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Lalla Fatma N'Soumer

Lalla Fatma N'Soumer

Portrait de Lalla Fatma N'Soumer signée F.


Philippoteaux.

Surnom Jeanne d'Arc du Djurdjura1


1830
Naissance
Ouerdja (Kabylie)
Décès 1863 (à 33 ans)

1
Tablat
Origine Kabyle
Années de
1849-1857
service
Commandement Imseblen
Conflits Conquête de l'Algérie par la France
Faits d'armes Bataille du Haut Sebaou
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Lalla Fatma N'Soumer (en kabyle: Lalla Faḍma N Sumer ⴰ ⴼⵎⴰ ⵏ ⵙⵓⵎⵎⵔ) est une figure
du mouvement de résistance algérien au cours des premières années de la conquête française de
l'Algérie (1830 à Ouerdja, en Kabylie - Tablat, 1863).

De 1854 à juillet 1857, elle a aidé à mener une résistance contre les Français ; capturée par les
forces françaises, elle a été emprisonnée jusqu'à sa mort six ans plus tard. Ses disciples croient
qu'elle a été dotée de pouvoirs par Dieu, y compris les capacités à voir l'avenir et à guérir la
maladie2.

Sommaire

• 1 Étymologie

• 2 Biographie

• 2.1 Origine

• 2.2 Combat

• 3 Personnalité et caractère

• 3.1 Entre mythe et réalité

• 4 Hommages

• 5 Notes et références

• 5.1 Bibliographie

• 5.2 Romans

2
• 5.3 Filmographie

• 6 Voir aussi

• 6.1 Liens externes

Étymologie[modifier | modifier le code]

Son surnom est composé de Lalla, mot issu du berbère et aussi utilisé en arabe maghrébin,
attribué en tant que titre honorifique ou marque de respect aux femmes en raison de leur âge
ou de leur rang3, ou désignant une femme sainte ou vénérée4, et de Soumeur, nom du village à
proximité duquel était située la zaouia à laquelle appartenait son lignage, les Sidahmed5.
Elle a aussi porté le surnom de Lalla N'Ouerdja qui, dans la tradition kabyle, se donne aux
jeunes filles qui refusent de se résigner aux usages et aux traditions6.

Biographie[modifier | modifier le code]

Origine[modifier | modifier le code]


Née en 1830 en Kabylie (Algérie), dans le village de Werja (en français: Ouerdja), près d'Aïn El
Hammam ; son père est le chef d'une école coranique liée à une zaouïa de la
confrérie Rahmaniya de Sidi M'hamed Bou Qobrine. Elle appartient à la lignée du marabout
Ahmed Ou Méziane. Ayant choisi la dévotion et la méditation, Fatma s’impose
progressivement dans le monde de la médiation et de la concertation politico-religieuses jusque-
là réservées aux hommes. Forte de sa lignée, elle exerce une grande influence sur la société
kabyle.

Combat[modifier | modifier le code]


En 1849, Fatma N’Soumer entre dans la résistance et se rallie à Si Mohammed El-Hachemi,
un marabout qui a participé à l’insurrection du Cheikh Boumaza dans le Dahra en 18477. En
1850, elle soutient le soulèvement du Cherif Boubaghla venu de la région des Babors]].
L’assemblée de Soumeur, Tajmaât, autorité politique du village, délègue Lalla fatma et son frère
Sidi Tahar, marabouts, pour diriger les Imseblen (volontaires de la mort) venus de nombreux
villages de la contrée du Djurdjura tels que Aït Itsouregh, Illilten, Aït Iraten, Illoulen u Malou.

3
Portraits présumés du Chérif Boubaghla et de Lalla Fatma n'Soumer conduisant l'armée
révolutionnaire (Philippoteaux, 1866).

En 1854, elle remporte sa première bataille face aux forces françaises à Tazrouk (près de Aïn El
Hammam), connue sous le nom de bataille du Haut Sebaou. Elle dure deux mois de juin à
juillet 1854. Les troupes françaises sont vaincues et contraintes de se retirer. Les villages
environnants sont toujours indépendants.

Les troupes françaises estimées à 13 000 hommes dirigés par les généraux Mac Mahon et
Maissiat sont confrontées à une forte résistance. En 1857, les troupes du maréchal Randon
réussissent à occuper Aït Iraten à la suite de la bataille d'Icheriden. Les combats sont féroces, et
les pertes françaises considérables8.
Fatma forme un noyau de résistance9 dans le hameau Takhlijt Aït Aatsou, près de Tirourda.
Le 11 juillet 1857, Fatma est arrêtée par le général Yusuf. Elle est conduite au camp du
maréchal Randon à Timesguida, et est emprisonnée dans la zaouia d'El-Aissaouia, à Tablat,
placée ensuite en résidence surveillée sous la garde de si Tahar ben Mahieddine. Elle y meurt en
1863, à l'âge de 33 ans, éprouvée par son incarcération et affectée par la mort de son frère en
1861. Les chefs, Si Hadj Amar, Si Seddik Ben Arab, Si El-Djoudi et Sidi Tahar, sont contraints
de se rendre.

Sa tombe demeure longtemps un lieu de pèlerinage pour les habitants de la région. Ses cendres
sont transférées en 1994 du cimetière de Sidi Abdellah, à 100 mètres de la zaouia Boumâali à
Tourtatine, vers le Carré des martyrs du cimetière d'El Alia, à Alger.

4
Personnalité et caractère[modifier | modifier le code]

Poésie populaire de Kabylie honorant Lalla N'Soumer

Émile Carrey, écrivain, et Alphonse François Bertherand médecin lors de la campagne de


Kabylie en 1857, tous deux accompagnant les troupes françaises la décrivent :

« Seule la prophétesse, formant disparate avec son peuple, est soignée jusqu'à
l'élégance. Malgré son embonpoint exagéré, ses traits sont beaux et expressifs. Le
kohl étendu sur ses sourcils et ses cils agrandit ses grands yeux noirs. Elle a du
carmin sur les joues, du henné sur les ongles, des tatouages bleuâtres, épars comme
des mouches sur son visage et ses bras, ses cheveux noirs soigneusement nattés,
s'échappent d'un foulard éclatant, noué à la façon des femmes créoles des Antilles.
Des voiles de gaze blanche entourent son col et le bas de son visage, remontant sous
sa coiffure comme les voiles de la Rebecca d’Ivanhoé. Ses mains fines et blanches
sont chargées de bagues. Elle porte des bracelets, des épingles, des bijoux plus
qu'une idole antique10. »

« Fatma est une espèce d'idole, d'une tête assez belle mais tatouée sur tout le corps
et d'un embonpoint tellement prodigieux que quatre hommes ne pouvaient l'aider à
marcher....tous les soldats criaient « Place à la reine de Pamar »11,Note 1 et faisaient
sur son compte milles bonnes ou mauvaises plaisanteries. Le lendemain on lui rendit
la liberté mais du moment où elle est entre nos mains, toute résistance cessa12. »

L'historien Georges Duby décrit Lalla Fatma N'Soumer comme « la grosse, et volumineuse beauté »,
la Velléda, prophétesse germanique13.
Entre mythe et réalité[modifier | modifier le code]
Lalla Fatma N'Soumer, est issue d'une famille puissante et respectée. Vivant recluse dans sa
chambre, elle prie jour et nuit, officie les cérémonies, et s'occupe des pauvres. Appartenant à la
confrérie Rahmaniya, elle est considérée comme prophétesse berbère, ou guide d'une
Tarika soufie (mystique musulmane) 14. La venue de troupes légionnaires françaises dans la
région, et dominant en maitre, le chef Kabyle Cherif Boubaghla embrase la région15. Lalla

5
organise l’insurrection en collectant les denrées nécessaires aux insurgés. Petite et massive, elle
croit en sa bonne étoile et en son pouvoir céleste. D'après les témoins lors de sa capture, « elle
paraît hautaine et arrogante sur le pas de sa porte, et avec un regard presque menaçant, elle
écarte les baïonnettes des zouaves français, pour se jeter dans les bras de son frère Mohamed
Sidi-Taieb »16. Son frère, marabout, couvert de cicatrices de guerre est un guerrier brave,
combatif et défenseur des libertés. Il s'engage dans la résistance contre la colonisation des
troupes françaises. Consulté comme sage, d'une filiation vénérée et émancipée, appartenant à
une famille de marabouts de la tribu des Illilten.

Hommages[modifier | modifier le code]

Statue de Lalla Fatma n'Soumer à Tizi-Ldjama At-Bu-Yusef (Tizi Ouzou, Algérie).

Une statue de Lalla Fatma N'Soumer a été réalisée par Bâaziz Hammache à Tizi-Ldjama At-Bu-
Yusef.

Un méthanier de gaz naturel liquéfié de la marine marchande algérienne, d'une capacité de


145 000 m3, réceptionné en 2004, est baptisé Lalla Fatma N'Soumer à Osaka au Japon17.
La vie de Lalla Fatma N'Soumer a été documentée dans le film Fatma N'Soumer réalisé
par Belkacem Hadjadj, et publié en 201418. Des statues de Lalla Fatma N'Soumer sont
exposées en Algérie. Quelques écoles et rues portent son nom en Algérie.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes

1. ↑ Dans les textes italiens, Pamar (ou Aigiarm) est la fille du roi Tartare Caidu. Elle était forte et
vaillante, connue dans tout le royaume, pour être invaincue par les chevaliers ou écuyers de
seigneurs. Elle ne désirait se marier qu'avec un gentilhomme qui la dominerait en lutte de
combat
Références

1. ↑ Afrique-Asie, Numéros 390 à 401, Société d'Éditions Afrique, Asie, Amérique


Latine, 1987 (présentation en ligne [archive])

6
2. ↑ Captain Carette, Algérie. L’Univers pittoresque, Histoire et description de tous les peuples, de leurs
religions, moeurs, coutumes, Paris, Firmin Didot, 1850 (lire en ligne [archive]), p. 30-31
3. ↑ Ambroise Queffélec, Le français en Algérie : Lexique et dynamique des langues,
Bruxelles, Duculot, 2002 (ISBN 9782801112946, lire en ligne [archive]), p. 390.
4. ↑ Farid Benramdane, « Espace, signe et identité au Maghreb. Du nom au symbole », Insaniyat /
‫إنسانيات‬. Revue algérienne d'anthropologie et de sciences sociales, Centre de recherche en
anthropologie sociale et culturelle, no 9, 31 décembre 1999, p. 1-4 (ISSN 1111-2050, lire en
ligne [archive])
5. ↑ Camille Lacoste-Dujardin, Dictionnaire de la culture berbère en Kabylie, La
Découverte, 2005 (ISBN 2707145882), p. 323-324.
6. ↑ Agnès Fine et Claudine Leduc, Femmes du Maghreb, Toulouse, Presses Univ. du
Mirail, 1999 (ISBN 2858164614, ISSN 1252-7017), chap. 9, p. 249
7. ↑ Malha Benbrahim, « Malha Benbrahim, Documents sur Fadhma N’Soumeur (1830-
1861) », Clio. Femmes, Genre, Histoire, no 9, 1er avril 1999(ISSN 1252-
7017, DOI 10.4000/clio.298, lire en ligne [archive])
8. ↑ Kamel Kateb, Européens, "indigènes" et juifs en Algérie (1830-1962) - Représentations et réalités des
populations, INED, 2002, 386 p.(ISBN 2-7332-0145-X, lire en ligne [archive]), p. 45
9. ↑ « Lalla Fatma N’Soumer, résistante à la colonisation », L'Histoire par les femmes, 5 janvier
2016 (lire en ligne [archive])
10.↑ Jules Liorel, Races berbères, Kabylie du Djurjura, Paris, E.
Leroux, 1892 (ISBN 2221109465 et 9782221109465, lire en ligne [archive]), chap. 1, p. 238-250
11.↑ Edouard Charton, Voyageurs anciens et modernes; ou, Choix des relations de voyages ...: depuis le
cinquième siècle avant Jésus-Christ jusqu'au dix-neuvième siècle, avec biographies, Bureaux du Magasin
Pittoresque, 1863 (lire en ligne [archive]), chap. 2, p. 422
12.↑ Journal des débats politiques et littéraires, Voici la fin de la campagne contre la Kabylie : Extrait
d'une correspondance – Alger 21 juillet 1857, Paris, 1892 (lire en ligne [archive]), chap. Lundi 27
juillet 1857, p. 2/4
13.↑ Christiane Klapisch-Zuber, Georges Duby et l'histoire des femmes, Toulouse, Presses Universitaires
du Mirail, 1999 (ISBN 2858163790), chap. 8, p. 231
14.↑ Émile Carrey, Récits de Kabylie campagne de 1857, M. Lévy, 1858, p. 269
15.↑ Ahmed Bencherif, Marguerite,
Publibook, 2008 (ISBN 274834202X et 9782748342024), chap. 1, p. 204

7
16.↑ Jules Liorel, Races berbères, Kabylie du Djurjura, Paris, E.
Leroux, 1892 (ISBN 2221109465 et 9782221109465, lire en ligne [archive]), chap. 1, p. 231
17.↑ « Bulletin d'Information d'Hyproc Shipping Company », INDD, Hyproc
News, no 4, 2005 (lire en ligne [archive])
18.↑ Belkacem Hadjadj, Assaad Bouab et Melha Bossard, Fadhma N'Soumer, 15 octobre 2014 (lire
en ligne [archive])
Bibliographie[modifier | modifier le code]
 Salem Chaker, Hommes et femmes de Kabylie, Aix-en-Provence, Édisud, 2001,
207 p. (ISBN 2744902349 et 9782744902345)
 Achour Cheurfi, Dictionnaire encyclopédique de l'Algérie, Alger, ANEP, 2006,
1230 p. (ISBN 9947213196 et 9789947213193)
 Tahar Oussedik, Lla Fat'ma n'Soumeur, Alger, Entreprise nationale algérienne du livre, 1986,
83 p.
 Habiba Djahnine, Fathma n'Soumer, article de L'Algérie et la France, dictionnaire coordonné par
Jeannine Verdès-Leroux, Robert Laffont 2009; (ISBN 978-2-221-10946-5)
 Nour Edinne Mamouzi, Lumière sur l'envers des ombres, édition Nacib, archives officielles des
descendants directs.
 Algérie, une guerre sans gloire, Histoire d'une enquête, Florence Beaugé, Calmann-Lévy, 2005.
Romans[modifier | modifier le code]
 Philippe Morvan, Ours, Calmann-Levy, 2018, 378 p. (ISBN 978-2702163535)
 Héroïnes africaines - Volume 1, Aline Sitoé Diatta, Anne Zingha, Lalla Fatma N'Soumer, Lucie Hubert,
Monde Global Editions Nouvelles, 2012.
Filmographie[modifier | modifier le code]
 Fadhma N’Soumer, réalisation Belkacem Hadjadj en 2014

8
Histoire du Mouvement Chérifien - Bû Baghlâ (Bou Baghla) 1-5
2. Le chérif Bû Baghlâ et la lutte pour l’indépendance à partir de la Kabylie, 1849-1854

Bû Baghlâ acquiert une stature de premier plan. Il se hisse à la hauteur de Sî Mûsâ, de Bû


Ma’za, de Mûlay Muhammad, de Muhammad ben 'Abd al-Lâh – le chérif d’Ouargla – ou
de Bû ‘Amâma. C’est un des chérifs les plus marquants de la résistance algérienne aux
Français au XIXème siècle.

