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Le tort d’être noir dans l’autre République de Kiskéia.

Le Nouvelliste | Publié le : 19 décembre 2013

Makòn d’enfants. Miroirs de notre société. Zone frontalière de Savanette. Quel avenir leur
prépare toutes les élites et classes possédantes haïtiennes ?

Par Savannah SAVARY Si l’histoire des peuples et des nations est transmise par la
connaissance universelle acquise grâce à la mémoire collective et l’écriture, il demeure qu’elle
devient souvent biaisée et désinformatrice au fil du temps, suite à une pitoyable passation des
élites en charge de sa rédaction et de sa diffusion.

Une écriture juste et vraie de l’histoire d’Haïti s’impose chaque jour un peu plus sur l’isle de tous
les paradoxes. Les filles et fils de notre terre seraient alors mieux pourvus pour apprécier notre
passé à sa vraie valeur, aussi comprendre les raisons de l’inimitié latente existant entre les
peuples des républiques dominicaine et haïtienne. Une séparation géographique et une approche
banalisée, superficielle de leur histoire, ne suffit pas pour dégager les destins des peuples de
Kiskéia et dire la complexité de leur évolution parallèle. Nous semblons avoir des torts
immenses que le voisin n’arrive pas à pardonner. Une liste exhaustive inclurait l’envahissement
de l’espace international à grand renfort d’histoires puissantes, notre caractère quasi unique dans
les annales de conquête de liberté, nos importants brassages ethniques, un héritage culturel
immense, un patrimoine historique exceptionnel, un talent créateur qui émerveille, des
bouleversements sociopolitiques interminables. Nous sommes la moitié forte et dominatrice par
notre résistance et le refus coriace de s’aligner sur une conformité imposée par la grande famille
des nations. Haïti, d’une manière ou d’une autre, continue à occuper le devant de la scène
caribéenne. Par la complexité de son tissu social, sa structure étatique non conformiste, ses
malheurs, sa pauvreté économique, ses richesses cachées et non exploitées.

Si les Haïtiens dans la grande majorité ne connaissent l’histoire liant les deux républiques que
de manière assez floue, les Dominicains, eux, sont bien imbus de notre passé commun. Ce
parcours de deux peuples foncièrement différents n’est pas jonché de fleurs mais certainement
d’épines.

1605. Sous les instructions du roi d’Espagne, ses sujets de l’isle Hispaniola, pour éviter le
contact des catholiques avec les contrebandiers hollandais protestants, ont dépeuplé de force les
parties ouest et nord. Des aventuriers Français arrivèrent en 1635 et profitèrent du vide pour
s’installer sur la partie ouest sans administration et garnisons militaires espagnoles, sur un
territoire retourné à l’état sauvage foisonnant de bœufs et de porcs. Les anciens propriétaires
tentèrent de chasser les français intéressés par les régions côtières et après soixante ans de luttes
durent reconnaître leur présence dans le tiers occidental de l’isle. La rivière du Massacre prit son
nom par un massacre perpétré sur les colons français en 1691. Le traité de Ryswick de 1697,
terminant la Guerre de la Ligue d’Augsbourg, reconnut la possession française sans délimiter la
frontière et consacrera la division politique de l’isle. Les deux puissances arrêtèrent les limites de
leurs possessions dans l’isle par le traité d’Aranjuez du 3 juin 1777 au palais royal d’Aranjuez en
d'Espagne. De cette situation particulière sont nés deux États, la République dominicaine à l’est
succédant à sa colonie espagnole et la République d’Haïti à l’Ouest issue de la colonisation
française. Deux États souverains issus d’une domination coloniale avec des peuples différents
vivant une situation unique au monde.

Les Espagnols tentèrent de limiter les dégâts dans les années 1700 et récupérèrent le Plateau
central. Ils mirent trois archanges sur la frontière pour surveiller les « méchants Français de
l’Ouest, voleurs de terre » comme pour exorciser l’engouement des sujets de sa Majesté Louis
XIV de s’installer chez eux. San Rafael de Las Angustias (des passages) au Nord. San Miguel de
Atalaya (de la Tour de garde) le patron des archanges / Saint-Michel de l’Attalaye à l’ouest,
point extrême du territoire espagnol et San Gabriel de Lascahobas au centre. Par le traité de Bâle
de 1795, la cour d’Espagne cède à la France la partie espagnole plutôt que la Louisiane réclamée
par les négociateurs, et cette mesure contre nature déplaît foncièrement à ses sujets. Suite à ce
traité, les Haïtiens développèrent la conviction profonde d’avoir des droits sur l’ancienne partie
espagnole. Toussaint Louverture l’applique en 1800 et le général Ferrand commande la partie
orientale alors que les Français sont chassés de la partie occidentale indépendante en 1804.
L’année d’après, les troupes haïtiennes tentent de chasser entièrement les Français de l’isle et
commet moult exactions sur la population espagnole et ses biens. Pendant les guerres
napoléoniennes, en 1809, l’Est redevient Espagnole par la conquête d’espagnols débarqués de
Porto Rico avec Santiago Ramirez. La population vivant au nord, zone du Cibao, chassent en
1821 les représentants de l’Espagne qui faisaient affaire avec Haïti. L’unification politique se
fera sous Jean-Pierre Boyer et Charles Hérard de 1822 à 1844. Elle a été possible par la demande
des commerçants du Cibao en particulier et des Dominicains de manière générale.

L’historien haïtien Thomas Madiou rapporte que seulement quelques mois après l’annexion,
certains des plus ardents Dominicains partisans de l’union l’ont amèrement regretté. Grâce à
Juan Pablo Duarte, ils vont combattre le régime autoritaire de Boyer mais aussi pour leur
indépendance. Pendant 22 années, ils ont connu les affres inhérentes à l’envahissement d’un
espace par l’étranger. Imposition de la rigueur de l’administration militaire colonisatrice héritée
de la France alors que les colonies espagnoles étaient gouvernées démocratiquement par le
système de cabildo, réunion de citoyens et notables qui, de concert avec le gouverneur dirigeait
la colonie. Persécution de leurs intellectuels et clergé. L’archevêque de Saint-Domingue Pedro
Valero a dû s’exiler à La Havane, Cuba. Fermeture de leur université. Abus sociaux. L’inimitié
entre les deux peuples différents composant alors la nation haïtienne est telle que Rivière Hérard,
président du gouvernement provisoire d’Haïti en 1843, est obligé de parler espagnol et recourir
aux services d’un traducteur aussitôt qu’il traverse la rivière du Massacre. Il trouve la ville de
Santo Domingo quasi fermée. Les familles haïtiennes ont laissé portes et fenêtres ouvertes alors
que les familles dominicaines les gardent closes pendant tout son séjour. L’inimitié entre les
deux peuples est palpable, le divorce kiskéien consumé et l’indépendance dominicaine déclarée
le 27 février 1844.Nous devons mentionner l’essor économique sans précédent de la République
dominicaine pendant l’occupation haïtienne.

