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Olivier Mathieu, invité à « Ciel mon mardi » du 6 février

1990, et ses aventures à l’académie française.

Texte de JEAN-PIERRE FLEURY,


écrivain, docteur en sociologie de l’Université de Nantes.

Texte extrait du livre « Olivier Mathieu dit Robert Pioche, le


dernier romantique » (2009, éditions des petits bonheurs,
Nantes).

Olivier Mathieu a présenté plusieurs fois sa candidature à l’Académie


française. En décembre 1990 contre Madame Hélène Carrère d’Encausse. En
décembre 2003 contre M. Valéry Giscard d’Estaing. En 2007 à deux reprises 1
(mais la seconde candidature d’Olivier Mathieu fut alors refusée !). En 2008
contre Madame Simone Veil. Olivier Mathieu est, comme l’atteste
l’encyclopédie du Quid, « le premier écrivain à avoir déposé sa candidature à
l’Académie française sous deux identités diverses ». En effet, Olivier Mathieu
s’est présenté en 2003 sous son pseudonyme de Robert Pioche, obtenant à
cette occasion une voix contre M. Valéry Giscard d’Estaing. Le texte qui suit,
écrit en 2007, évoque - entre autres - les déboires d’Olivier Mathieu à
l’Académie française. Mais que restera-t-il, au-delà de tels jeux, d’Olivier
Mathieu face à la postérité ?

Olivier Mathieu face à la postérité.

Olivier Mathieu semble s’ingénier à vouloir entrer à l’Académie française.


C’est sans doute par antithèse, parce qu’il sait parfaitement que, à quelques
exceptions près, le talent non pas même littéraire, mais le talent tout court ou
la valeur humaine n’ont jamais hanté les murs de cette institution. Et il est
encore plus vrai que l'histoire a retenu de l'Académie beaucoup d'auteurs de
seconde zone – pour rester gentil dans l'expression – ou des « troisièmes
couteaux », pour ne pas parler d’hommes en habit vert sans oeuvre d'aucune
sorte si ce n'est leur discours de réception, dont ils ne sont probablement pas
les auteurs. Écoutons Fernand Divoire2 :

« Il faut avoir le courage de le dire : le talent est un luxe agréable, mais


complètement inutile à la carrière de l’homme de lettres. Pour un
romancier qui veut être acheté, rien ne vaut la médiocrité. Aurea
mediocritas, la médiocrité qui apporte de l’or. Comment arrive-t-on à
l’Académie ? Est-ce par l’insolence du génie ? Non, n’est-ce pas ? Vous
n’aurez pas le toupet de le prétendre. Quelle illogique injustice, dès
lors, si le talent, gênant pour arriver aux honneurs, était nécessaire
pour arriver à la renommée. Seulement, il faut de la Stratégie. »

