière, par D. Mornet.

ROUSSEAU
Bossuet, par J. Calvet.
Camoëns, par G . Le Gentil. Montaigne, par P. Moreau.
Chanson de Roland (La), par Musset, par Ph. Van Tieghem.
P. Le Gentil. Nerval, par L. Cellier.
Chateaubriand, par P. Moreau. Pascal, par J. Mesnard.
Chénier (André), par J. Fabre. Péguy (Ch.), par Bernard Guyon.
C h r é t i e n de T r o y e s , par Poètes anglais au XVIIIe siècle
J. Frappier. (Les), par L. Lemonnier
Quatrième édition mise à jour
Corneille, par G . Couton. Poètes romantiques anglais
Dante, par Renutci. (Les), par L. Lemonnier.
Démosthène, par G . Mathieu. Racine, par P. Moreau.
Descartes, par F. Alquié. Romain Rolland, par Robichez
Du Bellay, par V . L . Saulnier. Roman de Renard (Le), par
Époque Romantique en France R. Bossuat.
(L'), par P. Martino. Rousseau, par D. Mornet.
Études Anglaises (Les), par Sand (George), par P. Salomon.
A. Digeon. Sainte-Beuve, par M. Regard.
Fénelon, par E. Carcassonne. Stendhal, par A. Caraccio.
Heine, par G . Bianquis. Tacite, par P. Wuilieurnier.
Horace, par J. Perret. Verlaine, par A. Adam.
V. Hugo, par J.-B. Barrère. Vigny, par P. G . Gastex.
La Fontaine, par P. Clarac. Voltaire, par R. Naves.
Laforgue, par P. Reboul.

NOMBREUX TITRES EN PRÉPARATION

DEMANDER LE CATALOGUE SPÉCIAL


HAT 1ER, 8, RUE D'ASSAS, PARIS-6e
INTRODUCTION

On formerait une importante bibliothèque en réunis-


sant tous les ouvrages, brochures, articles qui ont été
écrits sur Rousseau et sur c on œuvre. Cette bibliothèque
est précieuse. Plie nous apporte sur cette vie et sur cette
œuvre un nombre considérable de documents précis,
patiemment accumulés, sans lesquels on ne saurait écrire
qu'une histoire de Rousseau fort aventureuse et très
souvent erronée. Mais si l'on voulait mettre d'accord tous
ceux qui ont prétendu comprendre e t expliquer Rousseau
on se trouverait dans un étrange embarras. Tantôt Jean-
Jacques « a passé feu dévorant parmi les débris desséchés
des royaumes décadents... apportant aux hommes de
bonne volonté un nouveau message de paix, de tolérance
et de liberté ». Tantôt il fait partie des « great false
prophets », avec Platon, Ruskin, Tolstoï ; ou bien il est
« un des principaux naufrageurs de l'âme humaine ».
Tantôt on l'étudié avec une pieuse vénération. T a n t ô t
on le dénonce comme un des maîtres de l'erreur et de la
fausseté. Même si l'on consent à trouver en lui quelque
génie bienfaisant on ne lui accorde qu' « une pauvre âme
trouble et même fangeuse de poète malade ». S'il s'agit
moins de le juger que d'expliquer et de préciser le sens de
ses œuvres, on rencontre, si l'on essaie de suivre ceux qui
l'ont commenté, les plus déconcertantes contradictions.
Pour la plupart, l'idée fondamentale des deux premiers
Discours est que l'homme est bon par nature et que la
civilisation est responsable de ses vices et de ses misères.
(g) Hatier, 1950.
Pour M. Yaughan il n'y a là qu'une légende aussi faussç
6 INTRODUCTION INTRODUCTION 7

qu'elle est ancienne. Pour M. Beaulavon le Contrat social légitimes, si l'on veut. E t il est impossible de prouver que
est une spéculation rationnelle et a priori qui ne doit les plus extrêmes sont erronés. Outre quoi, dès les débuts
pour ainsi dire rien à Genève. Pour M. Vallette, du x i x e siècle tant d'influences se révèlent qu'il est bien
M. J. Fabre, M. Spink, c'est un livre genevois, écrit difficile de dire : « c'est la faute à Voltaire » ou « c'est la
essentiellement en pensant à Genève et pour Genève. faute à Rousseau » ou à Chateaubriand ou aux francs-
Pour M. Vial l'Emile est l'initiateur de l'éducation laïque ; maçons ou à dix autres. Par contre, nous savons par de
pour M. Sakmann la religion en est une pièce essen- très nombreux et très sûrs documents ce que les contem-
tielle. porains, jusqu'à la Révolution, ont pensé de Rousseau,
Même si l'on est d'accord sur l'interprétation générale l'influence qu'ils ont avouée. Sans doute on pourra tou-
du caractère, de l'œuvre ou d'une œuvre de Jean-Jacques, jours dire qu'ils ont cru bienfaisante une influence qui
que de complications ou du moins de complexités dès était en réalité malfaisante. Il n'en restera pas moins
qu'on veut en analyser et en expliquer les profondeurs. cette certitude historique qu'ils ont dit et cru ceci ou
Notre Jean-Jacques n'est évidemment pas une âme cela ? S'agit-il d'expliquer Rousseau ? Nous ne pourrons
simple et il n'a pas mené une vie simple. Toute notre pas trouver des explications fines et qui aillent jusqu'au
exégèse psychologique moderne tend à nous démontrer fond — si souvent insondable — des choses. Mais nous
que les âmes les plus simples ne le sont qu'en apparence pourrons je crois, établir un certain nombre de ce que je
et qu'elles cachent, consciemment ou inconsciemment, ne craindrai pas d'appeler de « grosses vérités ». Ce ne
d'obscures et de tyranniques puissances. Quand il s'agit sont pas nécessairement de;s vérités grossières. E t une
d'un homme comme Rousseau quelle tentation pour la vérité grossière vaut mieux qu'une erreur ou même une
psychanalyse, la psychiatrie ou plus simplement le goût hypothèse délicate. Nous tracerons ainsi une sorte de
délicat de l'analyse intérieure de suivre dans ses plus cercle à l'intérieur duquel nous logerons le plus possible
subtils détours une vie oui nous a été contée avec tant de certitudes qu'on ne saurait contester de bonne foi et
d'abondance et vérifiée par tant de documents ! L a tenta- sans parti pris. Nous ne dirons pas qu'il est interdit d'en
tion est certes légitime et elle nous a donné des études sortir. Nous dirons même qu'il convient d'en sortir car
d'un vif intérêt. Mais là encore, s'il n'y a pas de contra- les chefs-d'œuvre ne sont des chefs-d'œuvre que parce
dictions essentielles, que de divergences. Par exemple les qu'ils font naître en chacun de nous des impressions et
Rêveries ont été étudiées, dans ces toutes dernières années, des pensées qui nous sont personnelles ; et si nous avons
par M. Osmont, M. Spink, M. Raymond. Etudes excel- du talent c'.çst nous-même qui intéressons le lecteur en
lentes ; mais on ne peut pas dire qu'il se dégage de cha- les exprimant. Le dessein de ce petit livre ne va pas jusque
cune d'elles une image de Jean-Jacques qui soit identique. là. Il est seulement de rassembler toutes les certitudes
Ainsi presque tous ceux qui ne s'en tiennent pas à des qu'un lecteur ou un critique ne saurait contredire sans
recherches documentaires et limitées ont leur Rousseau. tomber dans le paradoxe ou la fantaisie pure. A moins,
Je résiste quant à moi à la tentation d'y ajouter le mien. bien entendu, de démontrer que ce que nous tenons pour
Un de plus, quelle importance ? Je me réfugierai, une certain ne l'est pas.
fois de plus, dans l'enceinte étroite mais plus sûre de la
critique historique objective. Elle est, je crois, parfaite-
ment possible et elle est, aussi bien, nécessaire.
S'agit-il de juger Rousseau ? Tous les jugements sont
Γ ·

PREMIÈRE PARTIE

LA VIE ET LA FORMATION
INTELLECTUELLE
JUSQU'AU DISCOURS SUR LES SCIENCES
ET LES ARTS

GENÈVE. LA JEUNESSE ET L'ADOLESCENCE

Même si le Contrat social n'est pas écrit en pensant


constamment à Genève, on ne peut pas nier que Rousseau
est né à Genève, qu'il y a vécu les seize premières années
de sa vie, (pie sa famille a continué à y vivre, qu'il a voulu
reprendre le titre de « citoyen de Genève », qu'il a eu à se
mêler aux affaires de Genève, (pie certains de ses ouvrages
y ont été condamnés, que les Lettres de la Montagne ont
été écrites pour discuter des accusations genevoises,
bref que Genève, la vie et la pensée genevoise ont tenu
dans sa vie une place importante. Qu'était donc cette
cité à l'époque où Jean-Jacques y passa les seize années
de sa vie ?
Il y a à Genève cinq classes : les citoyens, les bourgeois,
les habitants, les natifs, les sujets. Les fils des bourgeois
peuvent devenir citoyens ; les habitants sont des étran-
gers reçus habitants ; les natifs sont les enfants des habi-
tants nés dans la ville ; les sujets sont ceux qui habitent
ΙΟ VIE ET FORMATION JUSQU'AU PREMIER DISCOURS GENÈVE. JEUNESSE E T ADOLESCENCE II

le territoire, qu'ils y soient nés ou non. Les citoyens et les par un arbitrage de la France, Zurich, Berne. Agitation,
bourgeois composent le Conseil Général ou Conseil Sou- plus tard de 1762-68, qui s'achève également par une
verain dont les prérogatives sont, en théorie, fort étendues médiation. Ces médiations ne donnent guère aux bour-
(établir les lois, décider de la guerre ou de la paix, approu- geois (et aux natifs) que des satisfactions d'apparence.
ver les impôts, etc...) Le nombre des citoyens et bourgeois Les droits du Conseil Général sont reconnus. E n fait ils
oscille entre i.ooo et 1.500 votants et n'a jamais dépassé restent théoriques et l'autorité reste presque tout entière
1.600. C'est-à-dire le dixième de la population. L e gou- entre les mains de l'aristocratie de» Vingt-cinq et des
vernement est exercé par un Petit Conseil ou Conseil des Deux cents.
Vingt-cinq dont les membres sont nommés à vie. Entre Cette autorité reste tatillonne et solennelle. Malgré
ce Petit Conseil et le Conseil Général se place un Conseil d'inévitables atténuations c'est toujours la discipline
des Deux-cents (en réalité de deux-cent cinquante). austère et, si l'on veut, farouche de Calvin. Le Petit
Il est élu par le Petit Conseil (à partir de 1768 le Conseil Conseil et le Consistoire entendent gouverner et sauver
Général eut le droit d'en élire la moitié). Toutes les ques- les âmes tout autant que les corps. C'est en 1734, seule-
tions religieuses, qui sont, bien entendu, des questions ment, six ans après le départ de Rousseau, que s'ouvrent
de gouvernement, sont examinées par le Consistoire ces cercles où l'on a le droit de s'assembler pour se dis-
composé des pasteurs et de douze laïques. traire et non pour parler affaires ou se livrer à la piété.
« Arrivé dans cette ville, écrit Jean-Jacques en venant Encore ces distractions sont-elles strictement surveillées.
de Paris, je me livrai à l'enthousiasme républicain qui Les deux sexes sont rigoureusement séparés. Pas de jeux
m'y avait amené. » E n apparence l'organisation politique de hasard, même dans l'intimité de la famille. Une police
de la ville pouvait justifier cet enthousiasme, à condition sévère et qui ne craint pas d'encourager les dénonciations
d'accepter cette république à la façon antique où une intervient sans cesse dans la vie privée pour rappeler aux
minorité de citoyens commandait à une majorité de Genevois qu'ils sont sur cette terre pour sauver leur âme
métèques. Mais, dans la réalité, Genève était une oligar- et non pas pour s'amuser. Le théâtre et tout ce qui lui
chie jalouse et plus ou moins despotique. I^es deux ressemble reste l'abomination de la désolation. L a fonc-
Conseils sont devenus le monopole d'un petit nombre de tion du gouvernement est essentiellement de déjouer les
familles riches. Le Conseil Général, pendant de longues pièges de Satan.
périodes, n'est même pas convoqué. Pratiquement il est Malgré tout Genève reste bien, à certains égards, une
impossible aux artisans, commerçants qui composent terre de liberté. Les Genevois, s'ils ne font pas partie de
ce Conseil Général de s'élever jusqu'au Conseil des Deux- l'aristocratie privilégiée, savent qu'ils ont des droits,
cents. Les prérogatives que s'arrogent le Petit Conseil même s'il ne leur est pas possible de les exercer. Quels
et le Conseil des Deux cents ne sont même pas le résultat sont-ils exactement ? Comment se justifie la discipline
de textes constitutifs. On se contente de les exercer et morale et la surveillance qu'on leur impose ? A u surplus
d'y persévérer. On comprend donc que la masse des la religion protestante ne laisse-t-elle pas à chacun un
bourgeois qui subit l'autorité sans être consultée se large champ de libre examen. A la fin du x v u e siècle,
plaigne de vivre non dans une terre de liberté mais dans La Bruyère avouait que les grands sujets de la politique
une terre de despotisme. On s'agite et, à l'occasion on se et de la religion étaient interdits à un Français. Malgré
révolte. Conspiration de 1707 qui se termine par l'exécu- la surveillance et les condamnations exercée et pronon-
tion tie Pierre Fatio. Troubles de 1734-38 qui s'apaisent cées par les autorités genevoises ils ne l'étaient pas ou
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l'étaient beaucoup moins à Genève. Constamment les les « grièves censures » du Consistoire n'étaient pas
Genevois étaient sollicités par des problèmes de gouverne- toujours efficaces car Tliéodora Rousseau, une autre
ment, de religion, de morale. Us en discutaient et ils en tante, accouche huit jours après ses noces.
écrivaient, inlassablement. Pour les seules années qui Quant à Isaac Rousseau, père de Jean-Jacques !...
vont de 1761 à 1768, au moment où paraît le Contrat 11 occupe trois fois le Consistoire avec ses disputes. Marié
social, M. Spink a pu réunir une bibliographie de cin- en 1704 avec Suzanne Bernard il avait été, comme t a n t
quante-sept brochures concernant la politique publiées à d'autres genevois, horloger. L'horlogerie lui avait sans
Genève. doute paru une occupation trop sédentaire : 11 s'était
Sans doute Rousseau a quitté Genève à 16 ans, à un donc mis maître de danse, dans une ville où la danse était
âge où il s'intéressait beaucoup plus aux romans de la interdite — il est vrai qu'il pouvait l'enseigner a u x
Calprenède ou de M n c de Scudéry qu'aux problèmes de jeunes Anglais qui venaient en pension à Genève se per-
la politique genevoise ; mais il a voulu redevenir genevois ; fectionner dans la langue française et que le maître de
il a sollicité le titre de « citoyen de Genève » ; il a fait danse tout autant que la danse enseignait les bonnes
parade de ce titre ; il a été acclamé puis persécuté par manières et l'art de faire trois révérences à la marquise.
ceux qui gouvernaient Genève ; il a discuté et discutaillé Puis la danse elle-même avait dû lui paraître dénuée de
avec eux. Il n'est pas possible de croire qu'il n'ait pas charmes et un an après son mariage il était parti s'éta-
dû à Genève une part de ses curiosités et de ses convic- blir horloger à Constantinople — il est vrai que cette
tions politiques et religieuses. aventure était moins « turque » qu'il ne pourrait sembler ;
il y avait dans la ville des sultans toute une colonie
Rien n'est plus complexe et plus obscur que les pro- d'artisans genevois, avec un pasteur. Mais Suzanne ainsi
blèmes d'hérédité. Mais on peut tout de même affirmer veuve de fait perd sa mère en 1710. Elle dut souffrir
que Jean-Jacques est né dans une famille où l'on 11e s'ac- de sa solitude ; elle rappelle son mari en 1711. E t Jean-
commodait pas toujours de la vie simple aux travaux Jacques naquit le 28 juin 1712.
ennuyeux et faciles. A tout prendre cette famille illus-
trera par des exemples la vigilance, que l'on peut appeler
paternelle ou tvrannique, avec laquelle le Consistoire L a source essentielle, pour écrire la vie de Rousseau,
maintenait les Genevois dans les voies de la vertu. reste les Confessions. Rousseau a attesté à plusieurs
En 1695 il a été représenté [au dit Consistoire] que reprises qu'elles étaient absolument sincères et que, sauf
M. Vincent Sarasin continue à voir M 1 , e Bernard « nonobs- défaillances de mémoire, elles étaient fort exactes. On n'a
tant de réitérées exhortations et remontrances ». M 1 , e Ber- pas cru le narrateur sur parole. De très nombreuses
nard sera la mère de Jean-Jacques. La même demoiselle vérifications ont été faites sur toutes sortes de correspon-
est accusée d'avoir été regarder les farces des vendeurs dances et de pièces d'archives. Tous ceux qui n'aiment
d'orviétan au Molard travestie en homme. Elle est point Rousseau et aussi bien tous ceux qui aiment la
sommée de comparaître. Elle refuse. E t finalement elle vérité plus que lui ont essayé de le prendre en flagrant
est « grièvement censurée » et mise au nombre des per- délit de mensonge ou d'erreur grave. Disons de suite
sonnes « suspectes ». Trois tantes sont censurées pour que toutes ces recherches ont confirmé la confiance que
avoir joué aux cartes, chez l'une d'entre-elles, après le l'on· peut avoir dans les Confessions. Pour tout l'essentiel
prêche, un dimanche. Il faut croire que les citations et elles sont exactes. Quand elles ne le sont pas il n'y a
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aucune raison de croire que Rousseau nous a sciemment Jean-Jacques couche donc dehors mais décide (il a
trompés. Nous discuterons d'ailleurs, chemin faisant, les 16 ans) qu'on peut vivre ailleurs qu'à Genève e t du
cas les plus importants. métier de graveur. Mais où aller ? à l'aventure d'abord
L a mère de Rousseau meurt le 7 juillet des suites de pendant quelques jours. Mais l'aventure ne nourrit pas.
couches. Il est élevé par la sœur de son père, Suzanne Il s'en v a donc trouver le curé de Confignon, village
Rousseau. 11 semble bien que la principale interven- sarde, M. de Pontverre. Il est probable qu'il le connais-
tion de son père dans son éducation ait été, dès qu'il sait. M. de Pontverre était l'un de ces prêtres de fron-
sut lire, de dévorer avec lui des romans ; puis des tière qui poursuivaient avec les pasteurs de Genève l'une
historiens et des moralistes plus ou moins romanesques. de ces guerres d'embuscade dont les trophées étaient des
Les lectures furent d'ailleurs interrompues. Isaac, que conversions. De 1690 à 1732 M. " de Pontverre reçut
les aventures turques n'avaient pas Calmé, se prend de 64 abjurations. Il est fort probable que les convertis
querelle, au cours d'une partie de chasse, avec un pro- étaient d'abord des visiteurs que M. de Pontverre recevait
priétaire, Pierre Gautier. Il le blesse d'un coup d'épée. avec assez de libéralité pour qu'ils revinssent. Quoi qu'il
Nul doute qu'il ait été l'agresseur. Comme une enquête en soit l'excellent curé décide que le néophyte doit aller
judiciaire est ouverte il juge plus prudent de quitter le trouver à Annecy celle qui centralisait tous ceux et celles
territoire de Genève et de s'installer à Nyon, Sans doute qui désiraient entrer dans le giron de l'église catholique,
un père soucieux de ses devoirs aurait pris son jeune fils M m e de Warens.
avec lui. Mais Isaac avait d'autres soucis. Il mit son Nous connaissons bien M m e de Warens. Son existence
enfant en pension (avec son cousin Abraham Bernard) avait été aussi aventureuse que celle du père de Jean-
chez le pasteur du village de Bossey, à 7 km. de Genève, Jacques. Elle était Suisse et avait été mariée a v a n t
Jean-Jacques Lambercier. L'enfant y passe non pas deux quinze ans à un mari assez riche qui habitait V e v e y . Mais
ou trois ans comme le disent les,Confessions, mais quel- elle avait sans aucun doute la tête légère et l'imagination
ques mois de l'hiver 1724-25 dont il garda de vivants fertile. Elle entraîna son mari dans des spéculations qui
souvenirs. Rentré à Genève, il entre en apprentissage les ruinèrent. Pour arranger les choses elle quitta, le
chez le greffier Masseron. Les besognes du greffe le 14 juillet 1726, à l'insu bien entendu de son mari, V e v e y
rebutent ; il remplace la procédure par le dessin et la pour Evian, en territoire sarde, a y a n t soin d'emporter
gravure en entrant, en mai 1726, chez le graveur Du- l'argenterie. Puis elle gagne Annecy, entre au couvent
commun. L a gravure ne semble pas l'avoir beaucoup plus de la Visitation et se convertit au catholicisme. Mais,
intéressé que le greffe. Il partage la vie bruyante et m a l même catholique il faut vivre. Eile était intelligente ; elle
disciplinée des apprentis et épuise le cabinet de lecture savait plaire. Elle obtient du roi de Savoie une pension
de la Tribu, soupçonnée de louer, sous le manteau, des annuelle de 1.500 livres. E n échange elle devait remplir
livres peu conformes à la morale de Genève et même à la deux fonctions : l'une avouée qui était d'accueillir e t de
morale tout court. Il reste tout de même chez Ducom- diriger vers qui de droit tous ceux qui désiraient rentrer
mun près de trois ans. Mais en mars 1728 il prolonge dans le droit chemin du catholicisme ; l'autre, naturelle-
imprudemment une promenade dans la campagne et ment secrète, qui était d'entrer dans le service d'espion-
trouve les portes fermées. I l faut coucher dehors et nage du roi de Savoie.
affronter le lendemain la colère du patron.
C'est chez cette dame que Rousseau arrive le 21 mars
1728, dimanche des Rameaux. M m e de Warens est
GENÈVE. JEUNESSE ET ADOLESCENCE 17
16 VIE ET FORMATION JUSQU'AU PREMIER DISCOURS

accueillante et même tendre. Mais elle n'a évidemment latin et l'italien. Il le quitte au bout de quelques mois et
pas droit de conversion. Il faut partir trois jours après recommence à courir l'aventure en compagnie d'un ancien
pour Turin. Voyage enchanteur et qui dure, non pas camarade d'atelier, Bâcle. Pour vivre les deux compères
comme le dit Rousseau, sept ou huit jours, délai maté- exhibent dans les auberges ce petit appareil de mécanique
riellement impossible, mais vingt jours. Le 12 avril, amusante qu'on appelle une fontaine de Héron. Rien
Jean-Jacques est admis, comme catéchumène, à l'hospice d'étonnant d'ailleurs si l'on veut bien se souvenir que
du Spirito Santo. Ici se place la seule erreur des Confes- l'écrivain anglais Goldsmith, dans la seconde moitié du
sions qui ait quelque importance parce qu'elle est sans x v m e siècle, traversera la Flandre et la France, sans
doute voulue et dictée par une raison d'amour-propre. argent, en jouant de la flûte dans les auberges. Mais on
Rousseau nous dit avoir abjuré après plus de deux mois de se lasse des quêtes dans les auberges et, par le Mont-
discussions attentives et scrupuleuses avec ses convertis- Cenis et Chambéry, les deux compères gagnent Annecy
seurs. Or le registre du Spirito Santo le dément sans où ils se séparent. Rousseau revient chercher asile chez
conteste. Il entre à l'hospice le 12 avril 1728; il abjure M m e de Warens. M m e de Warens, bien qu'elle soit la
le 21 et il est baptisé le 23. Âpparcment il a eu quel- maîtresse de son intendant, Claude Anet (qui meurt en
que honte d'avouer qu'il avait suffi de neuf jours pour mars 1734), ne voit aucun inconvénient à resserrer les
convaincre un jeune homme qui devait plus tard montrer liens de leur intimité. Elle devient sa maîtresse. Désor-
tant de fermeté et tant de pénétration dans les polé- mais il est pour elle Petit, elle est pour lui Maman ; et
miques religieuses. On peut d'ailleurs alléguer que il semble bien qu'il ait été surtout sensible à ce qu'il y
converti en neuf jours on le garda tout de même à avait de maternel dans son affection.
l'hospice quelques deux mois, car il ne sortit qu'après le Désormais, pendant une douzaine d'années, Jean-
13 juin..Il est fort possible que, pendant ce délai, Jean- Jacques, partagé entre la nécessité de gagner sa vie
Jacques ait parlé religion et théologie avec les prêtres qui et ses profonds et invincibles dégoûts, entre ses maladies
l'avaient fait abjurer. et ses instincts d'aventure, malgré le hâvre que repré-
Mais pas plus que le protestantisme le catholicisme ne sente pour lui M m e de Warens, va mener une existence
nourissait par lui-même son homme. Il fallait vivre. incohérente, qu'il est plus clair de suivre en énumérant,
Rousseau est d'abord laquais chez M m e de Vercellis où il avec M. Ritter, ce qu'il appelle les douze métiers de
est bien traité et se plaît. Ici se place l'épisode qu'il a Rousseau.
conté dans les Confessions, dont il a traîné un éternel A Genève, il a été clerc du procureur, puis apprenti
remords, et dont l'aveu suffirait à lui tout seul à témoi- graveur. Il a été laquais chez M m e de Vercellis et le comte
gner la courageuse sincérité de ces confessions. Il dérobe de Gouvon. Revenu chez M m c de Warens, sans doute poiir
un ruban ; il laisse accuser une jeune servante que l'on rester fidèle à son abjuration, il devient séminariste ;
chasse en l'exposant ainsi à tous les hasards de la misère. mais il ne reste guère au séminaire que deux mois. Il se
C'est d'ailleurs chez M m e de Vercellis qu'il fait la con- tourne alors vers la musique d'église et devient pension-
naissance de l'abbé Gaime qui sera l'un des modèles du naire à la maîtrise de la cathédrale. Mais le directeur
Vicaire savoyard. M m c de Vercellis meurt à la fin de Le Maistre, à la suite d'une querelle, quitte Annecy.
l'année 1728. Après avoir erré dans Turin quelques Rousseau le suit et le quitte à Lyon lorsque Le Maistre
semaines Jean-Jacques entre au service du comte de est pris d'une crise d'épilepsie. Retour à Annecy. M n i e de
Gouvon qui s'intéresse à lui et l'aide à apprendre le Warens est à Paris, occupée sans doute à ses besogne s
ROUSSEAU 2
L8 VIE ET FORMATION JUSQU'AU PREMIER DISCOURS GENÈVE, JEUNESSE ET ADOLESCENCE îq

d'agent de renseignements. Rousseau en profite pour se tour à tour ou simultanément prennent dans son cœur
promener. E t c'est dans une promenade à Thônes qu'il une place secrète. En juin 1734, voyage à Genève où il
rencontre Mllef» Galley et de Graffenried, se livre avec voit sa famille ; et à Nyon un père qui avait évidemment
elles à cette cueillette des cerises dont les Confessions pris son parti de vivre sans rien savoir, ou presque de
ont immortalisé la grâce tendre. Il a laissé, avec des son fils. Retour à Chambéry par Besançon. Dans l'été
cerises, une part de son cœur à M l l e Galley. Mais ces de 1736 séjour avec M m e de Warcns dans le vallon des
amours sont sans lendemain. Accompagnant une ser- Charmettes.
vante de M m e de Warens, M l l e Merceret, Jean-Jacques Ici se placent les pages célèbres des Confessions qui
part pour Fribourg en Suisse. En revenant, il s'avise ont fait de l'idylle des Charmettes l'un de ces rêves
de s'installer à Lausanne, sous le nom de Vausbore de arcadicns qui, depuis l'Arcadie et Tempé, ont hanté
Villeneuve, de continuer son quatrième métier en ensei- obstinément l'imagination des hommes : le bonheur, ou
gnant la musique qu'il ne savait pas. Ses auditeurs s'en des jours de bonheur, simplement parce que l'on s'aime,
aperçoivent mais ne lui en tiennent pas rigueur. Il reste à parce que la campagne est fleurie, parce que les oiseaux
Lausanne jusqu'en octobre ou novembre puis v a cher- chantent, parce que l'on se consacre à des tâches rus-
cher meilleure fortune à Neuchâtel où il enseignera encore tiques et des repos sans remords et sans tourments de
la musique qu'il apprend en l'enseignant jusqu'en avril pensée. Mais quelle est la part de réalité dans le récit des
1731. Mais, au cours d'une excursion dans la principauté Confessions. De grands débats ont surgi qui posent le
il rencontre un « archimandrite » qui quêtait pour le Saint- problème de leur véracité.
Sépulcre. Quel agréable métier que celui d'archiman- Le point de départ de ces débats est qu'on a retrouvé
drite quêteur ! On se promène, on est partout bien reçu. depuis longtemps le bail de location des Charmettes. Il
Justement le monseigneur a besoin d'un interprète qui est de juillet 1738. En juillet 1738 Jean-Jacques est
sache l'italien. M. Ritter n'a pas compté ces fonctions revenu de Montpellier où il est allé se soigner. Mais pen-
dans les métiers de Rousseau. Il n'eut d'ailleurs pas dant son absence M m e de Warens l'a remplacé dans ses
l'occasion de les remplir, car on découvrit que notre faveurs par le « chevalier » de Wintzenried. Comment
moine n'était qu'un imposteur. Mais évidemment Jean- supposer une idylle tendre entre « maman » et « petit »,
Jacques savait plaire et s'assurer des protecteurs. Il peut alors qu'elle a ouvert son lit à un troisième larron, même
venir à Paris, devient quelque temps gouverneur du si c'est un chevalier. En réalité la situation était si fausse
neveu d'un colonel suisse (ce qui ferait un quatorzième (pie Rousseau ne tarda pas à partir pour Paris et que, s'il
métier), repart à pied pour Lyon (ici se place le récit vécut quelque temps aux Charmettes, il y vécut seul.
bien connu de la nuit à la belle étoile sur les bords de la D'autre part on ne peut pas croire que la faculté du rêve
Saône) et fait connaissance avec M I , e Serre dont il fût chez lui si puissante et la faculté d'oubli si profonde
s'éprend. M m e de Warens le rappelle alors à Chambéry qu'il ait imaginé sincèrement un bonheur pastoral au
où elle habite et où il se rend, toujours à pied. lieu d'une solitude mécontente. Quel intérêt pouvait-il
Il faut tout de même gagner sa vie. Sixième (ou avoir à mentir ? La seule explication vraisemblable est
huitième) métier. Rousseau devient employé au cadastre. celle-ci : le bail de la maison Noëray en juillet 1737 est
Ces fonctions manquaient sans doute de poésie et, au incontestablement lu bail d'une ferme, d'une exploitation
bout de huit mois, il revient aux leçons de musique qui agricole ; ce qui est confirmé par le Journal des Charmettes
lui donnent comme élèves d'aimables demoiselles qui que M. Monglond a découvert et qui commence en
20 VIE ET FORMATION JUSQU'AU PREMIER DISCOURS
GENÈVK. JEUNESSE HT A D O L E S C E N C E 21

octobre 1737. Dans l'été de 1736, après avoir, comme le


dances nombreuses témoignent qu'il y a dans le récit
dit Rousseau, « essayé deux ou trois maisons » Maman et
des Confessions des erreurs de détail (par exemple, le
Petit s'installent, pour quelques mois, soit dans la seule
séjour à Venise a duré 12 mois 1/2 et non pas 18), mais que
maison Noëray, soit dans quelque habitation voisine ;
ce récit est le plus souvent véridique. Rousseau a sou-
c'est là qu'ils reçoivent les fréquentes visites de P. Hemet
vent fait fonction de secrétaire d'ambassade. Montaigu
qui mourut en mai 1738. Il n'est pas nécessaire de signer
était un vaniteux peu intelligent et maladroit et Jean-
un bail, toujours coûteux, pour louer une simple villé-
Jacques était intelligent et avisé.
giature.
En octobre 1744 il est de retour à Paris. Il continue à
Quoi qu'il en soit Jean-Jacques supporte mal sa situa-
vivre comme il peut. Il est introduit chez le riche fermier
tion singulièrement fausse et la solitude des Charmettes.
général L a Pouplinière. Il se lie avec Diderot. On joue
Il trouve un poste de précepteur des deux fils de M. de
son opéra des Muscs galantes chez L a Pouplinière et chez
Mably, prévôt général du Lyonnais, qui s'appellent
l'intendant des Menus. Il retouche le ballet des Fêtes de
Sainte-Marie et Condillac (il gagne 350 livres pas an et
Ramire par Voltaire. Dans l'automne de 1746 il est
50 livres d'étrennes ; plus, évidemment, son entretien.)
secrétaire des Dupin à Chenonccaux et particulièrement
Il y compose son projet d'éducation pour M. de Sainte-
de M m e Dupin qui se pique de littérature et de philo-
Marie. Mais si la spéculation pédagogique l'intéresse la
sophie. A Paris il vit avec une servante d'auberge,
pratique lui est pénible. Il quitte son poste en mai 1741
Thérèse Levasseur. Son premier enfant (on a contesté
continue à vivre à Chambéry et se décide enfin à partir
qu'il en ait jamais eu) serait né dans l'hiver de 1746. Il
pour Paris. Il y arrive en août 1742.
le mit, ainsi que quatre autres, a u x Enfants trouvés,
Il comptait, pour y subsister, sur le succès de son comme il l'a avoué. II accepte'd'être gouverneur inter-
Projet concernant de nouveaux signes pour la musique médiaire du fils des Dupin. En juillet 1749 Diderot est
qu'il lit à l'Académie des Sciences. Succès d'estime, mais arrêté et enfermé au donjon de Vincenncs. Très lié avec
l'estime 11e suffit pas. Heureusement le timide Rousseau lui, Rousseau v a souvent lui rendre visite. C'est alors qu'il
sait trouver des relations ; il est reçu chez Mesdames de lit l'annonce du prix de morale proposé par l'Académie de
Besenval et de Brogïic, chez M m c Dupin à qui sa timidité Dijon et que v a commencer sa véritable carrière littéraire.
ne l'empêche pas d'envoyer par lettre une déclaration
d'amour. 11 subsiste tant bien que mal et accepte enfin
1111 poste de secrétaire du comte de Monlaigu, ambassa- Il convenait de suivre dans un certain détail cette
deur de France à Venise. Il restera à Venise jusqu'en existence dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle
août 1744 après de violents dissentiments avec l'ambas- avance en zig-zags. L a première grosse vérité qu'elle
sadeur. impose est que Rousseau est un instable et un inquiet.
Ajoutons que, bien qu'il soit mort à 66 ans, il n'avait
Ici encore nouveaux débats. Qui eut tort, qui eut
certainement pas une bonne santé. Nous n'avons aucune
raison ? Montaigu lui-même, puis ses descendants ont
compétence pour décider des maux dont il souffrait ;
essayé de démontrer que Rousseau était le pelé, le galeux
il est fort possible qu'ils aient été augmentés et en partie
d'où venait tout le mal. Rousseau n'était pas secrétaire
créés par la puissance de son imagination ; mais ils exis-
d'ambassade mais le modeste secrétaire de l'ambassa-
taient réellement et ses troubles urinaires sont de ceux
deur. Il aurait constamment agi sans droit et sans intel-
qui peuvent agir sur le caractère et la santé générale.
ligence. E n réalité les pièces d'archives et des correspon-
Dans tous les cas, nous le savons malade en 1737
Τ2 VU·; KT FORMATION JUSQU'AU PREMIER DISCOURS GENÈVE. JEUNESSE ET ADOLESCENCE I23

où il part à Montpellier pour se soigner dans cette « les lois des pensées » ? Ou ne les connaissait-il que de
Faculté alors célèbre ; en 1742 a u x Charmettes où il seconde main ? Il est certain, dans tous les cas, qu'il lit
souffre de la fièvre ; en 1743 à Paris, puis en 1745. Nous prodigieusement :
en tirerons une première conclusion : si Rousseau avait Claville, Saint-Aubin, Plutarquc, Mézerai,
été capable de devenir un honnête graveur ou un sage Despréaux, Cicéron, Pope, Rollin, Barclai-
employé de cadastre il n'aurait écrit aucun de ses chefs-
d'œuvre. Mais nous dirons aussi qu'à travers cette suc- et Locke, et Nieuweutyt, et Montaigne et L a Bruyère,
cession de hasards, de coups de tête et de maladies il est et le Sethos de l'abbé Terrasson et le Cleveland de l'abbé
surprenant qu'il ait pu devenir autre chose qu'une Prévost. Ainsi s'explique qu'il ait pu envoyer au marquis
épave. Quand il quitte Genève pour l'aventure, en 1728, de Bonac un plan d'études, traduire en français un Epi-
il ne sait rien ou pas grand chose ; il n'a guère lu que des thalame latin de Jean Puthod, publier dans le Mercure
romans. Quand il arrive à Paris, en 1742, il est déjà un une chanson mise en musique par M. Rousseau à Cha;n-
homme très cultivé. Chemin faisant (et quel chemin béry, composer un Verger des Charniettes qui est comme
montant, sablonneux, malaisé !) il a trouvé le courage le Journal de sa vie intellectuelle a u x Charmettes it qui
d'apprendre toutes sortes de choses et de se former un sera publié à Londres, écrire un projet pour l'éducation
riche « magasin d'idées ». L a richesse de ce magasin nous de M. de Sainte-Marie, envoyer à Conzié son poème à
est révélée par les Confessions et par toutes sortes d'œu- Fanie, composer une épître à Parisot. Installé à Paris
vres « de jeunesse » qui ont été retrouvées et publiées. il y publiera sa Dissertation sur la musique moderne ;
Dès qu'il a quelque occasion d'apprendre et quelque il remplira fort bien, si l'on peut dire techniquement, ses
loisir et saiis qu'il ait à en tirer un avantage prochain, il fonctions de secrétaire de l'ambassadeur à Venise et même
apprend avec une admirable obstination ; et il apprend de secrétaire d'ambassade. Au retour de Venise il com-
tout ce qui s'apprend, qu'il s'agisse de langues (le latin pose un opéra, les Muses galantes, remanie les Fêtes de
qu'il sait convenablement, l'italien), de musique (dont Ramire de Voltaire, compose son poème de l'Allée de
on a dit qu'il ne la savait pas, mais qu'il savait tout de Sylvie, publie un recueil de douze chansons italiennes et
même assez pour rédiger les articles de musique dans commence à travailler aux articles sur la musique pour
l'Encyclopédie et les réunir dans un Dictionnaire de l'Encyclopédie.
musique, que les contemporains ont trouvé fort savant), Surtout c'est ce besoin de culture, cette activité d'une
la chimie comme en témoignent ses cahiers des Institu- intelligence toujours en éveil qui explique comment
tions chimiques et, aussi bien des expériences évidemment, Rousseau, constamment sans moyens de vivre, ait tou-
hasardeuses, qui faillirent lui coûter la vue. A plus forte jours réussi, malgré ses sautes d'humeur et ce qu'il
raison il étudie passionnément tout ce qui corespond à devait avoir de décevant, à se tirer d'affaire, à s'assurer
son véritable génie, les œuvres des poètes, des moralistes, des protecteurs et des amis. M m e de Warens pouvait
des philosophes. Dans les témoignages que nous en trouver bien des protégés et des amis parmi ses catéchu-
avons ii y a peut-être quelques illusions juvéniles. Quand mènes : sa qualité essentielle n'était pas le discernement.
il rédige un Projet de chronologie universelle, il est évident Elle a pourtant discerné que Jean-Jacques n'était pas
qu'il n'est pas de taille à embrasser l'histoire universelle, le premier venu. A Turin le comte de Gouvon traite son
même celle de son temps. A-t-il eu réellement pour laquais tout autrement qu'un laquais. Parmi tous les
maîtres Leibniz et Malebranchc qui lui auraient enseigné prêtres qui sont les familiers de M m e de Warens il ue
24 VIE ET FORMATION JUSQU'AU PREMIER DISCOURS

compte que des amis. « Permettez que je fasse mes amitiés


à tous mes oncles », écrit Petit à Maman. Les R. P. Jésuites
ont tout autant d'indulgence pour celui qui les écoute et
qui tire profit de leurs leçons. Il a beau se donner pour
professeur de musique, à Lausanne, alors qu'il l'ignore
presque entièrement, devenir interprète d'un escroc se DEUXIÈME PARTIE
disant archimandrite, se brouiller avec éclat avec l'im-
portant personnage qu'est un ambassadeur, arriver à
Paris sans ressources, toujours il trouve des indulgences, DU PREMIER DISCOURS
des protecteurs, des secours d'argent qui lui permettent A LA NOUVELLE HELOÏSE
de reprendre son chemin ou, si l'on veut, un chemin.
A Paris, sans aucune difficulté apparente, il se lie avec
une bonne part de la société littéraire de son temps et CHAPITRE PREMIER
avec l'aristocratie qui se piquait de littérature. C'est
évidemment que, malgré cette gaucherie, cette absence LE DISCOURS SUR LES SCIENCES
d'élégance mondaine dont il se croyait la victime, il avait
ET LES A R T S
en lui ces signes du génie qui sauvent ou peuvent toujours
sauver.
Ecoutons Rousseau nous raconter comment il composa
l'œuvre qui devait faire de lui non plus un tâcheron de
lettres mais un homme célèbre. Diderot était prisonnier à
Vincennes pour la publication des Pensées philosophiques.
E t il s'y ennuyait fort. Son ami Rousseau allait le voir,
à pied et suant. Pour aller moins vite il se décide à lire
en marchant. Un jour il trouve ainsi, dans le Mercure,
la question proposée par l'Académie de Dijon pour le
prix de l'année suivante : « Si le rétablissement des
sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs ».
A l'instant de cette lecture je vis un autre univers et
je devins un autre homme. Quoique j'aie un souvenir
vif de l'impression que j'en reçus, les détails m'en sont
échappés depuis que je les ai déposés dans une de mes
quatre lettres à M. de Malesherbes.
Ce que je me rappelle bien distinctement dans cette
occasion, c'est qu'arrivant à Vincennes j'étais dans une
agitation qui tenait du délire. Diderot l'aperçut : je lui
en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius,
écrite en crayon sous un chêne, Il m'exhorta de donner
34 DU PREMIER DISCOURS A LA NOUVELLE IIELOÏSE LE DEUXIEME DISCOURS 27

l'essor à mes idées, et de concourir au prix. Je le fis, et seau aurait choisi la réponse banale. Il lui laisse toute la
dès cet instant je. fus perdu. Tout le reste de ma vie et responsabilité du choix. Par ailleurs nous savons quel
de mes malheurs fut l'effet inévitable de cet instant bavard impénitent et étincelant était Diderot. T1 pouvait
d'égarement.
entrer dans une sorte de transe et, dans l'enthousiasme
Mes sentiments se montèrent, avec la plus inconce-
vable rapidité, au ton de mes idées. Toutes mes petites qui l'emportait, mêler vingt sujets et dix paradoxes. Il a
passions furent étouffées par l'enthousiasme de la vérité, pensé à maintes reprises que l'état de nature était riche
de la liberté, de la vertu ; et ce qu'il y a de plus étonnant en félicités. Il a fort bien pu, à Vincennes, se forger de
est que cette effervescence se soutint dans mon cœur, ces félicités une image qui l'ait fait pleurer de tendresse
durant plus de quatre ou cinq ans, à un aussi haut degré et croire, le temps d'en parler, qu'il était celui qui avait
peut-être qu'elle, ait jamais été dans le cœur d'aucun décidé Jean-Jacques. Il ne l'a jamais cru a tête reposée.
homme.
Suivons donc la démonstration de Rc usseau :
Dans la première partie du Discours, Rousseau com-
Le récit est tout plein d'une sincérité pathétique. On mence par opposer le charme apparent de la politesse
a pourtant dit qu'il n'était qu'un mensonge de la vanité. civilisée à la profonde corruption et à la férocité de
Marrtiontel, dans ses Mémoires posthumes, (publiés mœurs qu'elle recouvre. De cette dépravation il prétend
en 1805), affirme tenir de Diderot lui-même que Rousseau démontrer par l'histoire que les sciences et les arts sont
était décidé à soutenir que les sciences et les arts avaient seuls responsables. L'Egypte, l'empire byzantin, l'ancien
contribué à épurer les mœurs et que c'est seulement sur empire Ferse, la Chine, le contraste entre Sparte et
le conseil de Diderot qu'il avait renoncé à passer sur ce Athènes, le témoignage de Socrate, celui de Fabricius à
« pont aux ânes ». Morellet dans ses Mémoires posthumes Rome, celui-mêmc de Louis X I I ou de Henri I V en
(publiés en 1825) confirme Marmontel : « Ce récit, que je France, lui semblent affirmer successivement que le
crois vrai, renverse et détruit toute la narration de Jean- progrès de la décadence a été parallèle au progrès de la
Jacques». Ce qui est plus grave, il renverserait et détruirait civilisation.
une bonne part de la confiance que nous pourrions avoir Dans la deuxième partie, Rousseau prétend expliquer
dans la sincérité des Confessions (et en même temps dans ces faits par le raisonnement. Si les sciences et les arts,
la confession des Lettres à M. de Malesherbcs). On a donc dit-il, poursuivent des recherches inutiles et vaines, elles
à plusieurs reprises pesé avec soin les témoignages de entraînent en outre des conséquences désastreuses. Elles
Morellet et de Marmontel. Ils sont tardifs. Sans doute, accoutument à l'oisiveté des écrivains et des lettrés qui
à l'époque où fut composé le premier Discours, Rousseau « dévorent en pure perte la substance de l'Etat » ; et c'est
était l'ami des Encyclopédistes. Mais de quand date le grâce à elles que le luxe se développe avec toutes les
récit ou soi-disant récit de Diderot ? Aussi bien de huit corruptions qu'il entraîne.
ou dix ans plus tard, quand une guerre véhémente s'était Avec le luxe, les vertus guerrières se sont émoussées,
allumée entre 1< citoyen de Genève et la « coterie holba- les qualités morales ont perdu leur prestige. On a honoré
cliiquc » qui avait toutes les sympathies de Marmontel et les « talents » et avili les « vertus ». Sans doute on a trouvé
de Morellet. Mais surtout Diderot nous a parlé à deux à ces maux des remèdes. Les sociétés savantes (c'est à la
reprises de la visite de Rousseau et de la conversation société de Dijon que Rousseau présente son Discours)
qu'ils avaient eue sur la question, posée par l'Académie de veillent sur les gens de lettres et sur la moralité (les
Dijon. Nulle part il n'a dit ou insinué que sans lui Roi IS- ouvrages. Pourtant on lit et on honore les plus funestes
LE PREMIER DISCOURS
28 DU PREMIER DISCOURS A LA N O U V E L L E HÉLOÏSE
chirurgien de Rouen. Malgré la promesse de silence
des écrivains, les « dangereuses rêveries des Hobbes et qu'impliquait sa « dernière » réponse à Bordes, Rousseau
des Spinoza ». E t s'il est bon « que les savants du premier croit devoir répondre à Le Cat. L'Académie de Dijon
ordre » trouvent à la cour des rois « d'honorable asiles », publie un Désaveu pour nier que Le Cat soit l'un de ses
il faut maudire tous les médiocres « complilateurs d'ou- membres. Au début de 1753 Jean-Jacques reprend plus
vrages », « mauvais versificateurs », « géomètres subal- longuement son Discours et ses réfutations dans sa
ternes ». A u lieu de tout cela apprenons à cultiver la Préface de Narcisse. A quoi Charles Bordes réplique, en
vertu « science sublime des âmes simples ». août 1753, par un Second discours sur les avantages des
L'Académie de Dijon fut sensible aux arguments sciences et des arts. Après quoi paraîtra le Discours
de Rousseau et plus encore, sans doute, à l'éloquence qi/i de Jean-Jacques sur les origines de l'inégalité et les
les entraînait. Elle couronna le discours. E t le discours polémiques toucheront à la fois l'un et l'autre dis-
fut tout de suite célèbre. Les Académies provinciales cours.
avaient alors un éclat qu'elles ont perdu depuis. Le Tout cela fait beaucoup de bruit, une petite tempête
Mercure de France donnait une large publicité à leur si l'on veut. Mais c'est surtout, je crois, un bruit de
activité et à leurs concours. Dès juin 1751 il publie des plumes et une tempête dans un verre d'eau académique.
Observations sur le discours qui a été couronné à Dijon, Certes, vers 1730, il y a eu en France un certain malaise
d'un contradicteur anonyme. En septembre un autre politique et une activité policière dont l'une des consé-
anonyme, qui n'était rien moins que Stanislas, roi de quences fut justement l'emprisonnement de Diderot
Pologne, y publie une autre réfutation. Comme pei·- à Vincenncs. Le procès de la civilisation était surtout 'e
sonne n'ignore la dignité de cet anonyme, Rousseau procès des formes les plus évoluées de cette civilisation,
prend la peine de publier une Réponse. Toujours dans le de la vie que menaient les classes riches et privilégiées.
Mercure, en octobre 1751, M. Gautier, « professeur de L'éloquence de Rousseau donnait plus de portée à ce que
mathématiques et d'histoire », donne une nouvelle l'on pouvait, politiquement, reprocher à de pareilles
réfutation, lue d'abord à la Société royale de Nancy. classes. Mais il faut se souvenir (j'ai essayé de le montrer
Réponse de Rousseau dans une lettre à Grimm qui cir- dans mes Origines intellectuelles de la Révolution française)
cule en manuscrit. Réfutation de cette réfutation par que l'inquiétude politique n'existe guère vers 1750.
Gautier en 1752. Entre temps, un ancien ami de Jean- Il y a depuis longtemps une police, des espions de la police
Jacques, Charles Bordes, lit à l'Académie des Sciences et des arrestations. Par exemple, en 1729, ces espions
et Belles-lettres de Lyon une Réponse que le Mercure surveillent le logis de M m e de Tencin, notent les noms de
publie en décembre. Rousseau réplique en publiant, ceux qui entrent chez elle et le temps qu'ils y demeurent,
en 1752, une Dernière réponse. Entre temps encore, un M m e de Tencin n'a certes pas une âme révolutionnaire,
M. Le R o y , professeur de rhétorique au collège du car- ni même des curiosités politiques ou sociales. A travers
dinal Lemoine, prononçait en latin et en Sorbonne un tout le x v m e siècle il y a, ici ou là, presque chaque année,
discours sur les avantages que les lettres procurent à la des émeutes causées par la famine. En réalité, comme
vertu. Une « bagatelle » de Voltaire intitulée Timon, Diderot le disait, il n'avait pas à suggérer à Rousseau
écrite vers 1751-52, ne fut publiée qu'en 1756. Toujours l'idée de faire le procès des sciences et des arts. C'était
en 1752 paraît une Réfutation du Discours de Rousseau presque une banalité pour les moralistes et pour ceux
par un académicien de Dijon qui lui a refusé son suffrage. qui cherchaient le paradoxe. Nous le verrons tout à
Cet académicien de Dijon était en réalité un M. Le Cat,
34 DU PREMIER DISCOURS A LA NOUVELLE IIELOÏSE L E DEUXIEME DISCOURS
31
l'heure en étudiant les sources du Discours sur l'inégalité ment, sur les idées qui la soutiennent mais c'est tout
en même temps que celles du premier Discours. autant sur leur expression et leur expression oratoire :
D'ailleurs le sujet du concours est donné par l'Aca- « Je méditais dans mon lit à yeux fermés et tournais et
démie de Dijon. C'est elle qui couronne Rousseau. Or retournais mes périodes dans ma tête avec des peines
rien n'est plus prudent que ces académies provinciales, incroyables ; puis, quand j'étais parvenu à en être con-
même à la veille de la Révolution. Leurs membres (qui tent je les déposais dans ma mémoire jusqu'à ce que je
sont ordinairement quarante) se recrutent dans la bour- puisse les mettre sur le papier, mais le temps de me lever
geoisie riche et dans l'aristocratie. Elles sont étroitement et de m'habiller me faisait tout perdre » ; et c'est alors
surveillées. Ce n'est guère que dans la deuxième moitié (pie la mère de Thérèse Levasseur lui sert de secrétaire.
du siècle qu'elles s'intéresseront de plus en plus à des Le premier discours doit évidemment son retentissement
problèmes économiques et sociaux. Vers 1750 elles ne à la thèse qu'il défend mais, aussi bien, à la qualité de
s'attachent qu'à des questions de goût littéraire, de son éloquence. Dans l'ensemble de la polémique qui,
morale, de philosophie générale ou à des problèmes de nous le verrons, le précède et l'accompagne, il mérite le
sciences. Surtout, quand il s'agit de lire en séance, de premier prix de discours français. Il en sera autrement
proposer des prix, on lit ou propose des « discours ». dans le deuxième Discours sur l'origine de l'inégalité.
N'oublions pas que dans les collèges l'art de prononcer
Enfin un succès de ce genre ne peut guère dépasser
des discours, en latin d'abord, puis en latin et en français,
une certaine élite, l'élite de ceux qui ont cultivé le beau
est la seule chose que l'on enseigne. Sur les palmarès des
discours et qui rêvent de lui répliquer par un autre
distribution de prix, pendant deux siècles, on ne trouve
discours, comme dans les collèges les « Carthaginois »
que des prix d'excellence, de mémoire, de sagesse, de
livraient bataille aux « Romains ».
thème et version latins et de discours. L'art de la rhéto-
rique est d'ailleurs enseigné avec grand profit. C'est En fait M. Havens n'a retrouvé que six éditions sépa-
par des discours, le plus souvent, que les meilleurs élèves rées du premier Discours. Pour le x v m e siècle c'est un
deviennent dans leurs classes imperatores ou consules. beau succès, mais qui n'est pas comparable au succès
Mais, une fois entrés dans la vie, ces imperatores et ces éclatant de lu Nouvelle Hëloïse ou de Candide.
consules, s'ils ne sont pas avocats, magistrats, n'ont guère
l'occasion de montrer leur talent d'orateurs. Il leur faut
attendre de rares occasions. Les Académies sont la
meilleure et la plus glorieuse de ces occasions. Dans les
recueils qu'elles publient, dans les listes de lectures qui
y sont faites, les discours tiennent une large place et,
souvent, la plus large. C'est d'ailleurs bien ainsi que
Rousseau a compris son œuvre. Dans la soudaine ins-
piration qui l'illumine sous le chêne de la route de Vin-
cennes, ce qu'il écrit « en crayon », ce n'est pas un plan ou
un résumé d'arguments, c'est la « prosopopée de Fabri-
cius », c'est-à-dire un morceau d'éloquence académique.
Quand il médite pour composer son œuvre, c'est, évidem-
I.E D E U X I È M E DISCOURS
33

la Condamine, Saint-Lambert, Marmontel, Raynal, etc...


