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12/12/2019 Aux origines de la Sicile

Aux origines de la Sicile (*)

Renato Aprile

Dans les souvenirs des voyageurs du XVIIIème siècle, la Sicile apparaît récapitulée par
deux images emblématiques - dans le feu de l'Etna et dans la mer qui l'entoure. Ce sont
des images dans lesquelles on a exprimé de manière caractéristique le double visage de
la terre sicilienne. Sur le plan géologique, ce visage se manifeste dans les gisements
sulfureux et salins entre Agrigente et Caltabellotta; dans le paysage, il donne forme
d'un côté aux reliefs calcaires semi-désertiques occidentaux et, de l'autre, aux terres
laviques situées à l'Orient.

Au niveau des forces élémentaires, cette constitution se présente à son tour au travers
de deux processus antithétiques, caractéristiques pour la Sicile: celui salin qui, plus
manifeste à l'Ouest, tend à épaissir l'aqueux dans le solide, et celui sulfureux qui, plus
manifeste à l'Est, tend à raréfier le solide dans l'aériforme et l'igné.

Exprimée à la manière grecque, c'est-à-dire dans une image conforme à l'esprit


primordial de la Sicile, cette constitution matérialise l'expérience de l'Orient et de
l'Occident au travers de Éos-Éros et Thanatos - entre les forces d'amour du soleil
naissant et celles de mort, là où celui-ci se couche dans l'Érèbe.

Dans cette expérience prend forme, à l'Est, la Sicile de l'Etna, où fut enfermé autrefois
Héphaïstos-Lucifer, et chez laquelle la terre semble se sublimer dans un processus
sulfuro-igné pour se faire feu et lumière; à l'Ouest, le territoire du Val di Mazara, où le
ciel semble vouloir être emprisonné par la terre - cette Sicile où fut imprimée
l'empreinte de Klingsor.

C'est une expérience qui, au sommet de l'époque de la Sicile grecque, a pu offrir une
inspiration directe pour l'idée des éléments telle qu'elle a pris forme dans la pensée de
l'Agrigentin Empédocle. Ce n'est pas un hasard si c'est chez lui, dans l'histoire de la
pensée occidentale, que surgissent pour la première fois comme principes constitutifs
du monde: le feu, l'air, l'eau et la terre compris dans l'alternance rhythmique qui crée et
défait dans le devenir du temps - Éos-Éros et Thanatos en opposition polaire dans un
processus éternel de concentration et d'expansion, haine et amour, sel et sulfur .

L'idée d'Empédocle des quatre éléments semble surgir en vérité d'une expérience
imaginative de la terre sicilienne - d'une expérience particulièrement sicilienne de ces
forces qui, comme les quatre tempéraments chez l'homme, modèlent d'un geste
cosmique les tensions extrêmes au sein de son paysage.

Empédocle représente radicalement une terre de ce genre. Le caractère de cette


personnalité ne met pas seulement en évidence le crépuscule de la vision dèmètérienne
dispensatrice de la sagesse antique, mais aussi l'obscurcissement de son esprit dans
l'union avec la matérialité, comme elle s'exprime dans sa doctrine des éléments. Rudolf
Steiner indique ce tournant dans la vie d'Empédocle, lors duquel, arrivé au point d'être
en mesure de trouver le Christ dans la nature - parce qu'alors, au Vème siècle avant J.-
C., le Mystère du Golgotha ne s'était pas encore accompli - il ne le trouve pas; mais,
descendu dans les profondeurs des éléments, il finit par en expérimenter seulement une
image mécanique. De là l'origine de sa chute dans l'élément luciférien qui a sa
corrélation dans son sacrifice sur l'Etna.

" Si aujourd'hui on tourne son regard en arrière dans la chronique de l'Akasha et que
l'on regarde dans l'air, dans l'eau, dans le feu et dans la terre, on découvre le Christ en
eux. Empédocle ne pouvait pas le trouver. Un impulsion extrêmement forte montait en
lui de trouver quelque chose dans l'air, l'eau, le feu et la terre, de parvenir à accueillir
la chose qu'il y avait en eux. Et cette personnalité se distingue comme saisie par une
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impulsion puissante de pénétrer toutefois dans ce que sont les éléments matériels. Et ce
fait la conduit finalement à parvenir à une sorte de sacrifice. Puisque ce n'est pas une
simple légende: il s'est vraiment précipité dans l'Etna, pour s'unir aux éléments. La
puissance luciférienne, l'impulsion de venir à bout des éléments, l'a poussé à cette
union corporelle avec eux. La mort d'Empédocle continue de vivre dans l'atmosphère
spirituelle de la Sicile. C'est ici un grand mystère de cette terre singulière. " (1)