Les historiens dominicains, pour la plupart, se chargent de relater l’horreur liée aux guerres
haïtiano-dominicaines, en exagérant les récits pouvant transmettre et entretenir la haine de
leur peuple pour l’Haïtien.

Les rapports entre les deux États furent conflictuels, résultat d’une amertume accumulée et
alimentée par quatre guerres qui vinrent obscurcir le ciel de Kiskéia. La reconquête du territoire
de l’Est n’intéressait pas certains secteurs haïtiens et les dominicains étaient décidés à défendre
leur acquis. 1844. Tentative de Charles Hérard de reprendre possession.1845. 1849. 1855.
Faustin Soulouque, deuxième tentative sans succès. Nous gardons certains territoires espagnols.
Les villes de Saint-Michel, Hinche et Saint-Raphaël. Les controverses des frontières sont
rouvertes avec l’armistice de 1856.

L’Espagne se réinstalle en 1861 pour 4 ans, car le général Pédro Santana souhaite que son pays
redevienne une colonie. L’attitude haïtienne change, car nous y percevons une menace et le
président Fabre Nicolas Geffrard soutient les patriotes dominicains dans la lutte pour chasser les
Espagnols de leur territoire. Il s’attire ainsi les courroux de l’Espagne qui le somma sous la
menace d’un canonnier dans la rade de Port-au-Prince de ne pas s’immiscer dans le conflit. Le
16 août 1865, le général Gregorio Luperóng (déformation de Duperron) rétablit le statu quo ante.
Puis, en 1868, le président Andrew Johnson tenta d’annexer la République dominicaine dans un
premier temps et la République d’Haïti viendrait ensuite.

Dans ce contexte, les présidents Michel Domingue et Ignacio González signèrent le traité du 9
novembre 1874, dit document de la Très Sainte-Trinité, traité d’amitié, de paix, frontières,
commerce, navigation et extradition. Ce traité exceptionnel, l’un des premiers traités
d’intégration entre deux pays souverains, marquant le début de relations normales, a été révoqué
par le gouvernement de Boisrond Canal. La reconnaissance de l’État dominicain a cependant
demeuré et une négociation menée pour fixer les frontières. L’incident des Pédernales survint en
1910 pour des territoires contestés à l’est de la rivière des Pédernales et faillit dégénérer en choc
militaire. A l’instigation des États kiskéyens recourant à l’arbitrage des États-Unis, une carte
utilisée dans la US Navy est déployée en 1912 et Papa Mériken impose une frontière.
Les interventions militaires des États-Unis de 1915 en Haïti et 1916 en République dominicaine
virent Haïtiens et Dominicains liés par une fratrie, repoussant l’occupant par les armes, mais
ayant surtout recours à la politique. Les Dominicains surent rejeter en bloc les promesses,
trompeuses alors que nous assistions l’envahisseur avec un gouvernement guignol et subordonné.
De 1916 à 1922 la République dominicaine connut la soumission au régime administratif
militaire direct. L’occupation fut plus dure pour les Dominicains mais aussi plus désagréable
pour les Américains à cause du refus de collaborer des nationaux. Ils furent unanimes, sous la
conduite de monseigneur Adolfo Nouel, à réfuter l’occupation et obtinrent en 1922 l’installation
d’un gouvernement provisoire dominicain dirigé par Juan Batista Vicini Burgos. Les territoires
dominicains furent évacués entièrement en juillet 1924. Les Haïtiens ne surent pas constituer un
front commun contre la désoccupation et réclamer leur souveraineté par un langage concordant
devant la Commission Mc Cormick. L’occupation sera maintenue et aggravée. Le haut-
commissaire américain, le brigadier général John H. Russel, ambassadeur américain et
commandant des troupes d’occupation, assuma l’autorité de fait.

Le protocole de 1936 révise légèrement la frontière au profit d’Haïti. Elle s’arrêtait à Saltadère.
Nous perdîmes Tilory, Castilleur, Mont-Organisé et récupérèrent la rive est du lac Azuéï. Rafaël
Léonidas Trujillo Molina demande à Sténio Vincent de déménager les Haïtiens vivant depuis des
générations à l’est de la nouvelle frontière. Selon le droit international, ces hommes, femmes et
enfants sont devenus citoyens dominicains par annexion. Le droit international public permettait
alors le déplacement des populations. Le président haïtien fait la sourde oreille. Trujillo perd
patience et décide de solutionner son problème. L’histoire retiendra une version selon laquelle,
sous prétexte de redressement foncier, Trujillo a voulu procéder à un nettoyage ethnique,
homogénéiser la population dans cette zone frontalière et détruire cet embryon de « République
haïtienne ». Aux fins de blanchir ses sujets, il fit venir par la suite des Européens pour un
brassage ethnique des populations. Dans la nuit du 2 octobre 1937, s'organise un massacre à la
machette, des fusils Krag-Jorgensen, des gourdins et couteaux, par les troupes, civils, membres
des autorités politiques locales. Pour optimiser les tueries de l’ «opération perejil», le pont
principal entre la République dominicaine et Haïti, sur la rivière Dajabon, a été fermé.

La mémoire chiffre le ratiboisage perpétré par Trujillo entre 15 000 et 30 000 morts, la majorité
était née en République dominicaine. Les réchappés abandonnèrent toute possession, maison,
bétail, plantations. Le gouvernement dominicain s’en appropria et le donna à des colons
dominicains. Vincent capitule et s’attire mépris, indignation et colère de ses pairs et des
Dominicains. L’Internationale condamna la tuerie massive du 2 au 8 octobre 1937. En fin de
compte, le président américain Franklin D. Roosevelt et le président haïtien Sténio Vincent
demandèrent des indemnités à hauteur de 750 000 dollars, seulement 525 000 dollars (8 031 279
dollars en 2011) ont été payés; soit 30 dollars par victime, 2 centimes furent donnés aux
survivants en raison de la corruption de la bureaucratie haïtienne.

À la demande des sociétés sucrières américano-dominicaines, le gouvernement dominicain


autorise après filtrage l'arrivée de travailleurs haïtiens. Bernardo Vega, historien dominicain,
souligne que les ouvriers haïtiens, les braceros des plantations de canne à sucre, ne furent pas
inquiétés. D'autres massacres seront perpétrés au cours des années suivantes sur les Haïtiens
vivant de l’autre côté de la nouvelle frontière depuis des générations (zone Dajabon / Banica).
Les travailleurs haïtiens mourront également de faim, de froid et du paludisme.
Condamnés à se fréquenter, Haïtiens et Dominicains reprirent des échanges. François Duvalier et
Trujillo étant de la même veine dictatoriale et criminelle, les relations entre les deux pays se
détériorèrent. Incursions dans le territoire dominicain. Viol de l’ambassade dominicaine à Port-
au-Prince le 26 avril 1963, abritant des exilés haïtiens qui, dit-on, profitaient de la couverture de
cette ambassade pour continuer à mener des actions déstabilisatrices contre le gouvernement.
Relations diplomatiques rompues et frontière fermée. Le rétablissement formel des relations
correctes en 1966 trouva indifférence et inimitié entre les deux peuples.

