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IMPOSER SON POUVOIR, UNE SIMPLE AFFAIRE DE STRATEGIE ?

16 mars 2017, The Conversation, URL : https://theconversation.com/imposer-son-pouvoir-


une-simple-affaire-de-strategie-73973

Pourquoi obéir à l’autorité ? En général, on obéit à un gouvernant juste, sage,


traditionnel ou à qui l’on reconnaît des vertus particulières. C’est ce que l’on appelle la
légitimité, la « méconnaissance de l’arbitraire » au fondement de tout pouvoir.
On s’intéresse souvent aux résistances, mais l’Histoire est surtout composée
d’obéissance. Comment l’obtenir ? Comment un conquérant ou un usurpateur peut-il faire
taire l’opposition ? Pourquoi ce qui fonctionne souvent échoue quelquefois ?
Ces vastes questions ont récemment intéressé un groupe interdisciplinaire de jeunes
chercheurs : il s’agissait alors de s’interroger sur les stratégies et sur leur réception
(acceptation ou contestation). Le mot-clé n’était pas celui de « légitimité », qui suggérerait
une réalité transcendante, mais « légitimation », qui souligne la construction progressive et
largement inconsciente de l’acceptation.

Une boîte à outils à manier prudemment

Premièrement, la légitimation n’est pas souvent méthodique ; on a pu parler de


« bricolage empirique ». La légitimité n’est jamais acquise ; elle se conquiert, mais elle doit se
conserver dans le temps. C’est un enjeu de lutte permanent.
Le vocabulaire participe du processus. Nommer « opposition » les partis politiques
situés hors du pouvoir les réduit en situation minoritaire et permet de prendre sur eux un
ascendant symbolique. À l’inverse, une appellation valorisante accroît inconsciemment
l’acceptation : « combattant de Dieu » ou « résistant » au lieu de terroriste, par exemple.
Ensuite, la légitimité s’incarne dans les rites du pouvoir. Par exemple, la fête
révolutionnaire est un moment de manifestation de l’attachement populaire aux régimes issus
de 1789 ; au XIXe siècle, elle se charge d’émotion pour susciter l’admiration. Aujourd’hui, le
14 juillet est l’occasion d’une mise en scène du président de la République comme chef des
armées. L’usage de ce statut guerrier a permis en 2015 à François Hollande de remonter dans
les sondages.
L’impression de force est donc importante. Aussi, la monarchie française a eu recours,
en temps de crise, à certains lieux « chargés » de légitimité royale, songeons aux châteaux de
Blois ou de Fontainebleau. C’est ce que l’on appelle la « dramaturgie royale », qui profite
également des fêtes périodiques ou ponctuelles pour créer la splendeur. Pour reprendre les
mots de Christian Le Bart, le pouvoir possède « l’art d’être là » : présent parmi le peuple pour
se montrer populaire ou démocratique, au palais pour montrer sa puissance, aux armées pour
devenir chef de guerre, et grâce aux médias aujourd’hui, partout.
En démocratie, la mise en scène s’accompagne en effet d’un impératif temporel : les
élections. Il faut plaire rapidement et, pour ce faire, s’inviter dans le quotidien des électeurs.
Des internautes se sont moqués des hurlements d’Emmanuel Macron, mais cette image d’un
homme combatif a circulé ; les moqueries elles-mêmes ont véhiculé l’image voulue par le
candidat. À l’inverse, un scandale peut rapidement atteindre la légitimité et ruiner les
prétentions, comme l’expérimente actuellement François Fillon. Celui-ci tente alors de jouer
sur cette image de force pour revenir.

Les acteurs de la légitimation

Toutefois, l’impression produite ne suffit pas. Il faut que la population croie trouver un
intérêt. Ainsi Napoléon III s’exclamant « l’Empire, c’est la paix ! » joue sur l’argument déjà
exploité par l’Empire romain. La République française prône la liberté, l’égalité et la
fraternité. Aujourd’hui, Donald Trump promet de rendre l’Amérique « great again », attirant à
lui tous les déçus qui voient en son succès leurs propres intérêts. Le peuple est donc
pleinement acteur du processus.
Le succès est atteint lorsque l’ordre est intériorisé. La croyance que le pouvoir vient de
Dieu est un puissant facteur de droit. Depuis le Moyen-Âge, le rôle de l’archive n’est plus
négligeable : ainsi Édouard Ierd’Angleterre au XIIIe siècle avait fait rechercher des documents
pouvant justifier sa souveraineté sur l’Écosse. L’archiviste (ou le fonctionnaire) a remplacé le
clerc médiéval comme « expert », parfois inconscient, du discours officiel.
L’artiste partage cette casquette, qu’il agisse sous commande ou s’exprime
personnellement. Songeons au portrait de Vigée-Lebrun qui donne de Marie-Antoinette
l’image d’une femme plutôt que d’une reine… Tentative de modernisation de l’image royale
qui fit scandale à l’époque.

Aléas extérieurs

L’échec ne vient que rarement des stratégies : une série d’aléas extérieurs entre en
compte. La légitimation reste une expérimentation ; il n’y a pas de recette, il faut cumuler des
outils bien choisis, une conjoncture favorable et une part d’aléatoire. Mais globalement, quand
un concurrent est populaire, la légitimité est une donnée finalement secondaire, qui se
construit avec le temps. Ce n’est que plus tard que l’opposition peut souligner le manque de
droit du gouvernant.
Des actes anodins prouvent le succès. Quiconque emploie de la monnaie exprime sa
confiance dans l’autorité qui en garantit la valeur. Quiconque vote se montre confiant dans le
système électoral. Quiconque proclame son opinion est sûr d’être libre de le faire et de
pouvoir être entendu, il croit donc à l’État de droit. L’intériorisation de l’ordre social reste, en
définitive, le meilleur garant de la légitimité ; les candidats n’ont qu’à utiliser au mieux la
boîte à outils et espérer que le contexte leur sera favorable.