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DIMANCHE 8 - LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019

75E ANNÉE– NO 23300


2,80 € – FRANCE MÉTROPOLITAINE
WWW.LEMONDE.FR –
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO

L’ÉPOQUE – SUPPLÉMENT  LES CHASSEURS DANS LE VISEUR

Les preuves de l’ingérence russe Retraites
Les syndicats 
dans la campagne de Macron en 2017 restent 
mobilisés
en dépit des signes d’apaise­
▶ Les investigations ▶ Ces manœuvres de ▶ Des éléments recueillis ▶ Des spécialistes de la ment envoyés par le premier mi­
progressent dans l’affaire grande ampleur visaient par « Le Monde » accrédi­ traque de tels groupes nistre, Edouard Philippe, les syn­
du piratage informatique à perturber le scrutin, tent l’implication coor­ de pirates, dont une dicats restent mobilisés contre la
réforme des retraites. Vendredi
subi par l’équipe d’Emma­ en publiant le contenu donnée de deux unités équipe de Google, 6 décembre, la quasi­totalité des
nuel Macron avant de plusieurs messageries spéciales liées au rensei­ ont enquêté sur le sujet organisations hostiles à cette ré­
forme ont appelé à une nouvelle
l’élection présidentielle électroniques gnement militaire russe PAG E 3
journée d’action mardi 10 décem­
bre, soit vingt­quatre heures
avant la présentation, par M. Phi­
lippe, de ses arbitrages.
La grève dans les transports se

LA VISITE D’ANGELA MERKEL À AUSCHWITZ­BIRKENAU poursuit, avec des conséquences


importantes pour l’ensemble du
pays. La SNCF a recommandé aux
▶ La chancelière voyageurs franciliens d’éviter les
trains de banlieue lundi, l’af­
allemande s’est fluence pouvant rendre les quais
rendue sur le site du des gares dangereux.
camp d’extermination, PAGE S 8- 9

vendredi 6 décembre
▶ Une démarche forte­ Politique
ment symbolique,
à l’heure où l’extrême François Bayrou 
droite est la première
force d’opposition
mis en examen
au Bundestag Le président du MoDem
PAG E 5 est poursuivi pour
« complicité de détourne­
ment de fonds publics »
1 ÉDITORIAL dans l’affaire des assis­
tants parlementaires
DES MOTS  européens de son parti
HISTORIQUES PAGE 10

PAGE 30

Angela Merkel et le premier Algérie


ministre polonais, Mateusz Les vérités
Morawiecki, au monument
aux victimes du camp de l’historien
d’Auschwitz­II­Birkenau,
le 6 décembre.
Mohammed Harbi
JAKUB PORZYCKI/AGENCJA GAZETA PAG ES 4 ET 28- 29

Géopolitique Au Mexique,  Planète Police


les migrants entre deux murs La santé des  Notre enquête  UN SUBLIME MÉLO TROPICAL
océans au cœur  sur la journée 
de la COP25 décisive du 
Le Chili, qui préside la con­ 8 décembre 2018
férence climat organisée
à Madrid, veut placer l’état « Le Monde » a reconstitué
des océans au centre des le déroulé de ce samedi de
négociations. Il y a urgence : manifestations de « gilets
les signaux inquiétants jaunes » marqué par
se multiplient, liés notam­ un changement majeur
ment à la perte d’oxygène de la stratégie policière
PAGE 6 PAGES 1 2-13

Economie Diplomatie
A Tapachula, au Mexique, le 26 août. JOSE TORRES/REUTERS
Sauver la dentelle Un sommet
des Hauts­de­France parisien pour
sous la pression des Etats­Unis, concernées. Le Monde s’est rendu
les autorités mexicaines ont for­ à Tapachula, une ville mexicaine
PAGE 16 la paix en Ukraine LA VIE

INVISIBLE
tement durci, depuis juin, leur po­ où 3 000 Africains survivent dans PAGE 2
litique d’accueil des immigrés des conditions très pénibles.
clandestins interceptés dans le Lors de son entrée en fonctions,
Littérature
sud du pays, à la frontière avec le fin 2018, le président Andres Ma­
Lettre à Peter
D’EURÍDICE GUSMÃO
Guatemala. Certains d’entre eux nuel Lopez Obrador avait pourtant Théâtre
©CARACTÈRES - CRÉDITS NON CONTRACTUELS

UN FILM DE
sont expulsés, d’autres restent tendu la main aux clandestins, en KARIM AÏNOUZ
coincés au Mexique. Des dizaines octroyant 12 500 visas humanitai­ Handke, Prix Alexis Michalik,
de milliers de personnes, origi­
naires d’Amérique centrale, mais
res d’un an, ce qui avait provoqué
un appel d’air migratoire.
Nobel contesté l’homme pressé 11 DECEMBRE PRIX DU JURY ET DE LA PRESSE
BIARRITZ 2019

aussi d’Afrique ou d’Asie, sont PAGES 18 À 20 PAGE 27 PAGE 21


Algérie 220 DA, Allemagne 3,50 €, Andorre 3,20 €, Autriche 3,50 €, Belgique 3,00 €, Cameroun 2 300 F CFA, Canada 5,50 $ Can, Chypre 3,20 €, Côte d'Ivoire 2 300 F CFA, Danemark 35 KRD, Espagne 3,30 €, Gabon 2 300 F CFA, Grande-Bretagne 2,90 £, Grèce 3,40 €, Guadeloupe-Martinique 3,20 €, Guyane 3,40 €,
Hongrie 1 190 HUF, Irlande 3,30 €, Italie 3,30 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 3,00 €, Malte 3,20 €, Maroc 20 DH, Pays-Bas 3,50 €, Portugal cont. 3,30 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 300 F CFA, Suisse 4,20 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,80 DT, Afrique CFA autres 2 300 F CFA
INTERNATIONAL
0123
2| DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019

L E S   R E L AT I O N S   E N T R E   E U R O P E   E T   R U S S I E

Le défi de la paix pour Moscou et Kiev
Les présidents russe et ukrainien se retrouvent pour la première fois, lundi, à Paris, avec Merkel et Macron

S
ortir d’une impasse ne signifie
pas forcément trouver une issue.
Ainsi se résume l’atmosphère pa­
radoxale qui précède le sommet
dit « au format Normandie »,
prévu lundi 9 décembre. Il doit
réunir à l’Elysée le président russe, Vladimir
Poutine, et son homologue ukrainien, Volo­
dymyr Zelensky, sous la médiation de la
chancelière allemande, Angela Merkel, et
d’Emmanuel Macron. La dernière réunion de
ce genre, en octobre 2016 à Berlin, avait été un
échec. « Chacune avec sa sensibilité, la France
et l’Allemagne estiment qu’on n’avancera pas
sur la sécurité européenne sans progrès sur la
guerre en Ukraine, explique une source fran­
çaise. C’est le passage obligé. » Et le vrai « test »
des intentions russes, après les ouvertures ré­
centes de Paris, estime­t­on au Quai d’Orsay.
Mais au­delà de la photo de groupe atten­
due, le doute domine sur les marges de
manœuvre pour résoudre le conflit lanci­
nant dans l’est de l’Ukraine, qui a fait plus de
13 000 morts en cinq ans. L’élection specta­
culaire de M. Zelensky en avril (avec 73 % des
voix) a relancé un dialogue entre Kiev et
Moscou. Mais les positions sur le volet politi­
que divergent. Le rôle dual de la Russie, ini­
tiatrice de la guerre et médiatrice de façade
avec les séparatistes, n’y est pas pour rien.
Dans un entretien au Monde le 3 décembre,
le président ukrainien a appelé de ses vœux
une inversion de la séquence prévue par les
accords de Minsk (2015). Il a rejeté l’idée que
les élections dans l’Est soient un préalable,
avant toute reprise en main de la frontière
orientale. Inadmissible pour la Russie, qui in­
siste sur le statut spécial prévu pour l’Est,
avant tout vote. « C’est le séquençage de Minsk Sur cette photo transmise par la présidence ukrainienne, Volodymyr Zelensky passe en revue ses troupes dans la région de Donetsk, le 6 décembre. AFP
qui détermine le vainqueur et celui qui capi­
tule », résume l’analyste russe Vladimir Fro­ baisse du nombre de victimes. A terme, il fau­ le statut spécial du Donbass – une large auto­ de lecture géopolitique, dessinée dans l’entre­
lov, ancien diplomate. dra aborder le problème des nombreux dispa­ LE DOUTE DOMINE  nomie – ne soit garanti. Ils souhaitent une tien à The Economist début novembre, mon­
Arrivé au pouvoir dans un contexte diffi­ rus et des 2 millions de déplacés. « La situation SUR LES MARGES  amnistie, inacceptable pour l’opinion ukrai­ tre les priorités du président. Il n’insiste pas
cile, Volodymyr Zelensky s’est illustré par son reste très mauvaise sur le terrain, explique Iou­ nienne si elle couvrait les crimes de guerre. De sur l’annexion de la Crimée.
pragmatisme. Alors que le blocage politique lia Shukan, chercheuse à l’université Paris­ DE MANŒUVRE  son côté, Kiev voudrait la tenue d’élections li­ M. Macron veut « repenser la relation straté­
était complet depuis trois ans avec Moscou, Nanterre, familière du Donbass. Beaucoup bres, ce qui nécessiterait une maîtrise sécuri­ gique avec la Russie sans naïveté aucune ». Il
sous le président Petro Porochenko, le nou­ d’usines ont fermé, le chômage explose. On POUR RÉSOUDRE  taire dans les deux provinces de Louhansk et reconnaît qu’il s’engage là sur « un axe » qui
veau venu a rétabli le contact. Des gestes ont constate des difficultés de déplacement sur la Donetsk, ainsi que le contrôle de la frontière, ne devrait pas donner « des résultats dans les
été consentis. Le désengagement militaire ligne de front dans un rayon de 50 km, ainsi
LE CONFLIT  porte battante aux mains de la Russie, par la­ dix­huit ou vingt­quatre mois ». Le 4 décembre
dans trois zones pilotes le long de la ligne de que des tirs réguliers, quotidiens, pour des rai­ LANCINANT DANS  quelle hommes et armes peuvent transiter. à Londres, lors du sommet de l’OTAN, le prési­
front de près de 450 km a été enfin réalisé de sons surtout tactiques, en des points de ten­ dent français a souligné que Moscou était à la
part et d’autre. Puis sont venus l’échange de sion. » La réduction de ces incidents constitue L’EST DE L’UKRAINE,  OUVERTURE FRANÇAISE fois « une menace », en référence à ses activi­
70 prisonniers début septembre, et le retour une priorité, et même un préalable au reste. Malgré l’ampleur de sa victoire, confirmée tés cyber, à l’Ukraine et aux conflits gelés, et
de trois navires de guerre ukrainiens à la mi­ Pour ce qui concerne l’agenda politique, en QUI A FAIT PLUS  aux législatives, M. Zelensky se trouve dans « un partenaire », ce qui reste à démontrer.
novembre, saisis un an plus tôt par la Russie. revanche, Mathieu Boulègue, expert au cer­ DE 13 000 MORTS  une position délicate. Une partie de l’opinion A Moscou, cette ouverture française a sus­
cle de réflexion Chatham House à Londres, rejette tout compromis sur le Donbass. Le cité un contentement, mais les priorités ne
APPROCHE GRADUELLE met en garde contre un excès d’optimisme. EN CINQ ANS jeune chef de l’Etat a besoin d’engranger des changent pas. L’idée d’un retour de l’Etat
Cette approche graduelle n’a pas d’alterna­ « On a du mal à accepter qu’il faut progresser victoires au moins symboliques avec Mos­ ukrainien dans le Donbass priverait la Russie
tive. Mais la normalisation dans l’Est et son par petits pas dans l’est de l’Ukraine, avec une cou, pour imprimer sa marque. La deuxième d’un instrument de déstabilisation de son
retour sous l’autorité de Kiev restent hors de approche humaine, avant de se lancer dans difficulté est l’isolement de l’Ukraine. Sa voisin. Au contraire, elle distribue des passe­
portée. Les diplomates français espèrent des considérations politico­électorales, dit­il. transformation en sujet de polémique aux ports aux habitants locaux. Cette capacité de
qu’un calendrier sera discuté, en vue d’élec­ On a interprété de façon trop positive les ges­ Etats­Unis, dans le cadre de la procédure d’im­ nuisance importe davantage, dans une lec­
tions. Réalistes, ils se penchent surtout sur de tes récents de la Russie, comme les premières peachment lancée contre M. Trump, montre ture géopolitique privilégiée par le Kremlin,
nouvelles zones potentielles de désengage­ libérations de prisonniers ou le retour des na­ aussi, en creux, l’indifférence de l’administra­ que son coût financier. M. Zelensky prétend
ment, un autre échange de prisonniers, le vires de guerre, totalement inutilisables car tion américaine à son égard. incarner une rupture, solidifier l’Etat de
grand défi du déminage. Ces pas permet­ saccagés. Cela ne leur coûte rien politique­ Pour Washington, l’Ukraine est devenue se­ droit et libérer le secteur privé. Les puissants
traient de transformer la guerre de basse in­ ment. La vraie bonne volonté consisterait à condaire. Allié traditionnel de Kiev, le Royau­ réseaux oligarchiques et la corruption cons­
tensité en conflit gelé. L’idée d’une force d’in­ favoriser un désarmement dans le Donbass. » me­Uni, lui, se consume dans le Brexit. Quant tituent des obstacles immenses. Mais à long
terposition est aussi débattue par les experts. Or, les 40 000 séparatistes armés et leur par­ à M. Macron, il a noué une bonne relation terme, une réussite ukrainienne offrirait à la
Morne horizon, même s’il garantirait une rain russe ne veulent rien entendre avant que personnelle avec M. Zelensky, mais sa grille Russie un miroir peu flatteur.
Vladislav Sourkov, conseiller de Vladimir
Poutine, a la main sur le dossier ukrainien.
Egor Joukov, blogueur russe, condamné pour l’exemple et libéré par la rue L’un de ses proches, l’analyste politique
Alexeï Tchesnakov, appelle le président Ze­
lensky à la clarté. « Les élections sont une con­
il y eut d’abord le verdict, asséné sorti d’une interdiction de s’expri­ près de 150 000 personnes, le jeune foncer, avec ce procès basé sur de dition pour que l’Ukraine reprenne sa fron­
comme une évidence : « coupable ». mer sur Internet durant deux ans. Le homme a bénéficié d’une mobilisa­ fausses accusations », estimait ainsi tière, pas l’inverse, dit­il. S’il veut abandonner
Pour la justice russe, Egor Joukov, verdict a beau être sévère, il reste loin tion importante dans les médias libé­ Gleb Pavlovski, analyste politique les accords de Minsk, il doit le dire. La France et
21 ans, est sans conteste coupable des quatre ans fermes requis par le raux et jusque devant le tribunal, où proche de l’opposition et ancien con­ l’Allemagne, qui ont une position assez prag­
d’activités « extrémistes » parce qu’il procureur. une plusieurs centaines de personnes seiller de Vladimir Poutine. matique, perdraient alors la face, et la Russie
a diffusé sur Internet des vidéos à ca­ sont venues le soutenir. L’affaire Joukov peut ainsi être in­ s’adresserait aux pays européens pour se plain­
ractère politique. L’étudiant, blo­ La force de la mobilisation C’est probablement ce qui l’a sauvé. terprétée, au prisme des rapports de dre des sanctions qui la visent. » La France, au
gueur célèbre, y fait le constat d’une Depuis la fin de la contestation, dé­ Comme dans l’affaire Ivan Golounov, force au sommet de l’Etat russe. Si le contraire, veut espérer qu’une levée partielle
« impossibilité à vaincre le système en but septembre, des peines bien plus journaliste accusé en juin de trafic de clan des « siloviki » a décidé de se des sanctions représente pour Moscou une
jouant avec ses règles », et appelle à lourdes ont été prononcées contre drogue puis libéré, comme dans l’af­ montrer impitoyable dans la répres­ motivation pour agir. « Poutine a une fenêtre
« lutter durement » contre ce sys­ des manifestants accusés, la plupart faire Pavel Oustinov, comédien con­ sion des manifestations de l’été, « il de tir à exploiter et il n’en aura pas beaucoup »,
tème… tout en précisant à de multi­ du temps, de violences contre des damné à de la prison pour des vio­ n’est pas tout­puissant », note Tatiana veut­on croire au Quai d’Orsay.
ples reprises que cette lutte doit être policiers. Six personnes ont été con­ lences imaginaires avant de voir sa Stanovaya, directrice du think tank Les gestes de bonne volonté que pourrait
« pacifique ». damnées ces dernières semaines à peine commuée, le pouvoir russe a R. Politik, qui relève qu’une partie de consentir Vladimir Poutine ne concernent
L’affaire Joukov a été instruite à des peines allant de deux à cinq ans une nouvelle fois reculé face une mo­ la presse s’est permis de moquer que la situation militaire et humanitaire.
charge dès l’arrestation du jeune de prison, et de nouvelles poursuites bilisation de la société civile, fût­elle l’amateurisme avec lequel le FSB, les « Poutine se montrerait accommodant si Ze­
homme au mois d’août, en marge pénales sont régulièrement annon­ très limitée. services de sécurité, a mené l’affaire. lensky proposait de normaliser certains as­
des manifestations estivales pour cées. Vendredi 6 décembre, un autre « Les autorités transformé les tribu­ « Le verdict d’aujourd’hui montre pects de la relation bilatérale, par exemple la
des élections libres. Durant les deux manifestant a pris un an pour avoir naux en une institution répressive, a que la décision du tout­répressif n’a réouverture des vols directs entre Moscou et
jours de procès, les experts convo­ « poussé un policier », et un autre une réagi le jeune Joukov en sortant du pas encore été prise, estime Mme Sta­ Kiev, dit l’analyste Vladimir Frolov. Il pourrait
qués par la défense n’ont pas eu le amende. tribunal. L’avis est partagé par de novaya. Derrière Joukov, il y a aussi la même lever certaines sanctions économiques
droit de s’exprimer. Egor Joukov était devenu l’une des nombreux observateurs, qui crai­ Haute Ecole d’économie, le bastion des et individuelles mutuelles, et des interdictions
Il y eut ensuite, plus surprenant, figures de ce mouvement de protesta­ gnent un simple « recul tactique » : libéraux. L’enfermer aurait créé un d’entrée sur le territoire. Cela aiderait Macron à
l’énoncé de la peine. L’étudiant tion. Visage d’ange, étudiant de la « Le pouvoir a eu peur de créer lui­ conflit inutile avec ces derniers. »  vendre l’illusion que sa nouvelle approche en­
Joukov est certes condamné à trois prestigieuse Haute Ecole d’économie, même une icône de résistance, mais le benoît vitkine vers la Russie fonctionne. » 
ans de prison, mais avec sursis, as­ commentateur talentueux suivi par système juridique continue de s’en­ (moscou, correspondant) piotr smolar
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DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019 international | 3

Les « MacronLeaks », une attaque venue de Russie


D’après nos informations, le piratage de la campagne de 2017 a impliqué des hackeurs liés au GRU

M ois après mois, les piè­


ces du puzzle des « Ma­
cronLeaks » émergent
et s’assemblent. Plus de deux ans
Selon ces sources, les pirates qui
ont visé la présidentielle française
ne sont pas des amateurs. Deux
unités hautement spécialisées
mais que les contours d’APT28
épousent ceux de l’unité 26 165 du
GRU, dont plusieurs membres ont
été accusés nommément par la
« JE VOIS CETTE 
OPÉRATION COMME 
Qui est cette deuxième unité à
avoir attaqué En marche ! ? Un
nombre croissant d’experts et de
services de renseignement es­
LE CONTEXTE
après ce piratage informatique qui liées au service de renseignement justice américaine d’avoir récu­ UNE TENTATIVE time que, derrière Sandworm, se
a visé, en 2017, l’équipe de campa­ militaire russe, le GRU, ont succes­ péré des e­mails de la campagne cachent aussi des membres du GRU
gne d’Emmanuel Macron, abou­ sivement pris pour cible les comp­ de Hillary Clinton pour les faire DE FAIRE BASCULER  GRU. Selon certaines sources, il Le GRU – aujourd’hui rebaptisé
tissant à la publication du contenu tes e­mails de proches du futur fuiter auprès du grand public et de pourrait s’agir d’une unité moins GU – est la direction générale du
de plusieurs messageries électro­ président de la République. WikiLeaks. Un mode opératoire
L’OPINION PUBLIQUE À  connue, la 74 455, habituée à tra­ renseignement de l’état-major
niques juste avant le second tour L’opération remonte à début très proche de ce qui s’est passé en LA DERNIÈRE MINUTE » vailler de concert avec la 26 165. des forces armées russes. Il s’agit
de l’élection présidentielle, de mars 2017, quelques semaines France juste avant le second tour Les autorités britanniques et de la plus importante agence
nouveaux indices font surface. avant le premier tour de l’élec­ de l’élection présidentielle. MICHAEL MATONIS américaines ont, en tout cas, pu­ d’espionnage et d’opérations
Pour la première fois, des élé­ tion. Un premier groupe de pira­ Ce ne sont pas les seuls faits d’ar­ chercheur indépendant bliquement désigné certaines at­ clandestines travaillant à l’exté-
ments, recueillis par Le Monde, ac­ tes, bien connu des experts du mes de ce groupe de militaires taques menées par Sandworm rieur des frontières de la Russie.
créditent techniquement l’impli­ secteur et désigné sous le nom de spécialisés. Certains de ses mem­ comme étant le fait du service de Elle a été mise en cause ces der-
cation coordonnée de deux unités code APT28, commence à en­ bres ont été appréhendés par les quelques années, doit son nom au renseignement militaire russe. nières années dans de nombreux
de pirates étatiques russes dans voyer des courriels destinés à pié­ autorités néerlandaises à « ver des sables » de Dune, série de C’est le cas de l’attaque dévasta­ scandales en Europe (comme
cette tentative de déstabilisation ger leurs cibles pour leur dérober l’automne 2018 alors que, depuis romans de science­fiction de trice lancée en juin 2017 contre l’empoisonnement de l’ancien
du scrutin présidentiel. A l’épo­ identifiants et mots de passe. une voiture équipée, ils tentaient Frank Herbert, dont les références l’Ukraine et qui a ricoché dans le agent Sergueï Skripal au Royau-
que, l’entourage du candidat avait De cette première phase de la de pénétrer le réseau Wi­Fi de l’Or­ ont émaillé le code informatique monde entier, causant des mil­ me-Uni) et aux Etats-Unis (opéra-
dénoncé « une forme d’ingérence ». campagne d’hameçonnage, on ganisation pour l’interdiction des de leurs outils de piratage. liards de dollars de dégâts. Beau­ tion de hacking contre les démo-
Fin novembre, deux chercheurs avait déjà entendu les échos. Fin armes chimiques, à La Haye. Michael Matonis, qui a travaillé coup d’experts estiment que les crates lors de l’élection en 2016).
de Google, spécialisés dans la tra­ avril, une autre entreprise spécia­ pour FireEye mais œuvre désor­ auteurs de cette dernière sont éga­
que des groupes de pirates infor­ liste de ce groupe d’attaquants, la Courriels piégés mais en tant que chercheur indé­ lement responsables de nombreu­
matiques les plus sophistiqués, japonaise Trend Micro, avait ré­ Les experts de Google ne citent ja­ pendant, a passé le plus clair de ses offensives menées contre Kiev, de manipulation de l’élection. « Je
ont présenté le résultat de certains vélé la création de sites Internet mais directement le GRU, mais ces dernières années à traquer ce notamment les coupures de cou­ vois cette opération comme une
de leurs travaux dans le cadre rappelant ceux d’En marche ! une seulement son nom technique, groupe de pirates. Pour lui, rant de décembre 2015 et 2016. tentative de faire basculer l’opinion
d’une conférence spécialisée. manœuvre préalable à toute ten­ APT28. Selon eux, ce dernier a « Sandworm est plus spécialisé, « Sandworm et Fancy Bear [une publique à la dernière minute. Mal­
Nous avons pu consulter les diapo­ tative d’hameçonnage. Jusqu’ici, réussi à pirater certaines de ses ci­ conçu pour intervenir dans des autre appellation technique pour gré l’absence d’informations scan­
sitives qu’ils ont produites lors de nous n’avions pas la confirma­ bles au sein de la campagne d’Em­ opérations à haut risque, tout par­ APT28] sont les deux faces d’une daleuses, la simple mention d’une
cette démonstration : à l’intérieur, tion que ce groupe avait effective­ manuel Macron. Pourtant, leur ticulièrement quand le temps est même pièce », explique M. Mato­ fuite implique, pour le grand public,
figurent des renseignements iné­ ment lancé l’opération ni qu’elle commanditaire semble insatisfait. compté », explique­t­il au Monde. nis. FireEye a de surcroît observé que la victime a quelque chose à ca­
dits sur le déroulé et les responsa­ avait porté ses fruits. Environ un mois plus tard, mi­ Cela semble justement être le des liens techniques entre l’atta­ cher, ce qui peut être suffisant pour
bles des « MacronLeaks ». A l’époque, les liens avec l’Etat avril, une autre entité, différente cas dans l’attaque contre la cam­ que informatique contre En mar­ faire évoluer les opinions », dé­
L’entreprise FireEye a égale­ russe de cette unité n’étaient que de la première, entre en tout cas en pagne d’En marche ! : selon les che ! la cyberoffensive qui a visé crypte M. Matonis.
ment exhumé des détails sur ce présumés, mais le travail de scène, tandis que l’unité 26 165 pa­ chercheurs de Google, Sandworm les jeux Olympiques de Pyeong­ Cela confirme que les
piratage. Moins connue du grand fourmi du procureur général amé­ raît interrompre son offensive. l’a visée – avec succès – à coups chang en 2018 et certaines intru­ manœuvres contre M. Macron
public et spécialisée, elle aussi, ricain Robert Mueller, chargé d’en­ En apparence, le mode opéra­ d’hameçonnage et de logiciels sions dans l’infrastructure de étaient bien une des pièces de l’en­
dans la chasse aux pirates les quêter sur l’opération d’ingérence toire est le même : en envoyant des malveillants jusqu’au 5 mai, date vote aux Etats­Unis en 2016. semble des cyberoffensives russes
plus perfectionnés, elle a passé lancée par la Russie lors de la prési­ courriels piégés, ils cherchent à à laquelle les courriels dérobés mêlant espionnage, propagande
ces dernières années à analyser dentielle américaine de 2016, a piéger leurs cibles avec de faux si­ sont apparus sur Internet et ont Une attaque loin d’être isolée et destruction, menées depuis
le dispositif de l’Etat russe dans le permis d’avancer. On sait désor­ tes pour qu’elles divulguent leur commencé à être diffusés par des Les observateurs attentifs avaient 2014 contre l’Ukraine et diverses
cyberespace. Ses travaux sur le mot de passe. Ce sont en fait des pi­ groupes proches de l’extrême déjà fait de la Russie leur principal puissances occidentales par des
piratage de l’équipe d’En mar­ rates différents : l’infrastructure droite radicale américaine. suspect dans l’affaire des « Ma­ pirates affiliés aux services russes
che ! consignés en 2018 dans un utilisée pour créer ces leurres et Afin que leurs cibles cliquent cronLeaks ». D’autant plus que le de renseignement. Les informa­
document réservé à ses clients, DEUX UNITÉS LIÉES  dissimuler leurs traces est dis­ sur un lien les menant vers un do­ nom d’un membre supposé de tions dévoilées par Google et Fi­
dont nous avons pu prendre con­ AU RENSEIGNEMENT  tincte de la première opération. cument piégé, les pirates de Sand­ l’unité 26 165 avait été retrouvé ca­ reEye sont susceptibles d’intéres­
naissance, ont aussi été partielle­ Selon les chercheurs de Google, il worm ont tenté d’éveiller la curio­ ché au sein d’un des documents ser la justice française qui, en
ment rendus publics dans le der­ MILITAIRE RUSSE  s’agit du groupe de pirates connu sité des membres d’En marche ! publiés par les pirates, une proba­ mai 2017, a ouvert une enquête
nier ouvrage du journaliste spé­ dans l’industrie sous le nom de en mentionnant certains thèmes. ble erreur de camouflage. préliminaire pour piratage infor­
cialisé Andy Greenberg, qui vient ONT PRIS POUR CIBLE  Sandworm. FireEye, qui a égale­ Les chercheurs de Google se sont Les éléments avancés par Google matique et atteinte au secret des
de paraître aux Etats­Unis (Sand­ ment repéré leurs activités, est procuré l’un de ces documents : il et FireEye constituent cependant correspondances. Contacté, le par­
worm : A New Era of Cyberwar
LES COMPTES E­MAILS  moins définitif, mais affirme s’agit d’une reproduction fidèle la preuve que la campagne d’Em­ quet de Paris n’a pas souhaité pré­
and the Hunt for the Kremlin’s DE PROCHES DU  néanmoins que cette unité est liée d’un article du Monde, publié le manuel Macron a été prise pour ci­ ciser si ces nouvelles informations
Most Dangerous Hackers, Dou­ directement à l’Etat russe. Ce 25 février 2017, sur le financement ble non par des pirates isolés, mais lui avaient été transmises. 
bleday, non traduit). FUTUR PRÉSIDENT groupe de hackeurs, actif depuis du Front national. par des professionnels à des fins martin untersinger