Sous le gouvernement de Jean-Claude Duvalier, les liens se resserrèrent. Duvalier et Guzman


signèrent des accords pour un meilleur voisinage et annonçaient la création de la première
Commission mixte haïtiano-dominicaine. En 1986 Salvador Jorge Blanco et le général Henri
Namphy, chef du Conseil national de gouvernement, font des déclarations d’engagement formel
à œuvrer au renforcement de l’amitié entre les deux nations. L’embargo international appliqué à
la suite du coup d’État militaire du 30 septembre 1991 a été une opportunité économique pour la
République dominicaine qui a gardé ses frontières ouvertes. Sous le régime de René Préval, le 18
juin 2000, dans la région septentrionale de la République dominicaine, des militaires ouvrirent le
feu sur un camion transportant des Haïtiens. Six compatriotes et un Dominicain furent tués et
plusieurs autres grièvement blessés. Selon des témoignages, ces militaires continuèrent à faire
feu sur les survivants. Plus de douze ans après le « Massacre de Guayubin», la Cour
interaméricaine des droits de l’homme a rendu public le 29 novembre 2012 un verdict
condamnant l’État dominicain pour avoir attaqué, exécuté et blessé arbitrairement une trentaine
de migrants haïtiens en juin 2000, dans la célèbre affaire Nadège Dorzema et autres contre la
République dominicaine. De plus, la Cour ordonne à l’Etat dominicain de verser 927 000 dollars
américains en réparations aux victimes et à leurs représentants.

Les peuples haïtien et dominicain se fréquentent en bons voisins, mis à part les incidents relatifs
aux chocs dus à l’anti-haïtianisme qui ressurgit de manière violente et impromptue en
République dominicaine. Le dossier haïtiano-dominicain, sous la pression nationaliste, a connu
des dégradations sous la présidence de Leonel Fernández.

La connaissance des antécédents permettra une approche plus objective des problèmes sociaux,
un traitement plus efficace des situations conflictuelles.

La susceptibilité des Haïtiens et des Dominicains est issue de leurs différences historiques,
culturelles et caractérielles. Elle est la résultante des chocs entre les deux peuples de Kiskéia.
Les blessures d’amour-propre datent de l’époque coloniale.

Une compréhension de la cohabitation et l’attitude générale des Haïtiens et Dominicains


demande une certaine sensibilité et des rétrospectives d’une nature particulière. En 1802, le
Premier consul commet la bêtise de séparer la colonie française de Saint-Domingue en deux. Il
confie le gouvernement de la partie occidentale aux généraux Leclerc et Rochambeau et la partie
orientale aux généraux Jean-Louis Ferrand et François-Marie Perichou de Kerverseau. Suite à la
défaite de Palo Hincado, Ferrand commet le suicide le 18 novembre 1808 et est remplacé par le
général Barquier qui livre la colonie aux miliciens espagnols aidés des Anglais, débarqués de
Porto Rico. En 1809, Napoléon Bonaparte renverse Charles IV le Chasseur, roi d’Espagne, et le
remplace par son frère Joseph Bonaparte. Les espagnols d’Amérique alliés de la France
devinrent furieux et chassèrent les Français de Saint-Domingue.

Dans leur subconscient collectif, les Espagnols n’ont jamais accepté le fait français et ses
conséquences dans l’Ouest. Ils nous perçoivent à la manière des palestiniens qui considèrent les
Israéliens accapareurs de leurs terres après l’installation de l’État d’Israël sur plus de la moitié du
territoire de la Palestine mandataire (l’État d’Israël actuel plus l’ensemble du territoire
palestinien). Une réalité est incontournable, Haïti et la République Dominicaine sont dans la
même situation que le Mexique et les États-Unis où les Mexicains traversent la frontière pour
chercher un lavi miyò.

L’Espagnol est solidaire malgré les appartenances à différentes idéologies politiques. Les
peuples d’origine espagnole et leurs dirigeants ont le mérite de se regrouper et rester unis même
dans la diversité. Sectaires, ils perçoivent la présence haïtienne comme l’éternelle menace à leur
barbe et l’épine à leurs pieds. La menace d’invasion haïtienne par les armes a fait place
aujourd’hui à une invasion pacifique d’une force de travail dont le sceptre sert à sceller l’unité
dominicaine.

L’ethnocentrisme des Espagnols est une caractéristique dominante dans l’héritage des
Dominicains. La perte de la partie occidentale et l’occupation de leur territoire par la France et la
République d’Haïti demeure inscrits en rouge dans leur mémoire. Vers 1890, les Dominicains
ont préféré renoncer à des territoires qu’Haïti aurait annexés de fait, le Plateau central
essentiellement, plutôt que de les reprendre, car les populations étaient déjà majoritairement
haïtiennes. Le fait d’avoir cette population haïtienne noire, allogène, différente, non
hispanophone, vodouisante, en plein pays dominicain, les dérange.

Même si la majorité du peuple dominicain nous considère comme une nation sœur, une part
importante de l’élite dominicaine pense que les Haïtiens sont des êtres inférieurs. Obscurantisme.
Racisme. Hypocrisie. Rejet de leur appartenance à la race nègre. L’exemple cité par Geneviève
Douyon dans son article, Cacher le Nègre, Eviter l'Haïtien, est explicite : « Du musée de
Christoph Colomb à Santo Domingo au Centre E. Leon Jimenez à Santiago, les centres de
culture et d'histoire dominicaine expriment un inconfort avec un héritage venu directement de
l'Afrique ou venu via la République voisine. Dans le musée de la vielle ville, l'importance de la
traite des noirs était réduite à sa plus simple expression. Dans le nouveau musée du Cibao, l'on
cache symboliquement les apports reconnus dans une boîte, pour ne les regarder que par les
trous. »

À l’instar de notre culture populaire qui menace leurs rejetons récalcitrants d’un dyab la a
manjew, les Dominicains inculquent à leurs enfants que les Haïtiens sont des diables
déshonorants, maudits, malpropres, analphabètes, et pour leur faire peur, n’hésitent pas à lancer
un : « Te llamo un maldito haitiano para comerte ! Es un brujo, te come ! »

La mémoire d’un peuple se construit par son vécu.