Au passage de la conscience mythique à celle personnelle se termine - tragiquement - le


crépuscule de l'antique expérience divine. L'âme double d'Empédocle " tenacement
attachée aux liens du terrain " et cependant " s'élevant puissamment vers les domaines
des vénérables ancêtres " (2) préfigure la condition faustienne.

C'est au fond la polarité alchimique du sal et sulfur d'où s'ensuivra ce pacte faustien
avec le diable qui fut déjà dans la tentation luciférienne d'Empédocle.

Mais cette condition se manifeste en même temps comme la forme archétype de l'âme
sicilienne dramatiquement ourdie, dans le cours de ses siècles, entre les termes
extrêmes, entre Éros et Thanatos - le feu de l'amour, passion insensée ou élan héroïque,
et la mort, le sort: entre révolution et résignation.

La tentative de s'approcher d'une compréhension de l'âme de la Sicile nous pousse à


nous tourner nécessairement vers ses origines - au temps où, bien avant que Dèmètèr
lui donnât les mystères de l'agriculture, elle était la demeure des troupeaux sacrés du
Soleil, gardés par une humanité pastorale qui regardait la nature avec l'oeil d'une
clairvoyance ancestrale, encore extérieure à la perspective de l'espace terrestre - comme
le premier oeil des Cyclopes, dont la tradition veut qu'ils soient les habitants
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primordiaux de l'île. De cette Sicile, également chronologiquement reliée à la première


époque post-atlantéenne, quand un seul souffle unissait l'homme et l'univers (3) , il en
reste une trace dans son Occident extrême, dans les figurations préhistoriques des
bovidés - les troupeaux sacrés du Soleil précisément - récemment découvertes dans les
grottes de l'Addaura, de Niscemi et de Levanzo entre Palerme et Mozia.

C'est seulement à la fin d'une longue période, aux seuils de l'époque gréco-latine, que
ce monde s'éteindra avec l'aveuglement du cyclope Polyphème - le pasteur - sous la
main d'Ulysse ou, par une autre image, avec la mise à mort de Méduse sous la main de
Persée. ( Voir l'image ci-dessous de la métope de Salinunte du Musée National de
Palerme ) C'est un événement qui, à son tour, a été compris en relation avec la côte
orientale de l'île, c'est-à-dire avec les terres où prendront vie les premières
implantations grecques et, au sens large, l'impulsion masculine indo-européenne.

Par contre, la permanence d'une antique lignée féminine dèmètérienne en Sicile


occidentale est mise en évidence par le mythe de l'accostage du fils de Vénus, Érice,
fondateur de la ville du même nom, et ensuite de l'autre fils de Vénus, Énée, le futur
fondateur de la descendance de Rome. Des traces de culture minoenne confirment en
ces lieux la présence d'une impulsion similaire: il semble que Minos et Dédale soient
arrivés dans cette partie de l'île depuis la Crète - elle aussi une représentante extrême
d'une culture féminine. Et le fait qu'ait débuté précisément ici sur le résidu de ces
impulsions très anciennes, entre Solunto et Mozia, autant la première culture punico-
phénicienne que celle arabe de Sicile, est symptomatique, toutes deux étant dépositaires
de forces liées au passé.

En face du jeu puissant de cette polarité, qui se développe sur divers plans entre les
deux âmes de la Sicile - entre sal et sulfur , Est et Ouest - on se demande où ce jeu a pu
avoir son point d'équilibrage correspondant - son centre.

Significativement, la vision mythique des grecs considérait l'Etna, dans le centre


géographique de l'île, comme le lieu où s'était produit l'enlèvement de Perséphone par
Hadès - la descente de la fille de Dèmètèr dans les profondeurs, comprises comme la
descente même de l'âme humaine depuis les hauteurs cosmiques de la Grande Mère
dans l'intériorité close de l'incarnation. C'est ici qu'elle a trouvé le centre, à savoir, le
juste équilibre dans les forces de l'époux - qui sont en même temps celles de Éros et
celles de Thanatos. (4)

L'imagination de Perséphone traduisait d'autre part l'expérience rythmique de l'union


avec le cosmos et de la retraite dans les profondeurs - comprise du point de vue du
printemps et de l'automne. Mais elle rendait attentif aussi au fait que l'union ultérieure
avec les forces dèmètériennes selon la conscience antique aurait mené à l'aveuglément
et au durcissement - c'est-à-dire à faire face à la Méduse.

