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Revue des Sciences Religieuses

Le Christ-Didascale et les didascales gnostiques et chrétiens


d'après l'œuvre d'Irénée (Relations entre le Christ-Didascale et les
didascales, esprit dans lequel les didascales doivent s'aquitter de
leurs fonctions)
Raymond Winling

Résumé
L'œuvre d'Irénée révèle que dans les milieux chrétiens le titre de didascale est appliqué au seul Christ et que dans les milieux
gnostiques le titre de didascale est couramment utilisé pour désigner les fondateurs d'écoles et ceux qui exercent une fonction
d'enseignement. Cette différence s'explique pour des raisons théologiques. Les maîtres gnostiques prétendent se rattacher à
une tradition secrète et être en état de proposer une doctrine sotériologiquement plus efficace que les apôtres ou même le
Sauveur qui est descendu sur Jésus. Les chrétiens, par contre, enseignent que la Révélation faite en Jésus-Christ est défnitive
et indépassable et que le rôle de ceux qui enseignent est de transmettre fidèlement l'enseignement du Christ-Didascale.

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Raymond Winling. Le Christ-Didascale et les didascales gnostiques et chrétiens d'après l'œuvre d'Irénée (Relations entre le
Christ-Didascale et les didascales, esprit dans lequel les didascales doivent s'aquitter de leurs fonctions). In: Revue des
Sciences Religieuses, tome 57, fascicule 4, 1983. pp. 261-272;

doi : 10.3406/rscir.1983.2981

http://www.persee.fr/doc/rscir_0035-2217_1983_num_57_4_2981

Document généré le 03/06/2016


LE CHRIST-DIDASCALE
ET LES DIDASCALES GNOSTIQUES ET CHRÉTIENS
D'APRÈS L'ŒUVRE D'IRÉNÉE :

Relations entre le Christ-Didascale et les didascales,


esprit dans lequel les didascales doivent s'aquitter de leurs fonctions

Le langage que tient Irénée à propos des didascales gnostiques est


parfois marqué au coin de l'ironie mordante et du courroux indigné.
Pour ne pas être injuste, il faudrait relever tous lies passages dans
lesquels Irénée souhaite sincèrement le salut de ses adversaires. En
tout état de cause, l'on est amené à se demander pourquoi Irénée
accorde tellement d'importance aux didascales gnostiques, alors
qu'apparemment il ne parle pas de didascales pour l'Église dont il est le
représentant.

L'enquête révèle que l'attitude d'Irénée ne s'explique pas avant


tout par des réactions dictées par une sorte de manichéisme viscéral :
en fait, les réactions d'hostilité sont un épiphénomène par rapport
à la conviction profonde que les maîtres gnostiques faussent
radicalement les rapports qui doivent exister entre le Christ-Didascale et
les didascales qui se réfèrent à son enseignement.

Le plan de la présente étude comporte trois parties dont la


première est consacrée à des remarques concernant l'enquête lexicologique,
la seconde aux rapports entre le Christ-Didascale et les didascales
entendant rester fidèle à son enseignement, la troisième à la manière
dont les didascales doivent s'acquitter de leurs fonctions.
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A. - INTÉRÊT ET LIMITES DE L'ENQUÊTE LEXICOLOGIQUE

Les recherches d'ordre lexicologique, pour intéressantes qu'elles


soient, sont délicates à mener et ne permettent pas d'aboutir à des
conclusions définitives.

Ces recherches sont délicates à mener pour différentes raisons.


Tout d'abord nous ne disposons pas d'un instrument de travail qui
donne entière satisfaction. Le lexique de Reynders, par exemple, peut
rendre de grands services, mais il est tributaire de l'édition de Har-
vey à partir de laquelle il a été réalisé. La confrontation avec d'autres
éditions exige un laborieux va-et-vient, d'autant plus nécessaire que,
au fur et à mesure, de nouveaux fragments et de nouvelles variantes
doivent être pris en considération. Cependant, la véritable source des
difficultés, c'est que l'œuvre d'Irénée ne nous est pas parvenue
intégralement dans le texte original. Certes, il subsiste des fragments
grecs plus ou moins longs ; on dispose par ailleurs de fragments
arméniens et syriaques. Ces fragments comparés au texte latin dans
lequel VAdversus Haereses nous est conservé soulève d'épineuses
questions relatives à la valeur de la traduction latine et à la
correspondance entre les termes utilisés.