A Prague, Jean­Yves Le Drian cherche à rassurer les


pays d’Europe centrale sur le dialogue avec Moscou En librairie !
Le ministre français invite les Européens à une réflexion stratégique sur la sécurité du continent

prague ­ envoyé spécial livraison des deux navires de chement des pays anciennement entre Européens, au sein de
guerre Mistral commandés par la dans le bloc de l’Est à la souverai­ l’OTAN, en bâtissant un nouveau

C ertains étaient âgés, et cet


âge renvoyait à des temps
héroïques que l’Europe a
trop vite oubliés, ceux de 1989, de
la « révolution de velours ». Ven­
Russie à la France. « C’est parce
qu’on est ferme qu’on peut parler »,
a ajouté le ministre français.
Jean­Yves Le Drian s’est rendu,
vendredi, à Prague avec une prio­
neté nationale ». Mais, a­t­il noté,
« la souveraineté européenne, ce
n’est ni le retour du Saint­Empire ni
le retour de la doctrine Brejnev à la
mode bruxelloise ».
cadre de contrôle des armements.
Un groupe de sages et d’experts
doit se mettre au travail, début
2020. La remarque d’Emmanuel
Macron à Londres au sujet de la
dredi 6 décembre, dans un salon rité : prolonger le message d’Em­ La France invite les Européens à « menace des missiles Iskander sur
de l’ambassade de France à Pra­ manuel Macron sur la refonte in­ regarder le monde tel qu’il est, dé­ la Pologne et les Etats baltes » a été
gue, le ministre des affaires étran­ dispensable de la sécurité euro­ gradé, et à se mobiliser pour que appréciée, notamment à Varso­
gères Jean­Yves Le Drian, a pris péenne, délivré deux jours plus le continent ne devienne pas un vie. Lors d’une rencontre bilaté­
place devant un groupe de signa­ tôt lors du sommet de l’OTAN à terrain d’affrontement entre les rale en marge du sommet de
taires de la Charte 77, les vétérans Londres. Consciente du trouble autres grandes puissances. « Avec l’OTAN, le président polonais An­
du mouvement démocratique causé en Europe centrale et orien­ la suppression du traité sur les for­ drzej Duda a remercié son homo­
tchèque. Ils n’ont pas parlé au mi­ tale par l’ouverture vers la Russie, ces conventionnelles en Europe, la logue français à ce sujet.
nistre de leurs luttes passées, la France cherche à en faire la pé­ fin du traité sur les forces nucléai­ M. Le Drian a enfin souligné
mais du monde tel qu’il est. De la dagogie, en donnant des garan­ res intermédiaires et les incertitu­ l’importance d’un autre chantier,
Chine et des Ouigours, des mi­ ties de solidarité. Le baume des des qui pèsent d’ici à 2021 sur le la « sécurité numérique euro­
grants, mais surtout de la Russie. mots, au sujet d’un destin euro­ traité New Start, l’Europe risque de péenne ». Il s’agira notamment de
« Elle est un vrai danger non seule­ péen en partage, et la promesse se retrouver le théâtre d’une com­ renforcer la sécurité du cyberes­
ment pour l’Europe centrale et d’une sécurité commune. pétition militaire et nucléaire dé­ pace et de montrer la voie en ma­
orientale, mais pour l’Union euro­ bridée, sans foi ni loi, a dit le minis­ tière de régulation (protection
péenne », a dit Monika Pajerova, Regarder le monde tel qu’il est tre. Nous n’avons pas vécu une des données, intelligence artifi­
figure de la révolution en 1989. Le ministre a pris la parole dans le telle situation depuis la fin des an­ cielle). Le ministre a évoqué les
Jean­Yves Le Drian s’attendait à cadre d’un colloque à l’université nées 1960, au lendemain des crises menaces que représentent l’es­
l’interpellation. « On dit qu’il faut Charles de Prague sur l’après­ de Berlin et de Cuba. » pionnage et l’intrusion. Fin no­
une grande cuillère pour manger 1989. Il a voulu exprimer une at­ « Face au vide dangereux » pro­ vembre, les services de renseigne­
avec les Russes. Nous avons une tention française – si négligée de­ voqué par le « démantèlement ment tchèques se sont alarmés,
grande cuillère et nous savons l’uti­ puis trente ans – à l’égard des pré­ progressif, systématique et désor­ dans leur rapport annuel, des acti­
liser quand il faut », a­t­il assuré. Et occupations de cette partie de mais presque complet des instru­ vités de renseignement et de re­
le ministre de citer un chiffre, l’Europe. Tissant un lien avec la fin ments de régulation de la vio­ crutement de deux pays : la Chine
1,5 milliard d’euros. « C’est le prix de de l’époque communiste, le mi­ lence », M. Le Drian a appelé de ses et la Russie. 
la liberté », pour avoir renoncé à la nistre a dit comprendre « l’atta­ vœux une réflexion stratégique piotr smolar
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4 | international DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019

Algérie : la foule dénonce, les candidats débattent


Les protestataires se mobilisent en masse contre le scrutin présidentiel organisé le 12 décembre par le régime

alger ­ envoyé spécial


Les manifestants

D
eux Algérie se sont à réclament
nouveau fait face ven­
dredi 6 décembre. La
désormais le
première, contesta­ démantèlement
taire, a déferlé dans les rues pour
exprimer son refus de l’élection
de la totalité
présidentielle à venir ; la seconde du « système » au
a occupé les écrans des télévisions
lors du débat qui a opposé les cinq
pouvoir depuis
candidats en lice pour le premier l’indépendance
tour, prévu jeudi 12 décembre.
Côté rue, les Algérois ont mar­
qué le 41e et dernier vendredi de entre candidats d’une présiden­
manifestations avant le scrutin tielle en Algérie, retransmis par
en emplissant les artères de la ca­ l’ensemble des chaînes publiques
pitale. Impossible à évaluer, la et privées du pays, n’en était en
foule, immense, semblait compa­ fait pas un. Il a mis en scène
rable à celle du 1er novembre – cinq hommes qui ont décliné
lorsque la marche avait coïncidé leurs propositions sur les thèmes
avec le 65e anniversaire du début des institutions, des libertés, de
de la guerre d’indépendance – et à l’économie, de la jeunesse, de la
celles des plus grands rassemble­ santé et de la politique étrangère.
ments de mars, avril et mai. Soit Abdelkader Bengrina,
Après avoir obtenu, en avril, la 57 ans, chef de la petite formation
démission d’Abdelaziz Bouteflika, nationale­islamiste El­Bina El­
président pendant vingt ans, le Watani (La Construction natio­
« hirak », le mouvement popu­ nale) ; Ali Benflis, 75 ans, ancien
laire de contestation, réclame dé­ premier ministre d’Abdelaziz
sormais le démantèlement de la Bouteflika et deux fois candidat
totalité du « système » au pouvoir malheureux (en 2004 et 2014) ;
depuis l’indépendance du pays Abdelmadjid Tebboune, 74 ans,
en 1962. Les manifestants esti­ lui aussi ancien premier ministre
ment que la présidentielle ne vise de M. Bouteflika en 2017 ; Azze­
qu’à permettre à ce même « sys­ dine Mihoubi, 60 ans, ancien mi­
tème » de se régénérer en faisant nistre du président sortant, au
s’affronter des anciens ministres. nom du Rassemblement national
démocratique (RND), un parti Manifestation contre le pouvoir, le 6 décembre, dans les rues d’Alger. RYAD KRAMDI/AFP
Questions préparées créé par le pouvoir en 1997 et dé­
« Le hirak va continuer après jeudi sormais soutenu par le Front de li­
prochain. On n’a pas le choix. On bération nationale (FLN), l’autre trois journalistes posant des rétablir l’Etat de droit et de divers, pris leur part. Un autre ta­
est optimistes ! », affirmaient, por­ pilier de l’ancienne majorité pré­ questions préparées et répétées défendre les libertés, aucun n’a
A la télévision, les bou de la soirée. Seule la thémati­
tés par l’ambiance, Nesrine et sidentielle. Et enfin Abdelaziz littéralement à chaque candidat. par exemple cité les opposants cinq candidats que économique aura permis d’y
Yacine, deux jeunes « gilets rou­ Belaïd, 56 ans, qui a fait la totalité Lesquels disposaient de deux mi­ ou militants emprisonnés. Le voir plus clair. Le chef de file du
ges », les groupes de secouristes de son parcours au FLN. nutes pour répondre, cumulant « petit candidat », Abdelkader
ont promis RND, Azzedine Mihoubi, assu­
qui sillonnent les abords des mar­ Le moment se voulait « histori­ trois heures de prises de parole Bengrina, caution islamo­popu­ de défendre mant un positionnement plus
ches algéroises. L’autre grand ren­ que » : « Le monde nous regarde à successives. liste de la compétition, se sera libéral que ses adversaires.
dez­vous de la journée ne leur ins­ travers les chaînes de télévision of­ tout juste autorisé une allusion
les libertés, mais Pour tous, il s’agissait avant tout
pirait que du sarcasme tant la cote ficielles, privées et sur les réseaux « Fête électorale » aux « demandes du hirak qui aucun n’a cité de convaincre les Algériens de
des prétendants à la présiden­ sociaux. L’Algérie vote. L’Algérie Si cet exercice médiatique est une attendent encore des réponses », participer à « la fête électorale »
tielle est, vu des cortèges, à son s’avance d’un pas de géant vers la première, malgré les limites du contredisant timidement toute
les opposants souhaitée par le chef d’état­major
plus bas. « Bien sûr qu’on va regar­ démocratie », s’est exclamé, gran­ format proposé, il est douteux la campagne médiatique qui emprisonnés de l’armée Ahmed Gaïd Salah, qui
der le débat ce soir. Je pense qu’on diloquent, le présentateur chargé qu’il puisse avoir fait changer affirme l’inverse. s’est pour la première fois ex­
va se marrer. » Il n’est pas certain du lancement de la soirée. d’avis les opposants à l’élection, Grandes absentes du débat : les primé un vendredi depuis le dé­
qu’ils en aient eu l’occasion. Précédée par une longue plage ne faisant qu’effleurer les ques­ femmes, les questions sécuritai­ ment de contestation populaire but du hirak. Faute d’institut de
Pas d’échanges entre compéti­ de clips patriotiques sur fonds tions qui dérangent. res, la culture, le climat… Le cons­ de février, a été unanimement sondages, la réponse viendra des
teurs, pas de contradicteur. Le d’images de cartes postales du Les cinq hommes ont beau tat de l’échec d’un monde, celui de décrit par les cinq candidats bien urnes, ou de la rue. 
tout premier « débat télévisé » pays, l’émission était animée par avoir à l’unisson promis de l’Algérie qui a précédé le mouve­ qu’ils y ont chacun, à des degrés madjid zerrouky

Un militaire saoudien tue trois Américains


DÉCOUVREZ
sur une base navale en Floride
NOTRE NOUVEAU Le roi Salman a fait part à Trump de sa « profonde tristesse » après ce « crime abominable »
HORS-SÉRIE washington ­ correspondance ner son entraînement de pilote à « Que cet individu ait été motivé Cette position l’a mis en porte­à­
l’été 2020. Le site de Pensacola, par l’islam radical ou qu’il ait été faux avec nombre d’élus améri­

Hors-série Décembre 2019 - janvier 2020


8,50 €
L es raisons qui ont amené un
militaire saoudien à faire
feu, dans une salle de classe
de la base aéronavale de Pensacola
(Floride) où il était en formation,
où s’est déroulé le drame, est
l’une des bases américaines qui
accueillent chaque année des
milliers de militaires de pays al­
liés des Etats­Unis pour suivre
simplement psychologiquement
instable, ce qu’il a fait est un acte
terroriste. »

Relation spéciale
cains démocrates et républicains,
qui se montrent moins conci­
liants avec le régime du prince hé­
ritier, notamment depuis le meur­
tre du journaliste saoudien Jamal
vendredi 6 décembre au matin, des programmes de formation L’attaque a aussitôt été condam­ Khashoggi tué dans les locaux du
n’étaient toujours pas connues sur du matériel. Ce qui est le cas née par les autorités saoudien­ consulat de son pays en Turquie
dans la soirée, mais la nationalité d’environ 850 Saoudiens dans nes. Le roi Salman a fait part à au en octobre 2018. La CIA a conclu
du tireur, qui a tué trois personnes tout le pays. Comme tous les président Donald Trump de sa que le prince avait ordonné cet as­
et en a blessé huit avant d’être étrangers accueillis sur place, ils « profonde tristesse » après ce sassinat. En juin, lors d’un vote bi­
abattu par la police, a semé le trou­ passent par une procédure mi­ « crime abominable ». L’auteur de partisan, le Sénat s’est opposé à la
Les articles de la presse
étrangère qui ont marqué
ble aux Etats­Unis. Le pays se sou­ nutieuse de contrôle et font gé­ « ce crime haineux ne représente vente d’armes à l’Arabie saoudite,

BEST OF
l’année vient que la plupart des terroristes néralement partie de l’élite mili­ en rien le peuple saoudien, qui est infligeant un revers à M. Trump.
qui ont jeté leurs avions contre les taire de leur pays. l’ami des Américains », a déclaré le Cela n’a toutefois pas empêché
tours jumelles en septembre 2001 Le sénateur républicain de Flo­ ministre des affaires étrangères. l’administration Trump d’appor­

2019
venaient d’Arabie saoudite. ride Rick Scott a plaidé pour un bi­ Sur Twitter, le président améri­ ter son aide au royaume en sep­
Une enquête a été ouverte pour lan de ce type de programme et un cain Donald Trump a relayé les tembre en lui livrant des batteries
déterminer si l’attaque avait un approfondissement de l’examen messages de condoléances du roi de missiles Patriot et en y dé­
possible lien avec le terrorisme. de personnalité des candidats. Salman, sans faire davantage de ployant de nouvelles troupes,
Selon le groupe américain de sur­ commentaires sur ce qu’il a quali­ après les attaques contre des raffi­
veillance des mouvements djiha­ fié « de tragique attaque ». neries saoudiennes attribuées
En partenariat
avec distes SITE Intelligence Group cité Le drame risque pourtant de par Riyad à l’Iran. En novembre,
par l’AFP, un compte Twitter qui « Que cet individu compliquer un peu plus les rela­ des tensions d’un autre ordre ont
correspondrait au nom de l’as­ tions entre Washington et Riyad. été mises au jour entre les deux
Avec 10 pages de jeux saillant, Mohammed Al­
ait été motivé par Depuis son arrivée à la Maison pays : deux anciens employés de
conçues par le magazine Shamrani, a publié, avant l’atta­ l’islam radical ou Blanche, le président américain a Twitter de nationalité saou­
que, des messages hostiles envers apporté un soutien sans faille au dienne ont été accusés d’espion­
les Etats­Unis, qualifiés de « na­
qu’il ait été instable, prince héritier Mohammed Ben nage et inculpés par la justice
tion du mal ». Six autres Saou­ ce qu’il a fait est Salman et préservé la relation américaine. Ils auraient livré des
En vente chez votre marchand de journaux diens présents sur les lieux de
un acte terroriste » spéciale entre les deux pays, al­ données d’utilisateurs du réseau
l’attaque ont été interrogés. liés dans leur politique proche­ social, critiques du régime, aux
Le jeune homme, présent dans RICK SCOTT orientale, et contre leur ennemi autorités saoudiennes. 
le pays depuis 2017, devait termi­ sénateur républicain de Floride commun, l’Iran. stéphanie le bars
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DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019 international | 5

Merkel exprime sa « honte » à Auschwitz­Birkenau


La dirigeante allemande s’est rendue pour la première fois sur le site du camp d’extermination nazi, en Pologne

berlin ­ correspondant tres plus loin, qu’Angela Merkel a sans Auschwitz », avait­il déclaré d’honneur, Alexander Gauland, a des mesures annoncées au lende­
pris la parole. Là, dans la salle au Bundestag, le 27 janvier 2015, à
« Etre conscient qualifié le nazisme de « fiente main de l’attentat de Halle ont été

Q
uand il a été annoncé, centrale du « Sauna », cette anti­ l’occasion du 70e anniversaire de de cette d’oiseau à l’échelle de mille ans confirmées, notamment celles
fin novembre, qu’An­ chambre de la mort où transi­ la libération d’Auschwitz. d’histoire glorieuse ». concernant la protection policière
gela Merkel allait se taient ceux qui allaient rejoindre Sur le fond, le propos de
responsabilité Que la chancelière ait fait le dé­ des synagogues et la lutte contre la
rendre à Auschwitz, les chambres à gaz, elle a com­ Mme Merkel n’était guère surpre­ est une part placement deux mois après l’at­ prolifération des messages de
en Pologne, c’est sur­ mencé par dire à quel point il lui nant. Ceux qui ont la mémoire de tentat contre la synagogue de haine sur Internet et les réseaux
tout un détail qui a retenu l’atten­ était « difficile en tant que chance­ ses discours ont pu y retrouver
de notre identité Halle (Saxe­Anhalt), où un néonazi sociaux.
tion des médias : depuis son arri­ lière de se tenir debout » dans un certaines expressions ou tournu­ nationale » a tué deux personnes le jour de Cette concomitance peut être lue
vée au pouvoir, en 2005, jamais la tel lieu, s’adressant aux quelques res de phrases déjà utilisées. Par Yom Kippour, n’a rien de fortuit, comme une réponse à certaines
ANGELA MERKEL
chancelière allemande ne s’était rescapés présents pour l’écouter. exemple, quand elle a évoqué sa même si elle­même n’a pas fait di­ réactions qui avaient suivi Halle,
chancelière allemande
rendue dans ce qui fut le plus La voix blanche, elle a insisté sur « honte profonde pour la barbarie rectement allusion à l’événement. notamment de la part de Ronald
grand centre de mise à mort de le fait qu’il était important de ren­ des crimes commis par les Alle­ Le président du Conseil central des Lauder, président du Congrès juif
l’univers concentrationnaire nazi. dre à Auschwitz son « nom com­ mands ». Une « honte » sur laquelle juifs d’Allemagne, Josef Schuster, mondial, qui réclamait « des actes
Le jour du déplacement, ven­ plet », celui d’« Auschwitz­Birke­ elle avait insisté, en 2008, dans un sémitisme qui menace la vie juive qui a fait le voyage avec elle, s’en et plus seulement des paroles ».
dredi 6 décembre, a également nau, camp de concentration et d’ex­ discours à la Knesset, le premier en Allemagne et en Europe ». est chargé. Face à la « poussée de Un point de vue auquel a fait
étonné, la date ne faisant référence termination national­socialiste », tenu par un chancelier allemand Comme elle en a pris l’habitude, l’extrême droite dans la société », ce écho l’historien Michael Wolff­
à aucun événement particulier lié soulignant que cet immense com­ devant le Parlement israélien. néanmoins, elle s’est gardée de déplacement est un « signal très sohn, vendredi matin. Interrogé
à l’histoire du camp. La seule justi­ plexe concentrationnaire se trou­ Comme lors de prises de parole désigner nommément ceux important », a­t­il déclaré. sur le déplacement d’Angela Mer­
fication officielle de cette visite – la vait « dans une région annexée plus récentes, notamment à la sy­ qu’elle visait. Les allusions étaient Le fait que cette visite ait coïn­ kel à Auschwitz, sur la chaîne
quatrième d’un chancelier alle­ en 1939 par le Reich ». « Il est impor­ nagogue de Berlin, le 9 novem­ toutefois transparentes. En dé­ cidé avec la fin de la conférence MDR, l’ancien professeur à l’uni­
mand après celles d’Helmut Sch­ tant de nommer clairement les cri­ bre 2018, pour le 80e anniversaire nonçant les « dangers du révision­ des ministres de l’intérieur des versité de la Bundeswehr a évo­
midt, en 1977, et d’Helmut Kohl, minels. Nous, Allemands, le devons de la Nuit de cristal, la chancelière nisme historique », il n’était pas seize Länder allemands n’est pas qué un « beau geste politique et
en 1989 et 1995, est le dixième aux victimes et à nous­mêmes », a a dénoncé ceux qui « attaquent les difficile d’identifier le parti d’ex­ non plus un hasard. Lors de cette éthique vis­à­vis de l’histoire »,
anniversaire de la Fondation martelé la chancelière. valeurs de la démocratie », s’in­ trême droite Alternative pour l’Al­ réunion, qui avait lieu à Lübeck mais qui, selon lui, « ne résout en
Auschwitz­Birkenau, à laquelle quiétant de la montée d’un « ra­ lemagne (AfD), première force (Schleswig­Holstein) sous la prési­ rien les menaces qui pèsent sur la
Mme Merkel a annoncé l’octroi de « Racisme préoccupant » cisme préoccupant », d’une d’opposition au Bundestag de­ dence du ministre fédéral de l’in­ sécurité » des juifs d’Allemagne. 
60 millions d’euros pour l’entre­ Après avoir évoqué les Allemands « haine galopante » et d’un « anti­ puis 2017, dont le président térieur, Horst Seehofer, certaines thomas wieder
tien du site, où furent assassinées d’hier, Angela Merkel a enchaîné
1,1 million de personnes, dont un sur ceux d’aujourd’hui. « Se sou­
million de juifs, de 1940 à 1945. venir des crimes, nommer leurs
Arrivée en début de matinée, auteurs et rendre aux victimes un
sous un soleil glacial, la chance­ hommage digne, c’est une respon­
lière a commencé la visite au camp sabilité qui ne cesse jamais. Ce
d’Auschwitz I, dont elle a franchi la n’est pas négociable. Et c’est insé­
grille surmontée du célèbre « Ar­ parable de notre pays. Etre cons­
beit macht frei » (« le travail rend li­ cient de cette responsabilité est
bre ») aux côtés du premier minis­ une part de notre identité natio­
tre polonais, Mateusz Morawiecki, nale », a­t­elle déclaré. Un écho à
avant de déposer une gerbe devant un discours de l’ancien président
le « mur de la mort », où des mil­ allemand Joachim Gauck, qui
liers de déportés ont été fusillés. avait marqué les mémoires. « Il
C’est à Birkenau, trois kilomè­ n’y a pas d’identité allemande