Les Mystères de Dèmètèr conduisaient en vérité à un nouveau rapport avec ces forces.
Au travers d'elles, l'humanité pastorale d'un Polyphème se fait agricole avec le don de
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Dèmètèr - dont le signe le plus élevé est dans l'offrande sacrée de ses Mystères - dans le
pain et dans le vin: un signe avant-coureur du Mystère du Graal (5).

Au miroitement de cette lumière qui tourne autour des Mystères de Dèmètèr et de


Perséphone, resplendit la plus sublime grécité sicilienne. À son sommet, à l'époque où à
Syracuse agissaient Eschyle, Pindare et Bacchylide, en 480 av. J.-C., elle sortit
victorieuse dans la bataille d'Imera de l'impulsion décadente de Carthage, qui s'était
installée dans la Sicile occidentale. Cela se produisait le même jour où, à Salamine - où
combattit aussi Eschyle -, les Grecs vainquaient la puissance Perse, liée elle aussi à une
antique origine décadente. Rudolf Steiner souligne de la manière suivante le sens de
cette victoire de Salamine pour toute la destinée de la civilisation européenne:

" Ce que cela signifie, l'âme humaine peut le comprendre si elle se pose une fois la
question: qu'aurait dû devenir l'Europe méridionale et avec elle, la totalité de l'Europe
des temps successifs si l'élan des grandes masses de l'Orient n'eût pas été repoussé par
le petit peuple des Grecs. Par ce que les Grecs ont fait alors, a été déposé le graine de
ce qui aurait surgi plus tard, pour ce qui s'est développé dans les civilisations
européennes jusqu'à nos époques ." (6)

L'importance de la victoire parallèle d'Imera semble tout aussi évidente d'après ces
paroles.

Il est à souligner en outre le fait que dans l'élément italique et sicilien de la Grande
Grèce l'esprit hellénique pouvait mieux mûrir la naissance de la personnalité terrestre. "
Spécialement en Sicile et en Italie le sentiment du Je se développait de manière plus
intense qu'ailleurs dans les temps préchrétiens. " (7) Et cela parce que la Grande Grèce,
différemment de la Grèce située au delà du seuil adriatique, est directement reliée avec
les impulsions et les destins du monde occidental. Par conséquent le chemin vers les
Mystères des profondeurs lui est conforme, " les Mystères qui concernent l'émergence
du Je, " que Eschyle rencontre précisément en Sicile, à Syracuse (8) .

Un rapport pareil avec l'élément chtonien semble survivre dans l'âme sicilienne au
travers des millénaires. Même dans les contes de la tradition populaire, on peut encore
percevoir ce qui émanait des Mystères de Dèmètèr. Cela est évident spécialement dans
une série de contes, ceux que l'on désigne par le sposo sconosciuto (marié inconnu) qui,
même s'ils sont largement répandus en Europe, ont toutefois eu une intensité et un
retentissement particuliers en Sicile. Il n'est pas fortuit que ce type ait été élaboré
littérairement par Apulée dans le milieu néoplatonicien du second siècle après le Christ
avec le nom de Éros et Psyché.

Dans ces contes paraît l'image de la jeune fille qui, comme Perséphone à la recherche
de la verdure et des fleurs, est conduite dans les profondeurs par un être qui lui est
inconnu, monstre de jour et entité mystérieuse de nuit. Comme l'Hadès des Mystères, il
porte en lui cette double nature, de Éros et de Thanatos, qui caractérise la double vie de
Perséphone entre conscience de sommeil et conscience de veille.

Significativement dans le conte, le moment résolutoire est représenté par la


connaissance de l'être vrai de l'époux; connaissance qui survient dans les profondeurs et
avec le concours des forces maternelles négatives, personnifiées par la marâtre - la
Méduse du mythe. Et comme de la recherche de sa fille de la part de Dèmètèr résultent
les Mystères d'Éleusis, ainsi dans le conte, la recherche de l'époux de la part de la jeune
fille - de Éros de la part de Psyché - conduit à mûrir l'union finale avec l'époux royal -
ou divin.