Pour ce qui est du thème étudié, le mot « didaskalos » est rendu


tantôt par « doctor », tantôt par « magister », utilisés selon une
fréquence sensiblement égale. Quant à la notion d'enseignement, elle
est rendue en latin par « doctrina », mais aussi, lorsqu'il s'agit de
l'enseignement des gnostiques, par « sententia », « argumentum » ou
aussi par des termes à connotation péjorative comme « figmentum »,
« finctio », « fabulae », « suadela ». A cela s'ajoutent des périphrases
du type « ea quae docent, fingunt » pour désigner l'objet de
l'enseignement, tout comme pour désigner ceux qui enseignent on utilise des
expressions comme « ii qui docent », « ii qui dicunt », « ii qui
fingunt ». Bref, le seul relevé des termes « didaskalos, didaskalia, dida-
chè » ne suffit pas pour identifier tous les passages dans lesquels il
est question des fonctions d'enseignement. On ne saurait faire
l'économie d'une lecture intégrale de l'œuvre d'Irénée, si l'on a l'intention
d'éviter les conclusions hâtives.

Cependant, malgré les limites indiquées, les recherches d'ordre lexi-


cologiques permettent de retenir comme significatifs les faits suivants.

Tout d'abord, Irénée a tendance à utiliser des épithètes impliquant


un jugement de valeur négatif pour déterminer le terme « didaskalos »,
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lorsqu'il veut souligner la prétention, la vanité ou l'influence néfaste


des « maîtres » gnostiques.

D'autre part, Irénée établit une nette distinction entre deux groupes
dont les membres sont désignés par le terme « didaskalos ». D'un côté,
il y a les didascales gnostiques ; de l'autre, le Christ ou parfois Dieu.
A la limite on peut se demander si dans l'Eglise que représente Irénée
il n'existe pas de didascales, de chargés de fonctions d'enseignement,
et si les didascales gnostiques constituent un groupe dont l'Eglise
officielle n'a pas ou n'a plus l'équivalent. Les développements qui
suivent devraient apporter des éléments de réponse à cette question.

B. - RAPPORTS ENTRE LE CHRIST-DIDASCALE ET

LES DIDASCALES

II convient de distinguer deux aspects : d'une part, les rapports


entre le Christ-Didascale et Dieu ; d'autre part, les rapports entre le
Christ-Didascale et les didascales qui se réfèrent à son enseignement.
L'autorité revendiquée par les « maîtres » gnostiques et chrétiens
dépend de l'autorité même du Christ et des liens plus ou moins étroits
qui existent aux deux niveaux indiqués.

1. Les rapports entre le Christ-Didascale et Dieu.

Il s'agit tout d'abord de définir l'autorité du Christ-Révélateur à


partir des relations qu'il entretient avec le Père.

a. Les gnostiques chrétiens combattus par Irénée se réfèrent aussi


à Jésus « qu'ils se vantent d'avoir pour Maître » (AH. II, 32,1 et 2).
Cependant ce rapport est spécifique et s'explique par une christologie
propre aux gnostiques. En effet, selon les gnostiques, « autre est Jésus,
autre le Christ, autre le Monogène, autre encore le Logos et autre le
Sauveur, ce dernier étant l'émission des Eons tombés dans la
déchéance. » (AH., III, 16, 7-8) Or, d'après AH., 1,2,5, seul le
Monogène connaît le Pro-Père, invisible et inconnaissable. Il n'existe donc
pas de relation directe entre le Pro-Père et le Christ ; à plus forte
raison n'en existe-t-il pas entre le Pro-Père et Jésus.
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Ensuite, les gnostiques prétendent que leurs âmes sont originaires


de la même sphère que celle de Jésus et que sous ce rapport ils sont
donc semblables à ce dernier. Mais sur ce Jésus serait descendu le Christ
d'en haut qui, dans la meilleure des hypothèses, forme avec l'Esprit
un syzygie dont la mission est d'enseigner les éons et de les amener au
« repos ». Mais ce Christ ne s'identifie pas avec le Monogène et ne
connaît pas directement le Père. Par ailleurs les maîtres gnostiques se
rangent parmi les parfaits qui portent en eux une semence spirituelle ;
par le fait même d'en avoir pris conscience ils sont pratiquement
assurés de leur salut.