Le SPD pas très pressé


de quitter la coalition
La nouvelle direction du parti veut imposer
d’autres revendications face à Merkel

berlin ­ correspondant gociation » du « contrat de coali­


tion » scellé avec les conservateurs

U n logo toiletté, en forme


de rose rouge stylisée.
Non pas un, mais deux
présidents, une première dans
l’histoire. Et puis ce slogan : « Vers
(CDU­CSU), en février 2018. Au lieu
de ce terme, dont la présidente de
la CDU, Annegret Kramp­Karren­
bauer, a toujours dit qu’elle ne
voulait pas entendre parler, le SPD
un temps nouveau. » Pour son va proposer des « discussions ».
congrès, qui s’est ouvert vendredi
6 décembre à Berlin, le Parti social­ Trahison « néolibérale »
démocrate (SPD) promettait de La liste des revendications devait
tourner une page. Le parti va­t­il être précisée d’ici à la fin du
quitter le gouvernement d’Angela congrès, dimanche. Mais on en a
Merkel ? Quand fut annoncée la déjà un aperçu : le salaire mini­
victoire de Saskia Esken et Norbert mum à 12 euros, au lieu de 9,19
Walter­Borjans, samedi 30 no­ aujourd’hui, environ 500 mil­
vembre, tout semblait possible. liards d’euros d’investissements
Elus avec 53 % des voix face à Olaf sur dix ans dans les transports pu­
Scholz, le très modéré vice­chan­ blics, l’éducation, le numérique et
celier fédéral, la députée du Bade­ la lutte contre le réchauffement
Wurtemberg et l’ancien ministre climatique, une réforme du
des finances de Rhénanie­du­ « Hartz IV », cette faible alloca­
Nord­Westphalie furent considé­ tion­chômage instaurée en 2005
rés comme ceux qui donneraient sous le gouvernement de Gerhard
le coup de grâce à une grande coa­ Schröder et considérée par la gau­
lition qu’ils n’avaient cessé de che du SPD comme le symbole de
conspuer pendant leur campagne. la trahison « néolibérale » de l’an­
Au fil de la semaine, il devint de cien chancelier social­démocrate.
plus en plus évident que le grand Avec les conservateurs, les « dis­
soir s’éloignait de leur horizon. cussions » ne seront pas faciles.
« J’étais et je reste sceptique sur Avec la droite du SPD non plus. A la
l’avenir de cette grande coalition. tribune, M. Walter­Borjans a redit
Mais je pense qu’il faut lui donner tout le mal qu’il pense du « zéro
une chance réaliste de continuer à noir » (schwarze Null), cette politi­
exister », a déclaré Saskia Esken, que du zéro déficit public, que la
vendredi. Norbert Walter­Borjans CDU a qualifiée récemment de
avait déjà dit, quand il briguait la « fétiche », et qu’Olaf Scholz a tou­
présidence du parti, qu’une sortie jours défendue depuis son arrivée
pure et simple du gouvernement au ministère des finances, en 2018.
était une solution trop radicale. Ce congrès clôt une séquence de
Depuis qu’il a été élu, il n’évoque six mois déclenchée par la démis­
même plus l’hypothèse d’un di­ sion d’Andrea Nahles de la prési­
vorce. Lors du vote d’investiture, dence du SPD après la défaite du
les 600 délégués ont clairement parti aux européennes (15,8 %, le
signifié qui avait leur préférence : pire score de son histoire). Jeudi,
89,2 % pour M. Walter­Borjans, Mme Esken confiait « rêver d’un
75,9 % pour Mme Esken. SPD à 30 % et même au­delà ».
Adoptée à la majorité en fin de Dans le baromètre ARD­Deuts­
journée, la motion qu’ils ont chlandtrend, il est à 13 %. 
défendue n’exige plus une « rené­ th. w.
PLANÈTE
0123
6| DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019

La santé des océans, enjeu de la COP25
Le Chili, qui préside la conférence climat organisée à Madrid, veut placer la mer au centre des négociations

L’
océan est brièvement
mentionné dans le
préambule de l’accord
de Paris de 2015 sur le
climat : une petite place pour un
milieu qui occupe plus des deux
tiers de la surface de la Terre. En­
core a­t­il fallu attendre cette fa­
meuse COP21 pour qu’il appa­
raisse, sous la pression conjointe
de scientifiques et d’ONG, sur la
scène des négociations interna­
tionales destinées à contenir le ré­
chauffement planétaire.
Quatre ans plus tard, pour la
COP25, le Chili a voulu lui consa­
crer deux journées, le 6 et le 7 dé­
cembre, et plus globalement pré­
senter la 25e Conférence des Na­
tions unies sur les changements
climatiques (CNUCC) comme une
« COP bleue » – même si celle­ci se
tient à Madrid et non à Santiago
comme prévu au départ.
Cette initiative du ministère de
l’environnement chilien est un
message probablement autant
adressé au reste du monde qu’en
interne. Santiago, qui s’est engagé
à réduire ses émissions de gaz à ef­
fet de serre de 47 % d’ici à 2030, as­
sure protéger 42 % de ses eaux, soit
1,3 million de kilomètres carrés de
zones sur lesquelles veiller, trois
fois plus qu’en 2010 – notamment
avec une vaste aire marine autour
de l’île de Pâques. Cependant, une
bonne partie de ses plus de
5 000 km de côtes le long du Pacifi­
que pâtissent de graves pollutions
générées notamment par l’aqua­ Installation en marge de la COP25,
culture et une pêche intense. à Madrid, le 3 décembre. CRISTINA QUICLER/AFP
Mais quel rapport entre l’état de
santé des écosystèmes marins et
le système climatique ? C’est sim­
ple : de leurs interactions mutuel­ lon le GIEC, va impacter les litto­ « sur la crise climatique et l’urgence L’Iddri a donc passé en revue « C’est la meilleure chance qu’il y
les à la fois chimiques et biologi­ raux et contribuer à l’aggravation de protéger au moins 30 % de dix­huit mesures envisageables :
La « COP bleue » ait jamais eue de tenir compte de
ques dépend la vie sur Terre. Car des épisodes météorologiques ex­ l’océan d’ici à 2030 », selon un mot des plus robustes, comme le déve­ suscite beaucoup l’océan dans l’atténuation des
les océans produisent plus de la trêmes. En France par exemple, le d’ordre désormais partagé. loppement des énergies marines changements climatiques et
moitié de l’oxygène de cette pla­ rapport rendu fin novembre par le L’Union internationale pour la renouvelables – à condition de ne
d’attentes chez l’adaptation à ces changements »,
nète et ils absorbent plus du quart député Stéphane Buchou (La Ré­ conservation de la nature devait pas altérer la biodiversité –, aux les ONG pour a ainsi déclaré Rémi Parmentier,
du dioxyde de carbone (CO2) émis publique en marche, Vendée) sur présenter, samedi 7 décembre, plus risquées et moins convain­ coordinateur de Because The
chaque année par les activités hu­ l’érosion côtière indique que une étude entièrement centrée cantes comme la fertilisation
une déclaration Ocean. Cette initiative politique
maines. Ils ont également intégré 650 km de littoral sont en recul, et sur l’extension des « zones mor­ d’écosystèmes marins pour les résolue en fin qui regroupe plus de trente Etats a
plus de 90 % du réchauffement at­ se rétractent même de 50 centimè­ tes » à proximité des côtes et sur rendre plus productifs. été lancée à Paris à l’occasion de la
mosphérique dû au surcroît de tres par an pour 270 d’entre eux. l’inquiétante baisse globale des
de session COP21 par une vingtaine de signa­
gaz à effet de serre depuis le milieu Tout ce que l’océan compte de taux d’oxygène dans l’eau de mer. « Meilleure chance » taires dont déjà le Chili, l’Espagne,
du XXe siècle. Autrement dit, sans défenseurs au sein des fondations, « Nous attendons de cette COP L’importance de l’univers marin la France, Monaco, le Canada, Fi­
eux, l’air serait déjà irrespirable. des ONG et chez les scientifiques qu’elle apporte suffisamment de est loin de s’être imposée sur la sur la haute mer – un instrument dji, la fondation Tara, l’Iddri…
L’un des processus complexes se fait entendre ces jours­ci pour connaissances scientifiques pour scène des négociations climati­ international juridiquement con­ La plupart des argumentaires
des échanges avec l’atmosphère ouvrir les yeux des décideurs réu­ pouvoir avancer, résume Sébas­ ques jusqu’à présent, même chez traignant « portant sur la conser­ sur le rôle fondamental de l’océan
repose sur la photosynthèse des nis à Madrid : exposition de pho­ tien Treyer, de l’Institut du déve­ la plupart des pays côtiers, rappel­ vation et l’utilisation durable de la qui sont parvenus à cette COP
algues, plantes aquatiques et cya­ tos sous­marines dans l’enceinte loppement durable et des rela­ lent les auteurs de l’Iddri. Ils citent biodiversité marine des zones ne bleue soulignent l’intérêt des so­
nobactéries, et sur les cycles biolo­ de la COP par l’ONG Oceana, re­ tions internationales (Iddri). Il une analyse de juin 2016 mon­ relevant pas de la juridiction na­ lutions basées sur la nature, en
giques des organismes qui vont groupements d’experts par l’ini­ faudrait que les Etats fassent trant que sur 161 engagements, tionale » –, en discussion à l’ONU particulier sur les côtes, pour ten­
entraîner le CO2 vers les profon­ tiative OneOcean, appels à mettre preuve d’ambition, qu’ils s’enga­ 70 % évoquaient effectivement la depuis plusieurs années, est ter de contenir la crise climatique.
deurs. Les océans ont donc besoin fin à la surpêche, rapports… gent à restaurer, pas seulement à mer, mais surtout comme une censé aboutir en 2020. Mais tous font aussi remarquer
d’écosystèmes vivants en bonne cesser de dégrader. Pour cela, nous menace à laquelle se préparer. Pour ces raisons, cette « COP que le meilleur moyen de soula­
santé. Or, avec le changement cli­ « S’engager à restaurer » devons mettre en avant des solu­ Pour les ONG, il est temps de bleue » suscite un élan redoublé ger l’océan gavé de gaz à effet de
matique, ils deviennent plus aci­ La Plate­forme océan et climat tions opérationnelles à l’égard des changer de point de vue. Et le mo­ chez les ONG et beaucoup d’atten­ serre d’origine anthropique reste
des, se réchauffent, se dilatent et – une alliance d’instituts de re­ gouvernements, dont beaucoup ment paraît d’autant plus propice tes de leur part pour une déclara­ de… réduire nos émissions. 
leurs niveaux s’élèvent. Réclamé cherche, d’ONG, de musées, mais sont sceptiques. » qu’un futur traité international tion résolue en fin de session. martine valo
lors de la COP21, le diagnostic aussi des armateurs – publie pour
rendu en septembre par le Groupe l’occasion un nouveau plaidoyer.
d’experts intergouvernemental
sur l’évolution du climat (GIEC) ne
Elle demande entre autres à l’Or­
ganisation maritime internatio­
Plus de 700 aires maritimes privées d’oxygène
laisse aucun doute : un emballe­ nale de bien vouloir « intégrer la
ment général est en train de boule­ pêche dans sa stratégie de réduc­ la perte d’oxygène dans l’océan mon­ en sciences de la mer pour le Programme golfe du Mexique… Le phénomène fait fuir
verser les fonds marins et cause la tion des gaz à effet de serre » et aux dial est en passe de figurer en bonne place mondial de l’UICN sur les zones marines et les poissons brouteurs, proies appréciées
déroute de la cryosphère. Etats de poursuivre l’objectif de parmi les principales menaces liées au ré­ polaires, et l’un des coordonnateurs de ce des grands prédateurs, et favorise à la place
Les glaces fondent à vitesse re­ 30 % de l’océan sauvegardé d’ici à chauffement planétaire. Son taux global y a travail. Elle exprime dans les mots des plus des espèces détritivores de petite taille.
doublée, tandis que les fortes cha­ 2030 au moyen « d’un réseau glo­ diminué de 1 % à 2 % entre 1960 et 2010. Et grands scientifiques le fait incontournable L’hypoxie peut n’être qu’épisodique : les ef­
leurs se multiplient au fond de bal cohérent » d’aires marines les simulations des modèles prévoient que que les activités humaines sont en train de florescences de microalgues nuisibles qui
l’eau, faisant blanchir les coraux et protégées effectivement et dura­ la baisse pourrait se poursuivre et atteindre chasser hors de notre planète, dominée par prolifèrent au point de donner des marées
entraînant bien d’autres consé­ blement gérées « afin de restaurer entre 1 % et 7 % de plus d’ici à la fin du siècle. les océans, l’oxygène qui y maintient la vie. » rouges en sont alors un bon indicateur.
quences, pour certaines encore in­ d’urgence la biodiversité ». Les conditions de vie sont en train de chan­ Pour les espèces qui respirent dans l’eau
connues. Il reste par ailleurs diffi­ Certains espèrent voir pris en ger dans le gigantesque milieu marin. Ruissellement des excès d’azote de mer, s’adapter à des variations des taux
cile de réaliser à quel point l’éléva­ compte les efforts de conserva­ Dans son rapport spécial sur l’océan et la Près des littoraux, les « zones mortes » – ou d’oxygène se révèle très compliqué. Et les re­
tion du niveau des mers, qui pour­ tion et de protection des milieux cryosphère (portions de la surface des mers plus précisément hypoxiques, voire anoxi­ fuges manquent car sous l’effet du réchauf­
rait atteindre 1,10 mètre par marins au même titre que ceux ou terres émergées où l’eau est présente à ques dans les cas extrêmes – se multi­ fement global, la désoxygénation se pro­
rapport à la période 1986­2005 se­ des secteurs des transports ou de l’état solide) de septembre, le Groupe d’ex­ plient. Plus de 700 de ces aires privées duit à toutes les profondeurs. Comme l’oxy­
l’énergie par exemple. Ces mesu­ perts intergouvernemental sur l’évolution d’oxygène et désertées par les espèces qui gène se dissout moins bien dans les eaux
res devraient donc selon eux figu­ du climat soulignait cette tendance. le peuvent sont désormais identifiées. Ce­ chaudes, la stratification verticale de la co­
rer elles aussi dans les engage­ L’Union internationale pour la conserva­ pendant, 10 % d’entre elles seraient en voie lonne d’eau est en train de se renforcer, frei­
Les glaces ments que présentent les Etats tion de la nature (UICN) renchérit et lance de rétablissement, notent les auteurs, car nant la diffusion entre les couches supé­
membres de la CNUCC. une nouvelle alerte sous la forme d’une im­ l’on sait désormais ce qui les produit et rieures en contact avec l’atmosphère et les
fondent à vitesse Les herbiers de posidonie, les fo­ posante étude intitulée « Désoxygénation quels moyens utiliser pour les épargner. fonds, plus froids. En outre, la circulation
redoublée, tandis rêts sous­marines de kelps, les pa­ des océans : le problème de chacun », pu­ Agriculture intensive et rejets d’eaux non plus lente dans les profondeurs y réduit
létuviers des littoraux stockent de bliée à l’occasion de la COP climat de Ma­ traitées font ruisseler vers les côtes les excès l’apport d’oxygène. Ce déséquilibre com­
que les fortes grandes quantités de carbone. La drid. Trois années ont été nécessaires pour d’azote et de phosphore qui dopent le phy­ plexe devrait avoir un impact sur les systè­
chaleurs capacité des mangroves en la ma­ aboutir à cette somme à laquelle ont colla­ toplancton et autres macroalgues. La dé­ mes de remontées d’eaux froides chargées
tière serait dix fois supérieure à boré 67 scientifiques de 51 instituts de re­ composition de toute cette matière organi­ en nutriments qui alimentent des écosystè­
se multiplient celle d’une forêt tempérée et cherche répartis dans 17 pays. que consomme l’essentiel de l’oxygène dis­ mes très riches, comme ceux situés au large
au fond de l’eau, même cinquante fois supérieure à « Il s’agit de la plus grande étude sur la dé­ sous dans l’eau. L’eutrophisation – premier du Pérou et de l’Afrique de l’Ouest notam­
celle d’une forêt tropicale, selon le soxygénation à ce jour, elle expose de façon stade avant l’hypoxie – s’étend et touche dé­ ment. Les pêcheurs connaissent bien ces
faisant blanchir copieux rapport de Greenpeace détaillée les causes, les impacts et les tendan­ sormais plus de 900 aires en Asie, mais phénomènes et ont beaucoup à y perdre. 
les coraux international publié le 4 décembre ces pour l’avenir, note Dan Laffoley, expert aussi dans la Baltique, la mer Noire ou le m. v.
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DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019 planète | 7

A Madrid, la conférence climat sous pression de la rue


Des dizaines de milliers de manifestants demandent aux Etats d’adopter des mesures plus efficaces

madrid ­ correspondante Des dizaines de milliers de per­ en train depuis Lisbonne, qu’elle a 65 ans. « Les gens doivent prendre la Terre et de ses habitants », assure
sonnes ont ainsi défilé dans la ca­ rejoint en catamaran des Etats­
« L’espoir conscience qu’il faut consommer Abel Sana, étudiant en sociologie

I
ls ne sont pas prêts à atten­ pitale espagnole, en marge de la Unis, laissant transparaître son n’est pas entre moins, bannir le plastique, réduire de 22 ans, venu de Salamanque.
dre. Ni dix, ni cinq, ni même Conférence des Nations unies sur pessimisme quant aux résultats la voiture, car c’est la planète que Quatre préadolescentes de
un an. « Quand voulons­ les changements climatiques du sommet. « Les dirigeants ac­
les murs de nous laisserons à nos enfants », as­ 11 ans, Uxia, Alea, Mara et Noa,
nous le changement ? », crie (COP25) qui s’y tient jusqu’au tuels nous trahissent et nous ne la COP25, mais sure Gemma Gimenez, consul­ marchent devant leurs parents en
une manifestante sur l’avenue de 13 décembre, pour alerter sur les laisserons plus cela se produire. Le tante en informatique, accompa­ scandant « Soyons concrets pour
la Castellana, l’artère principale conséquences du réchauffement changement est en marche, qu’ils
ici, avec vous » gnée de sa fille de 7 ans, un serre­ sauver la planète ». « Ce sont nos
de Madrid, vendredi 6 décembre de la planète et demander aux le veuillent ou non, car nous GRETA THUNBERG tête de Noël sur les cheveux. filles qui nous ont demandé de ma­
au soir. « Maintenant », répon­ responsables politiques d’agir au n’avons pas d’autres choix… », a militante suédoise Felipe Gomez, cuisinier colom­ nifester », assure l’un d’eux, Javier
dent en chœur une centaine de plus vite. « Sans planète, il n’y a ajouté l’adolescente de 16 ans, bien installé à Madrid, dénonce la Alvarez, architecte de 48 ans.
militants du collectif Extinction pas d’avenir », « Nous nous battons contrainte, plus tôt, de quitter le « privatisation des ressources natu­ Il n’est pas sûr que la COP25, con­
Rebellion, tout en brandissant pour la vie », « Il n’y a pas de pla­ cortège, bloquée par la nuée de lieu de l’objectif actuel de 40 %. relles qui ne bénéficie qu’à une frontée aux réticences de nom­
des pancartes avec des têtes de nète B », ou « Ce sommet est une journalistes et de manifestants « Nous vivons l’un des moments les élite » et la « répression des mobili­ breux gouvernements, parvienne
mort et des squelettes d’ani­ farce » s’affichaient sur les écri­ qui l’entourait, et de finir la mani­ plus critiques de notre histoire et, sations sociales en Amérique la­ à avancer sur la résolution des der­
maux, sur un fond dérangeant teaux brandis par près de 20 000 festation en voiture (électrique). pour la première fois, nous parlons tine ». « Le gouvernement du prési­ niers points conflictuels de l’ac­
d’ondes sonores. manifestants selon la préfecture, d’une seule voix », a­t­il ajouté, dent brésilien [Jair] Bolsonaro est cord de Paris, comme le marché
« Cette performance est un cri 500 000 selon les organisations « Changement de système » qualifiant de « stupide » le prési­ en train de vendre l’Amazonie et fait carbone ou le financement des
collectif face à l’extinction de notre écologistes, qui se sont dirigés L’acteur espagnol Javier Bardem dent américain, Donald Trump, passer les intérêts économiques de­ conséquences du réchauffement
planète », résume Léo, venu de vers la scène où la jeune militante s’est aussi adressé à la foule. qui a décidé de quitter l’accord de vant l’environnement : notre peu­ climatique. « Nous ne sommes pas
Barcelone. Derrière lui, des cortè­ suédoise Greta Thunberg a pro­ « Nous n’avons que dix ans pour Paris sur le climat (conclu à l’issue ple va en souffrir, mais aussi toute des experts : nous demandons juste
ges de populations mapuches du noncé un discours. freiner les pires conséquences du de la COP21, en décembre 2015). la planète », affirme plus loin Ihe­ aux gouvernements d’écouter les
Chili et indigènes d’Amazonie, en « L’espoir n’est pas entre les murs changement climatique », a­t­il dé­ Dans la foule variée, jeunes, per­ riny Delirrege, Brésilien de 30 ans scientifiques et d’accélérer le
habits traditionnels, exigent le de la COP25, mais ici, avec vous : claré, demandant aux politiques sonnes âgées et familles, chacun venu de Bilbao pour dénoncer ce rythme, insiste Paula Mancebo,
respect de leur terre. Devant, ce nous montrons la voie et les puis­ « d’être à la hauteur » et de s’enga­ tire la sonnette d’alarme. « On voit qu’il appelle un « écocide ». « Ce que porte­parole du mouvement Fri­
sont les jeunes du mouvement sants doivent nous suivre », a mar­ ger sur une réduction de 65 % des de plus en plus de catastrophes na­ les gens demandent, c’est un chan­ days for Future Espagne. Nous
Fridays for Future qui réclament telé l’égérie du mouvement pour émissions de gaz à effet de serre turelles : il est temps d’agir », souli­ gement de système, avec plus de n’avons pas de temps à perdre. » 
une « justice climatique ». le climat, arrivée le matin même en 2030 par rapport à 1990, au gne Isabel, bibliothécaire de participation et plus de respect de sandrine morel

Le chlorpyrifos interdit en
Europe à partir de 2020
Les scientifiques alertent depuis vingt ans
sur les dangers pour la santé de ce pesticide