1
Voir le journal « Le Monde » du 8 mars 2007, page 35.
2
Statégie Littéraire, 1928, éditions « la Tradition de l’intelligence », pp. 60-61.
Enchaînons par une historiette. Celle de Piron et de l’Académie. Alexis
Piron (1689-1773) est un poète et auteur dramatique oublié. Son chef-d’œuvre
reste sa pièce intitulée la Métromanie. C’est une comédie, en cinq actes et en
vers, qui se moque de ceux qui ont la manie de tout mettre en vers, de tout
rimailler sur tout les tons et souvent sans aucun style, banalement,
trivialement. Cette pièce fut jugée de qualité en son temps et resta longtemps
au répertoire français. Mais son auteur eut beaucoup de mal à l’imposer, car
elle était une critique à peine voilée de certains auteurs et d’un certain Voltaire
à rouet au volant sans frein, qui faisait la pluie et le beau temps dans le monde
étroit des Lettres à rond-de-jambes et fragorneries assez semblables aux
pitreries actuelles des plus connus de nos distingués « hommes de lettres ». La
Métromanie s’achève avec cet alexandrin, une répartie de Damis, le poète :
« Muse, tenez-moi lieu de fortune et d’amour ! »
Un jour, il vint à l’esprit de notre Piron de se présenter à l’Académie
Françoise. C’est là que certaines bonnes âmes l’attendaient. Son côté affûté
et ironique, persifleur, qui s’en prenait à tout un chacun, ne l’empêcha pas
d’être élu en 1753, après un échec trois ans auparavant, et bien qu’il se
moquât plus d’une fois, en public et par écrit, des académiciens qui «sont là
quarante et ont de l’esprit comme quatre.» Élu, mais non reçu, tout en
obtenant pension pour le dédommager ; et ceci par décision royale ! Car on lui
ressortit alors une très vieille histoire qu’il croyait enfouie, oubliée de tous.
Dans son jeune âge, vers ses vingt ans, Piron avait dû fuir Dijon, sa ville natale,
pour y avoir eu la malencontreuse idée de composer, et surtout de diffuser
sans voile aucun une certaine Ode à Priape qui serait jugée aujourd’hui bien
anodine. Juste friponne. Mais la religion et l’hypocrisie ambiante, un certain
moralisme ne lésinait pas alors sur la morale. Cette ode lui assura donc une
certaine gloire non seulement locale mais nationale, mais aussi quelques
déboires, bien que le libertin d’antan ait fini par acquérir, dit-on, quelque esprit
de dévotion.
Les vieux grimoires relatent l’historiette suivante, à propos de l’élection
de Piron à l’Académie. Fontenelle (1657-1757), alors très âgé et presque sourd,
demanda à son voisin :
– De quoi s’agit-il ?
– De Piron, qui voudrait être de l’Académie.
– Et bien ?
– On croit qu’il a fait la fameuse ode que vous savez.
– Oui, oui ; s’il l’a faite, il faudra bien le sermonner ; mais s’il ne l’a pas faite, il
ne faut pas le recevoir.
Une autre version nous rapporte les propos de Fontenelle, mais en ces
termes : « Si Piron a fait la fameuse ode, il faut bien le gronder, mais
l’admettre ; s’il ne l’a pas faite, fermons-lui la porte. »
Suite à son demi-échec, Piron, le roi des épigrammes, s’empressa
d’écrire son épitaphe :

Ci-gît Piron, qui ne fut rien,


Pas même académicien3.

Le jour de son enterrement, bien évidemment, aucun académicien


n’accompagna son cercueil. Il circula alors dans Paris ces vers :

3
« Académicien », pour la métrique, compte six syllabes.
Des quarante, priés en vain à ton convoi,
Aucun n’en a voulu grossir le petit nombre ;
Ne t’en plains pas, Piron, c’est qu’ils avaient, ma foi,
Encor peur de ton ombre.

Moralité : il n’est donc pas bon de jouer au facétieux, ou au hors-norme,


pour prétendre obtenir le droit de porter habit vert, épée, et s’asseoir en
précieux fauteuil. Olivier Mathieu, lui, a pour but, en se présentant chez la
Vieille Dame Respectable, de brouiller le jeu convenu. Pourquoi pas, à une
époque où les gens de Lettres les plus intéressants sont des en-dehors, des
marginaux par rapport à la culture officielle et fonctionnarisée ? De fait, Olivier
Mathieu est un ultra. Mais un… ultra ailleurs, un « ultrailleurs ». Un inclassable.
Un en-dehors.
Et donc, il ne pouvait arriver au facétieux « hors-norme » Olivier Mathieu
que des déboires académiques. Par esprit de malice, Olivier Mathieu se
présenta la première fois (décembre 1990) sous son nom, la deuxième fois
(décembre 2003) sous le nom de son double littéraire Robert Pioche4. Cette
fois-là, un académicien coquin, ou un académicien courageux lui accorda sa
voix. Qui donc ? Olivier Mathieu a promis de ne le dire qu’après la mort de cet
académicien.
En 2007, après une première candidature acceptée (8 mars 2007), Olivier
Mathieu postula, de nouveau selon les règles, à l’élection du 31 mai 2007. Des
membres de l’Académie lui avaient promis, dit-on, leurs voix. On devait étudier
et recevoir sa candidature. Or, on l’étudie encore…
Pourquoi se gêner avec certains ? Pourquoi se gêner avec les gueux de
la caste inférieure, la caste des « intouchables » qui n’auront jamais la force
médiatique et politique d’obtenir élémentaire justice, du fond de leur tanière ?
pourquoi se gêner avec quelqu’un dont les « droits de réponse » seront refusés
par la presse, au mépris de la loi française sur les droits de réponse ? Pendant
ce temps un éminent historien de pacotille, un romancier de gare, le « nègre »
d’un escroc littéraire obtenait sans coup férir, notamment grâce à un
ralliement politique croquignolesque, son billet d’entrée « première classe »
chez les académiciens. Il y eut donc de la triche à l’Académie, avec la
complicité présidentielle (dans la mesure où M. Sarkozy, qui venait d’être élu à
l’Elysée, est le garant du règlement académique). Olivier Mathieu a rappelé
« l’injustice qu’il y a à empêcher [sa] candidature».