Et c'est comme si, au travers du développement dramatique de ce conte, l'impulsion des


Mystères chtoniens de Dèmètèr était passée dans la sagesse de la tradition populaire
sicilienne - et donc européenne.

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Les Mystères des profondeurs résonnent dans l'âme sicilienne au moins jusqu'à
l'approche de l'avènement du Golgotha, non sans que survienne la crise de la tradition
antique. Au crépuscule de l'Hellénisme les écoles orphico-pytagoriques héritent en
Sicile et en Italie méridionale de l'inclination vers la sphère inférieure, comme en fait
foi la découverte d'innombrables urnes funéraires avec la représentation de la
hiérogamie, les noces de l'âme mortelle avec son essence divine. Se réalise ici, une
dernière fois dans l'acception antique, ce qu'admonestait à la manière grecque le dicton
bien connu: "Bienheureux celui qui ayant vu les Mystères descend dans l'Hadès, car il
connaît alors le commencement et la fin de toutes choses donné par les dieux. Lui, il
vivra immortel, les autres seront des ombres pâles".

Avec ce qui a été esquissé jusqu'ici, on peut comprendre comment dans la terre
particulière de l'Italie du Sud et de la Sicile ont été préparés les germes de la conscience
individuelle telle qu'elle se développera à l'époque de l'âme de conscience.

Mais ce chemin, qui s'est manifesté en Sicile dans la période centrale de l'époque
gréco-latine, se trouve d'autre part en relation directe avec le dépassement des forces
dèmètériennes antiques qui trouvent leur expression dans la figure de la Méduse. Celle-
ci, avec ses trois jambes, n'est pas fortuitement l'emblème de la Sicile, la Triquetra : les
trois Siciles dans leur correspondance géographique de centre, Est et Ouest, Val di
Noto, Val Démone et Val di Mazara.

Par certains aspects en vérité, La Sicile vit sous l'action d'un élément dèmètérien passé
et corrompu, cet élément dont le dépassement à jailli toutefois sous la main de Persée -
par le cou tranché de la Méduse, surgit le double principe de Pégase et Chrysaor, l'aile
de l'imagination et l'épée d'or de la connaissance, c'est-à-dire au fond les impulsions
porteuses de la civilisation grecque. Ce double principe, qui deviendra ensuite le
principe de l'ego, est né là où l'individualité se rendant libre et terrestre - c'est-à-dire
porteuse du Je dans l'incarnation, à la façon de Prométhée - a besoin pour se réaliser
pleinement de ces forces virginales qui restent en souffrance dans les profondeurs de
l'âme. À tout être humain qui y descendait à la recherche de Perséphone, celle-ci
envoyait au-devant de lui, selon ce que raconte le mythe antique, le visage pétrifiant de
Méduse - qui est au fond le bouclier au-delà duquel resplendit le visage d'Athéna.

Dans cette expérience vivait la Perséphone préchrétienne encore reliée avec les
destinées de l'Hadès.

Mais nous pouvons suivre la manière dont elle reparaît ensuite, en s'étant soustraite aux
liens de l'histoire au travers du renouvellement chrétien, dans la Dea Natura des
platoniciens de Chartres et chez Brunetto Latini jusqu'à Dante - et comme resurgit avec
elle, sous une forme plus raréfiée et subtile, la doctrine des quatre éléments qui trouve
dans la plus pure alchimie médiévale ce qui fut cherché en vain par Empédocle: le
Christ en tant que vrai Mercure. En cela, la figure de Perséphone se manifeste comme
conjuguée à une impulsion métamorphosée de Dèmètèr: elle sera dans le même temps
Vierge et Mère.

Une nouvelle Perséphone pareille est implicitement opérante dans les trames
complexes de la Sicile médiévale comme une force qui guérit en s'imposant aux
impulsons de dissociation de ce que le monde grec avait admirablement équilibré dans
l'expérience centrale et terrestre de la personnalité.