I nterdits par un vote. Le chlor­


pyrifos et le chlorpyrifos­mé­
thyl, deux pesticides nocifs
pour le cerveau du fœtus et des
jeunes enfants, sont désormais
autistique, des déficits de quo­
tient intellectuel (QI) allant jus­
qu’à sept points ou encore des
troubles de déficit de l’attention
avec ou sans hyperactivité.
indésirables dans l’Union euro­
péenne (UE). Réunis vendredi « Délai de grâce » de trois mois
6 décembre au sein du Comité Les réglementations entérinant la
permanent des végétaux, des ani­ décision devraient être formelle­
maux, des denrées alimentaires ment adoptées en janvier 2020, se­
et de l’alimentation animale (Sco­ lon la Commission. Les Etats
paff), les représentants des Etats membres interdiront alors les pro­
membres ont voté contre le re­ duits contenant les substances au
nouvellement de l’autorisation niveau national, cette action rele­
des insecticides, qui arrivait à vant de leur compétence. Ils pour­
échéance le 31 janvier 2020. ront accorder un « délai de grâce »
C’est la Commission euro­ de trois mois pour apurer les
péenne qui a proposé cette inter­ stocks. A la suite de quoi les pro­
diction en se fondant sur des avis duits ne pourront plus être mis sur
intermédiaires de l’Autorité euro­ le marché ni être utilisés dans l’UE.
péenne de sécurité des aliments « C’est une décision importante »,
(EFSA). Début août, à la demande réagit Axel Mie, professeur associé
expresse de la Commission, à l’Institut Karolinska, à Stock­
l’agence avait en effet publié holm, dans un courriel au Monde.
deux opinions concernant les ef­ Les recherches de ce scientifique et
fets des substances sur la santé de ses collègues Christina Ruden
humaine. Le chlorpyrifos et le et Philippe Grandjean ont joué un
chlorpyrifos­méthyl, avait­elle rôle déterminant. En 2017, ils
conclu, ont de « potentiels » effets avaient exhumé la seule étude
génotoxiques (nocifs pour l’ADN fournie par Dow aux autorités
des cellules), et sont toxiques pour européennes sur la toxicité neuro­
le cerveau en développement. développementale du chlorpyri­
Révélé par Le Monde et ses par­ fos, et constaté qu’elle montrait
tenaires de l’enquête transfronta­ clairement des effets nocifs sur le
lière sur le chlorpyrifos, le lob­ cerveau des rats. Ces données
bying des fabricants, Corteva et n’avaient cependant jamais été
Ascenza, ainsi que de leurs alliés, évaluées par les autorités.
pour empêcher l’interdiction « Nous devons maintenant
n’aura donc pas su convaincre les veiller à ce que cesse toute autori­
Etats membres. Inventé par Dow sation de pesticides sur la base de
(maintenant Corteva depuis sa conclusions erronées tirées d’étu­
fusion avec DuPont), l’insecticide des financées par l’industrie. Si les
est sur le marché depuis 1965. données pertinentes avaient été
Les données scientifiques qui rapportées correctement, écrit­il,
s’accumulent depuis deux décen­ cette décision aurait pu être prise
nies montrent qu’une exposition il y a vingt ans. »
au chlorpyrifos pendant la gros­ Dans un communiqué, une
sesse et au cours des premières coordination de sept ONG salue
années de la vie provoque d’im­ « un geste historique ». « Bien que
portants retards de développe­ nous ne puissions pas effacer les
ment, des troubles du spectre décennies d’exposition à ces subs­
tances et leur effet sur le développe­
ment neurodéveloppemental, dé­
clare Genon K. Jensen, directrice
« Cette exécutive de l’ONG Health and En­
vironment Alliance (HEAL), l’inter­
interdiction diction des deux formes de chlorpy­
est une victoire rifos est une victoire majeure pour
le développement des enfants. »
majeure pour le Sollicité par Le Monde, Corteva
développement se dit « déçu » par la décision de
l’UE. « Aucune substance active n’a
des enfants » fait l’objet de recherches plus ap­
GENON K. JENSEN profondies que le chlorpyrifos »,
directrice exécutive assure la firme. 
de l’ONG HEAL stéphane horel
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8| DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019

GRÈVE  CONTRE  LA  RÉFORME  DES  RETRAITES

Assemblée générale à la gare de Lyon, à Paris, le 6 décembre. JULIEN MUGUET POUR « LE MONDE »

Les syndicats maintiennent la pression
La quasi­totalité des organisations hostiles à la réforme appelle à une nouvelle journée de manifestations mardi

L
a bataille se poursuit, en afin de ne pas brutaliser les tra­ compte nos propositions. » C’est en de « se retrouver le mardi 10 au POUR LA NUMÉRO  savia et Ryanair ont également été
dépit des signes d’apaise­ vailleurs concernés. M. Philippe toute fin de matinée, vendredi, soir », pour examiner la suite des cloués au sol. La journée de samedi
ment envoyés par le gou­ s’est également adressé à une que les syndicats et mouvements réjouissances. Ils espèrent ainsi DEUX DE LA CGT,  devrait cependant être plus simple
vernement. Vendredi autre catégorie particulièrement protestataires ont dévoilé l’acte II impulser « un nouveau temps pour ceux qui prennent l’avion.
6 décembre, la quasi­totalité des en vue dans le conflit en cours : les de leur montée au front. La déci­ fort » dans leur lutte. DES SALARIÉS QUI  Le pays n’est certes pas paralysé
organisations hostiles à la ré­ enseignants. Disant comprendre sion de mettre sur pied une nou­ L’offensive de mardi se produira mais les tracas causés mettent
forme des retraites a appelé à une leurs inquiétudes, il s’est de velle journée d’action a été prise à 24 heures avant la présentation
S’ÉTAIENT JUSQU’À  sous pression le pouvoir en place
nouvelle journée « de grèves et de nouveau engagé à « une revalori­ l’issue d’une réunion de près de des arbitrages de M. Philippe de­ MAINTENANT  et le contraignent à faire des
manifestations » pour le 10 dé­ sation » graduelle de leurs traite­ trois heures, au siège de FO, ave­ vant le Conseil économique, social concessions, qui sont toujours à
cembre. Rendue publique au len­ ments de manière à ce que leurs nue du Maine à Paris. Les échan­ et environnemental. « On pense TENUS À L’ÉCART  l’étude. Vendredi après­midi, juste
demain d’une première mobilisa­ pensions ne baissent pas. ges ont un peu duré car il y a eu un qu’il y en a encore sous le pied », a après son intervention devant la
tion massive – 806 000 personnes débat sur l’option à privilégier. indiqué, vendredi, Catherine VONT ENTRER  presse, M. Philippe a reçu les prési­
dans la rue, selon le ministère de « Nouveau temps fort » D’après plusieurs participants, la Perret, la numéro deux de la CGT : DANS LA DANSE dents de la SNCF et de la RATP. Rien
l’intérieur –, cette décision émane Ces ouvertures n’ont nullement CGT souhaitait immédiatement d’après elle, des salariés, qui n’a filtré de leurs échanges, mais
de la CGT, Force ouvrière (FO), la attendri le camp adverse. « Répon­ inscrire deux dates, mardi 10 et s’étaient jusqu’à maintenant l’objectif est, très clairement, de
FSU, Solidaires et plusieurs mou­ dre à ceux qui se sont fortement jeudi 12 décembre : « Pour FO, cela tenus à l’écart, vont entrer dans la parvenir à un « point d’équilibre »,
vements de jeunesse. Seule la CFE­ mobilisés, c’est – pour nous – un en­ signifiait passer aux [opérations] danse. Une analyse partagée par l’extinction du statut de chemi­ selon la formule du premier mi­
CGC, qui avait rejoint sur le tard le couragement pour que tous les saute­moutons, ce que cette confé­ Eric Beynel, l’un des porte­parole not). Surtout, le trafic s’est à peine nistre, afin de « rassurer les person­
pack des opposants, ne s’est pas autres se mobilisent », réagit Yves dération n’approuvait pas, rap­ de l’union syndicale Solidaires : amélioré car la proportion de con­ nels ». Parmi les pistes sur la table,
associée à cette action, préférant Veyrier, le secrétaire général de FO. porte une des personnalités « Ce mardi 10 peut être supérieur en ducteurs et de contrôleurs qui ont il y a celle consistant à repousser
« attendre la réponse » de l’exécutif « Il est exclu que nous discutions autour de la table. Solidaires, de termes de participation à la journée posé leur sac atteint des sommets : dans le temps la date d’entrée en
avant d’arrêter une position. pour obtenir des miettes ou des son côté, réclamait une grève re­ [du 5]. On est loin d’être sur le haut 87 % pour les premiers et 80 % application des nouvelles règles
Pour la plupart des contestatai­ aménagements sur quelques sec­ conductible et la FSU, quant à elle, de cette mobilisation. » Pour Berna­ s’agissant des seconds. Des ratios pour les salariés de ces sociétés.
res, il faut donc repartir à l’assaut. teurs, renchérit Régis Mezzasalma n’avait pas mandat pour ça. » Les dette Groison, secrétaire générale qui sont même en hausse par rap­ Le fait de lâcher du lest n’est pas
Et l’intervention du premier (CGT). Notre volonté demeure la protagonistes – à l’exception de la de la FSU, l’exécutif « ne prend pas port à ceux de jeudi. La direction a forcément bien accueilli du côté
ministre, quelques heures après même : le retrait du projet actuel et CFE­CGC, donc – ont finalement la mesure » de ce qui se passe : « Ce d’ailleurs fait savoir que la circula­ des organisations d’employeurs.
l’annonce de leur initiative, ne les l’ouverture de vraies négociations, convenu de redescendre dans la n’est pas un mouvement d’humeur tion des trains devait encore être « A la sortie, on risque d’avoir plus
a pas conduits à changer de straté­ dans lesquelles sont prises en rue une seule fois, avec l’intention de quelques jours. » très perturbée, samedi et diman­ de régimes spéciaux qu’au dé­
gie. Lors d’une courte allocution che, avec cinq TGV sur six annulés, part », persifle un haut gradé du
prononcée vendredi en milieu « Point d’équilibre » 85 % des Transilien supprimés, et Medef. « Il ne faudrait pas que la
d’après­midi, Edouard Philippe L’Alliance du commerce s’inquiète de Vendredi, les incidences des dé­ seulement un ou deux TER sur dix mise en place du système univer­
s’était pourtant voulu conciliant. brayages étaient moins fortes que en service. Elle a, d’autre part, re­ sel intervienne tôt pour certains et
« Ma logique n’est pas et (…) ne sera l’impact de la grève sur les magasins la veille, tout en restant très signi­ commandé aux voyageurs franci­ de façon très lointaine pour
jamais celle de la confrontation », La journée de grève et de manifestations du jeudi 5 décembre a ficatives – avec une intensité varia­ liens d’éviter les trains de banlieue d’autres », met en garde François
a­t­il assuré, en réaffirmant son entraîné « 30 % de baisse d’activité en moyenne dans les maga- ble selon les secteurs. Sans lundi, l’affluence attendue pou­ Asselin, le président de la Confé­
attachement au « dialogue so­ sins », selon l’Alliance du commerce qui a fait part, vendredi, de surprise, ce sont les agents des so­ vant rendre les gares dangereuses. dération des petites et moyennes
cial ». Certes, comme il l’a rappelé, ses « vives inquiétudes » si le mouvement devait perdurer. Dans ciétés de transports de voyageurs La RATP, de son côté, prévoyait à entreprises. Autant de réflexions
« la disparition des régimes spé­ un communiqué, cette fédération de commerçants, qui repré- qui ont continué le combat avec le nouveau de gros désordres pour qui montrent que lorsque le gou­
ciaux » – à l’origine d’impression­ sente 26 000 magasins et 200 000 salariés dans le secteur de plus d’ardeur. A la SNCF, le taux de samedi, dimanche et, à un degré vernement cherche à circons­
nants débrayages à la RATP et à la l’équipement de la personne, a estimé que « l’impact de la grève grévistes a fléchi par rapport à moindre, lundi. Dans les airs, Air crire un incendie, d’autres foyers
SNCF – figure, plus que jamais, à est particulièrement fort dans les centres-villes des métropoles et jeudi, passant de 60 % à 32 %. Mais France a dû annuler, vendredi, de mécontentement sont suscep­
l’ordre du jour, mais le chef du grandes villes du fait de la grève des transports, de l’importante il s’avère important si on le com­ 30 % de ses vols intérieurs et 10 % tibles de surgir. 
gouvernement s’est déclaré prêt à baisse de trafic en magasin mais aussi de la fermeture, complète pare au conflit de 2018, lié à la ré­ de ses moyen­courriers, Des appa­ raphaëlle besse desmoulières,
des « transitions progressives » ou partielle (une ou deux heures), de très nombreux commerces ». forme ferroviaire (qui a enclenché reils des compagnies EasyJet, Tran­ éric béziat et bertrand bissuel
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Silencieux, Macron laisse Matignon manœuvrer


Vendredi, Edouard Philippe a annoncé qu’il dévoilerait « l’intégralité du projet » mercredi 11 décembre

nîmes ­ envoyé spécial de l’actualité. « Il n’était pas ques­ baisser la température du chau­ « JE RÉPÈTE MA  Et trouver des voies de passage a raillé en réponse le chef de file
tion que la famille de la sécurité ci­ dron social. Pas question de laisser acceptables pour les syndicats. de La France insoumise (LFI), Jean­

M
uet. Vendredi 6 dé­ vile se sente laissée pour compte », passer le week­end sans rien dire DISPOSITION TOTALE  Raison pour laquelle il n’a pas été Luc Mélenchon : « Sinon, il n’aurait
cembre, Emmanuel explique un conseiller de l’Elysée. alors qu’une « grève importante », rappelé l’engagement de faire dé­ pas pris la parole aujourd’hui pour
Macron s’est rendu Ce déplacement, assure d’ailleurs selon ses mots, frappe toujours le POUR FAIRE EN SORTE  marrer le nouveau régime univer­ annoncer un calendrier qu’on con­
à Nîmes, dans le la présidence, avait été décidé dès pays. Samedi et dimanche, cinq QUE LES TRANSITIONS  sel à l’équilibre financier en effec­ naît déjà. »
Gard, pour une cérémonie d’hom­ l’annonce de l’accident d’hélicop­ TGV sur six ne circuleront pas et le tuant au préalable des écono­ Lundi après­midi, tous les parte­
mage aux trois sauveteurs de la sé­ tère, lundi. trafic restera également « extrême­ SOIENT PROGRESSIVES  mies ? « Au fur et à mesure, nous naires sociaux seront reçus par la
curité civile morts, quatre jours A charge pour Edouard Philippe, ment » réduit à la RATP, a annoncé allons devoir travailler un peu plus ministre des solidarités et de la
plus tôt, dans un accident d’héli­ pendant ce temps­là, d’occuper le la direction de l’entreprise. AFIN DE NE PAS  longtemps », a simplement dé­ santé, Agnès Buzyn, et le haut­
coptère pendant les intempéries front des retraites, alors qu’une « Ma logique n’est pas et ne sera claré M. Philippe. « On voit bien commissaire aux retraites, Jean­
qui ont frappé le Sud­Est. Et il nouvelle journée de manifesta­ jamais celle de la confrontation », a
ÊTRE BRUTALES » que le trou des 10 milliards d’euros Paul Delevoye, pour un dernier
n’était pas question pour lui de tions et de grève est annoncée par assuré le premier ministre dans ce ÉDOUARD PHILIPPE par an, il est à partir de 2025, avait round d’échanges. Mais le mo­
s’exprimer sur la mobilisation les syndicats mardi 10 décembre. propos d’une dizaine de minutes, premier ministre souligné sur France 2, la veille, ment crucial pourrait bien se
contre la réforme des retraites. Pas « Dans cette séquence gouverne­ répétant ne pas vouloir mettre en son ministre de l’action et des jouer quelques heures plus tôt. Se­
le moment. Pas son rôle. mentale, c’est le premier ministre place cette réforme « brutale­ comptes publics, Gérald Darma­ lon plusieurs sources au sein de
Sur la base aérienne du groupe­ qui porte la réforme », souligne­ ment ». Il convient d’apaiser les « Il ne serait pas raisonnable, pas nin. Il ne faut pas casser la réforme l’exécutif, un déjeuner des diri­
ment d’hélicoptères de la sécurité t­on à l’Elysée. Le président de la tensions, au lendemain de mani­ acceptable, pas juste, de changer sociale que nous voulons porter geants de la majorité doit être or­
civile de Nîmes­Garons, d’où République, lui, se tient en retrait festations d’ampleur, qui ont les règles en cours de partie, a­t­il (…) en faisant une réforme budgé­ ganisé à l’Elysée, lundi. L’occasion
étaient issus deux des trois sauve­ et préserve son capital politique. réuni 806 000 personnes dans déclaré à propos des futures re­ taire immédiatement. » de caler les derniers réglages de ce
teurs, le président de la Républi­ tout le pays, selon le ministère de traites des salariés de la SNCF et En réponse à la forte mobilisa­ qu’annoncera Edouard Philippe
que a donc fait face aux trois cer­ La méthode douce l’intérieur. de la RATP. Je répète ma disposi­ tion des enseignants, enfin, qui deux jours plus tard.
cueils alignés sur le tarmac. Trois « Un premier ministre, ça s’use », a­ M. Philippe ne veut néanmoins tion totale pour faire en sorte que craignent pour le futur niveau de « Le président de la République
bières recouvertes du drapeau tri­ t­on coutume de dire dans la majo­ pas donner le sentiment d’un les transitions soient progressives leurs pensions, le premier minis­ prend les grands arbitrages », rap­
colore, un casque de sapeur­pom­ rité. Mercredi 11 décembre, c’est quelconque renoncement. Il a ex­ afin de ne pas être brutales. » Une tre a par ailleurs tenu à rappeler pelle un de ses proches. Et finira
pier ou de sauveteur simplement donc lui qui annoncera « l’intégra­ primé sa « volonté très ferme de manière de rouvrir sans le dire la l’engagement de l’exécutif à ce bien par endosser politiquement
posé sur le tissu. « Vivre pour sau­ lité du projet du gouvernement », projeter le pays dans le futur et de porte à la « clause du grand­ qu’elles « ne baissent pas ». « Il est le poids de la réforme. Selon son
ver d’autres vies, c’est votre quoti­ selon M. Philippe lui­même, lors mettre en place ce système univer­ père », dont l’application impli­ exact que l’application absurde entourage, le chef de l’Etat réflé­
dien, votre honneur, je ne connais d’un discours au Conseil économi­ sel » de retraite. « Nos concitoyens querait que la réforme concerne des nouvelles règles les pénalise­ chit à l’opportunité de s’exprimer
pas d’engagement plus humain », a que, social et environnemental. savent que la très grande diversité les seuls nouveaux entrants sur rait, a­t­il reconnu. Mais le sys­ au sujet des retraites d’ici à la fin
célébré M. Macron, saluant « trois « C’est le rôle du premier ministre. de nos régimes ne peut pas perdu­ le marché du travail ? « Non, assu­ tème universel, ça n’est pas la de l’année, à la suite du discours
hommes de courage et d’honneur C’est normal que ce soit lui qui soit rer », a­t­il estimé, ce qui « implique re­t­on dans l’entourage du chef baisse des pensions des ensei­ du premier ministre, mercredi.
(…), trois héros victimes du choix si en première ligne », évacue l’entou­ la disparition des régimes spé­ du gouvernement. Il faut cher­ gnants, au contraire, c’est la reva­ Comme pour rappeler que cette
noble, si élevé, de consacrer leur rage du chef du gouvernement. ciaux ». Reste à déterminer la ma­ cher le point d’équilibre entre la lorisation progressive de leur trai­ réforme, après tout, est depuis le
existence aux secours ». Vendredi, ce dernier a donc impro­ nière et le rythme pour y arriver. Et clause du grand­père et une appli­ tement, de façon que leur pension début « sa » réforme. 
A lui de souligner la nécessité de visé une déclaration à l’hôtel de à ce sujet, le premier ministre est cation à partir de la génération au moment des retraites ne baisse olivier faye
« faire nation », au­delà des vagues Matignon pour essayer de faire partisan de la méthode douce. née en 1963. » pas. » Le gouvernement « vacille », et cédric pietralunga

« Venez dans nos bahuts


motiver nos collègues »
Dans les AG, les grévistes espèrent faire converger les revendications

D es petites grappes de che­


minots attendent le dé­
but de l’assemblée géné­
rale (AG) dans un hangar reculé de
la gare de Lyon, à Paris, ce ven­
Il met en garde ceux que le sou­
venir de 1995 obnubile. « 1995,
c’était le “Juppéthon” : le rapport
de forces se faisait par le nombre
de manifestants dans la rue. Mais
sements de la capitale. « Un an de
lutte, l’horreur absolue », résume
une enseignante.
Sont aussi venus dix agents
RATP, des salariés du Planning fa­
dredi 6 décembre au matin. Est­ce aujourd’hui, dans la rue, leur force milial, une employée de La Poste,
la fine pluie glaciale qui a refroidi à eux, c’est de nous péter la gueule. amère : « La privatisation, nous, on
l’enthousiasme de la veille ? La Donc notre meilleure arme reste la l’a eue dans l’os. » Et une gréviste de
mobilisation contre la réforme grève. Il faut tenir 30 % [de taux de la Bibliothèque publique d’infor­
des retraites a beau avoir été im­ grévistes] dans chaque secteur ! » mation du centre Georges­Pompi­
portante, l’humeur n’est pas si dou, fermée depuis jeudi et peut­
chantante. On se raconte la mani­ « On l’a eue dans l’os » être encore ce week­end. « On est à
festation, « pimentée » par les gaz A peine l’AG terminée, il rejoint à fond sur l’interprofessionnel, expli­
lacrymogènes. On partage son vélo le collège du 20e arrondisse­ que Aurélie, la bibliothécaire. Cha­
amertume devant l’interpellation ment, où un déjeuner interprofes­ cun a ses problèmes, mais on es­
de deux cheminots qui avaient al­ sionnel est annoncé. Un de ses saye d’unifier toutes ces luttes
lumé des torches de signalisation. collègues suit en rollers. Quand, parce qu’elles découlent d’une
« Ça serait jamais arrivé en 1995 ! » très en retard, ils poussent la porte même politique de casse des servi­
Quand il prend la parole en lan­ du lieu de rendez­vous, la pièce est ces publics, d’austérité, de précari­
çant l’AG, le délégué Sud­Rail a bien pleine d’une centaine de person­ sation à tout­va, de nouvelles for­
compris qu’il faut encourager les nes qui ont déjà bien avancé sur mes de management.. »
troupes. Il détaille les chiffres im­ une motion commune. Au Alexis, l’enseignant aux rollers,
pressionnants, en taux de grévis­ tableau, la liste des taux de grévis­ lance un appel à faire du porte­à­
tes comme en nombre de mani­ tes dans dix­huit établissements porte pour étendre la mobilisa­
festants, réveillant l’assistance. « Je du secteur et les intentions de re­ tion et remplir les caisses de
sais que certains peuvent avoir des conduction en début de semaine. grève. Il propose de se joindre à la
doutes. Mais y’a pas de place pour Les stratégies diffèrent, certains manifestation des « gilets jau­
le doute, il faut qu’on maintienne la veulent voter la reconduction, nes » samedi. « Je ne crois pas au
pression ! » Il y a là des grands trau­ d’autres reprendre le travail lundi, grand soir, ni aux porte­parole
matisés de l’échec de la grève de avant une nouvelle journée noire professionnels, confie François. Je
2018 contre la réforme du statut de espérée mardi, où un deuxième crois à ces rencontres, ces agents
la SNCF. Il y a aussi quelques ensei­ appel à manifester vient d’être RATP dont je connais désormais le
gnants des établissements voi­ lancé par les centrales syndicales. prénom et avec qui on est parti
sins, marqués par leur lutte vaine Ici aussi, d’autres conflits ont pour une aventure de quinze
contre les réformes Blanquer. laissé des traces. La réunion s’est jours. On ne peut gagner que si on
Parmi eux, François, professeur organisée grâce à un groupe sur est en interpro et si on s’organise
d’histoire­géographie à la cité sco­ WhatsApp, constitué en 2018 localement. On n’est plus en 1995,
laire Paul­Valéry à Paris, prend le pour un combat contre les nou­ où les organisations syndicales
micro avec entrain. « Depuis jeudi, velles sectorisations des établis­ étaient maîtresses du rapport de
moi, j’ai un nouvel emploi du forces et reconnues par leurs inter­
temps ! lance­t­il. Mes journées locuteurs gouvernementaux et pa­
commencent par l’AG RATP au tronaux. C’était le monde d’avant.
dépôt de Lagny. Puis je viens ici. Et, « IL FAUT  Il faut inventer autre chose. »
tout à l’heure, je rejoindrai des col­ QU’ON CONSTRUISE  Il est 13 h 30, la réunion touche à
lègues pour un déjeuner qu’on vou­ sa fin. Rendez­vous sont donnés
drait interprofessionnel. Je viens, ENSEMBLE LA  pour des actions lundi, la mani­
car on a besoin d’aide mutuelle­ festation de mardi et une nou­
ment. Il faut passer dans les AG les MOBILISATION POUR  velle AG, mercredi. Les agents
uns des autres, venez dans nos ba­ RATP se lèvent pour partir. La
huts motiver nos collègues. Il faut
ENRACINER LA GRÈVE » salle entonne alors un « Tous en­
qu’on construise ensemble la mobi­ FRANÇOIS semble, tous ensemble ». 
lisation pour enraciner la grève. » enseignant aline leclerc
0123
10 | france DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019

JUSTICE

Bayrou mis
en examen par
les juges du
pôle financier
Convoqué dans le cadre de l’instruction
sur les assistants parlementaires européens,
le président du MoDem affirme ignorer
les faits. « On ne peut pas être plus étranger
que je le suis à cette affaire », a­t­il déclaré