Certes, les gnostiques avancent le nom de Jésus ou du Christ, mais


pour couvrir leur doctrine d'un manteau respectable, en vue de tromper
plus facilement les gens non prévenus. « Ils mettent en avant le nom
du Christ Jésus comme un appât ; sous le couvert de ce nom
excellent ils répandent pernicieusement leur doctrine ; sous la douceur
et la beauté de ce nom, ils présentent le venin amer et funeste du
serpent qui fut l'initiateur de l'apostasie » {A.H. 1,27,4)

D'après le système gnostique, les liens entre le Christ-Didascale


et Dieu sont fort distendus : le Christ-Didascale est un être dont les
maîtres gnostiques vont jusqu'à expliquer l'enseignement, n'hésitant pas
à le rectifier ou à le compléter.

b. Pour Irénée, les relations entre le Christ et le Père se définissent


autrement. A la vérité le Père est invisible et inaccessible, mais il veut
se révéler et il veut enseigner, si bien que le Père « restera toujours
le Maître et l'homme toujours son disciple. » (A.H. 11,28,3) Cependant
le Père enseigne et se révèle par l'intermédiaire de son Fils. Aussi
Irénée parle- t-il couramment de Jésus-Christ comme du « vrai Maître ».
Cette fonction de Didascale, le Logos l'exerce depuis la création de
l'homme. D'après la Démonstration de la Prédication apostolique, le
Logos converse avec Adam au Paradis et à l'avance lui enseigne ce qui
va arriver. » (Dém. 12) Au cours de la période dite de l'Ancien
Testament, c'est le Logos qui parle aux Patriarches et aux prophètes :
« Le Christ signifie clairement que les écrits de Moïse sont ses propres
paroles. S'il en va ainsi des paroles de Moïse, celles des autres
prophètes sont donc assurément aussi les siennes, ainsi que nous l'avons
montré. » (AH., IV,2,3) Pendant sa vie sur terre le Logos qui s'en
fait chair donne avec autorité son enseignement sur Dieu, sur le
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Royaume, sur les commandements. Cet enseignement a été recueilli


fidèlement par les apôtres et ne saurait être dépassé, car, répète
inlassablement Irénée, « nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils.... »
L'unité du Logos révélateur garantit d'aiHeurs l'unité des Ecritures.
En définitive, Jésus-Christ est donc le seul Maître vraiment qualifié
pour apporter une révélation sur Dieu, puisqu'il est le propre Fils de
Dieu,, vivant auprès du Père, et que Dieu le Père a voulu se révéler
par l'intermédiaire du Verbe incarné. Nul mieux que le Fils ne peut
parler du Père et aucune spéculation humaine ne saurait se substituer
à cette révélation.
Il convient de souligner le fait que, selon Irénée, le Christ enseigne
aussi par « les miracles qu'il faisait. » (A.H. V,17,2) Par ses miracles,
le Christ fournit des pièces à conviction à l'appui de ce qu'il dit ou
bien illustre ses déclarations.

2. Rapports entre le Christ-Didascale et les disciples.

Sur ce point, les divergences entre les gnostiques et l'Eglise


officielle sont tout aussi graves que sur le point précédent.

a. Les gnostiques prétendent être en possession d'une tradition


secrète remontant jusqu'aux apôtres : en même temps ils déclarent être
en état de fournir des explications et des interprétations que les apôtres
ne voulaient ou ne pouvaient pas donner à leurs auditeurs. En effet,
disent les gnostiques, les apôtres « ont prêché avant d'avoir la
connaissance parfaite » (A.H. 111,1,1) ou bien « Les apôtres, avec
hypocrisie, ont composé leur enseignement suivant la capacité de leurs
auditeurs et leurs réponses selon les préjugés de ceux qui les interrogeaient »
{A.H. 111,5,1) Ailleurs Irénée note : « Ils ont cru avoir trouvé mieux
que les apôtres en inventant un autre Dieu ; les apôtres, à les en
croire, auraient encore pensé comme les Juifs losqu'ils annoncèrent
l'Evangile, tandis qu'ils sont, eux, plus au fait de la vraie doctrine et
plus sages que les apôtres. » (A.H. 111,2,12) Se jugeant supérieurs aux
apôtres, les docteurs gnostiques sont-ils portés à considérer le Christ
comme autorité indépassable, comme parfait Révélateur du Père ? Les
explications données plus haut sur les relations établies par les
gnostiques entre le Pro-Père, le Monogène, le Christ et Jésus permettent
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de comprendre que la réponse à la question posée est négative. Loin