Le point focal de ces impulsions semble prendre forme dans la renaissance des forces
ancestrales auxquelles fut soumise la Sicile depuis les origines. Cette renaissance
survient entre 652 et 862, à savoir dans ce moment de culmination de l'impulsion anti-
christique qui est compris entre le 666 biblique et l'an 869, l'année dans laquelle a eu
lieu le VIII ème Concile Œcuménique de Constantinople - Concile lors duquel, sous
l'action des conséquences de Gondishapur, fut éliminée la trichotomie, la conception de
l'être humain comme corps, âme et esprit. En Sicile, cela se manifeste à l'Occident,
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c'est-à-dire dans ces territoires où fut déjà implantée l'empreinte phénico-cartaginoise.


Ici survint le premier assaut arabe de 652 et donc, avec la floraison de la spiritualité
arabisante, la condensation de la puissance occulte de Caltabellotta, où vers 862, surgit
Landolfo II di Capua, le Klingsor de la légende. Les origines de Caltabellotta, l'antique
Camico, sont du reste significatives. La tradition veut que Dédale, le constructeur du
Labyrinthe, y soit parvenu en volant et y ait construit le premier château. Lui, qui
provient du monde archaïco-féminin de la Crète, est celui qui apporte en Occident, à
savoir en Sicile, cette impulsion personnelle luciférienne qui, représentée par la pensée
"technique", semble devancer ce qui sera ensuite l'intelligence arabisée. La légende
transmet en outre la façon dont devait s'éteindre ici l'antique spiritualité de souche
féminine de Minos, qui y était parvenu de Crète à la recherche de Dédale: il y meurt en
effet sous la main des filles du roi du lieu Cocalo. Au travers de cet événement, la
lignée matriarcale de Minos semble confluer dans la lignée sicilienne ancestrale des
mères antiques - les forces de la Gorgone qui seront héritées des Phéniciens et des
Arabes. À Caltabellotta, sur ces prémisses, survient donc l'union de Klingsor avec Iblis,
la fille de Eblis, du Lucifer arabe, également féminin.

Rudolf Steiner souligne: " Parmi toutes les unions malveillantes qui sont advenues
dans le cours de l'évolution de la terre entre des entités dans lesquelles opéraient des
forces occultes, on connaît parmi les occultistes celle de Klingsor avec Iblis, la fille de
Eblis comme la pire qui soit. " (9)

De la portée de ce fait, les images de la légende peuvent nous rapprocher. Selon l'une
d'elles, lorsque Lucifer fut chassé du ciel avec l'aide de Saint Michel, une pierre
précieuse de sa couronne tomba sur la terre. C'est d'elle que fut ensuite formé le calice
de la consécration du pain et du vin de l'ultime Cène, et qui quelque jours plus tard
recueillit le sang du Rédempteur - et devint ensuite le calice du Graal. Une autre
légende (10) , plus spécifiquement sicilienne celle-là, raconte comment une corne de
Lucifer, lorsque ce dernier fut précipité à l'intérieur de l'Etna par Saint Michel, est
tombée dans le Val di Mazara, à savoir dans le pays de Caltabellotta.

Par une signification profonde, à savoir la même origine luciférienne - que ce soit une
pierre précieuse ou une corne - et d'un même événement, la légende fait naître aussi
bien le Graal que l'impulsion qui s'oppose au Graal. Et comment depuis les cultures
antiques - comme celle de la Grèce - portées encore par les forces lucifériennes dans le
sens d'une évolution juste, on en arrive à mûrir l'accueil du Christ, ainsi de la pierre
précieuse luciférienne pénétrée par les forces de rédemption naît le Saint Graal qui
recueille le sang consacré du Golgotha.

Mais la corne suit la voie des cultures préchrétienens liée d'une manière irréductible au
passé, comme cet aristotélisme païen qui, dans sa voie orientale prit corps dans l'école
de Gondishapur pour ensuite resplendir dans la civilisation arabe, en Occident. Il
devient l'enveloppe des forces antichristiques, de l'anti-Graal qui eut son siège à
Caltabellotta et " d'où peuvent provenir toutes ces influences négatives qui, pour les
mystères du Graal, sont en rapport avec le développement ultérieur de l'humanité ".
(11)

Caltabellotta a imprimé son empreinte à ces forces de l'âme que la Sicile a, d'un côté,
transmises à l'Occident. C'est la blessure infligée à Amfortas par Klingsor.