I
l s’était préparé au pire. Le 28 novem­ plus comment l’ex­eurodéputée Janelly
bre, sur le plateau de BFM­TV, François Fourtou (1999­2009) a pu avoir comme assis­
Bayrou relativisait : « Tout le monde tante à temps partiel, pendant environ trois
est mis en examen ou à peu près, dans ans, Quitterie de Villepin – 40 000 euros pris
la vie politique française. » Au Mo­ sur l’enveloppe parlementaire –, sans que ni
Dem, la phrase est d’actualité. Alors l’une ni l’autre ne se souviennent avoir colla­
que, depuis un mois, au moins une dizaine boré ensemble. Quitterie de Villepin affirme
d’anciens élus ou cadres du mouvement ont avoir travaillé pour le parti, ce que nie M. Bay­
été mis en examen dans le cadre de l’affaire rou : « Elle était une militante revendicative et
des assistants parlementaires européens, le pas du tout une salariée. »
président du parti centriste, convoqué Le patron du parti centriste savait­il qu’elle
vendredi 6 décembre par les juges du pôle fi­ avait aussi été payée comme assistante par­
nancier de Paris, vient de connaître le même lementaire à 50 % par l’eurodéputé Thierry
sort judiciaire. Il est visé du chef de « compli­ Cornillet, de février 2007 à juin 2009 ? « Non,
cité de détournement de fonds publics ». je n’en savais rien. Mais il apparaît de plus en
« Cette mise en examen, annoncée à plus que cette jeune femme avait le don de se
l’avance dans les journaux, a été décidée à faire engager. » Il l’assure, aucune pression
l’encontre de tous les éléments de preuves du MoDem n’a été exercée sur les eurodépu­
produits. La suite de l’instruction montrera tés centristes : « Un parlementaire européen, François Bayrou,
qu’elle est totalement infondée », a déclaré à il n’y a pas moyen de lui forcer la main. » à Paris, le 30 septembre.
l’Agence France­Presse (AFP) Pierre Cornut­ ÉRIC FEFERBERG/AFP
Gentille, l’avocat de François Bayrou. La note du 15 février 2011 Une note décou­
Qu’il semble loin, le temps de l’assurance verte par les enquêteurs pourrait pourtant
affichée. Le temps où M. Bayrou, éphémère laisser penser le contraire. En date du 15 fé­
ministre de la justice du premier gouverne­ vrier 2011, elle a été rédigée par Bernard Lehi­ Bennahmias, ancien des Verts élu sous l’éti­ parti un de leurs assistants parlementaires.
ment d’Edouard Philippe, expliquait, catégo­ deux, ancien député européen (2004­2009) quette du MoDem entre 2007 et 2014, devra Marielle de Sarnez a tenu à rappeler que
rique, à l’été 2017, au moment de son départ : et conseiller de M. Bayrou à l’époque. A l’in­ rembourser la même somme. Enfin, Natha­ Mme Lepage avait assez vite quitté les rangs du
« Toutes celles et tous ceux qui ont travaillé au tention de Jean­Jacques Jégou, alors trésorier lie Griesbeck, eurodéputée centriste de 2004 MoDem après son élection. A une question
MoDem avaient un contrat de travail et une du parti, M. Lehideux écrit : « Les députés à 2019, devra payer près de 100 000 euros. de son avocat au cours de son audition sur
fiche de paie, et cela sera aisé à prouver. » Et européens se sont engagés immédiatement Interrogé sur la note du 15 février 2011, le « une rivalité politique » qui aurait pu
d’insister : « La gestion de la ressource après les dernières élections, et ceci comme directeur général des finances du Parlement conduire certains, dont Corinne Lepage, à
humaine dans notre mouvement a été régu­ l’avaient fait leurs prédécesseurs, à consacrer européen, Didier Klethi, a livré son interpré­ « déformer les faits », elle a répondu : « Oui,
lière, normale, légale et, je l’affirme, morale. » un tiers de la dotation mise à disposition pour tation : « La teneur de la note me paraît sans aucun doute. Leur carrière politique ne
Deux ans plus tard, loin de l’image d’un payer leurs assistants, aux salaires et charges démontrer l’existence d’un accord interne. Il y leur a sûrement pas apporté les satisfactions
chef de parti sûr de son fait, c’est un tout de collaborateurs travaillant “ensemble” au est expressément fait référence à l’engage­ qu’ils en attendaient. Ceci peut expliquer cela. »
autre visage que M. Bayrou a livré aux poli­ siège du MoDem et recrutés parmi le personnel ment des députés de consacrer un tiers de la
ciers qui l’ont auditionné, le 11 septembre. maison. » M. Bayrou affirme n’avoir jamais vu FACE À dotation mise à leur disposition pour payer Les pressions de François Bayrou Malgré
Celle d’un dirigeant mal informé sur les ce document, même s’il en avait entendu par­ DES ENQUÊTEURS  leurs assistants au parti. » une sérénité affichée, François Bayrou a mon­
rouages internes de son parti. Il affirme ainsi ler : « Je pense qu’il s’agit d’une confusion. » Les représentants du Parlement européen tré en coulisses une certaine fébrilité face à
ne pas avoir su que le directeur administratif La note laisse apparaître un Bernard Lehi­ SOUPÇONNANT ont par ailleurs tenu à faire part de leur sur­ l’avancée de l’instruction. Le 7 juin 2017,
et financier du MoDem, Alexandre Nardella, deux agacé. « Je n’arrive plus à rien, écrit­il, et prise quant à l’utilisation de cadres du toujours ministre de la justice, il appelle le di­
était le tiers payant de la majorité des eurodé­ je suis obligé de dire que j’en ai assez d’aller UNE « PRATIQUE  MoDem comme tiers payants des assistants recteur de l‘investigation de Radio France, Jac­
putés centristes, poste central dans la gestion tendre la main auprès de gens qui ne veulent parlementaires européens. « [Michel] Mer­ ques Monin, pour se plaindre d’une enquête
des enveloppes parlementaires. « Je n’ai pas pas, en fait, respecter les engagements qu’ils
INSTITUTIONNALISÉE  cier [ancien trésorier du parti] d’abord, puis journalistique sur les assistants du MoDem
la compétence sur la gestion des assistants ont pris. » M. Bayrou interprète ainsi ces pro­ DU “PRÊT”  M. Nardella apparaissent comme également au Parlement européen. « Voici ce qu’il me dit
parlementaires », a­t­il résumé ce jour­là. pos : « Les parlementaires ayant leur bureau piloter ces questions, et notamment l’alloca­ en substance : “Des gens de chez vous sont en
Face à des enquêteurs soupçonnant une au siège [du MoDem], c’était pour nous expri­ D’ASSISTANT  tion budgétaire des fonds dédiés à l’assistance train de téléphoner à des salariés du MoDem,
« pratique institutionnalisée du “prêt” d’assis­ mer une obligation morale d’avoir, au siège parlementaire. Ce n’est pas interdit, mais cela de les harceler de manière inquisitrice, et de
tant parlementaire », M. Bayrou a parfois aussi, la présence de leurs assistants locaux. » PARLEMENTAIRE »,  est étrange », estiment­ils. jeter le soupçon sur leur probité. C’est inaccep­
peiné à répondre aux questions, allant Car le patron du MoDem tient à le souli­ M. BAYROU A PARFOIS  table.” », a raconté M. Monin à Mediapart.
même jusqu’à soutenir que « bien loin de gner : son parti traitait bien les eurodéputés. Un règlement de comptes politique ? Tout Enfin, plus récemment, comme l’a révélé
financer le parti, les députés européens Au siège, rue de l’Université, à Paris, ceux­ci PEINÉ À RÉPONDRE  au long de leurs auditions par la police judi­ Le Canard enchaîné, M. Bayrou, qui, grâce à
étaient aidés par celui­ci ». pouvaient bénéficier de « bureaux vastes, bien ciaire, l’ex­eurodéputée (1999­2017) et éphé­ un commissaire divisionnaire de l’Office
équipés », et de « postes pour les assistants ». AUX QUESTIONS mère ministre des affaires européennes Ma­ central de lutte contre la corruption et les in­
Les témoignages d’eurodéputés Dès 2007, « Aucun ne payait de loyer, précise­t­il. C’est le rielle de Sarnez comme François Bayrou ont fractions financières et fiscales, s’est procuré
certains eurodéputés sont mécontents de mouvement politique qui fournissait les expliqué que cette affaire relevait en fait le numéro de téléphone portable de Char­
s’être vu imposer des assistants parlementai­ locaux, le téléphone, la bureautique, l’affran­ d’une série de règlements de comptes politi­ lotte Bilger, la juge d’instruction chargée de
res qui ne travaillent pas assez pour eux et chissement, etc. C’était une occupation à titre ques menés par plusieurs de leurs accusa­ l’enquête sur le MoDem, n’a pas vu de diffi­
trop pour le parti. Dans un mail du 12 décem­ gracieux, déclarée au Parlement européen. (…) teurs. Ainsi ont­ils tenu à rappeler que culté à appeler cette dernière pour « se plain­
bre 2007, la députée européenne Claire Le parti ne leur a jamais rien demandé. » l’ouverture de l’enquête judiciaire reposait, dre de la teneur des informations communi­
Gibault se plaint auprès d’une permanente notamment, sur une dénonciation portée en quées par la presse », puis à lui envoyer un
du parti dont elle prend en charge 60 % du sa­ La position du Parlement européen Inter­ mars 2017 par l’ex­eurodéputée frontiste SMS pour demander à ce que son informati­
laire : « Vous savez aussi bien que moi que vous rogés en tant que partie civile en décem­ Sophie Montel auprès du parquet de Paris. cien assiste à l’ouverture du scellé contenant
consacrez bien plus qu’un tiers de votre temps bre 2018, les représentants du Parlement Puis que l’enquête avait ensuite été nourrie son ordinateur saisi en perquisition.
de travail à vos activités au sein du MoDem. » européen ont assuré : « L’analyse et l’exploita­ par Matthieu Lamarre, un ancien assistant Avec la mise en examen de M. Bayrou, ce
Cette même année, M. Nardella décide d’oc­ tion des éléments transmis nous ont permis parlementaire du MoDem, passé avec armes sont désormais plus d’une dizaine d’anciens
troyer une prime de 6 000 euros à cette d’identifier neuf assistants parlementaires et bagages dans l’équipe de la maire socialiste élus ou de cadres du MoDem qui sont visés
permanente sur l’enveloppe parlementaire pour lesquels nous envisageons, sauf à ce que de Paris, Anne Hidalgo, adversaire politique. par la justice, dont les anciens députés euro­
de Mme Gibault, suscitant la colère de cette d’autres explications nous soient apportées, L’ancienne eurodéputée Corinne Lepage est péens Marielle de Sarnez, Sylvie Goulard, ou
dernière. « Ce sont leurs affaires, répond M. d’initier une procédure de prérecouvrement aussi pointée du doigt par les dirigeants du Jean­Luc Bennahmias, ainsi que l’ancien
Bayrou. Je ne comprends pas cette histoire. » consistant à se faire rembourser les frais dont MoDem. En 2015, celle­ci avait publié un garde des sceaux Michel Mercier, un temps
Le président du MoDem ajoute : « On ne peut l’usage serait contestable. » ouvrage, intitulé Les Mains propres (éd. Autre­ trésorier du parti. Eric Morain, l’avocat de l’ex­
pas être plus étranger que je le suis à cette af­ Depuis cette audition, plusieurs ex­eurodé­ ment), dans lequel elle expliquait que, à la eurodéputée Anne Laperrouze (2004­2009),
faire. (…) L’idée que je doive moi, président du putés centristes se sont vu réclamer des suite de son élection comme députée euro­ a regretté « une série de mises en examen à
mouvement, m’occuper des assistants parle­ sommes par l’institution. L’éphémère minis­ péenne, en 2009, la direction du MoDem lui marche forcée qui ne permet pas une appré­
mentaires et de leur disponibilité n’a pas de tre des armées, Sylvie Goulard, a ainsi dû avait demandé de signer un document enga­ ciation individualisée des responsabilités ». 
sens. » Le maire de Pau ne s’explique pas non rembourser près de 45 000 euros. Jean­Luc geant les élus à mettre à la disposition du yann bouchez et simon piel
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DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019 france | 11

Marseille : LRM investit


finalement Yvon Berland
L’ex­président d’université devra peut­être
Les affaires judiciaires hypothèquent faire face à une candidature dissidente

les ambitions politiques du maire de Pau C’ est la fin d’un long


feuilleton. A moins de
quatre mois des élec­
et discipliné. Le fondateur du ser­
vice de néphrologie de l’hôpital de
la Conception a méthodiquement
Allié à Emmanuel Macron, qui lui conserve sa confiance, M. Bayrou rêvait encore de Matignon tions municipales, La République conduit sa pré­campagne depuis
en marche (LRM) a enfin choisi le l’annonce officielle de sa candida­
candidat qui se lancera dans la ture, le 18 juillet. Ce sont deux ca­
bataille à Marseille. Après avoir dres de LRM à Marseille qui ont eu

U n vrai coup dur. A l’issue


d’une audition de près de
dix heures au tribunal de
Paris, vendredi 6 décembre, le
président du MoDem, François
ques de l’ex­candidat à la présiden­
tielle qui, à 68 ans, rêvait encore
d’atterrir à Matignon au cours du
quinquennat. Elle ébranle, par
ailleurs, sa position de principal al­
sent le climat de défiance qui s’est
installé entre les deux forma­
tions, sur fond d’opposition dans
le cadre d’investitures pour les
élections municipales. L’appel de
du MoDem. Et permettre, pour­
quoi pas, la prise de pouvoir du
ministre des relations avec le Par­
lement, Marc Fesneau, et du prési­
dent du groupe MoDem à l’Assem­
longtemps hésité, le mouvement
présidentiel a tranché en faveur
de l’ex­président d’Aix­Marseille
Université (AMU), Yvon Berland, a
appris Le Monde, confirmant une
l’idée de le solliciter, il y a plus de
six mois. Pascal Chamassian, can­
didat malheureux aux législatives
en 2017 dans la première circons­
cription des Bouches­du­Rhône,
Bayrou, a été mis en examen pour lié d’Emmanuel Macron. M. Bayrou à réfléchir à un « plan blée nationale, Patrick Mignola, à information du Point.fr. et le référent départemental Ber­
« complicité de détournement de Certains, au sein de La Républi­ B » à Paris, fin octobre, a par exem­ l’occasion du congrès du parti, fin Le processus de sélection – mené trand Mas­Fraissinet ont con­
fonds publics », dans l’affaire des que en marche (LRM), voient dans ple été particulièrement mal vécu 2020. Deux hommes bien vus par par Jean­Marc Borello, proche vaincu l’universitaire qui, jus­
assistants parlementaires euro­ cet épisode une occasion de par les macronistes, alors que leur la plupart des macronistes, au d’Emmanuel Macron – aura duré qu’alors, n’avait jamais pris place
péens du parti centriste. De quoi renforcer la domination du parti candidat officiel, Benjamin Gri­ contraire de François Bayrou et plus longtemps que prévu. Depuis sur aucune liste politique.
écorner l’image du maire de Pau, présidentiel sur un MoDem par­ veaux, est déjà à la peine. « Bayrou Marielle de Sarnez qui agacent plus de huit mois, le parti cherche Pour mener campagne, il s’est
qui s’est toujours posé en défen­ fois encombrant. Le 5 novembre, doit comprendre qu’on n’a pas à parfois. Dans Le Parisien, le 17 no­ le candidat idéal pour succéder au entouré, au sein de sa « Team
seur à la fois des institutions euro­ quand Le Monde révélait la convo­ tout partager à égalité avec lui », vembre, M. Mignola cosignait une maire Les Républicains (LR), Jean­ Yvon », d’un mélange de « mar­
péennes et de la moralisation de la cation de M. Bayrou aux fins s’agace un fidèle du chef de l’Etat. tribune avec Jean­Christophe La­ Claude Gaudin, dans la deuxième cheurs », d’anciens du Parti socia­
vie politique. Ce nouvel épisode d’une mise en examen, aucun Avant de trancher : « De toute fa­ garde, président de l’UDI, et Hervé ville de France. Parmi les candi­ liste et de personnalités de centre­
représente le point d’orgue d’une macroniste n’a pris la parole pour çon, il ne pèsera plus rien en 2022. » Marseille, président du groupe dats à l’investiture, le choix de droit. Malgré le manque de noto­
enquête qui a vu la mise en le défendre. « Je laisse le MoDem M. Macron n’entend pas lâcher centriste au Sénat… sans avertir M. Berland semblait le plus con­ riété de M. Berland, les macronis­
examen, ces dernières semaines, parler du MoDem », bottait en pour autant son allié, rompu aux M. Bayrou que ses deux concur­ sensuel, ces dernières semaines, tes jugent la ville gagnable. « Le jeu
de plusieurs figures du MoDem, touche un responsable de LRM. arcanes de la politique, et qui le rents centristes cosignaient le aux yeux des macronistes. Etant est très ouvert à Marseille, estime
de l’ex­ministre des armées Sylvie Pas question que les ennuis judi­ conseille sans relâche pour éviter texte avec lui. « Fesneau et Mi­ perçu comme « le plus avancé et le un proche de M. Macron. LR est di­
Goulard à l’ancien trésorier du ciaires du partenaire éclabous­ les chausse­trappes. « La relation gnola sont dans une opération de plus structuré », il faisait figure de visé, cela ouvre des perspectives. »
parti Michel Mercier, en passant sent, par ricochet, M. Macron. entre eux est étroite et forte », règlement de comptes avec les Thé­ grand favori. Sauf que le poison de la division
par Marielle de Sarnez, proche assure l’Elysée. Les 16 et 17 décem­ nardier pour prendre le contrôle du risque également d’affaiblir le
parmi les proches de M. Bayrou. La Climat de défiance bre, M. Macron doit se rendre à MoDem », assure un poids lourd « Team Yvon » camp macroniste. Avec le choix
justice cherche à déterminer si des Un manque de soutien mal vécu Pau pour inaugurer, d’abord, le de la majorité. « Le meilleur succes­ Le professeur de médecine de de M. Berland, la possibilité d’une
collaborateurs parlementaires par les centristes. « Les dirigeants tout nouveau bus à hydrogène de seur pour François, ce sera Marc 68 ans était l’un des deux candi­ candidature dissidente de Saïd
ont été rémunérés par les fonds de LRM veulent tuer le MoDem et la ville, et réunir, ensuite, le G5 car ils se ressemblent, convient un dats à avoir officiellement déposé Ahamada se renforce. « Je suis en
du Parlement européen, alors ils se disent que c’est le bon Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina cadre centriste qui connaît bien un dossier auprès de la Commis­ campagne et je ne compte pas
qu’ils étaient, en réalité, affectés à moment, a déclaré Richard Ra­ Faso, Niger, Tchad). Le patron de les deux hommes. Mais jamais sion nationale d’investiture (CNI) m’arrêter », a déclaré ce dernier au
d’autres tâches pour le parti. mos, le secrétaire général adjoint LRM, Stanislas Guerini, a exprimé, Marc ne fera quelque chose contre de LRM, avec le député Saïd Aha­ Monde, vendredi, après avoir
Le dossier avait déjà contraint le du MoDem, dans Le Parisien, le vendredi, sa « confiance » et son François. » Un signe, en tout cas, mada. Un troisième prétendant, annoncé en novembre qu’il serait
centriste à quitter son poste de mi­ 3 décembre. Parce que ce sont des « admiration » envers M. Bayrou. que l’après­Bayrou n’est plus un le doyen de la faculté de droit Jean­ candidat, « quoi qu’il arrive », à la
nistre de la justice, en juin 2017. Ces cons. Ils ont la culture du PS [Parti Dans la majorité, certains veu­ sujet tabou au sein du MoDem.  Philippe Agresti, s’est greffé ces mairie de Marseille. 
ennuis judiciaires hypothèquent socialiste], ils sont hégémoni­ lent croire que cet épisode pour­ olivier faye derniers jours à la lutte. A 68 ans, al. le. et gilles rof
un peu plus les ambitions politi­ ques. » Des mots forts, qui tradui­ rait accélérer la succession au sein et alexandre lemarié Yvon Berland, lui, aura été patient (marseille, correspondant)

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M A I N T I E N   D E   L’ O R D R E

8 décembre 2018, récit


d’une journée incandescente
Ce samedi­là, les autorités changent de stratégie face aux « gilets jaunes ». Plus
offensifs, les policiers touchent douze manifestants à la tête. Quatre sont éborgnés.
Un tournant tactique devenu le nouveau standard du maintien de l’ordre

L
a pluie glaçante qui s’abat
sur Paris a des relents aci­
des de gaz lacrymogène.
Elle chasse les dernières
silhouettes qui s’attardaient en­
core place de la République. Quel­
ques flammèches s’élèvent çà et là
des carcasses fumantes qui parsè­
ment les rues, vestiges d’une jour­
née incandescente. Il est 23 h 30, Lors de l’acte IV
ce samedi 8 décembre 2018, et le des « gilets
sol jonché de douilles, cartouches jaunes », à Paris,
et autres éclats de grenades, té­ le 8 décembre
moigne de la violence des affron­ 2018. LAURENCE GEAI
tements entre les forces de l’ordre POUR « LE MONDE »
et les « gilets jaunes », qui ont se­
coué toute la journée la capitale.
Sur son compte Twitter, Emma­
nuel Macron publie un message
de félicitations adressé aux poli­
ciers et gendarmes mobilisés :
« Merci pour le courage et l’excep­
tionnel professionnalisme dont
vous avez fait preuve. » Le chef de
l’Etat respire : la Préfecture de po­
lice a remporté la « bataille » de la
rue face aux manifestants. Les
autorités, qui avaient vécu le sac­
cage de l’Arc de triomphe la se­ Les réunions se sont succédé ronne, propose de réquisitionner
maine précédente comme une toute la semaine. Une fois n’est les motos pour déplacer plus rapi­
humiliation, voulaient repren­ pas coutume, les ministères de dement les effectifs et procéder à
dre la main. C’est désormais l’intérieur et de la justice ont tra­ des interpellations. C’est la créa­
chose faite. vaillé main dans la main pour dé­ tion des détachements d’action ra­
Mais à quel prix ? Plus d’un mil­ finir le cadre légal dans lequel opé­ pide (DAR), qui deviendront bien­
lier de personnes ont été inter­ reront les forces de l’ordre. L’objec­ tôt les brigades de répression de
pellées à Paris sur des motifs tif ? Des vagues d’interpellations l’action violente motorisées
flous, souvent avant même de massives menées en amont de la (BRAV­M). Ces unités, qui rappel­
prendre part au rassemblement manifestation, qui s’appuient sur lent à certains les fameux volti­
prévu sur les Champs­Elysées. une série de réquisitions délivrées geurs interdits après la mort de
L’Assistance publique­Hôpitaux par les procureurs, aux contours Malik Oussekine, en 1986, se sont
de Paris dénombre 126 blessés. inhabituellement larges. Ces do­ peu à peu imposées comme des
Douze personnes ont été tou­ cuments, que Le Monde s’est pro­ pièces centrales des dispositifs de
chées à la tête par un tir de lan­ curés, constituent la pierre angu­ maintien de l’ordre.
ceur de balles de défense, le fa­ laire du dispositif.
meux LBD 40. Parmi elles, quatre Le parquet de Paris évoque ainsi
ont perdu un œil. Côté forces de le 6 décembre, une « opération ex­ Samedi, 6 heures :
sécurité, on dénombre 17 blessés ceptionnelle » en raison de la mani­
dans la capitale. festation des « gilets jaunes ». Ex­
« On nous a fait mettre
Si le 1er décembre et ses dégrada­ ceptionnels, les contrôles le sont les mains sur la tête »
tions symboliques restent dans par leur durée et leur ampleur. Là Cet acte IV, Marie B. ne voulait le
toutes les mémoires, le 8 décem­ où de telles réquisitions sont en manquer à aucun prix, après avoir
bre constitue un véritable tour­ général localisées dans le temps et participé trois semaines plus tôt
nant qui a fixé dans la durée de l’espace, elles portent cette fois­ci au mouvement sur le rond­point
nouveaux standards. Les évolu­ sur une grande partie de la région de l’aéroport de Dole. Dès le ven­
tions tactiques mises en place lors parisienne, sur les principaux axes dredi soir, un peu après 23 heures,
de l’acte IV des « gilets jaunes » par routiers et même sur les départe­ cette jeune femme blonde énergi­
la police et la gendarmerie ainsi ments limitrophes de l’Ile­de­ que de 32 ans, alors intérimaire permanence ». Privés de leurs gi­ Les comptes rendus policiers peu utilisé jusque­là, qui permet
que l’arsenal législatif répressif France. Les autorisations, émises à dans l’industrie, a rejoint une cin­ lets jaunes et de leur matériel, les auxquels Le Monde a eu accès per­ de condamner quelqu’un sans
utilisé servent désormais de réfé­ partir du jeudi 6 décembre, se che­ quantaine de « gilets jaunes » du manifestants sont libérés dans la mettent de mesurer l’ampleur même que l’acte ait été commis.
rence aux opérations de maintien vauchent pour étendre la durée Jura pour parcourir en bus les sept soirée, avec souvent un simple des interpellations opérées : au
de l’ordre. A l’aide de témoignages des contrôles sur plusieurs jours, heures de trajet jusqu’à Paris. Onze rappel à la loi. « Il est minuit, per­ total, 1 082 personnes dont 974 12 heures : « C’est pas
de manifestants, de policiers, jusqu’aux dernières heures du sa­ euros l’aller­retour, le budget sonne n’a dormi depuis plus de placées en garde à vue. Un record
ainsi que de nombreux docu­ medi 8 décembre. transport est modeste, à l’image vingt­quatre heures. Au retour, pas dans l’histoire moderne de la po­ beau à voir là­dedans »
ments inédits, Le Monde a recons­ Du côté policier, on cherche à in­ des revenus des manifestants. un mot dans le bus pendant sept lice. Les motifs sont multiples : Il est aux alentours de midi lors­
titué cette journée hors norme nover en rendant les troupes plus Comme nombre de « gilets jau­ heures. Et chacun retourne à sa pe­ « port d’armes », de « brise­glace », que la situation se tend soudaine­
dans la capitale à plus d’un titre. mobiles. La stratégie très statique nes » déjà présents le 1er décembre tite vie de contestataire frustré. » d’une « lampe shocker » (lampe ment sur le haut de l’avenue des
du 1er décembre avait fait l’objet de à Paris, ils ont pris des casques et torche puissante), « détention de Champs­Elysées. Après la « dé­
toutes les critiques. La direction de des lunettes pour se protéger des 9 h 30 : « Si on gaze, c’est stupéfiants », « port de masque », faite » symbolique du 1er décem­
Vendredi 7 décembre : la sécurité de proximité de l’agglo­ gaz lacrymo ou d’éventuels tirs de « outrage »… « Le principe est sim­ bre, pas question de perdre le
« Une opération mération parisienne (DSPAP), qui LBD. Ils n’auront pas l’occasion de pour que vous partiez » ple, on ramasse tout ce qui est vin­ match retour pour les forces de
gère l’ensemble des commissa­ se servir de ces équipements de Confrontées à des tensions dès dicatif et tout ce qui porte des équi­ l’ordre. Sur des vidéos tournées
exceptionnelle » riats de Paris et de la petite cou­ fortune. Arrivés près de la gare de l’aube, le 1er décembre, les forces de pements de protection, si vous êtes par Pedro Da Fonseca, un journa­
« Si vous vous demandez pourquoi Lyon vers 6 heures du matin, ils l’ordre se sont positionnées aux habillé comme un footballeur liste reporter d’images présent
vous êtes entrés dans la police, c’est sont interpellés par des policiers, à premières heures de la journée américain, c’est que vous voulez en sur place, et consultées par Le
pour un jour comme celui­ci ! », « SI VOUS VOUS  la descente du bus. Sans un mot autour des Champs­Elysées. « Dès découdre », explique un policier. Monde, on voit des sections de
clame un haut gradé. A la salle de d’explication. « On nous a fait met­ 9 h 30, ça gazait de partout, ça pi­ A 10 h 35, la police embarque CRS et des groupes de policiers en
commandement de la Préfecture DEMANDEZ POURQUOI  tre les mains sur la tête dos à eux, quait sur la place de l’Etoile », se ainsi 78 personnes au métro Quai civil copieusement insultés par
de police, sur l’île de la Cité à Paris, face à la vitrine d’un magasin, ra­ souvient Maximilien Deroubaix. de la Rapée, proche de la place de la les manifestants. Des pavés volent
le dernier briefing a des allures de VOUS ÊTES ENTRÉS  conte Marie B. Ils nous ont pris en Ce paysagiste de 31 ans est venu en Bastille. Motif : ils sont « issus d’un dans leur direction. Les fonction­
veillée d’armes, vendredi 7 dé­ photo un par un, sur le trottoir, et train depuis Mantes­la­Jolie (Yveli­ groupe à risque » dont « certains naires courent sous les projectiles,
cembre. Le matin même, six per­
DANS LA POLICE,  ont pris nos pièces d’identité. » nes). « On s’était donné rendez­vous porteurs de masque ». Une source certains tirent à l’aveugle. C’est
sonnes liées à l’ultradroite et soup­ C’EST POUR UN JOUR  Après de longues minutes d’at­ gare Saint­Lazare. De la gare aux policière assure que plusieurs dans cette zone qu’Axelle Mar­
çonnées d’avoir participé à des dé­ tente, les quelque 50 passagers du Champs­Elysées, on a eu une di­ membres de l’ultradroite avaient quise, une manifestante de 28 ans
gradations sur l’Arc de triomphe COMME CELUI­CI ! »  car sont répartis entre plusieurs zaine de contrôles. » Très vite, son été identifiés dans le groupe. Le ca­ venue du Var qui filme la scène,
ont été perquisitionnées. La pres­ commissariats. « J’ai été placée en masque de protection lui est con­ dre juridique est toujours le reçoit une cartouche de LBD en
sion est forte sur les épaules de Mi­ CLAME UN HAUT  cellule de dégrisement avec cinq fisqué. « Ils nous ont dit mot pour même : « participation à un grou­ plein visage. Elle témoignera de sa
chel Delpuech. Le préfet de police GRADÉ, LA VEILLE  filles », raconte Marie, qui se sou­ mot : “Si on gaze, c’est pour que pement en vue de commettre des double fracture à la mâchoire
sait que son siège est en jeu après vient de « la puanteur, la crasse sur vous partiez.” » Il se fera interpeller dégradations et des violences ». auprès du site Reporterre : c’était
le fiasco du 1er décembre. DE L’« ACTE IV » les murs » et de « l’humiliation en quelques heures plus tard. Un délit créé sous Nicolas Sarkozy, sa première manifestation.
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DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019 france | 13