L’homme de l’Ouest – Identités symboliques, identités erratiques

Le chérif intéresse peu les historiens, à de rares exceptions. Un grand mystère continue
d’envelopper l’homme. Son identification conditionne, à la base, la compréhension de son
histoire. La recherche historique récente est le fait plutôt d’historiens algériens, en premier
lieu d'Ahmed Nadir en 1972. L’année 1985 voit deux publications s’arrêter sur le
personnage et l’insurrection qu’il suscite. L’une est due à Mahdi Bouabdelli et l’autre à
Tahar Oussedik.[1] La dernière, entre récit, histoire et littérature est pour l’essentiel une
expansion de la notice biographique que consacre Hanoteau, adjoint au bureau politique
d’Alger, au chérif, au lendemain de sa mort, dans le Moniteur algérien du 10 janvier 1855.
[2] Imaginée, la jeunesse de Bû Baghlâ est plausible et correspond à l’éducation en vogue
dans les milieux maraboutiques et lettrés. Mostefa Lacheraf croise avec constance Bû
Baghlâ, attire l’attention sur le personnage et insiste sur sa fin malheureuse.[3] Tout
compte fait, l’historiographie enregistre peu de progrès. Les percées sont limitées et
fragiles. L’identité de Bû Baghlâ reste un véritable écheveau. Nul ne songe à en faire faire
une figure littéraire, comme si les aliments en venaient à manquer.

L’identité qui domine jusqu’ici est celle que rend publique pour la première fois Robin en
1884. La reproduction de son cachet montre que le chérif se dévoile sous le nom de Sî
Muhammad ben al-Majîd ben ‘Abd al-Malik, dans la lettre qu’il adresse en février 1845 à
un compagnon du mouvement chérifien.[4]Le nom surgit également dans une
correspondance du commandement français à Aumale (Sûr al-Ghûzlân). Le colonel
d’Aurelles, qui dépend de la division d’Alger, désigne Muhammad ben ‘Abd al-Lâh Bû
Ma’za, s’empressant de décliner son identité véritable : « Cet homme, qui s’appelle
réellement Si Mohamed Lemedjed ben Abd el Malek, a pour surnom Bou Baghla ».
[5]Saint-Arnaud, chef de la division de Constantine, reçoit des renseignements par ses
subordonnés et signale à peu près au même moment « le nouveau chérif nommé Abdel
Melek bou Baghala », auteur avec ses partisans de l’attaque contre l’‘azîb patronné par Sî
Muhammad Sa’îd ben ‘Alî Sharîf près d’Akbou.[6] Depuis Robin, c’est l’identité consacrée
du chérif, retenue par ceux des auteurs qui cherchent à la préciser.[7] En fait, c’est une
dénomination à usage interne, issue de Bû Baghlâ lui-même, soucieux de reprendre les fils
de la résistance. La lettre, qu’il adresse à un de ses futurs lieutenants, fait partie de la
campagne épistolaire de février 1851.[8] Signe de reconnaissance, telle identité est en
fait un nom de code ou un nom de guerre, réservés aux initiés. Le chemin, emprunté par la
lettre, qui la mène entre les mains des Français, n’est pas connu avec certitude. De plus,
Al-Majîd n’est autre qu'une partie du nom du sultan qui règne à Istanbul. Bû Baghlâ n’a
de cesse jusqu’à sa mort d’annoncer l’intervention du calife et le déploiement d’un

9
mouvement général, impliquant une grande partie du monde musulman. Habile, la
confusion vise à réchauffer le zèle des combattants. Ben ‘Abd al-Malik est, quant à lui, un
nom parfaitement symbolique, celui du mahdi, systématiquement utilisé, également en
interne, dans les liaisons entre les membres du mouvement chérifien.[9]
Bû Baghlâ recourt plus systématiquement, à un autre nom de guerre, à résonance à la fois
prophétique et mahdiste, Muhammad ben ‘Abd al-Lâh, qu’il adjoint le cas échéant de la
particule Sî et/ou du surnom Bû Sîf.[10]Le nom, ciselé dans son cachet[11], signe toute sa
correspondance avec les populations, qu’il s’agisse de tribus ou de personnalités du pays.
[12]C’est également lui qui figure dans l’histoire officielle, mais inachevée qu’il dicte à un
de ses partisans kabyles Ibn Nûr ad-Dîn ibn 'Abd an-Nûr al-Wasîfî en H 1269 (1852-1853),
y compris en titre : Histoire célèbre et hauts faits du très grand et très glorieux sultan notre
seigneur Mohamed ben Abd-Allah bou Seïf.[13]

Les auteurs relèvent unanimement le caractère très incertain de son identité. En effet, des
hypothèses nombreuses circulent dans la population et au sein de l’armée française.
Féraud, pourtant mêlé aux événements en 1851, constate l’ « origine assez problématique,
quoiqu’on assurât qu’il venait de l’ouest » et rapporte qu’on « a même prétendu que
c’était un ex-galérien du bagne de Toulon. »[14]Normalement un des mieux informés, car
il a eu à le combattre et à tenir une correspondance fournie et régulière, le capitaine
Devaux rapporte deux versions dans des rappels biographiques plutôt décevants qu’il
consacre au chérif : « Suivant les uns, Bou-Bar’la était des environs de Médéah et avait
servi comme spahis ; suivant d’autres, il venait du Maroc, ou tout au moins de la province
d’Oran, et avait été envoyé à l’île Sainte-Marguerite, pour quelque méfait plus ou moins
politique. »[15]Aucapitaine, reprenant Féraud pour certains débuts du chérif et Devaux
partiellement, précise que son internement en France de plusieurs années est consécutif à
un guet-apens politique : « D’où venait ce personnage ? Nul ne le savait. (…) A en croire
les uns, ce derviche sortait d’un escadron de spahis; selon d’autres, compromis dans une
affaire politique, ou plutôt quelque guet-apens, il venait de passer plusieurs années à
Toulon ou îles de Sainte-Margueritte ».[16]Robin, à son tour, ne peut que rendre les
conjectures que véhicule l’opinion publique, tout en reprenant pour partie Aucapitaine :
« D’où venait ce personnage ? On n’en savait rien exactement ».[17]Il est, selon le cas, un
Marocain, ou un ancien spahi originaire de Miliana, sinon un bagnard évadé de Toulon.
[18]Il pourrait être un ancien prisonnier de l’Île Sainte-Marguerite.[19]Une version
répandue le dit originaire de la tribu d’Al-‘Attâf[20], ainsi que la consigne Hanoteau le 10
janvier 1855 : « L’opinion généralement accréditée chez les Kabyles est qu’il appartenait à
la tribu des Attafs, de la subdivision de Milianah. »[21]Le passage par Toulon est évoqué
très tôt. Louis de Baudicour s’appuie sur les premiers renseignements qui parviennent aux
Français sur le compte du chérif. Bû Baghlâ est « un Arabe, originaire du Maroc, qui avait
été condamné pour vol et qui avait passé plusieurs années au bagne de Toulon, après
avoir subi sa peine, s’était fait passer pour marabout. »[22]Il se fait connaître d’abord sous
le nom de Muhammad al-Gharbî.[23]Cette identification procède également d’Aumale et
du colonel d’Aurelles : « Le derwiche surnommé Bou Bar’la serait, dit-on, un ancien
prisonnier des îles Sainte-Marguerite, où on l’appelait Hadj Mohamed el R’orbi, homme à
redouter par son audace. »[24]Survivre à l’épreuve de la déportation à Sainte-Marguerite
est signe de prestige et d’élection. Salah Ferkous relève pour sa part : « Les premiers temps
de la vie de ce chérif, étaient obscurs on disait qu’il s’appelait El-Hadj Ali, originaire des
Ben Zeggou [confédération nomade berbère du Sud-Est marocain] ou des Beni

10
Zougzoug. ».[25]Son identité reste flottante et multiple, favorise les erreurs involontaires
et les divagations de l’imagination.[26]

Bû Baghlâ est un surnom. Il apparaît dès le début de son action en Kabylie, chez les At
‘Abbâs. Baudicour date cette annonce du milieu de l’année 1850, où « on apprit qu’un soi-
disant chérif, se faisant appeler Bou-Baghla (Père de la Mule), prêchait la guerre sainte
dans la ville de Kala. »[27]La première fois que son nom est évoqué dans la
correspondance militaire française date du 22 février 1851. Le colonel d’Aurelles relate
qu’il « a pour surnom Bou Bar’la, et c’est sous ce dernier titre qu’il paraît être
connu. »[28]Robin écrit longtemps après : « Dans ses excursions, il était toujours monté sur
une belle mule grise, et on ne le connaissait, dans le pays, que sous le nom de Bou Bar’la
(le père à la mule). »[29]Le nom de Bû Baghlâ triomphe rapidement. Il emporte tous les
suffrages et déclasse définitivement les autres dénominations. Il fait sa célébrité. Dans la
proclamation qui ouvre sa campagne contre les Kabyles en octobre 1851, le général
Pélissier, gouverneur par intérim, a beau jeu de fustiger l’« intrigant qui est obligé de
cacher, sous un faux nom, son origine obscure », considérant cela comme un procédé de
dissimulation tactique.[30]Les Kabyles le côtoient, l’épaulent ou le combattent pendant
plusieurs années, sans réussir à découvrir son identité. Le poète ‘Alî ou Farhât, de Bû
Hinûn, de la confédération des At ‘Îsî clame à la fin de l’année 1851 :
« Ils ont pris prétexte le chérif / Oufan d es sebba d’ ech cherif
Qui nous est venu en oiseau voyageur / ouin id iousan d’ at’iiar ».[31]
À son tour, Sî al-‘Arbî n’At Sharîf, autre poète kabyle, du village des At ‘Alî um-Mhand,
de la tribu des Illulân um-Mâlu, s’écrit en 1854 :
« Je dirai aussi ce que nous a fait l’homme de l’ouest / R’ef thin ir’ iga our’erbi[32]
Ben Abd-Allah / Ben-Abd-Allah ».[33] Il ajoute plus loin :
« C’est cet homme de l’ouest / Ed’ netsa ai (…)
Et son origine est inconnue / netsa our iban l açel in es ».[34]

Bû Baghla remplit en fait avec détermination et esprit de suite un programme


messianique, celui du chérif du Ghârb tant attendu.

© Abdel-Aziz Sadki

mis en ligne le 15 janvier 2013

[1]Mahdi Bouabdelli, Thawrat cherif Bou Bagla, Les diffusions du ministère de la culture et
du tourisme, Alger, 1985. Tahar Oussedik, Bou-Beghla (L'homme à la mule). Le mouvement
insurrection de 1850 à 1854, Alger, E.N.A.L., 1985, 79 p. Settar Ouatmani, La résistance de la
Kabylie à la conquête française : étude du cas du Chérif Bou Baghla (1850-1854), DEA Études
arabes et civilisation du monde musulman, université de Provence Aix-Marseille,
septembre 1994, 121 p.
[2]Adolphe Hanoteau la reproduit en annexe de son ouvrage, Poésies populaires de la
Kabylie du Djurdjura. Texte kabyle et traduction, Paris, Imprimerie impériale, 1867, p. 445-
450. Elle est reprise dans d’autres journaux comme Le Journal des débats politiques et
littéraires du 18 janvier 1855 et sert de base à plusieurs notices consacrées au chérif, malgré
des modifications de détail comme dans le Dictionnaire de la conversation et de la lecture.
Inventaire raisonné des notions générales les plus indispensables à tous, par une société de