L’histoire moderne de l’Isle Kiskéia (écriture phénicienne pour dire délices de la vie) semble
débuter avec l’arrivée des Espagnols en 1492. Les rivalités entre les grandes puissances pour
s’approprier, occuper et garder Hispaniola s’étalèrent en turbulences, complètes destructions,
euphories et heures de gloire. Deux dominations coloniales différentes ont existé pour forger
deux États distincts habités par deux peuples absolument dissemblables possédant chacun une
culture, une mentalité et des traditions particulières. L’intelligence recommande de ne pas
s’aventurer à comparer ces deux États, car ils n’ont de rapprochement que celui de partager la
même terre.

La colonie française de Saint-Domingue, plus jeune que la colonie espagnole, fut une colonie
d’exploitation par excellence. La métropole française, par l’entremise de ses poignées, de colons
possédait dans le bassin caraïbe une source extrême de richesses. La Perle des Antilles, assujettie
au système de l’exclusif avec pour moteur les bras d’une grande masse d’esclaves importés
d’Afrique, produisait des denrées tropicales prisées et appréciées sur le marché européen. La
mentalité française esclavagiste, ses visées de domination sur la nature et sa volonté
d’hégémonie absolue sur son entourage social, son esprit de créativité et d’organisation, de
réalisation, ont forgé un échantillonnage colonial composé de rigueurs virulentes pour la réussite
d’un système érigé sur l’exploitation. Par contre, la colonie espagnole d’installation plus
ancienne, fondée sur le désir d’installation définitive, d’appropriation paternelle et de symbiose
avec la terre, avait dès l’origine constituée une des fondations de l’édifice espagnol réinventé
pour l’Amérique. Une population en majorité libre tournée vers la production agricole, l’élevage
sur grande échelle, adoptant une nouvelle terre. Un peuple déterminé à protéger, apprécier,
chérir, mettre en valeur cette patrie caribéenne, ce prolongement antillais de l’Espagne pour la
création de richesses.

Le temps des colonies a vu ces deux parties vivre une symbiose, une coexistence pacifique
pendant tout le XVIIIe siècle. Par l’orientation et la nature de sa production, la colonie française
ne pouvait subvenir à ses besoins alimentaires. La colonie espagnole trouvait un débouché
naturel dans la partie française et y vendait régulièrement ses produits.

Après l’indépendance, la masse hétérogène de nouveaux libres n’eut pas la chance de profiter de
la clairvoyance, l’intelligence, la sagesse, les talents de gouvernance du Premier des Noirs. Nous
accédions à l’indépendance. Mais la mort de l’empereur Jean-Jacques Dessalines atrophia
l’opportunité de construire une nation productive. Le Nord connut sous la houlette du Roi Henry
Christophe une poussée économique appréciable et suivit avec sa mort le cours funeste
d’autodestruction enclenchée sur le reste du territoire. Alors que les Dominicains par leur culture
se préoccupaient d’augmenter la production et favoriser le développement à tous les niveaux,
nous nous gorgions de luttes intestines interminables accompagnées d’intarissables discours
politiques vains et creux. Nous préférons idiotement reproduire les horreurs et les aberrations
hérités du système colonial français. Notre attitude semble être calquée sur celle des colons qui
nourrirent un faux sentiment de supériorité par rapport aux habitants de la partie est, se moquant
des ateros, conducteurs de troupeaux bovins, gens de condition et d’apparence modestes qui
traversaient la frontière avec leurs bêtes pour les vendre.

Dans son « Dictionnaire Géographique et Administratif Universel d’Haïti », Tome II, Semexant
Rouzier prévoit en 1894 un avancement économique plus important de la République
dominicaine en comparaison à Haïti : « Avec le droit de propriété qu’ont les étrangers, la
population s’accroîtra rapidement et sans être prophète, on peut prédire que dans un avenir peu
éloigné les Dominicains réaliseront beaucoup de progrès. » Haïti achetait alors pour 140 000
dollars américains par an de la République dominicaine et nous exportions pour seulement 7 000
dollars américains de produits. Suite à l’occupation militaire des États-Unis d’Amérique, les
Dominicains entreprirent des efforts continus pour l’avancement économique et maintinrent une
constance cohérente dans la conduite de leur diplomatie. Pendant ce temps, nous nous enlisions
dans la boue de l’occupation militaire. Il demeure une réalité certaine: la République
dominicaine a mieux mené sa barque pendant ce dernier siècle. Elle est définitivement plus
pourvue que nous en richesses palpables.

Savannah Savary

savannahsavary@lenouvelliste.com savannahsavary@yahoo.com

Deuxième partie

Le tort d'être noir dans l'autre République de Kiskéia

Le Nouvelliste | Publié le : 23 décembre 2013

Si nos élites savaient comment mener le peuple et l’amener à produire, les Haïtiens seraient
aujourd’hui debout et dignes.

L’apport haïtien en République dominicaine, un « mèsi chen, se kout baton ».

Les plantations sucrières américaines nécessitant une main-d’œuvre abondante permirent et


encouragèrent la migration autorisée et clandestine des bras haïtiens plus aptes à manier la
machette. La vanne s’ouvrit lors de l’occupation américaine de 1916 pour ne jamais se refermer.
La première vague migratoire des travailleurs haïtiens s’effectue en 1918 par l’embauchage légal
et illégal des Haïtiens pour l’avancement de l’industrie du sucre. Le massacre de 1937 n’a pas
freiné l’emploi des Haïtiens pour la fabrication du sucre amer.

Le contrat bilatéral d’embauchage de travailleurs, sous Balaguer autorisant l’immigration des


Haïtiens, n’empêchera pas une immigration illégale permettant de disposer d’une main-d’œuvre
disponible, abondante, bon marché, dans l’impossibilité de se défendre. La haine de l’Haïtien est
alors mise en veilleuse pour les besoins économiques de la République dominicaine. Une
invasion bénéfique, car les travailleurs haïtiens remplissent les tâches ingrates que les
Dominicains boudent et contribuent ainsi depuis plus d’un siècle à bâtir la prospérité du voisin.
La main-d’œuvre haïtienne est indispensable dans les plus importants domaines de l’économie
dominicaine. Construction. Plantations. Industrie touristique. Autres branches de l’activité
économique.L’hypocrisie des nationalistes et de l’État dominicain ne reconnaîtra jamais la
capacité ouvrière hors norme de l’Haïtien et sa supériorité productrice face au Dominicain.

Malgré moult conventions, accords et mécanismes de coopération entre les deux Républiques, la
situation anormale de la force de travail haïtienne en République dominicaine demeure. La
dernière datant de 1996, Commission Mixte haïtiano-dominicaine, lancée par le Premier ministre
Robert Malval en 1993, n’a pas réussi à détrôner l’informel tenace, pour le bien des travailleurs
haïtiens émigrés. La présidence de Balaguer verra l’organisation de l’arrivée clandestine des
travailleurs haïtiens comme main-d’œuvre dans les entreprises du Conseil d’État du sucre et les
centrales sucrières privées. La situation irrégulière de nos compatriotes permettra des
rapatriements arbitraires, violents, abusifs, par l’armée et la police, toutes les fois que la pression
de la présence haïtienne dérange et provoque des éruptions de l’opinion publique.