Tiens, écoutons Stanislas Andrieux (1759-1833) qui nous narre La Visite


Académique :

Pour entrer à l’Académie


Un candidat allait trottant,
En habit de cérémonie,
De porte en porte visitant ;
4
Beaucoup des académiciens ne sont connus, eux aussi, que sous leur pseudonyme. Par ailleurs, que
« Robert Pioche » soit Olivier Mathieu (chose attestée, déjà, en 1971, dans : Marie de Vivier, Cent pages
d’amour) est de notoriété publique. Olivier Mathieu a en effet signé plusieurs articles Robert Pioche. Il a
écrit une dizaine de romans du « Cycle des aventures de Robert Pioche ». Et, dès avant l’élection
académique de décembre 2003, divers journaux révélèrent noir sur blanc (peut-être dans l’intention de lui
causer du tort ?) que le Robert Pioche qui se présentait à l’Académie était Olivier Mathieu.
Sollicitant et récitant
Banalement sa litanie,
Demi-modeste, en mots choisis.
Il arrive enfin au logis
D’un doyen de la compagnie :
Il monte et frappe à petits coups.
– Hé, Monsieur ! que demandez-vous ?
Lui dit une servante en larmes.
– Pourrai-je pas... avoir l’honneur...
De dire... en deux mots... à Monsieur... ?
– Las ! quand il vient de rendre l’âme...
– Il est mort ?... Je suis tout saisi !...
Dieu ! ce cher !... Ma douleur !... Je vois
Que l’affaire a changé de face ;
Je venais demander sa voix :
Je m’en vais demander sa place !

Il s’est constitué dans l’esprit d’Olivier Mathieu, et cela depuis longtemps,


et au fil du temps, une véritable théorie de la vie. Une vie quotidienne de type
spartiate et d’actes gratuits, réussite par le talent, échec ou déchéance comme
dons réservés aux meilleurs, souffrance comme mal nécessaire, refus de
vieillir, d’être adulte, de sortir de l’enfance, nostalgie, rejet du monde présent
qui marche la tête en bas, rejet du monde à venir, rejet de l’avenir, mais
attachement sans fin à l’écriture, aux livres, à la trace, à l’après vie,
conscience aiguë de la fatuité et de la vacuité de la masse humaine, et en
même temps peur et passion de l’échéance finale. Mon but, dans cette
évocation d’Olivier Mathieu, a principalement été celui de ramener à de plus
justes proportions un certain délire, le délire qui faisait brûler hier les sorcières,
le délire qui aujourd’hui fait taire les contestataires. Car cette société unit les
pires aspects du capitalisme sauvage avec les pires aspects de la propagande
et de la censure des dictatures du XXe siècle.
Comme l’écrivait Pascal, en ses Pensées : « Toute notre dignité consiste
donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever, non de l’espace et de la
durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le
principe de la morale ». Pour le dire autrement : « Ce qui est immoral, c'est la
bêtise » (Rémy de Gourmont). Olivier Mathieu n’est pas immoral.
Marie de Romieu, dans son Bref discours sur les vertus comparées de
l’homme et de la femme et sur l’excellence de cette dernière (« Premières
Oeuvres poétiques »,1583), écrivait :
Car, comme un coq, qui trouve une perle perdue,
Ne sachant la valeur de la chose inconnue...
Nous avons bien souvent à mépris une chose,
Ignorant la vertu qui est, en elle, enclose.