de respecter le Christ-Didascale comme source et garant de la vraie
révélation, ils prétendent pouvoir dévoiler des secrets ignorés jusque
là. A propos du Christ, les gnostiques répètent ce qu'ils ont dit des
apôtres : il aurait donné un enseignement suivant les capacités de
réception des auditeurs « Ainsi, ce n'est pas selon les exigences de la
vérité, mais avec hypocrisie et en se conformant à la capacité de
chacun, que le Seigneur et les apôtres auraient livré leur
enseignement. » (A.H. 111,5,1) ou bien son enseignement serait parfois obscur
ou incomplet au point qu'il faudrait le compléter ou l'expliciter « Le
Seigneur lui-même, assurent-ils, a prononcé les paroles venant soit du
« démiurge », soit de « l'Intermédiaire », soit encore de la « Puissance
Suprême » quant à eux, c'est sans le moindre doute, sans contamination
et à l'état pur qu'ils connaissent le mystère secret. » {A.H. 111,2,2).
Dans quelle mesure, dès lors, sont-ils les disciples fidèles du Christ-
Didascale, si déjà ils se sentent supérieurs aux apôtres et meilleurs
connaisseurs des mystères que le Christ lui-même ?

Il s'ensuit que les didascales gnostiques rejettent ou modifient


l'enseignement proposé par les successeurs des apôtres : bien plus, ils
rejettent des parties entières de l'Ancien Testament et du Nouveau
Testament, ou bien ils interprètent l'Ecriture de façon personnelle et
arbitraire sans tenir compte de la tradition ecclésiale. De cette façon,
ils ruinent l'autorité de l'Ecriture.

Il en résulte aussi la formation d'écoles fondées par des « maîtres »


et désignées d'après le nom du fondateur ; c'est ainsi qu'il y a des
Valentiniens, des Ptdléméens, des Marcionites, des Marcosiens. En
même temps se produit la diversification des doctrines « A partir de
ceux que nous venons de mentionner ont déjà surgi de multiples
ramifications de nombreuses sectes, par le fait que beaucoup parmi ces
gens-là veulent être maîtres. Quittant la secte dans laquelle ils
se sont trouvés et échaufaudant une doctrine à partir d'une autre
doctrine, ils s'évertuent à enseigner du neuf en se donnant pour les
inventeurs de la doctrine qu'ils ont ainsi fabriquée. » {A.H. 1,28,1)

Sous ce rapport, l'œuvre d'Irénée confirme à sa façon une donnée


historique à propos d'écoles plus ou moins nombreuses, tenues de
manière assez libre au IIe siècle et s'adressant à un public chrétien
dans les grands centres. C'est la preuve qu'il existait alors une relative
liberté et que les autorités religieuses n'étaient pas encore portées à
une réglementation sévère.
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Dans les milieux gnostiques, en tout cas,, les disciples de ces


maîtres, fondateurs d'écoles, se rattachaient moins au Christ ou à
l'Eglise qu'à l'école ou au maître. Par là se trouve pour le moins
estompée la relation privilégiée au Christ-Didascale, au point qu'Irénée
peut dire : « Chacun d'eux est si foncièrement perverti que, corrompant
la règle de vérité, il ne rougit pas de se prêcher lui-même. » (A.H.
111,2,1)

b. Irénée s'élève avec force contre ces prétentions et, en fournissant


les indications susmentionnées, il nous aide à comprendre pourquoi
il réserve le titre de didascale au Christ lui-même.

Certes Irénée ne nie pas qu'il y ait des membres de l'Eglise


spécialement chargés de fonctions d'enseignement. A plusieurs reprises, il
cite les textes de Mt, 23,34 ou I Cor., 12,28 qui mentionnent les
« docteurs » parmi les ministres.

Mais ces chargés d'enseignement ne revendiquent pas pour eux le


titre de didascade ni se le voient décerner par Irénée.