E n avril ou mai, un dîner chez M l l c Quinault où Rousseau
défend véhémentement" l'existence de Dieu contre les
propos matérialistes de l'hôtesse, de Duclos, de Saint-
Lambert. En juin il part pour Genève avec Thérèse
et l'ami Gauffecourt ; il v a demander de rentrer dans la
CHAPITRE II religion protestante et de recouvrer le titre de citoyen.
Il est reçu avec beaucoup -de faveur ; le Consistoire le
DISCOURS SUR L'ORIGINE dispense de quelques cérémonies humiliantes et il rede-
ET LES FONDEMENTS DE L'INÉGALITÉ vient citoyen de Genève. En septembre, du 22 au 28 envi-
ron, voyage en bateau autour du lac de Genève ; le
PARMI L E S HOMMES voyage a son importance parce que Rousseau s'en sou-
viendra dans la Nouvelle Héloïse. Entre temps le Discours
sur l'inégalité n'a pas été retenu par l'Académie de Dijon
Encouragé par le succès de son Discours et par la sou- qui a couronné celui de l'abbé Talbert. Il paraît en
daine réputation qu'il lui vaut, Jean-Jacques reprend sa août 1755.
liberté en renonçant à sa place chez Dupin de Francueil.
Il décide de gagner sa vie en copiant de la musique. Au Voici quelle est la démonstration de Rousseau : la
« Concert spirituel » il fait jouer sa « Symphonie à cors de Préface du Discours indique les difficultés du sujet et
chasse ». Il se lie plus étroitement avec Grimm et Raynal. les erreurs de ceux qui s'en sont occupés. Ce n'est pas
En octobre 1752 on joue à Fontainebleau, devant le roi, sur la loi naturelle qu'il faut commencer par discuter,
son opéra-comique Le Devin du village. Grand succès. mais sur ce qu'est l'homme à l'état de nature. Quand
Il doit même être présenté au roi ; mais, dit-il, par nous connaîtrons « cet homme originel » nous pourrons
timidité, il part avant l'audience et perd ainsi la chance discuter sur ses « vrais besoins et les principes fonda-
d'une pension. En décembre la Comédie française joue mentaux de ses devoirs », sur les lois qui lui conviennent.
sa pièce de Narcisse ou l'amant de lui-même qui est, Dans la première partie, pour retrouver l'homme
d'ailleurs, un échec. Entre temps recommence la fameuse naturel, Rousseau commence par écarter tous les faits
querelle des Bouffons où les partisans de la musique historiques. Il le reconstitue uniquement par des hypo-
française et ceux de la musique italienne engagent une thèses rationnelles qui, selon lui, sont plus sûres. Ce rai-
violente bataille de pamphlets. Rousseau est et reste un sonnement nous montre (pie l'homme primitif a dû avoir
défenseur véhément de la musique italienne. Représenta- un corps assez robuste et agile pour ne rien craindre des
tions, à l'Opéra, du Devin qui connaît toujours un vif bêtes sauvages. Il ignorait les maladies et infirmités qui
succès. En novembre 1753 le Mercure publie le nouveau ne sont nées (pic de la corruption des mœurs, car « l'homme
sujet de concours de l'Académie de Dijon : « Quelle est qui médite est un animal dépravé ». A u point de vue de
l'origine de l'inégalité parmi les hommes et si elle est l'esprit l'homme se différencie de la bête par la faculté
autorisée par la loi naturelle » ? Lettre sur la musique de perfectionner son intelligence. Mais s'il avait ce pouvoir
française (c'est-à-dire contre la musique française) de de se perfectionner, comment en a-t-il senti le besoin ?
Rousseau, en novembre. Dîner chez d'Holbach, en A l'état de nature, en effet, « son imagination ne lui peint
février 1754, où Rousseau est en compagnie de Diderot, rien ; son cœur ne lui demande rien ». Malgré l'obscurité
ROUSSEAU
34 DU PREMIER DISCOURS A LA N O U V E L L E IIELOÏSE LE DEUXIEME DISCOURS
35

du problème on peut croire que le besoin de réfléchir L e premier qui ayant enclos un terrain s'avisa de
pour changer son état est né du rapprochement avec les dire ; Ceci est à moi et trouva des gens assez simples pour
autres êtres et de l'usage de la parole. On ne saurait dire le croire fut le vrai fondateur de la société civile. Que de
crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'hor-
comment est née Vidée de parler ; on ne peut proposer reurs n'eut point épargnés au genre humain celui qui,
sur le développement du langage que des théories incom- arrachant les pieux ou comblant le fossé eût crié à ses
plètes. Mais c'est pa*· le langage que l'intelligence a dû semblables : « Gardez-vous d'écouter cet imposteur ;
se former. vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à
A v e c les origines de l'intelligence il faut trouver les tous et que la terre n'est à personne. »
origines de la conscience morale. A i'état de nature les
hommes « ne pouvaient être ni bons ni méchants, et L a « métallurgie et l'agriculture furent les deux arts
n'avaient ni vices ni vertus ». Le premier éveil du sens dont l'invention produisit cette grande révolution ». De
moral a dû apparaître sous l'influence d'un sentiment la culture des terres s'ensuivit nécessairement leur par-
inné chez tout sauvage, la pitié. tage. La métallurgie empêcha ceux qui y travaillaient de
Dans l'état de nature « l'inégalité est à peine sensible » chercher leur subsistance ; il fallut échanger du fer
contre des denrées et, par conséquent, posséder fer et
et son influence « est presque nulle ». Il n'y a « ni éduca-
denrées. Des inégalités naturelles donnèrent des supé-
tion, ni progrès ». Sans doute l'homme a reçu en puis-
riorités aux plus forts, aux plus adroits, aux plus ingé-
sance « la perfectibilité, les vertus sociales, germes de ses
nieux.
futures misères ». Mais ces facultés pouvaient ne jamais se
développer, le laisser dans sa condition d'animal heureux. Quand l'agriculture et la métallurgie se furent ainsi
Une série de hasards a perfectionné sa raison en « dété- organisées, le progrès des inégalités devint fatal. On vit
riorant l'espèce » et rendu « un être méchant en le rendant « les usurpations des riches, le brigandage des pauvres,
sociable ». les passions effrénées de tous ». Jusqu'au jour où les
hommes sentirent que pour sortir de cette anarchie, il y
L a deuxième partie étudie cet enchaînement de hasards.
avait avantage à légitimer par le droit ce qui n'avait été
Rousseau proclame d'abord que l'idée de propriété acquis que par la force. On convint donc de fixer des lois
a consacré l'inégalité et rendu le mal irrémédiable. Mais et d'organiser une société. Telle fut, selon Rousseau (qui
cette idée n'a pu naître qu'au terme d'une lente évolu- précisera sa doctrine dans le Contrat social), l'origine de
tion, après que toutes sortes d'inégalités moins évidentes la société qu'on ne saurait trouver , ni dans le droit du
se furent infiltrées dans les sociétés humaines. Peu à plus fort, ni dans l'union des faibles pour résister au plus
peu les hommes qui erraient séparément virent l'avantage fort, ni dans l'autorité paternelle, ni dans l'acceptation
de se grouper en familles. Us y prirent une première idée volontaire de la tyrannie. Une fois franchi ce premier
de la propriété, s'accoutumèrent à chercher des « commo- terme de l'inégalité, « l'institution cle la magistrature
dités inconnues à leurs pères », commencèrent à s'appré- fut le second » et le troisième et dernier « fut le change-
cier mutuellement, et apprirent à désirer la considération ment du pouvoir légitime (ou accepté par la conven-
et la supériorité. Jusque-là ils pouvaient encore vivre tion) en pouvoir arbitraire », le despotisme κ élevant par
α libres, sains, bons et heureux », mais l'agriculture et la degrés sa tête hideuse ».
métallurgie précipitèrent les progrès de l'inégalité et de
Rousseau a ajouté à son Discours des notes presque
la misère.
aussi étendues que le texte lui-même. Notamment une
34 DU PREMIER DISCOURS A LA NOUVELLE IIELOÏSE LE DEUXIEME DISCOURS
37
longue note se dégage des discussions théoriques sur les vastes généralités humaines, puisque dans toutes les
sociétés primitives et essaie de montrer que les malheurs sociétés plus ou moins civilisées, il y a de cruelles inéga-
actuels de l'homme viennent des institutions sociales. lités. Mais de ces généralités il est inévitable qu'on
Les hommes sont méchants, une triste et continuelle tourne les yeux vers celles qui existent là où l'on vit.
expérience dispense de la preuve ; cependant l'homme Il y a d'évidentes inégalités politiques en France
est naturellement bon ; qu'est-ce donc qui peut l'avoir puisque la société est fondée sur l'existence de classes
dépravé à ce point, sinon les changements survenus privilégiées. Il y en a aussi bien à Genève puisque toute
dans sa constitution, les progrès qu'il a faits et les con- la cité est en fait gouvernée par un Conseil des Ving-cinq,
naissances qu'il a acquises. appuyé tout au plus parfois par un Conseil des Deux cents.
L'homme sauvage, quand il a dîné, est en paix avec .Si le terme inévitable de l'inégalité est qu'on voie appa-
toute la nature, et l'ami de tous ses semblables. raître « la tête hideuse » du despotisme, y a-t-il une diffé-
rence fondamentale entre ce despotisme et la monarchie
L'honune civilisé est victime d'innombrables cala- absolue et de droit divin qui gouverne la France ?
mités dont la civilisation seule est responsable.
Il n'y a pas une moindre différence dans le ton des
Voltaire, encore en bons termes avec Rousseau, l'avait .
deux discours. En poussant les choses jusqu'au paradoxe,
remercié de l'envoi de son ouvrage dans une lettre
dans le premier, Rousseau reste académique et scolaire.
spirituelle, publiée dès 1755 : « On n'a jamais employé
Malgré la sincérité du fond, ou même sa hardiesse,
tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie
l'auteur est aussi soucieux (le belles périodes que de
do marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. »
solides et abondantes raisons. Il en est tout autrement
Rousseau lui répondit par une lettre dans laquelle il con-
dans le second. Il y demeure assurément des soucis
vient que son procès de la civilisation ne nous propose
d'éloquence. Rousseau y cherche, très heureusement,
pas d'y renoncer et de revenir à la vie sauvage. Le ces formules ou ces raisons brèves, ces « sententiae » dont
remède, ou sa tentative, serait pire que le mal. Mais il la rhétorique faisait presque autant de cas que des périodes
faut connaître le mal, ses causes et essayer de l'empêcher cicéroniennes : « L'homme qui médite est un animal
de s'aggraver. dépravé » ; « Le premier qui ayant enclos un terrain
s'avisa de dire : Ceci est à moi et trouva des gens assez
simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société
On peut aisément se rendre compte (pie ce deuxième civile. » Mais, dans l'ensemble, l'œuvre est avant tout
discours avait une autre portée que le premier : le sujet logique et raisonneuse. Rousseau a beau écrire : « L'homme
du premier pose avant tout un problème moral, à savoir qui médité est un animal dépravé », le Discours est
si les sciences et les arts ont contribué ou non à épurer avant tout une œuvre de méditation. C'est qu'il y a en
les mœurs. Il ne pose pas, directement, de problème poli- lui et il y aura en lui jusqu'aux Confessions deux hommes
tique. Indirectement il peut poser un problème social : qui contrastent, s'ils ne s'opposent pas.
celui du bonheur ou du malheur de l'homme ; mais ce
bonheur ou ce malheur dépendront avant tout de ses Il est d'abord, non quand il vit mais quand il écrit,
vertus ou de ses vices. Au contraire le sujet du deuxième un raisonneur. Même avant son arrivée à Paris ses meil-
discours soulève inévitablement un problème politique. leurs amis, ses ouvrages préférés sont des hommes et
Sans doute 011 peut, comme Rousseau, s'en tenir à de «les livres qui se piquent de savoir raisonner; ils ont
étudié et mettent en pratique les finesses subtiles de la
34 DU PREMIER DISCOURS A LA N O U V E L L E IIELOÏSE LE DEUXIEME DISCOURS 38

logique scolastiquc et celles de la rhétorique qui est aussi, tradicteurs, il est approuvé par le journal des Jésuites,
souvent, une logique. Ce sont des Jésuites fort cultivés ; le Journal de Trévoux. Il s'agit de faire le procès des vices
ce sont les Entretiens sur les sciences du P. Lamy, le et des misères des sociétés actuelles. Il était inévitable
Traité du vrai mcriîe de l'homme de Lemaître de Claville, que l'on comparât le présent et le passé, soit un passé
le Traité de l'opinion de Le Gendre de Saint-Aubin, qui romanesque qu'évoque la suite interminable des idylles,
sont sans doute des œuvres de moraliste, mais aussi des soit un passé que l'on croit historique et expérimental.
discussions méthodiques fort différentes (les boutades On n'a pas manqué de faire cette histoire et d'alléguer
de L a Rochefoucauld, des boutades ou des peintures cette expérience. Il y a bien des raisonnements sur ce
pittoresques de La Bruyère. C'est bien pis ou, si l'on veut, qu'ont dû être, hors de l'Arcadie et de la vallée de
bien mieux quand il est à Paris. Tous ses amis, tous ceux Tempé, les hommes et les embryons de sociétés avant que
qu'il fréquente, se piquent de philosophie. Sans doute de vraies sociétés se soient développées. M. Chinard a
chez La Pouplinière on s'occupe surtout de musique ; montré avec quel zèle et quelle persistance, surtout après
l'activité littéraire de Rousseau se tourne surtout vers le le début du x v m e siècle, on étudie les mœurs des sau-
théâtre. Mais chez M m e Dupin, chez M m e d'Epinay, chez vages et les faits (ou ce que l'on croit des faits) qui nous
d'Holbach, et aussi bien au café Procope tous ceux qui permettent de conclure sur leurs vices ou leurs vertus,
bientôt formeront puis forment la « secte encyclopé- leur bonheur ou leur misère. Rousseau connaît le P. du
dique » sont avant tout soucieux (le bonnes raisons Tertre, Kolben et sa description des Hottentots, l'Histoire
solidement enchaînées. Or Rousseau rêve de gloire litté- des voyages (de l'abbé Prévost) et ce qu'elle nous dit des
raire et il rêve naturellement de la gloire qui est la leur, mœurs de divers sauvages et le baron de Lahontan. Pour
de la gloire philosophique. Aussi met-il son amour-propre ne donner que cet exemple, le baron de Lahontan avait
à les battre, quand il les combat, avec leurs propres publié en 1702-1704 des Nouveaux voyages dans l'Amérique
armes, à édifier des constructions logiques plus solides que septentrionale et une Suite du voyage de l'Amérique ou
les leurs. Ainsi s'expliquent et le deuxième Discours et Dialogues de M. le baron de la Hontan et d'un sauvage de
l'immense effort de théologie plus rationnelle que mys- Τ Amérique, hardiment remaniés et complétés par un
tique de la Profession de foi du Vicaire savoyard dont nommé Gueulette. L'ouvrage connut un vif succès
Pierre-Maurice Masson a montré l'étonnante complexité européen. Au cours de ces dialogues c'est le sauvage qui
raisonneuse, et les Lettres de la Montagne et surtout le a constamment raison et qui écrase sous une impitoyable
Contrat social sur lequel nous aurons à revenir. logique les pauvres arguments de son contradicteur
civilisé. C'est lui d'ailleurs qui est heureux et non pas le
civilisé. Son réquisitoire est beaucoup plus hardi que
Diderot a eu raison de dire qu'il n'avait pas eu à celui de nos deux Discours. Naturellement les mission-
suggérer à Rousseau la thèse du premier Discours (et naires, le P. du Tertre, l'Histoire des voyages se gardent
par voie de conséquence celle du deuxième) car elle bien d'alléguer ce qui touche à la religion ou directement
était partout avant lui. E t l'Académie de Dijon n'aurait à la politique. Mais tout le monde s'accorde à conclure
d'ailleurs pas proposé le sujet s'il n'avait pas été déjà le que le sauvage est bon (ou du moins meilleur) que le
sujet de maints débats et de débats dont les solutions civilisé et heureux (ou plus heureux). Nous pouvons
pouvaient être contradictoires sans troubler qui que ce fût ourire aujourd'hui des illusions de Rousseau. Mais en
(c'est ainsi que si le premier Discours suscite maints con- lisant tout ce que les voyageurs, les témoins oculaires
40 DU PREMIER DISCOURS Λ LA NOUVELLE HÉLOÏSE LE DEUXIÈME DISCOURS

(lignes de foi (ce sont le plus souvent des prêtres) lui ses sauvages et ses orangs-outangs. Il s'est enquis
apprennent, il est fondé à croire que ses conclusions sur patiemment non seulement de ces hommes de la nature
les sauvages sont appuyées sur les faits. que sont les sauvages, mais aussi de ceux qui ne le sont
11 ν a donc dans ces deux discours, et surtout dans le que par accident et qu'on découvre, par une heureuse
deuxième, avec beaucoup de spéculation pure, un souci fortune, dans la première moitié du x v m e siècle, des
certain des faits et de l'observation. En 1750 déjà nous enfants perdus en bas âge et qui n'ont vécu avant qu'on
sommes en plein épanouissement de la méthode expéri- les découvre, dix ou vingt ans après, qu'avec des bêtes, au
mentale dans les sciences de la nature. C'est en 1753 que fond des bois : l'enfant de Hesse nourri par les loups,
l'abbé Nollet, après avoir été le maître du duc de Chartres l'enfant de Lithuanie dont parle Condillac, deux enfants
et du dauphin est nommé professeur de physique expéri- des Pyrénées (à quoi il faudrait ajouter le jeune homme
mentale au collège de Navarre ; en 1743 il avait publié des environs de Châlons dont parle longuement Bufïon).
des Leçons de physique expérimentale qui ne sont qu'un Nous retrouverons ce Rousseau réaliste, soucieux de
recueil d'expériences précises. Grâce à Newton d'abord, strich; observation, dans le système d'éducation de
puis à ses disciples hollandais tels que Needliain, S'Gra- Y P. mile.
vesaude, Muschenbroek, etc. et à leur enseignement, Le deuxième Discours lui-même est pourtant avant tout
c'est à qui s'élèvera contre; les systèmes logiques et méta- une œuvre abstraite, toute nourrie de thèmes généraux et
physiques fumeux et vains et proclamera qu'il ne faut organisé comme l'un de ces systèmes que la méthode
croire qu'aux faits révélés par l'observation et par l'ex- expérimentale méprise. « Commençons donc par écarter
périence. Autour de Diderot c'est la conviction profonde tous les faits », nous dit Rousseau au début de son œuvré.
de ses amis : Diderot qui publie en 1754 ses Pensées sur On a dit qu'il n'y avait là qu'une précaution contre les
l'interprétation de la nature, Condillac qui publie en 1754 objections des théologiens, les faits (le l'Ancien Testament
un Traité des systèmes qui est un traité contre les sys- étant mis hors de discussion comme les autres. Mais l'in-
tèmes et la même année un Traité des sensations qui terprétation est subtile. E t d'ailleurs Rousseau justifie
s'efforce de fonder toute la psychologie sur l'observation. son dessein de ne pas raisonner sur des faits ; ces faits
C'est pour cela que le premier Discours, bien qu'il soit sont trop incertains et trop rares s'il s'agit de réfléchir
avant tout un effort de logique oratoire fait tout de même sur les origines des sociétés humaines et sur les causes
appel à ce que révèlent les missionnaires et les voyageurs des misères humaines. Le raisonnement seul est possible.
sur les mœurs des sauvages. Dans le second Discours le Et Rousseau raisonne sur des problèmes qu'il n'a pas
corps même du Discours reste le plus souvent dans des découverts et qu'on s'était posés bien avant lui et bien
généralités. H faut de la logique avant toute chose, de la souvent. M. Havens et M. J. Morel ont étudié avec
logique puissante et où rien ne relâche le mouvement précision cette question des sources des deux dis-
impérieux des raisons. Mais Rousseau accompagne ce cours. Sans doute il est malaisé de préciser ; on ne peut
Discours de notes presque aussi copieuses que le texte. parler de sources directes que si Rousseau cite ou allègue.
Ce texte sera justifié constamment par des citations et Mais du moins on établit avec certitude ce que l'on pour-
des références à l'Histoire naturelle de Buflfon qu'il rait appeler la banalité des problèmes discutés. Le procès
connaît person nullement et dont il admire l'œuvre déjà des sciences et des arts ou du moins la supériorité d'une
célèbre. Il connaît Kolben et ses Hottentots, le 1'. du vie simple et austère, même ignorante, sur une civilisa-
Tertre et ses Caraïbes, l'Histoire des voyages, volumineuse, tion savante et corrompue est évoqué dans la Bible ou
34 DU PREMIER DISCOURS A LA NOUVELLE IIELOÏSE LE DEUXIEME DISCOURS 43

Plutarque qui sont des lectures assidues de Jean-Jacques. seau était pourtant originale. Il y apportait une convic-
Il a lu aussi bien, avec des battements de cœur, le Cleve- tion chaleureuse. Non pas que Voltaire ne fût pas con-
land de l'abbé Prévost et les pages qui y évoquent l'exis- vaincu ; mais sa conviction était mouvante. Les Discours
tence primitive et heureuse des Abaquis gouvernés par en vers sur l'homme sont déjà bien loin du Mondain et
Cleveland. Il a lu l'ouvrage de Cornelius Agrippa, De Voltaire essaie d'y montrer, avec quelque candeur naïve,
incertitudine et vanitate scientiarum (1530), puisqu'il en que Colin et Perret ce sont plus heureux ou du moins aussi
a copié vingt-sept passages. E t il a lu Montaigne, le heureux que les riches clans tout leur luxe. Non pas que
P. Lamy, l'abbé Pluche, Leinaîtrc de Claville, Denis Melon ou les économistes ne fussent pas convaincus.
Vairasse et ses Sévarambes, les Dialogues curieux du Mais c'était une conviction de tête et non du cœur.
baron de Lahontan dont nous avons parlé. Il a lu avec Rousseau, lui, prétend avoir la tête aussi bien organisée
soin le Gouvernement civil de Locke et Vossius ; et les que ses adversaires ; il veut avoir une meilleure logique.
voyages de Chardin et ceux de Kempfer qui lui font Mais c'est une logique tout animée par le cœur, une
souhaiter (nous retrouverons le Rousseau réaliste et logique qui est un idéal pathétique et actif ; et c'était
expérimental) que se multiplient les bons voyages si vrai qu'elle amena Rousseau, comme nous allons le
d'observation. Il admirait et il admire encore Voltaire voir, à vivre réellement, et non seulement dans sa tête,
et il est au courant d'une vaste polémique où se débat le selon cet idéal.
problème qui est au centre de nos deux Discours, celui Le succès du deuxième Discours ne dépassa d'ailleurs
du luxe, de sa malfaisancc ou de ses bienfaits, problème pas le cercle des moralistes et des raisonneurs de
dont la diffusion et le retentissement sont européens. métier. Il était plus difficile d ' y répondre par un autre
Rappelons le poème du Mondain et sa. Défense du Mon- discours, par un simple exercice de belle et confiante
dain (1736 et 1737) qui est une ironique et véhémente rhétorique. Le Mercure publie la Lettre de Philopolis,
satire de l'ascétisme et l'éloge des bienfaits du luxe. citoyen de Genève [Ch. Bonnet] au sujet du Discours de
En même temps l'anglo-hollandais Mande ville dont La M. J.-J. Rousseau sur l'origine et les fondements de
Fable des abeilles a eu en Angleterre et en Europe un l'inégalité parmi les hommes. Il y a la représentation à
succès considérable et dont la thèse est que les vices, Nancy, devant le roi Stanislas, de la pièce de Palissot :
engendrés par le luxe, sont un bienfait pour les parti- Le Cercle ou les originaux, qui se moque de Rousseau en
culiers. Le Français Melon, qui ne cherche ni l'esprit, ni ne le séparant pas des philosophes encyclopédistes. Il
la polémique, démontre, en grave économiste, que le luxe n'y a que trois éditions séparées et trois contrefaçons
crée le travail et développe l'industrie. C'est vers 1750 que du deuxième Discours avant la Révolution (il y en avait
les « économistes » sans faire le procès direct de la civilisa- tout autant du premier). Mais Rousseau allait occuper
tion, défendent leur doctrine qui est le procès du « mercan- l'opinion publique par sa vie.
tilisme », la démonstration que le bonheur d'un état est
Entre le deuxième Discours et la Lettre à d'Alembert
non pas dans le commerce et l'industrie, mais dans
une transformation profonde s'était faite dans la vie de
l'agriculture, dans un retour à la terre, c'est-à-dire dans
Rousseau. Jusque là il avait mené la vie de « bel esprit »
une vie qui se rapproche autant que Rousseau le deman-
(on commençait à dire « philosophe ») ou d'homme de
dait, d'un idéal de vie simple et primitive.
lettres, avec les ambitions et les avatars du métier. Il
Le problème posé par Rousseau et résolu à sa manière était pauvre ; ils l'étaient presque tous. On vivait du
est donc un problème d'actualité. Mais l'œuvre de Rous- médiocre bénéfice de ses ouvrages ; et surtout des généro-
LE DEUXIÈME DISCOURS 45
44 DU PREMIER DISCOURS Λ Ι.Λ NOUVELLE HÉLOÏSE

sités et des sinécures offertes par ceux qui étaient riches s'installent à l'Ermitage. Dès le début, le séjour fut un
et se piquaient d'encourager les arts. Rousseau était enchantement :
secrétaire de M m e Dupin ou caissier chez Francueil. Ce fut le 9 avril 1756 que je quittai la ville pour n'y
Tout cela était bien le in de la vie idéale et primitive plus habiter ; car je ne compte pas pour habitation
qu'évoquaient les deux Discours. Mais l'âme vivante de quelques courts séjours que j'ai faits depuis, tant à
ces discours était leur sincérité. Sincèrement Rousseau Paris qu'à Londres, et dans d'autres villes mais tou-
sentait qu'il n'était pas heureux dans son métier de jours de passage, ou toujours malgré moi. Madame
d'Epinay vint nous prendre tous trois dans son car-
civilisé. Il aspirait à une existence où les prix acadé- rosse ; son fermier vint charger mon petit bagage, et
miques, l'Opéra, la Comédie française ou les soupers de je fus installé dès le même jour. Je trouvai ma petite
la Pouplinière ne tiendraient plus aucune place. Pour y retraite arrangée et meublée simplement, mais propre-
parvenir il commença la « réforme » qui devait le mener ment et même avec goût. L a main qui avait donné ces
de ses tribulations d'auteur besogneux, à une existence soins à cet ameublement le rendait à mes yeux d'un prix
libre, paisible et selon son cœur. inestimable, et je trouvais délicieux d'être l'hôte de mon
amie, dans une maison de mon choix, qu'elle a v a i t
Je renonçai pour jamais à tout projet de fortune et bâtie exprès pour moi.
d'avancement. Déterminé à passer dans l'indépendance
et la pauvreté le peu de temps qui me restait à vivre, Quoiqu'il fît froid, et qu'il y eût même encore de la
j'appliquai toutes les forces de mon âme à briser les neige, la terre commençait à végéter ; on voyait des
violettes et des primevères ; les bourgeons des arbres
l'ers de l'opinion et à faire avec courage tout ce qui me
commençaient à poindre, et la nuit même de mon arrivée
paraissait bon sans m'embarrasser aucunement du juge- fut marquée par le premier chant du rossignol, qui se
ment des hommes. fit entendre presque à ma fenêtre, dans un bois qui tou-
Donc au lieu de s'habiller en écrivassier singeant le chait la maison. Après un léger sommeil, oubliant à mon
gentilhomme, il se vêtit en petit bourgeois ; plus de réveil ma transplantation, je me croyais encore dans la
dorure, plus de bas blancs, plus d'épée. Des habits rue de Grenelle, quand tout à coup ce ramage me fit
tressaillir, et je in'écriai dans mon transport : « Enfin
sombres, une perruque ronde. Il vend même sa montre. tous mes vœux sont accomplis ! » Mon premier soin f u t
11 avait encore du beau linge, reste de son équipage de de me livrer à l'impression des objets champêtres dont
Venise ; quarante-deux chemises (!) de belle toile. On j'étais entouré. Au lieu de commencer à m'arranger dans
les lui vola et il en fut content. Il renonça à être caissier mon logement, je commençai par m'arranger pour mes
chez Francueil et résolut de vivre en copiant de la musique promenades, et il n'y eut pas 1111 sentier, pas un taillis,
à tant la page. Il se défait même de ses livres et de sa pas un bosquet, pas un réduit autour de ma demeure, que
musique. je n'ensse parcouru dès le lendemain. Plus j'examinais
cette charmante retraite, plus je la sentais faite pour
Mais tout cela ne l'isolait pas de la rue de Grenelle moi. Ce lieu solitaire plutôt que sauvage me transportait
Saint-Honoré où il vivait et du contact avec la vie tra- en idée au bout du monde. 11 avait de ces beautés tou-
cassière et laide d'une grande ville. Ce fut une amie, une chantes qu'on ne trouve guère auprès des villes ; et
grande dame, M m c d'Epinay, qui lui permit de réaliser jamais, en s'y trouvant transporté tout d'un coup, on
ses rêves. Elle avait dans le parc de son château de la n'eût pu se croire à quatre lieues de Paris.
Chevrette, une maison de jardinier, commode et inoc-
cupée. Elle l'offrit à Jean-Jacques, qui accepta. Le ven- D'ailleurs, bien qu'il fut ainsi dans l'enchantement
dredi <) avril 1756. lui, Thérèse et M m e Levasseur des sentiers, taillis, bosquets, réduits, des premiers
34 DU PREMIER DISCOURS A LA NOUVELLE IIELOÏSE LE DEUXIEME DISCOURS 47

bourgeons, des premières fleurs du printemps, Jean- lité se sont penchés sur la querelle pour rendre respon-
Jacques ne renonçait pas, pour autant, au métier de sables et condamner soit Jean-Jacques, soit M m e d'Epinay
penseur et de philosophe. Il s'était même tracé un vaste et les hôtes de la Chevrette. On a rassemblé et pesé les
programme, de méditations abstruses et ambitieuses. Il témoignages, classé les lettres ou billets par date et même
fallait mener à bien ce vaste traité des « Institutions par heure, en s'efforçant de les dater exactement. J'avoue
politiques » auquel il travaillait depuis cinq ou six ans. que je renonce à juger. Qui n'a pas été mêlé de près à
Il fallait publier un extrait des ouvrages fameux de l'abbé quelque querelle de famille ou d'amis ? E t qui ne s'est
de Saint-Pierre dont il avait bien voulu se charger, sur rendu compte combien il était difficile de fixer les res-
la suggestion de l'abbé de Mably et par l'entremise de ponsabilités, même quand on vit près des gens et qu'on
M m î Dupin. En troisième lieu il songeait à écrire une est mêlé aux événements ? A plus forte raison lorsqu'il
« Morale sensitive ou le matérialisme du sage ». « Outre s'agit d'une querelle qui date; de deux siècles. L a fille de
tout cela » il méditait un traité d'éducation qui sera Diderot, M m e de Vandeul, disait à bon droit qu'il y avait
l'Emile. Pendant quelque temps il suivit assez exacte- là un « tripotage de société où le diable n'entendrait rien ».
ment ce programme de raisonneur et d'abstracteur de Disons simplement que Rousseau, les hôtes de la Chevrette
quintessence. Mais, heureusement, il avait compté sans et d'une façon générale les « philosophes » étaient faits
le printemps, les pervenches, le chant du rossignol et pour ne pas s'entendre. D'un côté un homme inquiet,
sans lui-même, sans les secrets attraits de son cœur. Ce déjà hanté par des idées de. persécution, avide d'une
qui, très vite, emplit son âme ce n'était pas le désir indépendance capricieuse et jalouse, pour qui les puis-
d'établir les principes de la meilleure société, ni d'insti- sances du cœur et les élans de l'imagination pouvaient
tuer les plus sûres règles de la morale, c'était d'aimer, seuls conduire à la vérité et au bonheur. D'un autre des
d'être aimé, de s'abandonner aux chimères d'une imagina- mondains et des raisonneurs pour qui la vie sociale était
tion tout entière tournée vers des rêves d'idylle tendre et la seule qui eut du prix, pour qui la pensée logique ou la
toute parée d'harmonie. Dans la réalité il n'avait que la pensée réaliste et expérimentale méritaient seules le
fruste Thérèse qui n'était qu'une compagne que la cam- nom de pensée. Inévitablement deux systèmes devaient
pagne ennuyait. A 44 ans il pensait qu'il n'avait jamais s'opposer, en apparence inconciliables. Dans tous les cas
été vraiment aimé, qu'il était trop vieux pour l'être Rousseau n'était pas l'homme des conciliations. De mois
jamais. Mais il lui restait le monde du rêve et de la chi- en mois, de jour en jour il allait dresser contre lui la
mère. Ainsi naquit, au lieu des Institutions politiques « cabale » de la « secte holbachique ».
ou de la Morale sensitive, le roman de la Nouvelle Héloïse Pour s'en tenir au terre à terre des événements, dès
dont nous parlerons plus loin. septembre 1756 Rousseau décide de passer l'hiver à
Malgré tous ces enchantements, les délices de 1' « Ermi- l'Ermitage : Cela ne faisait, on le devine, l'affaire ni de
tage » ne tardèrent pas à être troublées puis empoison- Thérèse, ni de sa mère qui n'étaient sensibles ni aux
nées. Une querelle retentissante brouilla mortellement charmes de la solitude, ni à ceux de la rêverie. M m c d'Epi-
Rousseau d'une part et d'autre part les « philosophes » nay, Grimm, Diderot prennent ou feignent de prendre
des deux sexes qu'il tenait pour ses amis, M m e d'Epinay, leur parti et suggèrent à Jean-Jacques qu'il faudrait, tout
Grimm, Diderot, d'Holbach, Saint-Lambert. Inquiétudes de même penser à elles. Diderot écrit, dans le Fils naturel :
d'abord, malentendus, raccommodements, puis colères, « J'en appelle à votre cœur ; il vous dira que l'homme de
injures, rupture. Une bonne douzaine de juges de mora- bien est dans la société et qu'il n'y a que le méchant qui
4<3 DU PREMIER DISCOURS A LA NOUVELLE H ΚLOÏSΕ

soit seul ». Rousseau voit dans la phrase une allusion


injurieuse à s? solitude obstinée de l'Ermitage. D'une
façon générale il reproche à M m e «l'Epinay d'être une
bienfaitrice tyrannique. Quand Grimm ou d'autres
n'étaient pas là, la dame s'ennuyait. Elle était contente
«l'avoir son « ours » pour la distraire. E t l'ours avait
justement envie de se promener et de rêver au lieu de
tenir conversation. Pourtant on s'expliqua, on se récon- CHAPITRE III
cilie ; le Fils naturel est oublié. Mais un autre ferment de
discorde commence à empoisonner les cœurs. Rousseau, LA LETTRE A D'ALEMBERT
nous le verrons, s'est épris passionnément de M , n e d'Hou- SUR LES SPECTACLES
detot. Elle aime Saint-Lambert profondément ; et elle
entend lui rester fidèle. Mais elle est flattée de la passion
qu'un homme célèbre a pour elle, elle aime qu'il lui parle L a Lettre sur les spectacles est née à. la fois d'un hasard
d'amour ; elle lui accorde des promenades, des prome- et de l'influence d'une discussion qui se poursuivait avec
nades au clair de lune, des baisers. Ces excursions au p a y s véhémence depuis plus d'une demi-siècle ou même, d'une
du Tendre ne restent pas secrètes. M m e d ' E p i n a y est façon plus ou moins sourde, depuis des siècles. Le hasard
jalouse ; elle entend garder la première place d a n s le est la publication, au tome V I I de VEncyclopédie, de
cœur de Rousseau. Bien «pie confiant dans la fidélité l'article Genève écrit par d'Alembcrt. lin lui-même un
de sa maîtresse, Saint-Lambert, on le conçoit, n'est pas article sur Genève pouvait n'être qu'historique et géo-
content. Grimm, qui est d'humeur sarcastique et sans graphique et 11e donner lieu à aucune polémique. Mais
indulgence, mêle à tout cela son vinaigre. Bref, de sourdes derrière d'Alembert il y avait Voltaire et Voltaire n ' é t a i t
rancunes se sont installées dans les cœurs et M m e d'Epi- pas fâché de dite à Genève quelques vérités ou ce qu'il
nay, fâchée par surcroît que Rousseau ne l'ait pas accom- tenait pour des vérités. Voltaire s'était installé a u x
pagnée à Genève où elle est allée consulter le D r Tron- Délices (17.55) P«is en terre vaudoise, à Montriond, à
chin le prie, en décembre 1757, de quitter l'Ermitage. Monrepos. Féru de théâtre et aidé par une visite de
Rousseau se loge dans le voisinage, à Montmorency, l'acteur Lekain il donna non pas des représentations mais
dans une maison située au Mont-Louis, appartenant à des lectures dramatiques qui attirèrent toute la bonne
M. Mathas, procureur-fiscal du prince de Condé. Puis, société genevoise : « Nous [c'est-à-dire Lekain, M m e Denis
sur l'invitation de la maréchale de Luxembourg, il s'ins- et Voltaire lui-même] avons fait pleurer tout le Conseil
tallera provisoirement, puis définitivement, au petit de Genève ». Si bien qu'il fut tout de suite question d'or-
château, dépendance du château des Luxembourg à ganiser un théâtre dont cette bonne société fournirait les
Montmorency. Notons d'ailleurs qu'il n'y a pas encore acteurs. Mais ce n'était pas tout le Conseil qui pleurait
de rupture ni d'hostilité déclarée entre le groupe aux lectures dramatiques. Dès 1617 la loi genevoise
M m e d'Epinay-Grimm-Diderot-d'IIolbach et Rousseau. interdisait tous les spectacles. Sans doute la loi f u t fort
Par exemple, le 29 octobre 1758, invité par M m e d ' E p i n a y , discutée. A u x v m « siècle il arrive qu'on ne la respecte
Rousseau dîne à la Chevrette avec Francueil, M. et plus. Les troubles politiques donnent l'occasion d'ac-
M m e d'Houdetot, Saint-Lambert. cueillir la troupe italienne de Gherardi, d'organiser des

