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Le Nouvel An roumain

Le passage à la nouvelle année est sans aucun doute une des plus
importantes célébrations de la société moderne. Les significations qui y
sont attachées par la tradition continuent d’exister de nos jours encore,
bien que sous une forme adaptée. Les feux d’artifices, qui aident
aujourd’hui à chasser l’année en train de partir, ont remplacé
les claquements du fouet qui résonnaient jadis à travers les villages ; et
le repas, autour duquel famille et amis se rassemblent, a gardé toute sa
valeur symbolique. Delia Suiogan, ethnologue à l’Université du Nord de
Baia Mare, explique : « Au Maramures, de nombreuses coutumes liées
au Nouvel An sont des variantes de noëls. Entre la fête de Noël et le
Jour de l’an, les chanteurs portent souvent des masques. Dans la
mentalité traditionnelle, le masque est important parce qu’il est une
représentation imaginaire de l’au-delà. Les ancêtres, les animaux
totémiques ou le végétal aux fonctions totémiques viennent aider l’être
humain à réintégrer le monde des vivants, appelé aussi « le monde
blanc » par les ethnologues. Au Maramures, nous avons de très beaux
défilés de masques de vieillards et de diables. Le masque du vieil
homme a des racines anciennes, dans le culte des ancêtres, la vieille
femme et le vieil homme étant les médiateurs entre les deux mondes. La
ronde des vieux du Maramures est un cercle magique, et les coups de
bâton, dans le sol ou appliqués symboliquement aux autres participants
au rituel, ont des significations très anciennes, l’ancêtre étant capable de
refaire tout déséquilibre. De même, le masque de la chèvre est lui aussi
très ancien. La chèvre joue un rôle essentiel, car elle aussi meurt et
renaît ; elle symbolise l’année qui s’en va et l’année qui arrive sous de
bons augures. Les diables sont les signes du mal, qui nous rappellent
que le bien n’existe pas sans le mal, et inversement. L’homme
traditionnel a toujours su unifier ces éléments dans des rituels. »

La fête du Nouvel an a une double portée – la mort de l’année qui


s’achève représente la renaissance cosmique. Si les masques des
danseurs protègent contre les esprits maléfiques, des formules de vœux
découlent d’anciens rituels de fertilité.
En Bucovine, pendant la nuit de la Saint Sylvestre, « les masqués »
arpentent les rues des villages, déguisés en personnages ou créatures
fantastiques, accompagnés par des musiciens et, souvent, aussi par des
villageois. Le cortège, qui passe d’abord par le centre du village, fait le
tour de toutes les maisons. Surnommés aussi « les hideux », les
danseurs prennent possession du territoire où ils se trouvent en
culbutant, montant dans les arbres ou sur les toits des maisons ou
encore en salissant les hôtes - et notamment les jeunes filles – de
cendres.

L’exubérance se mêle ainsi à la frayeur, recevoir ces messagers de


l’avenir étant de mise pour avoir une douzaine de mois à l’abri de la
mauvaise fortune, précise Sabina Ispas, directrice de l’Institut
d’ethnographie et folklore « Constantin Brailoiu » de Bucarest : « Le
passage à la Nouvelle Année s’accompagne d’une série d’actions et de
rites festifs, dont le plus connu est la « sorcova » des enfants, soit des
vœux formulés par les petits alors qu’ils touchent gentiment les adultes,
les propriétaires d’une maison généralement, avec des branches ornées
de fleurs naturelles ou en papier. De même, nous avons le « plugusor »
des enfants et le « plug » des adultes, notamment mariés. Réunis en
groupes séparés, petits et grands faisaient du porte à porte avec des
charrues de dimensions variables, symbolisant la protection divine. Noël
et le Jour de l’an sont des moments particuliers quand les cieux
s’ouvrent vers la terre, les humains communiquant directement, plus
aisément, avec l’au-delà, selon les croyances. En sa toute-puissance et
splendeur, Dieu venait à la rencontre de l’homme, sa création. C’est
précisément devant ces cieux ouverts que les mortels peuvent
apprendre ce qui peut leur arriver au cours de l’année qui commence. Et
il ne s’agit surtout pas de divination ou de sorcellerie, comme on peut le
croire, mais d’un message que Dieu fait passer aux humains dans un
moment où il a un contact rapproché, sans médiation, avec eux ».

La croyance de cet accès sans entrave à la divinité dans la nuit du


Nouvel An n’a pas faibli en Roumanie, surtout dans les communautés
traditionnelles. Dans la tradition populaire, ce genre de message, reçu à
un tel tournant temporel, est considéré comme le seul véritablement
important, tant pour chaque individu que pour l’ensemble de la
communauté en question.