11
savants et de gens lettres sous la direction de M. W. Duckett, Supplément offrant le
résumé des faits et des idées de notre temps, Paris, Firmin Didot, t. 1, 1864, p. 633-34, ou
le Supplément. L’encyclopédie catholique. Édition revue, corrigée et augmentée, Paris,
typ. Lacour, s.d., p. 544-545.
[3]Notamment dans un article consacré aux exactions de Beauprêtre, paru dans le
magasine Algérie-Actualité, où il évoque également Bû Baghlâ et la résistance kabyle.
C’est cet article qui semble publié ensuite dans Algérie et Tiers-Monde. Agressions,
résistances et solidarités intercontinentales, Alger, Bouchène, 1989.
[4] Cette identification est reproduite dans l’article « Cherif Boubaghla », mais en lui
faisant perdre la particule « Sî », ce qui le
laïcise,http://fr.wikipedia.org/wiki/Cherif_Boubaghla (au 27/11/2012). Cet article, qui
compte des données avérées, n’est pas satisfaisant à plus d’un titre. Voir aussi la
conférence-débat prononcée le 21 mai
2006,http://www.cerak.net/conferences_cerak_fatma%20n%20smoumeur_210506.htm(au
27/11/2012) par Mohand Harouz.
[5]Dépêche du colonel d’Aurelles, Aumale, 22.2.1851, reproduite dans Joseph-Nil
Robin, Histoire du chérif Bou Bar'la, Alger, A. Jourdan, 1884, p. 26. L’orthographe est
également labile : Aurelle(s) de Paladine(s). Elle finit par se fixer comme suit : d’Aurelle de
Paladines. Lui-même signe Aurelles.
[6] Constantine, 22.3.1851, Saint-Arnaud, GBCPC au GG.
[7]Gaston Bourjade, « Notes chronologiques pour servir à l’histoire de l’occupation
française dans la région d’Aumale. 1845-1887 », Revue africaine, 1889, vol. 33, p. 260 ;
Louis Rinn, Histoire de l’insurrection de 1871 en Algérie, Alger, A. Jourdan, 1891, p. 31 ; J.
Domergue, Dictionnaire de biographie française, Roman d’Amat dir., t. VI, 1954, p. 1171.
Pour des références plus récentes et nombreuses, on peut citer Feredj Mahmoud
Seghir : « Quant à Si Mohammed Lemdjed Bin ‘Abdelmalik, le Shérif Bu Baghla (ainsi
nommé parcequ’une mule était sa monture préférée), originaire de Ouled Sidi Aïssa, des
Adhaouras, il était en Kabylie depuis 1851 et menait un rude combat contre les
Français. », « Fatma N’Soumeur et la résistance à la conquête française de l’Algérie (1847-
1857) », Revue d’histoire maghrébine, 1979, a. 6, n° 15-16, p. 135. L’origine sociale de Bû
Baghlâ procède ici d’une erreur de lecture. Nous-mêmes, pouvions écrire : « Bou Baghla
reste un inconnu, autant pour les Français que pour les Kabyles semble-t-il. Sa véritable
identité n’apparaît pas. On s’accorde pour penser qu’il se nomme Si Mohamed Lemedjed
ben Abd el Malek, et qu’il est peut-être un ancien spahis de Miliana, mais les conjectures
sont trop nombreuses. », Abdel-Aziz Sadki, Ouzellaguen, 25-28 juin 1851, autopsie d'un
grand combat, mémoire de D.E.A., Université de Reims, 1989, p. 43. Voir aussi Djamel
Kharchi, Colonisation et politique d’assimilation en Algérie. 1830-1962, Alger, Casbah
Éditions, 2004, p. 107.
[8]Dépêche du colonel d’Aurelles, Aumale, 22.2.1851, à laquelle est jointe la traduction de
la lettre du chérif, reproduite dans Robin, op.cit., p. 29.
[9] Voir infra IIe partie, l’étude spéciale, consacrée aux noms des mahdis. À l’occasion
d’une autre lettre, adressée plus tard aux Illulân, il signe Sî Muhammad ben ‘Abd al-
Malik, voir Robin, op.cit., p. 30.
[10] C’est sous le nom de Sî Muhammad ben ‘Abd al-Lâh Bû Sîf qu’il s’annonce dans le
pays, comme le relate Laurent-Charles Féraud, « Notes sur Bougie », Revue africaine, vol.
3, n° 18, août 1859, p. 446. « Bou-Beghla s’appelait en réalité Si Mohammed ben
Abdallah », écrit Tahar Oussedik, reproduisant Hanoteau, Bou-Beghla (L'homme à la
mule). Le mouvement insurrection de 1850 à 1854, Alger, E.N.A.L., 1985, p. 13.

12
[11] Un spécimen de son cachet est joint aux « Notes sur les principaux agitateurs qui
parcourent actuellement les tribus », Alger, 3.6.1851, BP, anonymes, CAOM 10 H 78. Un
autre exemple est reproduit dans Henri Aucapitaine, « L'insurrection de la Grande
Kabylie 1850-1851. Le chérif Bou-Barla », Revue de l'Orient, de l'Algérie et des Colonies,
nouvelle série, t. XIII, 1861, p. 39-40. De même, Féraud, consul général de France à Tripoli
fait la traduction d’un cachet du chérif et l’adresse à Robin, qui la publie dans son
« Histoire du chérif Bou Bar'la », Revue africaine, n° 28, 1884, p. 197.
[12]Lettres-circulaires de Bû Baghlâ adressées à six tribus ou confédérations kabyles au
début de 1851, à savoir At Sadqa, At Yannî, ‘Aqbîl, At Yahyâ, Awzallâgan et At Waghlîs,
CAOM 1 H 7 ; proclamation faite au début de l’insurrection, traduite et reproduite par
Féraud, « Notes sur Bougie », Revue africaine, vol. 3, n° 18, août 1859, p. 451, publiée à
nouveau avec indication cette fois du destinataire par Aucapitaine, « L'insurrection de la
Grande Kabylie 1850-1851. Le chérif Bou-Barla »,Revue de l'Orient, de l'Algérie et des
Colonies, nouvelle série, t. XIII, 1861, p. 38-39 ; env. 3.5.1851, lettre du chérif Sî
Muhammad ben 'Abd al-Lâh à Sî Sharîf Amzyân ben Sî al-Mûhub, caïd d'Imûla, apportée
par ce dernier à Bougie le 5.5.1851, pas d'original arabe, traduction jointe au rapport du
6.5.1851, Bougie, n° 53, 3ème section, A. de Wengi, CSC au GG, CAOM 2 H 8 ; lettre de Bû
Baghlâ aux marabouts de Tîfrit n’At um-Malik, chez les At Yadjâr, interceptée et traduite
par le bureau arabe de Bougie, sans l’original arabe, CAOM 43 KK 43, Bougie, 14.5.1852,
Bougie à Sétif. Hanoteau indique que « Bou-Ber’la se faisait appeler Mohammed-ben-
Allah »,Poésies populaires de la Kabylie du Djurdjura. Texte kabyle et traduction, Paris,
Imprimerie impériale, 1867, p. 71.
[13]L’auteur finit par remettre le manuscrit au capitaine Beauprêtre, sur l’insistance de ce
dernier, qui l’adresse le 24 juillet 1854 au colonel de Neveu, chef du bureau politique à
Alger. Il est traduit par Alfred Clerc. Reproduit par Robin, op.cit., p. 363 et Histoire des
Amaraoua et de tout ce qui s’y est passé avec les ennemis de dieu, des incendies, des
meurtres, etc., op.cit., p. 374.
[14]Féraud, « Notes sur Bougie », Revue africaine, vol. 3, n° 18, août 1859, p. 444-445.
[15]Charles Devaux, Les Kébaïles du Djerdjera. Études nouvelles sur les pays
vulgairement appelés la Grande Kabylie, Marseille, Camion, et Paris, Challamel, 1859, 367
p.
[16] Aucapitaine, « L'insurrection de la Grande Kabylie 1850-1851. Le chérif Bou-
Barla », Revue de l'Orient, de l'Algérie et des Colonies, nouvelle série, t. XII, 1860, p. 396 ;
ou dans Les Kabyles et la colonisation de l'Algérie, Paris, Alger, Challamel et Bastide,
1864, p. 141.
[17] Robin, op.cit., p. 26.
[18] Robin, op.cit., p. 26 ; Émile Larcher, Traité élémentaire de législation algérienne, Paris,
Alger, A. Rousseau, 1911, vol. 1, p. 61.
[19] Robin, op.cit., p. 33.
[20]D’après Oussedik, op.cit., p. 13 ; reproduit dans Christiane Achour dir.,Dictionnaire
des œuvres algériennes en langue française. Essais, romans, nouvelles, contes, récits
autobiographiques, théâtre, poésie, récits pour enfants, Paris, L’Harmattan, 1990, p. 59.
[21] Moniteur algérien, 10.1.1855.
[22] Louis de Baudicour, La guerre et le gouvernement de l’Algérie, Paris, Sagnier et Bray,
1853, p. 468.
[23] Ibid., p. 469.
[24]Aumale, 2.3.1851, n° 29, colonel d’Aurelles, cité par Robin, op.cit., p. 33.

13
[25] Salah Ferkous, Officiers et tribus. Les bureaux arabes dans la province de Constantine
(1844-1857), thèse de 3e cycle, université de Montpellier III, 1984, t. I, p. 253.
[26] Il n’est cependant pas un chérif sahrâwî comme l’écrit Hocine Aït-Ahmed, un des
leaders de la guerre de libération, par confusion avec le chérif d’Ouargla : « cette même
notion d’honneur mobilisera, quelques années plus tard, les femmes d’Ait-Sedqa pour
délivrer la famille nombreuse du grand résistant du Sud, Bou Baghla, réfugié chez les Ait-
Ouacif ; le capitaine Beauprêtre ayant profité de l’absence des hommes partis au marché
pour faire un coup de main psychologique (sic) et prendre en otage tous les proches du
chérif Sahraoui de l’Algérois chassé de sa région par la conquête coloniale. », « Éléments
pour une éthique du droit d’asile lié aux droits de l’homme », La forteresse européenne et
les réfugiés. Actes des 1ères assises européennes sur le droit d’asile, 15-17 février 1985,
Lausanne, Éditions d’En Bas, 1985, p. 52.
[27] Baudicour, op.cit., p. 469. La chronologie est imprécise.
[28]Aumale, 22.2.1851, colonel d’Aurelles, cité par Robin, op.cit., p. 28.
[29] Ibid., p. 25.
[30] Ibid., p. 114.
[31] Hanoteau, Poésies populaires de la Kabylie du Djurdjura. Texte kabyle et traduction,
Paris, Imprimerie impériale, 1867, p. 43-44.
[32] Hanoteau traduit le terme dans le sens de « maugrebin », c’est-à-dire de Marocain,
alors qu’il peut simplement être rendu par homme de l’Ouest, ibid., p. 71.
[33] Ibid., p. 71.
[34] Ibid., p. 72.

Histoire du Mouvement Chérifien - Bû Baghlâ (Bou Baghla) 2-5


La parenté qâdirienne – Sî ‘Abd al-Qâdir ben Muhammad, des Awlâd Sîdî Qâda ben
Mukhtâr

Il se trouve que Bû Baghlâ a tout lieu d'être un véritable chérif du Ghârb, car une voie
singulière le rattache à la famille de ‘Abd al-Qâdir. Nadir propose d’y reconnaître le
nommé Sî ‘Abd al-Qâdir ben Abî ‘Alî Abî Tâ’lib : « Ce dernier s'était autrefois révolté
contre l'Emir mais ne trouvant aucune audience chez les siens, il fut réduit à épouser le
parti de El Hadj Moussa El Darkaoui lors du combat qui a opposé ce dernier à l'Emir au
mois d'avril 1835. Poursuivant la carrière de son ancien maître qui se faisait appeler Bou-
Hmar (l'homme à l'âne), Abd el Kader Ben Ali deviendra le chef de l'insurrection de
Kabylie en 1849 avec le surnom de Bou-Baghla. »[1]Ces courts repères biographiques ne
lèvent pas les incertitudes et ne dissipent pas les confusions. L’assimilation au cousin du
sultan ‘Abd al-Qâdir ne va pas de soi. Serait-il alors lié à Bint an-Nabî, fille Sîdî al-Hâjj Bû
Tâ’lib ?[2]

Bû Baghlâ ne peut se confondre avec l’oncle de ‘Abd al-Qâdir. Au cours de la campagne


qâdirienne lancée en septembre 1845, Sîdî ‘Alî Bû Tâ’lib soulève les montagnards au Nord
de Mascara, notamment les Beni Chougran, cela pour le compte de son parent ‘Abd al-
Qâdir, d’après les récits qui circulent. La situation devient par la suite plus difficile pour
les insurgés, contrariés par les opérations du général de Lamoricière et du colonel Géry.
Les premiers jours de novembre, l’allégeance n’est plus la même, puisqu’il est représenté
comme khalîfa de Bû Ma’za : « Sidi-Ali-Bou-Taleb, kalifa de Bou-Maza, ce qui a
révolutionné les montagnes qui sont au nord de Mascara, vient de se retirer devant la

14
colonne du général de Lamoricière et s’est réfugié chez les Chorfa, dont le territoire paraît
être le champ d’asile de l’aristocratie des révoltés. »[3]Mais, tout cela n’est pas clair. Il
aurait fait mouvement vers l’Ouest, « après avoir reçu un cadeau de 600 réaux des
mains de l’Emir ».[4]Pellissier de Reynaud relate plus tard l’insurrection de la subdivision
de Mascara, qui survient en octobre 1845. Les insurgés dirigés par ‘Alî Bû Tâ’lib cherchent
à s’emparer de la ville et ont à combattre la garnison du colonel Géry : « C’était un parent
d’Abd-el-Kader, Ali-bou-Thaleb, dont nous avons eu déjà occasion de parler, qui dirigeait
l’insurrection dans le centre de la province d’Oran. » Les insurgés bloquent les camps de
Saïda et de Daya. Le général Lamoricière met en place la combinaison suivante : il envoie
les généraux Korte à Daya et Géry à Saïda, engage le général Thiery à gagner Sidi-bel-
Abbès depuis Oran, pendant que lui-même se porte au cœur du dispositif insurrectionnel,
Mascara, pour tenir la ligne entre celle-ci et Frenda. « Abd-el-Kader venait de paraître au
sud de cette dernière localité, cherchant à gagner la vallée du Chélif. »[5]‘Alî Bû Tâ’lib est
l’oncle de ‘Abd al-Qâdir, selon Pellissier, qui consigne un événement plus ancien, lié à la
grande campagne française contre les Hâshim, notamment Sharâga.[6]Mais, Pellissier fait
erreur, ce qui n'enlève rien à l'importance du personnage considéré. Quant à l’oncle, il est
précisément le frère de Muhî ad-Dîn, père de ‘Abd al-Qâdir, comme l’atteste Auguste
Warnier qui connaît bien la famille. Au sein de cette dernière, il le présente comme le chef
de l’opposition à l’affirmation du pouvoir de ‘Abd al-Qâdir : « Un de ses oncles, Sidi-Ali-
Bou-Taleb, le frère de son père, le père de son unique femme légitime, avec trois de ses fils,
conséquemment cousins germains et beaux-frères de l’émir, ont conspiré ouvertement
contre lui, depuis le jour de son avènement au pouvoir, jusqu’au moment où ces membres
de sa famille, ses plus proches parents, après avoir fait leur soumission à la France, se sont
réfugiés au Maroc. »[7]Le plus marquant « de ces cousins, Sidi-Abdel-el-Kader-Bou-Taleb,
était chef de la secte politique des Derkaoua à laquelle ses statuts ordonnent de ne
reconnaître que Dieu pour souverain et de combattre tout homme exerçant un
commandement politique sur ses semblables. »[8]Warnier, précise en novembre 1843, que
le chef de la famille est déjà décédé : « Depuis la mort de Sidi Aly Bou Taleb, l’Emir n’a
plus d’oncle. »[9]
Un cousin du sultan porte effectivement le nom de Sîdî ‘Abd al-Qâdir Bû Tâ’lib, « fils de
l’oncle de l’Emir », toujours d’après le docteur Warnier qui fait une enquête minutieuse, à
l’occasion de la mission dont il est investi auprès des Algériens déportés à l’Île Sainte-
Marguerite en novembre 1843. En retranchant les morts et les disparus, 41 hommes
relèvent de la famille des Awlâd Sîdî Qâda ben Mukhtâr. Ce cousin est cité en neuvième
position. La recension est sûrement frappée au coin de la véracité, car Warnier prend une
initiative politique, celle de combattre toute erreur, dissimulation ou usurpation en la
matière : « Pour éviter qu’à l’avenir, on ne donne à tort aux prisonniers arabes la qualité
d’oncles ou de cousins de l’Emir, j’ai dressé la liste nominative des 41 membres des Ouled
Sidi Kada Ben Moctar, parens de l’Emir, dont les noms représentent une famille distincte
dans cette grande famille. »[10]Par contre, les filiations matrilinéaires ou utérines lui
échappent complètement, malgré ses efforts : « Nous avons également cherché à nous
procurer la lignée maternelle de l’Emir, mais il nous a été impossible d’arriver à ce
résultat, parce qu’elle n’est même pas connue des Arabes les plus instruits. »[11]La
conséquence est évidente : elles sont davantage exclues de la dévolution politique et
religieuse directe, mais leur plasticité et leurs zones d'ombres permettent quand même des
possibilités d’action et d’ascension. Carette prend appui sur le travail du capitaine de
Neveu et écrit, faisant successivement écho aux années 1838 et 1845 : « Depuis dix ans le
grand maître des Derkaoua est Sidi-Abd-el-Kader-Boutaleb, cousin germain de l’émir.

