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Je dois aimer mon prochain dans Dieu, pour Dieu, et comme Dieu l'aime : l'aimer dans Dieu, en sorte

que Dieu
soit le principe de ma charité ; l'aimer pour Dieu, en sorte que Dieu soit le motif de ma charité ; l'aimer comme
Dieu l’aime, en sorte que Dieu soit le modèle de ma charité : trois points essentiels dont voici le sens.

I. Je dois aimer mon prochain dans Dieu : c'est-à-dire que je dois l'aimer comme étant l'ouvrage de Dieu, qui l'a
créé par sa toute-puissance ; comme étant l'image vivante de Dieu , qui l'a formé à sa ressemblance ; comme
étant la conquête et le prix des mérites d'un Dieu qui l'a racheté de son sang ; comme étant sous la garde de la
providence de Dieu, qui veille sur lui sans cesse, et s'applique à le conserver et à le conduire ; comme ayant
Dieu aussi bien que moi pour fin dernière, comme étant appelé à vivre avec moi dans la gloire et le royaume de
Dieu. De sorte que je puis et que je dois considérer ce vaste univers comme la maison de Dieu, et tout ce qu'il y
a d'hommes dans le monde, comme une grande famille dont Dieu est le père. Nous sommes tous ses enfants,
tous ses héritiers, tous frères et tous, pour ainsi parler, rassemblés sous ses ailes et entre ses bras. D'où il est aisé
de juger quelle union il doit y avoir entre nous, et combien nous devenons coupables, quand il nous arrive de
nous tourner les uns contre les autres jusque dans le sein de notre Père céleste. N'est-ce pas, si j'ose m'exprimer
en ces termes, n'est-ce pas déchirer ces entrailles de charité où il nous porte et où il nous embrasse tous sans
distinction ? N'est-ce pas, par proportion, lui causer des douleurs pareilles à celles que ressentit la mère d’Esaü
et de Jacob, lorsque ces deux enfants, avant que de naître, se combattaient l'un l'autre dans le sein même où ils
avaient été conçus ?
On se hait et l'on s'offense mutuellement les uns les autres, on se décrie et l'on se ruine de réputation les uns les
autres, on se dresse des embûches, et l'on travaille à se tromper, à se supplanter, à se dépouiller les uns les
autres. Que voyons-nous autre chose que des querelles et des divisions, et de quoi entendons-nous parler plus
ordinairement que de procès, de contestations, d'inimitiés, de calomnies, de fourberies, d'impostures,
d'injustices, de vexations ? D'où il arrive que quiconque aime la paix et veut assurer son repos, se tient, autant
qu'il peut, éloigné de la multitude, comme si la compagnie des hommes et leur présence étaient incompatibles
avec la douceur et la tranquillité de la vie.

II. Je dois aimer mon prochain pour Dieu ; c'est-à-dire que je dois l'aimer en vue d'obéir à Dieu qui me
l'ordonne; en vue de plaire à Dieu , qui semble n'avoir rien plus à cœur et ne nous recommander rien plus
expressément; en vue de marquer à Dieu ma fidélité, ma reconnaissance, mon amour, puisqu'un des
témoignages les plus certains que Je puis lui en donner, et qu'il attend de moi, est de renoncer pour lui à mes
propres sentiments, quelque justes d'ailleurs qu'ils me paraissent, et d'étouffer tout chagrin, toute haine, toute
envie , toute antipathie qui m'indisposerait contre le prochain et m'en éloignerait. Motif excellent, qui relève
notre charité au-dessus de tout amour purement humain, et qui en fait une charité surnaturelle et toute divine.
Motif universel, qui donne à notre charité une étendue sans bornes, et qui la répand sur toutes sortes de sujets,
grands et petits, riches et pauvres, domestiques, étrangers, amis, ennemis. Motif nécessaire, et sans lequel il
n'est pas possible d'accomplir tout le précepte de la charité chrétienne. Car nous aurons beau consulté la raison,
jamais la raison seule ne nous déterminera à certains devoirs que la charité néanmoins exige indispensablement
de nous. Il n'y a qu'une vue supérieure qui puisse nous y engager, et c'est la vue de Dieu. Sous cet aspect tout
nous devient, non seulement praticable, mais facile; et la charité ne nous prescrit rien alors de si héroïque, qui
nous étonne. A toute autre considération, nous pouvons opposer des difficultés : mais il n'y a point de réplique à
celle-ci ; et que pourrions-nous alléguer pour notre défense, quand on nous dit : Dieu vous le demande ; faites-le
pour Dieu ?
Comment l'aimer? Pour Dieu: point d'autre raison ; et si cette raison ne nous suffit pas, nous cessons d'être
chrétiens, et en perdant la charité du prochain, nous perdons la charité de Dieu. Développons ceci, et rendons
cette importante leçon plus intelligible. Si je vous disais d'aimer le prochain, parce que l'un est homme de
mérite, et qu'il a d'excellentes qualités; parce que l'autre est un esprit doux, patient, accommodant; parce que
celui-ci est d'une probité reconnue, dune piété exemplaire, d'une vertu consommée; parce que celui-là, prévenu
en votre faveur, vous comble de grâces et ne cherche qu'a vous obliger et à vous faire plaisir, vous pourriez alors
mesurer votre charité selon la diversité des talents et la différence des personnes; vous pourriez la borner à un
certain nombre, et en exclure ceux qui n'auraient pas les mêmes avantages et seraient sujets à des vices tout
opposés. Vous auriez droit de vous en tenir a la règle que je vous aurais prescrite, et vous pourriez me
représenter que tels et tels ne vous conviennent point, et qu'ils n'ont rien d'engageant pour vous; qu'ils sont fiers
et hautains, qu'ils sont critiques et médisants, qu'ils sont faux et menteurs; que ce sont de petits génies, sans
lumière et sans connaissance; que ce sont des âmes dures , sans condescendance et sans pitié; qu'ils n'ont ni
retenue, ni pudeur, ni crainte de Dieu, ni religion; que pus d'une fois même ils vous ont personnellement attaqué
et insulté, et que tout cela justifie assez l'indifférence avec laquelle vous les regardez, et le peu de part que vous
prenez à ce qui les touche.
Car aimer le prochain, soit qu'il ait toutes les perfections qu'on peut désirer dans un homme accompli, ou qu'il
n'en ait aucune; soit qu'il possède tous les dons d'intelligence, de science, de sagesse, de probité, d'équité, de
politesse, d'honnêteté, ou qu'il en soit absolument dépourvu; soit que su naissance, sa fortune le relève, ou que
sa condition et sa misère l'avilisse. En un mot, quel qu'il soit et en quelque situation que vous le supposiez, c'est
toujours votre prochain; et comme votre prochain, Dieu veut que vous l'aimiez. Il le veut, dis-je, et il vous dit :
Si ce n'est pas pour lui-même que vous l'aimez, aimez-le pour moi. De ne l'aimer que pour lui-même, ce serait
une charité toute profane sujette à mille exceptions et à mille variations ; mais de l'aimer pour moi, c'est ce qui
doit rehausser le prix de votre charité et la sanctifier. Afin de nous ôter tout prétexte, et de donner à notre charité
un mérite supérieur en lui proposant un objet tout sacré et tout divin. Dieu se substitue à la place du prochain. Il
nous déclare, dans les termes les plus exprès et les plus touchants, que tout le bien que nous ferons à autrui, fût-
ce au plus petit et au dernier des hommes, il l'acceptera et le comptera comme fait à lui-même, dès que nous le
ferons en son nom. Qu'aurions-nous là-dessus à répondre ? Et si nous sommes insensibles à cette raison
souveraine, il faut que nous ne connaissions, ni ce que nous devons à Dieu, ni ce que nous nous devons à nous-
mêmes.