ROUSSEAU
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représentations d'amateurs où l'on joue China, Polyeucte, officiellement. Us laissèrent de côté le problème de la
Mahomet, la Mort de César. Sans cesse le Consistoire Comédie. Un anonyme justifia, médiocrement, la sévérité
intervient, distribue les censures et les blâmes et renou- genevoise. Ce fut Rousseau, « citoyen » de Genève », qui
velle l'interdiction. En terre vaudoise Voltaire échappe se chargea de démontrer abondamment qu'elle était juste
au Consistoire. Il peut organiser des représentations où les et nécessaire.
acteurs sont fournis par la meilleure société du lieu et où En fait, c'était, à quelque chose près, la trentième
l'on compte parmi les spectateurs « douze ministres du démonstration de la malfaisance de la comédie depuis
Saint-Evangile ». C'est un « bon exemple » pour Genève. la fin du x v u e siècle. A travers le siècle les adversaires
Sur ces entrefaites d'Alembert arrive, en 1756, à et les défenseurs du théâtre avaient inlassablement
Monrepos. Voltaire, de toute évidence, lui suggère échangé des arguments. Les auteurs dramatiques et les
d'épouser ses griefs et de commenter, à l'usage du Consis- gens de lettres, Balzac, Scudéry, Sarasin, la Ménardière,
toire genevois le bon exemple donné par les Lausannois. d'Aubignac, Racine (avant Phèdre), Corneille, Saint-
De là l'article Genève tel que l'Encyclopédie le publia. Evremond, Bayle, etc., étaient naturellement convaincus
En fait cet article est prudent — comme l'était d'Alem- que le théâtre était ou pouvait être inolïensif ou même
bert — et quelque peu tortueux — comme il arrivait à bienfaisant. Les gens d'Eglise ou ceux qui se piquaient
d'Alembert de l'être. Il loue « le socinianisme parfait » de d'une austère piété, Nicole, le P. Senault, le P. Bernard
<> plusieurs pasteurs » genevois (rappelons que les sociniens Lamy, ou le priuce de Conti, Frain du Tremblay, etc.,
ne croyaient pas à l'existence de l'enfer) ; entendons sans étaient convaincus du contraire. Dans la pratique les
doute qu'un socinien est philosophe ou tout près de l'être théâtres avaient toute liberté mais devaient sans cesse
et par conséquent tout disposé à aimer Mahomet· ou lutter contre l'opposition hargneuse du clergé. Un comé-
l'Orphelin de la Chine. Il défend mollement le métier de dien était excommunié de droit et de fait dès qu'il appa-
comédien en reconnaissant qu'il faut des lois sévères et raissait sur une scène et l'on sait qu'il fallut obtenir par
bien exécutées pour régler leur conduite. Finalement il prière un peu de terre pour enterrer Molière dans un
souhaite qu'on veuille bien « souffrir la Comédie » à Genève cimetière, à condition qu'il fût enterré de nuit. Mais la
sans préciser s'il s'agit de troupes permanentes, de troupes discussion devint véhémente lorsque parurent en 1694 des
de passage ou de représentations d'amateur. L'article Pièces de théâtre de M. Boursault avec une lettre d'un
d'ailleurs déborde le cadre genevois. Au delà de la « par- théologien illustre par sa qualité et par son mérite, consulté
vulissime république » c'est le fanatisme français qu'il par l'auteur pour savoir si la comédie peut être permise ou
vise, ce fanatisme que Voltaire avait déjà si souvent doit être absolument défendue. Le théologien illustre était
dénoncé. Ceux qu'il défend eontre « nos prêtres... nos un certain P. Caffaro qui s'efforçait de prouver que
bourgeois... » ce sont les comédiens français que l'on l'Eglise et ses Pères n'avaient nullement défendu la
couvre de gloire et d'honneurs et que l'on maintient comédie. L a démonstration souleva l'ire de Bossuet qui,
dans l'avilissement d'une excommunication. I.'article on s'en souvient, considérait comme un péché grave de
est un chaînon dans une longue chaîne d'écrits yiolé- lire des romans et tenait l'étude de l'histoire ou des
miques qui reprenaient inlassablement h; même problème. mathématiques comme un commencement de péché.
Dans ses Maximes et réflexions sur la Comédie (1694) il
A Genève, bien entendu, l'article fit du bruit. Les disait sans ambages que Molière rôtissait en Enfer. 11 eut,
pasteurs ne furent pas très contents de se voir accusés pour soutenir ses sévérités, une demi-douzaine d'auteurs,
de socinianisme, c'est-à-dire d'hérésie. Us démentirent
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dont le plus notoire fut le P. Le Brun de l'Oratoire dans taire, qui est bien obligé de se souvenir que, dans les
deux sermons publiés en 1694 (et réédités en 1751). Il eut collèges des Jésuites, on joue tous les ans, aux exercices
contre lui pas mal de gens de lettres et beaux esprits qui de fin d'année, des pièces de théâtre, qui pose la ques-
n'étaient pas convaincus de la nécessaire damnation de tion : Theatrum sitne ν cl esse possit schola informandis
Molière et de la malfaisance insigne de toute pièce de moribus idonea Ρ et qui répond par l'affirmative ; l'abbé
théâtre, l'abbé Boyer, auteur dramatique lui-même, l'abbé Yart. U11 comédien italien, Luigi Riccoboni, pris d'un
de Villijrs, l'abbé Morvan de Bellegarde, Boursault bien beau zèle de moraliste, dans sa Reformation du théâtre
entendu, le libertin Baudot de Juilly, Boileau lui-même. (1743) proclame « le grand bien que produirait la sup-
Sous la Régence <. t jusqu'à notre Lettre à d'Alembert le pression entière du théâtre » ; s'il faut se résigner à des
procès du théâtre se continue. De très obscures ou d'assez vices incurables on leur donnera du moins un « Con-
obscures condamnations, dont celle du très pieux L e seil » où figureront le substitut du lieutenant général de
Franc de Pompignan, de l'Académie française, qui police et deux docteurs do la Faculté de théologie. On
n'aimait ni les philosophes, ni les gens de lettres même « épurera » le Cid et on essaiera d'effacer de la mémoire des
s'ils n'étaient pas philosophes ; mais on sait que l'ami hommes Bérénice, Pompée, Mithridate, Phèdre, Bajazet,
Pompignan ne .se releva pas de la plaisante, et ridicule Rodogune, etc.
image que Voltaire avait tracée de lui. Seules des Lettres Au total et dans la pratique la cause du théâtre
sur les spectacles de Desprez de Boissy (1756) eurent un triomphe. Mais dans .la pratique aussi les sévérités gar-
succès assez considérable (7 éditions en 24 ans) et don- dent leur puissance et expliquent en partie comment
nèrent un regain d'actualité, en les atténuant d'ailleurs, Rousseau a pu les reprendre avec tant d'intransigeance.
aux sévérités de Bossuet. Mais les défenseurs du théâtre Languet, archevêque de Sens, en recevant Nivelle de la
étaient désormais les plus nombreux et leur autorité était Chaussée à l'Académie (1736) l'avait félicité (le « fournir à
de beaucoup la plus éclatante. Voltaire, bien entendu, à nos jeunes gens je ne dis pas des spectacles mais dos
maintes reprises et avec une véhémence sarcastique, le lectures utiles ». Les Nouvelles ecclésiastiques protestèrent
célèbre abbé Batteux dont la piété était pourtant grande, et Languet, en recevant Marivaux, dut rétracter cet
Lcmaître de Claville dont le Traité du vrai mérite de éloge imprudent. Un procès retentissant avait fait scan-
l'homme était l'un des traités de morale les plus lus et dale. M. de la Bédoyère, gentilhomme authentique avait
qui mettait aussi bien le vrai mérite dans une sage et épousé une jeune actrice de la Comédie italienne, Agathe
tolérante piété, Jean Fréron lui-même qui était pourtant Sticotti. Agathe avait beaucoup de talent ; elle était
l'adversaire des philosophes et que Voltaire n'avait pas charmante ; et (ïlle était parfaitement honnête, comme
réussi à discréditer ; d'autres plus obscurs mais qui tout le monde le reconnaissait. Un enfant était né du
avaient leur petite part de réputation, Alletz, Fagan, mariage. Mais les parents de M. de La Bédoyère atta-
Chcvricr, etc. quèrent une union qu'ils n'avaient pas approuvée. Malgré
Il y avait aussi le parti de la conciliation. 11 y a théâtre l'enfant le Parlement cassa le mariage. On n'épouse pas
et théâtre : le théâtre des Italiens est tout à fait condam- une actrice, même charmante et vertueuse. De l'aventure
le jeune Baculard d'Arnaud, avide de succès, tira un
nable et, sans doute, les farces de Molière le sont aussi.
roman « sensible » : Les époux malheureux ou histoire de
Mais il y a Horace, China, Polyeucte, le Méchant. Il con-
M. et Mm* de La Bédoyère, 1745 (au moins 4 éditions,
vient donc de choisir et non pas de condamner en bloc.
1746, 174(1, 175S). Bacnlard avait pris avec véhémence
C'est l'avis du P. Poréc, Jésuite notoire, maître de Vol-
52 DU PREMIER DISCOURS A LA NOUVELLE IIÉLOÏSE
Τ.Λ L E T T R E Λ D'ALEMBERT 53

le parti des deux jeunes gens : « Mes pleurs ont coulé ; je « Trahit sua quemque voluptas ». Par là le théâtre ne
me suis senti emporté par des mouvements pressants dont change pas des sentiments et des mœurs « qu'il ne peut que
je n'ai point été le maître, par ces transports qu'on peut suivre et embellir » ; son premier effet est « de renforcer
nommer l'enthousiasme du sentiment, le génie du cœur ; le caractère national, d'augmenter les inclinations natu-
j'ai cédé à ce penchant qui me dominait ; mon âme s'est relles, et de donner une nouvelle énergie à toutes les
épanchée. » Malgré cet épanchement les deux époux n'en passions ». Tout au plus peut-on dire qu'il « purge les
étaient pas moins rejetés dans le concubinage. E n pro- passions qu'on n'a pas, et fomente celles qu'on a ». Les
vince nous voyons que les Jeux floraux de Toulouse cou- partisans du théâtre se défendent en affirmant qu'il nous
onnent, en 1748, une Ode sur le danger des spectacles. Au inspire tout au moins l'amour général de la vertu et la
hasard des Mémoires nous lisons que M m e Cavaignac, haine du vice. Rousseau conteste énergiquement cette
vers 1740 (Mémoires d'une inconnue, 1894) est fort doctrine. En entrant au théâtre nous avons déjà en nous
curieuse de littérature mais plus soucieuse encore du salut les sentiments que la pièce prétend faire naître. Nous
de son âine. Elle supplie son fils de ne pas la tenter en aimons la vertu et nous détestons le vice. Mais ce ne sont
lui apportant, pour les lire, Corneille, Racine ou Molière. que des sentiments hypocrites. Nous aimons la vertu
Un nommé JLeprince, du bourg d'Ardenay près du Mans, chez les autres parce qu'elle nous est utile ; et nous nous
a fait d'excellentes études au collège des Jésuites ; il a cachons nos propres vices. Le théâtre nourrit cette hypo-
même brillé dans les études de physique expérimentale. crisie et les vices qu'il flétrit ne sont jamais les nôtres.
Mais il décide de revenir « aux premiers principes » de son L a tragédie, dit-on, mène à la pitié par la terreur.
éducation et, conséquemment, de renoncer à la Comédie
et à l'Opéra. Seulement il se marie. Son voyage de noces Emotion passagère et vaine... Au fond quand un
le conduit à Paris. Il s'est bien promis « de ne point aller homme est allé admirer de belles actions dans des fables
aux spectacles ». L a tentation est la plus forte ; il y va. et pleurer dos malheurs imaginaires, qu'a-t-on encore à
exiger de lui ? N'est-il pas content de lui-même ? Ne
Mais c'est une faiblesse coupable.
s'applaudit-il pas de sa belle âme ? ne s'est-il pas acquitté
de tout ce qu'il doit à la vertu par l'hommage qu'il vient
de lui rendre ? Que voudrait-on qu'il fît de pliis ? Qu'il
Quelle place prend la Lettre à d'Alembert dans ce vaste la pratiquât lui-même ? Il n'a point de rôle à jouer :
débat ? il n'est pas comédien.
Au début de sa Lettre, Rousseau défend les pasteurs
de Genève que d'Alembert accusait d'être sociniens par- La discussion théorique se termine par une remarque
faits, c'est-à-dire de rejeter les peines éternelles. Puis il sur la comédie qui, si elle ne fait pas appel à cette hypocri-
passe à la question même du théâtre. Le théâtre, dit-il, sie de pitié, ne saurait pas davantage corriger les mœurs
est un amusement et « un père, un fils, un mari, un puisqu'elle se contente de les peindre. L a conclusion
citoyen » n'ont pas besoin d'autre divertissement que les générale est qu'il ne s'agit toujours que « de piquer la
devoirs que la vie leur impose. curiosité du peuple ».
Si ce langage « n'est plus de saison dans notre siècle », Après avoir exposé les raisons théoriques, psycholo-
on peut contester d'autre façon l'utilité du théâtre. giques et sociales, qui s'opposent à l'influence morale
D'abord les spectateurs 11e cherchent au théâtre que leur du théâtre, Rousseau précise la discussion par des
plaisir et cela seul leur plaît qui favorise leurs penchants exemples. Atrée et Thy este (de Crébillon) et Mahomet (de
5(3 DU PREMIER DISCOURS Λ LA NOUVELLE HLÎLOÏSE 1.Λ Ι.ΚΓΓΚΕ Λ D'ALEMBERT 37

Voltaire) montrent que la tragédie ne saurait être une sont toujours contents de tout le monde parce qu'ils ne
école de vertu, puisqu'elle se termine souvent comme se SQucient de personne ; qui, autour d'une bonne table,
dans ces pièces par le triomphe des grands scélérats. soutiennent qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim ;
Molière et la Misanthrope sont choisis comme exemple qui, le gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu'on
déclame en faveur des pauvres ; qui, de leur maison bien
pour la comédie. fermée, verraient voler, piller, égorger, massacrer tout
On convient et on le sentira chaque jour davantage le genre humain sans se plaindre, attendu que Dieu les
que Molière est le plus parfait auteur comique dont les a doués d'une douceur bien méritoire à supporter les
ouvrages nous soient connus ; mais qui peut disconvenir malheurs d'autrui.
aussi que le théâtre de ce même Molière, des talents
duquel je suis plus admirateur que personne, ne soit D'ailleurs Molière, pour qu'Alceste fasse rire, a commis
une école de vices et de mauvaises mœurs, plus dange- des erreurs de psychologie. Un misanthrope, au bon sens
reuse que les livres mêmes où l'on fait profession de les du terme, s'irrite devant les vices graves des hommes
enseigner. Son plus grand soin est de tourner la bonté et les perversités sociales ; et c'est ce que fait Alceste.
et la simplicité en ridicule et de mettre la ruse et le men- Mais il reste froid et dédaigneux devant leurs menues
songe du parti pour lequel on prend intérêt... enfin l'hon-
neur des applaudissements est rarement pour le plus sottises et leurs ridicules sans conséquence ; et c'est ce
estimable et presque toujours pour le plus adroit. que ne fait pas Alceste aussi violent contre le sonnet
d'Oronte que contre un procès que va gagner un scélérat.
Cela est évident pour une pièce telle que Georges On ne peut nier que, si le misanthrope était plus misan-
Dandin. C'est moins évident mais tout aussi certain thrope, il ne fut beaucoup moins plaisant, parce que sa
pour le Misanthrope. franchise et sa fermeté, n'admettant jamais de détour,
Vous ne sauriez me nier deux choses : l'une, qu'Alceste ne le laiseraient jamais dans; rembarras. Ce n'est donc
dans cette pièce est un homme droit, sincère, estimable, pas par ménagement pour lui «pie l'auteur adoucit
un véritable homme de bien ; l'autre que l'auteur lui quelquefois son caractère, c'est au contraire pour le
donne un personnage ridicule. Il n'est pas un misan- rendre plus ridicule.
thrope, au mauvais sens du terme. Il ne déteste pas les
hommes ; il déteste seulement les vices des hommes... Au total :
Ce n'est donc pas des hommes qu'il est ennemi, mais convenons que l'intention de l'auteur étant de plaire à
de la méchanceté des uns et du support que cette méchan- des esprits corrompus, ou sa morale porte au mal ou le
ceté trouve dans les autres... Cependant ce caractère si faux bien qu'elle prêche est plus dangereux que le mal
vertueux est présenté comme ridicule. Il l'est en effet, à même en ce qu'il séduit par une apparence de raison, en
certains égards ; et ce qui démontre que l'intention du ce qu'il fait préférer l'usage et les manières du monde à
poète est bien de le rendre tel, c'est celui de l'ami Phi- l'exacte probité, en ce qu'il fait consister la sagesse dans
linte qu'il met en opposition avec le sien. Ce Philinte un certain milieu entre le vice et la vertu, en ci; qu'au
est le sage de la pièce. soulagement des spectateurs il leur persuade que, pour
être honnête homme, il suffit de n'être pas un franc
Mais quel sage ! scélérat.
un de ces honnêtes gens du grand monde dont les maximes
ressemblent beaucoup à celles des fripons ; de ces gens Après avoir essayé de montrer les dangers du théâtre
si doux, si modérés qui trouvent toujours que tout v a dé Molière, Rousseau accable plus aisément encore celui
bien parce qu'ils ont intérêt que rien n'aille mieux ; qui de Regnard qui « encourage les filous ».
52 DU PREMIER DISCOURS A LA N O U V E L L E IIÉLOÏSE Τ.Λ L E T T R E Λ D'ALEMBERT 53

Du « ridicule » comique il passe ensuite à la peinture de Us sont merveilleusement industrieux. Us sont leurs
l'amour. Les inconvénients, dit-il, en sont graves. L'im- propres ouvriers, fabriquent « des siphons, des aimants,
portance accordée à l'amour donne aux femmes la pre- des lunettes, des pompes, des baromètres, des chambres
mière place dans la société. Les anciens en jugeaient mieux noires... vous prendriez le poêle d'un paysan pour un
qui laissaient les femmes dans leur foyer et n'admettaient atelier de mécanique et pour un cabinet de physique
pas même qu'un rôle fût donné sur la scène à une « honnête expérimentale ». Us aiment la musique et ils chantent.
fille ». Par là aussi la jeunesse prend l'habitude d'un « ton Us sont aussi heureux que le permet l'humaine condition.
ferme et tranchant » et s'habitue à des « sentiments trop Supposons qu'au centre de ce pays des Montagnons on
tendres ». Si l'on prétend « nous guérir de l'amour par établisse un « spectacle fixe et peu coûteux ». Les consé-
la peinture de ses faiblesses », l'exemple de Bérénice quences en seront désastreuses : temps peidu, dépenses
prouvera le contraire. supplémentaires, augmentation des prix, nécessité d'éta-
Que voit-on en effet dans cette pièce ? Un empereur qui blir des chemins, rivalités des femmes dans leur toilette.
hésite entre son amour pour une reine orientale et son Tntroduction du luxe avec toutes les perversions qu'il
devoir d'empereur qui lui interdit d'épouser une étran- entraîne. Les lois seraient d'ailleurs impuissantes à corriger,
gère que les Romains auront en haine. Sans doute, au ainsi.qu'on l'a proposé, le théâtre, comme les comédiens
dénouement, c'est le devoir qui l'emporte chez Titus ne sauraient être honnêtes et cesser d'exercer sur le
et même chez Bérénice. Mais c'est invito spectatore. Ce public une détestable influence.,
qui intéresse ce spectateur ce n'est pas le courage trop Ces théories générales valent surtout pour Genève. On
tardif de Titus ; c'est son amour. Ce qu'il voudrait voir y ignore l'oisiveté. Les seules distractions sont les cercles
triompher c'est non pas le devoir mais le sentiment. Ainsi où les hommes et les femmes, chacun de leur côté, se
l'on oublie celui qui fut, selon l'histoire « le bienfaiteur du réunissent sans inconvénient. Le théâtre ruinerait la
monde et les délices du genre humain » pour ne s'intéresser simplicité des mœurs, introduirait le goût du luxe et la
qu'à « un vil soupirant de ruelle ». Si l'on est content de domination de l'argent. .Sans doute une République ne
voir Titus « vertueux et magnanime » on le serait plus s'interdit pas les divertissements ; elle les multiplie au
encore de le voir « heureux et faible ». Rousseau continue contraire. Mais ce sont des réjouissances utiles, des fêtes
sa lettre en montrant que les inconvénients du théâtre se patriotiques, des joutes de force et d'adresse. Celles-là
multiplient si l'on considère qu'il entraîne le goût du luxe seules peuvent assurer aux Genevois le bonheur qu'ils
et de la paresse. Utile peut-être dans une grande ville possèdent déjà.
où il prend la place de divertissements qui seraient plus
funestes encore, il ruinerait les mœurs de gens encore
simples. On 11e peut le supposer installé chez les Monta- Quelle est la valeur ou tout au moins la nouveauté de
gnons, paisibles habitants d'une vallée des environs de cette discussion. Remarquons que, dans l'ensemble,
Neuchâtel, sans voir les désordres et la corruption ruiner Rousseau se tient dans les abstractions chimériques des
leur bonheur rustique. deux Discours. Seul le sauvage est heureux et libre. Mais
Ces Montagnons ne sont pas riches. Mais ils vivent dans il est absurde de supposer que les peuples civilisés puissent
l'aisance : Ils sont « francs de tailles, d'impôts, de sub- revenir à la vie des sauvages. Tout théâtre est malfai-
délégués, de corvées ». Us cultivent des terres qui leur sant. Mais jamais, en France, le théâtre n'a été aussi
appartiennent, vivent dans des chalets qui sont leurs. prospère que vers le milieu du siècle. C'est à qui parmi
52 DU PREMIER DISCOURS A LA NOUVELLE IIÉLOÏSE Τ.Λ LETTRE Λ D'ALEMBERT 53

les· grands seigneurs et les riches financiers construira pour ne parler que d'eux, par un Riccoboni ou un Desprez
son théâtre privé oïi l'on joue, au besoin, 1rs pires indé- de Boissy. L e détail seul et les exemples portent la marque
cences. Rousseau lui-même est un auteur de théâtre e t de Rousseau. Riccoboni veut corriger le Misanthrope,
c'est au théâtre qu'il doit une bonne part de sa réputation. comme Rousseau s'indigne que Molière y insulte la vertu.
T1 a composé l'Engagement téméraire pour les fêtes du Mais c'est justement celle vertu (pie Riccoboni retouche,
mariage de M m e d'Epinay, Narcisse ou l'amant de lui- parce qu'elle n'est pour lui que détestable humeur et
même, joué à la Comédie française. L'opéra-comique Le déplaisante impolitesse. La première partie de la démons-
Devin du village est joué avec un grand succès devant le tration, où s'infiltrent nécessairement des thèmes tradi-
roi et à l'Opéra. Dès lors à quoi bon instruire le procès tionnels, vaut par l'ingénieuse et subtile dialectique qui
d'un théâtre dont les discussions académiques ne sau- soutient les thèses. Personne n'avait dit aussi clairement
raient en aucune façon gêner la prospérité ? Pourtant, avant Jean-Jacques que le théâtre ne dirige pas les
cette fois-là, les raisons (le Jean-Jacques prennent une mœurs, mais leur obéit, puisqu'il dépend tout entier du
valeur pratique. C'est Genève qui est le point de départ succès et que l'on n'aime que ce que l'on est. Que l'amour
de la vertu et la haine du vice ne soient au théâtre qu'une
de la lettre et ce sont les Genevois qu'il faut convaincre.
hypocrisie commode, sans aucun retour vers nous-mêmes,
Il est parfaitement vain de vouloir supprimer ou même
que les « sujets » de comédie soient non les vices mais les
restreindre le théâtre de France. Mais, à Genève, tous les
ridicules, et que la crainte du ridicule s'accorde avec
spectacles sont interdits. Il est facile de maintenir l'in-
l'indulgence pour les vices, voilà ce que Rousseau discute
terdiction. E n fait le conseil des Vingt-cinq ou celui (les
mieux qu'un autre, ou même tout le premier.
Deux cents auraient volontiers montré de l'indulgence.
Ce sont les bourgeois qui, par esprit d'opposition, tenaient
pour l'ancienne austérité. Ce sont les bourgeois qui l'em-
portèrent. Ajoutons qu'il y avait dans la Lettre un autre Le premier effet de la Lettre à d'Alembert fut d'aviver
aspect du réalisme qui trouvera dans la Nouvelle Héloïse le dissentiment entre Rousseau et les philosophes.
son plein épanouissement. Même s'il est vrai que seuls D'Alembert, avec sa bonne grâce un peu hautaine, s'ac-
les sauvages soient heureux, les civilisés ne sauraient commoc de la réplique et loua l'auteur de son talent.
retourner à la vie des sauvages. Mais il y a des civilisés Mais Voltaire cessa de sourire des paradoxes pour vouer
qui sont heureux sans être (les sauvages ; ce sont les à l'ennemi des lettres et du théâtre une haine active et
Montagnons. Il n'est pas chimérique, pour beaucoup, tenace. En même temps l'autorité de Jean-Jacques
d'essayer de vivre comme eux, d'être heureux comme contribua sans doute à donner une force nouvelle a u x
eux. scrupules qui s'acharnaient contre les spectaclcs. Le
14 mai 1759, Gresset désavouait son pâle théâtre, renon-
Par ailleurs Rousseau se rencontre assurément avec
çait à la scène par une lettre publique et en consignait
tous ceux qui l'ont précédé. Sa Lettre établit (pie le
« l'engagement irrévocable dans les mains sacrées de
théâtre ne saurait être utile et que même il est nuisible.
l'évêquc d'Amiens ». En 1768, le censeur Marin avait loué
La deuxième partie est la moins originale dans ses argu-
la moralité de la pièce des Moissonneurs, bergerade ver-
ments. L'immoralité des intrigues tragiques, « l'école
tueuse de Favart. Les Jésuites protestèrent et Marin
(le vices et (le mauvaises mœurs » qu'est le théâtre de
perdit une pension de 2.000 livres. Vers 1765, à Angers,
Molière, la place séduisante et funeste que l'amour a
une dame Milscent regarde « l'assistance à la comédie
prise dans les pièces françaises, tout cela avait été affirmé.
62 DU PREMIER DISCOURS A LA NOUVELLE HÉLOÏSE

comme un gros péché ». E t vers 1774, au Mans, la tante


de Tilly nomme encore Corneille et Racine des « empoi-
sonneurs d'âmes ». Mais il ne faudrait pas exagérer cette
influence. Il n'y a que cinq éditions séparées de la Lettre
à d'Alembert. C'est, plus ou moins, le chiffre qu'atteignent
les deux Discotirs. Or des douzaines d'ouvrages du TROISIÈME PARTIE
x v u i e siècle, aujourd'hui tout à fait oubliés, atteignent
ce chiffre. L'œuvre de Rousseau n'intéressait encore
qu'un public sans doute influent mais assez restreint LA NOUVELLE HÉLOÏSE
d'hommes de lettres, d'académiciens, de beaux esprits LE CONTRAT SOCIAL — VÉMILE
férus de discours et de discussions bien construites. Il en
sera tout autrement avec la Nouvelle Héloïse et l'Emile
qui \^ont faire de Jean-Jacques le maître d'une génération CHAPITRE PREMIER
ou de toute une part d'une génération.
LA NOUVELLE HÉLOÏSE

Nous avons vu plus haut comment Jean-Jacques, au


début du printemps 1756, achevant sa « réforme », s'était
retiré à l'Ermitage, dans les bois de Montmorency, pour
y mener une vie simple, solitaire et délicieuse. Mais que
faire dans ce gîte rustique ? puisqu'il n'avait ni à con-
verser avec Thérèse, ni à cultiver son jardin, ni même,
comme aux Charmettes, le latin et l'astronomie à étudier
ou les soins de ses pigeons. Point de livres, point de
visites ou le moins possible, point d'obligations de métier.
Point même d'obligations sentimentales. Thérèse n'est
qu'une compagne, peut-être dévouée ou qui le semble,
mais fort incapable de comprendre l'Astrée, les idylles
de Gessner, et le « langage du cœur ». Il ne reste que la
paresse, l'enlisement ou le rêve. C'est vers le rêve que
toute la vie intérieure de Rousseau s'élança irrésistible-
ment.
E t ce f u t même, tout de suite, vers le rêve romanesque.
Rousseau aurait pu, comme à Motiers-Trâvers, comme à
Ermenonville, se contenter de fierions paisibles et Ilot-
tantes. Il aurait pu se faire, par la pensée, laboureur
d'Arcadie ou sauvage sous sa hutte. Il lui fallut davan-
64 NOUVELLE HÉLOÏSK CONTRAT SOCIAL EMILE LA NOUVELLE HÉLOÏSK
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tage. Il se fit héros de roman. Il nous a conté, longue- papier ; il les sèche avec de la poudre d'azur et d'argent.
ment, dans les Confessions, ces « délires » du printemps Il les promène sur son cœur. Il les relit avec des extases ou
de 1756. Il croyait que, pour être heureux, il fallait des sanglots. Il est Saint-Preux. Il est adoré de Julie.
renoncer à la fortune, à l'ambition et même à tout ce qui 11 est ivre d'amour. Il a quitté la terre et la désolante
rappelle la civilisation. Mais il ne croyait pas du tout réalité ; il est dans « l'Empyrée ». Ainsi la Nouvelle Héloïsc
qu'il fût sage de renoncer à l'amour. Il pensait même que a d'abord été un roman vécu et non pas l'œuvre d'un
s'il fallait vider la vie de tout ce qu'y met la vaine agita- homme de lettres mais l'hallucination d'un possédé.
tion des hommes, s'était pour faire plus large la placé du Mais ce possédé a tout de même lu beaucoup de
« sentiment ». Le bonheur n'est pas de vivre comme un romans. Il n'a pas pu ne pas subir, au moins dans une
sauvage, mais comme deux sauvages qui n'ont d'autre certaine mesure, l'influence des goûts de son temps.
souci que de s'aimer et de se le dire. Toute sa vie, Jean- Quels étaient donc les goûts qui dominaient dans les
Jacques, comme il l'avoue, avait poursuivi cet idéal de romans en vogue de la première moitié du x v m c siècle ?
pasteur d'Arcadie. Mais jamais il n'avait pu l'atteindre. Dans la pratique, les romanciers s'accordent avec les
En vain repassait-il dans sa mémoire ses aventures ou discussions des théoriciens. Longtemps encore les « romans
ses ébauches d'aventures. Elles n'avaient été que la pré- qui ne sont que romans » ont la faveur du public. Ce ne
face d'un roman ou des romans tout de suite démentis par sont qu'enlèvements, reconnaissances, déguisements,
les médiocrités ou les bassesses de la réalité. M m e Bazile, pirateries, toutes les « surprises de la fortune » et tous les
M l l c Serre, M l l e s de Graffenried et Galley, il n'avait su « coups du sort ». On lit encore M t l e de Scudéry et la
que les désirer et non pas les conquérir. M m e de Warens Calprenède. On lit surtout les romanciers et romancières
s'était offerte et ne lui avait donné qu'une affection dis- du x v n e siècle qui, pour être un peu moins galants, n'en
traite ; elle ne lui avait apporté que les gestes de l'amour. sont pas plus simples : Préchac, M m e de Villedieu. D'in-
Thérèse était une servante d'auberge incapable d'évoquer nombrables inventeurs d'aventures les continuent et les
autre chose que des romans de cuisine et des galanteries perfectionnent. E n vingt ans, de 1740 à 1760, 011 publie
de cabaret. Pourtant Jean-Jacques avait plus de qua- ou réédite près de deux cent cinquante romans d'intrigue.
rante ans. Il avait passé le « temps d'aimer » ou du moins L e chevalier de Mouhy, le signor Galli da Bibbiena multi-
d'être aimé. Lui faudrait-il mourir sans connaître les plient les récits absurdes et ne cessent de trouver des
ivresses qu'il avait toujours poursuivies ? Il était trop lecteurs. Ceux mêmes qui ont du talent croient, comme
tard pour les vivre. Il ne restait qu'à les rêver. A v e c une les autres, qu'on ne peut intéresser qu'à des prodiges.
merveilleuse candeur, il sortit donc de la vie pour entrer M m e de Tencin veut nous faire connaître les « ressorts des
corps et âme dans la chimère. Il se mit à vivre, très passions » et les « secret des cœurs », mais elle v e u t des
exactement, une vie d'halluciné. T1 organisa méthodique- passions surprenantes et des cœurs engagés dans des
ment un rêve ; il ne vécut plus que pour lui, en lui ; il drames « inouïs ». Encore n'a-t-elle recours qu'aux
devint lui. Il se vit jeune, aimable, généreux, jirécepteur intrigues de cour, aux drames de la guerre et des com-
de deux jeunes « écolières », belles, généreuses, et par plots. Il faut à l'abbé Prévost des destinées encore plus
surcroît riches et raffinées. Il se vit amant de l'une d'elles romanesques. Son doyen de Killerine, son Cleveland
qui était blonde, et pensive, ami de l'autre qui était brune mènent des vies d'aventures « incroyables » ; ils se logent
et rieuse. Quand on ne se voit pas, on s'écrit. E t ces dans des grottes farouches, traversent les Océans, vivent
lettres Jean-Jacques les écrit réellement, sur du beau chez les sauvages, colonisent des îles désertes. Rousseau

ROUSSEAU
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66 NOUVELLE HÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL ÉMILE LA N O U V E L L E I I É L O Ï S K 69

lui-même a cédé parfois au plaisir d'étonner le lecteur. français tout autant que la belle humeur de Tom Jones
Les Aventures de Milord Edouard qui devaient prendre et le pathétique de Clarisse. On a lu les romans anglais
place dans la Nouvelle Iléloïse, la suite d'Emile nous comme on lisait Addison ou Shaftesbury, pour y prendre
promènent à travers les femmes fatales, les pirates et des leçons de morale, pour y. trouver des règles de vie.
les îles désertes. L e s romanciers français commencent à se piquer au jeu.
Pourtant les goûts, peu à peu, tendent à se trans- Us ne veulent plus être accusés de corruption ni même de
former. On veut, de plus en plus, des romans vrais. Cette frivolité. Sans doute, il y a toujours des lecteurs pervertis
vérité sera d'abord celle du cœur, comme l'avaient com- et des gens qui les corrompent. Crébillon le fils, la Mor-
prise Racine ou La Bruyère. On analyse les passions, et lière e t d'autres écrivent leurs Sophas et leurs Angolas
surtout la passion d'amour. Marivaux, M m e de Tencin, et les lecteurs ne leur manquent pas. Mais on commence
Duclos nous conduisent par les « sentiers » du cœur et à ne plus avouer qu'on les lit. On commence, quand on
« confessent » les amants et les amantes. Ce sont, presque est romancier, à se vanter de ne pas leur ressembler.
toujours, il est vrai, des cœurs raffinés et des amants du Mouhy, l'abbé Lambert, M m e de Graffigny e t d'autres
grand monde. Mais on commence à aimer la nature com- écrivent pour « célébrer la vertu ». Le roman tend à
mune ; le succès de Gil Blas et du Paysan parvenu n'est devenir une « école de morale ».
pas épuisé. Surtout on découvre avec enthousiasme les I l tend même à devenir une école « de sentiment ». Le
romans anglais. On traduit les Aventures de Joseph sentiment n'était pas nouveau dans le roman français.
Andrews et l'Histoire de Tom Jones de Fielding, en 1743 L e s trois quarts des romans qui se publient dans la pre-
et 1750 ; Pamela, Clarisse Harlowe, Grandisson de mière moitié du x v m e siècle sont des études de senti-
Richardson en 1742, 1751, 1755. Ce ne sont pas, assuré- ment. Mais on l'étudiait pour l'analyser et tout au plus
ment, des romans « roturiers » ni des romans « bas ». Ni pour le peindre, et non pas pour le partager. Il fallait
Fielding, ni Richardson ne se proposent de nous inté- saisir les « mouvements du cœur » bien plutôt qu'émouvoir
resser à des propos de rustres et des aventures de gens celui des lecteurs. Le plaisir de la lecture était raison-
de rien. Mais ce sont bien, presque toujours, des romans nable, philosophique et même « géométrique » ; il ne
« simples » où il n'importe pas à l'auteur que le héros soit touchait que l'intelligence. Peu à peu, cependant, on se
baron ou portefaix, l'héroïne duchesse ou servante. Γ1 lui lasse de cette « géométrie ». L e sentiment qui n'était
suffit qu'ils aient de l'intelligence ou de la vertu. Tom plus qu'un « sujet de conversations » devient une raison
Jones est enfant trouvé, Pamela est servante, et Cla- de vivre. Parmi les êtres « tout spirituels » qu'étaient, les
risse pourrait être bourgeoise aussi bien qu'elle est de contemporains du marquis d'Argenson, on découvre des
noblesse.
« gens à sentiments ». C'est pour e u x que des romanciers
C'est qu'il importe non pas de plaire mais d'instruire.
commencent à composer. M m e Riccoboni, avant la
Les romanciers anglais, Richardson surtout, ne sont pas
Nouvelle Héloïse, publie les Lettres de mistress Fanni
des hommes de lettres. Ils se préoccupent peu des scru-
Butlerd (1757), l'Histoire de M. le marquis de Cressé
pules des puristes, des bienséances et du « bon ton ». Us
ignorent les petits maîtres comme les académiciens. Us (1758), les Lettres de miladi Juliette Catesby (1759). Ce ne
veulent nous faire détester le vice et adorer la vertu. Us sont pas des romans romantiques, mais ce ne sont pas
écrivent des romans comme ils prononceraient des ser- non plus des romans romanesques, ni du bel esprit. On
mons. E t ce sont ces sermons qui ont ravi les beaux esprits n ' y vit que pour aimer, de toute son âme, pour ne goûter
la vie que si l'on est aimé. L e bonheur et le désespoir
LA N O U V E L L E IIÉLOÏSK 69
68 NOUVELLE HÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL ÉMILE

un roman, mais une leçon de sentiment et de vertu ?


y gardent d'ailleurs une discrétion de bonne compagnie.
Il est doux de fixer un rêve. Jean-Jacques est tenté. L a
Mais d'autres, avant la Nouvelle Héloïse, dédaignent ces tentation devint irrésistible lorque le rêve devint une
réserves. On commence à vouloir exprimer « la force des réalité.
passions » et à leur « prêter leur langage ». On atteste
qu'elles ne sont pas vraies si elles ne font pas oublier la Brusquement, en effet, il fut rejeté des commodités
prudence et les bienséances. On écrit pour « exciter décevantes du rêve vers les cruelles délices de la vie. Il
ce tendre frémissement, ces agitations si terribles et en n'avait aimé jusque-là qu'.un fantôme. Le fantôme prit
même temps si agréables pour ceux qui sont dominés un visage vivant et charmant, celui de M m e d'Houdetot.
par le sentiment ». Sans doute ces romanciers frémis- Les jeux du hasard envoyèrent, comme 011 sait, la jeune
sants sont des gens sans talent et fort dignes d'être comtesse chercher asile à l'F.rmitage de Jean-Jaèques
oubliés. Si l'on en excepte les émouvantes Lettres d'amour alors que son carrosse avait versé dans la boue. Elle revint
d'une religieuse portugaise, que l'on tenait pour un roinan nne autre fois, à cheval, en costume de cavalier. Cette
et dont le succès ne s'était pas démenti depuis la fin du M m 0 d'IToudetot n'était pas belle, mais elle était char-
x v n e siècle, ils s'appellent Guillot de la Chassagne, Mouhy, mante et spirituelle. Elle traînait les cœurs après soi.
Bastide, Baculard d'Arnaud, M 1 , e de la Guesnerie, etc... Il n'en fallait pas tant à Rousseau. Ivre de rêve, perdu
Mais s'ils manquent de talent, ils ne manquent pas d'ar- dans son empyrée, il n'était plus capable de mesurer
deur et de conviction. E t tout au long de leurs romans l'abîme qui séparait sa roture et son âge de la jeunesse
déclamatoires il est curieux de retrouver saps cesse les d'une comtesse qui ne pensait pas à lui et qui en aimait
déclamations sentimentales, le ton de Rousseau, ses tendrement un autre, le marquis de Saint-Lambert. Il
termes mêmes et parfois jusqu'aux formules qu'il a fait se jeta dans la passion, comme le voyageur sur la source
voler par les bouches des hommes. On y savoure le « poi- du désert. D'une hallucination cérébrale il passa à l'hal-
son » des passions ; on y passe de « délires » en « frénésies » ; lucination de tout son être. Τ .es Confessions nous ont
on y connaît les « douceurs funestes », les « amères dé- conté la tragi-comédie de ces amours. M m e d'Houdetot a
lices » ; on y exalte et on y maudit le « fatal présent du bon cœur ; elle est quelque peu coquette ; Jean-Jacques
ciel ». A v a n t Rousseau on y est déjà « tout Rousseau ». Rousseau est illustre. E t puis c'est un « ours » que per-
sonne n'a pu jusque-là apprivoiser. Il y a plaisir à être
son amie ; il est flatteur d'en être aimé. On s'en tiendra
donc à l'amitié, à une amitié affectueuse ou tendre.
Ainsi Jean-Jacques qui avait renié la littérature allait Visites, conversations, promenades, promenades en tète
se trouver d'accord avec la littérature. On ne fait pas à tête au clair de lune. Mais l'amour de Rousseau n'est
une « réforme » retentissante, on ne devient pas l'ermite pas une; galanterie de salon. C'est une passion « dévo-
de Montmorency pour publier un roman d'aventures rante » ' elle « subjugue » son honnêteté et sa raison ; sans
ou pour conter des amours libertines. Mais certains cesse elle le jette vers c«es espérances « coupables ».
des romans qui connaissent le succès sont une école de M m e d'Houdetot se lasse de ces batailles ; le jeu qui
vertu et une effusion du cœur. Jean-Jacques a renoncé était charmant devient douloureux. Saint-Lambert,
à la littérature ; il n'a pas renoncé à la morale. Il a par surcroît, est informé par M m e d'Epinay, jalouse, de
renoncé, d'autre part, à la philosophie. Mais c'est pour l'intimité qui lie son amie et le philosophe. Il gronde.
mettre le sentiment à la place de la raison philosophique. M m e d'Houdetot devient sage et devient froide. Quelque
Pourquoi n'écrirait-il pas un roman qui ne serait pas
ΗΟ NOUVELLE HÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL EMILE Ι.Λ N O U V E L L E HÉR O Ï S E 71

temps l'aventure se traîne, Jean-Jacques essaie de cons- des drames humains ? Car, Rousseau le croit, on ne le
truire avec les débris de sa passion une amitié raison- résout pas en confondant la passion e t le vice, le besoin
neuse ; il se fait ou essaie de se faire, par lettres, le pro- d'aimer et le goût du plaisir. Il ne suffit pas de dire : « que
fesseur de vertu et de bonheur de son amie ; mais on ne le devoir commande et que la passion vile se taise ». L a
construit rien avec la cendre d'un bûcher. L a querelle passion, en elle-même, n'est pas vile. Elle a ses droits,
violente qui le brouille avec Diderot, Grimm, M m e d'Epi- des droits qui sont souvent éclatants. Elle n'est pas la
nay, le sépare définitivement de M m e d'IIoudetot. marque de la corruption de l'homme, le masque du
\ Ces quelques mois de bouleversements lui ont fait péché. Elle est ou elle peut être l'appel du cœur, le jail-
une âme nouvelle. Son rêve d'amour n'avait guère été lissement de ses forces profondes et généreuses. Elle est
qu'un rêve d'idylle. Il avait repris à l'Ermitage les illu- un principe d'action, de sacrifice. Souvent égoïste elle
sions qu'il avait tenté de vivre aux Charmettes : berger peut être aussi le don et l'oubli total de soi. Il ne faut
et bergère, des dînettes de laitages et de baisers, des joies donc pas se hâter de la condamner. Souvent même
« naïves » et des tendresses « sans apprêt ». M m e d'Houde- quand le monde et l'usage ou une morale étroite la con-
tot mit dans ces bergerades la flamme qui les embrasa. damnent, c'est elle qui peut avoir raison. Rousseau a
Elle révéla à Jean-Jacqucs la passion. Sans doute il pesé ou plutôt éprouvé tout cela tandis que, dans les
l'avait toujours cherchée. Seule elle pouvait remplir le remous de son âme, il rêvait de posséder M m e d'Houde-
« vide inexplicable » de son cœur et guérir ses « tristesses tot et détestait la pensée de trahir Saint-Lambert. E t il
sans cause » ; mais il n'avait pu que la pressentir. Avec a transposé les débats de son âme dans l'histoire de
M , l e Serre, M m e Bazile il en était resté à de confus préli- Saint-Preux et de Julie d'Etange.
minaires. Avec M m e de Warens, les plates réalités de ses Julie, fille noble, a pour précepteur le roturier Saint-
amours avaient démenti tous ses rêves. Ainsi il avait Preux. C'est un roturier qui n'est pas riche, qui est
vraiment approché la cinquantaine « sans aimer ». même pauvre et que pourtant on ne paie point ; il
M m e d'Houdetot lui apprit soudain, que ce qu'il cherchait enseigne pour le plaisir d'enseigner et par amitié pour
était redoutable et que l'amour passion pouvait remuer ses élèves, Julie et sa cousine Claire. Toutes les deux sont
les profondpurs troubles des âmes et changer la face du charmantes ; par surcroît Julie est adorable et bientôt
monde. D ' u n roman « tendre », gracieux et menteur que elle est adorée. Amour sans espoir, car le fier M. d'Etange,
Jean-Jacques voulait placer d'abord dans les vallées entiché de noblesse, ne donnera jamais sa fille à un rotu
d'Arcadie et les conventions des idylles, elle fit une rier. L a sagesse serait de partir et de tenter d'oublier ,
aventure qui « brûle le papier », elle en fit le roman de la mais Saint-Preux n'est pas un sage ; s'il est vertueux, il
passion, et le débat pathétique sur les droits de la passion. est faible. Il se laisse conduire par la passion. Il avoue
Jean-Jacques a aimé de toute son âme. Peut-être qu'il aime. Comme lui, Julie est vertueuse, mais elle est
aurait-il pu être aimé, ou du moins triompher. Sophie faible, elle aussi. Bientôt elle avoue qu'elle aime. « Aimons-
d'Houdetot, ardemment pressée, aurait succombé peut- nous donc » secrètement, chastement, en attendant
être. Mais elle appartient à un autre, à Saint-Lambert, peut-être une pitié du destin. Mais de la tendresse chaste
à un ami de Rousseau, Rousseau ne peut être heureux à la tendresse coupable la pente est glissante. Saint-
qu'en devenant coupable. La passion se heurte à la vertu, Preux y glisse aveuglément. Il entraîne Julie. Ils sont
les droits du cœur à ceux de la conscience. N ' y a-t-il pas là donc coupables « mais ils sont vertueux », car Julie est
un des grands drames humains, peut-être le plus tragique ou devrait être libre. Entre les amants il n'y a que les
72 NOUVELLE'HÉLOÏSK CONTRAT SOCIAL EMILE LA N O U V E L L E IIÉI.OÏSK 73

préjugés des hommes, que le « stupide » orgueil d'un père son soutien. Saint-Lambert aura ce à quoi 1 peut pré-
« intraitable ». Bientôt ce père consomme la ruine des tendre : l'amour ! Rousseau apportera la grandeur
amants. Il a promis sa fille à un ami qui lui sauva la vie. morale. Saint-Lambert sera si l'on veut, fe compagnon.
Julie pourrait fuir, épouser Saint-Preux dans un asile Rousseau sera le guide. Il a fait naïvement, sincèrement,
qu'un ami, Milord Edouard, leur offre en Angleterre. ce rêve ridicule de vivre en tiers dans le ménage Saint-
Mais il lui faudrait désespérer son père, abandonner une Lambert-d'Houdetot pour y être l'ami de la femme et de
mère tendre qui l'adore. Ses devoirs de fille sont plus l'amant. E t c'est pour cela qu'après le mariage de Julie
impérieux que ses droits d'amante. Elle cède. Elle d'Etange, après quatre ans de séparation et de silence, il
épouse M. de Wolmar. D'amante, maîtresse de son cœur a ramené au foyer de Julie de Wolmar et de son mari un
et de son corps, elle devient épouse et mère. Elle ne veut Saint-Preux assagi ou qui prétend l'être, un Saint-Preux
plus avoir d'autres devoirs que ceux du mariage honnête. qui sera pour la jeune femme un frère et pour les enfants
Le roman de la passion devient celui de la fidélité conju- un second père.
gale et du bonheur. Il n'y aurait guère, dans cette seconde partie, qu'un
paradoxe insoutenable si, par bonheur, la crise de sa
passion n'avait rejeté Jean-Jacques vers des rêves
C'est un retour singulier. La première moitié de l'œuvre oubliés. L'amour pour Sophie d'Houdetot, c'était la
est une hymne à la passion souveraine et bienfaisante, tempête, c'était une fulguration d'éclairs. Il y fallait
principe de vie profonde et de vertu. Le mariage de Julie y courir, pour être heureux, une aventure redoutable. Or
semble une immolation détestable et que seule la présence Jean-Jacques avait été rejeté vers le port. Il y pouvait
de la mère justifie. Brusquement ce sacrifice apparaît chercher un bonheur modeste mais plus sûr. Il revint
comme un bienfait de Dieu et comme un chemin vers le donc aux rêves qui l'avaient toujours tenté. Ni Julie
bonheur. L a deuxième moitié du roman s'attendrit sur mariée, ni Saint-Preux ne peuvent songer au bonheur de
la paix bienfaisante d'un mariage sans amour quand on s'aimer, dans l'extase égoïste de la passion. Mais il y a
sait y mettre l'estime, l'honnêteté, le travail, la bien- d'autres façons d'aimer, que Rousseau avait goûtées
faisance et l'amour des enfants. Ce n'est pas la logique toujours et qui ne l'avaient pas trompé. « Une âme saine
d'un roman, ni même la logique habituelle de la vie. peut donner du goût à des occupations communes, comme
Mais c'était l'histoire même de Jean-Jacques. la santé du corps fait trouver bons les aliments les plus
On la suit très exactement dans ces lettres de direction simples ». Il suffit pour être heureux de savoir choisir
morale à Sophie d'Houdetot qu'on a pu intituler « lettres son bonheur. Le nouveau bonheur de Julie sera celui que
sur la vertu et le bonheur ». Comme Saint-Preux, Rous- Rousseau avait connu aux Charmettes et qu'il était
seau doit renoncer à celle qu'il aime ou du moins renoncer revenu poursuivre à l'Ermitage : la vie rustique, les
à l'aimer d'amour. Mais ne peut-il pas y avoir entre deux occupations domestiques non pas dans les villes fié-
êtres d'autres liens que ceux de la possession ou même de vreuses mais dans les campagnes paisibles et fécondes.
la tendresse ? Ne peuvent-ils pas se toucher par « tous Julie y aura pour amis des fleurs, des arbres, des oiseaux,
les points » non plus de leurs cœurs mais de leurs con- des horizons harmonieux, pour ambition le bonheur des
sciences ! Rousseau rêve donc une sorte de direction de siens et de ceux qui l'entourent. Elle ne sera plus aimée
conscience réciproque. Il sera pour Sophie un professeur d'amour ; mais elle sera aimée comme une mère, comme
4e niorale, comme Sophie sera à l'occasion son guide et une bienfaitrice, comme une sainte par ses enfants, par
H É L O Ï S E — CONTRAT SOCIAL ÉMILE
75 NOUVELLE LA N O U V E L L E I I É L O Ï S K 69