15
Mais il s’est tenu longtemps éloigné de lui, et ne se décida à l’aider de son influence qu’il y
a environ trois ans ».[12]Par ailleurs, il en est un qui est emprisonné à l’Île Sainte-
Marguerite en novembre 1845, sans plus de précision.[13]

L’identification de Nadir ne correspond qu'incomplètement au rapport Margueritte et à


la Note historique sur l’ordre de Mouley-Tayeb, qui font du chérif un neveu du sultan,
sous le nom de Sî 'Abd al-Qâdir ben Muhammad, des Awlâd Sîdî Qâda ben Mukhtâr. La
différence est patente. On ne sait pourquoi Nadir l’a en fait écartée.Cousin et neveu ne
peuvent généralement se confondre, puisqu'ils ne sont pas au même degré de la parentèle,
sauf pour des conceptions issues de mariages consanguins. La Note reprend le rapport
Margueritte, quant à l'identité du personnage. Se tromper n’est pas l’apanage de
l’informateur Sî al-Hâjj Muhammad ben Brâhim. Le lieutenant de Bû Baghlâ s’annonce
comme membre de la famille de ‘Abd al-Qâdir : il ne retient pas cette assertion, alors qu’il
la conserve pour Bû Baghlâ. Serait-ce alors une confusion de Margueritte, auteur de
l’interrogatoire ? Le plus rationnel, en l’état de la documentation disponible, est de revenir
au point nodal de l’information et de croire Sî Al-Hâjj Muhammad ben Brâhim, seul chef
du mouvement chérifien, qui précise l’identité de Bû Baghlâ : « Si Abdel Kader ben
Mohamed, dit Bou Baghla (3), des Od Sidi Kada Ben Mokhtar, neveu d'Abdel Kader ; c'est
lui qui est à la tête du mouvement de la Kabylie, où il a été envoyé par Si Mohamed ben
Safi. »[14] Mais, si la comptabilité de Warnier est exacte, l’identification avec Sî ‘Abd al-
Qâdîr Bû Tâ’lib ne peut être exclue et devient une hypothèse forte. D’ailleurs, les liens
étroits qui unissent Bû Baghlâ au chérif Al-Hâshimî et le point d’honneur qu’il met à en
venger la mort donnent à penser qu’ils appartiennent à la même famille. L’appartenance à
la famille de ‘Abd al-Qâdir donne alors un sens particulier à l’action de Bû Baghlâ. D’un
côté, il en poursuit l’œuvre sous une autre forme, de l’autre il donne la primauté à la
branche aînée de la famille, enfin il se ménage une solution nouvelle alors que le
qâdirisme a fortement perdu de son efficience depuis 1848.[15]

Peu d’éléments précisent l’âge de Bû Baghlâ. Aucapitaine le représente en 1851 comme un


jeune Arabe.[16]Robin en fait au contraire un homme d’âge mûr et lui donne une
quarantaine d’année, ce qui le fait naître vers 1811.[17]Les descriptions physiques
convergent. Selon une sémantique raciste, il est désigné tantôt comme un « nègre », tantôt
comme un « mulâtre ». Elle prend naissance très tôt. Les renseignements procèdent d’un
espion envoyé par le khalîfa Sî Muhî ad-Dîn, repris le 13 avril 1851, par le général
Blangini, chef de la division d’Alger, dans une lettre au gouverneur : « Bou Baghla lui
même est un homme, très grand, très gros, noir presqu'autant qu'un nègre, ayant de très
grosses lèvres et une haleine fétide. »[18] Le télégramme du 30 juillet 1854, qui vise à
prévenir ses tentatives pour quitter la Kabylie est dans la même veine :
« Taille moyenne, teint basané, barbe noire assez forte, sourcils noirs, nez gros, lèvres
très prononcées. Fort et trapus, embonpoint considérable. Tatoué au milieu du front, sur
chaque tempe et sur le dos de la main.
Paraît estropié du petit doigt de la main droite, qu’il conserve toujours fermé.
Sur chaque épaule il a, écrit en arabe : la ilaha, illa Allah, Sidi Mohamed reçoul Allah (il
n’y a de Dieu que Dieu, monseigneur Mohamed est l’Envoyé de Dieu).
Il lui manque une dent incisive à la mâchoire supérieure.
La peau qui porte le sourcil droit est détachée et retombe sur l’œil sans le recouvrir
complètement : l’œil n’est pas endommagé. »[19]Aucapitaine le peint de la sorte : « Bou
Bar’la était un homme gros, de taille moyenne, très-brun, presque mulâtre, les lèvres très-

16
proéminentes ; il avait un ouchem (tatouage), une étoile au milieu du front ».[20] Robin en
dresse un portrait ingrat et composite. Malgré ses efforts, il ne parvient pas à se déprendre
des jugements négatifs, qui procèdent de ses sources, y compris du télégramme précité.
Car, il le sait, l’action qu’il réussit à imprimer en Kabylie plusieurs années durant contredit
le procès en sorcellerie fait constamment au chérif. En voici l’esquisse : « C’était un homme
d’une quarantaine d’années, à barbe noire et à peau basanée ; avec ses traits vulgaires, son
nez camus et enfoncé à la racine, sa large face et ses lèvres épaisses, on pouvait le trouver
laid, mais on ne pouvait lui refuser une physionomie intelligente. Ce qu’il avait de
remarquable, c’étaient ses grands yeux noirs qui, lorsqu’il était irrité, ce qui arrivait
souvent, prenaient une expression terrifiante. Il était de taille moyenne, mais trapu et
vigoureux, et toute sa personne respirait la force et l’audace. »[21] L’ingénieur civil Lagler-
Parquet atteste plus tard qu’il est « mulâtre ». L’opinion publique, qui lui est défavorable,
y voit souvent « un nègre (oussif), ce qui était du reste parfaitement exagéré, attendu que
la tête que j’ai vue » à deux reprises « était celle d’un mulâtre et non pas celle d’un
nègre. »[22]Aux marchés de Bordj-bou-Aréridj, puis de Sétif, où sa tête est exposée, une
partie de la population, en proie au désarroi, cherche une compensation dans des
penchants racistes : « Là, aussi, pas mal de croyant se consolaient de sa perte en voyant
que c’était un mulâtre. »[23]La famille des Awlâd Sîdî Qâda ben Mukhtâr pratique
fortement l’esclavage et connaît d’importants « métissages ». Et les relations hors mariage
débouchent souvent sur des naissances. Les familles riches, en particulier chérifiennes, s’y
adonnent largement. Outre son père et son oncle, c’est le cas pour ‘Abd al-Qâdir, pour
Tijâni, mais aussi pour Bû Ma’za ou Bû Baghlâ. Ce dernier survit à une grave blessure à
l’œil gauche, qui a failli l’emporter, dans un combat chez les ‘Azâzga, près du village d’Il-
Maten, le 7 avril 1854. Contrairement aux apparences, la dépréciation physique attentée à
Bû Baghlâ n’a pas joué dans la réalité des faits.

© Abdel-Aziz Sadki

mis en ligne le 15 janvier 2013

[1] Ahmed Nadir, « Les ordres religieux et la conquête française (1830-1851) »,Revue
algérienne des sciences juridiques, économiques et politiques, IX (4), déc. 1972, p. 853. Les
sources et la démarche qui permettent de proposer une telle identification ne sont pas
données par l’auteur. Eugène Daumas signale l’existence d’une fille de Sîdî al-Hâjj Bû
Tâ’lib, prénommée Bint An-Nabî, qui serait née vers 1821, note jointe à la dépêche,
Mascara, 13.4.1839, reproduit dans laCorrespondance du Capitaine Daumas, Consul à Mascara
(1837-1839), publiée par Georges Yver, Alger, A. Jourdan, Paris, Geuthner, 1912, p. 644.
[2] Daumas, note jointe à la dépêche, Mascara, 13.4.1839, ibid., p. 644.
[3] L’Akhbar, 9.11.1845.
[4] SHAT 1 H 108, Saïda, 26.11.1845, capitaine CSC, au LG Lamoricière.
[5] E. Pellissier de Reynaud, Annales algériennes. Nouvelle édition revue, corrigée et
continuée jusqu'à la chute d'Abd el-Kader, avec un appendice contenant le résumé de
l'histoire de l'Algérie de 1848 à 1854 et divers mémoires et documents, Paris, Dumaine,
Alger, Bastide, 2e éd., octobre 1854, t. III, p. 192.
[6]« Quelques-uns, sous la conduite d’Ali-bou-Taleb, oncle de l’Émir, se portèrent chez les
Djaffra » le 26 mars 1842. E. Pellissier de Reynaud, Annales algériennes. Nouvelle édition
revue, corrigée et continuée jusqu'à la chute d'Abd el-Kader, avec un appendice contenant

17
le résumé de l'histoire de l'Algérie de 1848 à 1854 et divers mémoires et documents, Paris,
Dumaine, Alger, Bastide, 2e éd., octobre 1854, t. III, p. 12. Par ailleurs, il est un cousin ou
neveu du sultan, car la confusion persiste, nommé Sî Al-Hâjj ‘Alî Bû Tâ’lib, né à Mascara
vers 1820, fils de Sî Ahmad Bû Tâ’lib, d’après Michaux-Bellaire. Il s’exile au Maroc, en
même temps qu’une grande partie de sa famille, les Bû Tâ’lib, au moment de la
grande hijra des années 1850, consécutive à la conquête française. Il séjourne d’abord à
Fès, puis à Tanger, avant d’émigrer en Syrie, plusieurs années durant à Damas, auprès de
‘Abd al-Qâdir. Rentré en Algérie, il est expulsé par les Français vers le Maroc et regagne
Tanger. La légation de France le reçoit mal. Il entre en contact avec la légation
d’Allemagne, tenue alors par Theodor Weber, ancien consul général qu’il a connu en
Syrie. L’Allemagne pense trouver en lui un agent, dont elle peut tirer profit. En 1879, Sî Al-
Hâjj ‘Alî Bû Tâ’lib contribue grandement, en tant qu’Algérien arabophone, musulman et
chérif à la réussite de l’expédition du docteur Lenz à Tombouctou, sanctionnée par la
décoration de l’Aigle rouge. Dénué de ressources, cela lui donne des gratifications
pécuniaires et une certaine célébrité, qui le fait considérer d’un œil nouveau. Le
gouvernement marocain l’expulse à son tour en 1884 en direction de l’Algérie, où les
Français refusent de l’accueillir, arguant de la précédente expulsion. Dès lors, il se
détourne de son statut de national français et se rend à Istanbul, où il obtient la nationalité
ottomane. Il revient à Tanger, cette fois en tant que sujet et agent ottoman. Il est de
l’ambassade du comte de Tattenbach à Fès en 1905. L’année suivante, il retourne à Fès, en
compagnie d’un ingénieur allemand, apparemment en charge d’obtenir des concessions
minières. Ses relations avec le gouvernement marocain traduisent une attention plus
favorable de la part de ce dernier. Sî al-Hâjj ‘Alî Bû Tâ’lib illustre les déboires des exilés
algériens, en butte à des conditions de vie souvent misérables, et pris dans un no man’s
land juridique, sans cesse ballottés entre différents pays et nationalités. Il se fraie un
chemin difficile dans les arcanes diplomatiques. En 1907, Michaux-Bellaire, qui voit en lui
« un homme intelligent » et regrette que la France n’ait pas su l’utiliser à son profit, écrit
que « Le Hâdj ‘Ali ben Tâleb, aujourd’hui très âgé, a eu une existence assez agitée. » Il
cherche apparemment à entrer en grâce auprès des Français. En septembre 1907, il fait don
à la Bibliothèque nationale d’Alger d’un manuscrit, anonyme, Vie du Hadj Abdeldader
ben Mahi Eddin. Il meurt en 1909. Sur son compte, voir Bulletin de la société de
géographie de l’Est, 1882, vol. 4, p. 739-740 ; Ed. Michaux-Bellaire, « Les musulmans
d’Algérie au Maroc », Archives marocaines, Paris, Ernest Leroux, 1907, t. XI, p. 13 ; Jean-
Louis Miège, Le Maroc et l’Europe. 1830-1894. Vers la crise, Paris, P.U.F., 1963 ; Louis
Massignon, « Le Hadj Ali Bou Taleb. 1820-1909 », Revue du monde musulman, 1910, vol.
10, n° 2, p. 266.
[7] CAOM F 80 564, Auguste Warnier, « Rapport sur la qualité, l’origine et l’importance
des prisonniers arabes détenus au fort Ste Marguerite », s.d. (novembre 1843).
[8] Warnier, docteur, L’Algérie devant l’Empereur. Pour faire suite à L’Algérie devant le
Sénat et à L’Algérie devant l’opinion publique, Paris, Challamel, octobre 1865, p. 59-60.
[9] CAOM F 80 564, Warnier, « Rapport sur la qualité, l’origine et l’importance des
prisonniers arabes détenus au fort Ste Marguerite », s.d. (novembre 1843).
[10] Ibid.
[11] Ibid.
[12] Ernest Carette, Claude Antoine Rozet, L'Algérie, Paris, Firmin Didot, 1850, p. 140.
[13]« Nous avons maintenant aux Îles Sainte-Marguerite un cousin d’Abd-el-Kader, du
même nom que lui, l’Hadj Abd-el-Kader », L’Afrique. Journal de la colonisation française,
et revue générale de la presse, du 22 au 26 .11.1845, p. 362. C’est en fait le khûjja de Bû