« C’ÉTAIT L’ENFER  Barricades, feux de poubelles…


Certains veulent rejouer à la tom­
DU VIETNAM. LES  bée de la nuit la même scène que
sur les Champs­Elysées. Jusqu’au
OFFICIERS DE POLICE  cocasse : un reporter du Monde
aperçoit une bande de jeunes ma­
JUDICIAIRE FAISAIENT  nifestants s’escrimant, sous la
DES CONCOURS  bruine qui détrempe tout, à mettre
le feu à un canapé apporté au mi­
POUR ENREGISTRER  lieu d’une avenue. Sans succès.
Les forces de l’ordre se position­
LES MECS LE PLUS  nent sur les artères entourant la
VITE POSSIBLE »,  place et forment une nasse. A
20 h 30, Antoine Coste, un gra­
LÂCHE UN OFFICIER phiste de 26 ans que Le Monde
avait rencontré en janvier 2019, est
frappé au visage par un objet. Venu
Au « CTJ Horloge », c’est la course en observateur, il assure que c’est
contre­la­montre pour « boîter » – un projectile de LBD qui l’a atteint.
placer en garde à vue – les person­ « Je regarde mes mains, pleines de
nes interpellées, qui arrivent par sang, j’essaye de comprendre ce
camions entiers. Certains n’ont qu’il se passe. J’inspecte mon ar­
rien à faire là. Un artisan qui allait cade, je me demande si elle est
faire des réparations chez une ouverte, ce qui expliquerait pour­
vieille dame a été embarqué, à quoi je ne vois plus, pourquoi je ne
cause de ses outils. L’homme est sens plus mon côté gauche. Des
rapidement relâché. D’autres arri­ gens autour de moi crient “il a été
vent dans un état douteux. « On en touché”. » La cornée est sectionnée
a vu qui avaient pris la BRI [brigade et le plancher orbital fracturé. An­
de recherche et d’intervention, toine Coste vient de perdre l’usage
l’antigang] sur la tête, lâche un offi­ de son œil gauche. C’est le qua­
cier. C’était l’enfer du Vietnam, les trième éborgné du jour à Paris.
officiers de police judiciaire fai­
saient des concours pour enregis­
trer les mecs le plus vite possible. Le 23 heures: «Un point
record : quatre minutes pour une
garde à vue. » La quantité se fait au
d’arrêt a été mis à
détriment de la qualité. « On a sa­ l’escalade de la violence»
turé les services avec un millier de Sur les Champs­Elysées, le calme
gardes à vue et on a raté des vrais est revenu. Christophe Castaner
dossiers. Il y a eu énormément de entame une tournée des effectifs,
classements sans suite parce qu’on durement éprouvés : 39 policiers
ne pouvait pas suivre », regrette ce et gendarmes ont été blessés con­
même officier. tre 28 le 1er décembre. Lors de son
Maximilien Deroubaix fait par­ point presse, quelques minutes
tie de ceux dont le dossier n’a pas plus tôt, le ministre de l’intérieur a
tenu longtemps devant la justice. Il eu cette formule : « Un point d’arrêt

Au même moment, Thomas Bel­ LES CHIFFRES Accompagné d’un autre photo­ gnier, 20 ans, est éborgnée à son
a été relaxé en comparution im­
médiate le lundi suivant. Il en con­
a été mis à l’escalade de la vio­
lence. » Le bilan matériel n’est
monte, étudiant nîmois venu graphe, il se « réfugie derrière un tour, cette fois par une grenade la­ serve un souvenir amer : « Moi, de­ pourtant guère brillant. « La réa­
pour la première fois à Paris, est lui barrage de gendarmes mobiles », crymogène. Un troisième mani­ puis ça, les flics, j’ai vraiment du mal lité, c’est que le 8 décembre, il y a eu
aussi victime d’un tir de LBD au vi­ qui le prennent en charge et le con­ festant, Patrice Philippe, chauffeur à les voir. J’ai un peu de haine. » autant de dégâts, voire plus, que la
sage, pour un total de 25 points de 120 000 fient aux pompiers. Admis en ur­ routier originaire des Pyrénées­At­ semaine d’avant : il y a eu des vitri­
suture. Alors qu’il s’effondre, il as­ C’est le nombre de policiers, gence à la clinique Ambroise­Paré lantiques, perdra lui aussi un œil à nes défoncées, des voitures brûlées,
sure en avoir reçu un second au gendarmes et pompiers à Neuilly, puis à la Pitié­Salpêtrière, la suite d’un tir de LBD, dans 20 h 30 : « Je regarde ça a été moins symbolique que l’Arc
thorax. Les tirs se multiplient, de mobilisés le 8 décembre 2018, il subit une opération de plusieurs l’après­midi, toujours sur les de Triomphe, mais beaucoup plus
même que les victimes, qui n’ont soit quasiment autant que heures. Nicolas Descottes s’en sort Champs­Elysées. Interrogé par Le
mes mains pleines éclaté dans Paris », témoigne un
pas toutes un gilet jaune. A 12 h 15, le nombre de manifestants avec soixante jours d’interruption Monde sur ces blessures graves, un de sang » haut fonctionnaire.
un journaliste, Paul Conge, est tou­ (125 000, dont 10 000 à Paris). temporaire de travail (ITT) et des haut fonctionnaire de la Préfec­ En fin d’après­midi, la tension re­ Devant les CRS réunis près de
ché par des éclats de grenades dé­ broches en titane dans le visage. ture ne biaise pas : « On savait qu’il descend sur les Champs­Elysées. l’Arc de Triomphe, Christophe Cas­
sencerclantes. A 12 h 20, un autre y avait du dégât. » L’épicentre de la contestation se taner évoque également des « inci­
photoreporter, Yann Foreix, reçoit 1 723 13 h 45 : « J’ai tenu mon déplace vers la place de la Républi­ dents graves », mais assure qu’« il y
un tir de LBD en pleine nuque, heu­ C’est le nombre d’interpella- que, où les « gilets jaunes » ont a eu beaucoup moins de blessés,
reusement arrêté par son casque. tions réalisées dans le pays. œil dans ma main » 15 h 30 : « Les LBD, tenté de se joindre à la marche beaucoup moins de violence » que
Les arrestations se poursuivent à A la même heure, sur l’avenue, la pour le climat, organisée ce même la semaine passée. Les chiffres du
un rythme effréné. Le commissa­ situation reste confuse. Sur plu­
ça n’arrive pas jour. Des groupes de jeunes issus ministère de l’intérieur disent le
riat de la rue de l’Evangile, dans le 1 220 sieurs vidéos consultées par Le qu’aux autres » de banlieue parisienne convergent contraire : 264 personnes ont été
18e arrondissement, où sont em­ C’est le nombre de personnes Monde, on voit des grappes de ma­ Avocat de plusieurs « gilets jau­ vers l’esplanade, qui s’embrase peu blessées à travers la France contre
menées les personnes interpel­ placées en garde à vue. nifestants reculer lentement face nes » et cofondateur du collectif à peu. « On constate un change­ 201 la semaine précédente. Plus
lées, est rapidement saturé. Mais la aux policiers qui descendent de­ Robes noires et gilets jaunes qui ment de physionomie dans les in­ d’un an après le début de la mobili­
Préfecture a vu grand pour l’occa­ puis l’Arc de triomphe. Un groupe verra le jour par la suite, Philippe terpellations au fur et à mesure de sation des « gilets jaunes », le 8 dé­
sion. Le « dépôt », l’ancienne pri­ 264 de policiers en civil, qui ne sem­ de Veulle est venu en curieux assis­ l’après­midi, témoigne un com­ cembre reste la journée qui aura
son située sous le palais de justice C’est le nombre de blessés, blent pas menacés sur les images, ter à la manifestation, en milieu missaire de police. Les “gilets jau­ marqué les manifestants le plus
sur l’île de la Cité, a été décrassé. dont 39 parmi les forces tirent plusieurs fois au LBD et tou­ d’après­midi. « C’est vrai que c’était nes” sont remplacés par des mecs durement dans leur chair. 
Depuis le déménagement du tri­ de l’ordre. chent au bras Marie­Hélène violent, les manifestants en­ des cités, qui sont là pour piller des yann bouchez, nicolas chapuis
bunal dans le 17e arrondissement Drouet, une septuagénaire. Elle voyaient des trucs, les flics en­ magasins et profiter de la “fête”. » et samuel laurent
de Paris, les cellules, dans un état s’écroule. « On s’apprêtait à partir, voyaient des gaz. » Soudain, « il y a
lamentable, ne sont quasi plus uti­ CRS présente sur les Champs, on a même souhaité bon courage dispersion, les gens courent, on sup­
lisées que pour les étrangers en si­ d’empêcher « l’installation d’obsta­ au peloton de CRS, assure­t­elle au pose qu’il y a une charge. Je sens un
tuation irrégulière qui passent de­ cles de chaussée ». A 13 h 06, « Lu­ Monde. Depuis, mon sentiment vis­ coup dans le dos, ça ressemble à un
vant la cour d’appel. « C’est une tèce » encourage les CRS, qui pro­ à­vis de la police a changé, ils ont coup de paintball en dix fois plus
taule, c’est pas beau à voir là­de­ gressent sur l’avenue : « Oui, vous “tiré dans le tas” et peu importe que puissant. C’est la même sensation

DE CAUSE
dans », souffle un policier. Ce sera pouvez y aller franchement, allez­y j’ai eu 70 ans. Je ne suis plus retour­ qu’une balle, mais qui ne pénètre
le principal centre de traitement franchement, n’hésitez pas à percu­ née manifester depuis, on ne sait pas. » Le lendemain, l’avocat se ré­
judiciaire – baptisé « CTJ Horloge », ter ceux qui sont à votre contact, à pas de quoi ils sont capables. » Un veille avec des douleurs dans tout
en référence à la tour du même
nom qui domine la Conciergerie.
proximité… Ça fera réfléchir les sui­
vants. »
canon à eau est déployé sur l’ave­
nue. A 13 h 45, c’est à nouveau un
le corps. « Je me suis dit ce jour­là :
“Bon sang, les LBD, ça n’arrive pas À EFFETS.
© Radio France/Ch. Abramowitz

Autour de 13 h 30, les manifes­ photographe, Boris Kharlamoff, qu’aux autres.” J’étais sidéré par
13 heures : « Allez­y tants parviennent à bloquer l’ave­ qui est touché au torse. cette violence. Si vous recevez un Le magazine de
nue de Friedland, qui mène à l’Arc Quinze minutes plus tard, LBD dans le dos, c’est qu’on peut
franchement » de triomphe, avec du mobilier ur­ Alexandre Frey, intermittent du imaginer qu’ils utilisaient ça pour l’environnement
Une heure plus tard, la situation bain. Le photographe Nicolas Des­ spectacle en gilet jaune, originaire disperser les gens. Pour faire peur. »
n’est pas apaisée, bien au con­ cottes, qui travaille pour Libéra­ de la région parisienne, reçoit un Au même moment, à quelques
traire. Le commandement, installé tion, reçoit alors un tir de LBD au tir de LBD à la tête. « Je ne suis pas centaines de mètres de là, Maxi­
à la Préfecture, dispatche ses uni­ visage. « J’avais déjà suivi des mani­ tombé, j’ai tenu mon œil dans ma milien Deroubaix tente de quit­ Chaque
tés avec une obsession, éviter que festations contre la loi travail, cette main, mon pote m’a dit “tu n’as plus ter la zone des Champs­Elysées. dimanche
les manifestants érigent des barri­ fois je sentais que ce serait violent, d’œil”. Je l’ai jeté par terre. Après, une « Les CRS ont chargé, je me suis re­ 16H-17H
cades sur le haut de l’avenue des j’ai donc pris un casque avec un stic­ dame nous a ouvert le sas de son trouvé à terre parce que j’ai glissé
Champs­Elysées. La gendarmerie a ker presse », raconte­t­il au Monde. immeuble pour qu’on se réfugie, on sur un pavé », mouillé par les lan­ Aurélie
ressorti pour l’occasion ses blin­
dés, très efficaces quand il s’agit de
Avec d’autres reporters, il s’accrou­
pit derrière un muret. La dernière
était deux ou trois, mais j’étais l’un
des plus gravement atteints, on m’a
ceurs d’eau. Il est interpellé, « bru­
talement », selon lui, et se re­
Luneau
déblayer des barrières en feu. photo de son appareil montre un laissé passer un barrage parce que trouve en garde à vue. Les cellules
« Honnêtement, on n’était même groupe de policiers en civil, cas­ je pissais le sang, ils ont vu la gra­ sont faites pour deux. « On était
pas sûrs qu’ils étaient en état de qués, dont un, accroupi, semble vité », raconte ce jeune père de fa­ six, sept dedans, explique­t­il. Il En partenariat
rouler », s’amuse un haut gradé. pointer son arme sur lui. « C’est évi­ mille. Finalement transporté à faisait tellement chaud et per­ avec
L’esprit
A la radio, les ordres fusent dans dent qu’il m’a visé », assure­t­il. Il l’hôpital par les pompiers, il assure sonne ne voulait ouvrir la porte, d’ouver-
tous le sens. A 13 h 04, « Lutèce », est touché quelques centimètres qu’« aucun policier ne [l’a] aidé ». du coup on devait sans cesse de­
l’indicatif du commandement, de­ sous l’œil, à la joue et à la pom­ Quelques minutes après, une mander d’aller aux toilettes pour ture.
mande à « Vulcain 9 », une unité de mette, dont l’os explose. autre manifestante, Fiorina Li­ faire entrer un peu d’air. »
ÉCONOMIE & ENTREPRISE
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Riyad fait tout pour soutenir les cours du baril
L’Arabie saoudite a annoncé une nouvelle baisse de sa production de pétrole lors de la réunion de l’OPEP

L
e scénario n’était pas à
l’ordre du jour de la réu­
nion semestrielle de l’Or­
ganisation des pays ex­
portateurs de pétrole (OPEP), or­
ganisée les 5 et 6 décembre à
Vienne, en Autriche. Il est pour­
tant arrivé sur la table dès l’ouver­
ture des travaux. Et après de lon­
gues heures de négociations ser­
rées au siège du cartel, ses qua­
torze membres, la Russie et
quelques pays regroupés au sein
de l’« OPEP + » sont tombés d’ac­ Le prince
cord pour réduire encore leur pro­ Abdelaziz
duction de 500 000 barils par Ben Salman,
jour au cours du premier trimes­ nouveau
tre 2020 par rapport à la produc­ ministre
tion d’octobre 2018, ce qui portera saoudien
les coupes à 1,7 million de barils de l’énergie,
par jour. le 5 décembre,
A l’issue du sommet, vendredi à Vienne, pour
après­midi, le nouveau ministre le sommet
saoudien de l’énergie, le prince de l’OPEP.
Abdel Aziz Ben Salman, a même LEONHARD
créé une autre surprise en annon­ FOEGER/REUTERS
çant une « belle nouvelle », tenue
secrète par les membres de l’OPEP
durant vingt­quatre heures :
Riyad « continuera à réduire vo­
lontairement sa production de
400 000 barils » en dessous de son
objectif officiel. Elle atteindrait
ainsi son plus bas niveau depuis
2014, année où l’or noir était passé
sous la barre des 100 dollars, selon
l’agence Bloomberg. Au total, la
baisse globale atteindrait 2,1 mil­
lions de barils par jour.

Débat épineux
L’objectif de faire remonter les
cours a été atteint : à Londres, le diale de pétrole, doit se revoir au un intérêt supplémentaire à une Le cours du baril repart à la hausse
brent a immédiatement gagné mois de mars 2020 pour faire un
Au-delà d’un remontée des cours : l’avenir de Cours du brent depuis janvier 2019, en dollars
1,92 % (à 64,61 dollars, soit point d’étape sur les effets des rééquilibrage Saudi Aramco.
74,57
58,42 euros) ; et à New York, le ba­ mesures décidées vendredi. Il est Le groupe d’hydrocarbures fera
ril américain de WTI pour livrai­ né en décembre 2016 pour faire
budgétaire, son entrée à la Bourse de Riyad,
son en janvier prenait 1,85 % (à pièce à la montée en puissance les Saoudiens ont mercredi 11 décembre, et un prix 64,36
59,51 dollars). Les marchés ne se des producteurs de pétrole de plus élevé de l’or noir est bénéfi­
font pourtant pas trop d’illusion. schiste américain. Tous dépen­
un autre intérêt à que pour elle. L’entreprise la plus 54,91
La compagnie nationale saou­ dent des prix de l’or noir pour la remontée des rentable du monde, avec 111 mil­
dienne, Saudi Aramco, pompait leur stabilité politique et/ou leur liards de dollars (100 milliards
déjà à un niveau inférieur à ses développement économique, et
cours : l’avenir d’euros) de profits en 2018, qui
quotas OPEP pour éviter une tous redoutent que le baril re­ de Saudi Aramco produit 10 % du brut de la planète,
baisse des cours. tombe sous la barre des 50 dol­ est parvenue à lever 25,6 milliards
Il n’est pas certain que le volon­ lars, comme au début de 2019. Un de dollars (et même 29 milliards
2 janvier 2019 24 avril 6 décembre 2019
tarisme saoudien suffise à calmer prix trop bas pour leur permettre derrière les Etats­Unis, aurait fi­ avec les surallocations). C’est la
les investisseurs, chahutés depuis d’équilibrer leur budget. nalement respecté le « deal » car plus grosse introduction en Infographie : Le Monde Source : Bloomberg
un an par plusieurs facteurs dés­ Depuis le dernier rendez­vous certains condensats issus de l’ex­ Bourse de l’histoire, juste devant
tabilisants : la guerre commer­ de l’OPEP +, en juillet, les cours traction du gaz ont été exclus des celle du géant chinois du com­
ciale entre Washington et Pékin, ont été plutôt stables, oscillant quotas pétroliers. merce en ligne Alibaba, à New de Wall Street ayant préparé tion américaine, longtemps do­
qui bride une croissance chinoise autour de 60 dollars le baril de Depuis des semaines, l’Arabie York, en 2014. l’« IPO » (avant d’être écartés de la pée par le pétrole de schiste conti­
très gourmande en pétrole, no­ brent. Mais c’est Riyad qui a as­ saoudite envoie des signaux pour Le prince Abdel Aziz a d’ailleurs vente de ses actions), sa valeur nue de ralentir (2 millions de ba­
tamment en provenance du golfe suré le plus gros de l’effort. Une prévenir qu’elle ne veut plus por­ profité du sommet de Vienne devrait plutôt osciller entre rils supplémentaires en 2018,
arabo­persique ; l’atonie des éco­ répartition plus juste a suscité un ter presque seule le poids de cette pour affirmer que la capitalisa­ 1 100 milliards et 1 500 milliards 800 000 barils cette année), le Ca­
nomies européennes, dont on débat épineux à la réunion de baisse de production. On ignore tion de l’Aramco « dépassera bien­ de dollars. nada, la Norvège, le Guyana et le
n’entrevoit pas la fin ; le dyna­ Vienne, plusieurs Etats pompant quelle est la nouvelle répartition tôt les 2 000 milliards de dollars » L’Arabie saoudite et les autres Brésil commencent à mettre de
misme de la production améri­ plus que leur quota. C’est le cas de des quotas, mais le prince Abdel (contre 1 700 milliards à l’heure membres de l’OPEP + s’inquiètent nouveaux gisements en produc­
caine, même si elle ralentit ; et le l’Irak, un des plus gros produc­ Aziz était flanqué de ses homolo­ actuelle), l’objectif fixé par son d’une surproduction début 2020. tion. Ce qui rend aléatoire toute
niveau élevé des stocks de brut et teurs de l’OPEP, confronté à des gues irakien et nigérian quand il a demi­frère, le puissant prince hé­ Le marché reste très bien approvi­ prévision sérieuse sur les cours
de produits raffinés. troubles sociaux sans précédent. réaffirmé la nécessité de les res­ ritier Mohammed Ben Salman. sionné, en raison d’une hausse futurs de l’or noir – et donc sur les
Ce groupe OPEP +, qui assure la Ou du Nigeria. La Russie, pecter. Reste qu’au­delà du réé­ Croient­ils aux prophéties auto­ modérée de la demande et d’une prix à la pompe. 
moitié de la production mon­ deuxième producteur mondial quilibrage de son budget, Riyad a réalisatrices ? Pour des banquiers offre abondante. Car si la produc­ jean­michel bezat

Services maritimes : plus qu’un seul repreneur en lice pour Bourbon


Le groupe parapétrolier est placé en redressement judiciaire depuis le mois d’août. Seule reste la proposition de rachat des créanciers