Voilà des mots, voilà un quatrain qui pourrait illustrer à merveille le


regard que beaucoup de nos contemporains, que trop de nos contemporains
ont porté sur Olivier Mathieu.
L’Académie française, elle aussi, en refusant la candidature d’Olivier
Mathieu le 31 mai 2007, ou en ne lui accordant qu’une seule voix en décembre
2003 (voire, en certaines autres occasions, en ne lui en accordant aucune), a
ignoré la « vertu » qui est, en lui, « enclose » (enfermée, incluse).
Qu’Olivier Mathieu en prenne acte. Qu’Olivier Mathieu en fasse son deuil.
« Les Assis » sont rassis. Les médiocres baignent dans leur crasse. La
médiocratie flamberge, pavoise et coucouroucoucoule. La palombe est prise au
piège des filets et du miroir. J’ai rouvert l’autre jour le bon livre de Raoul Frary,
son Manuel du Démagogue. Au siècle antépénultième, plus d’un avait donc
déjà compris où nous menait une soi-disant démocratie devenue dérisoire,
raplapla et sans valeur. Nietzsche bien sûr, mais d’autres aussi, comme Frary.
Et depuis, l’état des lieux n’a fait qu’empirer, même si l’on prétend les hommes
de nos jours mieux informés ou mieux instruits. En est-on certain ?…
Qu’Olivier Mathieu le sache, et qu’il en prenne de la graine : le goût de la
persécution – la persécution inculte et décadente – est surtout dirigé, de nos
jours, contre l’ennemi intérieur, le plus ancré dans ses traditions et ses
coutumes nationales, ou contre l’opposant au nom bien de chez nous, plutôt
que vers l’exotique, dont le communautarisme désuet est tellement cocasse et
amusant. Or, le premier ennemi intérieur n’est-il pas, aujourd’hui, celui qui a
l’outrecuidance de posséder quelque talent en quelque métier que ce soit ?
Non pas le talent des embrouilles et de l’esbrouffe, mais le talent réel de son
artisanat, de sa science ou de son art ? Le talent de celui qui entend conserver
quelque originalité de bon aloi, l’originalité qui détonne et s’étonne encore, et
fait battre les ailes des moulins à vent d’Utopie ou de Vérité ? Alors voilà bien
des raisons pour lesquelles il ne fait guère bon s’appeler Olivier Mathieu, en
France, en 2009.
Voici quelques extraits de l’Ode sur la Mort de Jean-Baptiste Rousseau,
de Jean Georges Lefranc de Pompignan (1709-1784), qui suffisent à faire
comprendre qu’il n’y a « rien de neuf, sous le soleil ».

Jusques à quand, mortels farouches,


Vivrons-nous de haine et d’aigreur ?
Prêterons-nous toujours nos bouches
Au langage de la fureur ?
Du sein des ombres éternelles,
S’élevant au trône des Dieux,
L’envie offusque de ses ailes
Tout éclat qui frappe ses yeux.
Et jamais le prix du grand homme
N’est bien connu qu’après sa mort.