La présidence de Leonel Fernandez a traité la présence haïtienne en République dominicaine


avec un excès dépassant l’antihaïtianisme flagrant de Balaguer.

Détournons un instant nos regards de la scène haïtiano-dominicaine pour une évaluation de


la situation générale haïtienne. Toutes les élites portent la responsabilité du devenir de leur
pays. Les élites haïtiennes ont toujours honoré le « je » égoïste et suicidaire au lieu de
conjuguer le « nous » progressiste et libérateur.

Nos « golden years » s’étalent de 1946 à 1957 avec un mouvement de développement


économique extraordinaire qui nous aurait projetés au même niveau que la République
dominicaine s’il avait continué. Les journaux de l’époque peuvent en témoigner. L’élite
haïtienne instruite et patriote n’est plus aux affaires depuis 1957. Duvalier a brisé cet élan. Le
PNB est passé de $77 à $70 de 1957 à 1960. Les années soixante ont vu l'accélération de l'exode
rural et des mutations désastreuses qui mèneront à la situation sociale, économique et politique
actuelle, dominée par la baisse de la production nationale et la surpopulation urbaine au
détriment de l'arrière-pays. L'Etat a aussi entamé sa lugubre descente dans le royaume des
fantômes au cours des années soixante. L'Etat s'effritait de plus en plus sous les pas
ombrageusement lourds de la dictature et du pouvoir personnel. La fuite des capitaux, des
connaissances, la perte des ressources humaines et des opportunités économiques sous la
dictature est en partie responsable de nos déboires.
La misère d’un peuple est due à l’échec et à la démission de ses élites. Cessons de chercher
ailleurs les raisons et justifications de nos tares. Première puissance économique de la Caraïbe au
XVIIIe siècle, nous avons rédigé à l’encre d’or des pages exceptionnelles de l’histoire. Nous
sommes réduits aujourd’hui au rang de meilleurs clients de La Misère.

Comment est arrivé le déclin ? Le déclin n’est pas venu par les exactions de la République
dominicaine. Le déclin est venu par nous. La vérité ne nécessite ni grands mots, ni analyses
pointues. Toutes nos élites sont responsables. Nos élites ont hérité d’un peuple vaillant. Nos
élites n’assument pas les responsabilités qui incombent aux élites. Si nos élites savaient comment
mener le peuple et l’amener à produire, les Haïtiens seraient aujourd’hui debout et dignes. Nos
élites politiques traditionnelles, rat do kale totalement dépourvues de conscience, porteuses de
toutes les tares mentales des colonisateurs, sans vergogne, s’en vont, dans une sorte de vente au
rabais de leur patrie, quérir aux élections des moyens de financement pour leur campagne
électorale en République dominicaine. Au lieu de créer des industries, le secteur économique
haïtien préfère être le courtier des Dominicains. Hasco. Cimenterie nationale. Minoterie. Aciérie
d’Haïti. Nos entreprises nationales sont liquidées, les usines transformées en dépôt et le marché
ouvert aux importations. Nous importons du sucre et de l’alcool éthylique alors que nos bras vont
chercher un exutoire à la misère en République dominicaine. Nous produisions du textile, nous
sommes vêtus de pèpè. Nous devons habiller dix millions d’Haïtiens. Combien d’emplois
pourrions-nous créer seulement dans ce domaine d’activité ? Combien de tailleurs et couturières
seraient à même de nourrir leurs familles ? Pourquoi faire venir de l’étranger des techniciens de
base pendant que nos élites politiques donnent des armes aux jeunes en lieu et place d’un
enseignement leur permettant d’être utiles au pays ?

L’inconscience de toutes nos élites porte la charge des réactions dominicaines avilissantes et
foncièrement racistes sur notre peuple vivant nan panyòl. Nos cris et fausses larmes ne
ramèneront pas les balances de notre dignité aux jours de gloire. Nous aurons beau pleurnicher et
piaffer contre les abus et avilissements, rien ne changera la situation de nos sœurs et frères pas
avant que nos élites ne se regardent dans les miroirs de l’humanité et se trouvent laids.Pas avant
que nous ayons l’humanisme et l’intelligence de nous pencher sur cette majorité en souffrance et
livrée au bondieubonisme. L’attitude de nos élites individualists, agrippées à leur petite lampe
personnelle, cloîtrées dans une vision définie autour de leur nombril ténébreux où s’accumulent
de sordides intérêts personnels en putréfaction, doit laisser la place à une vision constructive.

La responsabilité de l’état miséreux de notre peuple et la dégradation du sol est l’œuvre de nos
élites prédatrices qui, depuis plus de 200 ans, n’ont pas su cracher sur les pratiques ancestrales
accaparatrices menant à une destruction certaine de l’espace et de la société. Les élites haïtiennes
et dominicaines n’ont pas su établir les rapports équilibrés souhaitables entre peuples voisins. Si
l’élite dominicaine foncièrement nationaliste semble parfois en désaccord avec l’élite haïtienne,
les deux se rejoignent dans la prédation et un racisme sélectif pour trouver les chemins d’entente
favorable à l’enrichissement de leurs comptes en banque. Leur complicité n’est malheureusement
pas orientée vers le progrès de la nation haïtienne, et l’absence d’une prise en charge réelle de la
République occidentale par ses élus ne semble pas constituer une inquiétude pour les élites des
deux pays.
Si les conditions d’existence des Haïtiens en République dominicaine sont infâmes et
dégradantes, elles permettent de mesurer l’horreur qui pousse nos compatriotes à rechercher un
mieux-être infime en territoire dominicain. Notre force de travail orpheline est acculée pour le
primum vivere à s’exposer à toutes les maltraitances caractéristiques encourus par une main-
d’œuvre pauvre en pays étranger. Nos élites et classes possédantes n’ont pris aucune mesure
pour éviter l’hémorragie de nos forces vitales. Encadrement de la paysannerie. Investissements
dans le domaine éducatif, agro-industriel. Modernisation des structures de production. Des
mesures qui contribueraient à reprendre la clé de nos ventres et nous élever définitivement au
rang de nation autonome par l’autosuffisance alimentaire. Aucun changement en profondeur des
conditions de vie de l’Haïtien ne se fera sans la prise en charge de la production nationale par les
mieux nantis. Par l’agriculture comme secteur de production et de transformation industrielle à
grande absorption de main-d’œuvre, viendrait la création de richesses et une diminution de la
pression migratoire sur la République dominicaine.