III. Je dois aimer mou prochain comme Dieu : c'est-à-dire que je dois l'aimer de la même manière, par
proportion, que Dieu l'aime. Grand et divin modèle que Jésus Christ lui-même nous a proposé dans son
Evangile, lorsque instruisant ses disciples sur la charité du prochain, et en particulier sur le pardon des injures et
l'amour des ennemis, il conclut : Soyez donc parfaits comme votre Père céleste est parfait . Car, selon le texte
sacré, cette perfection en quoi Dieu veut surtout que nous l'imitions, autant qu'il est possible à notre faiblesse
aidée du secours de la grâce, c'est la perfection de la charité, et c'est aussi conformément à cette même règle, et
dans le même sens, que le Sauveur du monde disait aux apôtres : Je vous fais un commandement nouveau, qui
est de vous entr'aimer comme je vous ai aimés. Commandement nouveau, non point que la charité n'ait pas été
une vertu de tous les temps, mais parce qu'elle est singulièrement et plus excellemment la vertu du
christianisme. Or comment Dieu, comment Jésus-Christ. Fils de Dieu et vrai Dieu, nous a-t-il aimés? D’un
amour sincère, d'un amour efficace, et, pour m'exprimer de la sorte, d'un amour salutaire et sanctifiant. D'un
amour sincère, par une bienveillance et une affection véritable du cœur; d'un amour efficace, et mis en œuvre
par mille bienfaits ; enfin, d'un amour que j'appelle salutaire et sanctifiant, parce que dans les vues de Dieu il ne
tend qu'à notre sanctification et à notre salut, et que c'en est là le dernier et le principal objet : trois qualités de la
vraie charité. Plût au ciel qu'elles fussent aussi communes qu'elles sont conformes à l'esprit de la religion, et à
cette loi d'amour qu'un Dieu-Homme est venu établir parmi les hommes !
Charité sincère et du cœur. A juger par les dehors, jamais siècle ne fut plus charitable que le nôtre, puisque
jamais siècle n'eut plus l'extérieur et toutes les apparences de la charité. Charité efficace et pratique. Parce que
Dieu nous a aimés et qu'il nous aime sincèrement, il nous a aimés et il nous aime efficacement. L'un suit de
l’autre, et en est l'effet immanquable. Car aimer sincèrement, c'est vouloir sincèrement du bien à celui qu'on
aime ; et dès qu'on lui veut du bien sincèrement, on le fait du moment qu'on le peut et selon qu'on le peut.
Charité sanctifiante et toute salutaire : Car de même que la charité de Dieu envers les hommes a pour fin
principale leur sanctification et leur salut, et que toutes les vues de sa providence sur nous se rapportent là, de
même est-il de notre charité de procurer, autant qu'il nous est possible, le salut du prochain, et de nous
intéresser dans la plus grande affaire qui le regarde.