18
Ma’za. Il est difficile de savoir s’il s’agit du même personnage que l’auteur du
soulèvement autour de Mascara.
[14] CAOM 1 H 7, Miliana, 11.7.1851, lieut. Margueritte, cbac Teniet el-Had et le cap. d'EM
adjoint, Lesieur, au col. Beauchamp, CSS Miliana, « Rapport des chefs des bureaux arabes
de Milianah et Teniet el Had sur les chérifs de l'Algérie ». Tel nom est cité à deux reprises
dans le rapport.
[15] Cette question a une importance historiographique. Une manière de la trancher
consiste à faire une analyse d’ADN, entre Al-Hâshimî, Bû Baghlâ, ‘Abd al-Qâdir dont les
restes se trouvent à Alger depuis leur transfert depuis Damas et des descendants de la
famille. Avis aux mécènes et aux biologistes, intéressés par une démarche scientifique.
[16] Aucapitaine, Les Kabyles et la colonisation de l'Algérie, Paris, Alger, Challamel et
Bastide, 1864, p. 140.
[17] Quant à Sî ‘Abd al-Qâdir, fils de Sîdî ‘Alî Bû Tâ’lib, il a 40 ans en 1839 selon Daumas,
ce qui lui donne 1799 pour année de naissance ; voir la note jointe à la dépêche, Mascara,
13.4.1839, op.cit., p. 643. Les analyses anthropologiques du crâne de Bû Baghlâ doivent
permettre d’en fixer l’âge.
[18] CAOM 2 H 8, Tablat, 13.4.1851, n° 2, Blangini, GCDA, au GG, « Renseignements sur le
Cherif Bou Boghla ».
[19]Reproduit dans Robin, op.cit., p. 352.
[20] Aucapitaine, « L'insurrection de la Grande Kabylie 1850-1851. Le chérif Bou-
Barla », Revue de l'Orient, de l'Algérie et des Colonies, nouvelle série, t. XIII, 1861, p. 38.
[21] Robin, op.cit., p. 25.
[22] Note I, annexée aux « Notes chronologiques pour servir à l’histoire de l’occupation
française dans la région d’Aumale », de G. Bourjade, capitaine aux affaires
indigènes, Revue africaine, vol 35, 1891, p. 89.
[23] Ibid., p. 91.

Histoire du Mouvement Chérifien - Bû Baghlâ (Bou Baghla) 3-5


Bû Baghlâ avant Bû Baghlâ – Ses débuts

Son identité étant opaque, ses antécédents sont par suite mal étayés et la chronologie pose
des difficultés. Des auteurs assez nombreux font remonter son action à 1848-1849.
L’origine s’en trouve principalement chez Féraud, qui confond parfois les chérifs et se
satisfait d’une chronologie approximative. Ainsi l’avènement de Bû Baghlâ est
contemporain de la révolution de février 1848 en France : « il ne fallut rien moins que la
révolution de février, pour qu’un obscur fauteur de désordres nous représentât comme
étant dans l’impossibilité de conserver notre conquête, et provoquât de nouveaux
symptômes d’insurrection dans la région kabyle de la vallée de l’Oued-Sahel. L’apparition
du chérif Bou-Baghla (l’homme à la mule) ne produisit d’abord que des actes de rébellion
insignifiants ».[1]Quelques lignes plus loin, son irruption est cette fois concomitante au
siège de Zaâtcha en 1849 : « C’est à cette époque qu’un personnage, d’origine
problématique, commença à jouer le rôle de chérif à la Kalâa des Beni-Abbas, sous le nom
de Bou-Baghla. Renvoyé immédiatement par la population, qui restait sourde à ses
prédications incendiaires, il se retira chez les Beni-Mellikech, où les mauvais sujets de tous
pays vinrent se joindre à lui. »[2] Avec des arguments plus solides, Robin fait remonter
son arrivée dans la région d’Aumale à la même époque[3]: « Vers 1849 arriva dans les
tribus du cercle d’Aumale un étranger venant de l’Ouest, qui se mit à parcourir les

19
villages et les marchés ; il se disait taleb et il écrivait des talismans préservant de toutes
sortes de maux et guérissant toutes les maladies ; il faisait aussi le métier de devin, et il
avait, paraît-il, un procédé tout particulier pour rendre fécondes les femmes stériles. On l’a
accusé, en outre, de la fausse monnaie. »[4]Bû Baghlâ séjourne dans le Titteri, chez les
‘Adâ’ûra, où il prend femme et réside un temps dans la fraction des Awlâd Sultân. De
plus, il vit à de nombreuses reprises chez Sî Muhammad Brâhim, des Awlâd Sîdî
Muhammad al-Khidar et chez ‘Alî ben Ja’far, dans la tribu des Awlâd Drîs.[5]
Nadir fait de Bû Baghlâ « le chef de l'insurrection de Kabylie en 1849 » et méconnaît le rôle
des autres chérifs dans son article, alors que l’historiographie la plus solide retient l’année
1851 comme celle de son avènement réel. L’article trouve au demeurant peu de lecteurs.
Alors qu’il figure assez souvent en bibliographie, peu d’auteurs intègrent son apport avec
profit dans le corps de leurs publications. Youssef Nacib s’appuie sur lui en 1988, désigne
'Abd al-Qâdir ben 'Alî comme qâdirî – selon une assimilation qui répète la tradition
rattachant la famille de 'Abd al-Qâdir à la Qâdiriyyah, à moins que ce ne soit en raison des
antécédents qâdirîs de Bû Baghlâ – et répète qu’il « deviendra le chef de l'insurrection de
Kabylie en 1849 ».[6]Dans son ouvrage sur les bureaux arabes, Jacques Frémeaux,
pourtant au fait de l'article précité, ne le désigne que sous son nom de guerre, Bû Baghlâ.
Salah Ferkous le signale comme un « obscur taleb ».[7]

Les premiers auteurs fixent les débuts de Bû Baghlâ en 1850, selon des renseignements qui
procèdent a posteriori. C’est ainsi de Baudicour comme l’on a vu et de Devaux qui signale
son apparition en 1850 à Aumale[8], où il lutte à sa manière contre la stérilité des femmes.
Les procédés, peu licites, entraînent sa dénonciation par un mari jaloux et son
emprisonnement par le bureau arabe. Relâché, il commence ses prédications en vue
d’organiser un soulèvement. Dénoncé et traqué, il se réfugie chez les At ‘Abbâs et adopte
une stratégie plus patiente et plus prudente.[9]

Pour Aucapitaine, Bû Baghlâ accède à la publicité à partir de 1850, dans la subdivision


d'Aumale. Il se présente, ainsi qu'un marabout ou derviche gyrovague, vêtu de haillons,
un chapelet à gros grains autour du coup et une écritoire dans la ceinture. Il a les dehors
d'un saint homme, psalmodiant la shahâda, envahi par une béatitude profonde. Bû Baghlâ
s'installe, avec une tente misérable, sur le grand marché du dimanche des Awlâd Drîs,
dans la région d’Aumale et délivre des amulettes et des talismans, pour les bandits qui
veulent racheter leurs fautes et surtout les femmes, soucieuses de vaincre leur stérilité. Sa
réputation et sa clientèle s'accroissent de dimanche en dimanche. Un jour, un mari se
penche sous la toile de la tente alors que sa femme rend visite au derviche et s'en relève
furieux, prêt à le massacrer. Il s'en plaint aux autorités françaises, qui décident d'incarcérer
un temps le derviche dans la prison d'Aumale.[10]Relâché, il traverse la plaine des 'Arîb,
puis les tribus du versant méridional du Djurdjura et gagne finalement la puissante tribu
des At 'Abbâs, alors soumise aux Français. Ces derniers sont alors échaudés par les
prédicateurs politiques et religieux. Avertis de la perturbation qu'entretient le derviche, le
commandement militaire français à Aumale ordonne aux At 'Abbâs de le faire arrêter. Un
conflit assez grave survient entre les défenseurs du derviche, qui veulent lui accorder
l'hospitalité et ceux qui pour des raisons politiques et commerciales ne veulent pas ruiner
leurs intérêts en attirant le courroux des Français. Pour sauvegarder l'a'naya, ils le laissent
partir. Bû Baghlâ gagne alors les Imlikshân, qui dardent toujours leur indépendance. Il élit
domicile chez une vieille femme kabyle, retiré du monde, investi dans la prière et le jeûne.
L'austérité du derviche impressionne les Kabyles. Il s'annonce bientôt comme le véritable

20
Sî Muhammad ben 'Abd al-Lâh. Mais les Imlikshân lui opposent qu'il manque des moyens
matériels pour faire la guerre, argent, poudre etc. Bû Baghlâ leur rétorque : « Comment ?
gens de peu de foi ! croyez-vous que Dieu refuse quelque chose à ses élus, à ceux qui
combattent pour la religion ? N'est-ce que de l'argent ?... je n'ai qu'à frapper le sol pour en
faire jaillir... »[11]Le chérif frappe alors du pied et soulève sa natte où on découvre un trou
rempli de douros, ce qui suscite l'émerveillement des Imlikshân et atteste ses pouvoirs
surnaturels.
Plus récemment, de nombreux historiens datent, cette fois par erreur, les grands débuts de
Bû Baghlâ de 1850.[12]

Dans une lettre probablement du 3 mai 1851, qu’il adresse à Sî Sharîf Amzyân ben Sî al-
Mûhub, caïd d’Imûla, Bû Baghlâ déclare que les Français l’ont plusieurs fois sollicité dans
le passé pour lui confier un commandement : « j’ai refusé trois fois le pouvoir pour rester
fidèle à la religion musulmane. » [13] Cette concession d’un rôle publiquement reconnu, y
compris par les Français et avant même son arrivée en Kabylie, entre en résonance avec
des éléments d’informations qui surgissent un mois plus tard. Le capitaine Lapasset
enquête à l’occasion de la mort du chérif 'Îsâ ben Qû'îdar. Une note inédite en condense
quelques résultats le 3 juin 1851. Elle pose des jalons sur Bû Baghlâ, qui a ainsi « joué un
rôle assez important comme lieutenant du véritable Bou Maza, dans les subdivisions
d'Orléansville et de Milianah. »[14]L’échec de la guerre et la reddition de son chef au
printemps 1847 changent la donne et entraînent la hijra de Bû Baghlâ, qui « serait allé à la
Mecque lorsque ce dernier [Bû Ma’za] a été envoyé en France, et serait [Bû Baghlâ] revenu
vers la fin de 1849, avec une trentaine d'hommes dévoués à sa cause ».[15] La date et le
nombre d’hommes correspondent parfaitement aux données collectées par les
commandements français à l’automne de 1849. La chronologie est plus incertaine.
Le hâjj et le retour de La Mecque peuvent également se placer en 1850. À son retour, « il
aurait enlevé à Moula Brahim l'influence qu'il s'était créée chez les tribus de la rive gauche
de l'Oued Sahel, et serait parvenu à réunir les partisans à la tête desquels il a engagé la
guerre avec nos tribus. »[16] L’événement est ici décalé : ce n’est qu’en mars 1851 que Bû
Baghlâ supplante son devancier dans le commandement des opérations en Kabylie.

La Notehistorique sur l’ordre de Mouley-Tayeb dessine des linéaments qui ne se trouvent


nulle part ailleurs[17] : « Si Abdelkader ben Mohamed Bou Baghla, des Oulad Sidi
Mokhtar et parent d'Abdelkader. Il appartenait également à la secte d'Abdelkader ben
Djilali, mais après la bataille de la Sikak, il avait été recueilli par Mohamed ben Safi qui le
garda quelques temps chez lui, puis l'envoya diriger la Médersa des Khouan de Mouley
Tayeb installée au Chab-Ben-Dra des Beni Ouarsous, des Trara, puis enfin le mit à la tête
du soulèvement de la Kabylie qui eut lieu le 19 mars 1851. »[18] La bataille de la Sikkâk
voit la victoire du général Bugeaud sur 'Abd al-Qâdir le 6 juillet 1836. L’auteur de la Note,
s’appuyant sur le rapport Margueritte, met également à profit la brochure du capitaine de
Neveu, qui lui-même reproduit une donnée plus ancienne. En 1839, Auguste Warnier
relate qu’un homme des Awlâd Sîdî Qada ben Mûkhtar, dont il ne donne pas le nom mais
qu’il sait parent de 'Abd al-Qâdir, se trouve à la tête de l'importante zâwiyyatayyibîe,
établie dans le village de Sha'îb ben Drâa, chez les Beni Warsûs, une tribu intégrée au
groupe des Trâra, près de la frontière marocaine.[19] Le caractère composite de la
documentation et la reconstruction a posteriori qui ajoute des éléments vraisemblablement
induits ne permettent pas de garantir la véracité des extraits précités, et de de Neveu et de
la Note.