Alors que les politiciens traditionnels continuent d' alimenter nos luttes intestines au détriment du
pays, La Misère avance à grands pas. La division fait l’affaire des autres, et particulièrement
celle du voisin selon le principe fondamental : « Tout royaume divisé contre lui-même court à sa
ruine… »(Mathieu 12, 25).La République d’Haïti est devenue une vulgaire province de la
République dominicaine, avec un chiffre d’importations de plus d’un milliard de dollars
américains. Une province dépotoir. Une province poubelle. Une province de déchets et de rejets.
Une province miséreuse, un marché dernier recours où souvent les produits périmés sont
posément écoulés avec la déloyale collusion de certains haïtiens. La dégradation des conditions
de vie de la population haïtienne constitue une menace de déstabilisation pour la République
dominicaine avec ses conséquences.

Le Centre d’Enseignement Supérieur Henri Christophe de Limonade, financé par le


gouvernement dominicain à hauteur de 50 millions de dollars américains, selon les Dominicains,
est l’emblème de la démission de nos élites et classes possédantes. Les étudiants haïtiens au
nombre de 20 500 répartis dans les universités et écoles professionnelles, représentent presque
les trois quarts (73,5%) du total des étudiants étrangers en République dominicaine et leurs
dépenses annuelles s’élèvent à plus de 220 millions de dollars américains. L’inconscience
collective et le manque de vision des Haïtiens fait l’affaire de la République dominicaine. Peu
d’écoles valables et d’universités. Un nombre infime d’hôpitaux. Les élites préfèrent envoyer
leur enfants étudier chez le plus proche voisin au lieu d’investir chez eux dans l’éducation.
Encore cet héritage incrusté dans nos cellules, reliquats de la colonisation esclavagiste, colonie
d’exploitation à mentalité « yonpyeanndan, yonpyedeyò ». La gifle du don de l’Université de
Limonade devrait forger chez l’Haïtien un début de conscience quant à l’urgence de se redéfinir
en tant que citoyen. Les contrats alloués aux compagnies de construction dominicaines se
chiffrent à des millions de dollars puisés dans les fonds Petro Caribe. Scandales et pots-de-vin
impliquant de hautes personnalités dominicaines et haïtiennes entourent l’utilisation de ces
fonds. Il est pitoyable que nous soyons rendus au stade de mendiants notoires, au point de
recevoir, en retour de nos gros contrats passés avec les firmes dominicaines, cette ristourne «
pedyòl » larguée dans nos sempiternels bols tendus. La République d’Haïti dispose de neuf
banques uniquement au service des élites économiques de la République de Port-au-Prince.
La République dominicaine dispose de plus de quarante banques et plus d’une trentaine
d’institutions financières pour la même population, favorisant la circulation des capitaux et la
création de richesses. Le comportement de la majorité des élites dominicaines nationalistes doit
fouetter nos habitudes féodales réfractaires et apatrides, nous insuffler un moignon d’orgueil,
réorienter notre intelligence pour un minimum de dignité et le bien des Haïtiens sans exclusion.

Les Haïtiens jouissant d’une certaine aisance économique et se prétendant de l’élite patati patata
ont longtemps associé la République dominicaine à un substitut sur les moyen et long terme, un
dépannage pour affaires, une alternative week-ends, un lieu de réunion pour les grands
évènements familiaux ou entre amis, à l’atmosphère pauvre de leur soi-disant lakay, avec la
fausse bénédiction de leurs tokay dominicains. Mais la laideur que nous avons créée et
entretenue nous a aujourd’hui rattrapés, car nous appartenons tous au maudit panier de crabes. Il
n’y a pas longtemps, les attaques racistes contre le plus petit d’entre nous n’inquiétait pas celui
qui traversait les espaces vides en voiture blindée s’étendant de Jimanà Neiba. Aujourd’hui
l’atmosphère a changé. L’Haïtien indistinctement est devenu la proie facile en territoire
dominicain et nos protestations ne changeront pas grand-chose. Pourquoi serait-ce différent alors
que nous n’avons aucun respect pour nous-mêmes ?

Sainte-Marie des Misères, béatifiée, coiffée, couronnée Miséréré Nobis, après la Vierge de
Saut-d'Eau, la Vièj Mirak, vous êtes la plus adulée des saintes qui protègent Haïti et toute la
cohorte de nos bienfaiteurs qui ont investi leur humanisme dans notre perpétuelle déchéance!

La profusion d’organisations non gouvernementales et la quasi-démission de l’État ont contribué


à nous transformer en zombis, totalement en attente de l’assistanat distillé intelligemment et
diffusé à grand renfort de milliards après le séisme du 12 janvier 2010. Le programme « food for
work /manje pou travay » des ONG a causé des dégâts considérables dans notre mental. Le
problème haïtien ne sera pas résolu par l’assistanat. Il ne sera pas amélioré par un quelconque
arrangement avec la République dominicaine ou d’autres pays. Le redressement et la solution à
l’incommensurable crise haïtienne devra venir des Haïtiens. Notre pays a besoin d’une élite
imbue de ses responsabilités et déterminée à construire un avenir certain pour tous et toutes.
Seule une remise en question fondamentale de nous-mêmes, nourrie par l'émergence de la
conscience lumineuse, axée sur la symbiose de nos traditions et des acquis positifs de la
modernité, mènera au salut collectif. Par une mise en chantier de notre organisation sociale,
économique.Par une redéfinition de la mentalité haïtienne élaguée des relents du colonialisme
français, pratiquant le « yon pye anndan, yon pye deyò », affranchie du mépris des autres et de
nous-mêmes. La nouvelle libération doit naître au plus profond de notre conscience individuelle
patriote pour croître en conscience collective capable de poser les vrais problèmes, recourir à nos
forces mentales, spirituelles pour rejeter l’obscurantisme et se défaire des serres de La Misère.

La désintégration des structures étatiques a entraîné la généralisation de l’individualisme, de


l’égocentrisme, du « chakkoukouyklere pou twou je l », la prolifération des organisations non
gouvernementales, l’anéantissement de la souveraineté nationale, le total délabrement de
l’environnement et finalement l’évaporation de l’âme haïtienne dans le champ du néant.
L’expression «atteindre le fond du trou » semble vide de sens en Haiti, car notre mental consiste
en une vasque sans forme ni contour, accoutumée à La Misère et entièrement amorphe à notre
chute libre sous les applaudissements de l’Internationale. Le mot « aide » est à proscrire de notre
conception de développement, car nul ne peut aider de manière durable et efficace celui qui ne
fait pas le premier pas avec le désir réel d’avancer. Si les pratiques post- séisme ont ratiboisé le
peu de dignité subsistant dans les populations assistées, si les enfants de cette génération, pour la
plupart, sont des dégénérés, le cœur en attente d’un billet non-retour pour les États-Unis, le
Canada, le Brésil, avec seulement les deux extrémités de leur tube digestif en Ayiti, une branche
saine subsiste encore dans le « pays en-dehors », les zones rurales, avec toute la détermination et
le courage caractériels du peuple vrai. Ce potentiel humain est par contre livré aux vagues de nos
turbulences sociopolitiques, abandonné aux fortes pluies de l’acculturation et l’envahissement
des fausses valeurs. Des échanges avec ces poches de résistance et une analyse de leur substance
permet d’affirmer que les racines de l’idéal haïtien gardent encore, malgré la paupérisation des
esprits, les projections des géants de 1804.