Pour les désigner, celui-ci a recours à des procédés divers. Ainsi


il emploie l'expression « successeurs des apôtres » pour parler de ceux
qui transmettent sans altération l'enseignement du Christ-Didascale.
Dans certains passages typiques, il rapporte des déclarations des « pres-
bytres », à qui il reconnaît le souci de la fidélité indéfectible : ces
presbytres sont en fait des responsables de communauté, ayant, selon
Irénée, un « charisme certain de vérité ». (A.H. IV,26,2) Irénée se
range d'ailleurs parmi ceux qui exercent des fonctions d'enseignement,
puisqu'il dit à l'adresse de son correspondant : « Nous obéissons à ton
ordre puisqu'aussi bien nous avons été établis pour le service de la
parole. » (AH.V,Pr.) Plus souvent encore Irénée se contente de parler
de l'Eglise, gardienne fidèle de l'enseignement du Christ. » (AH.V,Pr.)

La conviction qui sous-tend cette pratique est que seul le Christ


mérite Je nom de Didascale, qu'il est le « vrai maître » et que personne
d'autre ne saurait revendiquer ce titre de maître. Ses disciples se
rattachent à lui par l'intermédiaire des apôtres et de leurs successeurs.
Il ne s'agit pas d'innover par de hardies constructions ni d'inventer de
nouvelles doctrines. Il faut avant tout transmettre de génération en
génératoin la même règle de foi, veiller à l'unité fondamentale de
l'enseignement, rester fidèle à ce qui est confié comme dépôt à
l'Eglise et garanti par les responsables des grandes Eglises. L'autorité
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de l'Eglise et des responsables en matière d'enseignement participe de


l'autorité du Christ-Didascale.

A la diversité des écoles gnostiques Irénée oppose donc l'unité de


l'enseignement au sein de l'Eglise officielle, le respect de la tradition
propre à celle-ci, l'autorité de l'Ecriture, le caractère définitif et
indépassable de l'enseignement du Christ-Didascale : ceux qui sont chargés
des fonctions d'enseignement n'ont d'autorité que par participation à
l'exousia du Christ. D'une manière ou d'une autre, Irénée a cherché
à réagir contre une conception qui consiste à présenter la révélation
en Jésus-Christ comme non définitive et à faire croire qu'au nom de la
loi du progrès elle pourrait recevoir de substantiels accroissements.

C. - ESPRIT DANS LEQUEL DES DIDASCALES DOIVENT


S'ACQUITTER DE LEURS FONCTIONS

Les divergences sur la façon de concevoir les relations entre le


Christ-Didascale et les didascales expliquent les divergences sur la
manière de s'acquitter des fonctions d'enseignement.

a. La logique de leur système amène les gnostiques à privilégier


un enseignement ésotérique, qui est surtout destiné aux parfaits et qui
est censé procurer le salut grâce à la « gnose. »

A cette fin, les gnostiques s'appuient sur une tradition parallèle,


prétendue secrète. Quand ils se réfèrent à l'Ecriture, ils se permettent
de faire un tri et ils interprètent les passages retenus en fonction de
thèmes et schemes qui ont leur cohérence propre. Ce faisant, ils
changent le donné traditionnel. Pour justifier leurs « exégèses », les
gnostiques ont recours aux méthodes herméneutiques pratiquées dans les
milieux hellénistiques : Irénée y fait expressément allusion, lorsqu'il
montre, à la lumière d'un exemple, la façon dont procèdent les
commentateurs d'Homère. (A.H. 1,9,3 et 4) Un autre reproche qui est
adressé aux gnostiques, c'est qu'ils introduisent des représentations et
des idées qui proviennent des philosophes. « Ce qui a été dit par tous
ces gens qui sont apelés philosophes, ils l'ont rassemblé, l'ont cousu
ensemble en une sorte de centon fait de multiples et misérables
morceaux et se sont fabriqué ainsi, avec force subtilités, un extérieur
mensonger : la doctrine qu'ils apportent est nouvelle, en ce sens qu'elle
a été élaborée présentement avec un art nouveau, mais elle n'en est
pas moins vieille et bonne à rien. » Et Irénée d'énumérer tous les
emprunts fait par les gnostiques aux philosophes. (A.H. 11,14, 2 à 8)
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Pour qualifier cette attitude, Irénée emploie des adjectifs variés,