ses serviteurs, par ses vassaux. Le roman de la passion c'étaient des lettres vraies, récueillies, comme le titre le
souveraine deviendra ainsi le roman du renoncement. disait, et publiées par Jean-Jacques Rousseau. Us n'ont
Le roman des délires du cœur deviendra le tableau de la pas soupçonné qu'elles révélaient l'histoire même de
paix rustique et de la tâche domestique. Le roman de la l'auteur. Nous sommes mieux renseignés aujourd'hui et.
révolte deviendra celui de la résignation et de la tradition. c'est Jean-Jacques que nous retrouvons à chaque page du
Ainsi Rousseau croit mettre d'accord sa réforme philo- roman.
sophique e t ses tentations d'homme de lettres. A elles Il l'a d'ailleurs avoué lui-même, dans les Confessions :
seules les trois premières parties pouvaient difficilement « Je m'identifiais avec l'amant et l'ami le plus qu'il
passer pour une leçon de morale. Julie sans doute renonce m'était possible... lui donnant au surplus les vertus et
à son amour par piété filiale. Mais la piété semble si les défauts que je me sentais ». Les vertus, c'était l'amour
cruelle et l'amour si séduisant qu'on aurait pu dire de de la vertu ou, du moins d'une certaine vertu, le désinté-
Rousseau ce qu'il disait de Racine dans la Lettre à ressement, le mépris de l'argent, l'élan du cœur, les
d'Alembert : « en châtiant les passions, il les fait aimer. » défauts, c'était la timidité, la paresse ou plutôt la crainte
Mais le roman complet pouvait être une leçon bienfai- des réalités, la lassitude des « soins trop assidus ». T1 s'est
sante. Rousseau croyait sincèrement qu'il l'était. A la même identifié avec sa Julie. C'est à elle, autant qu'à
vie contemporaine, à la vie des puissants et des riches Saint-Preux, qu'il a prêté ce qui fit les délices et le tour-
fondée sur les préjugés et privilèges de la naissance et de ment de sa vie, cette sensibilité frémissante qui ne se
l'argent, sur l'injustice, sur la contrainte, sur le luxe, sur lasse jamais d'appeler l'effusion du cœur et que rien dans
l'adultère, il opposait un idéal de simplicité, d'activité, les réalités terrestres n'arrive à combler ou même à
de dévouement. A u x mensonges d'un art factice et tromper ;
corrompu il opposait les beautés des choses éternelles,
des bois, des eaux, des horizons. A la vaine poursuite un vide inexplicable, un certain élancement du cœur
dans une autre source de jouissance dont je n'avais pas
d'un bonheur compliqué il comparait les joies naturelles
d'idée et dont pourtant je sentais le besoin... Mon cœur
et sûres du travail, de la santé, de la famille. Il n'était est à l'étroit dans les bornes des êtres ; j'étouffe dans
plus un romancier ; il était un conducteur d'âmes. Il ne l'univers, je voudrais m'élancer dans l'infini.
retombait pas dans la littérature. Il s'élevait à la prédi-
cation. Ainsi Jean-Jacques se confesse à lui-même dans des
Tels furent les desseins cachés et parfois inconscients notes inédites ou ses Lettres à M. de Malesherbes. Mais
qui conduisirent Jean-Jacques depuis le jour où il com- c'est la confession même que Julie fait à Saint-Preux ·
mença à rêver d'amour dans les sentiers de Montmorency Une langueur secrète s'insinue au fond de mon cœur ;
jusqu'à celui où il acheva son roman. Parmi ces desseins je le sens vide et gonflé, comme vous disiez autrefois
il n'y eut jamais la volonté de se raconter. Le roman- du vôtre ; l'attachement que j'ai pour tout ce qui m'est
confidence n'était pas encore inventé et Rousseau n'a cher ne suffit pas pour l'occuper ; il lui reste une force
jamais cru qu'il l'avait découvert. En racontant son inutile dont il ne sait que faire... Ne trouvant donc rien
histoire, histoire de ses rêves et histoire vécue, il a fait ici-bas qui lui suffise, mon âme avide cherche ailleurs de
quoi la remplir.
ce qu'il fallait pour qu'on ne soupçonnât pas qu'il parlait
de lui. Les contemporains no s'en sont d'ailleurs à peu Julie est donc Jean-Jacques à l'occasion. Elle est aussi,
près jamais doutés, lis ont cru, assez souvent, que parfois, toutes celles qu'il a aimées et dont le cortège
844N O U V E L L E IIÉOLÏSE CONTRAT SOCIAL EMILE LA N O U V E L L E HÉLOÏSE 77

enchanté l'accompagnait dans les sentiers de la forêt, même du ménage honnête à trois, l'amant, la maîtresse
M U e s de Graffenried et Galley, M , l e de Breil, M m c Bazile, et l'ami philosophe, n'est autre chose qu'un rêve secret
M l l e Serre, M m e de Larnage et même « la piquante de Jean-Jacques. Sophie, qui n'y courait guère de risque,
Zulietta ». Plus précisément c'est M m e de Warens ; elle aurait gardé volontiers Saint-Lambert pour son cœur et
a ses cheveux cendrés et cette coiffure qui lui « agitaient Rousseau pour sa tête et pour sa vanité :
vivement le cœur » ; elle a sa taille ronde et sa « gorge
Mon cœur est satisfait du bien qu'il a reçu. Après un
enchanteresse ». M m e de Warens, bien que dépensière et amant tel que lui et un ami tel que vous, il n'a plus rien
fantasque, pratiquait cet « art de jouir » des mêmes à chercher.
bonheurs de la vie que Jean-Jacques voulait mettre en
dissertation et dont Julie de Wolmar fait toute une phi- Elle se complaît dans cette satisfaction ; elle prétend
losophie. Mais surtout Julie, comme nous l'avons dit, même y associer Saint-Lambert :
est M m c d'Houdetot. « Je vis ma Julie en M m e d'Houdetot, Aimez, mon cher citoyen, deux cœurs honnêtes qui
et bientôt je ne vis plus que M m e d'Houdetot. » En écri- se réuniront encore pour vous aimer.
vant son roman Rousseau retrouve les gestes mêmes de
leur amitié et de son amour, des jeux, des sourires, des En vérité, Jean-Jacques avait quelques excuses pour
baisers : ramener Saint-Preux en tiers dans le ménage de M. de
Wolmar.
Quoi ! mes lèvres brûlantes ne déposeront plus sur ton
cœur mon âme avec des baisers? Quoi ! je n'éprouverais Enfin, Jean-Jacques a prêté à Saint-Preux et à Julie
plus ce frémissement céleste, ce feu rapide et dévorant une faiblesse (fui était la sienne, qui est humaine et vraie
(fui, plus prompt que l'éclair... profondément, qui est cruellement pathétique mais (fui
ruine tout le bel ordre du roman et qui nie sa démonstra-
Surtout il retrouve leurs pensées communes, les leçons tion. C'est l'impuissance de la volonté à dominer les
qu'il lui donna et même celles qu'il reçut. Sans cesse, les passions du cœur, quand ces passions sont profondes et
lettres de Julie à Saint-Preux, de Saint-Preux à Julie et qu'il leur suffit d'un instant d'oubli pour se satisfaire.
celles de Sophie à Jean-Jacques, de Jean-Jacques à Saint-Preux et Julie d'Etange ont été torturés par un
Sophie se correspondent. Rousseau conseille à Sophie les amour aveugle. Us doivent le vaincre. Us veulent le
vertus de Julie qui sont d'ailleurs déjà les vertus de vaincre. Us peuvent le vaincre. Julie ne sera plus qu'une
Sophie, le mépris des « faux biens de l'opinion », la bonté épouse fidèle, une mère, une amie, une « sœur ». Saint-
du cœur, la charité. Surtout il reçoit de Sophie les conseils Preux ne sera plus qu'un frère. E t ils seront heureux !
de vertu qu'il est d'ailleurs facile à Sophie de donner Mais ils ne sont pas heureux... Julie essaie de combler le
puisqu'elle n'aime pas. Julie mariée et Saint-Preux vide de son cœur par une piété mystique. Saint-Preux
s'exhortent à ne pas faillir, à ne pas empoisonner leur tente de « sortir de l'enfance » et d'être un homme. Mais
tendresse fraternelle par les crimes de l'adultère. A u x une angoisse sourde les ronge ; des profondeurs de leur
flammes de la passion ils veulent substituer « cette ardeur être monte un appel désespéré. Peu s'en faut qu'ils n'y
dévorante qui,-Vient tout à coup embraser le cœur de cèdent par le hasard d'une promenade, d'une solitude,
l'amour des.sublimes vertus ». C'est exactement la subs- d'un afflux de souvenirs. Chaque jour peut ramener ces
titution que Sophie conseille, que Jean-Jacques accepte hasards et ces souvenirs. Le temps n'use rien chez eux.
et dont il célèbre à son tour les délices. Le paradoxe Sans le dire, sans se l'avouer à eux-mêmes, ils souffrent
78 NOUVELLE HÉLOÏSE CONTRAT SOCIAL — ÉMILE LA N O U V E L L E HÉLOÏSK 79

et désirent. Ils sont menacés sans cesse d'être coupables mis une vérité profonde, celle de son âme. Saint-Freux,
et misérables. Quand Julie va mourir elle comprend qu'il Julie, Claire n'aiment que ce qu'il a aimé. Il a donné au
est temps qu'elle meure ; elle s'avoue, elle avoue son roman le décor de ses souvenirs ; il a donné à ses héros le
inguérissable amour. Elle avoue en même temps que la train de vie qu'il avait mené parfois et qu'il rêvait de
tentative d'amitié amoureuse était absurde, que la mener toujours.
seconde partie du roman n'est qu'un paradoxe. Mais Le décor c'est le lac de Genève, les coteaux et les mon-
c'est le paradoxe même de la vie de Rousseau, énergique tagnes du pays de Clarens. Rousseau avait vécu près de
et noble dans ses desseins, timide et lâche parfois dans là, quand il donnait des leçons de musique à Lausanne.
sa conduite, attestant qu'il n ' y a pas de famille, pas de Il était allé visiter Vevey, Montreux, Clarens, Chillon à
cité, pas de bonheur sans un ordre réfléchi et confiant plusieurs reprises. Il avait vu le Valais deux fois, une fois
malgré tout dans l'ardeur des passions et l'impétuosité les rochers de Meillerie. C'était pour lui le plus beau lac
du cœur. du monde ; et le coin du lac qu'il préférait. C'est là qu'il
Les autres personnages ne sont guère que des fictions. rêvait de vivre en pasteur d'Arcadie, avec une maison-
11 peut y avoir dans la figure de Claire la rieuse quelques nette, un bateau, une vache, une femme aimée, un ami
souvenirs des demoiselles Graffenried et Galley ou de la sûr. C'est là sans aucun doute qu'il avait vu ou cru voir
piquante Zulietta ; il n'y en a pas qu'on puisse préciser. de braves gens à la mode de M. et M m e de Wolmar. Sans
M. de Wolmar n'est exactement ni même à peu près doute on n'y vivait pas l'idylle rustique dont il nous a
aucun de ceux qu'a connus Rousseau. Il est philosophe fait le tableau flatteur. Il y avait au pays de Clarens bien
comme Diderot, comme d'Holbach, comme Croismare, des misères et bien des vexations. O n était sujet des
comme Saint-Lambert. Mais il ne professe pas comme seigneurs de Berne et les seigneurs de Berne faisaient
eux la philosophie. Il garde soigneusement pour lui les sentir durement leur autorité. Il y avait beaucoup de
scepticismes ; les autres, au contraire, les affichaient. pauvres et l'on avait apporté de la ville des goûts de luxe
Wolmar est un « sage » à qui la raison donne, à défaut du et quelques vices. Pourtant nous avons la preuve qu'on
bonheur, toutes les indulgences et toutes les maîtrises de y menait ou pouvait mener très exactement, quand on
soi. Rousseau ne reconnaissait ni à Diderot, ni à d'Hol- était gentilhomme, la vie de M. et M m e de Wolmar.
bach cette sagesse-là. Croismare était bon, mais faible et Catherine de Severy et son mari sont châtelains. .Mais
crédule. Seul Saint-Lambert, le tranquille amant de ils n'en profitent pas pour tenir salon et prétendre au
Sophie, a peut-être prêté quelques traits à Wolmar. Il bel esprit. Ils visitent et dirigent leurs terres ; ils rangent
n'est pas professeur d'athéisme, il est mesuré, il est leurs placards, font leurs confitures, vivent en somme
raisonnable, il est froid. Il aime Sophie solidement mais de leurs terres et n'ont pas d'autre occupation que les
« sans folie ». Il a « une raison supérieure que la plus belle joies de famille et les soins domestiques. Ils sont vrai-
imagination n'a jamais égarée. » ment des gens simples et ils semblent des gens heureux.
Les personnages ne sont pas toujours ce qu'il y a de La Nouvelle Héloïse est réellement une idylle vaudoise.
X>lus vivant dans le roman. Nous sommes peut-être plus Mais elle est aussi bien une idylle savoisienne. Rous-
sensibles aujourd'hui au voyage du Valais, à la prome- seau n'avait pas laissé tout son cœur sur les rives du pays
nade sur le lac, à l'Elysée de Julie et aux vendanges de de Vaud. Il en avait donné une part au pays de sa « chère
Clarens qu'à la sagesse de Wolmar ou aux sermons de maman », à la Savoie de Chambéry, à ces coteaux des
Julie, voire à la gaieté de Claire. C'est que Rousseau y a Charmettes où il avait vécu, pensait-il, les seuls moments
δο NOUVELLE HÉLOÏSK — CONTRAT SOCIAL — EMILE
LA NOUVELLE HÉLOÏSK

heureux de sa destinée. Dans la métairie il avait mené, ardente et non pas l'œuvre calculée d'un homme de
en petit, l'existence de M. et M m c de Wolmar dans leur lettres. Il serait donc vain d'en chercher les sources pré-
château. Il avait cultivé son jardin, soigné ses pigeons ; cises hors de l'âme même de l'auteur. Rousseau pourtant
il avait partagé la vie des métayers, Jacques Chatclain avait beaucoup lu ; il lisait même avec application et
et Claudine Drogut. Les gens qu'il connaissait ou qu'il méthode. D'autre part il avait fini par concevoir son
avait pu y connaître y vivaient souvent comme les roman non comme un drame d'amour mais comme un bré-
châtelains de Wolmar ou comme M. et M m c de Severy. viaire de sagesse. F t il s'était proposé de mettre dans ce
Rien n'est plus cher à M. de Conzié, qui fut l'ami de bréviaire des conseils non pas seulement sur la passion,
Rousseau, que son « ermitage des Charmettes » ; il y vit le mariage et l'économie domestique e t rurale niais sur
de bon lait, de beaux fruits, de « bonnes châtaignes » et tous les problèmes qu'il jugeait essentiels. Ces pro-
de « beaucoup de tranquillité ». Le frère de M l l e de blèmes, des livres les avaiedt déjà discutés. Rousseau
Charlie, qui Vut l'élève de Rousseau, renonce, en 1754, avait lu ces livres. On s'aperçoit souvent qu'il s'en sou-
à vingt-sept ans, au vain appareil du luxe ; il vend ses vient.
cuivres, bronzes, argenteries, tableaux. Du produit de
Il avait étudié les philosophes à la mode qui traitaient
sa vente il tire les ressources nécessaires pour faire de son
de Dieu, de l'âme, de la liberté et de la morale, pour les
domaine une Salente toute semblable à celle que Julie
nier. Il s'était brouillé ou allait se brouiller avec eux
dirige au pays de Clareiis. D'ailleurs la plupart des nobles
justement parce qu'il croyait à la morale, à l'âme, à
savoyards vivaient, sur leurs terres et même en exploi-
Dieu, non pas à la façon des « dévots » mais à la sienne,
taient une partie. Les fermiers, quand les maîtres n'étaient
qu'il jugeait bonne. De si graves problèmes ne trouvaient
pas là, étaient très souvent des hommes cultivés, notaires
pas nécessairement place dans un roman d'amour ou de
ou avocats. L a vie rustique de la Nouvelle Mélo'i se n'est
renoncement. Rousseau pourtant tint à les y mettre.
donc pas une fiction de Rousseau. Elle a eu des modèles,
L'œuvre devint, dans sa conclusion, un effort pour récon-
moins parfaits assurément, soit en Suisse, soit en Savoie.
cilier les dévots fanatiques et les sceptiques insolents. Le
Ces souvenirs vécus ont d'ailleurs laissé des traces sage Wolmar et la pieuse Julie furent chargés de démon-
précises. Pas mal de noms et quelques faits sont des trer qu'on pouvait être intelligent et honnête en étant
noms vrais et des faits authentiques. Fanchon Regard athée, indulgent et bon tout en étant dévot. Au dernier
est Fanchon Fazy, belle-fille de la tante de Rousseau ; moment, dans la dernière rédaction, la conversion
son mari Claude Anet a le nom de l'intendant de annoncée de Wolmar démontra même que, s'il y avait
M , n e de Warens ; Gustin, jardinier de M m c de Wolmar, vertu des deux parts, la vérité était du côté de Julie.
est le souvenir d'un Güstin, jardinier de Groslay. Il y E t Rousseau le démontre précisément contre l'Esprit
avait réellement un mylord Hyde fort connu des Pari- "d'Helvétius qui venait de paraître et dont il cite et réfute
siens. Les noms de d'Hervart, Vullierens, Regard, Perret, à plusieurs reprises les doctrines.
etc., ont été portés par des familles du pays de Vaud. Si Rousseau commençait à détester les philosophes,
Rousseau a mêlé délibérément au roman les réalités il détestait depuis longtemps les gens du monde et la vie
précises de son passé. élégante de Paris. Il a chargé Saint-Preux de nous les
Ce sont bien ces souvenirs vécus qui sont la source peindie, avec quelques compliments et beaucoup de-
essentielle du roman. La Nouvelle Hcloïse est une confes- sévérités. Pour les juger il ne s'est pas fié qu'à lui-même.
sion et un rêve ; elle est l'expression d'une vie intérieure Il a lu avec application et mis en extraits les Lettres sur
ROUSSEAU 6
LA N O U V E L L E I I É L O Ï S K 69
83 NOUVELLE HÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL ÉMILE

les Anglais et les Français et sur les voyages qu'avait lasser ; il avait suivi les discussions qui condamnaient
publiées le bernois Murait, en 1725, et qui avaient eu un ou réhabilitaient le roman ; il a v a i t été le témoin du
vif succès. Murait est constamment d'accord avec Saint- succès de Clarisse ou de Pamela ; il n'ignorait, pas qu'on
Preux, qui ne cache pas d'ailleurs qu'il l'a lu ; il lui admirait Richardson parce qu'il enseignait à haïr le
fournit même, à l'occasion, ses formules. C'est Murait vice et à aimer la vertu. S'il a voulu faire de VHéloïse
aussi bien qui renseigne Rousseau sur les Anglais. Milord une leçon de morale, c'est assurément parce que ces
Edouard n'est pas exactement l'anglais de Murait, mais leçons étaient à la mode. Plus précisément si les sermons
il en a bien des traits : la violence des passions, le mépris de Julie et de Saint-Preux sont si copieux, si pathétiques,
de l'opinion et « un petit reste de férocité ». parfois si ennuyeux c'est parce que les sermons de
Il y a même, dans VHéloïse, des dissertations qui n'y Richardson étaient abondants et déclamatoires et qu'ils
servent à peu près de rien sinon à reprendre des discus- n'avaient pas ennuyé les contemporains. L a morale de
sions à la mode où Rousseau voulait dire son mot. Il y a Richardson est faite souvent d'invectives, de « trans-
deux dissertations sur la mort volontaire et le droit au ports », d'adorations. Elle avait réussi. Elle persuada donc
suicide. Dix auteurs avaient remué le problème depuis Jean-Jacques de se laisser aller à son goût pour les « élans
le début du siècle. Rousseau en avait lu quelques-uns, et du cœur » et les « longueurs » de la sensibilité. Mais c'est
il se souvient très certainement des Mélanges philoso- à peu près tout ce qu'il doit à Richardson. II. est très
phiques de Formey. Plus certainement encore il s'est possible qu'il n'aurait pas eu l'idée de Claire la « folâtre »,
souvenu et il a voulu qu'on se souvienne du voyage de si l'amie de Clarisse, miss Howe, n ' a v a i t pas été d'humeur
l'amiral anglais Anson autour du monde. Saint-Preux badine. Il n'est pas impossible que les longs discours de
l'accompagne comme ingénieur, et le récit qu'il fait de Julie avant de mourir soient un souvenir des intermi-
son voyage n'est que le résumé, plus ou moins arrangé, du nables méditations de Clarisse quand elle se sent perdue.
récit publié par l'un des compagnons de l'amiral Anson. Il y a dans Clarisse des rêvés annonciateurs et une dis-
Enfin la Nouvelle Héloïse examine méthodiquement un cussion sur le duel, comme il y a dans VHéloïse le rêve de
problème qui n'avait rien à voir avec les amours de Julie Saint-Preux et la discussion de Julie. Mais il y avait,
ou même avec l'amitié de Milord Edouard, celui du duel. en France même, bien des considérations sur « l'oniro-
C'est également un problème d'actualité, souvent repris mancie » et nous avons vu qu'on y discutait depuis long-
depuis le χ ν π β siècle, et la discussion de Rousseau prend temps sur le duel,. beaucoup plus qu'en Angleterre.
place dans toute une succession de traités et de disserta-
tions. L'opposition Julie-Claire et Clarisse-miss Howe mise
Ce sont là toutes les dettes précises que Rousseau doit à part, Rousseau ne doit rien de précis à Richardson
à ses lectures, du moins à des souvenirs conscients de ses que le goût du sermon ou plutôt le ton de ces sermons
lectures. C'est dire qu'il ne doit à peu près rien aux roman- ou même la conviction que des sermons* pathétiques
ciers mêmes qu'il avait lus. Il a subi, sans aucun doute, pouvaient plaire.
des influences romanesques. Il n'a pas ignoré les polé- Il n'y a donc pas de sources précises de la Nouvelle
miques et les enthousiasmes de ses contemporains. Il .Héloïse sinon pour des détails. Mais il n'y a pas que les
avait lu Marivaux, l'abbé Prévost-, Richardson et d'autres. livres qui inspirent un auteur. Il puise souvent à d'autres
Il savait qu'on se lassait du roman héroïque et du sources, moins faciles à déterminer et dont l'influence
roman d'intrigue ou que certains commençaient à s'en peut être cependant plus profonde : ce qu'il entend et
ce qu'il voit, les goûts et les modes des contemporains.
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84 4 NOUVELLE IIÉOLÏSE CONTRAT SOCIAL EMILE

Un livre n'est qu'un livre ; on le ferme et, souvent, il et du bonheur, c'est de fuir les salons e t même les villes ;
n'est plus. Mais les goûts et les modes s'imposent ; ils c'est de revenir à la vie rustique. On a fait ce procès de la
nous assiègent. Plus que tout autre Rousseau était sen- vie mondaine et cet éloge du bonheur des campagnes
sible à ces obsessions. E t son roman est né pour une bien avant Saint-Preux. Un vaste mouvement d'opinion
part de ses sympathies et de ses révoltes. tente, à partir de 1750, de restituer à la France sa pros-
Il n'aurait jamais été écrit s'il n'avait pas fui la vie périté en ramenant les riches vers leurs domaines, en
mondaine, s'il n'avait pas cherché à l'Ermitage la soli- sauvant les paysans de la routine et de la misère. On
tude, la rêverie. L'Htloïse sera donc, dans son dernier suit avec attention les expériences des « agriculteurs »,
dessein, une leçon de vie rustique, le procès de ceux qui de Duhamel du Monceau et de Tilly. En 1754 et 1755,
vivent pour les mensonges et les corruptions des salons, Louis X V , au petit Trianon, daigne s'y intéresser. En
la consolation des sages qui n'ont pas quitté leur maison deux années, 1760 et 1761, il paraît une cinquantaine
des champs ou qui y sont retournés. Saint-Preux qui est de traités et mémoires d'agriculture. ED-T757, le marquis
campagnard, Suisse, qui donc n'est pas corrompu, est de Mirabeau publie cet Ami des hommes qui leur témoigne
chargé de visiter Paris, du moins les mondains de Paris son amitié en démontrant qu'il ne saurait y avoir de
et de les juger. Rousseau pouvait assurément le faire à richesse et de bonheur qu'en renonçant aux joies crimi-
lui tout seul. Mais il se trouve que l'on commence très nelles du luxe et en revenant à la vie des gentilshommes
clairement à détester le monde, vers 1750, et à dénoncer campagnards. Au début de 1760, en quelques mois,
la sottise de ses usages, la perversité de ses élégances. Par dix sociétés d'agriculture se fondent. E t l'on crée le mot
douzaines, les auteurs dramatiques, les romanciers, les d' « agriculteur ».
libellistes, les journalistes se moquent du « bel esprit », Avec la campagne, on commence même, comme Julie
« du persiflage», des « petits-maîtres ». Ces rois des salons et Saint-Preux, à aimer la nature. On ignore la Suisse
sont tenus pour des pitres : « les petits-maîtres peuvent et la montagne ; et c'est la Nouvelle Héloise qui les révé-
être utiles comme ces esclaves de Sparte qu'on enivrait lera. Mais on goûte déjà le plaisir et parfois l'émotion de
pour inspirer aux enfants l'horreur de. l'ivrognerie ». suivre un sentier rustique, de regarder fleurir le prin-
D'ailleurs ce ne sont pas seulement des « frivolités », ce temps ou le soir descendre. Les maisons de campagne
sont eux qui ont corrompu la France. Us ont mis à la sont nombreuses. Sans doute on en a toujours eu, pour
mode la débauche et l'adultère. Us ont dénoncé l'amour le seul plaisir du repos et du bien-être. Mais elles se multi-
conjugal comme un préjugé et un ridicule. Us ont décide plient rapidement à partir de 1750. On voit, de même,
qu'il était du bon ton qu'un mari et une femme n'eussent croître d'année en année le goût de la promenade non plus
rien de commun, que le soin d'avoir quelques héritiers du aux Boulevards ou au Cours-la-Reine, mais à Sèvres,
nom. Ce bon ton-là commence, vers 1740, à soulever des Meudon, Montmorency. Nous savons que ces campagnards
railleries, puis des colères. Des défenseurs s'arment et ces promeneurs vont parfois chercher dans les bois et
avant Rousseau, pour venger la morale et la famille (1). sur le bord des ruisseaux non pas seulement du grand
air et de la distraction mais des clairs da lune, des « médi-
On ne saurait d'ailleurs se guérir tant qu'on respire tations solitaires », des « mélancolies », des consolations
l'atmosphère du monde. L a sagesse, le secret de la vertu pour un cœur blessé. Ce romantisme se marque dans la
transformation commençante de l'art des jardins ; Julie
(1) Par exemple l'abbé Coyer, d Argens, Toussaint, Duclos, Poul- fait le procès des jardins à la française, bien alignés, bien
lain de Sainte-Foix, etc.
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86 NOUVELLE HÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL ÉMILE

detot, de sa querelle avec M m c d'Epinay et les philo-


peignés, bien tondus. Elle crée, près du château de
sophes.
Wolmar, son « Elysée », où il semble que tout ait poussé
Quoi qu'il en soit, en septembre 1758, Rousseau
« comme il plaît à Dieu ». Mais ce n'est pas là une inven-
annonce au libraire d'Amsterdam, Rey, qu'il avait vu
tion de Julie, sinon dans les détails. Avant 1750, il y
quelques mois auparavant, que le roman, en six parties,
avait eu des Français pour se lasser de la géométrie des
est entièrement achevé. On débat les conditions de la
jardins de Le Nôtre. Vers 1750, on découvre en même
publication. Jean-Jacques recevra quatre-vingt-dix louis
temps les jardins chinois que décrit un missionaire et
neufs, environ 2.000 livres. L'impression commence en
les jardins anglais, créés par Kent et Brown, et que
avril 1759. Elle se poursuit jusque vers la fin de 1760.
révèlent des traités et des discussions. Dès lors on com-
Le prospectus fut lancé par R e y à la fin de l'année.
mence à s'engouer du « caprice », de la « fantaisie », de la
Restait une question grave pour Rey et pour Rousseau.
« simple nature » ; on prend α l'horreur de la" ligne droite ».
L'ouvrage était imprimé en Hollande, sans autorisation
Jardiniers, essayistes, poètes mêmes célèbrent les paysages
du gouvernement français qui pouvait en interdire
où les hommes « n'ont osé déranger les lois de la
l'entrée. Surtout, il paraissait sans privilège. N'importe
nature ».
quel imprimeur français pouvait, s'il réussissait, le contre-
L'Elysée de Julie n'a rien appris d'essentiel aux con- faire, vendre sa contre-façon à meilleur compte que
.temporains. l'édition de Rey et arrêter ainsi la vente de cette édition.
Il fallait trouver des arrangements. Après de longues
négociations entre Rey, Rousseau et le directeur de la
Nous avons dit quelles forces intérieures, successives librairie, Malesherbes, il fut décidé qu'on canaliserait la
et changeantes, avaient poussé Rousseau à ébaucher puis contrefaçon. Un libraire de Paris, Robin, reçut le droit
à achever son roman. Il reste à préciser quelques dates et exclusif d'imprimer en France le roman. Il dut d'ailleurs
à rappeler les circonstances de la publication. L a compo- l'imprimer avec des suppressions et quelques retouches.
sition de l'œuvre fut rapide. Ce n'est d'abord qu'un rêve Saint-Preux et Julie tenaient à l'occasion des propos qui
qui se matérialise dans la rédaction de quelques lettres pouvaient offenser les puissances civiles et religieuses ;
« sans suite et sans liaison », depuis juin 1756 jusqu'à on fit disparaître les passages dangereux. L'édition de
l'automne. A la mauvaise saison, Jean-Jacques se jette Robin épuisée, on réimprima d'ailleurs à peu près libre-
dans son roman « à plein collier ». Vers la fin de 1756, ment le texte authentique.
les deux premières parties sont achevées. Puis la compo-
L'édition fut mise en vente à Paris au début de février
sition et la rédaction se hâtent. Vers la fin de 1757, il
1761. Elle ne comportait ni la deuxième Préface, ni les
semble bien que l'ouvrage entier soit achevé ; il l'est
estampes avec la Description des estampes. La nouvelle
dans tous les cas vers le milieu de l'année 1758. 11 y a
Préface parut chez Duchesne, le 16 février 1761 et le
des contradictions entre les textes des Confessions, de la
Recueil d'estampes avec la description en mars.
Correspondance et les témoignages des amis de Rousseau.
Cette première édition est fort incorrecte. Rousseau
Il est même possible que Jean-Jacques ait songé à arrêter
fit paraître des errata. Puis, à la demande de Rey, il revit
le roman après la quatrième partie, après la promenade
le texte d'une édition que Rey publie, à Amsterdam, au
sur le lac, à publier un roman d'amour et non pas de
début de 1763. 11 avait fait un certain nombre de correc-
sagesse domestique et religieuse. Incertitudes, remous
tions de style, corrigé, ajouté, retranché quelques détails
qui sont les remous même de son roman avec M m e d'Hou-
88 N O U V E L L E HÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL ÉMILE LA N O U V E L L E IIÉLOÏSK 69

et surtout supprimé la moitié des notes de l'édition de hypocrisie dans des Lettres sur la Nouvelle: Héloïse ou
1761. Aloïsia de M. Jean-Jacques Rousseau qu'il fit signer par
Nous possédons des manuscrits abondants de la le marquis de Ximenez. Ch. Borde y mit plus de fran-
Nouvelle Iléloïse. Les variantes et corrections de ces chise et plus d'esprit dans sa Prédiction tirée d'un vieux
manuscrits sont très nombreuses. Mais, sauf de rares manuscrit que publia le Journal encyclopédique. Collé,
exceptions, elles n'intéressent que le travail du style. M m e du Defïand, Palissot, Sabatier de Castres, Mayeul-
Chaudon, etc... s'accordèrent à peu près avec eux. C'était
* « faux, grossier et plat » ; c'était du « rabâchage » et de
* *
« l'éloquence verbiageuse ». Bref « un peu de bon dissous
Le succès de la Nouvelle Héloïse fut immédiat et pro- dans une grande quantité de mauvais ».
digieux. Dès la mise en vente on se dispute les volumes ; Quelques gens de lettres furent pourtant plus judicieux.
on passe les nuits blanches à les lire ; les loueurs de Us résistèrent au prestige, mais ils le comprirent et ten-
livres ne les cèdent qu'à prix d'or. Dans les plus lointaines tèrent de faire un partage équitable entre les « erreurs » et
provinces, à Vrès, à Hennebont on se lamente de n'en le « génie ». Comme Voltaire et les critiques déchaînés ils
avoir reçu que de mauvaises contrefaçons. Le triomphe dénoncèrent, non sans raison, la confusion du plan, l'in-
est durable. De 1761 à 1800 il paraît environ soixante- certitude des desseins, les « homélies philosophiques », les
dix éditions, dont une trentaine dans les œuvres et une « digressions froides », les « bavardes métaphysiciennes » ;
quarantaine isolées. C'est à beaucoup près, si l'on en ils s'irritèrent surtout contre le paradoxe qui célèbre la
excepte Voltaire, le plus grand succès de librairie du conversion, le renoncement, la vertu de Julie et ramène
siècle. Seul Candide pourrait fournir des chiffres équi- à son foyer celui qui peut la rejeter inccssamment dans
valents. la faute. C'est « déraisonnable », et c'est même « une
Ce fut un succès spontané, où le grand public triompha effronterie ». Mais tout cela n'empêche pas le « feu » et le
des gens de métier. Les gens de lettres ont dit, abondam- « charme », les beautés « qui éclatent comme l'éclair », la
ment, ce qu'ils pensaient de l'œuvre. Us en pensèrent force, la chaleur, « l'effervescence de l'amour », bref
beaucoup de mal et ils prodiguèrent à Rousseau les sar- le génie. Avec des réticences, des résistances, en reprenant
casmes et les insultes. Jean-Jacques avait dit ce qu'il souvent d'une main ce qu'ils avaient donné de l'autre,
pensait d'eux, ou du moins de leur métier. Il s'était le Journal encyclopédique, Fréron, la Harpe;, Morellet
directement brouillé avec les plus notoires, avec Voltaire, puis M m e Necker, M m e de Staël furent sensibles à ce
Diderot, Grimm et par conséquent avec leurs amis. On génie. Il y eut même, parmi les gens de lettres, quelques
chercha l'occasion de se venger ; on la trouva d'ailleurs enthousiastes qui refusèrent de laisser refroidir leur
avec sincérité. Les beautés de la Nouvelle Héloïse n'étaient admiration par les « glaces du bel esprit », l'abbé de la
pas des beautés « philosophiques » ; elles étaient faites Porte, par exemple, le Mercure de France, les Affiches de
pour plaire à ceux qui ne voyaient pas dans l'Encyclo- Province, même le Journal des Savants. Il importe peu
pédie le dernier mot de la sagesse humaine. Même s'ils de discuter et de raisonner ; il faut se laisser aller : « vincel
n'avaient pas été aveuglés par le ressentiment les philo- amor ».
sophes étaient donc préparés à n'y rien comprendre. Us Mais peu importaient les diatribes des philosophes, la
démontrèrent donc qu'ils n'y comprenaient rien parce modération ou la ferveur de quelques-uns. Tout île suite
que c'était absurde, Voltaire le fit avec une fielleuse l'enthousiasme spontané des lecteurs avait grossi comme
84 4 NOUVELLE IIÉOLÏSE CONTRAT SOCIAL EMILE LA N O U V E L L E HÉLOÏSE 91

un torrent qui emportait toutes les barrières de la critique. Il n'en a pourtant pas fait des romantiques à la manière
Il se trouve que nous avons de cet enthousiasme d'autres de René ou de Lélia. Nous pouvons discuter aujourd'hui
preuves que le témoignage irrécusable mais muet de la la morale de l'Héloïse et la trouver aventureuse ou stupide.
quarantaine d'éditions séparées avant 1789. C'est la cor- Les lecteurs de Rousseau l'ont, presque tous, jugée
respondance ou les mémoires de quelques contemporains ; pathétique et décisive. C'est qu'avant de le lire ils
ce sont surtout les lettres que Rousseau recevait par n'avaient pas de morale.- L a morale philosophique n'en
centaines, qu'il conservait et qui sont déposées à la bibli- n'était pas une pour eux ; elle n'était pas, du moins, à leur
tlièque de Neuchâtcl. Elles attestent d'abord avec quelle mesure. Us n'avaient plus de religion ou il ne leur restait
ferveur on a lu les « lettres de deux amants ». On a « le qu'une religion machinale, sans force, pour les conduire
cœur serré pendant plus de huit jours ». On ferme sa dès qu'il s'agissait de résister et de vaincre. A travers les
porte à clef pour sentir « son âme s'émouvoir, son cœur périls et les misères de la vie, ils n'avaient donc plus de
palpiter, son esprit tomber dans une douce rêverie ». guide. Le roman de Rousseau leur en apportait un, dan-
Celui-ci a été trois jours sans oser lire le récit de la mort gereux si l'on veut, ou même aveugle, mais qui avait le
de Julie ; cet autres, qui est le général baron Thiébault mérite d'être là. Us ont donc cru trouver dans la Nouvelle
passe les nuits après les jours à lire ce « formidable Héloïse, avec les délices du sentiment, les « délices de la
ouvrage » ; « d'émotions en émotions, de bouleversements vertu » ; avec les ivresses de la passion, ils ont découvert
en bouleversements, j'arrivai à la dernière lettre de aussi bien « l'enthousiasme du devoir », la « flamme divine,
Saint-Preux, ne pleurant plus mais criant, hurlant le principe de tout héroïsme ». Us ne se sont pas laissés
comme une bête ». séduire, ils affirment du moins qu'ils ne se sont pas laissés
C'est bien en effet pour le plaisir de l'émotion et du séduire-par Julie, par Saint-Preux enivrés d'un amour
bouleversement que ceux qui n'étaient pas gens de lettres malgré tout coupable ; ils les ont compris, ils les ont
ont lu la Nouvelle Héloïse. Us y ont cherché les « délices plaints, mais ils les ont condamnés. Us ont applaudi à
du sentiment », cette communion frémissante des âmes leur expiation. Us ne les ont vraiment aimés que dans
qui était, selon Rousseau, le bonheur et que ni la « géo- l'exercice sublime de leur renoncement, dans la vie
métrie », ni la « philosophie » n'avaient pu donner à une chaste, bienfaisante, pieuse du château de Wolmar.
génération qui les appelait. Seul, parmi les philosophes, C'était déjà l'avis imprimé de quelques gens de lettres.
d'Alembert a senti quelle ivresse délicieuse et cruelle « L a vertu, disait un Esprit, Maximes et Principes de Jean-
grisait les lecteurs de Rousseau. Il aimait, malgré sa Jacques Rousseau, y est peinte avec tous ses traits les
philosophie, M l l e de Lespinasse, d'un amour invincible, plus touchants et les plus propres à se soumettre les
torturé, sans espoir. Il a dit que, pour bien lire l'Héloïse, âme honnêtes ». L'Académie des Jeux floraux met au
il fallait être « pénétré d'une passion profonde », ou du concours un Eloge de Jean-Jacques Rousseau. Elle
« désir de cette passion ». C'est bien ainsi que l'ont compris couronne Barrère de Vieuzac et Chaz dont la conclusion
les correspondants de Rousseau, Seguier de Saint-Brisson, sur YHéloïse est qu'elle porte « insensiblement à l'amour
Cahagne, Loiseau de Mauléon, ou même des inconnus et de l'ordre et du bien ». Us étaient d'accord avec des calvi-
des anonymes, le Cointe, de la Sarraz, etc. Le roman nistes, amis il est vrai de Rousseau, Usteri, Moultou, le
ranime en eux le « feu des passions » ; ils lui doivent « une pasteur Roustan. Les femmes, bien entendu, se grisèrent
manière toute nouvelle de considérer les choses ». Rous- de cette morale du cœur et de cette vertu pathétique,
seau a mis en eux « un sang nouveau », même lorsqu'elles étaient d'honnêtes mères de famille et
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de sages bourgeoises, lorsqu'elles s'appelaient Mme Mus- de Julie épouse peut adoucir son amertume et rectifier
sard de Valmalette, M m e Cramer, M m c Deleyre. Manon son cœur : « A h ! si vos ennemis pouvaient connaître
Phlipon a lu le romcn ; elle l'a relu mariée, quand elle l'effet qu'elle produit dans les cœurs honnêtes et l'analogie
était M m c Roland. Elle n'a pas changé d'avis : c'est un qu'elle a avec ce qui se passe en moi, ils cesseraient de
roman qui est une leçon de vertu. E t c'est même l'avis vous en nier la vraisemblance et l'utilité ».
de M m e de Staël : « Il faut lire VHéloïse quand on est Le roman a donc été, incontestablement, utile. Il n'a
marié... on se sent plus animé d'amour pour la vertu... sans doute pas restitué à certaines âmes françaises le
son ouvrage est pour les femmes ». sens de la meilleure vertu et la seule conception du devoir
Il y a des témoignages plus décisifs, qui ne viennent qui soit sûre, la volonté du devoir. Dans la morale de
pas des gens de lettres, des amis ou des femmes. Des Rousseau, à laquelle il a conquis tant de ses contempo-
inconnus dont on ne sait rien, sinon leur nom, ont dit à rains, on peut croire qu'il y a vraiment trop d'ivresses
Rousseau, avec des accents qui semblent souvent sin- et de « délices ». On aime un peu trop son devoir et sa
cères, ce qu'ils lui devaient, quelles forets ils avaient tâche comme son amant ou sa maîtresse ; et cet état
puisées dans sa lecture, quelle révélation même ils y d'exaltation n'est pas de ceux qu'on soutient toute une
avaient trouvée. Deux amis se retirent « avec plus de vie. Mais c'était peut-être la « flamme » nécessaire pour
satisfaction dans le sein de leur famille ». Lecointe, capi- éclairer, pénétrer, animer une génération qui avait moins
taine de cavalerie, découvre qu'il aime d'amour tendre sa besoin d'intelligence ou même de volonté que de sug-
femme et ses quatre enfants. On peut douter de la vérité gestions ou, plus obscurément et plus sûrement, d'élan
des aventures malséantes que content un la Neuville ou pour croire et pour vouloir.
un la Chapelle. Mais d'autres se confessent avec une
évidente candeur. L'âme de Loiseau de Mauléon a son
secret, et sa vie son mystère. Il aime une Julie, dans le Cette influence de la Nouvelle Héloïse se marque d'ail-
trouble et le silence de son cœur. Cette Julie, peut-être, leurs aussi nettement chez les romanciers qui ont imité
ne l'aime pas. Qu'importe ! Elle ira sans entendre le mur- Rousseau. Us sont nombreux et ils sont ardents. Il semble
mure d'amour élevé sur ses pas. Loiseau ignorera toujours bien qu'ils poursuivent autre chose que le succès ; ils sont
s'il est aimé : « et qu'ai-je besoin de le savoir ? » Séguier vraiment, pour la plupart, des disciples et des apôtres.
de Saint-Brisson nourrit la même passion silencieuse. Il Ce n'est pas qu'ils n'aient que Rousseau pour maître.
a voulu quitter son métier d'officier, qu'il jugeait inutile Il y avait, avant la Nouvelle Héloïse, d'autres professeurs
et médiocre. Il l'a gardé, pour ne pas affliger les siens, de morale et même d'une certaine sensibilité ; on n'ou-
parce que Rousseau le lui a conseillé et parce que le joug bliait pas Richardson, Pamela ou surtout Clarisse. Pres-
lui a été imposé par « les mains si douces » d'une très jolie que tous les disciples de Rouseau s'en souviennent, les
marquise rencontrée sur les bords du lac de Genève. citent, les imitent. Imbert, dans ses Egarements de l'amour,
Seulement, il a lu la Nouvelle Héloïse. Il a dû s'avouer que Dorât dans les Sacrifices de l'amour ne cachent pas qu'ils
son cœur était gagné par le vertige qui perdit Saint- suivent les chemins de VHéloïse ; mais c'est pour célébrer
Preux. Mais la marquise est mariée ; elle est honnête. ouvertement « l'enthousiasme » et même la « mélancolie »
Elle chasserait Séguier si elle connaissait le feu coupable des écrivains anglais et de Richardson. C'est à qui
qui le consume. Il rêve donc d'amours muettes et plato- d'ailleu rs mettra sur son roman une étiquette anglaise ;
niques. Hélas ! Platon n'est qu'un leurre ; et seule la vie « On ne voi t, dit un anonyme en 1771, qu'imité de l'anglais,
95 NOUVELLE HÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL ÉMILE LA N O U V E L L E IIÉLOÏSK 69

pris de l'anglais, traduit de l'anglais, histoire anglaise, dévore, absorbe la raison, éveille l'âme, l'enivre de jouis-
anecdote anglaise ». Il en paraît en effet une vingtaine, sances... »
en vingt ans, de 1761 à 1780, sans compter une quaran- Pourtant ce feu dévorateur, cette ivresse de jouissances
taine de traductions authentiques. Il est donc souvent 11e seront ni coupables, ni même aveugles. Les transports
assez difficile de faire la part exacte de Rousseau, de de nos héros seront des transports de vertu aussi bien que
Richardson ou même d'Young et d'Ossian. Mais la part d'amour. Comme les correspondants de Rousseau, les
de Rousseau est évidente, souvent avouée d'ailleurs. On romanciers ses disciples avoués ou inavoués n'ont pas
va jusqu'à calquer son titre. On publie des Lettres de deux ccssé d'écouter la « voix de leur conscience ». Us distin-
amants, habitants de Lyon, publiées par M. Léonard ; le guent presque tous entre les vertus vraies et les « vertus
Nouvel Abeilard ou Lettres de deux amants qui ne se sont de préjugé » et la distinction est, si l'on veut, hasardeuse.
jamais vus ; Sophie ou Lettres de deux amies recueillies et Mais ils s'efforcent, comme la M m e de Sénanges de Dorât,
publiées par un citoyen de Genève, etc. d'allier « tous les transports de la passion à toute la
On emprunte d'abord à Rousseau des passions, non pas dignité de la vertu ». Us puisent d'ailleurs, la passion et la
les passions abstraites des romanciers classiques, mais de vertu dans les mêmes transports : « Nous bûmes à longs
« belles et bonnes » passions, c'est-à-dire des tempêtes traits le philtre de l'amour ; mais nos cœurs ne furent
du cœur et des frénésies. A travers le roman elles bouil- élcctrisés par le sentiment que pour être agrandis par la
lonnent et débordent. Ce ne sont plus des lettres que l'on vertu... Combien de voluptés on se dérobe en renonçant
écrit, « ce sont des hymnes » ; à moins que ce soient des à la vertu ». Car, c'est le cœur, c'est la passion qui inspire
clameurs et des imprécations. « Ο Dieu ! dit un héros de les grandes choses. « On s'élève contre les passions, dit
Dorât ! avec quelle âme m'as-tu fait naître... Mon amour un héros de Baculard... cependant, il arrive quelquefois
m'épouvante, et je serais désespéré d'en guérir. » Je que ces mêmes passions excitent un enthousiasme, une
mourais, dit le Milfort d'Imbert, « je mourais de volupté ». grandeur d'âme qui, d'un nain, font u n géant ». C'est le
Et la Thérèse de Faldoni ignore comme eux la mesure thème de dix âmes sensibles : « L'esprit rampe quand le
et la prudence : « Non, Faldoni, on n'aime pas comme sentiment piane — Religion ! devoirs .sacrés ! vertus
moi ; on ne sent pas les tourments qui me saisissent quand qui rentrez toutes dans la sensibilité ». Car Dieu est le
je passe une heure sans vous voir : non, je ne crois pas « Dieu même de la sensibilité ». E t Rousseau est son
qu'on puisse vous désirer avec plus d'ardeur, vous attendre annonciateur. « Ο mon maître, implore un héros de Leroy
avec plus d'impatience, vous revoir avec plus de trans- de Lozëmbrune en s'adressant à Rousseau, ne crois pas
ports ! » Encore Dorât, Imbert, Léonard ont-ils quelque que je veuille insulter tes mânes ; puissè-je jeter une
talent et par conséquent quelque goût et, par là, quelque fleur sur t a tombe ! Hélas ! je l'arrose de mes larmes.
discrétion. D'autres se livrent, sans résister, au « torrent » ; Tes écrits ont éclairé ma raison, et c'est le moindre de ses
« Oh ! sensibilité source de nos plaisirs et de nos peines, bienfaits ; ils m'ont appris à connaître et à chérir la
toi qui les augmentes et les affaiblis également ! mes jours vertu... Combien de victimes malheureuses, de filles
sans toi se seraient écoulés, peut-ctre, avec plus de tran- tendres et cruellement déshonorées pleurent et se con-
quillité ; mais jamais ce calme ne me fera désirer de le solent avec ta Julie ; c'est cette fille sage après sa faute,
perdre. C'est avec toi que je veux vivre, heureux ou mal- la femme respectable, la mère vertueuse qui les sou-
heureux ». Il faut même que ce soit « un sentiment tient ».
magique, impérieux, désordonné qui pénètre, brûle,
LA NOUVELLE HÉLOÏSE
96 NOUVELLE HÉLOÏSE CONTRAT SOCIAL EMILE 97