Une analyse de la réalité des populations vivant sur la frontière entre les deux Républiques
provoque de fortes inquiétudes chez le citoyen haïtien soucieux d’un pays où il ferait bon
vivre.

Ces dix dernières années, des situations de conflits se développent presque chaque semaine sur la
frontière entre les deux pays pour créer une tension quasi permanente. Tantôt sur les axes nord-
est (Ouanaminthe), sud-est ( Anse-à-Pitres, Pédernales), Centre (Belladère et Elias Pinas), Ouest
(Jimani, Malpasse).Ces antagonismes sont dus en grande partie au manque de contrôle
sécuritaire, à la faiblesse de la présence de l’État, la pression continue exercée par les migrants
haïtiens, l’état de pauvreté et le sous-développement économique dans ce terrain miné que
représente la zone frontalière. La population de ces zones couvrant une vingtaine de communes
est estimée à 650 000 habitants (65% de la population a moins de 25 ans et provient de la classe
paysanne). Ils disposent d’un lit d’hôpital et de 1,82 policier pour 10 000 habitants. Ils dépendent
en grande partie des communes frontalières côté République Dominicaine pour les soins de
santé, l’eau potable, un travail. Les gangs opérant sur ces axes sont composés d’Haïtiens et de
Dominicains. Des conflits permanents s’étalent pour s’approprier une part du marché alléchant
de 53 millions de dollars américains. Ils sont dus au trafic illicite de charbon transporté par
corallins sur le lac Azuëi. Ces marginaux ne possédant pas d’acte de naissance sont dépourvus
d’un quelconque sentiment d’appartenance.

La création d’un sentiment d’appartenance par l’inculcation des notions de citoyenneté et de


civisme est le premier pas vers la construction d’une nation.

L’Haïtien n’appartient pas à cette terre. Il n’est finalement d’aucune terre. Il n’a ni l’instinct ni
l’intelligence de flairer la source d’eau fraîche. Et quand ce miracle se produit de manière
individuelle, son nombril se gonfle à la démesure d’une montagne qui l’empêche de voir au-delà
de sa bedaine ni d’entendre les gémissements, les plaintes et les cris de ses frères pourtant si
proches de sa gargote. Cette attitude prouve malheureusement au reste du monde que nous
n’arrivons pas encore à nous gouverner intelligemment et sommes d’indignes récipiendaires de
l’indépendance acquise pourtant au prix de sacrifices surhumains.

Citoyenneté. Civisme. Des notions vides ou vagues pour une grande majorité d’Haïtiens. Le
manuel d’instruction civique dit : «Un citoyen est une personne qui relève de la protection et de
l’autorité d’un État, dont il est un ressortissant. Il bénéficie des droits civiques et politiques. Il
doit accomplir des devoirs envers l’État. Payer les impôts, respecter les lois, remplir ses devoirs
militaires, être juré, voter… » Nous sommes une collectivité dépourvue du sens de ces préceptes.
Notre compréhension de Liberté, Égalité, Fraternité se limite au cercle immédiat du « Je ». La
destinée de Ayiti livrée aux vents poussiéreux de nos malversations citoyennes file vers de
sombres récifs. Tant que nous n’aurons pas rompu avec cette pratique du sauvetage individuel,
tant que nous n’aurons pas rompu avec la culture de la fragmentation yon pye andan yon pye
deyò, la moribonde flamme de nos lampes gridapes est condamnée à s’éteindre. Et nous
continuerons à nous égarer dans la vallée funeste du Ki mele m, zafè kabrit pa zafè mouton, à
nous disperser dans les dédales du Zafe gade zòt, à nous éparpiller loin de Lakay dans la
déchéance mortifère.

La résurgence de notre nationalisme de grenn gòch passager et temporaire lors des abus flagrants
faits à nos ressortissants en République dominicaine ressemble bizarrement à l’attitude
postséisme 12 janvier 2010, lorsque nous nous sommes rappelés pour un temps relativement
court que nous vivions sur une isle et étions supposément enfants d’une patrie meurtrie. Ces
pieuses constatations n’ont pas survécu aux relances de notre mental égoïste et nombriliste. Les
réactions de l’Haïtien s’insurgeant contre l’horreur faite à nos compatriotes sont d’une sauce
fade, hypocrite, avec un zeste d’indignation. Solutions simplistes. Réactions émotionnelles. Tort
jeté aux dirigeants. Expulsions des Dominicains du territoire national. Blocus commercial.
Plaçons un miroir en face de nous. En quoi notre pays est-il plus convivial pour la grande
majorité nationale, particulièrement ceux qualifiés de petit peuple par les mieux pourvus ?
Cesselesse Corail avec sa cohorte de camps. Canaan. Jérusalem. Mozaïk… Cité-Soleil. La
Fossette. Grand ravine. Fonds Verrettes. Anse-à-Pitres. Forêt des pins. Mombin Crochu…La
Misère ! À force de la côtoyer, notre esprit veut croire en sa normalité. Nous éprouvons une
certaine consolation, dosée de mauvaise conscience, en admettant notre incapacité de ne pouvoir
rien y changer. Par impuissance, ignorance et supercherie, nous arrivons même à penser que ce
statu quo est inscrit dans les évangiles pour l’éternité. Ou encore, par ignorance suprême nous
l’attribuons au culte Vaudou de nos ancêtres. Notre mentalité, notre image miséreuse sont
devenues refuge, assez pour fustiger les Dominicains, assez pour ne pas vouloir assumer le
risque d’affronter l’inconnu et de concevoir un projet collectif durable.

La Corée du Sud et la Chine populaire ont connu cette misère sans nom qui ne reçoit ni prière ni
supplique. Il y a cinquante ans, leurs dirigeants ont invité les peuples à sortir de La Misère.
Aujourd’hui, après sacrifices et travail acharné, ils ont accédé à la gloire des Grands. Comment
un petit territoire aussi riche que le nôtre, avec un peuple qui n’a plus à prouver son caractère fort
et déterminé, courageux et travailleur, foisonnant de talents et de ressources naturelles, ne peut-il
faire son miracle ? La matrice haïtienne qui a porté des géants plus grands que la vie et au-delà
de la mort se serait-elle tarie ? Hommes debout de ma patrie, réveillez-vous ! Aucun peuple
n’arrive à marquer l’histoire sans rêve. La charité ne mène nulle part. Le système adopté n’a pas
d’importance. L’objectif seul doit demeurer. La création de richesses afin que le peuple haïtien
vive dans la dignité.