destinés à fustiger l'orgueil, la prétention, la jactance, l'infatuation
des maîtres gnostiques. Ce qu'il leur reproche en réalité, c'est
qu'enivrés de spéculation, ils font avant tout confiance à la raison et
manquent de la docilité et de l'humilité nécessaires pour accepter la
révélation de mystères qui dépassent la raison. En même temps, les maîtres
gnostiques ont tendance à évacuer l'histoire du salut au profit d'une
mythologie intemporelle : de cette façon, ils enlèvent toute consistance
à l'œuvre salvifique du Christ accomplie à travers la mort et la
résurrection en vue du salut de tout l'homme. Quant au Christ-Révélateur,
leur doctrine et leur herméneutique prouvent qu'ils se sentent pour le
moins ses égaux et qu'ils sont convaincus de pouvoir apporter des
« révélations » plus précises.

Plusieurs passages de l'A.H. présentent les maîtres gnostiques


comme vivement préoccupés d'avantages matériels : ces maîtres
s'adressent de préférence aux gens fortunés « Ils livrent leurs enseignements
à ceux qui sont capables de fournir de substantielles rémunérations
pour de si grands mystères. » (A.H. 1,4,3) A propos de Marc le gnosti-
que, Irénée note : « C'est surtout de femmes qu'il s'occupe et parmi
elles des plus élégantes et des plus riches » et il rapporte que l'une de
ces femmes a légué toute sa fortune à Marc (A.H. 1,13,3) Et Irénée
de rappeler la parole de Jésus « Vous avez reçu gratuitement, donnez
aussi gratuitement. « Mais au fond les maîtres gnostiques ne se sentent
pas liés par les préceptes du Christ : ils justifient leur conduite par
des principes qui ne proviennent pas de l'enseignement du Christ,
mais de la philosophie grecque. C'est ainsi que les maîtres gnostiques
considèrent certains actes comme indifférents à la suite de tel
philosophe et séduisent des femmes mariées sous prétexte que les actes
charnels n'entraînent aucune punition (A.H. 13,6) « Ainsi, tout en
professant la philosophie d'Epicure et l'indifférence des Cyniques, ils se
vantent d'avoir pour maître Jésus, alors que celui-ci détourne ses
disciples non seulement des actions mauvaises, mais même des paroles
et des pensées répréhensibles. » {A.H. 11,32,2)

Pour ce qui est du martyre, les gnostiques conseillent de le fuir


« Certains en sont venus à ce point de témérité qu'ils vont jusqu'à
compter pour rien les martyrs et blâmer ceux qui sont mis à mort
pour avoir confessé le Seigneur. » (A.H. 111,18,5) - « Ils nient qu'un
tel témoignage soit même nécessaire ; le vrai témoignage, à les en
croire, c'est leur doctrine. » (A.H. IV,33,9)
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Selon Irénée, les maîtres gnostiques ne sont donc vraiment disciples


du Christ-Didascale ni pour la doctrine ni pour l'imitation dans le
domaine de la vie morale.

b. OJAdversus Haereses comporte de nombreux passages dans


lesquels se trouve défini l'esprit qui doit animer ceux qui veulent se
mettre sincèrement à l'école du Christ : il s'agit d'être à la fois
« mathètès » et « mimètès ».

Le chargé d'enseignement doit s'attacher à être vraiment disciple


(mathètès) du Christ-Didascale. C'est à l'école du Christ qu'il faut se
former, c'est son enseignement qu'il faut conserver fidèlement et
transmettre sans altération. Cela suppose un esprit d'obéissance et
d'humidité auquel Irénée fait inlassablement appel, soit de façon
directe, soit de façon indirecte, quand il dénonce l'orgueil et la suffisance
des maîtres gnostiques.