L a crise s’accentue pour le


groupe Bourbon, le spécia­
liste des services maritimes
au secteur pétrolier (8 200 sala­
riés) en grande difficulté. Le tribu­
principaux créanciers de l’entre­
prise tricolore, avec 1 milliard
d’euros d’engagements. Et il est
apparu que cette condition n’était
pas remplie.
ner la procédure qu’elles ne coo­
péreraient pas avec M. de Cha­
teauvieux. Quelque ving­six ban­
ques, représentant 75 % des
créanciers, se sont regroupées
teauvieux – excédée par la situa­
tion qui dure depuis trois ans,
souhaite que le tribunal prenne
position au plus vite.
Le management discute égale­
niers mettent en avant le succès
du redressement de Saur, le nu­
méro trois de l’eau en France.
« BNP Paribas et Natixis ont repris
la Saur en 2013 après avoir con­
bourse plus ni les intérêts ni le ca­
pital de sa dette depuis fé­
vrier 2018. Généralement, cela ne
suffit pas pour que la passion
s’empare des protagonistes. Mais
nal de commerce de Marseille, qui pour élaborer une offre de re­ ment avec les créanciers pour verti leurs créances. Elles l’ont sur Bourbon, c’est différent.
pilote la procédure de redresse­ Des caisses quasi vides prise leur octroyant 93 % du capi­ obtenir des assurances concer­ porté pendant cinq ans, le temps Entre M. de Chateauvieux, fi­
ment judiciaire ouverte le 7 août, Pourquoi la banque chinoise est­ tal de Bourbon, après conversion nant son avenir. Un flou qui se que l’entreprise se restructure », gure du patronat marseillais et
devait examiner mardi 10 décem­ elle importante dans le disposi­ d’une partie de leurs créances et mêle d’autres incertitudes : au souligne un banquier. Ni le con­ ancien président du conseil de
bre deux solutions de sauvetage. tif ? Bourbon ayant financé à tra­ injection de 150 millions d’euros début 2020, doit s’ouvrir le pro­ sortium des banques ni M. de surveillance de l’assureur Axa, et
Désormais, une seule offre de re­ vers du leasing (location longue au capital. Par ailleurs, deux cès dans lequel huit cadres du Chateauvieux n’ont souhaité les banques – qui jouent gros, avec
prise demeure, celle des créan­ durée) la construction de bateaux autres propositions de reprises spécialiste maritime sont mis en s’exprimer. une exposition de 2,7 milliards
ciers, emmenée par cinq grandes dans des chantiers navals en très partielles avaient été formu­ cause pour « corruption d’agents Les difficultés de Bourbon ont d’euros (à laquelle s’ajoute celle au
banques françaises (BNP Paribas, Chine, ICBC est potentiellement lées, mais elles ne répondent pas publics » dans trois pays d’Afri­ commencé en 2014, avec la vio­ niveau de Jaccar, la holding de
Crédit mutuel Alliance Fédérale, propriétaire d’environ 10 % de la à l’ampleur du problème. que. D’ores et déjà, les banques lente chute des cours du brut qui M. de Chateauvieux, qui détient
Natixis, Société générale). flotte, pour peu qu’elle exerce ses Le tribunal pourrait être tenté ont confié au cabinet Heidrick a amené les majors à réduire près de 53 % de Bourbon et porte
Selon plusieurs sources, Jacques garanties. Autrement dit, avec ou de repousser l’examen des offres & Struggles la mission de trouver leurs dépenses, en particulier près d’un milliard de dettes) –, la
de Chateauvieux, PDG et action­ sans cette institution financière, afin de donner l’opportunité à de nouveaux administrateurs au dans l’exploration pétrolière en haine est devenue palpable. Alors
naire majoritaire de Bourbon, a le plan de redressement de Bour­ Jacques de Chateauvieux de dé­ groupe marseillais. mer. Le groupe affiche ainsi près que beaucoup rejouent à cette oc­
retiré son offre. Cette proposition bon change beaucoup. poser une autre proposition. Le juge­commissaire qui a lon­ de 1,5 milliard d’euros de pertes casion des antagonismes anciens
était conditionnée au soutien Or, le consortium des banques Mais le temps presse. Les caisses guement auditionné les créan­ nettes cumulées sur les trois – entrepreneur contre banquiers,
d’ICBC Leasing, filiale du géant – dont ICBC Leasing fait partie – a du groupe seraient quasiment vi­ ciers ces derniers jours leur a re­ exercices 2016, 2017, 2018 et le Marseillais contre Parisiens – la
bancaire Industrial and Commer­ réaffirmé ces derniers jours au des. L’équipe de direction de proché un manque de vision opé­ premier semestre 2019. Consé­ tension est à son comble. 
cial Bank of China (ICBC), l’un des juge­commissaire chargé de me­ Bourbon – hors Jacques de Cha­ rationnelle. De leur côté, ces der­ quence, l’entreprise ne rem­ isabelle chaperon
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DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019 économie & entreprise | 15

L’eau pétillante alcoolisée bouscule


FISC ALITÉ
Taxe numérique : Paris
juge « inacceptable » la
proposition américaine

le marché des boissons


La proposition américaine
d’une « solution optionnelle »
pour la taxation du numéri­
que est « inacceptable », a
tranché, vendredi 6 décem­
Succès aux Etats­Unis, lancées au Japon par Coca­Cola, les « hard selzers » arrivent au Royaume­Uni bre, le ministre des finances,
Bruno Le Maire, appelant les
Etats­Unis, qui menacent Pa­
ris de sanctions douanières, à

D
e l’eau gazeuse aroma­ séduire les jeunes consomma­ américain Fifco a imaginé, par marque Lemon­Do. Pour l’ins­ reprendre « de bonne foi » les
tisée aux fruits et al­ teurs. A l’instar de Truly, son chal­
Proposée exemple, pour les réfractaires aux tant, le groupe d’Atlanta affirme discussions à l’Organisation
coolisée à hauteur de lenger sur le marché américain, en canettes bulles, la marque Pura, en rem­ que cette boisson n’a pas voca­ de coopération et de dévelop­
5 %. Ce cocktail éton­ une marque détenue par le bras­ plaçant dans la recette l’eau ga­ tion à être commercialisée hors pement économiques. – (AFP.)
nant et détonnant n’est pas en­ seur Boston Beer.
colorées, cette zeuse par de l’eau plate aromati­ du Japon.
core visible dans les rayons des Avec une recette et un message eau absorbe un sée à la poudre de coco. Même si la vague de ces eaux AUTO MO BILE
supermarchés français. Mais ses marketing quasi identiques : l’eau Surtout, le Japon, comme sou­ alcoolisées n’a pas encore abordé Dongfeng pourrait
ambitions européennes débu­ pétillante alcoolisée vante son
peu du volume vent, a développé son propre éco­ le rivage français, l’Association réduire sa part dans PSA
tent en Grande­Bretagne où deux côté naturel, faible en sucre et en d’affaires des système. Avec le succès d’une nationale de prévention en al­ Dongfeng Motor optera pro­
marques, Bodega Bay et Balans calories, sans gluten, autant d’ar­ boisson baptisée Chu­Hi. La re­ coologie et addictologie (Anpaa) bablement pour une cession
tentent de faire leurs premiers guments auxquels la nouvelle gé­
grands brasseurs cette : de l’eau gazeuse aromati­ surveille de près le phénomène. partielle de sa participation
pas. Au moment où les Etats­Unis nération est sensible. De plus, elle sée aux fruits mélangée à un al­ « Nous sommes inquiets avec l’ar­ dans PSA, à l’issue du travail
ont fait de cette boisson le phéno­ s’adresse autant aux femmes cool local. Résultat : un breuvage rivée de tous ces produits marke­ exploratoire qu’il a confié à
mène de l’été, sous l’appellation qu’aux hommes. étendre le phénomène hors des titrant 5 à 7 degrés d’alcool en ting. Ils s’adressent à une clien­ des banques dans le contexte
« hard seltzer ». Et alors que Coca­ frontières étasuniennes. Même si moyenne présenté dans une ca­ tèle jeune, féminine qui veut boire du projet de fusion entre le
Cola vient de lancer au Japon son Même créneau que la bière des start­up voient déjà le jour en nette colorée. La ressemblance de l’eau et l’amènent à consom­ groupe automobile français
premier breuvage alcoolisé, sous Un succès qui n’a pas échappé Grande­Bretagne avec le récent avec le hard seltzer est forte. mer de l’alcool, en faisant croire et l’italo­américain Fiat
la marque Lemon­Do. aux grands brasseurs. Ils ont re­ lancement de Bodega Bay. L’autre Cet engouement japonais n’a que cela n’en est pas. Or, avec 5 à Chrysler, ont déclaré à Reu­
Pas de doute, l’eau alcoolisée marqué que cette boisson propo­ candidat au marché britannique, pas échappé à Coca­Cola. Le 7 degrés d’alcool, ces eaux ters des sources proches du
bouscule le marché des boissons. sée en canettes colorées absorbait Balans, a été conçu par le brasseur géant du soda a décidé de alcoolisées sont comparables à dossier, vendredi 6 décem­
L’histoire la plus médiatisée est un peu de leur volume d’affaires. suédois Kopparberg, également commercialiser sa première la bière ou au cidre », affirme bre. Dongfeng, partenaire de
celle de White Claw. Cette petite D’autant qu’avec un taux d’alcool spécialisé dans le cidre. boisson alcoolisée dans l’Archi­ Bernard Basset, vice­président de longue date de PSA, détient
marque lancée en 2016 par un de 5 degrés en moyenne, et des Mais sur ce marché naissant, il y pel en 2019 après avoir testé le l’Anpaa.  12,2 % de son capital et 19,5 %
homme d’affaires canadien, An­ variations autour des 8 à 10 de­ a déjà des variantes. Le brasseur concept un an plus tôt, sous la l. gi. des droits de vote.
thony von Mandl, propriétaire de grés, les eaux alcoolisées se posi­
la société Mark Anthony Brands, a tionnent dans le même créneau
bénéficié de la vague déferlante que la bière. Pas étonnant dès lors
des réseaux sociaux. Résultat, elle de constater que tous les grands
revendique plus de la moitié des brasseurs présents aux Etats­
ventes des hard seltzers aux Etats­ Unis réfléchissent à une riposte.
Unis, un marché estimé à 550 mil­ Comme par exemple Anheuser­
lions de dollars (497 millions Busch InBev qui envisage une dé­
d’euros) en 2019. Un nouveau suc­ clinaison de sa marque Bud Light
cès pour le milliardaire de Vancou­ en version hard seltzer dès 2020.
ver, qui a commencé sa carrière En attendant, il a acheté la mar­
dans l’importation de vin, et fait sa que Bon & Viv et l’affiche comme
fortune en commercialisant des sponsor de la NFL, la ligue de foot­
boissons comme Mike’s Hard Le­ ball américain. Son alter ego,
monade, un breuvage à base de li­
monade aromatisée et alcoolisée.
Constellation Brands, pourrait
faire de même avec sa Corona.
MIEUX
Dans le sillage de White Claw,
d’autres concurrents tentent de
Les ambitions de ces géants de
la bière pourraient contribuer à
SE CONNAÎTRE
POUR TROUVER
SA VOIE
MATIÈRES PREMIÈRES
PAR LAURENCE GIRARD

Le sapin est
un marronnier
Mon bio sapin, mon bio sapin, bretonne. Greencap possède éga­
que j’aime ta verdure… ». Cette lement 1 000 hectares en Belgi­
année, il faut adapter la ritour­ que. « Le Label rouge représente
nelle de Noël. Car même le sapin 8 000 à 10 000 sapins sur les
commence à arborer le logo AB, 300 000 coupés cette année en
avec sa feuille verte sur fond France », assure M. Le Foll.
blanc comme neige. Drapé dans
sa virginité environnementale, 157 millions d’euros en 2018
l’arbre doublement vert fait une Greencap est un des deux plus
entrée discrète, sur la pointe du gros faiseurs de sapins en France,
pied, dans les magasins. au coude à coude avec les pépi­
La chaîne de jardineries Botanic nières Naudet, dans le Morvan,
le propose pour la première fois, qui en commercialise près de
dans ses 70 boutiques. Elle a pré­ 400 000 chaque année. Les
paré le terrain depuis trois ans 120 producteurs regroupés au
avec Michel Vuillier, qui s’est sein de l’Association française du
lancé dans la culture d’arbres de sapin de Noël naturel sont loin
Noël au cœur de l’Ariège et a créé d’avoir la même taille sous la
la structure de commercialisa­ toise. Mais ils ont tous le même
tion, France Sapin Bio, en espé­ objectif : proposer le sapin le plus
rant fédérer d’autres producteurs adapté aux attentes.
français. Moins vert foncé que ses
congénères, moins dense, le sa­
Depuis quelques années, le
cœur des Français bat pour le
DÉBATS
pin bio demande des soins parti­
culiers et doit séduire autrement.
Nordmann. Un résineux qui
garde ses aiguilles même s’il ne
RENCONTRES
Le Label rouge, lui, se distingue
par ses critères morphologiques
dégage aucun parfum, contraire­
ment à l’épicéa, auquel il fait de
ATELIERS
et sa fraîcheur. Un vrai concours plus en plus d’ombre. Le roi des
de beauté dans la sapinière. Le la­ forêts trône ainsi plus longtemps
bel, qui fête son troisième Noël, dans les salons. Avant d’être sage­
revendique s’accrocher sur ment amené, lorsque les lumiè­
100 000 spécimens, en progres­ res de la fête s’éteignent, vers un
sion de 40 % sur un an. Mais at­ point de collecte.
tention, le Label rouge n’est pas En 2018, les Français auraient

17 DÉCEMBRE 2019 O21 NANTES


synonyme de cocarde tricolore. déboursé 157 millions d’euros
L’arbre vient parfois du Dane­ pour s’offrir une forêt de 5,8 mil­
mark ou de Belgique, à la seule lions de résineux naturels, selon
condition d’avoir été coupé après les estimations de FranceAgri­ CITÉ DES CONGRÈS
le 21 novembre. Mer. Des chiffres en légère régres­
Le sapin Label rouge peut aussi sion. Le mouvement des « gilets
avoir pris racine en Bretagne. Plus jaunes » a perturbé les ventes, di­ Entrée gratuite - inscription sur o21.lemonde.fr
précisément à Scaër dans le Finis­ sent les professionnels. Ils retien­
tère où la société Greencap ex­ nent leur souffle. Le coup de
ploite 600 hectares. D’abord sous froid, début décembre, a donné le
pavillon danois, puis belge et de­ coup d’envoi des achats. Verdict
puis peu en association franco­ imminent. Et à l’année prochaine SOUS LE HAUT
PATRONAGE DU
belge, avec l’entrée au capital de pour la suite de l’histoire : le sapin
Gildas Le Foll, directeur de l’entité est un marronnier… 
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16 | économie & entreprise DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019

REPORTAGE
lille ­ correspondance

L
es salariés, les proches,
les amis ont la grande
douleur de vous faire
part du décès des Den­
telles Desseilles sur­
venu volontairement à
Boulogne­sur­Mer le 23 septembre
à l’âge de 72 ans. » C’est à travers ce
faire­part de décès que Renato Fra­
goli, le secrétaire CFTC du comité
d’entreprise de Desseilles, a an­
noncé, amer, la liquidation de l’un
des derniers dentelliers de Calais.
Loin des podiums de la haute
couture parisienne, le tribunal de
commerce de Boulogne­sur­Mer
a validé il y a deux mois l’unique
offre de reprise proposée par le
groupe Cochez pour sauver les
dentelliers Desseilles, maison
fondée en 1947, et Noyon, qui
vient de célébrer ses 100 ans. Cin­
quante­huit des soixante­treize
salariés de Desseilles ont été li­
cenciés. Pascal Cochez, un indus­ Dans les ateliers du dentellier
triel de Valenciennes qui s’est spé­ Codentel, à Calais, le
cialisé dans le sauvetage du patri­ 4 avril 2016.
moine industriel régional en pé­ EAN-PIERRE BRUNET/PHOTOPQR/« VOIX DU
ril, a regroupé Noyon, Desseilles NORD »/MAXPPP
et Darquer, la plus ancienne mar­
que de dentelle calaisienne, créée
en 1840, en une seule entité com­
posée des trois noms pour relan­
cer la filière. « Quand j’ai réuni le
personnel, je leur ai dit que l’on
était comme une arche de Noé, ex­
plique l’entrepreneur de 42 ans.
On est les derniers dentelliers de
PLEIN CADRE
Calais. Je leur ai demandé de l’en­
thousiasme pour lancer une re­
conquête commerciale. »
Voilà une dizaine d’années que
la filière dentelle, représentée par
les villes nordistes de Calais et
La dernière chance comme l’adaptation du chômage
partiel, la protection des brevets,
la lutte contre la contrefaçon, ou
le financement de formations in­
ternes. La région a par ailleurs
Caudry, souffre d’une baisse d’ac­
tivité liée au contexte concurren­
tiel. La fin des quotas d’importa­
tion sur le textile chinois, décidée
en 2005, a fait plonger les indus­
pour la dentelle de Calais versé une avance remboursable
de 600 000 euros au repreneur
des entités dentellières calaisien­
nes Pascal Cochez pour l’aider
dans son plan de financement de
triels du secteur. Comment lutter
face à des écarts de prix allant de
Un industriel tente de relancer ce patrimoine textile 2 millions d’euros.
Dans les rues de Calais, la maire
un à sept entre les fabricants fran­
çais et les concurrents asiatiques ?
d’exception à Calais, berceau historique de cette filière, continue de rassurer la popula­
tion. « Chaque famille a eu quel­
Surtout, l’évolution des techni­
ques a permis de fabriquer des
dans les Hauts­de­France, avec une autre ville, Caudry qu’un qui travaillait dans la den­
telle, dit Natacha Bouchart. Ils y
dentelles à bas coût, de moindre sont très attachés. C’était la fierté
qualité mais utilisée avec abon­ de Calais car on créait l’excel­
dance dans l’industrie textile. tiers Leavers, les seules machines distes. « Il faut arrêter cette que­ qui n’a pas su prendre un directeur lence. » L’excellence qu’elle espère
« Les gens ne savent pas faire la dif­ mécaniques capables de produire relle, sinon on va tous mourir », pré­
« Au risque de général chargé du développement, voir continuer de rayonner. « Au
férence entre la dentelle de Calais, cette fine, transparente et si so­ vient la maire de Calais. perdre un savoir- regrette la maire de Calais. Cloris Li risque de perdre un savoir­faire
un art unique, et ce qui ressemble à lide dentelle tissée, le contremaî­ Historiquement, Calais était le dirigeait sans connaître les codes et unique, on aimerait un coup de
de la dentelle », juge la maire de tre Frédéric Delahaye se souvient : cœur des manufactures dentelliè­
faire unique, on la législation française. » Les Chi­ pouce des grands groupes comme
Calais, Natacha Bouchart. Bien « Mon beau­père nous racontait res, mais le rapport de force s’est aimerait un coup nois ont investi 8 millions d’euros LVMH, Chanel, Hermès ou Dior,
loin des 28 000 personnes qui tra­ que dans les années 1950, dès inversé au fil du temps. La ville pour éponger les pertes estimées qui n’ont pas bougé pendant la pé­
vaillaient chez l’un des 546 fabri­ 5 heures du matin, Calais était ani­ portuaire a fait le choix du tissage
de pouce des entre 1 et 2 millions d’euros par an riode estivale qui a précédé le re­
cants calaisiens vers 1905, l’objec­ mée comme en plein jour. La den­ et du tricotage, essentiellement grands groupes avant de quitter la France, juste dressement judiciaire. » A Calais, il
tif de la conseillère régionale est telle était un fleuron de Calais, il y pour la lingerie, sans moderniser avant la liquidation. reste aujourd’hui moins de
aujourd’hui de préserver 150 à avait du tulle partout. » A 51 ans, suffisamment son outil indus­
comme LVMH, Des salariés sont convaincus 200 ouvriers dentelliers et à peine
200 emplois dans ce qui constitue dont trente­deux passés dans les triel, quand la commune du Cam­ Chanel, Hermès que Yongsheng est reparti avec 500 à Caudry, soit une dizaine de
selon elle « l’ADN de la ville ». ateliers des dentelliers, Frédéric brésis s’est, elle, tournée vers le les archives de Desseilles. Dans manufactures dentellières dans
Delahaye a connu une dizaine de prêt­à­porter féminin de luxe et la
ou Dior » les couloirs du dentellier, on ra­ les Hauts­de­France.
DEUX PLACES FORTES plans sociaux. « Quand j’ai com­ haute couture, avec plus de suc­ NATACHA BOUCHART conte que les Chinois ont photo­ Au cœur de l’usine calaisienne
Petites mains au savoir­faire uni­ mencé, on était 900 salariés. cès. « Il n’y a pas de querelle, tient maire de Calais graphié des décennies d’archives. de la rue des Salines, Pascal Co­
que – il faut environ huit ans pour Aujourd’hui, on n’est plus qu’une toutefois à rectifier Romain Les­ Natacha Bouchart parle de chez, qui a investi 1,4 million
former un dentellier –, les salariés petite centaine, dit­il. On a laissé croart, PDG de la société dentel­ « pillage industriel ». d’euros, compte sur la passion des
repris dans le nouveau groupe de partir le savoir­faire. Pourtant, lière Sophie Hallette à Caudry, et peu près pareil », dénonce Romain Pour ne pas voir disparaître ce 96 salariés, dont deux nouveaux,
Pascal Cochez ont accepté un c’est un beau métier. » président de la Fédération fran­ Lescroart. L’une des erreurs de Ca­ savoir­faire bicentenaire, les élus venus renforcer l’équipe com­
défi : reconquérir des parts du Chaque jour, ce tulliste pas­ çaise des dentelles et broderies. Le lais a aussi été de laisser partir son de la région ont donc interpellé le merciale, pour « créer une entité
marché de la dentelle. Toute l’acti­ sionné voit défiler entre ses doigts problème, c’est plutôt l’amalgame patrimoine industriel à l’étranger. président Emmanuel Macron. Le résiliente capable de prendre des
vité a été regroupée dans les an­ usés l’un des symboles de la fémi­ entre une situation calaisienne, qui « Les Asiatiques ont acheté une par­ député caudrésien Guy Bricout parts de marché sur la robe et la
ciens ateliers de Noyon, rue des nité et de l’élégance créée à partir a connu au moins quinze années tie de nos métiers Leavers dans les (UDI, Agir et indépendants, Nord) lingerie ». Le patron prévient : « On
Salines, à 3 kilomètres de la plage de l’entrelacement de fils englou­ de difficultés ininterrompues, et la années 1950, regrette Frédéric De­ a demandé dès février l’inscrip­ n’a pas le droit d’échouer car c’est
de Calais. Dans le fracas des mé­ tis par les dix tonnes de métal des place de Caudry qui a très peu fait lahaye. Heureusement, on se dé­ tion du « process dentelle » au pa­ la dernière chance pour la dentelle
métiers à tisser. La France possède parler d’elle. » Sauf chez les people marque encore par la qualité et la trimoine culturel français, la de Calais. » Tulliste depuis 1984,
près de 80 % des machines Leavers comme Madonna, en dentelle complexité de nos dessins. » création d’une mission parle­ Mario Bodart a confiance en cette
Mer du Nord existant dans le monde, toutes caudrésienne aux Billboard Music mentaire sur le sujet et le main­ nouvelle direction. « On est là
concentrées à Calais et à Caudry. Awards de Las Vegas, le 1er mai, ou « PILLAGE INDUSTRIEL CHINOIS » tien du « crédit impôt collection » pour produire la meilleure qualité
Calais En 1958, la marque Dentelle de Ca­ la princesse Kate Middleton, en Des dessins convoités par la con­ qui permet de soutenir l’innova­ possible, sourit l’ouvrier de 55 ans,
lais a d’ailleurs été créée pour évi­ robe de mariée Dolce Gabbana en currence étrangère. Avant que Pas­ tion en investissant notamment concentré sur un des imposants
BELGIQUE ter toute confusion entre cette dentelle de Caudry, en avril 2011. cal Cochez ne reprenne Desseilles dans la recherche. métiers Leavers. Les gars sont mo­
Lille dentelle tissée et celle plus bas de M. Lescroart pointe des « erreurs fin septembre, le dentellier calai­ Le président de la région Hauts­ tivés et on doit se faire confiance. »
gamme, tricotée selon un procédé de gestion » chez le voisin calai­ sien était passé, en mars 2016, aux de­France propose quant à lui de Calais vient de célébrer cette an­
Pas-de-Calais
Caudry de maille apparu au milieu du sien. La difficulté dans la dentelle mains du grand groupe chinois réunir tous les acteurs de la filière née les 10 ans de sa Cité de la den­
XXe siècle. En 2015, le label Den­ est de s’adapter à un niveau de Hangzhou Yongsheng Holding en début d’année pour créer un telle et de la mode, lieu consacré à
Nord telle de Calais­Caudry a pris la ventes fluctuant. La profession al­ présidé par Cheng Li. Pour éviter la « électrochoc ». « La dentelle, ce ce métier d’art bicentenaire où la
suite du label Dentelle de Calais. terne entre les problèmes de suref­ liquidation judiciaire de la maison sont des petites entreprises donc précision du geste s’allie à la tech­
Une victoire des Caudrésiens sur fectif et les périodes où elle ne par­ Desseilles, Cloris Li, la fille de cela n’a pas le même impact que nique inégalée du métier Leavers.
les Calaisiens. Car si les Hauts­de­ vient pas à recruter. « Il faut voir Cheng Li, passionnée de mode, a les fermetures des grosses boîtes et Et ici, personne ne veut voir cette
FRANCE
France restent la place forte de la comment les sociétés ont été gé­ tenté pendant trois ans de relan­ je trouve ça dramatique », déplore pépite française être résumée aux
dentelle française, une rivalité his­ rées. Desseilles a quand même dé­ cer l’activité. « C’est un groupe qui Xavier Bertrand. Plusieurs propo­ vitrines du musée. 
30 km
torique oppose les deux cités nor­ posé le bilan trois fois, Noyon c’est à avait réellement les moyens mais sitions ont déjà été avancées, laurie moniez
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DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019 carnet | 17
Véronique Dorner et Philippe Marc et Sylvie Ribet-Tazet,

André Daguin Le Carnet


Vous pouvez nous envoyer
Revillon,
Marie Christine Dorner et Michel
Roset,
Jean-Baptiste Dorner et Delphine
Michel et Christine
Ribet-Verhasselt
Ainsi que leurs enfants
Et petits-enfants,
en vente

Chef étoilé vos annonces par mail :


carnet@mpublicite.fr
en précisant vos coordonnées
(nom, adresse, téléphone et votre éventuel
Le Varat,
Yves Dorner et Isabelle Demarcq, ont la tristesse de faire part du décès
de
K En kiosque
actuellement

Olive, Léa, Léon, Nils, Jasper, Yann,


numéro d’abonné ou membre de la SDL)
Lou, Maxime, Samuel, Michel RIBET,
Réception de vos annonces :
ses petit-enfants, professeur émérite
du lundi au vendredi
jusqu’à 16 heures de clinique chirurgicale,
0123
hors-série

le samedi et les jours fériés Thierry Brumter, Marina Deramond, chirurgien honoraire
jusqu’à 12 h 30 Sonia Top, des Hôpitaux de Lille,
Les familles Brueder, Lequeux, ancien président
Pour toute information
Hassler, Kyewski, Pascal, Schir, de l’Académie nationale
complémentaire Carnet :
Ullmann, Charbeau, Mann, Tanguy
01 57 28 28 28 de chirurgie,
Et tous ses proches,
générations
AU CARNET DU «MONDE» ont la grande tristesse de faire part
commandeur climat les décideurs \

de la Légion d’honneur,
les activistes \

du décès de
les initiatives \

commandeur dans l’ordre


Décès des Palmes académiques, Hors-série
Marc DORNER,
Solange ANCONA survenu le 3 décembre 2019, survenu à Lille, le 3 décembre 2019,
compositrice,
avec plus de

à l’âge de quatre-vingt-onze ans.