Le Tribunal constitutionnel dominicain, la plus haute juridiction dominicaine, a décidé que


les enfants nés de parents étrangers depuis 1929 ne pouvaient plus prétendre à la nationalité
dominicaine. Une disposition qui touche plus de 250 000 descendants d'Haïtiens.
Le jus soli, le droit du sol, était en vigueur en République dominicaine jusqu'à la Constitution de
2010 : Tous les enfants nés sur le sol dominicain avaient droit à la nationalité, à l'exception des
enfants de diplomates et d'étrangers "en transit", d'une durée ne pouvant excéder dix jours. En
droit l’on ne peut appliquer un texte de loi et son contraire. Les Dominicains, par leur
souveraineté, étaient libres d’accorder ou non la nationalité aux enfants d’étrangers nés sur son
territoire, selon le jus soli. Ils sont aujourd’hui tenus de supporter les conséquences de leurs
décisions antérieures.

Le tort d’être noir dans l’autre République de Kiskéia.

C’est dans ce contexte qu’intervient l’arrêt du Tribunal constitutionnel dominicain. Mesure


raciste. Condamnée par la Commission interaméricaine des droits de l’homme, organe de l’OEA,
les Nations unies, la Caricom, le Sénat américain, le Black Caucus, des gouvernements étrangers,
des associations citoyennes, des milliers de "diasporas" dominicains. Le Haut-Commissariat de
l'ONU aux droits de l'homme souligne : « La décision pourrait avoir des conséquences
désastreuses pour les descendants d'Haïtiens en République dominicaine, plongeant des dizaines
de milliers d'entre eux dans un vide constitutionnel qui en feraient des apatrides privés d'accès
aux services de base. » L’acte n’étonne, pas car le caractère raciste de la République voisine
n’est plus à prouver et entièrement affirmée. Le tollé provoqué par l’affaire est dû au fait que cet
arrêt viole les principes actuels gouvernant l’ordre public international. Cette mesure a ravivé la
problématique haïtiano-dominicaine et fait ressortir les vieux démons racistes, l’anti-haïtianisme,
la ségrégation, la discrimination et l’anti-dominicanisme pratiqué en Haïti du haut jusqu’au bas
de l’échelle sociale. L’intensité des divergences d’opinions entre les deux pays rend cette
situation extrêmement délicate et volatile.

L’arrêt a été pris pour des raisons de politique interne par certaines instances dominicaines suite
aux préoccupations suscitées par une éventuelle influence étrangère dans le processus politique.
Il se trouve que parmi ces étrangers il y a 210 000 Dominicains d’origine haïtienne considérés
comme étrangers et 15 000 autres Dominicains d’origines étrangères diverses. Il subsiste
toujours une sensibilité et des chicaneries entre les deux Républiques et leur problématique est
remontée à la surface. D’autant plus que récemment un conflit commercial surgissait et résultait
en une interdiction de l’État haïtien d’importer des produits carnés à cause de la présence
dénoncée de la grippe aviaire en République dominicaine.

Les Espagnols d’Espagne arrivés après la guerre de 1936-1939 ne sont pas en principe visés par
la disposition. Ils ne sont pas inquiétés par l’application de la mesure. Aussi les Cocolos (Ils sont
descendants des Noirs libres anglophones venus des colonies de la Caraïbe orientale et arrivent
en République dominicaine, à Cuba et dans certains Etats d’Amérique central, dont le Costa Rica
et le Honduras, vers la fin du XIXe et début XXe siècles pour travailler dans les plantations et les
chemins de fer.) Cubains, Portoricains, Vénézuéliens et les autres minorités d’étrangers. Les
gouvernants et l’élite ultranationaliste dominicains, dans leur obsession de régler le problème
haïtien par une sorte de nettoyage ethnique de type légal, ne se sont pas rendu compte des limites
de la souveraineté des Etats ni du fait que, par cette décision, ils violaient carrément à la face du
monde les principes fondamentaux régissant l’ordre international actuel.

Quand les Haïtiens connaîtront-ils la délivrance ?


Le Nouvelliste publiait le 22 septembre 2010 O Sainte Misère Miséréré ! Délivrez-nous ! La
société haïtienne, évoluant alors en plein chantier post séisme,osait croire aux promesses d’une
intervention internationale cousue sur la toile fissurée de nos malversations, lacérée des dégâts
du tremblement de terre, montée avec l’expertise macabre des organisations non
gouvernementales et l’assentiment du gouvernement. Le questionnement de l’article demeure
sans réponse et à part quelques infimes détails, ces lignes pourraient aujourd’hui encore être
proposées à votre bienveillante lecture.

Cela fait trois ans depuis qu’ils sont venus avec leur thèse de redressement pour le pays le plus
pauvre, le pays le plus riche. La spirale de fausse évolution de la chose haïtienne, alimentée par
l’énergie de l’Internationale, est passée en mode « slow motion ». Elle attend, à l’instar des
charognards, un évènement nouveau qui justifiera l’injection de gras capitaux par ses bailleurs de
fonds. L’impression artificielle d’une économie en pleine croissance, distillée par les miettes
restantes de l’aide après payrolls, frais du personnel des ONG et les innombrables projets poudre
aux yeux, s’estompe. Aucun pays étranger n’a ni la capacité, ni le pouvoir, ni la détermination
d'éliminer la misère d’un autre pays. Nous croyons encore aux miracles, comme les petits enfants
ont la certitude aveugle que Petit Papa Noël leur apportera des cadeaux. Beau cadeau en vérité
que cet arrêt du Tribunal constitutionnel dominicain ! Il a fallu ce coup de sifflet pour arrêter les
contorsions stériles des Haïtiens. L’énergie qui sommeille en chacun de nous et qui se manifeste
jusque dans nos gesticulations en bandes de rara doit cesser de tourner à vide.

Ayiti, la cendrillon emmerdeuse, rate coup sur coup le gong de minuit, car elle pense qu’un pays
ne peut pas mourir. Le personnage Délira, du roman Gouverneurs de la rosée de Jacques
Roumain, semblait décrire notre pitoyable aboutissement : « Nous mourrons tous. Les bêtes. Les
plantes. Les chrétiens vivants». Notre inconscience collective a remplacé notre bon zanj.
Analphabètes ! nous le sommes dans un sens. Car nous ne savons pas lire notre Acte
d’Indépendance. Tout y est ! Il ne manque que des leaders avec la dimension des visionnaires de
1804.

La délivrance des Haïtiens viendra par la résurgence de la conscience citoyenne patriotique pour
constituer le faisceau collectif de lumière libératrice, reprendre les idéaux de nos pères
fondateurs, pour la régénérescence de notre terre, la dignité de notre peuple et la création de
richesses pour tous les fils et filles du pays.

* Des éléments ayant servi à écrire cet article m’ont été aimablement donnés par mon excellent
ami l’historien, et journaliste Georges Michel, spécialiste des relations haïtiano-dominicaines.

Savannah Savary

savannahsavary@lenouvelliste.com savannahsavary@yahoo.com