Car le roman, malgré sa fin cruelle et incertaine, a été tique sans le savoir et sans que les contemporains s'en
soient doutés.
pour les contemporains une consolation et un soutien.
On peut assurément voir dans Saint-Preux un héros
romantique, victime du « fatal présent du ciel », voué On peut déterminer assez exactement l'influence de la
par une destinée cruelle à nourrir de grands desseins, des Nouvelle Héloïse non seulement sur les lecteurs et sur
ardeurs généreuses et à sombrer dans les catastrophes. certains romanciers qui sont les disciples évidents de
Mais ce n'était, pour Rousseau, que l'histoire de Rousseau mais sur l'ensemble de la littérature roma-
Saint-Preux, un hasard, un accident. Il n'en faisait nesque à la fin du x v m c siècle. Les théoriciens du roman
pas le symbole de toutes les grandes âmes, de tous continuent les discussions commencées avant 1761 et
les héros. Il gémissait sur ses malheurs ; il n'y voyait dont la Nouvelle Héloïse ne les détournait pas. Ils démon-
pas l'image de la destinée humaine. Il était lui-même trent qu'on a le droit d'écrire des romans à condition
malheureux, persécuté, fou, il n'était pas pessimiste. Ht d'y donner des leçons de vertu, d'y mettre la morale en
les lecteurs de la Nouvelle Héloïse ne l'étaient pas plus exemples. Us s'accordent généralement à unir la vertu
que lui. Us ont cru aux bienfaits de la sensibilité, à la et la sensibilité, à mettre dans le « cœur » la source pro-
puissance féconde des passions et non pas à leur défaite fonde de l'honnêteté, du sacrifice, de la grandeur d'âme !
certaine, dans la lutte pour la vie, contre les préjugés C'est d'ailleurs sur Richardson et sur les Anglais qu'ils
sociaux. s'appuient tout autant que sur Rousseau.
Assurément, le mal du siècle apparaît vers 1760. 11 y Dans la pratique un certain nombre de romanciers
a des héros sombres et désespérés. Les poètes, les drama- s'accordent avec les théoriciens. Mais non pas, à beau-
turges, les romanciers se complaisent à évoquer les plus coup près, tous les romanciers. Une étude précise d'un
tragiques destins, les plus atroces coups du sort et ces millier de romans édités 011 réédités de 1761 à 1780
horreurs qui font douter de Dieu. Le « genre sombre » témoigne que les transformations littéraires, comme celles
se crée et prospère. Il constitue, avant même le Révolu- des mœurs, sont lentes ; que les résistances du passé, de
tion, tout un magasin de têtes de mort, spectres, ruines, tous les passés, sont profondes. A distance, il semblerait
férocités où le mélodrame romantique n'aura qu'à que le triomphe de la Nouvelle Héloïse eût dû rejeter
puiser. Mais. cc genre sombre n'est pas l'invention de dans l'ombre tout ce qui n'était que romanesque, bel
Rousseau. Il emplissait déjà toute une part des romans esprit ou même philosophie. Or, nous avons dit qu'on
de Prévost, Cléveland ou le doyen de Killerine et de la avait continué à lire Candide, tout autant que l'Héloïse.
Clarisse de Richardson. C'est avant la Nouvelle Iléloïse Il y a mieux. Sur ce millier de romans il n'y en a pas plus
que Feutry écrit le Temple de la mort. La vogue prodi- de cinquante où l'influence profonde de Rousseau s'im-
gieuse des Nuits « sépulcrales » d'Young commence vers pose ; il n'y en a pas plus de vingt où l'on suive à la fois
1760, et celle des cantilènes mélancoliques ou désespérées Richardson et Rousseau. Sans doute, ils ont souvent pour
d'Ossian vers 1762. C'est Baculard qui se vante d'avoir auteurs les meilleurs des romanciers contemporains ou
créé le drame sombre et il ne donne pas Rousseau pour les moins mauvais, ou les plus appréciés : Dorât, ïmbert,
son maître. Le premier des romans noirs est le Château Léonard, Baculard d'Arnaud. Mais même si l'on songe à
d'Otrante de Walpole, en 1767. E t le premier des roman- la qualité relative comme au nombre il semble que
tiques ce n'est pas Saint-Preux, c'est Werther qu'on Rousseau n'ait pas abattu grand'chose. Il a seulement
connaît vers 1776. Du moins Saint-Preux a été roman- dressé puissance contre puissance. Notamment la puis-

ROUSSIÎAt 7
98 NOUVELLE HÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL ÉMILE LA N O U V E L L E IIÉLOÏSK 69

sance du conte est restée intacte. Ces contes sont très philosophie de l'analyse ou philosophie du cœur. E t c'est
divers. On écrit beaucoup moins de contes de fées, moins à peu près l'image de tout le siècle finissant.
de contes facétieux ou galants. Mais on écrit beaucoup
plus de contes philosophiques ; on invente les contes La Nouvelle Héloïse, nous l'avons dit, n'a créé ni le
moraux où s'unissent agréablement les gentillesses de la goût de la nature, ni celui des jardins anglais. Il y a,
fantaisie et le langage du sentiment. Si bien qu'on ren- avant elle, dés campagnards, des promeneurs, des romans
contre à peu près autant de contes après la Nouvelle qui cherchent, dans les bois et les vallons, des plaisirs et
Héloïse qu'avant elle. Le goût persiste aussi bien de ces même des plaisirs du sentiment. La théorie du jardin
romans ou nouvelles qui se proposent moins d'émouvoir anglais est banale avant 1761, et la pratique commence.
les cœurs que de les peindre, qui ne cherchent pas à Mais, c'est le roman de Rousseau qui, a très certaine-
traduire les passions mais à les analyser. Le roman ment et très précisément créé le goût de la montagne.
d'analyse morale, selon la tradition de M m e de Lafayette Avant lui on ignore la montagne, ou, quand on doit la
et de Marivaux, continue à prospérer ; il y en a tout traverser on n'éprouve que « le désespoir d'y être ». Seul
autant après la Nouvelles Héloïse qu'avant elle ; et le un poème de Hallcr, les Alpes, traduit et goûté en France,
passage se fait sans à-coups de Marivaux à Duclos et de commençait à en chanter les beautés. Mais ces beautés
Duclos à Choderlos de Laclos. emplissent l'œuvre qui a conquis tous les cœurs : monts
Par contre Rousseau, aidé de Richardson et d'ailleurs escarpés du Valais, solitudes farouches de Meillerie, le lac
du conte voltairien ou du conte moral, a porté un coup et son cadre grandiose. En aimant Julie et Saint-Preux
sensible au roman d'aventures, à ceux où l'intrigue tourne on se prit à aimer le décor de leurs amours. On v a en
comme un rébus autour d'un mirliton. Les « histoires Suisse chercher les traces de leur vie. Tous ceux qui
sans exemples », les « aventures surprenantes » tendent à passent à Vevey, Clarens, Meillerie se souviennent des
disparaître. Elle étaient plus du quart des romans avant « deux amants ». E n quelques années le voyage en Suisse
1761. De 1761 à 1780, il n'y a plus guère que quatre- devient à la mode. Les gens de lettres vont y chercher
vingts romans sur près d'un milier qui soient de purs des inspirations, les nouveaux mariés des émotions, les
romans d'intrigue. Dans une centaine d'autres, le roma- gens du monde le plaisir de suivre la mode. L'influence de
nesque fait des politesses à la morale et au sentiment. Rousseau se complète par celle des Suisses Deluc, Bourrit
Les coups du sort et les surprises du destin sont pré- et de Saussure et du Français Ramond qui révèlent la
textes à sermons et à effusions. Il devient assurément haute montagne, les glaciers et les neiges éternelles.
difficile de-plaire par les seules aventures ; et ceux à qui Vers 1780 la montagne est devenue une des expressions
l'on plaît sont des gens de peu ; avant 1761, les auteurs de la poésie et de la grandeur du monde.
de romans d'intrigue s'appelaient Caylus, d'Argens, Cré- Surtout la Nouvelle Héloïse, avant les Confessions, fait
billon, Godard d'Aucour qui avaient de la réputation ; mieux que de créer, elle transforme. Si on ne lui doit ni
après 1761, ce sont des gens sans nom et presque sans le goût de la nature ni celui des Jardins, c'est elle qui
aveu. De même le vrai roman réaliste, rare déjà dans la d'un goût a fait un sentiment, et d'un sentiment une
première moitié du siècle, décline et tend à disparaître. sorte de possession profonde. Elle a renouvelé ces senti-
Dans le genre romanesque, il ne reste plus guère que deux ments-là comme le sentiment tout entier. A v a n t elle on
forces en présence : la raison appuyée sur l'ironie et est occupé par les « bois, les prés, les eaux » ; après elle
l'esprit ; le sentiment appuyé sur la morale et la vertu ; on s'absorbe en eux. E n un mot c'est bien la Nouvelle
IOO NOUVELLE HÉLOÏSE CONTRAT SOCIAL EMILE

Héloïse qui a donné à la nature une âme. C'est après elle


que les promeneurs, les voyageurs, les châtelains, ceux
qui n'ont qu'un « ermitage » ou une « guinguette », les
romanciers, les poètes mêmes découvrent et la nature
romantique et le mot même de romantique. E n face
CHAPITRE II
d'elle on « fond en larmes sans savoir pourquoi » ; on se
plonge dans « des ravissements inexprimables », dans une
« rêverie indéterminée », dans « l'abîme des choses éter- LE CONTRAT SOCIAL
nelles ». L a nature devient le rêve, la chimère. Oïl
« s'abîme » en elle. Elle élargit les puissances de notre âme
Aucun ouvrage de Rousseau n'a été plus expliqué,
jusqu'à l'infini du monde. Elle devient le plus émou-
commenté, loué ou critiqué que le Contrat. On pourrait
vant et le plus vertigineux des états d'âme.
aisément compter par dizaines les études qui lui sont
consacrées, par centaines les ouvrages qui l'étudient en
passant. Cette abondance ne serait rien si les explica-
tions et les jugements n'étaient pas constamment contra-
dictoires. L a Révolution l'a, bien entendu, exalté. Pour
Mirabeau Rousseau a « éclairé la France sur les saines
notions de la liberté ». Plus tard Benjamin Constant voit
dans le Contrat « le plus terrible auxiliaire de tous les
genres de despotisme ». A travers le x i x e et le x x e siècles
les conclusions sont encore plus violemment opposées.
Pour Lamartine, Proudhon, Jules Lemaître, la politique
de Rousseau n'est qu'une suite d'utopies obscures, inco-
hérentes et funestes. D'autres se sont efforcés d'en expli-
quer et ordonner les incohérences apparentes. E t pour
MM. Beaulavon et Schinz, par exemple, l'ouvrage est une
œuvre robuste et profonde qui fait autant d'honneur à
son auteur que la Nouvelle Héloïse et les Confessions.
Je n'ai pas l'intention de m'engager dans une polé-
mique où la discussion devient nécessairement subtile
et ne saurait être abrégée sans devenir incomplète et
arbitraire. Elle n'est pas nécessaire au dessein de cet
ouvrage. Ce dessein est de faire connaître ce qu'il y a
d'essentiel dans la vie et la pensée de. Rousseau, tout ce
qui ne peut être raisonnablement contesté ; sans chercher
à résoudre les problèmes de détail ni même ceux qui
peuvent être plus importants mais dont la solution reste
IIO NOUVELLE HÉLOÏSE CONTRAT SOCIAL EMILE LE CONTRATSOCIALIII

hasardeuse. Il est aussi de faire connaître l'influence de campagne pour justifier le décret de Genève, qu'il avait
Rousseau sur ses contemporains, à l'époque où elle est, probablement rédigé, qui condamnait le Contrat et l'ordre
historiquement, aisément discernable. Or le Contrat est, d'arrestation qui l'accompagnait. L'Emile et le Contrat
sinon pour Jean-Jacques, du moins pour ces contempo- y étaient jugés « téméraires, scandaleux, impies, tendant
rains une œuvre secondaire dont l'influence avant la Révo- à .détruire la religion chrétienne et tous les gouverne-
lution est presque négligeable. ments ». Dans ses Lettres écrites de la montagne (1764),
Je dis, « sinon pour Jean-Jacques ». Il n'est pas dou- après avoir réfuté l'accusation d'impiété, Rousseau, dans
teux, en effet, que, jusqu'à l'époque de sa vie persécutée les lettres V I à I X répond à Tronchin, se défend d'avoir
et où il renonce à « penser », il n'a pas cessé d'accorder eu la moindre intention révolutionnaire et examine
une grande importance aux problèmes politiques. Dès longuement l'organisation politique de Genève et les
son séjour à Venise comme secrétaire de l'ambassadeur abus du Petit Conseil qui, en fait, gouverne la ville des-
il avait conçu le projet d'un important ouvrage sur les potiquement. Avant, comme après cette polémique Rous-
Institutions politiques : seau s'est constamment occupé de politique. M m e Dupin
l'avait chargé d'examiner la lourde masse des manus-
Il y avait treize ou quatorze ans [en 1756-57] que j'en crits laissés par l'abbé Saint-Pierre. Il fit cet examen en
avais conçu la première idée lorsqu'étant à Venise j'avais
eu l'occasion de remarquer les défauts de ce gouverne- 1:755-56 et il en tira un Extrait du projet de paix perpé-
ment si vanté. tuelle de Monsieur l'abbé de Saint-Pierre (publié en 1761)
ainsi qu'un Jugement sur ce projet (pub. en 1857).
De ce grand projet il ne réalise qu'une Introduction En 1735 les Corses avaient chassé de la plus grande
qui est le Contrat social. Mais il est évident que pendant partie de leur île les Génois qui en avaient été les sou-
uné dizaine d'années il ne renonce pas à penser politique verains. Bien que le traité d'Aix-la-Chapelle ait rendu à
et, plus ou moins, en accord avec le Contrat. Dans l'Emile, Gênes tous ses droits les Corses étaient en fait restés
paru à peu près en même temps que le Contrat, Rousseau indépendants sous le gouvernement de Paoli. Mais
s'occupe de donner à Emile une morale sociale, une c'était un gouvernement dictatorial. Il valait mieux,
morale du citoyen ; morale d'ailleurs très générale et qui sans doute, donner à la Corse une constitution. C'était
s'en tient à des principes abstraits comme il le reconnaît du moins l'avis d'un nommé Buttafuoco qui, sans doute
lui-même : de sa propre autorité, écrivit à Rousseau pour lui deman-
On dirait [c'est Emile qui parle] que nous bâtissons der un Projet de constitution. Rousseau rédigea ce
notre édifice avec du bois et non pas avec des hommes, projet en 1765 (publié seulement en 1861). C'est un assez
tant nous alignons exactement chaque pièce à la règle. long traité où Jean-Jacques, avec un esprit beaucoup
Il est vrai, mon ami ; mais songez que le droit ne se plie plus réaliste que dans les abstractions du Contrat, exa-
point aux passions des hommes ; et qu'il s'agissait entre mine ce qu'est la Corse et ce que sont les Corses et quelle
nous d'établir d'abord les vrais principes du droit poli- sorte de gouvernement peut leur convenir. Il faut y
tique. A présent que nos fondements sont posés, venez
examiner ce que les hommes ont bâti dessus ; et vous joindre des Lettres écrites à M. Buttafuoco en 1764-1765,
verrez de belles choses. dans lesquelles Jean-Jacques demande à son correspon-
dant les renseignements qui lui sont nécessaires pour
L'examen n'a d'ailleurs pas lieu dans l'Emile. E n 1763 rédiger son projet. E n 1767, le marquis de Mirabeau que
le Genevois Tronchin publiait des Lettres écrites de la l'on appelait l'Ami des hommes, d'après le titre d'un
IIO NOUVELLE HÉLOÏSE CONTRAT SOCIAL EMILE LE CONTRATSOCIALIII

ouvrage qui avait eu un vif succès, et qui était de la l'étape finale du cheminement de Rousseau à travers ces
« secte » des économistes physiocrates envoie à Rousseau problèmes.
le livre de Le Mercier de la Rivière, L'ordre naturel et Dans tous les cas, jamais les contemporains ne lui ont
essentiel des sociétés politiques. Rousseau en discute les accordé une véritable importance. Je l'ai dit autrefois.
idées dans une assez longue réponse. Les années passent, M. Beaulavon a répliqué que mes preuves étaient insuffi-
Jean-Jacques mè îe une vie errante et qu'il croit persé- santes. E t M. Beaulavon avait raison, car mon affirmation
cutée. Il a décidé de ne plus chercher que le calme et était tirée d'un article de synthèse où la place m'était
l'oubli et de s'en tenir à la rédaction de ses Confessions mesurée. Mais il est aisé de multiplier les preuves. « Le
ou de ses Rêveries. Mais il fut une fois de plus ramené à la Contrat social était autrefois le moins lu de tous les
politique à la prière des Polonais. Je n'essaierai pas de ouvrages de Rousseau », dit Mirabeau (qui est cette fois
résumer l'inextricable histoire politique de la Pologne non 1' « ami des hommes », mais son fils l'orateur). On
à la veille de son premier partage. Disons seulement pourrait répondre : « Qu'en sait l'orateur ? » Mais des
qu'une Convention polonaise organisée en 1769 avait faits irrécusables le confirment. Combien y a-t-il, avant
décidé de faire appel à des écrivains politiques pour les commencements de la Révolution, d'éditions séparées
diriger l'organisation d'une Constitution. On consulta du Contrat. Une dizaine, toutes imprimées (sauf une
donc Mably. Un nommé Wielhorski entra en relations en 1763 et une en 1772) en 1762 (il y en aura plus d'une
avec Rousseau qui écrivit (en 1771-72) des Considéra- vingtaine de 1789 à 1796).
tions sur le gouvernement de Pologne et sur sa réformation > J'ai pu étudier les catalogues de 500 bibliothèques
projetée. C'est un travail important de quelques cent privées du x v m e siècle. Le Contrat s'y trouve une fois
pages, in-8°, (publié en 1782). (le Dictionnaire de Bayle, 288 ; l'Ami des hommes de
Tous ces écrits témoignent, de toute évidence, que Mirabeau, 129 ; la Nouvelle Héloïse, 165 ; le Discours sur
Rousseau n'a pas cessé de s'intéresser vivement aux l'inégalité, 76 ; le Discours sur les Sciences et les Arts, 15 ;
problèmes des organisations politiques. Ce ne sont pas la Lettre à d'Alembert, 41). Combien paraît-il de discus-
des improvisations hâtives et superficielles. On y trouve sions et réfutations du Contrat ? Si l'on ne tient pas
un effort de documentation, une volonté d'aller au fond compte des Lettres de la campagne de Tronchin, qui ont
des problèmes qui ne se relâchent jamais. Mais on s'aper- une raison d'être toute genevoise, exactement une,
çoit aussi bien que Rousseau ne puise pas nécessairement Anticontrat social dans lequel on réfute d'une manière
à travers le Contrat et qu'il ne se croit pas obligé de saisir claire, utile et agréable les principes posés dans le Contrat
toutes les occasions pour démontrer que ledit Contrat social de J.-J. Rousseau, citoyen de Genève, par l'obscur
a vu juste et est le conseiller nécessaire. Bien entendu les P. L. Beauclair, « citoyen du monde » (La Haye, 1764).
Lettres de la montagne qui réfutent les Lettres de la cam- Toutes les autres réfutations ou discussions datent de la
pagne où Tronchin justifie la condamnation du Contrat Révolution. Que l'on compare avec les nombreuses
sont liées à ce Contrat. Mais, dans ses autres écrits poli- répliques au premier Discours ou même avec celles, plus
tiques il n'y a que de très rares allusions à l'ouvrage. rares, qui accueillent le second. Quels sont ceux qui, en
Sans doute on peut s'efforcer de démontrer que Rousseau passant, au cours d'ouvrages, dans des Mémoires ou
est toujours d'accord avec lui-même, mais il y faut quel- Correspondances ont parlé du Contrat, en bien ou en mal ?
que application. Jamais le Contrat n'apparaît comme le On peut réunir des centaines de témoignages pour la
livre-clef qui résout tous les problèmes politiques, comme Nouvelle Héloïse. Pour le Contrat, pas même une poignée
IIO NOUVELLE HÉLOÏSE CONTRAT SOCIAL EMILE L E CONTRATSOCIALIII

(toujours, bien entendu, avant les débuts de la Révolu- bre de lecteurs même cultivés qui, le plus souvent,
tion). J.-B. d'Arcous de la Serre, dans le Tarn, cite le n'avaient fait au collège qu'effleurer les mathématiques.
Contrat qui le séduit, sauf en ce qui concerne la religion Même quand le Contrat ne verse pas dans le langage algé-
civile. L'intendant Dupré de Saint-Maur, à Bordeaux, brique, sa logique abstraite, condensée, dédaigneuse
a le Contrat dans sa bibliothèque. Le frère d'un sémi- de toute explication jugée superflue, demande un effort
nariste de Cahors, Marmiesse, trouve dans la malle de son d'attention qui ne se relâche jamais. E t c'est pour cela,
frère VEmile et le Contrat. L a Société des philathènes de sans doute, que les autorités politiques l'ont ignoré
Metz écoute une analyse du Contrat social. Tout cela comme le commun des lecteurs. Sans doute il a été con-
n'est pas grand'chose. Le Contrat reste un ouvrage damné à Genève. Mais c'est parce que le Petit Conseil,
méconnu jusqu'au moment où la Révolution cherche dont l'autorité fort peu démocratique était sans cesse
ses précurseurs et ses justifications et le met en pleine menacée, a pris la peine d'y discerner toutes les applica-
lumière. tions qu'on en pouvait tirer, dans le présent, pour
La raison ou l'une des raisons était sans doute que la réclamer un « gouvernement » qui fît la place exigée par
lecture en était singulièrement aride : le Contrat, à la « volonté générale ». Partout ailleurs, alors
qu'on poursuivait avec acharnement la « religion » de
J'avertis le lecteur, dit Jean-Jacques au début du Jcan-Jacques qui était, elle, clairement en désaccord
ch. ι du livre III, que ce chapitre doit être lu posément
et que je ne sais pas l'art d'être clair pour qui ne veut pas avec les religions orthodoxes, on a dédaigné le Contrat,
être attentif. dont personne n'a d'abord soupçonné, et Rousseau pas
plus que les autres, ce que Guglielmo Ferrero appelle la
Le chapitre est même incompréhensible pour qui n'est « force explosive ».
pas spécialisé dans l'histoire des mathématiques ou qui Mais cette force explosive existait. Elle allait éclater
n'est pas averti par les notes de M. Beaulavon du sens dès les débuts de la Révolution. E t le Contrai, en fait
exact qu'avait, vers 1750, le langage algébrique. Que sinon en droit (je ne m'occupe dans cet ouvrage que du
signifie ce passage : fait) allait devenir, à travers le x i x e et le x x e siècles,
C'est dans le gouvernement que se trouvent les forces un des grands livres de doctrine politique. Il nous faut
intermédiaires dont les rapports composent celui du tout donc étudier cette doctrine.
au tout ou du souverain à l'Etat. On peut représenter ce
dernier rapport par celui des extrêmes d'une proportion
continue dont la moyenne proportionnelle est le gouver- i° Les sources. « On retrouve partout, disait Diderot
nement. Le gouvernement reçoit du souverain les ordres brouillé, rappelons-le, avec Rousseau, la base et les détails
qu'il donne au peuple et, pour que l ' E t a t soit dans un
bon équilibre, il faut, tout compassé, qu'il y ait égalité de son Contrat ». Il y a dans ce jugement malveillant,
entre le produit ou la puissance du gouvernement pris en une part de vérité. Les problèmes politiques et sociaux
lui-même et le produit ou la puissance des citoyens qui avaient été largement discutés, à travers l'Europe, dans
sont souverains d'un côté et sujets de l'autre. des ouvrages dont le succès avait été considérable. Les
ouvrages anglais de Hobbes n'étaient pas encore traduits
Il y a, dans le chapitre, bien d'autres passages qui ne mais ils avaient été très souvent discutés. Le Hollandais
sont pas plus clairs pour un lecteur d'aujourd'hui. Il ne Grotius avait écrit, en latin, un Droit de la guerre et de la
l'était pas davantage, au x v i n e siècle, pour un bon nom- paix, traduit en 1687. Le Français Barbeyrac en avait
ΙΘ8 NOUVELLE HÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL — ÉMILE L E CONTRAT SOCIAL 109
donné, en 1724, une nouvelle traduction, abondamment ment conduit à confronter les idées et les faits. En France
et intelligemment annotée qui avait eu au moins quatre la révolution d'Angleterre de 1688 ne pouvait pas ne pas
éditions. L'Allemand Pufendorff publie un Droit de la suggérer des comparaisons entre la constitution anglaise
nature et des gens, traduit par le même Barbeyrac avec la et la monarchie absolue et de droit divin qui était le
même abondance de notes qui avait eu au moins huit régime politique des Français. D'autant plus que la
éditions. Barbeyrac en avait également traduit un révocation de l'Edit de Nantes avait chassé de France les
abrégé (Devoirs de l'homme et du citoyen tels qu'ils lui sont plus intelligents des protestants. Us avaient toutes
prescrits par la loi naturelle) dont on avait publié en 1760 raisons de penser que le gouvernement des Hollandais
la huitième édition. Rousseau avait lu Pufendorff en ou des Anglais qui les avaient accueillis étaient préfé-
1730-31, à Annecy. On avait traduit le Traité du gou- rables à la monarchie absolue qui les avait chassés. Et
vernement civil de Locke (1724). Au moins quatre éditions ; ils le disaient. Ainsi se développe une politique protes-
et Rousseau l'avait étudié de près : « Locke, écrit-il dans tante libérale qui suscite des polémiques telles que celle
les Lettres de la montagne, a traité les mêmes matières de Bossuet avec Jurieu. Presque jusqu'au Contrat l'atti-
dans les mêmes principes que moi ». Burlamaqui, profes- tude impitoyable de l'autorité française à l'égard des
seur à Genève, avait donné en 1747 des Principes du ministres protestants que l'on pendait et de leurs hôtes
droit naturel ; et en 1751 des Principes du droit politique. qu'on pendait ou décapitait s'explique par la conviction
On a cité bien d'autres sources possibles du Contrat, où l'on était que ces protestants préparaient, avec la
Platon, Bodin, le Tractatus theologico-politicus de Spinoza, Hollande et l'Angleterre, un complot pour attaquer et
Machiavel que Rousseau avait lu, etc. Sans oublier renverser la monarchie française. Assurément personne
l'Esprit des lois de Montesquieu (1748). Mais 011 a sou- en France ne songe à les approuver. Mais après la mort
vent eu tort de parler de l'Esprit des lois comme s'il de Louis X I V , toute une littérature se développe pour
formait un tout cohérent. E n réalité il y a dans l'œuvre souhaiter que la monarchie absolue ne tombe jamais
deux parties très distinctes. Une première partie qui dans le despotisme (et constater d'ailleurs presque tou-
étudie les trois formes de gouvernement, leur nature et jours qu'elle n ' y est jamais tombée). Elle a été préservée
leur principe est avant tout de méthode abstraite et par la vigilance de « corps intermédiaires » et l'observa-
cartésienne, malgré l'abondance d'exemples presque tous tion de « lois fondamentales ». Assurément ces lois sont
empruntés à l'antiquité. Elle a pu inspirer Rousseau. L a des lois non écrites. Elles n'ont rien à voir avec un
deuxième partie qui étudie l'influence du terrain, du contrat. Elles sont défendues seulement par leur ancien-
climat, de l'esprit général est, pourrait-on dire, cynique- neté et leur permanence. Pourtant elles sont conformes
ment réaliste. Pour Montesquieu sont bonnes les lois qui, aux « droits de la nature », à la « loi naturelle » sur laquelle
en fait, réussissent. Sont mauvaises celles qui échouent Voltaire écrit un poème qui est d'ailleurs une leçon do
même si elles nous paraissent justes et judicieuses en morale et non de politique. Enfin c'est dans les dix
elles-mêmes. Le Contrat, bien au contraire, se propose années qui vont de 1749 à 1759 que le problème de la
d'établir, par pure spéculation, quelle serait, à travers les liberté de penser et d'écrire se pose avec le plus d'acuité.
temps et les espaces, la meilleure forme de gouverne- Emprisonnement de Diderot à Vincennes, condamnation
ment, à la fois la plus équitable et la plus sûre. des Mœurs de Toussaint, condamnation par la Sorbonne
On ne lisait pas seulement des livres qui peuvent du premier volume de l'Histoire naturelle de Buffon,
n'être qu'un divertissement de l'esprit. On était aisé- condamnation des premiers tomes de l'Encyclopédie,
IIO NOUVELLE HÉLOÏSE CONTRAT SOCIAL EMILE L E CONTRAT SOCIAL III

puis suppression du dictionnaire, affaire de l'Esprit toujours une philosophie. Ce que l'on construit doit
d'Helvétius, etc. toujours convenir à tous les temps et tous les pays.
On pourrait multiplier ces preuves de l'activité de la Même les « économistes », les physiocrates édifient un
pensée politique. Mais je crois avoir montré dans mes système impérieux dont la vérité leur semble universelle
Origines intellectuelles de la Révolution française que tout et applicable à toutes les nations civilisées. Rousseau
cela, vers 1759, est beaucoup plus livresque que soucieux raisonne essentiellement comme Grotius, Pufendorff,
de réalisations. L a vraie bataille, celle qui décidera d'une Burlamaqui et comme Platon, Bodin ou Spinoza. Dans
victoire et d'une défaite est la bataille religieuse, celle le détail on a retrouvé bien des ressemblances et parfois
qui combat le fanatisme et l'intolérance. Dans le domaine presque des identités entre son œuvre et celles qu'il
purement politique nous avons affaire à des théoriciens avait lues ou dû lire. Mais il n'y a jamais une influence
qui échafaudent à force de logique des systèmes généraux. continue et il est très difficile de dire si ces ressemblances
On se défie à cette date de tous ces systèmes. S'il est de détail sont des souvenirs conscients de textes déter-
vrai qu'une élite achète toutes ces œuvres dont nous minées ou des emprunts à un fonds commun ou des
avons parlé on ne voit pas qu'une curiosité politique rencontres de réflexions sur un même sujet.
active pénètre dans l'opinion moyenne. L'opinion Il ne faut pourtant pas oublier une influence non pas
moyenne se montre de plus en plus favorable à la tolé- livresque mais vécue. « Le Contrat social, écrit Guglielmo
rance. Elle ne semble pas à cette date avoir conçu l'idée Ferrero, est une œuvre genevoise, inspirée par les institu-
que des réformes profondes seraient possibles dans la tions de Genève, ses crises, les luttes qu'elles avaient
structure même du gouvernement. Le Contrat n'apparaît engendrées. Rousseau lui-même l'a dit, avec la plus grande
que comme une nouvelle tentative pour bâtir un de ces clarté, dans la sixième de ses Lettres écrites de la mon-
systèmes qui ne sont que des occupations de penseurs tagne ». Les conclusions de M. Beaulavon sont tout oppo-
en chambre. De là le peu d'intérêt qu'il a suscité. sées. Pour lui Rousseau écrit tout d'abord pour l'humanité
Quelle influence toutes ces œuvres ont-elles exercé tout entière et, en somme, sub specie aeternitatis. C'est
sur Rousseau. Il n'est pas facile de le déterminer. Assuré- bien assurément son intention. Mais il semble non moins
ment ce sont elles qui lui ont donné l'idée même de certain que, pour lui, cette éternité est sans cesse symbo-
choisir le sujet de son Contrat. Elles lui ont aussi bien lisée par la petite patrie, dont il est fièrement citoyen.
comme imposé certains aspects de son œuvre. Elle repose Il ne peut pas ne pas songer que c'est à Genève seule-
sur une étude du « droit naturel » et du contrat social. ment, qu'on peut trouver quelque ressemblance avec
Droit naturel et contrat ou pacte social sont des expres- l'Etat idéal du Contrat et que c'est pour Genève seule-
sions devenues banales dans toutes les études sur les ment qu'on peut imaginer des réformes qui rapproche-
principes des gouvernements, depuis la fin du x v n e siècle. raient la cité de cet idéal. Il est évident que le gouverne-
Elles lui on. également imposé l'allure générale de sa ment du Contrat n'est concevable que dans un E t a t de
démonstration. Malgré tout ce que l'on peut découvrir de faible étendue tel que l'est Genève. Il est non moins
relativement réaliste dans certaines de ces œuvres, et évident qu'il ne peut durer que si les citoyens ont dans
notamment chez Locke, le x v m e siècle n'a pas ou n'a l'âme de la vertu, du moins une certaine sorte de vertu
guère le sens historique. On ne part jamais de faits précis civique qui sacrifie l'intérêt personnel à l'intérêt commun
et limités, d'observations politiques locales, de docu- de la patrie. E t c'est à Genève que l'autorité surveille,
ments économiques et statistiques. L a science sociale est avec le zèle et l'indiscrétion que nous avons vus, la conduite
LE CONTRAT SOCIAL
112 NOUVELLE HÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL EMILE
JI 3
l'homme ou du Poème sur la Loi naturelle en est venu à la
privée des habitants. C'est à Genève que la « volonté fantaisie capricieuse et pittoresque de Candide ou au
générale » devrait S'imposer à la puissance exécutive. désordre systématique du Dictionnaire philosophique,
Non pas la volonté de tous puisque la majeure partie où la succession des articles est déterminée par le hasard
des habitants ne sont que des bourgeois, des habitants, de l'ordre alphabétique. Non pas Diderot, beaucoup plus
des natifs, des sujets, sans droits politiques. Mais Rous- pénétré de la méthode expérimentale, très défiant à l'égard
seau n'a jamais dit que tous ceux qui viennent vivre dans des systèmes, qui n'a publié jusqu'alors que des Pensées
un E t a t régi par un contrat doivent ipso facto participer plus ou moins dispersées (et dont les Dialogues volon-
aux jirivilèges des contractants. Seulement à Genève les tairement décousus de Jacques le Fataliste et du Neveu
contractants sont frustrés. Une réponcc nécessaire de Rameau ne sont pas écrits et ne seront pas publiés).
serait de rendre à la volonté générale, c'est-à-dire à tous Non pas d'Argens ni quelques autres. Mais d'Alembert,
les citoyens, son autorité. Tandis qu'en fait le Conseil Helvétius, d'Holbach, etc., n'aiment que les raisonne-
même des D e u x cents n'est même plus consulté et que ments serrés. Condillac même mettra de l'ordre et de la
le Petit Conseil (de vingt-cinq membres) s'est arrogé une logique dans la psychologie déjà expérimentale de Locke.
autorité despotique. Il est d'autant plus nécessaire de Or Rousseau se sait incapable de rivaliser d'esprit et de
revenir aux principes essentiels du Contrat que la répu- verve avec Voltaire. C'est aux raisonneurs qu'il songe.
blique a été constamment troublée par le mépris de ces Il veut les battre sur leur propre terrain.
principes. Il est impossible que Rousseau, bien que légi-
Il y a, e n effet, deux Rousseau. Sans doute, pour les
férant pour l'humanité ne se soit pas dit : l'exemple de
contemporains mêmes il est avant tout l'homme qui a
ma patrie me justifie.
révélé les « puissances du sentiment » et rendu toute leur
valeur à ces « vérités du cœur » qui ne se démontrent pas
2° La doctrine originale. Il y a pourtant dans son œuvre par logique ; celui qui a ressuscité ces « r-.isons de vivre »
une large part d'originalité. qui sont les meilleures raisons sans qu'< . puisse les rai-
C'est d'abord le ton et la méthcxlc d'exposition. Rien sonner. Dans la Nouvelle Héloïse le philosophe Wolmar
de commun avec le ton de Locke ou même de Ilobbes. a d'abord raisonné ; il n'a abouti qu'à un scepticisme
Ceux-ci raisonnent avec simplicité et se préoccupent désenchanté. C'est à vivre avec Julie qu'il a senti grandir
davantage de la justesse de leurs arguments que de la en lui un idéal qui s'impose en dépit des objections de la
rigueur de leur enchaînement logique. A u contraire, raison. Mais Wolmar n'est qu'une moitié do son créateur.
Grotius, Pufendorff sont avant tout des raisonneurs. Il Sans doute Rousseau persécuté et las tend de plus en plus
s'agit d'établir des principes dont on oblige (ou croit à n'être qu'un « homme sensible » à ne demander qu'au
obliger) le lecteur à reconnaître la vérité. Puis d'en déduire « cœur de le conduire ». Mais à l'époque du Contrat il veut
les conséquences avec une si minutieuse attention que encore prouver aux raisonneurs qu'il est capable de rai-
jamais le lecteur ne puisse dire Objicio. L a logique sco- sonner mieux qu'eux. M. Pierre Maurice Masson a montré
lastique, pour Grotius, la logique scolastique et la logique dans sa remarquable édition critique de la Profession de
cartésienne (si proches sinon dans leurs principes du foi du Vicaire savoyard que cette Profession était toute
moins dans leur marche) pour Pufendorff dominent les autre chose qu'une affirmation éloquente de la religion
œuvres. Or presque tous les philosophes encyclopédistes du cœur appuyée à la fois sur du bon sens et sur la voix
que connaît Rousseau sont des raisonneurs. Non pas de la conscience. Elle est fort différente du Génie du chris-
Voltaire qui, des démonstrations des Discours en vers sur
KOUSSEAU 8
L E CONTRAT SOCIAL III
IIO NOUVELLE HÉLOÏSE CONTRAT SOCIAL EMILE

tianisme. Rousseau a fait de vastes lectures. Il connaît est beaucoup plus frappé par les abstractions. Elles me
tous ceux qui ont fait appel à la raison pour aboutir à frappent comme lui. Car presque toujours les chapitres
un vague et inutile déisme ou au néant du matérialisme. mêmes sur les différentes sortes de gouvernement sont
Il veut dresser une vraie raison contre leur fausse raison. des généralités qui ne cherchent pas à s'appuyer sur des
Dans ses Lettres écrites de la montagne contre la fausse exemples. Surtout tout le Contrat est dominé, obligé pour-
raison du Tronchin il dressera une meilleure raison. rait-on dire par des principes qui ne sont que des abstrac-
Sans cesse il est avide d'argumenter. Mais dans son tions. Quels sont ces principes ?
Contrat il voudra pousser cette raison raisonnante jusqu'à Un E t a t digne de ce nom et qui ait chance d'assurer
ses extrêmes limites, se montrer plus impérieux que les le bonheur de ses membres ne peut pas être établi par la
autres ; plus sec, plus concis ; il ira jusqu'à rédiger, force. Le droit du plus fort, la conquête ne peuvent rien
fonder. Il fauf, à l'origine, un pacte social, un Contrat
comme nous l'avons dit, un long chapitre sous une forme
par lequel chacun des contractants s'entend avec les
mathématique.
autres pour déterminer le système de lois auquel il con-
Sans doute cette mathématique sociale n'est pas dépour-
sent à se soumettre. Le problème est de « trouver une
vue d'un certain souci de réalisme. Le livre I I I étudie les
forme d'association qui défende et protège de toute la
diverses formes de gouvernement : démocratie — aristo-
force commune la personne et les biens de chaque
cratie — monarchie — gouvernements mixtes. Le cha-
associé ». Cette forme sera déterminée par la « volonté
pitre v i n établit « que toute forme de gouvernement
générale ». Par elle « chacun de nous met en commun sa
n'est pas propre à tout pays ». Il reprend, explicitement, personne et toute sa puissance sous la suprême direction
les idées de Montesquieu sur l'influence du climat et du de la volonté générale et nous recevons en corps chaque
terrain. ïl y a même un certain nombre d'exemples membre comme partie indivisible du tout ». Sans doute
ethnographiques : nous renonçons à toutes sortes de libertés. Il n'y a plus
E n Sicile il ne faut que gratter la terre ; en Angleterre d'Etat possible sans ce renoncement. Les lois sont cons-
que de soins pour la labourer... Plus on approche de la tamment des interdictions sans lesquelles il n'y aurait
ligne, plus les peuples vivent de peu. Us ne mangent plus qu'anarchie. Mais nous avons consenti à ces interdic-
presque pas de viande ; le riz, le maïs, le cuzcuz, le mil, tions ; et nous avons gagné le moyen d'assurer les libertés
la cassave sont leurs aliments ordinaires, etc. que nous avons conservées. « Chacun se donnant à tous
on gagne l'équivalent de ce qu'on perd et plus de force
Ce souci des réalités amène Rousseau à enlever à son pour conserver ce qu'on a ». Il faut, bien entendu, que
Contrat tout ce qu'il pouvait avoir de révolutionnaire : cette volonté générale soit autre chose qu'un mot et
qu'elle ne dissimule pas des cabales oppressives. Il faut
De la démocratie... à prendre le terme dans la rigueur qu'elle soit réellement la volonté de tout le peuple ; et
de l'acception, il n'a jamais existé de véritable démocra- il faut que ce peuple discerne ce qui est l'intérêt commun :
tie, et il n'en existera jamais... S'il y avait un peuple
de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gou- « ce qui généralise le volonté est moins le nombre des
vernement si parfait ne convient pas à des hommes. voix que l'intérêt commun qui les unit ». Mais si ces
conditions sont remplies, ce qui a été établi par la volonté
générale est impératif. Nul n'a le droit de discuter et de
D'après M. Vaughan, plus d'un tiers du Contrat serait
biaiser. Le Contrat a été établi une fois pour toutes.
ainsi beaucoup plus réaliste qu'abstrait. M. Beaulavon
IL6 NOUVELLE HÉLOÏSE CONTRAT SOCIAL EMILE
L E CONTRAT SOCIAL 117
Le Prince, c'est-à-dire le gouvernement, n'a pas d'autre
corrompues. L a cité idéale de Rousseau est bien diffé-
droit que d'en assurer l'exécution. On sait jusqu'où
rente de l'Eldorado de Candide. Dans cet Eldorado, l'or,
Rousseau a poussé cet impératif. Dans le dernier chapitre
l'argent, les pierres précieuses ne sont que les cailloux
de l'ouvrage (qui n'a d'ailleurs été ajouté à une rédaction des chemins. Mais il y a d'autres moyens, dont Voltaire
primitive qu'en 1761. De la religion civile, Rousseau ne dit rien, pour accumuler les richesses. Dans le village
définit ainsi cette religion : oii Candide et Cacambo parviennent d'abord on est
Les dogmes de la religion civile doivent être simples, « pauvre » ; mais c'est une pauvreté somptueuse et qui
en petit nombre, énoncés avec précision, sans explica- ne prend son sens que par comparaison avec la cour où
tions, ni commentaires. mille musiciens font à nos voyageurs une réception qui
n'est que le train ordinaire. Quand Jean-Jacques au
Point d'intolérance pour les explications et commen- contraire écrit le Contrat il a fait sa « réforme », vendu sa
taires métaphysiques chers aux religions existantes. montre, posé l'épée, pris la perruque ronde du petit
Mais cela dit, la religion définie par la volonté générale bourgeois ; il vit, médiocrement, en pleine campagne ;
a le droit et le devoir de pousser l'intolérance jusqu'à à défaut d'un peuple de dieux pour réaliser le Contrat,
ses plus extrêmes limites : c'est vers les Montagnons de la Lettre à d'Alembert
Il y a donc une profession de foi purement civile dont ou les Valaisans de la Nouvelle Héloïse qu'il se tournerait,
il appartient au souverain [id est la volonté générale] de vers ceux qui ne sont pas riches ou même qui sont pauvres
fixer les articles, non pas précisément comme dogmes et qui n'en sont pas moins heureux ; à travers tout l'ou-
de religion, mais comme sentiments de sociabilité sans vrage circule un idéal de simplicité un peu ascétique,
lesquels il est impossible d'être bon citoyen, ni sujet l'admiration qu'exprimait déjà le premier Discours pour
fidèle. Sans pouvoir obliger à les croire il peut bannir de Sparte ou la Rome de Caton l'ancien. L a cité de Jean-
l'Etat quiconque ne les croit pas ; il peut le bannir non
comme impie mais comme insociable, comme incapable Jacques est une cité rustique : « Souvenez-vous que les
d'aimer sincèrement les lois, la justice et d'immoler au murs des villes ne se forment que du débris des maisons
besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu'un, après avoir des champs. A chaque palais que je vois élever dans la
reconnu ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les capitale, je crois voir mettre en masures tout un pays. »
croyant pas, qu'il soit puni de mort ; il a commis le plus Ces principes généraux ne donnent qu'une faible idée
grand des crimes : il a menti devant les lois. de la minutie non moins ascétique du Contrat. Car il
s'agit de tout prévoir, de tout organiser avec une rigueur
Λ côté de ces principes généraux, explicitement exposés mathématique. Il faut définir plus exactement la volonté
par Rousseau, il y en a au moins un autre qui circule à générale qui n'est point la volonté de tous, car tous
travers tout l'ouvrage sans y prendre méthodiquement peuvent, consciemment ou inconsciemment, confondre
une place logique mais qui n'en est pas moins important. des intérêts égoïstes et momentanés avec un bien général
La volonté générale ne peut être juste et efficace que si durable. Il faut prendre des précautions minutieuses pour
elle est celle de contractants vertueux, ayant au fond de que cette volonté générale ne dévie et ne devienne pas
l'âme tout au moins.ee souci de justice qui met l'intérêt une force oppressive et aveugle. Il faut surveiller les
commun au-dessus de l'intérêt égoïste. E t un pareil sociétés particulières qui déforment la volonté générale.
souci ne peut exister que chez un peuple menant une vie Il faut limiter les droits de cette volonté générale à
simple, étrangère à tout ce qui est le luxe des civilisations laquelle on ne doit obéir que parce qu'elle assure les droits
L E CONTRAT SOCIAL
IL8 NOUVELLE HÉLOÏSE CONTRAT SOCIAL EMILE

que l'individu se réserve. L a volonté générale n'a qu'une PROJET DE CONSTITUTION POUR LA CORSE ET LETTRES
puissance législative. Il faut aussi bien organiser une A M . BUTTAFUOCO. — C O N S I D É R A T I O N S SUR L E GOU-
puissance exécutive, le Prince, un gouvernement. Il faut VERNEMENT DE POLOGNE.
examiner les différentes formes de gouvernement, mar-
quer ce qui les sépare de la cité idéale du Contrat, etc. Je romps pour ces deux ouvrages l'ordre chronolo-
Il est difficile de résumer à cet égard l'œuvre de Rousseau. gique qui guide l'ensemble de ce livre. Leur étude ne
L a volonté de rigueur logique y est telle que tous les peut guère se séparer de celle du Contrat. J'ai indiqué plus
chaînons semblent nécessaires et qu'il est presque aussi haut les circonstances dans lesquelles ces ouvrages
malaisé de le résumer que la géométrie d'Euclids. Par avaient été composés. Ce sont des œuvres importantes.
contre on peut aisément en marquer la nouveauté géné- Le Projet de constitution pour la Corse occupe 76 pages
rale (bonne ou mauvaise ; là n'est pas pour nous la grand in-8° dans l'édition Vaughan et les Considérations
question). Elle est d'abord dans cette certitude quasi- sur le gouvernement de Pologne 147 pages. Mais aucune
mystique ou si l'on veut dans ce rationalisme exaspéré. de ces œuvres n'a été publiée avant la Révolution (les
Grotius, Pufendorff s'étendent et s'attardent en considé- Considérations n'ont été publiées qu'en 1801 et le Projet
rations complaisantes qui font leur part à la complexité de constitution en i86i). Elles n'ont donc pas pu exercer
des choses. Locke est beaucoup plus bref mais il ne pré- une influence ; d'autant plus que le sort de la Pologne et
tend pas parler en révélations d'oracle. Rousseau au de la Corse était décidé avant qu'elles ne fussent connues.
contraire ne laisse aucune place au doute, ni même à la Mais elles apportent des témoignages importants pour la
méditation. Il va de certitude tranchante en certitude signification du Contrat. Le ton et la méthode sont tout
tranchante. Il ne semble pas d'ailleurs, nous l'avons dit, à fait différents. Plus de rigueur mathématique. Plus
que les contemporains aient goûté cette façon de tran- d'abstractions impérieusement enchaînées et qui sem-
cher les problèmes politiques. Le même impérieux dogma- blent légiférer dans l'absolu et pour l'éternité. Tout au
tisme se marque dans l'idée générale du contrat. Ceux contraire un grand souci de réalisme. Rousseau s'informe
qui en ont parlé avant Rousseau et particulièrement avec de grands scrupules des conditions d'existence, des
Locke, se font du contrat une idée que l'on peut appeler mœurs, de l'histoire des Corses, de tous les détails de
privée ou commerciale. Des particuliers peuvent signer un l'organisation politique des Polonais. « Evitons, s'il se
contrat et s'entendre ensuite, loyalement, pour le rem- peut, nous dit-il, dans son Gouvernement de Pologne, de
placer par un autre. Assurément dans l'œuvre de Rousseau nous jeter dès les premiers pas dans des projets chimé-
rien n'indique que le peuple « légitimement assemblé en riques ». Il étudiera donc la « Question des trois ordres, les
corps souverain » ne puisse pas s'assembler à nouveau moyens de maintenir la Constitution », c'est-à-dire les
dix ans ou cinquante ans plus tard pour remplacer Nonces, les Diètes, la Nomination du Sénat, les Fonc-
l'ancien contrat par un nouveau. Mais tous le raisonne- tions du Sénat, le Roi, sa nomination, ses devoirs, le
ment se poursuit comme s'il était nécessaire d'établir le liberum veto, etc. On s'est évertué à montrer qu'il n'y
premier contrat avec une telle sagesse qu'on ne puisse avait pas de contradiction entre nos deux traités et le
même pas prévoir la nécessité de le remplacer. L'état Contrat. C'est facile pour la Corse dont Rousseau veut
organisé par Rousseau l'est pour les pères qui l'ont fondé faire une démocratie pastorale, soigneusement main-
et aussi bien pour les arrière-neveux et les arrière-neveux tenue dans la vie campagnarde et dans la pauvreté des
des arrière-neveux. richesses monnayées ; plus difficile pour la Pologne où
I20 NOUVELLE HÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL — ÉMILE