21
Le mieux est de suivre Bû Baghlâ quand il parle sous la plume de son historiographe, qui
retrace certains éléments de sa vie antérieurs à l’année 1851. « C'est en 1263 (1847) que le
sultan quitta son pays natal, situé dans le Rerb, pour venir parmi nous. »[20]Cette identité
occidentale est rapportée dès le printemps 1851. Elle transparaît à l’occasion de
renseignements transmis par Beauprêtre au colonel d’Aurelles, qui commande à Aumale,
ce dernier écrit le 2 mars 1851 : « Le derwiche surnommé Bou Bar’la serait, dit-on, un
ancien prisonnier des îles Sainte-Marguerite, où on l’appelait Hadj Mohamed el R’orbi,
homme à redouter par son audace. »[21]Elle est également signalée lors de l’entretien qui a
lieu entre Sî Muhammad Sa’îd ben ‘Alî Sharîf et le lieutenant Beauprêtre : le marabout
d’Ishallâdan le désigne du nom de Muhammad al-Gharbî.[22]Par suite, c’est sous ce nom
qu’il est d’abord connu. Transitant certainement par la presse, le Moniteur
algérien et L’Akhbar en particulier, il est reproduit par de Baudicour : le chérif apparaît
d’abord sous cette identité, avant que le surnom de Bû Baghlâ ne s’impose.[23] Reprenons
le récit de l’historiographe kabyle. Il quitte son pays natal, le Ghârb en H 1263, c'est-à-dire
l’Oranie, peut-être les Hâshim ou toute partie entre l’Oranie et l’Algérois en 1847, ce qui
corrobore les données consignées par Lapasset le 3 juin 1851. L’année 1847 est un tournant.
Comme beaucoup de chérifs et de partisans, il doit prendre le chemin de l’exil car
l'insurrection bû ma’zienne est vaincue, son chef ayant fait sa soumission en avril et la
campagne militaire de ‘Abd al-Qâdir se termine pour ce dernier par un ultime refuge au
Maroc. Bû Baghlâ atteint dans le mois demuharram une région encore indépendante, mais
non précisée.[24] Là, il vit à la façon d'un marabout ou d'un derviche, écrivant des
amulettes pour les hommes atteints de maladies. « Il se couvrait de grossiers vêtements ; il
allait de localité en localité en se faisant passer pour un homme de rien, afin de ne pas être
reconnu des renégats. »[25] Suite à ces pérégrinations, il arrive chez les ‘Adâ'ûra, chez
lesquels il se fixe pendant plus d'une année. Il y épouse une fille de la noblesse locale. La
réputation de Bû Baghlâ grandit dans le pays, écrit le tâ'lib : « Dès ce moment, la noblesse
de caractère de notre sultan, son courage, sa valeur et ses talents équestres furent connus
de tout le monde. Du reste, il est impossible d'énumérer ses hauts faits ; musulmans et
adorateurs des idoles entendirent parler de lui. »[26] L'historiographe, sans fournir de
détails, affirme que les faits d’armes de Bû Baghlâ ont pour cette période un
retentissement public. Pour sûr, il prend part à des actions de résistance avant 1851, mais
sans que son rôle soit clairement établi. Une lettre que le chérif adresse en 1851 à un
Waghlisî fait clairement allusion à leur action commune passée dans le pays. On le voit, la
version, initiée par Devaux, puis Aucapitaine, est en fait alimentée par Bû Baghlâ lui-
même. Après un séjour en Orient, Bû Baghlâ rentre en Kabylie, dans le pays des
Igawâwan (Zwâwa) et s’installe chez les At ‘Abbâs.[27]

Entre 1849 et 1851, Bû Baghlâ est surtout connu sous le nom de Mûlay Muhammad,
désignation utilisée par le mouvement chérifien à des fins d’action publique. Il se présente
dans les Kabylies du Djurdjura et des Babors dès 1849. Dans cette dernière, deux individus
sont désignés sous le nom de Mûlay um-Muhammad parmi un groupe de chérifs en mai
1849.[28]En août, l’un d’eux, assurément Bû Baghlâ, est avec Mûlay Shuqfâ, personnalité
d’envergure du pays[29], occupés à rendre son dynamisme à la résistance.
[30]À l’automne, on le retrouve cette fois dans le Djurdjura. Il est, de toute évidence, un
des deux chérifs, du nom de Mûlay Muhammad qui, avec Mûlay Brâhim, s’établissent
dans le pays pour recueillir la succession du malheureux Sî Ahmad ben al-Tuhâmî al-
Hâshimî, tué le 3 octobre 1849.[31] Leur séjour est de courte durée, tous deux prennent

22
apparemment la direction de Zaâtsha, où le siège tient en haleine tout le monde,
Algériens, Français et même au-delà, laissant pour un temps Mûlay Brâhim à peu près
seul. De son côté, la première quizaine de novembre, le capitaine Labrousse, chef du
bureau arabe de Philippeville, signale le départ de Mûlay Muhammad en compagnie d’un
autre chérif, Ben ‘Abd as-Salâm, partis rejoindre Zaâtcha.[32] En septembre 1851, la liste
fournie par le chérif Al-Hâjj Mustapha porte en huitième position un nommé Mûlay
Muhammad. En précisant qu’il se trouve alors en Kabylie, preuve est faite qu’il s’agit de
Bû Baghlâ.[33] Autant d’éléments, qui en dehors de quelques menues imprécisions, se
retrouvent dans le rapport du capitaine Lapasset du 3 juin 1851. La reprise du nom de
Mûlay Muhammad n’est pas fortuite : là encore, Bû Baghlâ reprend la succession politique
du premier chérif du même nom, qui s’est illustré en Kabylie et marqué les années 1845-
1848, puis d’Al-Hâshimî en 1849. Tel nom lui donne une suprématie sur les autres chérifs,
dans le Tell kabyle tout au moins et montre la recherche de continuité dans la dévolution
chérifienne et politique.

Un chérif se déclare chez les At Sadqa en septembre 1850. Il se présente comme étant Bû
Ma’za, ayant réussi à franchir la Méditerranée pour regagner l’Algérie. Mais, son identité
réelle reste mystérieuse. Organisant une troupe, il attaque le village d’Indjedjera des At
Maddûr, sans succès. Quatre de ses hommes sont tués et d’autres, en grand nombre, sont
blessés. Le 29, il tente une nouvelle opération, également infructueuse. Il se tourne alors
vers les At Yargan, les Ahl Ughdâl et les At Shablâ, chez qui il décide un certain nombre
d’hommes qu’il mène contre des groupes qui refusent de le suivre. Mais, il essuie des
insultes et reçoit un coup de sabre au bras.[34]Dès lors, il disparaît, sans laisser de trace.
Robin signale qu’il est, en réalité, passé par les Flîtta, ce qui est peut-être un indice à
ajouter pour le reconnaître comme étant Bû Baghlâ, puisque ce dernier a pour patron Sî
Muhammad ben Safî. De plus, Bû Baghla est signalé comme ayant ensuite gagné les At
‘Abbâs. Enfin, le chérif a pour terrain d’élection les At Sadqa.

© Abdel-Aziz Sadki

mis en ligne le 15 janvier 2013

[1] Féraud, Histoire des villes de la province de Constantine. Sétif. Bordj-bou-Areridj, Mesila,
Bousaada, L. Arnolet, 1872. Réédition et présentation par Larbi Rabdi,Histoire des villes de la
province de Constantine. Sétif, Bordj-Bou-Arréridj, Msila, Boussaâda, Paris, L’Harmattan, 2011,
p. 99. Féraud confond Bû Baghlâ avec Al-Hâshimî.
[2]Ibid., p. 100. Rinn, reprenant Féraud, écrit : « C’est, en effet, en 1849 que parut, dans la
subdivision d’Aumale, un individu qui devait, plus tard, jouer un grand rôle dans les
annales des insurrections algériennes. », Histoire de l’insurrection de 1871 en Algérie,
Alger, A. Jourdan, 1891, p. 31.
[3] Il s’appuie pour cela sur l’historiographe kabyle.
[4] Robin, op.cit., p. 26.
[5] Robin, op.cit., p. 26.
[6] Youssef Nacib, Chants religieux du Djurdjura, Paris, Sindbad, 1988, p. 25.
[7] Ferkous, op.cit., t. I, p. 253.

23
[8]Devaux, op.cit., p. 367. Féraud, pour sa part, décale certains événements et les reporte
de l’année 1851 et du début de 1852 à l’année 1850, « Notes sur Bougie »,Revue africaine,
vol. 3, n° 18, août 1859, notamment pour les pages 445 à 449.
[9]Devaux, op.cit., p. 367-368.
[10]L'anecdote est rapportée par le capitaine Devaux, ancien chef du bureau arabe de Beni
Mansour et reproduite par Aucapitaine, Les Kabyles et la colonisation de l'Algérie, Paris,
Alger, Challamel et Bastide, 1864, p. 141.
[11]Rapporté par Aucapitaine, ibid., p. 150. L’interprète militaire Louis Guin retient, par
erreur, la même date en 1870 : « En 1850, le kralifa et les goums de la Medjana prirent part
à plusieurs expéditions dirigées contre Bou Barla », « Notes historiques sur les
Adaoura », Revue africaine, 1873, vol. 17, p. 118.
[12]Par exemple, Kharchi : « En 1850, si Mohamed-Lemdjed Ben-Abdelmalek organisera
dans le Djurdjura une forte résistance à l’envahisseur français. En 1851, les tribus des
massifs des babors se soulèveront à leur tour, sous la houlette de Bou-
Baghla. », Colonisation et politique d’assimilation en Algérie. 1830-1962, Alger, Casbah
Éditions, 2004, p. 107. 1850 est trop tôt. De plus, Bû Baghlâ n’a pas de lien ouvertement
proclamé – en réalité si – avec la situation des Babors, dont la résistance est une réaction à
la campagne française dévolue au général de Saint-Arnaud : ce n’est pas un soulèvement
et le chérif n’en n’est pas l’auteur. Deux personnages sont ensuite confondus en un seul :
« Les tribus des Babors qui s’étaient soulevées en 1851, sous la férule de Hadj Omar Bou-
Baghla seront réduites en 1853, après plusieurs campagnes militaires. », p. 136. Vincent
Joly écrit pour sa part : « En 1850, seule la région orientale a conservé son indépendance.
Le foyer principal de la résistance est le pays zouaoua, au cœur de la Grande Kabylie. En
1850, un chef du nom de Bou Baghla soulève les tribus de l’Ouest. La région est « cassée »
par les colonnes du colonel Charles Bourbaki et du général Pierre-Étienne Cuny, mais Bou
Baghla leur échappe. », dans Abderrahmane Bouchène, Jean-Pierre Peyroulou, Ouanassa
Siari Tengour, Sylvie Thénault dir., Histoire de l’Algérie à la période coloniale (1830-1962),
Paris, Éditions La Découverte, Alger, Éditions Barzakh, 2012, p. 99. En dehors du fait que
les repères cardinaux (« orientale », « Ouest ») sont incompréhensibles (est-il question de
l’ensemble de l’Algérie ou de la seule Kabylie au sens large ?), sinon erronées et qu’il n’est
pas vrai que « seule la région orientale » ait conservé alors son indépendance, l’année 1850
ne convient pas. Les événements considérés concernent en réalité l’année suivante.
[13] CAOM 2 H 8, env. 3.5.1851, lettre du chérif Sî Muhammad ben 'Abd al-Lâh, dit Bû
Baghlâ à Sî Sharîf Amzyân ben Sî al-Mûhub, caïd d'Imûla, apportée par ce dernier à
Bougie le 5.5.1851 ; pas d'original arabe, traduction jointe au rapport du 6.5.1851, Bougie,
n° 53, 3ème section, A. de Wengi, CSC au GG, CAOM 2 H 8.
[14] CAOM 10 H 78, BP, 3.6.1851, « Note sur les principaux agitateurs qui parcourent
actuellement les tribus ».
[15] Ibid.
[16] Ibid.
[17] Nadir, qui puise beaucoup dans la Note, s’en éloigne, de manière surprenante, à
propos de Bû Baghlâ.
[18] CAOM 10 H 38, Note historique sur l'ordre de Mouley-Tayeb, s.d., p. 30.
[19] Cité par le capitaine Édouard de Neveu, Les Khouan. Ordres religieux chez les
musulmans de l'Algérie, Alger, 3e éd., Adolphe Jourdan, 1913, p. 41.
[20] Ibn Nûr ad-Dîn 'Abd an-Nûr al-Wasîfî, Histoire célèbre et hauts faits du très grand et
très glorieux sultan notre Seigneur Mohamed Ben Abd-Allah Bou Seïf, H 1269 (1852-1853),
dans Robin, « Histoire du chérif Bou Bar'la », Revue africaine, n° 28, 1884, p. 181.

24
[21] Cité par Robin, Histoire du chérif Bou Bar'la, Alger, A. Jourdan, 1884, p. 33.
[22]CAOM 2 H 8, bivouac des Beni Mansour, 29.3.1851, d’Aurelles, col. CSS Aumale,
colonne de l’Oued Sahel, n° 1, à Blangini, GCDA.
[23] Baudicour, op.cit., p. 468.
[24] Dans tous les cas, la migration a lieu, en décembre-janvier, au cœur de l’hiver, soit
1846-1847, soit 1847-1848.
[25] Ibn Nûr ad-Dîn 'Abd an-Nûr al-Wasîfî, Histoire célèbre et hauts faits du très grand et
très glorieux sultan notre Seigneur Mohamed Ben Abd-Allah Bou Seïf, H 1269 (1852-1853),
dans Robin, « Histoire du chérif Bou Bar'la », Revue africaine, n° 28, 1884, p. 183.
[26] Ibid., p. 183-184.
[27] Ibid., p. 184 ou Histoire du chérif Bou Bar'la, Alger, A. Jourdan, 1884, p. 362.
L’expression « retourner chez les Zouaoua dans la ville d’El-Kelâa, de la tribu des Beni-
Abbès », si la traduction d’Alfred Clerc est fidèle, indique bien qu’il a séjourné en Kabylie,
ce qui confirme ses antécédents dans le pays. Cependant, les At ‘Abbâs ne font pas partie
des Igawâwan, bien au contraire.
[28]CAOM F80 496, Philippeville, 1.6.1849, capitaine cba, Labrousse, RQ2 mai 1849 ; vu
par LC d'état-major, CSC de Tourville.
[29] Sur ce personnage, voir infra p.
[30]CAOM F80 496, Philippeville, 16.8.1849, cap. Labrousse, cbac, RQ1 août 1849 ;
Philippeville, 1.9.1849, du même, RQ2 août 1849.
[31] Bû Baghlâ et le chef de l’insurrection kabyle en 1849, Sî Ahmad ben al-Tuhâmî al-
Hâshimî appartiennent à la confédération des Hashîm, s’ils n’ont pas de liens de parenté
plus étroits.
[32]CAOM F80 496, Philippeville, 16.11.1849, cap. Labrousse, cbac, RQ1 novembre 1849.
[33] Mûlay Brâhim est porté en neuvième position, avec la même mention : « Est
actuellement chez les Zouaouas. »
[34] Robin, op.cit., p. 20. Les archives sur le sujet procèdent toutes d’une source unique.