En ces temps d’obscurantisme délétère, tout écrivain digne de ce nom,


tout artiste peut, avec justesse et délice, voire doit se faire gloire d’être peu lu,
peu connu. Les succès de librairie sont le plus souvent la marque de la
médiocrité.
Le public n’aime pas l’histoire, mais les romans plus ou moins
historiques, enrobés de compassion et bien dans l’air du temps. Voire même
les anachronismes de sentiments. Je connais un historien, tiens, je veux
dire que j’ai lu un ou deux bouquins d’un historien, un histrion qui n’a jamais
écrit que de la fiction sur fond d’ « Histoire de France », comme on disait dans
les années d’après-guerre 39-45. Il arrive à être – excusez du peu - un
médiocre écrivain et un médiocre penseur. Un ennuyeux. Sa pensée est un
conglomérat de bouts d’idées des uns et des autres, de la récupération de bas-
étage. De la jaille5, comme on dit par chez moi. Il suit les modes. Rémy de
Gourmont parlait de lui : « Il y a des écrivains chez lesquels la pensée semble
une moisissure du cerveau ». Moi, j’allais dire : « il a tout pour parvenir, ce
plumitif, en bonne place et sans rival, à l’Académie française », s’il n’y était
déjà. Un discours au bon moment sur un sujet adéquat, un judicieux ralliement
de dernière minute au politicien du moment, au politicien en vogue : et voilà
assuré le succès de librairie incontestable de l’histrion. De l’histo-rien. Mot
provenant du grec « histos », tissu et de… « rien ». La mariée mise à nu. Du
néant d’Histoire et d’histoires. Tout marche ensemble, la médiocrité forme un
tout. Elle rappelle ses semblables au son d’un cor fêlé, au goût d’un vin frelaté.
La médiocrité va aux médiocres. En haut, au milieu et en bas. Le mot
« nation » est à la mode, écrivons « national » ; le mot « Europe » est à la
mode, soyons « européen » à la sauce des multinationales et de la
mondialisation bourgeoise. Bien évidemment, il n’est pas le seul. La cohorte
infinie, la lente traviatane des émus pour rire veille et surveille. La décoction
alchimique, qui frétille et se gonfle, pourrait déborder. Un jour… peut-être…
Une chose est certaine. Ce que je sais, ce que je connais d’Olivier
Mathieu alias Robert Pioche, ce que je conclus de bien des « affaires »
auxquelles on a voulu le mêler, ou encore et surtout de cette « affaire » de ses
candidatures joyeuses à l’Académie française, tout cela me le montre mettant
en œuvre bien des comportements les plus radicaux chers aux meilleurs
libertaires. Ceux que l’on classe, d’ailleurs, habituellement, vers le bout
extrême de la gauche ! Du moins du temps où le mot de « gauche » avait
encore un sens, autrement dit à l’époque des « anarchos », pour rappeler des
jours morts et si loin enterrés. Olivier Mathieu a souvent les comportements
des « marginaux » et, pour le dire mille fois mieux, des « En-Dehors ».
Voici, maintenant, qu’Olivier Mathieu va avoir cinquante ans, s’il arrive
jusque-là. Il aura cinquante ans, exactement, le 14 octobre 2010. Que restera-
t-il de ce demi-siècle ?
Dans « Cent pages d’amour » - ce magnifique roman paru en 1971, et
dont le seul et unique personnage est Olivier Mathieu – Marie de Vivier écrivait,
avec des accents peut-être « prémonitoires », ce qui suit :
« J’ai surpris des mots terrifiants : Police, maison de redressement,
enlever à sa mère. Et j’ai pris peur : est-ce là ce que ma fille aurait « eu » ?
Quoi, ce serait déjà la vie, la vie, la caserne, la guerre, la prison, les
responsabilités ? Toi, si petit ? Non, pas encore. Quoi, du berceau aux prisons il
n’y aurait que si peu de temps ? Si peu de marge ? Le temps d’un battement
de cœur ? Du sein aux juges, ce court instant, ce battement ? Non, pas encore,
pas déjà : autrui n’aura pas de sitôt ce pouvoir. Il ne fera pas de toi, si tôt, un
numéro. Mais il l’aura un jour et j’en frémis. Tiens-toi mieux. Tiens-toi comme si
tu étais resté dans le beau jardin. Ou comme si tu avais grandi parmi ces
enfants que tu ignores, tes frères de sang, ennemis de classe, paraphés d’un
autre label, ces enfants assurés tous risques. (…) Ton enfance va se dissiper
comme un orage. Cinq années vécues en absent. Puis cinq autres, dont tu ne
garderas que ce que tu voudras bien garder, la Raison venue. J’ai fini, ma nuit
va venir. Que sera la suite de ta vie? (…) Dans mon ignorance éternelle, je n’ai
que ceci à t’offrir. Tu t’y rencontreras : t’y reconnaîtras-tu ? Y eut-il plus de toi