Rouaseau s'er fonce dans les méandres d'une vie politique


désordonnée, où les abus sont invétérés. Mais peu importe.
Les différences de ton et de méthode restent éclatantes.
E t la raison m'en semble claire. Jean-Jacques ne dit
jamais : « Partons de mon Contrat... Souvenons-nous de
mon Contrat... » C'est que le Contrat n'est pas un traité
de politique. Ce n'est que l'Introduction aux Institutions
politiques. Dans une Introduction on a le droit de rai- CHAPITRE III
sonner dans l'absolu, de poser des principes sans se sou-
cier des réalités. Par la suite on aurait dit : « Passons L'ÉMILE
maintenant aux réalités... » C'est ce que Rousseau a v a i t
déjà dit par ailleurs. Dans l'absolu les sauvages sont plus
vertueux et plus heureux que les civilisés. Dans la pra-
tique il est tout à fait impossible que les Parisiens, pour Emile ou de l'éducation f u t composé à Montmorency
se nourrir, aillent chasser le lièvre avec un arc et des pendant que s'achevaient et s'imprimaient la Nouvelle
flèches, dans les Champs-Elysées ou la forêt de Saint- Héloïse et le Contrat social. Dès mai 1759, Rousseau
Germain. Mais il y a tout de même une pratique qui se travaillait au cinquième livre. E n juillet 1760 il en faisait
dégage lointainement des principes et qu'exposent la des lectures quotidiennes à la maréchale de Luxembc arg.
Lettre à d'Alembert et la Nouvelle Héloïse. Dans la pra- E n décembre 1761 l'ouvrage s'imprimait à Amsterdam.
tique rien n'est plus facile que de ne pas établir de On commence la distribution des exemplaires imprimés
théâtre à Genève qui n'en a pas et de laisser vivre comme en mai 1762. Voyons d'abord quelle méthode d'éducation
ils vivent les Montagnons qui sont heureux. Dans la proposait Rousseau. Nous en déterminerons ensuite
pratique tous ceux qui ont un château ou simplement une l'originalité et l'influence.
maison rustique et des terres peuvent vivre comme vivent
Julie et son mari au château de Wolmar ou comme L I V R E T. — Le livre I de L'Emile traite des soins à
vivaient encore beaucoup de moyens et petits se ; - donner à l'enfant en bas âge. Après des considérations
gneurc en Savoie, au pays de V a u d et ailleurs. Dans la générales sur les erreurs de l'éducation courante dont la
pratique les vues politiques de Rousseau sur la Corse ou sagesse « consiste en préjugés serviles », dont les usages « ne
la Pologne sont des sortes de chapitres du traité des sont qu'assujettissement, gêne et contrainte », Rousseau
Institutions politiques. proteste avec énergie contre l'usage du maillot. Il exhorte
vivement les mères à nourrir et élever elles-mêmes leurs
enfants, à se consacrer tout entières a u x soins du premier
âge ; il y a d'ailleurs pour elles, ajoute-t-il, une juste
mesure à garder : l'excès de soins fait des enfants timides,
et faibles. Il faut les endurcir : « quand il y aurait quel-
que risque, encore ne faut-il pas balancer ».
Rousseau discute ensuite sur les qualités d'un bon
gouverneur et sur celles de l'élève idéal dont ce gouver-
122 NOUVELLE HÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL —· EMILE L'ÉMILE 123
neur idéal se chargera. Emile sera riche, car l'éducation secourus », non pour être obéis et craints. Par là aussi
d'un riche, plus difficile, est plus intéressante ; il sera nous avons les moyens les plus sûrs de résister à leur
noble, pour montrer qu'on peut triompher des préjugés fantaisie. Il suffit non de les raisonner ou de les com-
des nobles ; il sera orphelin. Sa santé sera très robuste, ma uder, niais de les « maintenir dans la seule dépen-
car la médecine est une vanité ; sa seule partie utile est dance des choses ».
l'hygiène et l'enfant n'aura besoin que de celle-là. On
choisira avec soin sa nourrice (la mère est morte) ; on N'offrez jamais à ses volontés indiscrètes quç des
l'élèvera non dans les villes « qui sont le gouffre de l'espèce obstacles physiques ou des punitions qui naissent des
humaine », mais à la campagne. De bonne heure on lui actions mêmes et qu'il se rappelle dans l'occasion : sans
donnera l'habitude des bains froids. L'éducation vraie lui défendre de mal faire, il suffit de l'en empêcher. L'ex-
commence dès la naissance, mais, comme elle est néga- périence ou l'impuissance doivent seules lui tenir lieu
de loi.
tive, la seule habitude qu'on lui laissera prendre « est
de n'en contracter aucune ». On l'accoutumera à ne
pas > s'effrayer d'objets insolites, animaux, masques, etc. Ainsi cette première éducation sera « purement néga-
Quand il criera, on lui viendra en aide, s'il éprouve réelle- tive » : elle mettra toujours l'enfant en présence de la
ment quelque besoin physique ; mais on n'accordera rien nécessité, jamais du devoir. Rousseau posant « comme
à ce qui vient non de « la nature », mais de « l'opinion », maxime incontestable que les premiers mouvements de
c'est-à-dire « à la fantaisie ou au désir sans raison ». Enfin la nature sont toujours droits », il en résulte qu'il suffira
quand il commencera à parler, on s'efforcera de lui donner pour assurer la morale future de « garantir le cœur du
une voix sonore, de le préserver « du confus bégaiement vice et l'esprit de l'erreur ». En faisant simplement appel
des enfants de la ville ». à la nécessité et à l'égoïsme, Rousseau montre comment
on pourra par exemple développer l'idée de propriété et
de justice. Il suffira de donner à Emile un petit jardin
L I V R E II. — Emile a appris à marcher et à parler. Il
qu'il cultivera avec amour, puis de charger le jardinier
importe dès lors, et avant tout, de lui laisser développer
de tout bouleverser, un beau matin, pour la raison que
librement son corps et ses forces. Peut-être se blessera-
le terrain est à lui et qu'Emile l'a gâté. En enfermant
t-il, mais il apprendra le courage, et « le bien être de la
l'enfant dans une chambre sans fenêtres, on lui montrera
liberté rachète beaucoup de blessures ». C'est une éduca-
l'inconvénient qu'il y a à casser des vitres par colère.
tion barbare que celle qui entoure l'enfant de défenses,
D'autres germes de vertus naîtront d'eux-mêmes, par
d'entraves et « de chaînes », et h; tourmente sous prétexte
la seule imitation des vertus du précepteur. Mais dans
d'assurer l'avenir. Rousseau s'emporte même violem-
tout cela des faits, des nécessités, des exemples ; point
ment contre la prévoyance qui nous fait sans cesse sacri-
d'enseignement. Car le seul enseignement fécond est celui
fier le bonheur présent au souci d'un avenir incertain et
qui s'appuie su r le jugement, et l'enfant n'en a pas.
qui est « la véritable source de toutes nos misères ». Pour-
L'enseignement viendra plus tard :
tant, si l'enfant est libre, il ne doit pas abuser de sa liberté.
La tyrannie des enfants leur prépare des mortifications,
des dédains et des railleries pour plus tard. Surtout elle Si vous pouviez amener votre élève sain et robuste à
l'âge de douze ans, sans qu'il sût distinguer sa main droite
est contre l'ordre de la nature qui a créé la faiblesse des de sa main gauche, dès vos premières leçons les yeux de
enfants. Par là, ils sont faits « pour être aimés et son entendement s'ouvriraient à la raison.
L'ÉMILE 125
124 NOUVELLE HÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL — EMILE
une pointe au bout d'un fil tournant sur un pivot »
Par là se trouvent condamnées toutes les méthodes montre de suit«1 l'égale longueur des rayons). Son oreille
courantes d'éducation et notamment l'enseignement par sera formée par des exercices de chant. Ainsi Emile saura
l'histoire ou par les fables. juger de tout ce qui concerne les corps, « de leur poids,
Exemple pour l'histoire. Un enfant raconte parfaite- de leur figure, de leur couleur, de leur solidité, de leur
ment l'anecdote d'Alexandre qui reçoit une lettre le pré- grandeur, de leur distance, de leur température, de leur
venant que son médecin Philippe, son ami, veut l'em- repos, de leur mouvement ». Enfin un régime bien com-
poisonner. Le médecin arrive avec une potion qu'Alexan- pris, pour lequel Rousseau recommande de renoncer à la
dre boit d'un trait. Mais, quand on interroge l'enfant, viande, lui assurera une santé inébranlable. Le livre se
on s'aperçoit que l'héroïsme consiste, pour lui, à boire une termine par le portrait d'Emile à dix ans.
potion parce qu'il avait dû, quatre jours auparavant, en
prendre une fort mauvaise. Exemple pour les fables.
Rousseau étudie longuement celle du corbeau et du L I V R E III, — Le livre III de VEmile aborde l'enseigne-

renard pour relever toutes les expressions qu'un jeune ment positif qui se substitue à partir de dix ou douze ans
enfant ne peut pas comprendre ou comprend à contre- à l'éducation negativ. Le passage doit être habilement
sens et pour montrer que la morale fort immorale est ménagé. Emile a mené jusque-là une existence toute
qu'on peut prendre le bien d'autrui en profitant de la physique, et toute égoïste. Bornons-nous donc aux con-
sottise et de la vanité. naissances « que l'instinct nous porte à chercher ». C'est par
les objets jrhysiques, par le spectacle de la nature qu'il
Rousseau montre ensuite comme Emile apprendra à
faut commencer à s'instruire. Par exemple s'il s'agit
lire et à écrire, simplement pour sa commodité et son
d'apprendre à l'enfant une cosmographie élémentaire,
intérêt bien entendu ; comment sans sermons ni colères,
n'allez pas lui chercher une « sphère » céleste à laquelle il
simplement en le mettant en présence d'une résistance
ne comprend rien ; marquez-lui la place à laquelle le soleil
passive et des fâcheuses conséquences de ses entête-
semble se lever en été et montrez-lui qu'il semble se
ments, on l'habituera à ne pas soumettre ceux qui l'en-
lever en face d'une place toute différente à Noël.
tourent à ses caprices. Chemin faisant on s'attachera
surtout à développer sa vigueur et son adresse par les L'enseignement à cet âge suivra toujours la même voie.
exercices du corps. On lui assurera des vêtements simples Pas d'abstractions, pas de formules vides. Rien que des
et commodes. 11 apprendra à marcher tête nue, à sup- faits à observer avec les conséquences qu'ils entraînent.
porter le froid, à dormir sur un mauvais lit, à nager, au Les sciences seules interviendront, parce que seules elles
besoin à marcher pieds nus. E n même temps, puisqu'il dépendent tout entières des faits. Encore ne s'agit-il
faut lui apprendre non à raisonner ou à discourir, mais à pas d'un enseignement suivi et complet :
agir, on fera avec soin l'éducation de ses sens. Des jeux
Il ne s'agit point de lui enseigner les sciences, mais de
bien compris banniront chez lui la crainte des ténèbres. lui donner du goût pour les aimer et des méthodes pour
Des prix habilement proposés l'endurciront à la course. les apprendre, quand ce goût sera mieux développé.
L'éducation de l'œil lui apprendra à mesurer, connaître,
estimer les distances ; les amusements du dessin et de la
L'anecdote du bateleur donne un exemple de la méthode
peinture lui feront l'œil juste et la main flexible. Même
de Rousseau. Il s'agit d'un bateleur de foire qui fait
des expériences pratiques lui donneront les premières
mouvoir selon ses ordres dts canards-jouets sur un bassin
notions de géométrie (par exemple un cercle tracé « avec
I40 NOUVELLE IIÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL ÉMILE L'ÉMILE 127

d'eau. Son tour sera le point de départ d'une étude sur Pour Rousseau, tous les métiers sont bons, sauf ceux
les aimants. qui sont malsains. Le métier qu'il préférerait pour Emile
Rousseau indique ensuite quels avantages Emile est celui de menuisier.
tirera de cette éducation par les choses. Il les apprendra La conclusion du livre est qu'Emile, dont on n'avait
par lui-même, c'est-à-dire qu'il les comprendra. E t même d'abord formé que les sens, a appris à juger. Ses jugements
la construction des machines l'habituera à l'adresse et à d'ailleurs sont en nombre limité.
la sagacité.
Plus les hommes savent, plus ils se trompent, le seul
Dans cette première instruction l'enseignement moral moyen d'éviter l'erreur est l'ignorancc.
ne doit jamais intervenir. L'enfant n'est pas encore
capable de le comprendre. En lui demandant de s'ins- Emile ne sort de cette ignorance que lorsqu'une expé-
truire, on ne doit donc pas faire appel à l'idée du devoir, rience, claire, nette, complète, lui montre et la vérité et la
ni à l'obéissance passive qu'Emile ignore. L'enfant doit méthode pour la chercher et la connaître. Il a peu appris,
apprendre pour la seule raison qu'il y voit son intérêt, mais il a appris à apprendre :
parce que des expériences bien ménagées lui démontrent
les funestes conséquences de son ignorance. Par exemple, Je lui montre la route de la science, aisée à la vérité,
à quoi sert-il d'étudier le cours du soleil et de s'orienter ? mais longue, immense, lente à parcourir. Je lui fais faire
On emmènera Emile faite une longue promenade dans les premiers pas pour qu'il reconnaisse l'entrée, mais je
ne lui permets jamais d'aller loin.
les bois après lui avoir fait remarquer la place du soleil
au départ. Le temps passe. On s'égare. Emile a faim.
Comment revenir à Montmorency ? L I V R E IV. — Jusqu'à quinze ans Emile a formé son
Pour aider le maître dans sa tâche, en unissant tou- corps et son jugement, mais non sa conscience. Il agit
jours la recherche avec le besoin et l'utilité, un seul livre sans avoir la notion claire de l'obligation morale. Le
vaudra tous les autres, le Robinson Crusoé de Daniel moment est venu de développer ce qui n'est en lui qu'en '
de Foë. Emile y apprendra le prix de l'activité manuelle. germe.
Il apprendra à apprécier les « travaux des hommes » non Ce développement doit se faire à l'âge où la sensibilité
d'après les préjugés odieux des classes sociales mais « par prend sa place dans l'âme d'Emile, où les passions se
leur rapport sensible avec son utilité, sa sûreté, sa conser- forment. On ne peut empêcher les passions de naître, il
vation, son bien-être ». De la considération des métiers faut seulement les utiliser et les diriger. La première
on passera aisément à quelques réflexions simples sur la passion est l'amour de soi. L a vie sociale en fait un prin-
vie sociale, sur le commerce, la monnaie. On veillera seule- cipe de vices en la transformant en orgueil, vanité, jalou-
ment à maintenir toujours entre ces « connaissances sie, etc... Rien dirigé au contraire il conduit naturellement
bornées » un « strict enchaînement ». E t l'on profitera à la bienveillance : l'enfant « dans l'état de faiblesse où il
de ces réflexions pour montrer à Emile qu'il dépend des est, ne connaît personne que par l'assistance et les soins
autres, que, pour obtenir ce qui lui est nécessaire, il lui qu'il reçoit ». De la bienveillance, à l'âge où l'amour de soi
faut donner en échange les fruits de son activité, qu'il ne cherche à se compléter par les attachements tendres, on
peut vivre qu'en ayant un état. De ces états, le plus sûr passe aisément à tout ce qui est bienfaisance et pitié.
et le plus utile pour l'éducation morale d'Emile c'est le C'est dans cette tendance à s'émouvoir des maux d'autrui
travail des mains. que la moralité doit pousser ses premières racines. Cette
128 NOUVELLE HÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL — ÉMILE L'ÉMILE 129

moralité instinctive se fonde sur trois maximes : Première suit d'âge en âge les raisons et les bienfaits. Le principe
maxime : dominant a été clairement exposé par Jean-Jacques dans
sa Lettre à Christophe de Beaumont, c'est celui de l'éduca-
Il n'est pas dans le cœur humain de se mettre à la tion négative :
place des gens qui sont plus heureux que vous, mais
seulement de ceux qui sont plus à plaindre. Si l'homme est bon par sa nature, comme je crois l'avoir
démontré, il s'ensuit qu'il demeure tel tant que rien
Deuxième maxime : d'étranger à lui ne l'altère ; et si les hommes sont
méchants, comme ils ont pris peine à me l'apprendre, il
On ne plaint jamais dans autrui que les maux dont s'ensuit que leur méchanceté leur vient d'ailleurs : fermez
on ne se croit pas exempt soi-même. donc l'entrée au vice, et le cœur humain sera toujours
bon. Sur ce principe j'établis l'éducation négative comme
Troisième maxime : la meilleure, ou plutôt la seule bonne ; je fais voir com-
ment toute éducation positive suit, comme qu'on s'y
L a pitié qu'on a du mal d'autrui ne se mesure pas prenne, une route opposée à son but ; et je montre com-
sur la quantité de ce mal, mais sur le sentiment qu'on ment on tend au même but, et comment on y arrive
prête à ceux qui le souffrent. par le chemin que j'ai tracé.
J'appelle éducation positive celle qui tend à former
La « sensibilité », source de pitié, d'amour et de haine, l'esprit avant l'âge et à donner à l'enfant la connaissance
et par là, selon Rousseau, « des premières notions du bien des devoirs de l'homme. J'appelle éducation négative
et du mal », peut dévier dans la lutte pour la vie. Elle peut celle qui tend à perfectionner les organes, instruments
susciter « des passions de bienveillance et de commiséra- de nos connaissances, avant de nous donner ces connais-
sances, et qui prépare à la raison par l'exercice des sens.
tion, ou d'envie et de convoitise ». Pour les diriger vers le L'éducation négative n'est pas oisive, tant s'en faut : elle
bien, il faut instruire Emile de la vie sociale, de ses iné- ne donne pas les vertus, mais elle prévient les vices ;
galités, de ses cruautés. Le spectacle de la vie contempo- elle n'apprend pas la vérité, mais elle préserve de l'er-
raine est dangereux. Il habitue au scepticisme, « à voir reur ; elle dispose l'enfant à tout ce qui peut le mener au
les méchants sans horreur ». C'est alors que l'histoire bien vrai quand il est en état de l'entendre, et au bien quand
comprise peut intervenir. On enseignera la morale par il est en état de l'aimer.
des exemples tirés de la vie des grand hommes.
Cette morale ne suppose aucun raisonnement ni aucune Dans ce même passage Rousseau indique le deuxième
religion. A quinze ans, Emile « ne savait pas s'il avait une de ses principes : celui de l'éducation progressive : les
âme ». Il est temps de lui apprendre qu'il en a une. et facultés de l'enfant ne se développent que progressive-
qu'elle lui impose des devoirs réfléchis. Mais cette religion ment et lentement. L'éducation traditionnelle fait appel
n'est pas inséparable de l'Emile. Ne nous occupons pour à des qualités de réflexion et de raisonnement que l'en-
l'instant que de la pédagogie proprement dite de Rous- fant ne saurait posséder. Il est incapable de réfléchir sur
seau, de ses origines et de son influence. des abstractions et même de les comprendre. Il est au
Résumons d'abord les principes essentiels de cette contraire sensible aux faits. Il faut donc s'en tenir à une
pédagogie dont nous avons donné une analyse détaillée instruction expérimentale. Enfin, quatrième principe :
pour montrer avec quelle minutie, avec quel souci cons- en se tenant, à chaque âge, au niveau véritable de l'en-
tant de ce que sont réellement les enfants. Rousseau en fant on pourra lui donner une éducation agréable, par
ROUSSEAU
9
I40 NOUVELLE IIÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL ÉMILE L ' É M I L E 66

là même beaucoup plus efficace ou même la seule efficace. les facultés, que s'ébauche une importante évolution. L a
Voyons maintenant dans quelle mesure cette péda- vieille scolastiqu'e résiste toujours vigoureusement. Mais
gogie existait, dans les faits ou dans la doctrine, avant elle est de plus en plus battue en brèche par la science et
l'Emile. la méthode expérimentale. Newton, puis ses disciples
hollandais, Leuwenhoeck, Musschenbroeck, S'Gravcsand,
Rien ou presque rien dans la pratique. Qu'apprenait-on etc., renoncent aux « systèmes » pour ne poursuivre
dans les collèges au x v n e siècle ? Uniquement le latin et que des vérités établies par des expériences donnant des
la rhétorique latine. Les études s'arrêtaient, pour plus certitudes limitées mais incontestables si les expériences
de la moitié des élèves, à la classe de rhétorique. L'exercice ont été bien conduites. Leur disciple français, nous
essentiel, ou même le seul, était le discours latin. On y l'avons dit, l'abbé Nollet, reçoit une chaire de physique
e n τ 753· Ces chaires de sciences expérimentales vont se
acquérait des qualités éminentes ; l'exacte compréhension
d'un sujet, la découverte des arguments qui conviennent multiplier. Jusque dans les provinces les collèges seront
à ce sujet en écartant tout ce qui lui est étranger, l'ordre fiers de leurs cabinets de physique et les crédits qui leur
dans lequel il convient d'exposer ces arguments pour qu'ils sont donnés seront très supérieurs à ceux qui existaient
en France vers 1900. Mais cela ne se produit guère
aient le plus de force, enfin le style qui ne peut pas être
qu'après l'Emile et Rousseau n ' y est pour rien. De
le même pour tous les sujets. P a r contre aucune place
toutes façons cet enseignement n'atteignait guère que
n'est laissée à la réflexion personnelle. Les sujets qui
la minorité d'élèves qui suivaient les deux années de la
doivent traiter des élèves de quinze ou seize ans sont de
philosophie. Dans la pratique l'enseignement, a v a n t
ceux qui ne correspondent en rien à ce qu'ils sont. Us sont
Rousseau, restait donc fidèle à la rhétorique, qui était
dans leurs discours, général d'armée, sénateur, philo-
seulement devenue une rhétorique en français en même
sophe, moraliste, héros ; ils sont Scipion, Cicéron, Sénèquc,
temps qu'en latin.
Mucius Scevola, etc. L a matière de leurs discours est
toujours ailleurs et jamais en eux. E n fait rien n'a changé
dans la première moitié du x v n i e siècle. Sans doute on Il en était tout autrement pour la théorie. Rappelons
enseigne quelque peu d'histoire ou plutôt de la chrono- d'abord la différence profonde qui sépare, en France,
logie, quelque peu de mathématiques. Mais dans les l'enseignement d'aujourd'hui et celui du x v u i e siècle.
palmarès de distribution des prix qui témoignent de ce Aujourd'hui il n ' y a aucune liberté pour les matières
que l'on tenait pour important, il n'y a que des prix d'enseignement. Tout aboutit à des examens ou concours,
d'excellence, de mémoire, de thème latin (ou de thème et tous les programmes d'examens sont fixés par l ' E t a t
et version) ou de discours latin et de discours français. (ou, dans certains cas, par des autorités locales). Il ne
ï.e discours français est la seule innovation importante. peut donc y avoir de différences que dans la manière
Dans les collèges des Oratoriens on enseigne de plus en d'enseigner ces matières. Il en était tout autrement au
plus en français ; et le discours français s'adjoint au dis- x v m e siècle. Pas d'examens, ou pas d'examens ayant
une sanction pratique. Seuls passaient des examens ceux
cours latin. Mais l'esprit de l'exercice reste exactement
qui voulaient être prêtres, médecins, avocats ou magis-
le même.
trats. Même, dans la profonde et universelle décadence
C'est seulement dans les deux années de philosophie
des universités, il était facile d'acheter des diplômes,
que ne suivaient guère que ceux qui voulaient être prêtres,
dans certaines universités complaisantes. S'il s'agissait
avocats, magistrats ou médecins, prendre des grades dans
I40 NOUVELLE IIÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL ÉMILE L'ÉMILE 133
I 753). M. Calvi (l'Education, poème en 4 Discours), le
d'élèves terminant, comme Emile, leur vie scolaire à
quinze ans, les théoriciens pouvaient s'en donner à cœur chevalier de Cotgolin (l'Education, poème, 1757). Bret
joie. E t ils n'y ont pas manqué. (l'Education, poème, 1761) ; ou bien, dans un genre qui
11 serait facile de réunir une bonne centaine d'ouvrages, est resté à la mode, dans le Mercure de 1736 ( i e r avril)
parties d'ouvrages ou articles importants qui traitent de une Lettre sur Γ éducation des enfants, en prose et vers.
l'éducation. Les articles abondent, par exemple, dans le Il est facile de glaner, dans cette littérature, beaucoup
Mercure de France ou le Journal de Trévoux. Tout le d'idées qui annoncent celles de Rousseau. Comme on
monde s'en mêle ; des philosophes comme Helvétius pour veut apporter du nouveau il faut bien combattre, directe-
qui, dans son livre de l'Esprit (1758) tout dépend, dans ment ou indirectement, le monopole de la rhétorique (et
l'homme et dans un Etat, de l'éducation ; des savants celui de la scolastique) puisqu'on veut leur adjoindre
philosophes comme le Genevois Bonnet dans son Essai bien d'autre études. C'est ce que fait, ouvertement, celui
de psychologie (1754), comme la Condamine dans sa que Rousseau appelle « le pédant de Crousaz ». C'est ce
Lettre critique sur l'éducation (1751) ; des polygraph es que développent, avec vivacité, l'abbé de Pons, l'abbé
comme L a Beaumelle, dans son Essai sur l'éducation Prévost, le romancier Digard, le Jésuite Berland, l'abbé
(1747) ; des utopistes comme l'abbé de Saint-Pierre dans Gédoyn, Duclos, la Condamine, etc. A côté du latin on
son Projet pour perfectionner l'éducation, comme Morelly installera ce qui ressemble fort à l'éducation expérimen-
dans son Essai sur l'esprit humain ou principes naturels de tale de Rousseau. On instruira même les petits enfants
l'éducation (1743) ; ou ceux qu'on pourrait appeler les par les sciences de la nature (1). L'abbé Pluche publie
fantaisistes convaincus, cçmme ce M. de Vallange qui (1732 et années suivantes) un Spectacle de la nature ou
public en 1719 un Système ou plan d'une nouvelle méthode entretiens sur les particularités de l'histoire naturelle qui
pour apprendre facilement et en peu de temps la langue ont paru les plus propres à rendre les jeunes gens curieux
latine sans le secours d'aucun maître. Il propose la forma- et à leur former l'esprit, en neuf volumes, qui est un des
tion d'« académies magnifiques » où des « académiciennes » grands livres du x v m c siècle (il a au moins quinze
chargées de la conduite des jeunes enfants leur appren- éditions et il est traduit en anglais, italien, espagnol). Il
dront en très peu de temps les langues, les principes de devait porter, d'abord, le titre de Physique des enfants.
toutes les sciences, les beaux-arts, et ce qui regarde les C'est, comme chez Rousseau, par les sens, par les faits
exercices du corps. E n attendant ces académiciennes on qui tombent sous les sens que s'instruisent les enfants
établira le plan de différents cours d'études reçues dans et les jeunes gens. C'est la méthode que recommandent
une maison qu'on appellera le Parnasse. L a pédagogie nombre de théoriciens.
peut même être une source féconde d'inspiration pour les On n'est point encore assez persuadé, disait l'abbé
poètes : Claude Quillet avait publié en 1655 une Calli- Nollet, en 1738, que le livre de la nature puisse être lu
paedia, seu de prelchrae prolis habendae ratione, poema par les enfants mêmes ; que cet âge est du moins aussi
didacticon (en 5 livres). On le réédite, pour le moins, en propre que tout autre pour l'entendre pourvu qu'on le
1705, et on le traduit en français en 1749 et 1774. Versi- lui montre par l'endroit qui convient.
fient successivement le chevalier de Solignac dont les
Quatrains ou maximes sur l'éducation sont au moins trois
jfois réédités, M. de Lavau (TEducation, poème, 1739), (1) Voir de plus amples développements dans mes Sciences de la,
M. Guérin (Discours en vers sur l'éducation des princes, nature en France au XVIII* s., pp. 224 et suiv,
L'ÉMILE 135
134 NOUVELLE IIÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL EMILE

On commence pourtant à s'en persuader. De deux à jeunes enfants la lecture par le moyen de lettres mobiles
quatre ans les bébés élevés selon Picardet apprendront qu'ils disposent dans des cases appropriées. Le jeu péda-
l'histoire naturelle de Buffon. L'abbé Coyer recule gogique eut un vif succès. (Voir, p a r exemple, dans le
Buffon jusqu'à sept et neuf ans et choisit Pluchc de Mercure de 1735, juillet et octobre, Extrait de la lettre de
quatre à six, etc. Il n ' y a rien qui ressemble à l'éducation M. l'abbé L** écrite du 8 mars 1735 à Mme la comtesse de
négative de l'Emile (i). A u c u n de nos pédagogues V** au sujet de l'éducation des enfants et du Bureau typo-
n'imagine que l'enfant naît bon ou du moins non vicieux graphique — Lettre d'un partisan du Bureau typographique
ebquc seule la société le déprave. Mais on est constamment à un précepteur de ses amis).
convaincu que l'enseignement doit être non pas une tâche Nous ne nous attarderons pas dans cette forêt ou cette
rebutante mais, autant que possible, un plaisir. C'est broussaille de pédagogues avides de nouveauté. Mais
l'idée de Morelly, de la Condamine. Picardet refuse de voyons de plus près ceux que Rousseau connaît et qu'il
nourrir l'enfant de contes de fées ou même (comme Rous- reconnaît sur certains points comme ses maîtres. C'est
seau) des Fables de L a Fontaine. Il préfère lui apprendre d'abord Montaigne, qui est cité douze fois dans l'Emile.
l'usage de toutes sortes d'outils et d'instruments qui Les ressemblances du chapitre de Montaigne avec
l'amusent. l'Emile sont grandes. Il s'agit, pour lui, d'élever un seul
élève constamment suivi par son précepteur. Ce précep-
Nous ne négligerons pas, dit l'abbé de Pons (1759) teur répudiera entièrement les méthodes suivies dans les
certains arts mécaniques... Mon disciple a-t-il du goût collèges, toutes les conventions de l a rhétorique et de la
pour les exercices qui contribuent à la souplesse, à la scolastique. Il faudra que cette éducation, au lieu d'être
légèreté, à la force du corps ! Bon, tant mieux... T o u s la cruelle discipline qui abêtit la jeunesse dans des
nos amusements seront des études déguisées... « geôles de jeunesse captive » soit constamment une
c'est-à-dire que, inversement, beaucoup d'études seront occupation agréable. Cette éducation sera faite non pas
des amusements. M m e Leprince de Beaumont commence seulement par des livres mais aussi par le spectacle de la
toute une série de publications dont le succès fut considé- vie et notamment par les voyages. L'éducation du corps
rable et se prolongea, pour certaines, jusque dans la n'importe pas moins que celle de l'esprit. Bref il s'agit
première moitié du xix® siècle et qui doivent joindre de former une tête bien faite plutôt qu'une tête bien
l'utile de l'enseignement à l'agrémnet du conte et du pleine. Mais les divergences entre l'Emile et Montaigne ne
dialogue familier : Magasin des enfants ou dialogues entre sont pas moins considérables. Montaigne, pas plus que
une sage gouvernante et ses élèves (1757, au moins une les autres pédagogues, n'a la moindre idée de l'éducation
vingtaine d'éditions jusqu'en 1827) — Magasin des négative. Son élève doit, au contraire, être un homme du
adolescentes ou dialogues, etc. (1760 ; au moins quinze édi- monde, menant la vie des gentilshommes riches de son
tions jusqu'en 1825). t C'est en 1732 que l'on invente le temps. Montaigne ne se défie pas de la raison ; c'est au
Bureau typographique (2) qui se propose d'enseigner aux contraire cette raison, sans doute prudente et sceptique,
qu'il prétend former le plus tôt possible chez son élève ;
il croit qu'on peut raisonner même avec les enfants. I l
(1) Ibid., pp. 218 et suiv.
pense que la morale, sans doute appuyée sur l'expérience
(2) Voir Louis DUMAS, La bibliothèque des enfants ou les premiers de la vie, doit être enseignée bien avant quinze ans. E n
éléments des lettres contenant le système du Bureau typographique, un mot l'élève de Montaigne, mènera la vie non d'un
1732.
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Emile rustique mais du noble fils d'une comtesse. conserve d'ailleurs une place au latin). Il demande une
Puis vient celui que Rousseau appelle « le savant éducation réaliste qui forme le jugement non. par des
Fleury ». Fleury avait publié en 1686, outre de nombreux livres, mais par des exemples. Il croit que l'éducation
et, en effet très savants traités sur l'histoire, l'histoire doit être pour l'élève un plaisir et non une tâche pénible.
du droit, l'histoire ecclésiastique, l'histoire du droit ecclé- Dans le détail d'exactes rencontres sont fréquentes. Le
siastiques, etc., un Traité du choix et de la méthode des Traité comporte tout un chapitre intitulé : « Il ne faut
études (encore réédité en 1753 et 1759). Le traité ne manque pas souffrir que les enfants s'accoutument à pleurer », dont
pas de hardiesse. Il s'élève vivement contre le mono- l'Emile se souvient assez exactement. Comme Emile le
pole de la rhétorique et de la scolastique. Il ne ïait au disciple de Lccke, bien que gentilhomme, apprend uh
latin qu'une part restreinte. Dans la querelle des Anciens métier. Protestations contre l'usage du maillot (comme
et des Modernes il est pour les modernes. Il.veut, autant d'ailleurs chez Buffon, Picardet, etc.). Comme chez
que possible, que l'étude ne soit pas un pénible labeur Rousseau tout le Traité fait vivre le disciple de Locke,
mais que l'élève y trouve de l'agrément. Il fait à l'éduca- bien qu'il soit riche, dans une atmosphère de simplicité
tion physique une large place. Contre la scolastique il où le luxe corrupteur ne tient aucune place. Les diffé-
est, déjà, partisan des sciences expérimentales. Il veut rences entre Rousseau et le philosophe anglais n'en sont
orienter l'instruction non pas vers une vaine éloquence, pas moins également assez profonde. Il y a chez Locke une
mais vers des fins utilitaires ; il enseignera de l'histoire, certaine éducation négative en ce sens qu'il forme le
de l'économie politique, de la jurisprudence. En un mot caractère de l'enfant non par des sermons mais en le
il formera une intelligence pratique, au lieu d'encombrer laissant se heurter à des expériences lui prouvant qu'il
une mémoire. Mais entre Rousseau et lui il y aura à peu n'est pas le maître ni des choses, ni des grandes personnes.
près les mêmes différences que pour Montaigne. Il n ' y a Mais Locke n'est pas du tout convaincu que l'enfant
aucune trace d'éducation négative. Il croit à la raison de naisse bon ; il sait qu'un pédagogue se trouve, dès le
l'enfant et c'est de bonne heure qu'il raisonnera avec lui. début, en présence de caractères très différents, de pen-
Son élève n'est pas un demi-solitaire, élevé dans l'igno- chants dont certains sont mauvais et contre lesquels il
rance ou la méfiance de la civilisation. C'est un « hon- faut lutter. Il ne croit pas qu'il soit absurde de raisonner
nête homme », destiné à la vie sociale et le maître devra avec les enfants, à condition d'adapter les raisonnements
donner toute son importance à la civilité, à la politesse. à leur âge. L a vertu de générosité n'est pas innée chez
Plus importante que celle de Fleury est l'influence de l'enfant. Il faut la créer et la développer en lui. Surtout
Locke. Locke avait publié un Traité de l'éducation des le disciple de Locke n'est pas l'Emile créé par l'imagina-
enfants, traduit de l'anglais par Coste dès 1695. Entraîné tion de Rousseau. C'est, en fait, un jeune gentilhomme
d'ailleurs par le succès des autres œuvres de Locke le anglais destiné à vivre non pas loin du monde, dans une
traité avait eu un vif succès. Dès 1747 la traduction est à sorte de solitude familiale et rustique, mais dans le monde
sa huitième édition (sans compter les contrefaçons). Il aristocratique qui est naturellement le sien. Son éduca-
devance Rousseau sur beaucoup de points importants. tion doit lui apprendre non seulement la sagesse pratique
Comme chez Rousseau le précepteur ne s'occupe que et la prudence nécessaires pour s'y conduire, mais encore
d'un seul élève (ce fut d'ailleurs le cas réel de Locke). les bonnes manières. On développera en lui le sentiment
Locke proteste violemment contre renseignement tradi- de cet honneur qui n'est pas la morale mais une morale
tionnel, contre le latin, la rhétorique, la scolastique (il qui est, au moins en partie, celle d'une caste. Enfin l'ins-
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truction lui est. nécessaire. Elle doit sans doute être instruction qui s'efforce seulement d'emplir la mémoire.
judicieuse. Mais il faut aussi qu'elle soit suffisamment Elle ne croit pas qu'il soit profitable de raisonner trop tôt
complète. L'éducation progressive de Rousseau est d'une avec les enfants ; il faut plutôt leur opposer la nécessité,
extrême lenteur. L o c k e . v e u t aller plus vite pour donner les obstacles que rencontrent leur faiblesse. Il est fâcheux
à son élève tout le bagage qui lui sera utile dans la vie de flatter leur vanité babillarde et d'avoir l'air de les
sociale qu'il doit mener. tenir pour de petits prodiges. Il faut qu'ils s'instruisent
Rousseau a pu subir d'autres influences. 11 a dû lire le autant que possible par plaisir. Mais il y a avec l'Emile
Traité des études de celui qu'il appelle le sage Rollin. des différences. Le principe de l'éducation négative, qui
Rollin a été professeur de rhétorique. Il s'excuse de ne pas domine l'Emile n'est pas nettement posé. Julie pense qu'il
écrire son traité en latin. Il croit à l'importance de ce bon faut tenir grand compte des caractères différents. Elle
goût et de ces qualités d'invention, de disposition et 11e suppose pas que tous les enfants naissent bons ou
d'expression que la rhétorique enseigne. Mais il a du bon non méchants ; elle espère seulement qu'elle n'aura pas
sens et de la simplicité. Il n'est pas féru d'éloquence à tout d'enfants méchants. Surtout son exposé n'a rien de dog-
prix. Il veut que l'élève apprenne à raisonner en écrivant matique. E t c'est le caractère dominant de l'Emile que
des « rapports » et non des discours. Il veut qu'on enseigne la rigueur de son organisation, rigueur qu'on ne trouve à
le français sur le même pied que le latin. Il demande, au ce point dans aucun des ouvrages pédagogiques qui l'ont
moins pour le premier âge, une éducation agréable et précédé. L'Emile est vraiment un système fondé sur des
recommande ce bureau typographique dont nous avons principes massifs comme des colonnes et dont il semble
parlé. qu'on ne peut rien distraire sans qu'il s'écroule. Ce ne
sont plus seulement des conseils, des suggestions mais
Il est fort difficile de dire quelles sont exactement les comme le Temple de l'enfance et de la jeunesse dont
dettes de Rousseau ou, du moins, quel est celui à qui il l'architecture est soigneusement équilibrée.
est, pour telle ou telle de ses méthodes, redevable ; car Mais ce n'est pas seulement cela qui, plus tard fera
telle idée qui est celle de Pierre est aussi celle de Paul. le succès durable du livre. C'est un livre merveilleuse-
Par contre on peut dégager assez aisément l'originalité de ment vivant. Il n'y a rien, à cet égard, qui soit plus diffé-
l'Emile. Elle n'est guère due à l'expérience vécue de rent du Contrat social que l'Emile, composés pourtant
Jean-Jacques comme éducateur. Il s'est occupé d'éduca- vers la même date. A u t a n t le Contrat est asservi à une
tion avant d'écrire l'Emile. Il a été, en 1740, précepteur sécheresse presque mathématique, autant, dans l'Emile,
des enfants de M. de Mably, à Lyon, pendant un an. E t le dogmatisme est dissimulé sous une végétation foison-
il a rédigé, pour cette tâche, un Mémoire présenté à M. de nante et vivante. Montaigne, certes, a, dans son vagabon-
Sainte-Marie sur l'éducation de M. son fils. M m e d ' E p i n a y dage, un pittoresque qui le sauve du ton pédagogue. Mais
avait un fils, confié au précepteur Linant. Elle aimait Floury, Rollin, Locke sont des professeurs ou des philo-
parler de pédagogie, comme en témoignent ses Mémoires. sophes. Rousseau, au contraire, vit son livre comme s'il
E t Rousseau a dû en discuter avec elle. Surtout, dans la l'avait vraiment vécu, et avec une vivacité de mémoire
Nouvelle Héloïse, Julie s'explique longuement avec Saint- qui ressuscite tout. Dans cette résurrection tout se mêle,
Preux sur la façon dont elle conçoit l'éducation des sans confusion, comme dans la vie de l'enfant : des
enfants. Assurément elle parle assez souvent comme décors, des anecdotes, des promenades, des dialogues,
Rousseau parlera dans l'Emile. Elle ne veut pas d'une des comédies, des commencements de petits drames ou
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de ce qui est drame pour l'enfant, des portraits. D'un bout est peint de couleurs aimables. Sophie est saine, alerte,
à l'autre il semble non pas que nous écoutions les leçons joyeuse. Elle garde quelques-uns des caprices enjoués,
d'un maître mais que nous partagions l'existence d'Emile. quelques-unes des coquetteries délicates qui font la
Toute cette vie, aussi bien, est entraînée par quelque grâce mystérieuse et le charme attirant des femmes. Elle
chose qui est plus que la vie : par la foi et par l'enthou- sait qu'elle peut et qu'elle doit plaire et qu'on ne plaît
siasme, Emile est ce que Rousseau aurait voulu être, ce paâ par les seules vertus. Seulement c'est par ces vertus
qu'il aurait pu être s'il avait eu de la chance. La Nouvelle que l'on est heureux et que la vie conjugale est douce.
Héloïse est le rêve d'amour de Jean-Jacques. Emile est Sophie a été formée à toutes les énergies et les adresses de
son rêve de perfection et de bonheur par cette perfec- l'épouse et de la ménagère ; elle sait conduire ses four-
tion. Souvent d'ailleurs ses souvenirs personnels inter- neaux comme ajuster ses rubans. Elle se défend seule-
viennent dans son récit, comment il s'est guéri de la peur ment de la pédanterie domestique comme d'autres de
de l'obscurité, comment il s'est dégoûté de la vie mon- celle de l'esprit. Il ne lui manque, avec une certaine fleur
daine, comment il a pris l'amour de l'éducation réaliste de délicatesse morale, une finesse de goût et d'impres-
et expérimentale : « Je hais les livres ! » ; quelle est la sion que Jean-Jacques n'avait pas en lui, que ce que
vie qu'il voudrait vivre s'il le pouvait ; et c'est le fameux Rousseau n'a pas voulu lui donner, la culture intellec-
« si j'étais riche... » et la maison aux contrevents verts. Ce tuelle. « C'est une espèce de miracle, disait la comtesse
rêve, d'ailleurs, résume toute l'atmosphère qui enveloppe du Spectacle de la nature, que quelqu'une d'entre nous
le livre. Si sérieux qu'il soit, c'est une idylle qui s'efforce sauve son esprit du naufrage et montre un peu de justesse
seulement, comme celle de la Nouvelle Héloïse, d'être et de solidité ». Rousseau a prétendu clairement que ce
réalisable. Nous sommes loin des villes, en pleine cam- n'est pas aux livres et à l'instruction que la femme devait
pagne ; nous nous nourrissons surtout de légumes et de demander son esprit. Dans la bibliothèque de Sophie il
fruits ; comme les bergers et bergères des idylles nous n'y a que Télémaque et les Comptes laits de Barême.
menons une vie simple ; nous n'avons que des désirs Sophie est une aimable ignorante.
simples ; nous n'avons donc pas de soucis et nous n'avons Nous n'insisterons pas sur ce livre V. Rousseau y est
pas besoin de la torturante prévoyance. Rien d'étonnant en retard sur tout son siècle et il n'y avait aucune chance
à ce que l'Emile soit pénétré d'un lyrisme qui donne à pour qu'il fût écouté. Depuis la deuxième moitié du
l'exposé une sorte de pathétique. Toute une part de XVIIc siècle on voit se développer puissamment une sorte
l'Héloïse est pathétique ; mais d'un pathétique souvent de féminisme qui réclame pour les femmes le droit de
prolixe et désuet. Ce n'est pas tout à fait la faute de s'instruire comme les hommes. Pour l'opinion, contre
Rousseau. Rien ne vieillit aussi vite que le langage de Molière, ce sont les femmes savantes qui ont raison.
l'amour passionné. Mais, 'dans l'Emile, il parle à un enfant Fénelon n'est qu'un réformateur encore timide. Pendant
ou même avec un enfant. Il se trouve conduit à une sorte tout le x v m e siècle ce sont les femmes qui, pour 11e
de discrétion qui, sans rien lui enlever de son naturel, prendre que cet exemple, emplissent, plus que les hommes,
laisse au récit son mouvement et sa chaleur. les cours de physique expérimentale, d'histoire naturelle,
etc. (1). Signalons seulement que c'est dans ce livre V
L'Emile s'achève au livre V par un court traité de
l'éducation des filles. Sophie est la jeune fille idéale,
(1) Voir mes Sciences de la nature en France au X VIIIe s., pp. 188
digne de l'idéal Emile, Le portrait qu'en donne Rousseau et suiv., 213 et suiv.
I40 NOUVELLE IIÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL ÉMILE L'ÉMILE 142