Histoire du mouvement chérifien - Bû Baghlâ (Bou Baghla) 4-5


Un homme du tasawûf – Cheminement mystique et stratégies confrériques

Bû Baghlâ appartient aux milieux soufis, comme Mûlay Brâhim. C’est un lettré. Il est
signalé dès le début comme un tâ’lib parce qu’il écrit des amulettes, puis parce qu’il est
désigné comme graveur de cachets, enfin parce qu’il rédige la plus grande partie de sa
correspondance politique et militaire en tant que chérif.[1]La rédaction d’amulettes et la
gravure de cachets lui permettent de subsister et de dégager quelques ressources pour
financer son mouvement. Puisqu’il ne réussit pas à soulever les At ‘Abbâs, il s’installe à
demeure chez eux, en cherchant à fonder une école, chose qui lui est refusée par
le khalîfa Al-Muqrânî.[2]Les attaches confrériques de Bû Baghlâ sont complexes à
démêler. La plupart des auteurs en font un membre de la Darqâwiyyah. En 1864,
Aucapitaine l'assimile aux Darqâwâ, une « corporation de fanatiques », pour être « vêtu
des guenilles classiques des Derkaoui ».[3]Le chapelet qu'il porte autour du cou indique
son appartenance à une confrérie, la grosseur des grains voudrait dire qu'il est
effectivement darqâwî.[4]Pour Robin, il est « probablement de la secte des Derkaoua, mais
nous n’en avons pas de preuve certaine ».[5]L’affiliation à la Darqâwiyyah retentit en
septembre 1851. Le khûjja Isma’îl ben Muhammad consigne alors les dires qui circulent à
son sujet à Alger et qui le désignent comme « le derkaoui Bou-Baghla ».[6]Affiliation

25
confrérique réelle ou assignation politique, le khûjja est acquis à l’ancien ordre politique –
et dans une certaine mesure, au nouvel ordre français – et aux conceptions ottomanes qui
qualifient de « révolté », darqâwî, tout chef précisément de révolte. Comme pour Mûlay
Brahîm, Robin remarque à juste titre que le prosélytisme confrérique n’est pas le moteur
de son action : « ce qui est avéré, tout en se faisant le champion de la religion, il ne s’est
pas occupé de propagande pour une secte religieuse ».[7]Il relève que « les khouan de Si
Abd er Rahman bou Goberine affectèrent plutôt de s’écarter de lui, qu’ils ne
s’empressèrent à le suivre. »[8]Là, il n’est pas possible de suivre le biographe du chérif car
Bû Baghlâ reçoit un appui puissant de la Rahmâniyyah, dès le printemps 1851.[9]Le même
auteur pointe avec raison d’autres motivations qui déterminent les mouvements des
Kabyles.
Quelques années plus tôt, vers 1865, la Note historique sur l’ordre de Mouley-Tayeblui
donne une double affiliation, qâdirîe, puis tayyibîe : « Il appartenait également à la secte
d'Abdelkader ben Djilali, mais après la bataille de la Sikak, il avait été recueilli par
Mohamed ben Safi qui le garda quelques temps chez lui, puis l'envoya diriger la Médersa
des Khouan de Mouley Tayeb installée au Chab-Ben-Dra des Beni Ouarsous ».[10] Nadir
recense les affiliations confrériques qui font de Bû Baghlâ un bras de la Qâdiriyyah, en
dépit de l'intermède Darqâwî qui le rattache à Sî Mûsâ. Le « cousin de l’Emir », assimilé à
Bû Baghlâ, est au départ le chef des Qâdirîs de la région de Mascara.[11]Sî Mûsâ est « son
ancien maître ». Bû Baghlâ en reprend plus tard le flambeau en Kabylie. Trois
désignations confrériques se trouvent mêlées, qâdirîe, darqâwîe et tayyibîe.[12]On sait que
Sî ‘Abd al-Qâdir, un cousin germain du sultan, est effectivement chef des Darqâwâ. Il
passe alors pour un adversaire résolu, qui réclame la préséance pour l’accès au pouvoir et
n’y renonce pas : « Brave, instruit, il a de l’influence sur les Hachems, dont certains
marabouts prétendent avoir vu dans les livres saints qu’un jour, il doit abattre la
puissance de l’Emir. Jamais il ne paraît à Mascara. »[13]
L’historiographe kabyle relate une rencontre capitale, qui le lie indiscutablement à la
Darqâwiyyah : « Il fit un voyage incognito dans les contrées orientales, afin de rechercher
les vrais croyants et les non croyants. Il arriva enfin chez le possesseur du souffle
véridique et du drapeau autour duquel se groupent les amis de la justice, la merveille
envoyée par Dieu sur cette terre, le flambeau des temps, l'homme le plus remarquable de
son époque et le mieux élevé, Si El-Madani El-Mesrati. Notre sultan passa cinq mois chez
El-Madani. Ce fut chez El-Madani que l'on prêta serment de fidélité à notre seigneur, qui
obtint ce qu'il désirait en atteignant le faîte de la gloire. - Rendons-en grâces à
Dieu ! »[14]D'ailleurs un des cachets de Bû Baghlâ porte le millésime H 1266 (1850), ce qui
confirme la mission dont il est investi au cours de son voyage libyen. Et l’annaliste
d’ajouter : « Notre sultan quitta Si El-Madani pour retourner chez les Zouaoua dans la
ville d'El-Kelâa, de la tribu des Beni-Abbès. »[15]Sî Muhammad ben Hamza Zâfir al-
Madanî n’est rien moins que le chef de la tarîqa qui porte son nom et forme une branche
de la Darqâwiyyah-Shâdhiliyyah. Il est alors l’un des personnages les plus considérables
du monde musulman.[16]Séjournant notamment cinq mois en Tripolitaine en 1850, Bû
Baghlâ a le temps de préparer son action pour se hisser au premier plan. Cela fait écho au
voyage à La Mecque dont parle la note du 3 juin 1851.
Si la question tarîqale n’est pas assurée, quatre points se dégagent. Bû Baghlâ recherche la
compagnie et le patronage des grands maîtres. Il est concerné par l’évocation des liaisons
avec la Tayyibiyyah par les chérifs en 1849, si ce n’est plus précocement. Une troisième
chose est certaine : il est affilié à la Darqâwiyyah-Shâdhiliyyah, en particulier à la branche
de la Madaniyyah, puisqu’il reçoit le patronage de Sî al-Madanî. Enfin, son surnom, Bû

26
Baghlâ, « l’homme à la mule », se place dans la continuité de celui de Bû
Hamâr, « l’homme à l’âne », qui caractérise Sî Mûsâ. Le principal lieutenant et le
successeur de ce dernier, Sî Qû’îdar at-Titrâwî appuie fortement Bû Baghlâ dans toutes ses
entreprises. Tout ce qui donne à Bû Baghlâ la haute main politique, sinon religieuse, sur
les anciens partisans de Sî Mûsâ.

L'élévation de Bû Baghlâ en Kabylie obéit également à d’autres ressorts, restés cachés. Il a


le souci de multiplier les recommandations les plus élevées pour asseoir son action. Fait
déterminant, il obtient l’aval de Sî Muhammad ben Safî, le chérif des Flîtta, qui assure sa
promotion en Kabylie. Le personnage n’est autre que son chef direct et un des hauts
dirigeants du mouvement chérifien : « C'est lui qui a lancé Bou Baghla et Si Abdelkader
ben Mohamed des Od Sidi Kada ben Mokhtar, de la famille d'Abd el Kader. »[17]Son
acclimatation dans le pays est favorisée à distance par Sî Ahmad Tayyib ben Salâm,
l'ancien khalîfa de 'Abd al-Qâdir qui a joué un rôle de premier plan dans l'histoire récente
de la Mitidja, du Titteri et de la Kabylie. Chef d’un prestigieux lignage aussi bien que
d’une zâwiyya réputée, il possède de fortes liaisons avec la Rahmâniyyah kabyle. Ben
Salâm s’est allié à partir de septembre 1845 au chérif Mûlay Muhammad jusqu’à sa
reddition et son exil en Orient. De là, il fait circuler secrètement des lettres en Kabylie pour
recommander le nouveau chérif.

© Abdel-Aziz Sadki

mis en ligne le 15 janvier 2013

[1]Aumale, 22.2.1851, colonel d’Aurelles, cité par Robin, op.cit., p. 28. Robin reprend
l’information, p. 25 : « il se disait taleb ». Baudicour le représente comme « écrivant des
lettres », op.cit., p. 468.
[2]Aumale, 22.2.1851, colonel d’Aurelles, cité par Robin, op.cit., p. 28.
[3] Aucapitaine, Les Kabyles et la colonisation de l'Algérie, Paris, Alger, Challamel et
Bastide, 1864, p. 140.
[4]« Le gros chapelet est d'uniforme pour les Dercaoua », écrit le chef d'escadron Walsin-
Esterhazy, qui est le premier à le constater, SHAT 1 H 100, Oran, 6.2.1845.
[5] Robin, op.cit., p. 35.
[6] Revue de l’Orient, de l’Algérie et des colonies, 1851, t. X, p. 254.
[7] Robin, op.cit., p. 35-36.
[8] Ibid., 1884, p. 36.
[9] Voir infra p.
[10] CAOM 10 H 38, Note historique sur l'ordre de Mouley-Tayeb, sd, p. 30.
[11] Nadir, op.cit., p. 853.
[12]« Il a appris ses leçons dans la zaouïa du Mokkadem de l’ordre de Mouley Tayeb. »,
Ferkous, op.cit., t. I, p. 253. Est-ce l’effet des annonces de 1849 en particulier ou d’un
emprunt à Nadir ?
[13] Daumas, note jointe à la dépêche, Mascara, 13.4.1839, op.cit., p. 643. De Neveu
l’évoque à plusieurs reprises dans sa brochure, Les Khouan. Ordres religieux chez les
musulmans de l'Algérie, Paris, impr. Guyot, 2e éd., 1846, p. 154-155 et 187. Il s’appuie
surtout sur Warnier et sur des informations disparates, parfois contradictoires, qui rendent
sa présentation peu utilisable.

27
[14] Ibn Nûr ad-Dîn 'Abd an-Nûr al-Wasîfî, Histoire célèbre et hauts faits du très grand et
très glorieux sultan notre Seigneur Mohamed Ben Abd-Allah Bou Seïf, H 1269 (1852-1853),
dans Robin, « Histoire du chérif Bou Bar'la », Revue africaine, n° 28, 1884, p. 184
ou Histoire du chérif Bou Bar'la, Alger, A. Jourdan, 1884, p. 362.
[15] Ibid.
[16] Sur l’importance de Sî al-Madâni, que Robin n’a pu identifier, voir infra p.
[17] Propos de Sî al-Hâjj Muhammad ben Brâhim, CAOM 1 H 7, Miliana, 11.7.1851, lieut.
Margueritte, cbac Teniet el-Had et le cap. d'EM adjoint, Lesieur, au col. Beauchamp, CSS
Miliana, « Rapport des chefs des bureaux arabes de Milianah et Teniet el Had sur les
chérifs de l'Algérie ». On verra plus tard que Sî al-Hâjj Muhammad ben Brâhim déclare
publiquement dans la Mitidja, en mars 1851 – ce qui est très tôt et prouve qu’il est
manifestement bien informé – qu’un de ses « fils », c’est-à-dire Bû Baghlâ, se trouve alors à
la tête de l’insurrection kabyle.

Histoire du mouvement chérifien - Bû Baghlâ (Bou Baghla) 5-5


Horizons matrimoniaux – L’inscription dans le Titteri et la Kabylie

Depuis 1849, Bû Baghlâ inscrit presque exclusivement son action dans le Titteri et surtout
les Kabylies. Il passe pour être d’extraction maraboutique. Le bruit public annonce
l’arrivée prochaine d’un marabout chez les Imlikshân en provenance des At ‘Abbâs.[1]On
ne lui connaît pas de femme avant son arrivée dans le nouveau territoire de lutte. Ses
mariages dessinent une architecture maraboutique. Alliances politiques et inscription
sociale dans des lignages et des groupes tribaux certes, mais pas seulement. Les femmes
sont présentes à toutes les étapes de l’aventure de Bû Baghlâ, y compris sur le plan de la
séduction et de l’affection. Les récits concordent pour lui reconnaître trois femmes. Ainsi,
de son biographe kabyle : chez les ‘Adâ’ûra, il épouse Fâdhma bint Sîdî Yahyâ ben 'Îsâ ben
Muhammad, du lignage maraboutique des Awlâd Sîdî ‘Îsâ : « Il se maria avec une femme
noble, jolie, charmante, de toute beauté et de toute perfection, notre dame Fatma, fille de
Sid Yahia ben Aïssa ben Mohamed. (…) Le contrat fut conclu et le mariage fut fait dans la
même nuit. »[2]Son beau-père habite avec ses frères, dont l’aîné est Sî al-Âtrash ben ‘Îsâ,
dans la fraction des Awlâd Sultân, partie prenante de la tribu des ‘Adâ’ûra[3], qui joue un
rôle considérable dans le mouvement chérifien. Le mariage scelle l’alliance avec le lignage
et la puissante tribu. Fâdhma est d’ailleurs parente de la femme du chérif Mûlay Brâhim.
[4]Femme arabe, sa première compagne est réputée pour sa beauté, une « beauté orientale,
forte en poids » selon l'appréciation méprisante, discriminatoire et raciste de Félix Hun.
[5]Bû Baghlâ l’emmène en Kabylie. Le 29 novembre 1851, le lieutenant Beauprêtre évoque
l’existence de deux femmes : « celle des Beni-Mendas et celle des Oulad-Sidi-Aïssa ».[6]En
juillet 1852, Jérôme David, qui commande à Beni Mansour, signale que Bû Baghlâ « a été
rejoint par une des ses femmes, originaire des Illoula ; ses autres femmes sont
attendues. »[7]Selon son porte-plume, il « épousa trois femmes charmantes, aucune
femme parmi les autres femmes ne pouvait leur ressembler. En (12)68, il eut un fils béni de
la fille du chikh Amar ou Mohamed ou El-Hadj El-Guechtouli, vieillard vénérable qui fut
toujours soumis au sultan. »[8]En 1854, le magistrat d’Alger lui connaît également trois
femmes.[9]Des groupes kabyles lui offrent une de leurs jeunes filles, pour consacrer des
alliances. Ainsi épouse-t-il en 1851, Yâmîna bint Hammû ou Ba’lî, originaire du village de
Tazart, des At ‘Abbâs et établie au village de Tamoqra des At ‘Îdâl.[10]La confédération