Dans ce contexte, comme une continuation idéale de l'impulsion anti-christique qui


s'établissait de cette façon en Sicile, surgit l'oeuvre de Bacon de Verulam, sept siècles
plus tard dans le Nord de l'Europe. Les deux événements, celui sicilien et celui anglais,
se manifestent d'un côté comme une opposition irréductible à ce qui était apporté sur la
terre par l'aristotélisme chrétien de Thomas d'Aquin, placé chronologiquement au
milieu de ces deux événements (12) - à savoir à 374 ans aussi bien du VIII ème Concile
Oecuménique de Constantinople (869) que de la rédaction du Novum Organum de
Bacon (1608-20) (13) . Et avec les plus profonds mystères de notre temps est lié le fait
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que, plus tard, cette science de la nature dont la veine anti-michaélienne adviendra
même dans la langue du pays de Bacon, cette langue anglaise élevée aujourd'hui au
rang de langue internationale du technicisme.

Dans une pareille perspective au sein du Moyen âge sicilien, la culture normande,
victorieuse sur les Arabes, comme ensuite celle souabe, subira en un crescendo
dramatique, l'influence de l'anti-Graal. La spiritualité normande, profondément liée tout
d'abord avec son patron Saint Michel, à travers ses deux derniers Guillaume acquerra
de plus en plus un caractère luciférien - elle s'engagera vers la séparation d'avec la
spiritualité christique au profit d'un faste terrestre et personnel de l'intelligence. Il en
adviendra autant des Souabes.

Dans l'esprit de la terre sicilienne, - comme en témoignent ses légendes - vit comme
une attente ancienne, celle que la lumière émanant du Graal tente un jour sa
reviviscence. Sur elle, menacée depuis l'Occident de l'île par les forces ourdissant dans
les profondeurs, veille Arthur, dans les hauteurs de l'Orient, sur l'Etna dans lequel fut
précipité Lucifer, Arthur qui y fut transporté après sa mort par Saint Michel - par celui
qui a reconstitué son épée brisée. (14)

Ce qui suit ces années sera toutefois un déclin constant de la spiritualité sicilienne liée
aux devoirs de l'âme rationnelle ou affective, qui en Sicile avait trouvé sa juste
corporéité occidentale et une tradition qui, différemment de ce qui s'était produit en
Grèce, s'était maintenue vivante et agissante jusque dans le Moyen âge. Que l'on pense
qu'à l'époque de Roger II, le Royaume de Sicile, étendu de Naples à Tunis et Tripoli, fut
parmi les représentants les plus grands de la civilisation européenne.

S'approchant de la fin de l'époque de l'âme de raison ou de sentiment, en 1413, on


arrive du même pas à la conclusion de la mission historique de la Sicile: 50 ans avant le
second avènement de Sorath (de 1332) et 25 ans avant l'extermination des Templiers,
débute l'occupation espagnole, et en 1410, le Vice-royaume dans lequel, avec la perte
de l'indépendance, la Sicile perdera aussi son rôle primaire dans le contexte de l'histoire
de l'Occident.

D'après ce qu'on a considéré, la vie historique de la Sicile semble se réaliser dans un


parfait équilibre de correspondances spéculaires. Elle tourne autour du centre
chronologique exact de la période de culture gréco-latine qui, entre son début (747 av.
J.-C.) et son achèvement (1413 ap. J.-C.) se centre sur l'an 333 ap. J.-C.. Cette période,
qui commence avec la naissance de Rome, s'ouvre pour la Sicile vers 735 av. J.-C. par
la fondation de Syracuse et donc, en un septennat, des plus importantes colonies
grecques sur l'île - pour s'achever, en 1410, avec la fondation de la Vice-royauté
espagnole.

La période la plus significative de l'histoire sicilienne se localise de fait entre ses deux
apogées, celui préchrétien de 480 av. J.-C., lorsque sous Gérone, la puissance
syracusienne avait atteint son expansion maximale et dont le signe fut la victoire
d'Imera - et celui postchrétien, lorsque vers 1146, la culture siciliano-normande,
victorieuse sur les Arabes, sous le règne de Roger II avait étendu sa domination jusque
sur les côtes de l'Afrique.

Le second point focal peut se localiser autour de 862, lorsque l'impulsion de Klingsor a
pour vis-à-vis 212 av. J.-C., date de la chute de Syracuse, de l'ultime forteresse grecque
sous la main romaine.

Symptomatiquement, le Mystère du Golgotha a lieu 333 ans avant l'axe chronologique


de l'histoire de la Sicile, tandis que 333 après, en l'an 666 ap. J.-C. se produit la
première intervention de l'Antéchrist.