que se trouve le passage justement célèbre où Rousseau création souffre, dira-t-on, de vices et de maux innom-
fait l'éloge des voyages à pied. Ce sont les hasards cal- brables. Ce problème du mal se résoud par une démons-
culés d'un voyage à pied qui amènent Emile et son pré- tration de la liberté de l'homme : « Homme, ne cherche
cepteur dans la demeure de celle qui lui est destinée. plus l'auteur du mal ; cet auteur, c'est toi-même ».
D'autre part la souffrance et l'injustice s'expliquent par
le fait que l'âme est immortelle et que la vie éternelle
L a morale enseignée à Emile jusqu'à 15 ans a « toujours répare les maux de la vie terrestre.
un rapport direct avec lui », puisqu'elle l'instruit et qu'il Après avoir établi ces principes métaphysiques, Rous-
y trouve une « jouissance intérieure ». Emile ignore encore seau cherche les principes de conduite qu'ils entraînent
le respect du devoir pour le devoir. A quinze ans « il ne pour la vie quotidienne. Il pose d'abord que notre guide
savait pas s'il avait une âme ». E t par là, dit Rousseau, ne doit pas être la raison, mais la conscience. L a con-
on a évité de lui parler mal de ce qu'il ne pouvait com- science nous révèle, sans obscurité, la « loi naturelle » et
prendre, et de tracer dans son esprit des « images dif- par elle « la route de la sagesse, le prix des travaux de
formes » de la divinité, qui y resteraient toute sa vie. cette vie, et la source du bonheur dont on a désespéré ».
Le moment est venu, à quinze ans, d'aborder l'enseigne- Cette loi naturelle se suffit à elle même. Rousseau discute
ment des vérités religieuses. Rousseau place cet enseigne- longuement sur la nécessité et la vérité d'une religion
ment dans la bouche d'un vicaire savoyard (Souvenirs de révélée. Il conclut que tout n'est qu'obscurité et contra-
l'abbé Gaime et de l'abbé Gâtier qu'il avait connus à dictions et qu'une révélation est inutile.
Turin et au séminaire d'Annecy). Le vicaire a recueilli Cette Profession de foi fut le point de départ de per-
dans une ville d'Italie un misérable expatrié (Rousseau sécutions violentes qui condamnèrent Rousseau à l'exis-
lui-même). Après avoir réveillé en lui « l'amour propre et tence errante que nous suivrons plus loin.
l'estime de soi-même », il le mène un matin sur une haute Déjà les doctrines religieuses que Julie exprime dans
colline qui domine le P ô (le Monte près de Turin) et lui la Nouvelle Héloïse avaient inquiété l'autorité et le
enseigne la religion telle qu'il la comprend. tolérant Malesherbes. L'édition imprimée à Paris a v a i t
Cette Profession de foi a une extrême importance été par ses soins soigneusement expurgée. L a Profes-
historique. Elle fut ardemment combattue et discutée ; sion de foi du Vicaire savoyard rendit vaines les bonnes
elle fut pour Rousseau le point de départ de violentes volontés et les tolérances. Rousseau a raconté dans les
persécutions. Elle suscita un courant profond d'idées Confessions, comment il se croyait assuré, après la publi-
religieuses qui influa sur la littérature, sur les mœurs et sur cation de son livre, d'être oublié par le Parlement. Mais
la religion même. Son importance actuelle est beaucoup l'ouvrage était signé. C'était un défi trop éclatant. Les
moindre. Disons seulement que Rousseau récuse les poursuites furent décidées et menées avec une activité
secours de la philosophie et prétend ne faire appel qu'à que les pièces authentiques ont révélée (1). Les parle-
« la lumière intérieure ». Grâce à elle il prouvera l'exis- mentaires tolérants s'abstinrent ; ils se sentaient désar-
tence de Dieu. Des discussions, aujourd'hui obscures, més. Les autres censurèrent le livre, décrétèrent l'auteur
"sur la substance et la matière lui prouvent que le monde de prise de corps et veillèrent à l'exécution de l'arrêt
physique est gouverné par une volonté et une volonté
intelligente qui est Dieu ; dans ce monde que Dieu gou- (1) Voir l'article de M. Lanson dans les Annales J.-J. Rousseau.
1905.
verne, l'homme tient la première place. Ce roi de la
L'ÉMILE
144 NOUVELLE HÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL ÉMILE 145
discerner. Les traités, articles, discussions sur les traités
avec une décision qui fit courir à Rousseau des périls se multiplient inlassablement. Le moment même les
certains. M. et M m e de Luxembourg furent prévenus rend pour ainsi dire nécessaires. L'ordre des Jésuites est
que les choses étaient sérieuses. On décida Rousseau à supprimé en France en 1762. En avril leurs collèges sont
quitter la France. Il monta en chaise de poste dans la supprimés. Ce sont cent treize collèges sans professeurs et
nuit du 9 au 10 juin 1762 et gagna la Suisse. cent treize collèges qu'on peut réorganiser, qu'on doit
L'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, lança même, crie-t-on, réorganiser. Un édit du 2 février 1763
contre lui un mandement violent. Rousseau lui répondit prescrit donc de créer pour tous les collèges n'appar-
par une lettre dont l'intérêt polémique a disparu, mais tenant ni aux Universités, ni aux autres congrégations
qui garde l'attrait d'une dialectique fougueuse et d'une un bureau composé de l'évêque, du premier officier de
victorieuse ironie. L a République de Genève ne fut pas justice du lieu, du ministère public, de deux officiers
plus tolérante que le Parlement de Paris. L'Emile et le municipaux, de deux notables, du principal poui aviser.
Contrat Social soulevèrent des querelles furieuses. L a Les conseilleurs ne leur manquent pas et la liste en serait
condamnation et le décret de prise de corps, qui obligèrent interminable. Ne rappelons que quelques-uns dont les
Jean-Jacques à renoncer à son projet de retour à Genève œuvres eurent le plus de retentissement. Caradeuc de L a
et à se réfugier dans le Val-Travers, ne découragèrent pas Chalotais, procureur général au Parlement de Bretagne
ses amis, ennemis du Grand et du Petit Conseil. L e pro- dans son Essai d'éducation nationale (1763) ; Guyton de
cureur général Tronchin essaya d'apaiser le tumulte dans Morveau, Mémoires sur l'éducation publique (1763) ; le
ses Lettres écrites de la campagne. Rousseau lui répondit président Rolland, Compte rendu aux chambres assemblées
(1764) par les Lettres écrites de la montagne qui allumèrent des différents mémoires envoyés par les universités sises
contre lui des haines acharnées. dans le ressort de la Cour en exécution de l'arrêt des chambres
assemblées, du 3 septembre 1762, relativement au plan
d'études à suivre dans les collèges non dépendant des uni-
Il faut faire une distinction essentielle si l'on veut versités (1768) ; l'abbé Cover, Plan d'éducation publique
suivre l'influence de l'Emile. Pendant et après la Révolu- (1770) ; Grivcl, Théorie de l'éducation (1783) ; Philipon de
tion elle est très grande, du moins chez les théoriciens. la Madelainc, Vues patriotiques sur l'éducation du peuple,
Saint-Just, Lepelletier de Saint-Fargeau, Marie-Joseph tant des villes que des campagnes (1783).
Chénier (pendant la Révolution), Bernardin de Saint- L a plupart de ces théoriciens (il y a d'ailleurs des tradi-
Pierre, M m e de Staël, M r a c de Genlis, M m e Necker de tionnalistes obstinés) abondent dans les idées de Rousseau.
Saussure. E n Allemagne, Basedow, Lavater, Lcssing, Guyton de Morveau, Caradeuc de L a Chalotais con-
sont des disciples passionnés. Pour Gœthe, l'Emile est damnent avec violence cette tradition !
« l'Evangile des instituteurs ». Kant affirme « qu'aucun
livre ne l'a aussi profondément remué », et Herder D'où vient qu'au sortir des Ecoles il est rare de trouver
l'acclame comme « un ouvrage divin ». Jean-Paul Richter, un jeune homme qui sache narrer un fait, dicter une lettre
Frœbel, Jacobi, Heinse, Klinger avouent leur admiration. ou délibérer sur une opinion ? C'est qu'il n'a appris
Les méthodes de Pestalozzi qui renouvelèrent en partie qu'à faire des harangues !
la pratique de l'éducation s'inspirent constamment des Toujours du latin et des thèmes !... Presque toute
notre philosophie et notre éducation ne roulent (pie sur
principes de Rousseau.
des mots ; ce sont les choses mêmes qu'il importe de
A v a n t la Révolution, elle est beaucoup plus difficile à
ROUSSEAU 10
I40 NOUVELLE IIÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL ÉMILE L'ÉMILE 74
connaître. Des faits, des faits dont les yeux disposent, Deux exemples suffiront. Ferlus, directeur du célèbre
à sept ans comme à trente ! collège des Oratoriens à Sorèze, dénonce la « misérable
routine » de l'Université, à la grande colère d'ailleurs
Bien entendu personne ne parle d'éducation négative ; des régents de cette université ; il veut remplacer « l'étude
personne (ou presque) ne suppose que tous les enfants des mots » par l'étude des réalités, de tout ce qui pré-
sont à leur naissance non méchants et que la tâche essen- pare à la vie. On enseignera donc, avec un système
tielle de l'éducateur soit de le préserver de tout contact d'options, le français et la littérature française, l'anglais,
avec une société qui le corromprait. Mais presque tout le l'allemand, l'italien, l'espagnol, le portugais, l'histoire,
monde est contre l'omnipotence du latin, pour l'impor- la cosmographie, la géographie, la statistique, la physique
tance du français, pour l'étude de l'histoire, de la géo- expérimentale, l'histoire naturelle, la navigation, le
graphie, des sciences expérimentales, du droit même, de dessin, l'architecture, etc. Un M. C. du T . s'émerveillait
la mécanique, de l'agriculture, etc. Presque tous veulent de ces trois cent soixante élèves à qui l'on apprenait à
une éducation plus libre et autant que possible agréable
Mais malgré tout ce qui les apparente à l'Emile tous chanter, danser, dessiner, écrire, monter à cheval, nager,
semblent ou l'ignorer ou le dédaigner. Guyton cite faire l'exercice, joujer du hautbois, du violon, de la clari-
abondamment Fénelon, Fleury, Montaigne et surtout nette, du basson, de la basse, sonner du cor, faire des
Locke. Il ne cite Rousseau que pour protester contre le armes... le latin, l'anglais, l'allemand, l'italien et même
paradoxe de Rousseau condamnant les sciences et les le français, les mathématiques, l'histoire.
arts. Caradeuc de La Chalotais ne cite pas l'Emile dans sa
liste des bons ouvrages sur l'éducation. Le président Dans les écoles militaires on supprime l'enseignement
Rolland attaque Rousseau. Rivard dans son plan du latin ; et Vaublanc, dans ses mémoires, nous a laissé
d'études ne rappelle dans son avant-propos que Locke, de l'événement un tableau qui est au moins symbolique
Crousaz, Fleury, Rollin. Grivel ne cite Rousseau qu'une s'il n'est pas, peut-être, rigoureusement historique :
fois. Coyer 11'allègue Rousseau que pour le combattre.
Lorsque le latin fut chassé de l'école militaire [de L a
L a raison en est sans doute que l'Emile est un hvre Flèche], un professeur nommé Valard, qui avait com-
condamné ; mais, dès 1770 cette condamnation est bien posé un rudiment très estimé, réunit sur une charrette
oubliée et Rousseau, nous allons le voir, n'apparaît plus ses vieux livres, ses cahiers, tout ce qu'il possédait,
comme un des ennemis de l'Eglise mais comme l'un de ses Il s'assit sur ce monceau en désordre ; il partit au moment
meilleurs défenseurs. Aussi bien, dans la pratique, on où les élèves étaient en récréation. Us s'assemblèrent
organise d.es éducations qui semblent s'inspirer de l'Emile autour de la charrette. Il leur criait : « Vous êtes perdus !
mais qqi ne se soucient pas de faire appel à son autorité. Vous allez croupir dans l'ignorance ! Vous ne serez bons
Sans doute il y a des exceptions et bien des collèges n'en- à rien» On chasse de l'école Virgile, Horace et Cicéron ; je
les emporte avec moi ; l'antiquité vous abandonne. Oui,
seignent encore que la rhétorique et même la rhétorique pleurez, infortunés ; vous êtes perdus !
latine. J'ai fait par ailleurs l'histoire de cette révolu-
tion (1). Mais que de nouveautés et même d'audaces.
Même triomphe sur la scolastique des sciences expéri-
mentales et même de la philosophie nouvelle. Nos péda-
(1) Voir mes Origines intellectuelles de la Révolution française, gogues L a Chalotais, Guyton de Morveau, l'abbé Coyer,
2· partie, ch. 6,; 3 e partie, ch. 5. Condillac, etc., se moquent des thèses de la scolastique ·
148 NOUVELLE HÉLOÏSE — CONTRAT SOCIAL ÉMILE L' ÉMILE

si l'univers se fait par l'opération de l'esprit — si la vois... On ne se figure pas le chef-d'œuvre de bêtise et
béatitude formelle consiste dans un acte de l'entendement de nullité produit par cette éducation ; le sujet y prêtait,
ou de la volonté — si de deux propositions contradictoires j'en conviens. Pendant que Jean-Jacques Rousseau était
qui ont pour objet le futur contingent la vraie peut à Strasbourg, où il s'était réfugié lors (le son expulsion
devenir fausse et la fausse peut devenir vraie. du territoire de Berne, chez M. Hangardt père, celui-ci
lui parla de son Emile avec un enthousiasme plein de feu,
Dans la pratique, dans un grand nombre de collèges ajoutant qu'il élevait son fils suivant ses principes.
et de nombreuses pensions privées on dépense des -—- Ma foi, tant pis pour vous, Monsieur, répondit
sommes, considérables pour le temps, pour organiser des l'auteur, et plus tant pis encore pour votre fils.
« cabinets » et acheter des machines. Par exemple, dans Il ne se trompait guère. Ce fils devint un paltoquet et
ma ville natale, Bourges, Sigaud de La Fond (qui y a un imbécile, nous parlant de la nature à chaque instant,
et se servant de termes à faire rougir, sous prétexte de
gagné un buste dans le jardin public) achète une machine ne rien dissimuler.
de Magdebourg, une balance hydrostatique, une machine
électrique, etc. Mais, dans tout cela il n'est jamais Tout cela n'est que documents dispersés. Dans l'en-
question de Rousseau. Assurément il a des disciples semble tout se passe comme si l'on n'avait pas besoin de
avoués. Le père du célèbre médecin Bichat était l'un Rousseau. Les nouveautés pratiquement applicables de
d'eux. Quelques jours après la naissance de son Iiis, en l'Emile se placent dans un vaste mouvement qui com-
novembre, il le baigna dans le bassin d'une source voisine mence avant lui, qui se serait développé sans lui. 11 faut
(Bichat, élevé à la dure, mourut tuberculeux à trente ans). attendre l'effet du temps qui rejette dans l'ombre la
L'ami de Rousseau, le marquis de Girardin, Frénilly qui masse des ouvrages sans talent littéraire et qui met en
nous a laissé d'intéressants mémoires, sont élevés, plus lumière l'œuvre chaleureuse et vivante. L'Emile sera
ou moins, selon VEmile. Il y a même parmi ces disciples, d'ailleurs entraîné par la réputation générale de Rous-
(les imbéciles. L a fille d'un M. Rossel a été élevée par son seau qui apparaîtra de plus en plus comme le conduc-
père teur d'une génération.
les neuf premières années de sa vie dans les bois, presque Nous étudierons plus loin l'influence de la religion du
nue, où elle se nourrissait en partie de genièvre et de Vicaire savoyard.
fruits sauvages. Le soir, au bruit d'un instrument cham-
pêtre, les petites filles se rassemblaient et accouraient à la
maison, où leur père avait soin qu'elles ne parlassent qu'à
lui.

E t Rousseau put s'indigner à Strasbourg de la plaisante


figure d'un Emile.
Parmi les originaux que nous eûmes en passant, dit la
baronne d'Oberkirch, un des plus drôles et des plus ridi-
cules était certainement un M. Hangardt, fils d'un ancien
homme d'affaires du prince, admirateur frénétique de
Jean-Jacques Rousseau, élevé d'après ses principes, et
se nommant Emile comme le héros du philosophe gene-
FIN DE LA V I E D E ROUSSEAU I5I

et le Contrat, la publication de ses Lettres écrites de la


campagne. Jusqu'en 1765 Rousseau v i t paisiblement à
Môtiers. Il y reçoit de nombreuses visites d'admirateurs
et d'amis qui font à l'occasion beaucoup de chemin pour
le voir. Il entreprend, le plus souvent avec quelques com-
QUATRIÈME PARTIE pagnons, de nombreux et lointains voyages ou excursions
à pied. Il commence à se passionner pour la botanique
LA VIE DE ROUSSEAU DEPUIS L'ÉMILE qui deviendra un des grands plaisirs de sa vie ; on lui
propose et il accepte la nationalité neuchâteloise. I l est
JUSQU'A SA MORT en fort bons termes avec le pasteur de Môtiers, Mont-
LES CONFESSIONS — LES RÊVERIES mollin, qui l'a admis à la communion. Mais les choses se
gâtèrent quand, en réponse à Tronchin, Rousseau eut
publié ses Lettres écrites de la montagne où il n'abandonne
CHAPITRE PREMIER rien des conceptions religieuses de l'Emile. L a vénérable
classe des pasteurs ncuchâtelois dénonce les Lettres de la
FIN DE LA VIE DE ROUSSEAU montagne. Montmollin prie Rousseau de renoncer à la
communion. Il est sommé de comparaître devant le
Consistoire de Môtiers. Sans doute le Conseil d ' E t a t met
Nous avons dit plus haut comment la publication de Rousseau sous la protection'du roi. Sans doute, dans des
l'Emile avait été pour Rousseau le commencement d'une échanges de pamphlets, Rousseau trouve des défenseurs.
vie errante et persécutée. Chassé de Paris et de France il Mais Montmollin s'est déclaré contre lui et la population,
s'installe d'abord en Suisse à Yverdon chez son ami peu à peu, lui est violemment hostile. Des pierres sont,
Daniel Roguin. « Ciel ! protecteur de la vertu, s'était-il dans la nuit, lancées contre sa fenêtre. Il est insulté dans
écrié sur la route de Pontarlier à Yverdon, je te loue '. je ses promenades. Le 6 septembre 1765, pendant la foire de
touche une terre de liberté ! » Il se faisait des illusions. Sur Môtiers, sa maison est assaillie à coups de pierre. Malgré
le rapport du procureur général Jean-Robert Tronchin l'appui du Conseil d'Etat qui recherche les agresseurs et
le Petit Conseil condamne le Contrat social et l'Emile et celui de la Générale communauté de Môtiers, Jean-
décrète Rousseau de prise de corps. Le gouvernement de Jacques juge plus sage de s'en aller. Dès le 12 septembre
Berne exige de Jean-Jacques qu'il quitte son territoire. il est installé à l'île Saint-Pierre dans le lac de Bienne où
Il gagne alors Môtiers dans le Val-Travers (près de il avait déjà vécu quelques jours, en invité, chez le rece-
Neuchâtel) qui était une principauté prussienne gou- veur de l'hôpital bourgeois de Berne. Il y mène une
vernée par Georges Keith, lord maréchal d'Ecosse (que existence heureuse, toute livrée à la rêverie, qu'il a
Rousseau appelle Milord Maréchal). Thérèse Levasseur décrite dans des pages célèbres des Confessions et des
l'y rejoint. Entre temps l'Emile est condamné en Hol- Rêveries. Mais l'île Saint-Pierre est sur le territoire de
lande. L'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, Berne. Dès le 10 octobre le Petit Conseil bernois donne
publie son mandement contre l'ouvrage (août 1762). L a l'ordre d'expulser Rousseau qui part le 25 octobre (il n'a
Sorbonne publie sa Censure de l'Emile (novembre). En donc pu vivre dans l'île que quelques semaines). Il passe
septembre 1763 Tronchin commence, contre l'Emile par Bâle, Strasbourg, où il est fort bien accueilli et arrive
152 DE I.'ÉMILE JUSQU'À LA MORT ΕΓΝ D E 1.Λ V I E D E ROUSSEAU I53
à Paris en décembre. Il y trouve le philosophe anglais De semaine en semaine le malentendu s'aggrave. Rous-
Hume qui lui avait déjà proposé un asile, en Angleterre. seau soupçonne Hume d'ouvrir certaines de ses lettres.
Ils partent ensemble et arrivent à Londres en janvier La presse anglaise devient de plus en plus hostile à son
1766. Thérèse le rejoint. Après avoir fait l'expérience de égard. Voltaire, par exemple, a fait paraître une Lettre de
diverses retraites, ils s'installent au château de Wootton- M. de Voltaire au DT /.-]. Pansophe. Un journal anglais
hall, chez l'Anglais Davenport, dans le Staffordshire. publie la traduction des passages les plus violents.
C'est là que commence (ou peut-être se continue), Un Suisse, Deyverdun publie contre Rousseau des articles
entre Hume et Rousseau, une querelle violente qui, dès ironiques et violents auxquels Jean-Jacques accuse
le x v m e siècle, fit couler beaucoup d'encre et eut, dans Hume d'avoir collaboré. Pendant quelque temps le
le public, un large retentissement. Hume et Jean-Jacques dissentiment semble s'apaiser. Mais Hume perd bientôt
avaient évidemment des caractères fort différents. Hume patience. Rousseau, après des tergiversations, refuse une
avait longtemps mené une existence pauvre et plus ou pension du roi d'Angleterre que Hume avait essayé de lui
moins suspecte par suite du scepticisme incrédule de ses obtenir. Les amis parisiens de Ilume commencent à soup-
premiers ouvrages. Son Histoire d'Angleterre lui avait çonner qu'il a peut-être des torts. Il rompt donc brutale-
donné l'aisance et la célébrité. Il avait un poste de secré- ment en publiant son Exposé succinct de la contestation
taire de l'ambassadeur d'Angleterre à Paris, lord Hert- qui s'est élevée entre M. Hume et M. Rousseau. L e mémoire
ford. L à il fut accueilli avec enthousiasme dans les salons n'est pas tout de suite publié ; mais on en parle abondam-
philosophiques. Dans ces salons Rousseau comptait ment un peu partout. Les défis publics de Rousseau
quelques amis. Mais la plupart des habitués ne l'aimaient obligent Hume à le donner à l'imprimeur. Il paraît en
guère. Quant on apprit que Hume était lié avec Jean- novembre 1766.
Jacques et devenait en quelque sorte son protecteur, Y a-t-il eu, dans tout cela, un complot savamment
on en fit des gorges chaudes. Walpole rédigea et bientôt ourdi, de complicité avec Hume, par la « cabale encyclo-
fit circuler et laissa imprimer une Lettre du Roi de Prusse pédique », pour miner la réputation de Rousseau ? Rien
à Monsieur Rousseau où l'on accusait celui-ci d'être un ne l'indique. Rien d'ailleurs n'aurait été plus maladroit.
persécuté imaginaire. Le lettre fut, un certain temps, Le simple bon sens indique que lorsqu'il ne s'agit pas
attribuée à Hume. Un vif mouvement de curiosité sym- d'accusations prouvées, de fautes contre la morale ou les
pathique accueillit cependant Rousseau à son arrivée lois, la meilleure façon de desservir un homme, c'est le
en Angleterre. Puis la curiosité fit place à une sorte d'in- silence. E n réalité il s'agit d'une bataille, ouverte ou
différence. Entre temps Rousseau est passé à Londres latente, entre deux camps. Les philosophes sont d'accord
et s'est installé à Wootton. Il est naturellement inquiet et pour défendre la raison raisonnante et lutter contre tout
instable. Fort capable de raisonner avec rigueur dès qu'il ce qui leur paraît déraisonnable. Hume est philosophe.
sort de lui-même, il est incapable de raisonner ses impres- Il comprend la vie comme les philosophes. Il ne com-
sions et les subit comme d'incontestables certitudes. Pour prend donc pas Rousseau, Rousseau qui vit par l'imagi-
lui, l'amitié est faite d'une sorte de communication des nation et la sensibilité et dont la sensibilité et l'imàgi-
cœurs, d'épanchements muets. Hume n'est pas l'homme nation ont été exacerbées (maladivement exacerbées,
de ces épanchements. Il est incapable de deviner ce qui nous y reviendrons) par les persécutions trop réelles et
se passe dans l'âme de son ami, les susceptibilités qui violentes qu'il a dû subir depuis quatre ans. L'erreur
le font se révolter contre tout ce qui semble une aumône. essentielle est dans le malentendu primitif qui les a réunis.
154 DE L'ÉMILE JUSQU'A LA MORT FIN D E LA V I E D E ROUSSEAU I55
Le I e r mai 1767 Rousseau (et Thérèse) quittent Woot- il rédige un0.'Histoire du précédent écrit (Rousseau juge
ton. Ils sont à Calais le 22. Désormais pendant trois ans de Jean-Jacques). C'est d'ailleurs dans l'automne de la
Jean-Jacques v a errer à travers la France, longtemps même année 1776 qu'il commence les Rêveries du prome-
sous un faux nom. Il est réellement, au moins pendant neur solitaire qui marquent l'apaisement.
quelque temps, non pas inquiété mais surveillé par la Parlerons-nous de la « folie de Jean-Jacques ». Il n'est
police. Il arrive que l'opinion l'accueille avec méfiance. pas douteux pour les aliénistes que cette folie a existé.
On le soupçonne, par exemple, d'avoir empoisonné le E t il n'est pas non plus douteux qu'il a traversé une crise
concierge du château de Trye et il devra demander l'au- qui touche au dérangement mental dans cette année
topsie. Mais, le plus souvent, il est reçu par d'excellents 1776. Mais il est très douteux qu'on puisse déceler
amis qui ne réussissent pas à le fixer. 11 s'installe d'abord constamment dans sa vie des formes à peine latentes de
(juin 1767) à Fleury-sous-Meudon, chez le marquis de cette folie. Assurément il est un instable et un inquiet.
Mirabeau, puis à Trve-le-Château chez le prince de Conti. Il nourrit en lui, constamment, à l'égard de ses meilleurs
Il en part en juin 1768, passe par Lyon, Grenoble et se amis, des soupçons qu'une imagination maladive déforme
fixe à Bourgoin dans le Dauphiné (août 1768). C'est là et grossit. La liste serait longue de ceux qu'il tient pour
qu'il épouse Thérèse Levcsseur (mariage civil). Toujours ses amis, qui le sont et avec qui il rompt brusquement,
instable il songe à retourner à Wootton, à se réfugier dans sans raison ou sur les plus vagues prétextes. Jamais
l'archipel grec, à Minorque. E n fait il se contente de amie ne fut plus dévouée que la bonne et charmante
prendre un logis dans une ferme à Monquin (janvier 1769). Mn»e d e Verdelin. Il arrive pourtant à Rousseau de la tenir
E n avril 1770 il quitte Monquin et prend la route de Paris, pour une noire conspiratrice qui l'a livré aux traîtrises
par Lyon, Montbard où il est reçu par Buffon et arrive de Hume. Il est certain, à partir de 1770 et plus claire-
en juin pour reprendre son logis de la rue Plâtrière à ment vers 1772 qu'à part la « secte » encyclopédique il
l'hôtel Saint-Esprit. n'a plus guère en France que des admirateurs, que sa
Il y est tout de suite accablé de visites et d'invitations. gloire balance celle de Voltaire, que c'est à qui l'ac-
Il s'est installé dans ses meubles, dans la même rue Plâ- cueillera, cherchera l'honneur d'une visite. Pourtant
trière. Il ν vivra désormais du produit de ses livres, de la c'est à la même date que s'exaspère son inquiétude de
pension de Milord Maréchal et du prix de ses copies de persécuté. Mais il ne faut pas oublier que son imagina-
musique. 11 se prend de plus en plus de passion pour la tion ne fait que prolonger des anxiétés qui n'étaient que
botanique et commence, en 1772, à courir la campagne trop réelles et qui n'étaient pas forgées par un cerveau
pour herboriser et pour rêver. Ses inquiétudes de persécuté malade. Il est certain que Voltaire le poursuivait d'une
ne l'ont pas quitté. Dès 1772 il travaille à son ouvrage de haine brutale et capable de toutes les calomnies, que les
Rousseau juge de Jean-Jacques qu'il achèvera en 1774- « philosophes » ne demandaient qu'à le perdre, qu'en
1776. C'est en février 1776 que dans un état plus aigu Suisse, Bonnet, philosophe et savant, Haller, poète,
de sa manie de persécuté il tente de déposer sur le grand savant et philosophe, regrettaient le temps où on l'aurait
autel de Notre-Dame le manuscrit de ce Rousseau juge de brûlé avec ses écrits ; enfin que lorsqu'il fuyait de Paris
Jean-Jacques. Il y renonce parce qu'il trouve le chœur à Genève, Yverdon, Môtiers, l'île Saint-Pierre, l'Angle-
fermé. Puis, en avril, il distribue aux passants une cir- terre, il était poursuivi par des hommes et non par des
culaire adressée A tout Français aimant encore la justice et fantômes.
la vérité, circulaire qu'il envoie à ses correspondants. Puis L'eu à peu cependant une sorte d'apaisement ou, si
156 DE L'ÉMII.E JUSQU'A LA MORT

l'on veut, de résignation apaisée, vint lui donner quelque


chose du bonheur auquel il avait toujours aspiré. Il s'enivre
de longues et paisibles promenades que nous retrouve-
rons-dans les Rêveries. Enfin il s'installe dans l'asile que
lui offre le marquis de Girardin dans une maisonnette
de son parc d'Ermenonville. Girardin avait dessiné autour
de son château, dans un vallon sauvage, un de ces parcs CHAPITRE II
que l'on appelait déjà romantiques. Jean-Jacques pou-
vait y trouve.' avec des « fabriques » à la mode, un temple LES CONFESSIONS
« inachevé » de la philosophie, un autel de la rêverie, etc.,
tout ce qui pouvait l'enchanter, des bois solitaires et
escarpés, des eaux paisibles ou murmurantes, un « désert »
C'est l'éditeur Rey, d'Amsterdam (celui qui édita la
où n'apparaissait aucune trace des hommes. 11 y arriva le
Nouvelle Héloïse), qui suggéra à Rousseau l'idée de rédiger
20 mai 1778. Il y meurt brusquement le 2 juillet. Le 4
des Confessions en lui demandant avec insistance une
il est inhumé dans l'Ile des Peupliers, dans le grand étang
biographie qu'il publierait en tête d'une collection de ses
du parc.
œuvres. Rousseau avait d'ailleurs esquissé une courte
confession dans quatre Lettres à M. de Malesherbes qu'il
lui avait envoyées en janvier 1762. En janvier 1765 il est
décidé à composer ses Mémoires (il est alors à Métiers).
E n mars ces Mémoires sont commencés. E n août 1766
il travaille au cinquième livre (il est à Wootton). En
août 1767 une deuxième rédaction est envoyée à son ami
Dupcyrou. Quand il est rentré à Paris, en 1771, il fait
dans divers salons, des lectures de son œuvre ou il en
communique le manuscrit. Cette publicité inquiète fort
Diderot, M m e d'Epinay et leurs amis qui craignent un
récit mensonger et calomnieux. E t M m e d'Epinay
entreprend de rédiger des Mémoires qui établissent la
vérité.
Nous possédons des Confessions trois manuscrits :
une première rédaction des livres I à I V qui est à la
bibliothèque de Neuchâtel et deux manuscrits, l'un à la
bibliothèque de la Chambre des députés, l'autre à la
Bibliothèque de Genève. Il y a d'assez nombreuses diffé-
rences entre la première rédaction et là rédaction défini-
tive ; mais la plupart sont des corrections de style ou ne
portent que sur des détails. E t l'on peut discerner aisé-
LES CONFESSIONS
158 DE L'ÉMILE JUSQU'A LA MORT 159
Il est impossible que sa propre histoire ne soit pas une
ment non pas l'intention mais les intentions de Rousseau. réponse à l'histoire mensongère que répandent ses
On les a souvent discutées et l'on a cru à des intentions ennemis. Ainsi le dessein de vérité psychologique, celui
successives. Je crois qu'elles sont en réalité, dans l'en- du moraliste et celui de l'avocat sont étroitement liés et.
semble, confondues. J1 veut faire œuvre « utile ». Les il étajt inévitable que Rousseau glissât souvent de l'un à
hommes, dit-il, se connaissent très mal eux-mêmes parce l'autre. Tout au plus reste-t-il une contradiction incon-
qu'ils ne connaissent qu'eux-mêmes et se font de graves sciente. L a vérité psychologique des Confessions doit
illusions. Us se connaîtront mieux s'ils peuvent se com- permettre au lecteur de mieux se connaître lui-même.
parer avec un autre et cet autre sera Jean-Jacques. Jean- Mais Rousseau a souvent insisté sur ce qu'il y a d'unique
Jacques fera en même temps une œuvre « neuve » parce dans sa personne et dans son histoire : « J'aimerais mieux
que, pour la première fois dans l'histoire humaine, il se être oublié de tout le genre humain que regardé comme
peindra en ne cachant rien de la vérité. Il « forme une un homme ordinaire ». Les hommes ordinaires n'auront
entreprise qui n'eut jamais d'exemple » ; il veut montrer sans doute pas grand profit à se comparer avec un être
un homme « dans toute la vérité de la nature », montrer qui prétend être exceptionnel.
« un portrait d'homme peint exactement d'après nature »,
Quoi qu'il en soit de ces intentions, tout est dominé
observé intus et in cute [dans son intérieur et dans sa
par le problème de la sincérité des Confessions. Sincérité et
peau]. E n même temps cette peinture sera une leçon de
exactitude ne sont pas nécessairement synonymes.
morale. Toutes les Confessions sont comme obsédées de
Comme Rousseau le fait lui-même remarquer il raconte,
scrupules moraux :
dans les premiers livres, ce qui s'est passé il y a près d'un
L'enfer du méchant est d'être réduit à vivre seul avec demi-siècle. Sa mémoire a pu oublier ou déformer. Il
lui-même, mais c'est le paradis de l'homme de bien. n'énumère pas seulement des faits ; il raconte ses impres-
Il 11'y a point pour lui de spectacle plus agréable que sions des faits et ces impressions sont les siennes et
celui de sa propre conscience. peuvent être fort différentes de celles d'un juge qui ne
serait pas lui. Mais, compte tenu de ces excuses, il semble
Sans doute Rousseau n'a pas été toujours homme de bien que les Confessions soient un livre tout à fait sin-
bien. Il lui est même arrivé d'être un méchant homme. cère. Sans doute nous ne saurons jamais avec certitude
Mais il s'est repenti ; il a expié et il expie même encore si Jean-Jacques ne nous a pas trompé par omission.
par d'ineffaçables remords. Et, au total, nul 11'a été plus Sans doute il y a dans son ouvrage un certain nombre
homme de bien que lui. Aucun lecteur n'osera dire « Je d'erreurs de détail que les recherches érudites ont mises
fus meilleur que cet homme-là. » A tout lecteur sincère en lumière. Mais chemin faisant, en exposant sa bio-
les Confessions apprendront à prendre pour guide la graphie, j'ai discuté les cas plus graves où Rousseau
lumière intérieure, la conscience, qui lui fera regretter pourrait nous avoir sciemment trompés pour que la
ses égarements, le consolera dans ses misères e t lui confession devienne un panégyrique hypocrite. Nulle
donnera finalement la paix intérieure. Enfin tout, le part on ne trouve réellement cette hypocrisie. Tout
monde n'est pas convaincu que Jean-Jacques ait été semble d'ailleurs dominé par les « confessions » explicites
aussi bon que les meilleurs des hommes. Il ne faut pas de Rousseau. Il a avoué des choses si graves ou si difficiles
oublier que l'ouvrage est, pour l'essentiel, écrit à Môtiers à avouer qu'on ne voit guère pourquoi il n'aurait pas
et à Wootton, c'est-à-dire au moment où il se débat au tout avoué. Il faut répéter que s'il n'avait pas écrit les
milieu de persécutions violentes, réelles ou imaginaires.
LES CONFESSIONS 161
I(JO DE L'ÉMILE JUSQU'À LA MORT

Confessions il serait sans doute tenu pour l'un des beaux les obscurs mystères de ses instincts, dans les perversions
modèles d'humanité, non seulement pour un grand écri- de sa sexualité. E t l'on ne peut pas douter qu'il ait été
vain, mais aussi pour une grande âme persécutée. victime de troubles mentaux qui touchent à certains
Cela dit les Confessions restent une œuvre profondé- moments à la folie. C'est donc pour les médecins et
ment vivante pour deux raisons : elles sont le portrait « psychiatres » un cas exceptionnel qu'ils se sont assidû-
d'un homme dont le caractère soulève toutes sortes de ment appliqués à commenter. Pour ceux qui ne sont pas
problèmes de psychologie et dont la vie est exception- médecins et qui ne sont que des lecteurs curieux les
nellement originale — elles sont constamment pitto- Confessions sont le tableau attachant d'une âme tour-
resques et nous promènent à travers des aventures et des mentée qui se déliât contre ses tourments, dont la vie a
tableaux qui nous attacheraient, même s'ils concernaient trop souvent roulé, si l'on veut, de chute en chute, mais
des personnages différents. qui, sans cesse a voulu se relever et dont le génie, quoi
que l'on pense de ses misères, a dominé les misères. Je
n'ai pas à revenir sur ce que le réel de s'a vie et l'étude de
ses œuvres suffit à faire comprendre. C'est à chaque
Rousseau n'avait pas tort en affirmant que ses Con-
lecteur à se faire son opinion. Pour résumer l'intérêt de
fessions étaient une entreprise « unique ». Ce n'est pas
cette psychologie des Confessions, ce qu'elle a de sans
que les Mémoires et Souvenirs manquaient. Si l'on tient
cesse mouvant et dramatique, nous pouvons nous
compte de ceux qui ont été publiés depuis on peut en
contenter de rappeler ce que Rousseau dit de lui-
énumérer des centaines. Mais aucun n'avait un caractère
même :
vraiment personnel. C'était avant tout le récit des
événements auxquels l'auteur a été mêlé et son jugement J'ai des passions très ardentes e t tandis qu'elles
sur ces événements. Quand le récit prend un caractère m'agitent rien n'égale mon impétuosité ; je ne connais
confidentiel, ce n'est jamais une confession ; ou il est plus ni ménagement, ni respect, ni crainte, ni bien-
évident que l'auteur ne confesse que ce qui lui plaît. On séance ; je suis effronté, violent, cynique, intrépide ; il
ne peut douter que le narrateur choisit et ordonne, même n'y a ni danger, ni honte qui me retienne ; auprès du seul
s'il a eu une existence orageuse. Même à travers le objet qui m'occupe, l'univers entier disparaît devant moi.
Prenez-moi dans le calme, je suis l'indolence et la timidité
x i x c siècle et le romantisme déchaîné, les auteurs de même ; tout m'effarouche, tout me rebute ; une mouche
mémoires sont des auteurs qui soignent plus ou moins en volant me fait peur, un mot à dire, un geste à faire
leurs attitudes. Rousseau seul a vraiment eu le désir de épouvantent ma paresse ; la crainte et la honte me
tout dire, de tout avouer. E t comme il avait eu l'existence subjuguent à tel point que je voudrais m'éclipser aux
la plus singulière, le caractère le plus complexe (et du yeux de tous les mortels. S'il faut agir je ne sais que
génie) son histoire est bien un témoignage unique pour faire ; s'il faut parler je ne sais que dire ; si l'on me
tous ceux qui sont curieux de sonder et d'expliquer les regarde, je suis décontenancé.
formes les plus déconcertantes des tempéraments
humains. L'occasion est belle ; d'autant plus que, cons- De là tant de contradictions dans les jugements des
tamment, à travers les Confessions, Rousseau cherche à contemporains qui ont pu l'approcher. Si persécuté qu'il
se comprendre lui-même, à donner des explications. soit ou se croie, au fond de lui-même il a le cœur tendre,
Bonnes ou mauvaises ? On s'applique à en décider. Par il aime les hommes et parmi eux les Français.
surcroît Jean-Jacques n'a pas craint de descendre dans
ROUSSEAU II
1 62 ΥΚ L'ÉMILE JUSQU'À LA MORT LES CONFESSIONS 163

Ce penchant s'est trouvé si désintéressé de ma part, si l'objet lui imposent une existence errante en Suisse, en
fort, si constant, si invincible que, même depuis ma sortie Angleterre, à travers la France, jusqu'au moment où,
du royaume, depuis que le gouvernement, les magistrats, après une dernière crise de sa manie de persécuté, il
les auteurs se sont à. l'envi déchaînés contre moi, depuis retrouve une sorte de paix à Paris. Surtout pittoresque
qu'il est devenu du bon air de m'accabler d'injustices et des décors, des émotions qu'il revit, des bonheurs qu'il
d'outrages je n'ai pu me guérir de ma folie. Je les aime ressuscite. Sans doute il a été dialecticien et raisonneur.
en dépit de moi, quoiqu'ils me maltraitent.
Il a écrit la mathématique sociale du Contrat et la démons-
Dès lors si les uns le tiennent pour un fou ou même, tration religieuse de la Profession de foi du Vicaire
comme Hume, pour un noir scélérat, ceux qui l'ont connu savoyard. Il a voulu « penser » et il a pensé. Mais il a
dans ses bons moments le peignent comme un causeur répété à dix reprises que rien ne lui était plus pénible
aimable et enjoué, un esprit vif, un homme à l'allure que de penser. « Non seulement les idées me coûtent à
aisée et robuste, un hôte aimable. Sans parler des amis rendre ; elles me coûtent même à recevoir ». Mais à
et des amies fidèles, Moultou, M m e de Verdelin, Bernardin l'époque où les Confessions sont commencées, il a renoncé
de Saint-Pierre, une bonne douzaine de visiteurs s'ac- à penser. Ou, du moins, il n'a plus à penser qu'à lui-même,
cordent. Rousseau est un homme contradictoire. E t l'on à se souvenir. E t il se souvient avec précision et avec
ne saurait mieux dire que Guglielmo Ferrero : délices : « Je me rappelle le lieu, le temps, le ton, le
regard, le geste, la circonstance ; rien ne m'échappe. »
Rousseau était un philosophe doublé d'un poète [on E t ce qui ressuscite ainsi est profondément original. Les
peut ajouter que le poète a eu beaucoup plus d'influence Confessions complètent la Nouvelle Héloïse et créent
que le philosophe]. L'originalité de son génie a consisté vraiment, dans la prose française, la solitude, la pastorale
dans une extraordinaire combinaison de qualités qui
d'habitude s'excluent. Croyant et critique, lyrique et vécue et le rêve.
dialecticien, enthousiaste et raisonneur, poète et juriste, Ce n'est pas que les solitudes manquent dans les lettres
réaliste et rêveur, timide et téméraire, impressionnable françaises. Il y en a des dizaines à commencer seulement
et en état permanent de lutte avec le monde, ses institu- par cette « Solitude où je trouve une douceur secrète... »
tions, ses traditions, ses préjugés, désireux de tranquil- où L a Fontaine se souvient autant de Virgil»; que de lui-
lité, de calme, de paix, de protection et agité par un même. Mais ce sont toutes des solitudes moralisantes.
besoin invincible de contradiction qui le pousse conti- Qu'on est bien dans cette solitude, ou même dans ce
nuellement à attaquer.
désert, pour échapper aux tentations de la vie mondaine,
Il faut évidemment quelque application pour suivre se repentir de ses erreurs et se promettre de n'y plus
la vie psychologique de Rousseau et ses constantes com- retomber ! Celle de Rousseau est instinctive :
plications. Mais il n'en faut aucune pour vivre avec lui Je suis né avec un amour naturel pour la solitude, qui
toutes les scènes pittoresques et vivantes des Confessions. n'a fait qu'augmenter à mesure que j'ai mieux connu
Pittoresque des événements puisque la vie y est faite les hommes.
d'aventures sans cesse changeantes, puisque son humeur
instable et son « indomptable esprit de liberté » le poussent Dans cette solitude Rousseau trouve d'abord la nature
hors de Genève, hors de la Savoie, à travers la Suisse, à qui l'accueille, ne le déçoit jamais et lui donne cette
travers la vie des « beaux esprits » parisiens ; et que les ivresse de bonheur qui n'a presque point de termes pour
persécutions dont il est l'objet et celles dont il se croit l'exprimer :
164 DE L'ÉMILE JUSQU'A LA MORT LES CONFESSIONS î65

Ici [aux Charmettes] commence le court bonheur de dont la surface des eaux m'offrait l'image ; mais bientôt
ma vie ; ici viennent les paisibles mais rapides moments ces impressions légères s'effaçaient dans l'uniformité du
qui m'ont donné le droit de dire que j'ai vécu. Moments mouvement continu qui me berçait, et qui, sans aucun
précieux et si regrettés ! ah ! recommencez pour moi votre concours actif de mon âme ne laissait pas de m'attacher
aimable cours, coulez plus lentement dans mon souvenir, au point qu'appelé par l'heure et p a r le signal convenu
s'il est possible, que vous 11e fîtes réellement dans votre je ne pouvais m'arracher de là sans effort.
fugitive succession. Comment ferai-je pour prolonger à
mon gré ce récit si touchant et si simple, pour redire Mais, si profondes que soient de pareilles extases elles
toujours les mêmes choses, et n'ennuyer pas plus mes ont un inconvénient littéraire : de l'avis même de Rous-
lecteurs en les répétant que je ne m'ennuyais moi-même seau il n'y a pas de mots pour les exprimer et elles sont,
en les recommençant sans cesse ? Encore si tout cela par là même, une source d'inspiration un peu courte.
consistait en faits, en actions, en paroles, je pourrais
le décrire et le rendre en quelque façon : niais comment Heureusement la solitude et le rêve solitaire avaient pour
dire ce qui n'était ni dit, ni fait, ni pensé même, mais lui des charmes moins proches de la torpeur :
goûté, mais senti sans que je puisse énoncer d'autre Sachant que je ne trouverais point au milieu d'eux
objet de mon bonheur que ce sentiment même. Je me [des hommes] une situation qui pût contenter mon cœur,
levais avec le soleil, et j'étais heureux ; je me promenais, je l'ai peu à peu détaché de la société des hommes et je
et j'étais heureux ; je voyais maman, et j'étais heureux ; m'en suis fait une autre dans mon imagination, laquelle
je la quittais, et j'étais heureux ; je parcourais les bois, m'a d'autant plus charmé que je la pouvais cultiver sans
les coteaux, j'errais dans les vallons, je lisais, j'étais peine, sans risque et la trouver toujours sûre et telle qu'il
oisif, je travaillais au jardin, je cueillais les fruits, j'aidais me la fallait.
au ménage, et le bonheur me suivait partout : il n'était
dans aucune chose assignable ; il était tout en moi-même,
il ne pouvait me quitter un seul instant. Ainsi, nous l'avons dit, est née la Nouvelle Héloïse dans
les bois de Montmorency. Ainsi se sont développées,
Dans la solitude Rousseau s'élève même jusqu'à une pour une part les Confessions. Rousseau veut être vrai ;
sorte d'extase mystique dont il n'y a aucun exemple et il l'est, pour l'essentiel. Il veut être l'historien de lui-
avant lui dans la littérature française : même. Mais, dans cette histoire, ce sont tout de même
les « êtres selon son cœur », les moments selon son cœur qui
Quand le soir approchait, je descendais des cîmes de prennent la place essentielle. Son imagination ne déforme
l'île [l'île Saint-Pierre] et j'allais volontiers m'asseoir pas ; ou elle ne déforme guère. Mais elle a ses complai-
au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ;
là, le bruit des vagues et l'agitation de l'eau, fixant mes sances. E t elle se complaît à tout ce qui parle de bonheur
sens et chassant de mon âme toute autre agitation, la à l'imagination-souvenir de Jean-Jacques, à tous les
plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me moments où il lui semble qu'il a vraiment vécu. E t il leur
surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le a donné le prestige de la vie que son rêve ressuscitait.
flux et le reflux de cette eau, son bruit continu, mais Ce rêve est un rêve d'idylle. On sait que ce rêve est
renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille aussi vieux ou presque que la littérature. Mais il était
et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que
devenu de la littérature et une littérature conventionnelle
la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire
sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de et banale. On discute beaucoup à travers tout le xvin® siè-
penser. De temps à autre naissait quelque faible et cle sur les régies de l'idylle ou de l'églogue. Certains,
courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde, comme Fontenelle, soutiennent qu'elle n'est et ne peut
L66 DE L'ÉMILE JUSQU'A LA MORT LES CONFESSIONS 167

être qu'une aimable mascarade ; on y déguise des mon- sorte de délire de la persécution. On y trouvera par occa-
dains élégants et raffinés en bergers et en bergères comme sions des détails qui ajoutent quelque chose aux Confes-
on se déguise dans un bal costumé. Beaucoup, de plus en sions. Mais il intéresse surtout le médecin ou le psycho-
plus nombreux, protestent. Car, de plus en plus, beau- logue qui voudraient suivre dans le détail les troubles de
coup se plaisent à vivre d'une vie vraiment rustique, la vie mentale chez l'auteur. Nous avons fait plus haut,
dans des « ermitages » qui ne soient pas des châteaux. On en étudiant la vie de Rousseau, l'histoire extérieure de
réclame des idylles qui soient à l'image de ces plaisirs, qui l'ouvrage.
soient « vraies ». L'incroyable vogue de Gessner est le
témoignage de cette révolution du goût. Mais la rusticité
de Gessner n'est tout de même qu'un compromis. Car ses
bergers et bergères sont encore des Ménalques et des
Daphnis, des Phylis et des Daphnés, qui vivent dans une
Arcadie où il n'y a ni loups, ni durs labeurs. L'idylle
dans la Nouvelle Heloïse est encore celle d'un château.
Dans les Confessions elle est humble réalité. E t elle est,
en même temps, bonheur parfait et bonheur vécu, dont,
tout au moins, rien ne suggère qu'il n'est qu'une attitude
littéraire. C'est pour cela que la postérité a retenu des
Confessions, d'une manière ineffaçable, tout ce qui est
idylle : la sorte d'idylle de Jean-Jacques enfant dans le
presbytère rustique de Bossey, l'idylle du voyage à Turin,
celle des cerises avec M U e Graffenried et Galley, celle des
Charmettes avec M m e de Warens, celles de l'Ermitage ou
du château de Montmorency, celle de Môtiers avant les
persécutions, celle de l'Ile Saint-Pierre. Ce sont vraiment
les Confessions qui ont fait entrer sinon dans la littéra-
ture du moins dans la conscience française la « vie
simple ». E t il ne faut pas oublier que ceci corrigeait cela,
c'est-à-dire la solitude et le rêve exaltés qui menaient
aux excès du romantisme déchaîné.