28
des Igushdâl lui donne une femme en mariage[11], Tassa’dit, de la tribu des At Mandas et
fille Sî ‘Amar um-Muhammad u-al-Hâjj[12]– encore un mariage maraboutique. La
confédération des At Sadqa lui donne également une de leur fille, issue de la tribu des At
Bû Shanâsha.
Bû Baghlâ partage également son existence avec une « mulâtresse », dont il est fort épris,
Hâlîma bent Mas’ûd, prise à Sî Sharîf Amzyân le 5 mai 1851, au point de devenir sa
maîtresse.[13]Excédée à la longue par les frasques de son mari, Fâdhma obtient finalement
le divorce.[14]Mais, capturée chez les At Jannâd, Hâlîma est remise au bash-
agha Muhammad uq-Qâsi, puis au capitaine Beauprêtre, à Drâ al-Mizan, herbergée
ensuite chez le cadi Sî ‘Arbiya ben Yâmîna et finalement rendue à son premier maître, Sî
Sharîf Amzyân. Bû Baghlâ cherche, sans succès, à épouser la maraboute Lâlla Fâdhma en
1854. Tous deux ne semblent pas insensibles l’un à l’autre, avec une fraternité renforcée
par une communauté de combat et de destin. Pour le moins, une amitié très forte les réunit
avec le temps. Bû Baghlâ a pris femme dans de puissantes tribus ou confédérations :
‘Ada’ûra, At-’Abbâs et Igushdâl.
Bû Baghlâ a deux garçons. Les prénoms sont des programmes politiques et religieux.
L’aîné Muhammad Sadôq, naît en 1852[15]et hérite du nom du chef du mouvement
chérifien du même nom. Le second, Shaykh ben ad-Dîn, fils de Tassa’dit, naît chez les At
Yadjâr et décède en 1854 au village d’I’aggashân.[16]Sî al-Hâjj ‘Amar, ancien ukîl de
la zâwiyya de Sîdî ‘Abd ar-Rahmân Bû Qûbbrin, emmène Sî Muhammad Sadôq avec lui, y
compris en exil à La Mecque. En 1881, des pèlerins le rencontrent dans la ville sainte et
signalent qu’il a épousé la fille de Mûlay Brâhim.[17]Tassa’dit, la femme de Bû Baghlâ,
meurt peu après la conquête de la Kabylie.[18] De Yâmîna, il a une fille, nommée Sharîfa’,
comme de jure.[19]Dans le cas de Mûlay Brâhim et de Bû Baghlâ, le prénom Tassa’dit, fort
apprécié, est un bon indice de réenracinement par les femmes en Kabylie. Cela jette une
lumière rétrospective sur le processus d’acclimatation réussie d’immigrés arabes, partant
maraboutiques et chérifiens, en pays kabyle.

Bû Baghlâ trouve la mort le 26 décembre 1854, en milieu d’après-midi[20], à la suite d'une


razzia infructueuse sur Tala Timetlit, en avant du bordj de Tazmalt, sis sur la berge
opposée de la Soummam et occupé par le caïd des At 'Abbâs, Al-Akhdâr ben al-Hâjj
Ahmad ben Muhammad al-Muqrânî. C’est ainsi qu’en rend compte le bureau politique du
gouvernement général à Alger : « Bou Baghla a trouvé la mort, le 26 du courant, dans une
attaque qu’il avait dirigée contre la maison de commandement du caïd Lakhedar de
Tazemalt. Son corps est resté entre les mains de ce chef indigène qui lui a fait trancher la
tête sur place, et prévenu immédiatement le chef du poste des Beni Mansour. La fin
tragique de cet agitateur en ruinant les espérances de ses partisans, ne peut manquer
d’avoir une influence heureuse sur la conduite future des tribus encore insoumises de la
Kabylie, et nous ne tarderons pas sans doute à voir sen produire les effets. »[21]Les
circonstances de sa mort ne sont pas éclaircies. La version officielle rapporte qu’Al-Akhdâr
procède immédiatement à la décollation de Bû Baghlâ sans lui accorder la vie sauve qu'il
demande, sur le champ, dans le feu du combat : « Bou Bar'la a été décapité sur
place. »[22]Tel récit a une vertu politique. Al-Akhdâr en fait une affaire personnelle, met
en scène sa bravoure personnelle et attire sur lui les lauriers. Le gouvernement général
tient à rehausser le prestige de la famille Muqrânî. Son jeune frère Bû Mazrâg participe
également à l’opération. Le frère du caïd, Muhammad ben al-Hâjj Ahmad ben
Muhammad al-Muqrânî, est d’ailleurs bash-agha de la Medjana. De plus, il est important
de faire ressortir un épisode de la lutte entre « indigènes », où des partisans des Français

29
sont capables de venir à bout d’un adversaire redouté, en versant le sang d’un chérif aussi
magnétique que Bû Baghlâ. Al-Akhdâr obtient d'être nommé chevalier de la légion
d'honneur. Lagler-Parquet propose, sur le tard, une autre version.[23]La date est
manifestement erronée.[24]De plus, il serait question d’un combat simulé. La version
prend corps très tôt chez le bash-agha Sî Al-Jûdi, pour qui Bû Baghla est exécuté à la suite
d’une trahison le 7 janvier 1855. Elle est fortement accréditée dans la population. Certains
auteurs reprennent la thèse de la mise à mort consécutive à une dénonciation, une
trahison et une exécution, car elle sied probablement mieux au caractère héroïque du
personnage.[25]Le récit du combat montre qu’il n’y a pas eu de véritable lutte. Bû Baghlâ
est vite séparé de ses partisans, presque tous fantassins, qui ne sont pas venus à son aide.
Il a contre lui de ne plus avoir de véritable cavalerie : autre que lui-même, on signale la
présence d’un ou deux cavaliers, qui l’auraient trahi, en collusion avec quelques membres
des Imlikshân. Une autre relation présente le combat autrement. Les habitants de Bou
Djellil, village des At ‘Abbas échangent des tirs avec les fantassins du chérif, pendant que
le gûm d’Al-Akhdar poursuit Bû Baghlâ, emmenant le butin. Se retrouvant isolé dans un
ravin, contraint d’abandonner son cheval épuisé et de mettre pied à terre, il cherche à
s’échapper en escaladant des rochers, tandis qu’un goumier, Al-Akhdâr ben Darrâdjî,
l’abat d’un coup de fusil et le décapite peu après, alors qu’il est encore en vie.
[26]Emmenée comme trophée, sa tête, après de nombreuses vicissitudes, échoit au
Muséum national d’histoire naturelle à Paris, où elle est conservée sous le numéro 5940.
[27]

Bû Baghlâ n’a jamais voulu rendre publique son identité réelle. Il a pris un soin particulier
à la dissimuler. La raison tactique est parfaitement claire. Sa mort au combat scelle en
grande partie le mystère d’une identité multiple, dont les facettes se juxtaposent ou se
signalent tour à tour et forment un faisceau complexe. Au fond, c’est cette identité
erratique qui compose sa véritable identité. S’il appartient aux Awlâd Mukhtâr et aux
Hâshim, la tradition lui reconnaît alors une ascendance chérifienne effective. Mais, il ne
réussit pas à imposer durablement le nom de Muhammad ben 'Abd al-Lâh. Contrairement
à Bû Ma’za, qui jouit d’une extraction surnaturelle, mais aussi d’une assise locale,
puissante mais cachée, Bû Baghlâ n’a pas d’enracinement familial en Kabylie et ne possède
que l’extraterritorialité et le caractère surnaturel et chérifien. Étant données les
circonstances, il ne peut revendiquer trop fort l’appartenance et l’héritage qâdiriens. Sa
stratégie supra-kabyle seule pouvait réussir et, pour cela, il fallait cultiver les ressources
de l’énigme. Jusqu’au bout, il montre une ténacité dans la lutte, jamais démentie, malgré
les épreuves, pour organiser à la fois la résistance à la conquête française et fonder un
pouvoir sultanien.[28] Historiquement s’entend, Bû Baghlâ est fortement négligé,
notamment en comparaison de Lâlla Fâdhma, qui est devenue une icône kabyle, berbère,
maghrébine, en passe de devenir universelle. Jusqu’ici, Bû Baghlâ est exclu de la mémoire
kabyle, par défaut de « kabylité » sans doute, alors que pour la période de 1851-1854 il est
le personnage central de de l’histoire de la Kabylie et un des plus marquants de l’Algérie.
[29]

© Abdel-Aziz Sadki

mis en ligne le 15 janvier 2013

30
[1]Aumale, 22.2.1851, colonel d’Aurelles, cité par Robin, op.cit., p. 28.
[2] Ibn Nûr ad-Dîn 'Abd an-Nûr al-Wasîfî, Histoire célèbre et hauts faits du très grand et
très glorieux sultan notre Seigneur Mohamed Ben Abd-Allah Bou Seïf, H 1269 (1852-1853),
dans Robin, op.cit., p. 362. Robin reprend le biographe kabyle sur ce point.
[3] Robin, op.cit., p. 26.
[4] Ibid, p. 219.
[5] Félix Hun, Promenades en temps de guerre chez les Kabyles, par un juge d’Alger en
congé pour cause de santé, Alger, typ. Bastide, 1860, p. 86.
[6] Robin, op.cit., p. 130.
[7] Beni Mansour, 19.7.1852, Jérôme David, cité par Robin, op.cit., p. 180. Il s’agit
assurément des Illulân us-Sameur.
[8] Ibn Nûr ad-Dîn 'Abd an-Nûr al-Wasîfî, Histoire des Amraoua et de tout ce qui s’y est
passé avec les ennemis de dieu, des incendies, des meurtres, etc., reproduit par
Robin, op.cit., p. 372.
[9]Hun, op.cit., p. 85-86. En 1854, Bû Baghlâ s'établit notamment avec une de ses femmes,
dans le village de Tagmûnt, sur un contrefort du Djurdjura, chez les At Sadqa, dans la
tribu des Awlâd ‘Alî u-Illûl.
[10] Robin, op.cit., p. 56, 195, 357. Elle existe encore au moment où Robin publie son
ouvrage, op.cit., p. 356. Devenue veuve, elle épouse le cadi Sî ‘Arbiya ben Yâmîna. Ce
dernier ayant émigré ensuite à Tunis, accepte de divorcer. Sî Mazyân, ancien spahi,
originaire des At Koufi, épouse à son tour Yâmîna.
[11] Hun, op.cit., p. 85.
[12] Robin, op.cit., p. 195, 357.
[13] Selon Robin, Bû Baghlâ lui donne un mari de façade, un cavalier de sa troupe, Shaykh
al-Halwî al-Mughrîbî, op.cit., p. 55-56, 70, 243, 352-353.
[14] Robin, op.cit., p. 353.
[15] Ibid., p. 357.
[16] Ibid.
[17] Ibid., p. 358.
[18] Ibid., p. 357.
[19] Ibid. Elle épouse en 1883 Sî Muhammad Tayyeb, de Tizi-Ouzou, ibid., p. 358.
[20] Également en début de soirée, en raison des journées d’hiver, où la nuit tombe plus
tôt.
[21] CAOM 1 H 11, Alger, 30.12.1854, BP au maréchal, MG.
[22] CAOM 1 H 12, Alger, 30.12.1854, GG au maréchal, MG.
[23] Note I, annexée aux « Notes chronologiques pour servir à l’histoire de l’occupation
française dans la région d’Aumale », de G. Bourjade, Revue africaine, vol 35, 1891, p. 85-91.
La lettre, datée de Bordeaux, 11.8.1890, n’est pas publiée in extenso.
[24] Comme Robin réussit à le prouver, cette version ne résiste pas à l’examen.
[25]Lacheraf parle d’exécution, Algérie et Tiers-Monde. Agressions, résistances et
solidarités intercontinentales, Alger, Bouchène, 1989, p. 48. De
même :http://www.reflexiondz.net/Des-ossements-de-resistants-algeriens-entreposes-a-
Paris_a15603.html
[26] Robin, « Histoire du chérif Bou Bar'la », Revue africaine, n° 28, 1884, p. 178-182 ;
Paulin, « Bou-Baghla et le caïd Si-Lakdar-Mokrani », L’Illustration, Journal universel,
22.1.1855, n° 621, vol. XXV, p. 41-42.

31
[27]http://restesmortuairesderesistantsalgeriensaumuseumdeparis.blogs.nouvelobs.com/(au
5.12.2012), par Ali Farid Belkadi, 26.3.1012. Est-ce en raison de sa blessure à l’œil qu’il est
surnommé le « borgne » dans l’inventaire ?
[28] Ces aspects sont développés infra p.
[29] Ali Farid Belkadi déclare que « l’idéalisation de Mohammed Lamdjad Ben
Abdelmalek surnommé Boubaghla « l’homme à la mule », est toujours vivace, dans
l’imagerie populaire algérienne », « Lettre aux savants », 16.6.2011. Or, Bû Baghlâ a été
profondément et en grande partie oublié. Cela nous avait beaucoup surpris dans une
enquête orale de 1986, en des lieux où son rôle a été marquant. Sa résurgence partielle est
récente, s’appuie sur la relecture de quelques publications françaises, en particulier de
Robin et sur la caisse de résonance de l’internet. Presque autant que Lâlla Fâdhma, il est en
fait l’objet d’une reconstruction mémorielle. Recenser les absences ou les mentions
expéditives à son sujet est fastidieux. Alors que Lâlla Fâdhma a droit à un article – justifié
historiographiquement –, Bû Baghlâ se contente d’un peu moins de 6 lignes consécutives
et de deux occurrences dans une chronologie, mais pas dans un article sur la Kabylie entre
1839 et 1871, dans Abderrahmane Bouchène, Jean-Pierre Peyroulou, Ouanassa Siari
Tengour, Sylvie Thénault dir., Histoire de l’Algérie à la période coloniale (1830-1962),
Paris, 2012, p. 48, 49, 99. Il est par exemple absent de l’Encyclopédie berbère ou de Salem
Chaker dir., Hommes et femmes de Kabylie. Dictionnaire biographique de la Kabylie, Aix-
en-Provence, Ina-Yas/Édisud, t. I, 2001.

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