En vertu de cette docilité, il faut lire l'Ecriture de la manière dont


le Christ ressuscité l'a expliquée à ses apôtres : éû.e deviendra alors
« ce trésor naguère caché dans le champ, mais que la Croix du Christ
révèle et explique. » (A.H. IV,26,1) L'Ecriture, dont le Christ lui-
même est la clé, parce qu'il a parlé par les prophètes, puis aux apôtres,
est la base de l'enseignement : « Elle enrichit l'intelligence des hommes,
montre la sagesse de Dieu, fait connaître les économies de celui-ci à
l'égard de l'homme, elle préfigure le royaume du Christ et annonce par
avance la bonne nouvelle de l'héritage de la sainte Jérusalem. » (A.H.
IV,26,1)

Ensuite, il convient de respecter les successeurs des apôtres qui,


avec la succession, ont reçu « le sûr charisme de vérité » et de tenir le
même langage soucieux de fidélité et de simplicité : « la gnose vraie
qu'ils communiquent, c'est « la doctrine des apôtres, la marque
distinctive du Corps du Christ consistant dans les successions des évêques
auxquels ceux-là remirent les Eglises locales, une conservation non
feinte des Ecritures, un compte intégral de celles-ci sans addition ni
soustraction, une lecture exempte de fraude et, en pleine conformité
avec ces Ecritures, une explication correcte, harmonieuse, exempte de
péril et de blasphème. » (A.H. IV,33,8) Là où la raison se montre
incapable de comprendre tout, l'attitude de foi conseillera la
soumission confiante à Dieu.

Les chargés d'enseignements auront aussi à cœur de lutter contre


l'erreur n'hésitant pas à chercher à connaître les doctrines des adver-
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saires, afin de pouvoir mieux les réfuter. Faisant référence à se propre


activité, Irénée dit à son correspondant : « Nous nous appliquons,
selon nos possibilités, à te fournir le plus de ressources possible contre
les négations des hérétiques, à faire changer de sentiments les égarés....
ainsi qu'à affermir l'esprit des néophytes pour qu'ils gardent
inébranlablement la foi reçue des apôtres. » (A.H. V,Pr.)

Mais les disciples du Christ ne sauraient se contenter de transmettre


un enseignement, ils doivent aussi être témoins du Christ en mettant
en pratique les commandements et préceptes de celui qui est leur
Maître.

Il ne seront pas poussés par l'appât du gain, ne seront pas portés


à justifier des manquements à la morale sexuelle en faisant fi des
recommandations du Christ. Mais surtout, à l'exemple du Christ, ils
seront prêts à endurer la souffrance et même la mort et accepteront
d'être martyrs. La gnose parfaite implique « le don suréminent de la
charité, plus précieux que la connaissance, plus glorieux que la
prophétie, supérieur à tous les autres charismes. (A.H. IV, 33,8). C'est
en vertu de cette « charité » que les « disciples » du Christ deviendront
ses « imitateurs ».

* *
*

L'enquête sur les didascales dans l'œuvre d'Irénée révèle que ce


titre est d'un usage assez courant dans les milieux gnostiques où il
correspond à une situation précise qui est celle de l'existence d'écoles
diverses dénommées d'après le maître-fondateur ; dans l'Eglise officielle,
par contre, ce titre est utilisé presque exclusivement pour le Christ.
Cette différence dans l'usage reflète une théologie différente.

L'œuvre d'Irénée prouve combien grand était le malaise résultant


de l'activité des didascales gnostiques qui ont rencontré un succès
indéniable et qui, par leur réinterprétation du message chrétien à la
lumière de la philosophie grecque, représentaient un danger mortel pour
le christianisme traditionnel.

A la prétention des didascales gnostiques Irénée oppose la docilité


de ceux qui ne veulent être que disciples du Christ.

A l'autosuffisance des maîtres gnostiques qui placent leur confiance


dans la raison, Irénée oppose l'attitude de foi qui sait reconnaître les
limites de la raison et admet le primat de l'Ecriture.
272 R. WINLING

A ceux qui proposent une gnose qui, à elle seule, est censée
pouvoir assurer le salut Irénée oppose la vision biblique du salut en
Jésus-Christ.

Irénée s'est montré sévère dans certains de ses jugements sur les
gnostiques : on sait par d'autres auteurs que les gnostiques lançaient des
attaques assez vives contre les représentants de l'Église officielle.
Reconnaissons qu'au lieu de brandir systématiquement l'excommunication,
Irénée s'est donné la peine d'étudier de près les doctrines et d'élaborer
des réfutations. Son œuvre contient des principes de solutions qui
gardent une étonnante fraîcheur et sont d'une surprenante actualité, chaque
fois qu'il faut réagir contre la gnose toujours renaissante.

R. Winling
2, rue de la Pierre Large
67000 Strasbourg

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