ROUSSEAU JUGE DE JEAN-JACQUES. DIALOGUES.

Nous n'insisterons pas sur cet ouvrage important par


son étendue (223 p. d'impression serrée dans l'édition des
Œuvres de la librairie Hachette) et auquel Rousseau
déclare avoir travaillé pendant quatre ans. Il date de
l'époque où il était le plus obstinément poursuivi par une
LES RÊVERIES ŒUVRES DIVERSES 169

Quant à la génération présente ou bien elle ignorait Jean-


Jacques ou bien Rousseau, nous allons le voir, n'y comp-
tait que des amis, des admirateurs et des disciples enthou-
siastes. Les condamnations qui avaient poursuivi avec
dureté la Profession de foi du Vicaire savoyard n'étaient
même plus des souvenirs et Jean-Jacques était devenu,
CHAPITRE III très souvent, la nourriture des âmes pieuses. Mais son
erreur maladive est devenue féconde dans les Rêveries.
LES RÊVERIES DU PROMENEUR SOLITAIRE Les Dialogues, pénibles dans leur obstination prolixe,
sont terminés depuis 1776. Rousseau est las de souffrir.
Il cherche un remède à ses obsessions. Et il le trouve.
Les Rêveries restent un des chef-d'œuvre de Rousseau.
Qu'importent la haine et l'opinion publique. Sans le dire
Ecrites de 1776 à 1778, publiées en 1782, 011 y trouve
il sait bien que l'opinion publique et les espions de police
encore les traces constantes des obsessions du persécuté.
ne le menacent pas dans sa personne et sa liberté. Il lui
Il est convaincu des « raffinements de haine » de ses persé-
reste donc sa vie intérieure, sa conscience. Il lui reste
cuteurs. Il reste « sans asile où il puisse échapper à ses
d'être à lui-même son univers et de vivre dans cet univers.
implacables persécuteurs ». Il est « dans la plus étrange
Peu importe ce qu'on machine contre lui, ce qu'on pense
position où se puisse jamais trouver un mortel ». Non
de lui. Il restera le maître de lui-même ; il se comprendra
seulement il est toujours menacé par la « secte » ou la
lui-même et rien ne pourra prévaloir sur la vérité dont il
« cabale » des philosophes mais encore ceux-ci ont
aura pris conscience. L a solitude sera son havre où il
triomphé dans leur campagne de calomnies. Ils ont conquis
bravera toutes les tempêtes. Il y trouvera cette pleine
l'opinion publique, et non pas seulement celle des gens
quiétude qu'il a si longtemps cherchée. En commençant
qui s'intéressent à la philosophie, mais aussi celle de ceux
les Rêveries il constate qu'il n'y a pas deux mois encore
qui ne savent ni lire ni écrire. Dans ses promenades il
qu'un plein calme est rétabli « dans son cœur ». Sans
aperçoit « un regard sinistre ·>, il entend « un mot enve-
doute l'obsession maladive le poursuit parfois. Mais,
nimé » qui le bouleversent. Près des Invalides il rencontre
de vieux invalides qui se montrent d'abord pleins d ' « ur- ce sont de légères inquiétudes qui n'affectent pas plus
banité ». Mais la cabale fait son œuvre. On sait que Jean- mon âme qu'une plume qui tombe dans la rivière ne
Jacques est un coquin dangereux et l'urbanité est rem- peut altérer le cours de l'eau.
placée par « un air repoussant, un regard farouche ». Je sens mieux, de jour en jour, qu'on ne peut être
D'ailleurs des « mouches » [espions de police] sont « sans heureux sur la terre qu'à proportion qu'on s'éloigne des
cesse à ses trousses ». Il est donc l'objet de « l'animosité choses et qu'on se rapproche de soi.
toujours sensible et toujours active de toute la génération
présente ». E t il peut écrire à la "première ligne de ses Les choses ce sont bien entendu les hommes et les choses
Rêveries : « Me voici donc seul sur la terre ». des hommes. Car Jean-Jacques reste toujours en commu-
nion profonde avec celles de la nature. Les Rêveries sont
Bien entendu la réalité était toute différente. Depuis
celles d'un promeneur dans toutes les solitudes rustiques
que Rousseau avait cessé les lectures, dans les salons, de
et bocagères des environs de Paris. Rappelons, cela va sans
ses Confessions, la « cabale » ne s'occupait plus de lui.
dire, qu'on tuait alors des lièvres dans les Champs-Elysées.
170 DE L'ÉMILE JUSQU'A LA MORT LES RÊVERIES — ŒUVRES DIVERSES I7I

Infatigablement, et toujours à pied Rousseau, dès qu'il Souvent aussi le rêve de Rousseau dépasse l'idylle et
le peut, gagne le Pré Saint-Gervais, Clignancourt, le les innocents plaisirs. Il se plonge dans ces « extases
mont Valérieri, la Muette, le parc de Sceaux ou bien qui passent tout autres jouissance » dans « ces ravisse-
Sèvres, la vallée de la Bièvre, Vincennes, Charonné, ments », ces « douces extases » qu'il éprouvait déjà dans
Ménilmontant, Romainville, etc. C'est là qu'il est lui- son bateau solitaire et paisible du lac de Bienne et qu'il
même ; c'est là seulement qu'il peut penser : u Je ne fais retrouve dans les bois, alors fort solitaires, de Meudon ou
jamais rien qu'à la promenade, la campagne est mon de la vallée de la Bièvre. De ces extases il ne se lassait
cabinet... » Ou plutôt c'est là qu'il peut rêver. L a joie du jamais. Insensiblement elles l'élevaient vers la religion
promeneur solitaire c'est de s'abandonner à des rêveries : contemplative à laquelle il s'était attaché de plus en plus
J'ai pensé quelquefois assez profondément, mais depuis la Profession de foi du Vicaire savoyard. Elle s'était
rarement avec plaisir, presque toujours contre mon gré même simplifiée et se réduisait à une sorte de quiétisme
et comme par force : la rêverie me délasse et m'amuse, ou de piétisme qui n'avait plus besoin de parler et qui
la réflexion me fatigue et m'attriste ; penser fut toujours n'était plus qu'une sorte de communion mystique avec le
pour moi une occupation pén'ble et sans charme. Quel- « grand être ».
quefois mes rêveries finissent par la méditation, mais
plus souvent mes méditations finissent par la rêverie ; et Dans ma chambre, disait-il déjà dans les Confessions
durant ces égarements, mon âme erre et plane dans (livre XII), je prie plus rarement et plus sèchement ;
l'univers, sur les ailes de l'imagination, dans des extases mais à l'aspect d'un beau paysage, je me sens ému sans
qui passent toute autre jouissance. pouvoir dire de quoi. J'ai lu qu'un sage évêque, dans la
visite de son diocèse, trouva une vieille femme qui, pour
Souvent ce sont des rêves d'idylles. Us s'accordent toute prière, ne savait dire que « Ο ! ». Il lui dit : « Bonne
avec la passion qu'il a pour la botanique. Il s'en est mère, continuez de prier toujours ainsi ; votre prière
épris pendant son séjour à Môtiers. Il y a renoncé à vaut mieux que les nôtres. » Cette meilleure prière est
diverses reprises, par exemple en 1773, à cause de ses aussi la mienne.
occupations — et de ses préoccupations. Mais elle l'a
toujours ressaisi. En 1777 elle est sa principale ou sa seule Il y a un peu plus dans les Rêveries. Son Dieu achève de
occupation. lui donner la paix et la consolation : « Dieu est juste ; il
Elle rassemble et rappelle à mon imagination toutes les veut que je souffre et il sait que je suis innocent ». Mais
idées qui la flattent davantage. Les prés, les eaux, les la religion n'en est pas moins devenue avant tout une
bois, la solitude, la paix surtout et le repos qu'on trouve contemplation.
au milieu de tout cela sont retracés par elle incessam- Il y a, dans les Rêveries, une dernière originalité.
ment à ma mémoire. Elle me fait oublier les persécutions M. Osmont a eu raison, je crois, de démontrer que le
des liommes, leur haine, leur mépris, leurs outrages et style de Rousseau s'était transformé. Il n'est pas douteux
tous les maux dont ils ont payé mon tendre et sincère que, dans ses deux Discours, il cultive le style du genre qui
attachement pour eux. Elle me transporte dans dés
habitations paisibles au milieu de gens simples et bons, est le style oratoire, dont les caractères essentiels, prévus
tels que ceux avec qui j'ai vécu jadis. Elle me rappelle et par les rhétoriques, sont l'ampleur de la période, le mou-
mon jeune âge et mes innnocents plaisirs, elle m'en fait vement et les figures de style dûment cataloguées. Dans
jouir derechef et me rend heureux bien souvent encore, la Lettre à d'Alembert, c'est, avec ce style oratoire, le style
au milieu du plus triste sort qu'ait subi jamais un mortel. démonstratif qui se préoccupe de rigueur logique. Le
172 I)K L ' É M I L E JUSQU'À LA MORT LES RÊVERIES — ŒUVRES DIVERSES I73

Contrat social est toute logique géométrique. Mais la Des poésies, dont le Verger de M n ' e de Warens (publié
Nouvelle Héloïse est déjà largement écrite dans le style en 1739) et Y Allée de Sylvie (écrite au château de Chenon-
que Rousseau me semble avoir créé, le style lyrique. Sans ceaux en 1746). Ce sont des œuvres de jeunesse ou écrites
doute, avant elle, comme après elle, on écrira de nombreux alors que Rousseau était inconnu. Elles n'offrent d'in-
poèmes en prose et Jean-Jacques s'évertuera à en rédiger térêt que pour la biographie et la biographie intellectuelle
un, le Lévite d'Ephraïm. Mais, c'est un style artificiel, fait de l'écrivain.
de langue « noble » et de métaphores conventionnelles. Des pièces de théâtre : Le Devin du village, intermède
Tout autre est le style de Y Héloïse. On peut suivre à (c'est-à-dire une sorte d'opéra-comique). Paroles et
travers les brouillons et les copies d'innombrables cor- musique de Rousseau. Représenté d'abord à la coiir, les
rections de style de Rousseau. Le plus souvent il est 18 et 24 octobre 1752. Puis à l'Opéra le IER mars 1753. I.a
impossible de dire, sans v a i n o subtilités, pourquoi l'au- pièce eut un vif succès. 11 y en eut huit éditions, plus des
teur a préféré la dernière rédaction à la première, la éditions d'air détachés avant 1789.11 y a eu de nombreuses
deuxième, etc. C'est simplement parce qu'il a, dans sa tête, rééditions jusqu'en 1924 — Narcisse ou l'amant de lui-
une certaine musique de sa phrase et qu'il corrige jusqu'à même, représenté en 1753 —L'engagement téméraire, écrit
ce qu'il ait réalisé cette musique faite sans doute de pour M. Dupin à Chenonceaux, représenté en 1749 —
rythme, mais avant tout de sonorités. Cette évolution Pygmalion « ouvrage d'un genre unique en un acte, en
s'achève dans les Rêveries. Bien des passages, qui sont une scène et n'ayant qu'un acteur. Il est en prose, sans
des anecdotes, sont écrits dans un style narratif d'une musique vocale. C'est une déclamation forte et pro-
élégante simplicité. Beaucoup d'autres sont écrits dans noncée » La musique d'accompagnement n'était pas de
un style musical dont la sonorité générale reflète l'état Rousseau. L'ouvrage eut du succès. Et l'on sait que
d'âme de Rousseau, l'apaisement, la contemplation. Rousseau y devance des œuvres modernes.
Beaucoup de musique et d'écrits sur la musique, outre
le Devin du village. Une Dissertation sur la musique
LA CORRESPONDANCE. LES ŒUVRES DIVERSES. moderne (1742), présentée à l'Académie des Sciences où
Rousseau propose de remplacer les notes par des chiffres.
Nous avons une abondante correspondance de Rous- — Dans la querelle des Bouffons une Lettre sur la musique
seau. L'édition préparée par T h . Dufour et mise au point française (1753). — Un Dictionnaire de musique où sont
par P.-P. Plan de 1924 à 1934 comprend vingt vol. in-8°. réunis ses articles de Y Encyclopédie (1767). L'ouvrage a
eu onze rééditions jusqu'en 17,89. — Enfip un certain
C'est une collection extrêmement précieuse dès qu'il
nombre de chansons et de romances.
s'agit d'étudier la vie et la vie intérieure de Jean-Jacques
et, aussi bien, sur certains points, la vie du x v i n e siècle. Des Lettres sur la botanique, adressées à divers corres-
Maie, sauf quelques lettres soigneusement préparées pondants, avec des fragments pour un « Dictionnaire des
comme la lettre à Voltaire à propos du deuxième Discours, termes d'usage en botanique », écrits de 1763 à 1773 et
publiés à part au x i x « siècle.
les lettres écrites de Môtiers à Malesherbes, elles n'offrent
Un article sur l'Economie politique pour Y Encyclopédie
pas réellement un intérêt littéraire Rousseau reconnais-
(^ââ)» publié à part dès 1758 et plusieurs fois réédité.
sait lui-même qu'il n'était pas doué pour le genre épisto-
Un conte, la Reine fantasque (1758).
laire.
Il a écrit un nombre considérable d'œuvres diverses. Une Lettre à M. de Voltaire, à propos de son poème sur
174 D E L ' É M I L E J U S Q U ' À LA MORT

le Désastre de Lisbonne (1756), publiée à part à plusieurs


reprises au x v i u e siècle.
Etc.
Un assez grand nombre de fragments posthumes ont
été publiés au x i x e siècle. Ces documents dont l'intérêt
historique est parfois grand n'ont pas d'intérêt propre-
ment littéraire. CHAPITRE IV

L'INFLUENCE GÉNÉRALE D E ROUSSEAU


AVANT LA RÉVOLUTION

Nous avons suivi, ouvrage par ouvrage, l'influence des


œuvres de Rousseau. Après la polémique violente que
suscite la Profession de foi du Vicaire savoyard, il ne publie
plus rien. Mais il n'est pas oublié pour autant ; avant sa
mort on publie ou commence à publier une douzaine
d'éditions plus ou moins complètes de ses œuvres. Quand
il meurt, on voit éclater et grandir, avant la Révolution,
une sorte de culte fervent. Jean-Jacques devient plus
qu'un écrivain, plus même qu'un directeur de conscience.
Il devient comme un compagnon fidèle dont la présence
spirituelle est sans cesse un réconfort et une exaltation.
Cette mort le hausse, en un certain sens, au-dessus de
Voltaire. Voltaire est mort dans son lit, dans une maison
de Paris, comme tout le monde, assiégé, un peu ridicule-
ment, par de braves ecclésiastiques brûlant du saint zèle
de le convertir et qui se vantent d'y avoir réussi. Rousseau
meurt brusquement, dans une sorte de solitude, dont la
simplicité semble -une grandeur. Il est enterré, comme un
poète, comme un prophète, dans ce parc d'Ermenonville
qui semble aux contemporains l'asile du rêve et de la
félicité ; dans l'île des peupliers il dort, bercé par le bruit
du vent dans les feuilles ; autour de l'île et de l'étang
encadré de bosquets profonds ce sont la ruine « presque
méconnaissable » du temple de l'amour, l'autel de la
rêverie, le temple « inachevé » de la philosophie, la maison
176 INFLUENCE GÉNÉRALE INFLUENCE GÉNÉRALE AVANT LA RÉVOLUTION I77

rustique du « Petit Clarens », les solitudes du « Désert » et provinciales du x v m e siècle. Pourtant l'Académie de L a
la cabane où s'arrêtait Jean-Jacques ; tout ce dont on Rochelle propose, comme sujet de prix, en 1780, un Eloge
peut sourire aujourd'hui, mais qui semblait aux contem- de J.-J. Rousseau que l'autorité se croit obligée d'inter-
porains les « délices du sentiment », le « trésor des âmes dire. L'Académie se rattrape en couronnant, en 1786, une
sensibles » et même « la voix de l'âme et de la vérité », ode sur la mort de J.-J. Rousseau qui paraît, dit l'Année
C'est à qui, dès lors, viendra se griser de souvenirs, littéraire, toujours fidèle à ses anciennes hostilités,
d'extases, d'enthousiasme et de « philosophie ». E n 1780 « inspirée par le fanatisme plus que par le génie ». A itre
« déjà la moitié de la France s'est transportée à Erme- éloge de Rousseau à 1 Académie d'Amiens, en 1778 ; la
nonville pour y visiter la petite île qui lui est consacrée ; même année à l'Académie d'Agen :
les amis de ses mœurs et de sa doctrine renouvellent
Ο Jean-Jacque ! ô grand homme ! ombre chère et sacrée !
même chaque année ce petit voyage philosophique ».
Pour comble de gloire, la même année « la reine et tous Rien n'est plus prudent que ces journaux de province,
les princes et princesses de la cour s'y sont eux-mêmes ces Affiches, annonces et avis divers, qui, vers 1780,
transportés » et cette illustre famille reste plus d'une paraissent dans toutes les provinces, qui sont étroitement
heure dans l'île des peupliers. Quand Gabriel Rri/.ard surveillées par l'autorité et dont d'ailleurs les trois quarts
fait lui aussi son « pèlerinage », en 1783, il n'y a pas un sont occupés par des annonces administratives ou judi-
jour où on ne voie arriver sept ou huit pèlerins pour ciaires. Pourtant il leur arrive d'admirer les philoso-
porter au tombeau leurs ho ih mages ; au point qu'on est sophes. Rousseau surtout semble toucher les rédacteurs.
obligé de restreindre les autorisations. Mais de « courageux Certains prennent des précautions. « Ce n'est pas le cas
anglais » « se sont élancés dans les flots pour toucher la de faire le procès au Citoyen de Genève sur les erreurs
terre sacrée ». Le magister du village, Nicolas Harlet, qu'on lui a reprochées. Ici, comme dans tout le reste de
a pu faire toute une collection des vers d'enthousiasme et la pièce, je parle en poète et non en théologien . » (Affiches
d'amour piqués sur le tronc des arbres ; un inconnu vient de Normandie) ; mais le poète déborde d'amour :
se tuer sur la rive du lac pour mourir auprès de Jean-
Jacques. La publication de la première partie des Confes- Ο Rousseau ! ta fière éloquence
sions et celle des Rêveries, en 1782, par la curiosité, l'ad- Rappelle l'homme à sa grandeur
miration, le scandale qu'elles suscitent entretiennent
Qu'ai-je dit ? Ο douleur !... Rousseau mourut proscrit
autour du nom de Rousseau le bruit de la gloire et les E t Rousseau fut l'auteur d'Emile et de Julie !
rumeurs de la mode. Bref, si M. P.-P. Plan a glané une
quarantaine de pages concernant Rousseau, dans les Les Affiches de Chartres donnent un Parallèle de Voltaire
gazettes de 1770 à 1778, il en a réuni 150 de 1778 à 1789. et de Rousseau, hostile ; mais une lettre, datée du château
Il y a même mieux. Cet homme qui a été chassé de d'E... en Beauce, proteste vivement et oppose les éloges
quatre Etats et condamné dans trois, explicitement pour aux critiques. E t puis des « sentiments de reconnaissance
ses hérésies, devient une sorte de saint laïque que vénèrent d'une mère adressée à l'ombre de Rousseau de Genève » ;
ceux mêmes qui devraient le fuir, ceux qui devraient être des « traits de J.-J. Rousseau » ; une « épitaphe de J.-J.
les plus fidèles à la discipline des traditions. Malgré une Rousseau » ; le Parallèle de J.-J. Rousseau et de M. le
évolution lente et assez profonde, rien n'est plus tradition- comte de Bufïon, par Héraut de Séchelles ; un extrait de
nel et, si l'on veut, plus académique que les académies la relation de L e Bègue de Presles sur la mort de Rous-
ROUSSEAU 12
I78 INFLUENCE GÉNÉRALE INFLUENCE GÉNÉRALE AVANT LA RÉVOLUTION I79

seau ; deux reproductions de la relation lyrique d'un seau qui ont eu quelques trente éditions ou contrefaçons
voyage à Ermenonville par le chevalier de Cubières ; avant la Révolution et qui sont comme un bréviaire
des extraits de la Nouvelle Héloïse, des Confessions, des non seulement de sagesse mais de piété ; tout dans la vie
Rêveries ; des lettres. Les Affiches de Lyon discutent part de Dieu et n'a de fin qu'en lui. Dans la correspon-
Rousseau, mais elles en parlent assez souvent et, en dance que Jean-Jacques échange avec de jeunes admira-
somme, avec admiration. teurs, dans l'histoire de ceux ou celles qui l'ont pris pour
Enfin l'influence de Rousseau a joué un rôle essentiel guide, on trouve bien des exemples d'âmes qui nous
dans l'évolution des idées religieuses. Rappelons, une disent avoir été régénérées :
fois de plus que c'est la religion de Rousseau qui fut à
l'origine de ses misères et que Bonnet et Haller regret- Je viens, écrit Roustan, de recevoir une lettre d'Us-
taient le temps où on l'aurait pendu ou brûlé avec ses teri, baigné de joie d'avoir passé un jour avec vous
[en 1762] ; et moi, malheureux ! il me faudra attendre
écrits. Mais dix ans après ces regrets, Jean-Jacques et l'autre vie ! Mon cher maître, tout mon cœur s'émeut à
ses écrits devenaient les prophètes non pas d'une hérésie votre seul nom, il voudrait s'élancer hors de moi...
mais de la vraie religion chrétienne. C'est lui qui rendait
peut-être à la majorité des chrétiens sincères leur foi et A Diderot, à Voltaire il arrivera de « parler Rousseau »
leur espérance. Dans leur bataille contre l'incrédulité en faisant l'éloge du curé de campagne et Mably parlera
raisonneuse des philosophes les défenseurs de la foi comme eux et Marmontel (dans son Bélisaire) comme
n'avaient pas eu la victoire. Leur raison paraissait faible, Mably, sans oublier Delisle de Sales, Linguct et d'autres.
tatillonne et tortueuse contre celle des Voltaire, des Peu à peu, même à Genève, on renonçait à faire l'apologie
d'Holbach et des autres. Mais Rousseau s'était dressé de la religion par la raison raisonnante de la théologie
contre la raison des philosophes. A u x vérités qu'ils pré- pour exalter « sa beauté, son excellence, son utilité ».
tendaient démontrer il opposait celles qui se sentent, C'est son « cœur » qu'on demande à l'homme de con-
dont on prend possession d'un seul coup, qu'illumine sulter non sa raison. Bientôt les directeurs de conscience
une éclatante lumière intérieure. A la démonstration permettent la lecture de Rousseau. Dans les volumineux
théologique il opposait la démonstration du cœur. Cette ouvrages que les écrivains pieux multiplient pour défendre
démonstration il la vivait, après son Héloïse et son Emile, la religion contre la philosophie, Rousseau est presque
dans ses Confessions et ses Rêveries. On le crut, dans un toujours un allié et non un adversaire. Quand les Jeux
extraordinaire élan de ferveur et d'abandon. Il me suffit floraux de Toulouse proposeront comme prix un éloge de
de renvoyer au troisième volume de la remarquable étude J.-J. Rousseau, de nombreux prêtres sont parmi les con-
de Pierre-Maurice Masson sur la Religion de Rousseau : currents. Par centaines paraissent les ouvrages qu'ins-
Rousseau et la restauration religieuse. pire le christianisme et où il ne s'agit plus que de rendre
Un an après l'Emile on prêchait dans les églises de la religion rassurante, consolante, profitable, délectable,
Paris contre Jean-Jacques plus encore qu'on n'avait pleine d'attraits, de séductions et déjà de beautés. A v a n t
prêché contre Voltaire. On « l'anathématisait » dans les la Révolution déjà toute l'atmosphère est créée que
formes. Mais presque aussitôt on assiste à l'alliance Chateaubriand n'aura qu'à respirer pour écrire le' Génie
officieuse des disciples, avoués ou non avoués de Rousseau du christianisme et achever une révolution dans l'apo-
et des dévots « jusqu'à ce que cette alliance devienne une logétique traditionnelle.
fusion ». On groupe, dès 1763, des Pensées de J.-J. Rous-
INFLUENCE A L'ÉTRANGER 181

témoigne éloquemment de la diffusion des œuvres de


Rousseau en Allemagne et en Grande-Bretagne. Rousseau
prend une place importante dans ce grand mouvement
qui, surtout à partir de 1750, réagit, contre l'esthétique
littéraire du classicisme français et contre la raison des
NOTE SUR L'INFLUENCE DE J.-J. ROUSSEAU
philosophes encyclopédistes. Mouvement complexe dans
A L'ÉTRANGER (AVANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE)
lequel se mêlent l'influence des romans de Richardson ou
de Goldsmith, de la poésie d'Ossian, de celle des bardes,
etc. L a libre grandeur des « littératures du Nord » tend à
Le cadre de la collection où paraît cet ouvrage ne me se substituer à la clarté et à la sagesse superficielles de
permet pas d'étudier en détail cette influence. Mais je celles du Midi. Rousseau, apôtre du sentiment et prophète
donne les renseignements essentiels qui me sont fournis des lumières du cœur y joue un rôle essentiel.
par la remarquable bibliographie de M. Sénelier (voir En Allemagne, un petit nombre de traductions des
ma Note bibliographique). L a meilleure preuve d'une deux Discours et de la Lettre à d'Alembert, quatre de la
influence est donnée par le nombre des lecteurs et ce Nouvelle Héloïse, trois du Contrat, trois de l'Emile, dont
nombre est fourni, approximativement, par le nombre le grand succès ne commence qu'après la Révolution
des éditions. Assurément ce nombre ne suffit pas. En (huit traductions jusqu'en 182O) ; à quoi il faut d'ailleurs
Italie pas de traductions de Rousseau, à part cinq édi- ajouter deux traductions de la Profession de foi ; et une
tions d'un extrait de la Nouvelle Héloïse qui s'en tient de la Lettre à Christophe de Beaumont.
aux lettres exposant la sagesse domestique du château En Grande-Bretagne, une demi-douzaine de traduc-
de Clarens. E n Espagne rien. En Hollands rien. Pourtant tions du premier Discours, deux du second et une de la
des études très précises ont montré que la culture française Lettre à d'Alemberrt ; une douzaine dé traductions de
était très répandue dans plusieurs Etats italiens. Rousseau la Nouvelle Héloïse ; trois du Contrat ; une douzaine de
était loin d'être un inconnu. Mais la surveil'ance de l'Emile (plus deux de la Lettre à Christophe de Beaumont).
l'autorité rendait impossible toute publication d'une En Allemagne Rousseau juge de Jean-Jacques n'est pas
traduction des œuvres de Rousseau. Surveillance plus traduit. Mais en Grande-Bretagne le séjour de Rousseau
sévère encore en Espagne et au Portugal. L à encore des et la querelle Rousscau-Hume ont vivement intéressé la
esprits cultivés connaissent Rousseau et le lisent. C'est curiosité publique et il y a une demi-douzaine de traduc-
eii Hollande que s'impriment d'abord le deuxième tions de ces Dialogues. Il en est de même pour la première
Discours, la Lettre à d'Alembert, la Nouvelles Héloïse, le partie des Confessions : deux éditions en Allemagne et
Contrat social, une première édition de VLmile, la Lettre à cinq en Angleterre.
Christophe de Beaumont, les Lettres écrites de la Montagne,
etc. Tous les Hollandais cultivés lisent le français ; il et il doit accompagner certaines de ses descriptions d'un?. Mais cette
n'est pas besoin de traduction. rigueur numérique n'est pas nécessaire. Il est entendu que lorsque
je donne un chiffre de traductions cela signifie le nombre d'éditions
Par contre le nombre des éditions de traductions (i) de traductions (et non pas autant de traductions différentes).

(i) Je ne donne pas toujours des chiffres numériquement précis.


M. Sénelier n'a pas pu voir lui-même toutes les éditions qu'il décrit
NOTE BIHLIOGKAHHIQI'K '«3

Cette Affaire infernale (Paris, 1942, sur la querelle Rous-


seau-Hume), et Un homme, deux ombrei (Genève, 194L
sur les affaires de l'Ermitage), qui insistent sur le senti-
ment chrétien de Rousseau. E n sens contraire R. Dera-
thé. Le Rationalisme de J.-J. Rousseau (Paris, 194 8 )'
NOTE BIBLIOGRAPHIQUE et B. Groethuysen, Jean-Jacques Rousseau (Paris, 1949),
ont montré tout ce que Rousseau devait à la philoso-
phie de son siècle. P. Burgelin a renouvelé ces problèmes
Nous ne pouvons, dans cet ouvrage, que renvoyer
en les considérant d'un point de vue différent, dans
ceux qui voudraient une information complète aux
son grand ouvrage sur La Philosophie de l'existence
bibliographies de G. Lanson, complétées pour les années
de J.-J. Rousseau, (Paris, 1952). Étude très neuve
1921-1935 par celle de M , l e Jeanne Giraud et, pour
également, celle de J. Starobinski, Jean-Jacques Rous-
plus de précisions encore, depuis l'année 1905, par les
seau, La transparence et l'obstacle (Paris, 1958), qui
bibliographies si scrupuleuses des Annales J.-/. Rousseau.
analyse l'œuvre de Rousseau à partir des thèmes de
Pour la chronologie, M. Louis-J. Courtois a publié l'imagination et du sentiment.
au t. X V des Annales J.-J. Rousseau une Chronologie Deux études très poussées ont été consacrées à
critique de la vie et des œuvres de J.-J. Rousseau qui l'influence de Rousseau en Angleterre : H. Rodclier,
est un modèle de labeur et de précision ; sur la chrono- J.-J. Rousseau en Angleterre au XVIIIe siècle (Paris,
logie de la période de l'Ermitage, II. Guillemin a apporté 1948), et J. Voisine, J.-J. Rousseau en Angleterre à
un certain nombre de compléments et de rectifications l'époque romantique (Paris, 1956). U11 numéro spécial
dans son excellente étude, Les Affaires de l'Ermitage de la revue Europe (nov. 1961) a été consacré au deuxième
(Annales J.-J. Rousseau, 1941-2). Pour les éditions de centenaire de l'année 1761.
Rousseau, J. Sénelier a publié une Bibliographie géné-
rale des œuvres de J.-J. Rousseau (Paris, 1949), remar- Pour les différentes œuvres de Jean-Jacques : M. George
quable par l'immense étendue de son enquête et par R. Havens a publié (New York, 1946) une excellente
l'intelligence avec laquelle elle a été conduite (elle édition du premier Discours.
comporte 2.378 numéros, sans compter les bis). Pour le deuxième Discours, le Contrat social et l'en-
semble des écrits politiques de Rousseau, la grande
Parmi les ouvrages d'ensemble récemment parus, citons
le Jean-Jacques de J. Guélienno (Gallimard, 1948-52, édition critique de C. A. Vaughan, The Political wri-
3 vol.), biographie qui constitue une pénétrante étude tings of Jean-Jacques Rousseau (Cambridge, 1915. - vol.)
psychologique et morale. Une presentation plus rapide, reste très précieuse.
accompagnée d'une suggestive iconographie, est faite Pour la Lettre à d'Alembert sur les spectacles (en même
par G. M a y , Rousseau par lui-même, coll. « Ecrivains temps que pour les Lettres de la montagne), on consul-
de toujours », 1961. tera J. S. Spink, J.-J. Rousseau et Genève (Paris, 1934).
Très bonne édition critique de la Lettre à d'Alembert
Sur la religion de Rousseau, le livre fondamental
par M. Fuchs, Lille et Genève, 1948.
reste celui de P. M. Masson (3 vol., Paris, 1916). Mais
il convient d'y ajouter les études de H. Guillemin, Sur la Nouvelle Héloïse, la grande édition historique
et critique de l>. Mornet (Collection des grands écri-
NOTE BIBLIOGRAPHIQUE

vains de la France, 1925) reste un monument d'érudi-


tion inégale ; pour la genèse de l'œuvre, on consultera
l'introduction de R. Pomeau en tête de l'édition des
Classiques Garnier (1960).
Pour l'Emile il n'y a. que des études générales sur la
pédagogie au x v m e siècle et des études partielles. Voir TABLE DES MATIÈRES
dans les Origines intellectuelles de la Révolution française,
par D. Mornet, p. 518, une bibliographie de 159 numé- INTRODUCTION.
ros sur l'histoire de l'enseignement au xviii® siècle.
Mais pour la Profession de foi du Vicaire savoyard, PREMIÈRE PARTIE
il faut toujours en revenir à l'exhaustive édition cri-
LA V I E ET L A FORMATION I N T E L L E C T U E L L E
tique de P. M. M'asson (Fribourg et Paris, 1914).
J U S Q U ' A U DISCOURS SUR LES SCIENCES
Deux très bonnes éditions des Rêveries du promeneur ET LES ARTS
solitaire, faites d'un point de vue un peu différent,
celle de M. John S. Spink (Paris, 1948) et celle de M. Mar- CHAPITRE I. — Genève. La jeunesse et l'adoles-
cel Raymond (Lille et Genève, 1948). A quoi il convient cence 9
de joindre : une intéressante étude de M. R. Osmont, Genève, p. 9. — L a famille de Rousseau,
Contribution à l'étude psychologique des Rêveries du p. 12. — L'enfance et la jeunesse, p. 13. —
promeneur solitaire (t. X X I I I des Annales J.-J. Rous- Les années d'aventures, p. 15. — L a forma-
seau) ; et les Réflexions sur les Rêveries, par M. R. Ricatte tion intellectuelle, p.. 21.
(Paris, i960), dont les fines analyses dégagent la cohé-
rence thématique de l'œuvre. DEUXIÈME PARTIE
Une édition des Œuvres complètes est en cours de
D U PREMIER DISCOURS A LA NOUVELLE
publication dans la « Bibliothèque de la Pléiade ». Le
premier volume, paru en 1959 sous la direction de HELOÏSE
MM. B. Gagnebin, R. Osmont, M. Raymond, rassemble
CHAPITRE I . — L e D i s c o u r s s u r les s c i e n c e s et les
les œuvres autobiographiques et constitue en parti-
arts 25
culier la meilleure édition des Confessions : travail
Contenu du Discours, p. 27. — Discussion
très solide, tant en ce qui concerne l'établissement
et Réponses, p. 28.
du texte que les introductions et l'annotation.
CHAPITRE I I . — L e D i s c o u r s s u r les o r i g i n e s de
Pour la Correspondance nous avons renvoyé à l'édition
l'Inégalité 32
Th. Dufour-P. P. Plan. Vie de Rousseau du premier au deuxième
Discours, p. 32. — Contenu du Discours,
p. 33. — Caractère général du Discours,
p. 36. — Les sources et la méthode des deux
Discours, p. 38. — Vie de Rousseau du deq-
TABLE DES MATIÈRES TABLE DES MATIÈRES IS7

xième Discours à la publication de la Nou- originale, p. 112. — Projet de Constitution


velle Héloïse, p. 43. pour la Corse. — Considérations sur le gou-
vernement de Pologne, p. 119.
CHAPITRE III, — La Lettre à d'Alembert sur les
CHAPITRE I I I . — L'Émile. 121
spectacles
L'article Genève de l'Encyclopédie et la L e contenu de l'ouvrage, p , 121. — L a
polémique sur les spectacles aux xvii® et pratique de l'enseignement avant l'Émile,
x v m e s., p. 50. — Place de la Lettre dans la p. 130. — L a théorie. Les sources de l'Émile,
polémique, p. 54. — L'originalité delà Lettre, p. 131. — L'originalité de l'ouvrage, p. 138.
p. 59. — Son influence en France, p. 61. — L'éducation des filles dans l'Émile,
p. 140. — L a religion de J.-J. Rousseau.
L a Profession de foi du Vicaire savoyard,
TROISIÈME PARTIE p. 142. — L'influence de l'Émile, p. 144.
LA NOUVELLE HELOÏSE
QUATRIÈME PARTIE
L E CONTRAT SOCIAL — L'ÉMILE
L A V I E D E R O U S S E A U D E P U I S L'ÉMILE JUSQU'A
CHAPITRE I . — L a Nouvelle Héloïse S A M O R T . L E S CONFESSIONS. LES RÊVERIES
L a composition du roman : Les goûts
romanesques du temps, p. 63. — Comment CHAPITRE I . — F i n de la v i e de R o u s s e a u 150
le rêve de Rousseau est devenu un roman
de passion, p. 68. — Comment le roman de la CHAPITRE II. — Les Confessions 157
passion est devenu celui de la fidélité conju- Histoire de l'ouvrage. Sa véracité, p. 157. —
gale et du bonheur, p. 72. — Le roman per- Intérêt psychologique, p. 160. — Intérêt
sonnel dans la Nouvelle Héloïse, p. 74. — Le pittoresque et vivant, p. 165. — Rousseau
décor et les mœurs, p. 79. — Les sources de juge de Jean-Jacques, p. 166.
la Nouvelle Héloïse, p. 83. — La rédaction CHAPITRE III. — Les Rêveries du promeneur soli-
et la publication du roman, p. 86. — taire 168
L'Influence de la Nouvelle Héloïse. Le L a Correspondance. Les œuvres diverses,
succès du roman, p. 88. — L'influence p. 172.
sur le roman français, p. 93. — La Nou-
velle Héloïse et le genre sombre, p. 96. — CHAPITRE IV. — L'influence générale do Rousseau
L'évolution générale du roman, p. 97. — • avant la Révolution 175
Influences diverses sur les mœurs, p. 99. Note sur l'influence de Rousseau à l'étran-
ger 180
CHAPITRE II. — Le Contrat social Note bibliographique 182
L'accueil fait à l'ouvrage avant la Révo-
lution, p. 105. — L a doctrine du Contrat.
I e Les sources, p. 107. — 2° L a doctrine ABBEVILLE. — IMPRIMERIE F . P A I L L A R T (D. 8174).
Dépôt légal : 4e trimestre /950. — N° Edit. : 3(440.
J. P L A T T A R D , professeur à la Sorbonne. 11. D . M O R N E T , professeur honoraire à la Sorbonne.
La vie et l'œuvre de Rabelais. Molière.
M.Jean Plattard publie aujourd'hui un petit volume, qui résume Etudiant successivement la formation intellectuelle de Molière,
admirablement tout ce qu'un étudiant et un lettré doivent savoir sa pensée, son art inégalable depuis les « farces » jusqu'aux «grandes
sur le père de Gargantua et de Pantagruel. comédies », la nature de son comique et son style aussi varié que ses
Nouvelles Littéraires. personnages sont divers, M. Mornet nous restitue un Molière
véridique où apparaît tout le secret, de son génie.
P. M O R E A U , professeur à la Sorbonne. Sequana.
Montaigne.
12. J. D E D I E U , anc. prof, à l'Institut Catholique de Toulouse.
Un petit chef-d'œuvre de synthèse, et. qui dispensera nos étu-
diants et plus d'un professeur de recourir aux savants mais sou- Montesquieu.
vent trop massifs ouvrages parus en grand nombre sur Montaigne Le Montesquieu est la première étude d'ensemble récente sur le
depuis vingt ans. grand sociologue, et elle est due à un spécialiste. Nous y gagnons
une vue complète et nuancée de l'homme et de l'œuvre.
Revue des lectures.
A . GEORGE, La Revue des Jeunes.
D. M O R N E T , professeur honoraire à la Sorbonne.
Diderot. 13. P. M O R E A U , professeur à la Sorbonne.
Il paraît difficile de dire plus de. choses et plus justes, en
moins de pages. Voilà un excellent livre., vivant, riche et. précis. Racine.
R. JOURDA, Revue Universitaire.
14. L . LEMONNIER.
J. C A L V E T , pro-recteur émérite de l'Institut Catholique. Les Poètes romantiques anglais.
Bossuet.
La réussite d'un livre comme celui-ci constitue un tour de force 16. P. M A R T I N O , inspecteur général d e l'Enseignement supérieur
discret, auquel rendront hommage les bossuétistes chevronnés L'époque romantique en France.
aussi bien que les bossuétistes en puissance auxquels il est destiné.
Bourré de faits, ce petit volume est précieux pour l'histoire
DE TROOZ, Les Etudes Classiques.
littéraire plus encore que pour l'histoire de la littérature. R
R. B R A Y , professeur à l'Université de Lausanne. souligne la complexité des faits et, dans un ordre commode, les
éclaire pur la perspective des générations, chère à Thibaudet.
Boileau. Revue des Langues vivantes.
R. N A V E S , professeur à l'Université de Toulouse.
17. PH. V A N T I E G H K M , professeur agrégé de l'Université.
Voltaire.
« Voltaire, l'homme et l'œuvre » est un livre de premier ordre
Musset.
où l'érudition la plus exigeante ne trouvera rien à reprendre et Ce livre de valeur nous fait apprécier l'importance des idées
qui campe, avec une sûreté de pensée et une vigueur de trait bien littéraires de Musset et leur étroit rapport avec la vie intérieure
rares, une image de Voltaire dont on se plaît à penser quelle cor- de ce poète qui a exprimé avec le plus de force et d'intensité
respond en effet ! et enfin, à la réalité. l'éternelle souffrance de l'homme inquiet et divisé.
L'Atelier. Revue bibliographique belge.