Mais bien qu'ayant été destinée à se trouver - tant physiquement que spirituellement -
au centre des forces en opposition, l'âme sicilienne n'a pas résolu dans le cours de sa
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biographie, le dialogue entre ce qui la lie aux profondeurs et ce qui la tient en équilibre
dans les hauteurs. Elle n'a pas résolu son double abîme qu'Empédocle déjà avait perçu
dans ses éléments: dans ce qui existe au-delà de ce qui unit et dans ce qui existe au-delà
de ce qui dissocie. Dramatiquement impliquée dans les rets de Klingsor, elle n'a pas
non plus trouvé la voie pleinement ouverte sur le Christ.

Dans cette perspective, les deux conférences données par Rudolf Steiner à Palerme en
1910, l'une sur Empédocle et l'autre sur la réapparition du Christ dans l'éthérique,
résument les termes extrêmes à l'intérieur desquels prend forme l'énigme de l'âme
sicilienne.

Renato Aprile, Antroposofia, Rivista mensile di scienza dello spiritio Année LVII -
N°4 Juillet-août 2002

(TDK)

(*) Le présent essai récapitule le contenu de 3 conférences données à


Palerme entre le 6 et 10 juin 2001, dans le séminaire sur la Sicile organisé
par le Centre de Santa Certa .

Notes:

(1) Rudolf Steiner, Wege und Ziele des geistigen Menschen ( GA 125 , Dornach 1992,
conférence du 13 novembre 1910.

(2) W. v. Goethe, Faust I , Devant la porte: selon la traduction de Nerval, "(...) l'une,
ardente d'amour, s'attache au monde par le moyen des organes du corps; un
mouvement surnaturel entraîne l'autre loin des ténèbres, vers les hautes demeures de
nos aïeux. (...)" ou encore de Jean Malaplate: "(...) l'une, par cents crochets, se suspend
à la terre, l'autre, d'un vol puissant, s'efforce mais en vain, de ses nobles aïeux de
regagner la sphère. (...)".

(3) Pour la relation de l'impulsion de Dèmètèr avec une conscience encore universelle,
voir Rudolf Steiner: Weltenwunder Seelenprüfungen und Geistesöffenbarung ( GA 129
), Dornach 1925, Conférence du 19 août 1911.

(4) Dans le mythe d'Éleusis, la figure de Hadès s'étant épris de Perséphone, est épaulée
par l'action de Éros. Voir à ce sujet le Drame d'Éleusis de E. Schuré.

(5) Pour la relation des Mystères d'Éleusis avec le Graal, voir: Rudolf Steiner: Das
christliche Mysterium ( GA 97 ), Dornach, 1998, conférence du 29 juillet 1906.

(6) Rudolf Steiner, Okkulte Geschichte (GA 126 ), Dornach, 1925, conférence du 1
janvier 1911.

(7) Rudolf Steiner, Metamorphosen des Seelenlebens, ( GA 58 ), Dornach 1958,


conférence du 11 mai 1911.

(8) Ibid.

(9) Rudolf Steiner, Die Mysterien des Morgenlandes und des Christentums ( GA 144 )
Dornach 1985, conférence du 6 février 1913.

(10) La légende est rapportée dans: G. Pitré, Fiabe e leggende popoplari siciliane -
Contes et Légendes populaires siciliens , Palerme 1988, N° XVIII.

(11) Rudolf Steiner, Die Mysterien, ibid.

(12) Thomas d'Aquin entre chez les Dominicains en 1243.

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12/12/2019 Aux origines de la Sicile

(13) Pour la relation de l'individualité de Bacon avec la courant de l'arabisme antique,


voir Rudolf Steiner: Esoterische Betrachtungn karmischer Zusammenhänge , VI ème
volume ( GA 240 ) Dornach 1966, conférence du 14 août 1924.

(14) Pour cette légende voir: A; Graf, Miti, leggende e superstizioni del Medio Evo
(Mythes, légendes et superstitions du Moyen âge) Turin, 1892 II, p.304 et suiv.

(15) La première conférence du 18 avril 1910 se trouve dans: Ereignis der


Christuserscheinung in der ätherischen Welt ( GA 118 ), Dornach 1992; de la seconde
du 24 avril, il ne nous est parvenue aucune transcription.

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