5
Jaille, mot régional haut-breton signifiant dépotoir, dépôt d’ordure, puis chose de peu d’intérêt ou
ennuyeuse, et finalement mauvais ouvrage.
ici que dans les tâtonnements incoordonnés du premier âge ? Qui es-tu, qui
seras-tu ? N’importe : si un jour les nantis, les grandis sans péril, les tirés à
part, les hors-texte, osaient te demander des comptes, à toi né démuni, sans
carapace, voici, mon chéri, l’addition. Jette-la à la face d’une société qui fortifie
les forts et sacrifie les faibles, fait fi des âmes, pactise avec les criminels ».
Et à mon tour, en 2009, je demande : Olivier Mathieu disparaîtra-t-il dans
l’oubli ? Restera-t-il, de lui, seulement quelques notes en bas de page dans les
livres qui, demain, parleront de Hergé, ou d’Abel Bonnard, ou de Marie de
Vivier, ou d’André Baillon, ou d’André Vaitour, et de quelques autres
personnages, thèmes et sujets auxquels il a - à des titres ou degrés divers -
attaché son nom ? Ne conservera-t-on, d’Olivier Mathieu, que le souvenir d’un
« scandale télévisé » du 6 février 1990 ? Que cela ? Et rien d’autre ? De temps
en temps, faudra-t-il se contenter, dans quelque rétrospective consacrée à la
télévision du XXe siècle, que ces images soient rediffusées ?
La postérité est comme l’Histoire, pleine de surprises. Les hommes de
demain ne penseront pas forcément, sur Olivier Mathieu, pour ne pas dire sur
son « double littéraire » de Robert Pioche, ce que la plupart de ceux
d’aujourd’hui en ont pensé. Et quand du temps aura passé, et quand bien des
passions violentes d’aujourd’hui se seront (tel est évidemment le souhait de
l’auteur de ce livre) apaisées, et dans un monde où il est à espérer que règne
la liberté d’expression la plus vaste, quelqu’un redécouvrira-t-il son œuvre
littéraire (certes inégale et susceptible de mille lectures, mais que l’on ne
devrait jamais appréhender sans rappeler dans quelles circonstances
pathétiques et misérables elle fut arrachée au néant) ?
Que réservera donc la postérité à Olivier Mathieu ? Il est trop tôt pour le
savoir. Nul ne pourra dire, en tout cas, qu’Olivier Mathieu n’a pas eu et laissé
une « vie-œuvre », digne d’être étudiée et, bien entendu, discutée voire
contestée. Une existence comme bien peu d’êtres humains auront vécue. Nous
n’avons même pas parlé, dans ce livre, par manque de place, d’autres aspects
mémorables qui se sont greffés à tout ce que nous avons raconté : à
commencer par sa vie sentimentale ; et ses aventures, aussi, de grand
voyageur autour du monde.
Olivier Mathieu restera, peut-être, face à la postérité, et n’en déplaise à
l’Académie française, ce qu’il fut d’un bout à l’autre. Un homme qui « refuse »
que le passé ne meure, et qui alla de quête apparemment vaine en autre quête
apparemment vaine. Comme la quête du Graal. Quête d’une jeunesse morte,
aussi, quête littéraire effectuée par un être vieilli et, désormais, différent de ce
qu’il fut hier. L’impossible immuabilité. Les corps, les idées évoluent. Les êtres
changent de peau, de pensées, de vie. Il en est allé ainsi, en grande partie,
pour Olivier Mathieu. Et puis, les humains s’enfoncent vers le néant final,
généralement à vie vide, sans création aucune ni rébellion contre la bêtise, la
bassesse, le laid sous toutes ses formes. Olivier Mathieu, lui, dans la course -
qui est la nôtre, à tous tant que nous sommes - vers le néant éternel, aura
laissé des traces et des signes.
En quoi l’écrivain Olivier Mathieu, en quoi le vivant Olivier Mathieu, le
romantique Olivier Mathieu eut-il raison ? En quoi eut-il tort ? L’avenir en
décidera, lucidement. Olivier Mathieu, dès son enfance, avait inventé un jeu.
Drôle de jeu. Il « jouait au cimetière ». Toute sa vie a ainsi été parcourue par de
beaux, de humbles rites d’enterrement, des rites païens dédiés à la Mort, la
Nature, la Terre et, finalement, la Vie. Il a enterré sa mère, il a enterré son
chien fidèle. Rites de vie, de beauté et d’amour, rites de vérité si je puis dire
(une partie de sa vie fut publique, tandis que l’écriture restait secrète), rites de
mort (enterrement visible, quand Olivier Mathieu se « suicida socialement » ;
ou enterrement caché, secret, quand mourut son chien). Bien joué, Robert
Pioche.
Que cette biographie d’Olivier Mathieu, la première (à mon avis, pas la
dernière), puisse être lue - avec sens critique et un peu de bienveillance - par
ceux qui nous suivront sur le chemin de la vie. Et que mon modeste ouvrage
puisse quelque peu réparer certaines erreurs de jugement voire certains
mensonges, volontaires ou pas, mais en certains cas plutôt flagrants, dont est
toujours victime, aujourd’hui, en 2009, Olivier Mathieu.

Jean-Pierre FLEURY

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