70 CARTES
ORIGINALES

pensionnaire à la Villa Médicis, à l’âge de quatre-vingt-dix-sept ans, HORS-SÉRIE

professeur honoraire arrivé au bout de sa vieillesse.


au conservatoire de Versailles, L’inhumation aura lieu au
Jeune résistant à Lyon, puis cimetière d’Ambleteuse (Pas-de-
est décédée le 29 novembre 2019. Calais), dans l’intimité familiale.
engagé dans la brigade Alsace-
Ses obsèques seront célébrées Lorraine, il devint professeur L’EMPIRE
le mardi 10 décembre, à 11 heures, et doyen de la Faculté de médecine Evelyne Shechter, AMÉRICAIN Naissance. Domination. Déclin ?

en l’église Notre-Dame de Versailles, de Strasbourg et chef de service de la son épouse,


suivies de l’inhumation au cimetière Clinique médicale B à l’Hôpital civil, Leslie et Laurent Barloy,
parisien de Bagneux, à 15 h 30.
président-fondateur de la Société Pierre-Yves Shechter,
Ses amis nationale française de médecine ses enfants,
Et ses anciens élèves. interne et président de l’Association Juliette, Nathan, Renaud, Hors-série
française de diabétologie. Il ses petits-enfants,
les.amis.de.solange.ancona@free.fr
contribua activement à la fondation Henri et Laetitia Lachmann, HORS-SÉRIE
de la Faculté de médecine de
Le docteur Bénédicte Le Mouël-
UNE VIE, UNE ŒUVRE

Constantine. ont la douleur de faire part du décès


Bakhouche, ÉDITION
2019
En 2006. son épouse, de
JACQUES DEMARTHON/AFP Cécile Bakhouche, La cérémonie religieuse a eu lieu Friedrich
sa fille, ce samedi 7 décembre, à 9 heures, M. Emanuel SHECHTER,
Nietzsche
L’éternel retour
Naya, en la chapelle catholique de l’Hôpital
sa petite-fille, professeur des Universités,
Les familles Le Mouël et Lu, civil de Strasbourg et sera suivie
Ses beaux-frères et sœur, de l’inhumation au cimetière Saint- survenu le 3 décembre 2019.
Les familles Bakhouche et Sadoun, Urbain, à 10 heures.

Q
Avec Dorian Astor, Clément Rosset, Peter Sloterdijk, Philippe Sollers…

uand on dit André 20 SEPTEMBRE 1935 Ses frères et sœur,


Daguin, on pense Naissance à Auch Une cérémonie d’adieu aura lieu Hors-série
ont la tristesse de faire part du décès La famille remercie tout
d’abord à quelques 1959 Chef de l’Hôtel le lundi 9 décembre, à 14 h 45, au
de particulièrement l’ensemble des
de France crématorium des Ulis (Essonne).

Collections
faits d’armes : l’in­ personnes qui l’ont secondé avec
vention du magret 1960 Première étoile Jean-Pierre BAKHOUCHE, chaleur dans sa vie quotidienne ces
de canard en 1959 – c’est lui, le pre­ au Michelin psychologue honoraire, dernières années et ces derniers Souvenirs
mier, qui ose servir en salle ce 2009 Mise en place de la TVA survenu le 4 décembre 2019, mois, ainsi que les professionnels
Nouméa, il y a cinquante ans, UNE COLLECTION

morceau saignant comme un à 5,5 % dans la restauration à l’âge de soixante-dix-neuf ans. de santé en ville et à l’Hôpital civil
le 9 décembre 1969,
steak avec une sauce au poivre 3 DÉCEMBRE 2019 Mort de Strasbourg, clinique médicale B,
La cérémonie d’adieu aura lieu qui lui ont permis de finir ses jours
vert – ou sa bataille homérique à Auch le mercredi 11 décembre, à 13 h 30, Michel et Elisabeth ROPARTZ
dans les années 2000 pour la au crématorium du cimetière du paisiblement, chez lui.
baisse de la TVA à 5,5 % dans la res­ Père-Lachaise, Paris 20e.
Famille Dorner, nous quittaient.
tauration. Le chef étoilé, mort le Son épouse remercie ses aides 4, cour du Moulin Zorn,
3 décembre à Auch, était bien beaucoup de générosité », ajoute de vie, Beata, Angelika, Lila et Aziz, Leurs enfants,
son infirmière, Irma, le docteur 67000 Strasbourg.
plus. Un héros de la gastronomie le chef Guy Legay, avec lequel il a Leurs petits-enfants,
Capron et toute l’équipe du service
du Sud­Ouest et un visionnaire pendant plus de vingt ans promu de neurologie de l’hôpital Saint- Leurs amis,
Lucienne,
qui, très tôt, a ferraillé ferme pour le foie gras. Antoine, Paris 12e, pour leur grande Jean-Paul,
défendre les circuits courts, une André Daguin allait au contact. humanité. ne les ont pas oubliés.
Sa famille
agriculture respectueuse de l’en­ « Il prenait lui­même les comman­ 105, boulevard Voltaire, Et ses amis
vironnement et plus largement le des, se souvient son fils Arnaud, Le 9 décembre 2014 disparaissait
Actuellement en kiosque,
75011 Paris.
« bien manger ». qui fut chef de cuisine à l’Hôtel de b.lm@cegetel.net le volume n° 8
font part du décès de soudainement
Né le 20 septembre 1935 à Auch, France pendant sept ans. Il instal­ ccilioch@hotmail.com LE DÉCLIN D'ATHÈNES
André Daguin est fils et petit­fils lait les clients au bar le temps de Jean FOURD Philippe FLEURENTIN.
de cuisiniers. Il hérite de ses pa­ l’apéro et discutait avec eux pour Monique Chevalier, professeur de mathématiques
son épouse,
rents l’Hôtel de France, un quadri­ savoir ce qu’il leur proposerait. Il Marie-Claude, Bruno, Laurent, au lycée Carnot (Paris), Depuis cinq ans, Fleu continue à
latère massif situé en plein centre fallait qu’il les “sente”. Il était aussi Michel et François, officier
nous accompagner présente

de la préfecture du Gers, et s’y il­ capable d’évacuer les hypocrites ses enfants dans l’ordre des Palmes académiques,
et leurs conjoints, tel le soleil dans notre dos encore
lustre pendant trente­huit ans, se­ ou ceux qui venaient le défier de Ses petits-enfants qui éclaire la table, et la page, et les
condé par sa femme, Jocelyne, montrer de quoi il était capable… Et ses arrière-petits-enfants, survenu le 13 novembre 2019,
dans sa quatre-vingt-quinzième année. raisins (P. Jaccottet).
rencontrée à l’école hôtelière. J’ai vu un fâcheux forcé de traver­
font part du décès de
C’est d’abord aux fourneaux qu’il ser toute la salle à reculons sous le
gagne ses premières médailles doigt accusateur de mon père ! » Bernard CHEVALIER,
La cérémonie d’adieu a eu lieu à Communication diverse
professeur honoraire Spontour (Corrèze), son village natal,
(une étoile au Michelin en 1960, André Daguin livrait ses ba­ où il repose.
à l’université François-Rabelais
une seconde dix ans plus tard) en tailles bien au­delà des cuisines. de Tours,
misant sur son terroir. Comme le Président de l’Union des métiers La famille de
rappelle aujourd’hui son fils Ar­ et des industries de l’hôtellerie survenu à Tours,
le 30 novembre 2019.
naud : « Après la guerre, les chefs jusqu’en 2008, il s’escrime dans Assane N’DOYE, Dès mercredi 4 décembre,
subissaient encore l’hégémonie d’innombrables sociétés locales, La cérémonie religieuse a eu lieu peintre,
ce samedi 7 décembre, à 9 h 30, en le volume n° 39
d’Auguste Escoffier [le cuisinier comme la Compagnie des mous­
l’église Sainte-Jeanne-d’Arc de Tours. L’Inalco fait son cinéma
FACE AU DRAPEAU
qui a codifié la gastronomie fran­ quetaires d’Armagnac, ou la a la douleur d’annoncer son décès,
çaise au tournant du XXe siècle]. Ronde des mousquetaires (ami­ survenu à Dakar, le 10 novembre Cycle ciné Amériques
L’École française d’Extrême- 2019, à l’âge de soixante-sept ans.
Mon père a fait partie de cette gé­ cale des meilleurs restaurateurs Orient (EFEO) En langues autochtones - Vostfr
nération, avec Paul Bocuse, plus du pays).
a la tristesse de faire part du décès, Il a été inhumé en France dans Mexique 12 décembre 2019, LES GRANDS PERSONNAGES
tard Alain Chapel, qui défendait la Bien plus qu’un ambassadeur DE L’HISTOIRE EN BANDES DESSINÉES
survenu à Pondichéry, le 3 décembre la plus stricte intimité. Mexique central 18 décembre,
“nouvelle cuisine”, même s’il n’est des produits du Gers, « c’était 2019, dans sa quatre-vingt-onzième
pas le plus souvent cité. Il compo­ avant tout un défenseur du bon et année, de Auditorium de l’Inalco, à 18 h 30,
Vous pouvez adresser vos messages
sait avec la culture locale, les pro­ du bien manger, souligne son fils. 65, rue des Grands Moulins, Paris 13e.
duits locaux, pour sortir d’un regis­ Il a assisté à la transformation de Jean DELOCHE, à assanendoye5219@gmail.com
ancien membre scientifique Entrée libre
tre très uniforme. » l’agriculture et a vu venir les déri­ de l’EFEO,
spécialiste de l’histoire politique, Bordeaux, Hendaye. dans la limite des places disponibles.
ves du système productiviste. Lui
économique, sociale
Daube de taureau en croûte a milité très rapidement pour l’ap­ et technologique Hilary Ordoqui, www.inalco.fr
Daguin propose un cassoulet de provisionnement local, des sols de l’Inde à partir du XVIe siècle. son épouse,
fèves sèches, un foie gras sous sains qui font des produits sains Cybèle, Maïté et Kepa,
toutes ses formes (froid, chaud, et des consommateurs en bonne Société éditrice du « Monde » SA
Muriel Venet-Dokhélar ses enfants chéris, Président du directoire, directeur de la publication
marié à des langoustines…), une santé ». Il s’est par exemple in­ et ses enfants, Emma et Joakim, Elie, Moni, Noah, Jayron et Nubia, Louis Dreyfus
Jacqueline Granier, Directeur du « Monde », directeur délégué de la Actuellement en kiosque,
daube de taureau en croûte quiété de la diffusion des OGM. Marie Dokhélar, Jacques Neyton ses petits-enfants adorés, publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio le volume n° 24
pourvu que la veille il y ait eu une Deux des trois enfants du chef et leurs enfants, Jean-Luc Duret, Directeur de la rédaction Luc Bronner
SALADIN
Sa famille Rolando Cotilla Romagosa, Directrice déléguée à l’organisation des rédactions
feria dans les environs. Auda­ gascon poursuivent les combats Françoise Tovo
cieux, il fut l’un des premiers à du patriarche. Arnaud, donc, an­ Et ses amis, Caridad Stable Moréno, Direction adjointe de la rédaction
oser utiliser l’azote liquide pour
créer des mets glacés, comme la
cien restaurateur étoilé (Les Pla­
tanes, à Biarritz, puis la Ferme
ont la tristesse de faire part du décès
de
ses gendres et belle-fille
Ainsi que l’ensemble de ses
Philippe Broussard, Alexis Delcambre, Benoît Hopquin,
Franck Johannes, Marie-Pierre Lannelongue,
Caroline Monnot, Cécile Prieur
Directrice éditoriale Sylvie Kauffmann
Nos services
parents
Lecteurs
glace au pruneau à l’armagnac. Hégia, également au Pays bas­ Rédaction en chef numérique
Xavier DOKHÉLAR, Et amis, Hélène Bekmezian, Emmanuelle Chevallereau
Son talent et sa hardiesse lui per­ que), défend aujourd’hui « une Rédaction en chef quotidien
Michel Guerrin, Christian Massol, Camille Seeuws
le 29 novembre 2019,
mettent de faire exister un terri­ agriculture du vivant durable et
à l’âge de soixante-deux ans. ont la douleur de faire part du décès Directeur délégué au développement du groupe K Abonnements
toire très enclavé, loin des auto­ responsable » à travers différen­ de
Gilles van Kote
Directeur du numérique Julien Laroche-Joubert
routes. Accent chantant, stature tes initiatives. Sa fille aînée, La cérémonie aura lieu le lundi Rédacteur en chef chargé des diversifications
massive (il fut deuxième­ligne Ariane, quant à elle fondatrice de 9 décembre, à 10 heures, en la salle Jan Miren Karla ORDOQUI, éditoriales Emmanuel Davidenkoff
Mauméjean, au crématorium du Chef d’édition Sabine Ledoux www.lemonde.fr/abojournal
de rugby), « œil d’aigle, jambe de la société D’Artagnan, s’évertue à Directrice du design Mélina Zerbib
cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e.
cigogne » aurait­on envie d’ajou­ faire pénétrer et apprécier le foie survenu le 5 décembre 2019.
Direction artistique du quotidien Sylvain Peirani
Photographie Nicolas Jimenez K Le Carnet du Monde
ter pour paraphraser Edmond gras et d’autres mets made in Il sera enterré dans l’intimité Infographie Delphine Papin Tél. : 01-57-28-28-28
Rostand, c’est un personnage di­ Gers sur le sol américain. Les ca­ familiale. Une cérémonie civile se déroulera Médiateur Franck Nouchi
Directrice des ressources humaines du groupe
gne des cadets de Gascogne. dets de Gascogne meurent mais Ni fleurs ni couronnes, ceux qui le mercredi 11 décembre, à 9 h 30, Emilie Conte
Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget
« Une grande gueule, une forte ne se rendent pas.  le souhaitent peuvent faire un don au crématorium de Mérignac, où l’on Conseil de surveillance Jean-Louis Beffa, président,
personnalité, mais un cœur d’or et pierre hemme à MSF ou à SOS Méditerranée. se réunira, suivie de la crémation. Sébastien Carganico, vice-président
GÉOPOLITIQUE
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18 | DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019

tapachula et ciudad hidalgo (mexique),


tecun uman (guatemala) ­ envoyé spécial

M
putu a le regard vide ;
des gouttes de sueur
perlent sur son front. Ce
Congolais de 35 ans a
beau être immunisé
contre la chaleur moite
du sud du Mexique, il ne résiste pas à la frus­
tration. « J’ai traversé douze pays, raconte­t­il.
J’ai risqué ma vie, des passeurs m’ont volé le
peu que je possédais. Tout ça pour me retrou­
ver dans cette impasse ! » Autour de lui, se
dressent des dizaines de tentes devant le cen­
tre de rétention migratoire de Tapachula,
ville mexicaine adossée à la frontière guaté­
maltèque. Comme Mputu, près de 3 000 Afri­
cains sont bloqués dans cette agglomération
sans charme. La politique d’accueil des immi­
grés clandestins a été durcie par le président « C’EST TROP 
mexicain, Andres Manuel Lopez Obrador, DANGEREUX 
souvent désigné sous l’acronyme d’AMLO,
depuis l’accord signé, le 7 juin, entre Mexico DE TRAVERSER 
et Washington. Ce virage stratégique, opéré
sous la menace de son homologue américain LES PAYS ARABES 
Donald Trump, a transformé Tapachula en
cul­de­sac migratoire.
EN GUERRE, PUIS 
Des effluves de feux de bois flottent sur ce LA MÉDITERRANÉE. 
campement improvisé, où des enfants jouent
au bord d’une route fréquentée. Voilà environ ON A CHOISI 
cinq mois que plusieurs centaines de Congo­
lais, Camerounais et Angolais vivent là. Sous LES ÉTATS­UNIS : 
une bâche en plastique, un groupe de femmes ÇA SEMBLAIT 
en tenues bariolées cuisine du foutou, des
boulettes dont la farine de maïs a ici remplacé PLUS FACILE DEPUIS 
le manioc traditionnel de l’Ouest africain. A
côté, un homme en caleçon profite d’une L’ARRIVÉE D’AMLO »
averse pour faire sa toilette. VERA
« Il n’y a pas de sanitaires ni d’accès à l’eau Camerounaise, dans
courante, peste Mputu. On ne nous donne le centre de rétention
rien. Les toilettes, c’est là­bas, derrière les ar­ migratoire de Tapachula
bres. » Electricien de profession, il paraît
comme hypnotisé par l’épais portail métalli­
que du plus grand centre de rétention du
Mexique : ses hauts murs et son mirador
confèrent au bâtiment des airs de prison.
« J’y ai été enfermé huit jours », affirme
Mputu, qui s’était rendu de lui­même à la
police locale, espérant ainsi obtenir un lais­
sez­passer. Il a vite déchanté : « Avant, le gou­
vernement mexicain donnait des visas de
transit. Plus maintenant. Je n’ai reçu qu’un
permis de résidence, valable uniquement
dans le sud du Mexique. »

« PRIS EN OTAGE PAR TRUMP »


Mputu contient sa colère, mais certains de
ses compagnons de galère n’en sont plus ca­
pables. Ils lancent des pierres sur la vingtaine
de policiers qui gardent le centre et brûlent
des pneus. Bouclier au poing et casque vissé
sur la tête, les agents chargent. Bilan de ces
échauffourées : cinq blessés légers, dont
deux policiers. « C’est insupportable d’être
pris en otage par Trump », maugrée un Ango­

Mexique
lais quadragénaire, une pierre à la main.
Après d’âpres négociations, le gouvernement
mexicain a échappé aux taxes douanières
dont l’avait menacé le locataire de la Maison
Blanche. En retour, AMLO a accepté de freiner
l’arrivée des clandestins au Mexique. Depuis,
des dizaines de milliers de migrants sont

Les migrants
coincés dans le sud du pays.
« On est traités comme des chiens après
avoir connu l’enfer », soupire Vera, une Came­
rounaise anglophone de 26 ans. Comme
beaucoup de ses compatriotes, cette institu­
trice a fui le sud­ouest du Cameroun, miné
par la guerre d’Ambazonie opposant les sé­

entre deux murs


paratistes anglophones au pouvoir franco­
phone. « Mon école a été prise entre les feux
croisés des sécessionnistes et des forces gou­
vernementales, raconte­t­elle. Ça a été le dé­
clic pour partir. » Vera s’est envolée pour
l’Equateur, où les autorités n’exigent pas de
visa, avant de remonter jusqu’au Mexique en
voyageant en bus et à pied. Pas question de
se rendre en Europe : « C’est trop dangereux
de traverser les pays arabes en guerre, puis la Sous la pression de Washington, la politique migratoire humaniste
Méditerranée. On a choisi les Etats­Unis : ça
semblait plus facile depuis l’arrivée d’AMLO. » du président mexicain, Andres Manuel Lopez Obrador, dit AMLO,
Lors de son entrée en fonction, le 1er dé­
cembre 2018, le nouveau président mexicain est compromise. Les réfugiés d’Amérique centrale, des Caraïbes,
avait tendu la main aux clandestins, promet­
tant de leur octroyer le droit à la libre circula­ d’Afrique et d’Asie sont arrêtés à la frontière guatémaltèque. Certains sont
tion. Un mois plus tard, cet admirateur du
Mahatma Gandhi et de Martin Luther King expulsés, d’autres coincés au Mexique, où ils ne veulent pas rester
délivrait 12 500 visas humanitaires d’un an,
renouvelables, permettant aux sans­papiers
de travailler et de se déplacer à travers le pays. spectaculaire des « caravanes ». La première, grations (INM) réduisait l’accès aux « visas hu­ de remplacer celui que Trump ne parvient pas à
« Cette politique humaniste a provoqué un ap­ partie du Honduras à la mi­octobre 2018, manitaires », désormais remplacés par des construire à la frontière sud des Etats­Unis. »
pel d’air migratoire auprès des Centraméri­ avait rassemblé plus de 7 000 migrants qui « cartes de visiteur régional » limitant le dé­ Depuis juin, le gouvernement mexicain a dé­
cains, mais aussi des Cubains, des Haïtiens, s’étaient dirigés jusqu’à la ville frontalière de placement autorisé des migrants aux cinq ployé 6 000 membres de sa nouvelle garde
des Africains et même des Asiatiques », expli­ Tijuana, dans le nord du pays. Etats méridionaux du Mexique. La tendance nationale dans le Sud, et 15 000 autres dans le
que Claudia Leon, coordinatrice à Tapachula Les flux migratoires ont explosé : selon le s’est cependant poursuivie avec un record de Nord, en plus des militaires.
du Service jésuite des réfugiés. service des douanes et de la protection fronta­ 144 116 arrestations au mois de mai à la fron­ A Ciudad Hidalgo, sur les rives du fleuve
Vingt­cinq nationalités de migrants cohabi­ lière des Etats­Unis, entre octobre 2018 et sep­ tière avec les Etats­Unis. Suchiate, qui sépare le Mexique et le Guate­
tent à Tapachula, dont des Indiens, des Pakis­ tembre 2019, les patrouilles frontalières amé­ Le président américain a haussé le ton, en mala, les treillis font partie du paysage.
tanais et des Syriens, venus grossir les rangs ricaines ont arrêté 977 509 migrants, soit une annonçant aussitôt une taxe de 5 % sur les im­ « L’année dernière, je faisais passer quantité
des Guatémaltèques, Honduriens et Salvado­ hausse de 88 % par rapport aux douze mois portations en provenance du Mexique, accusé de migrants », assure Jairo, Guatémaltèque
riens, qui demeurent les plus nombreux, précédents. Au point que Donald Trump, qui a de laxisme. Une menace de poids pour ce pays de 25 ans, sur son radeau de fortune. « A
fuyant la pauvreté et la violence des gangs fait de la lutte contre l’immigration clandes­ où 80 % des exportations sont destinées aux cause des soldats, presque plus personne
centraméricains. « Il y a aussi davantage de fa­ tine son principal cheval de bataille, a menacé, Etats­Unis. « AMLO a cédé, déplore Mme Leon. n’ose franchir le fleuve ; seules les marchan­
milles et de mineurs non accompagnés », sou­ fin 2018, de fermer sa frontière avec le Mexi­ L’accord signé avec Washington a transformé le dises passent », lâche­t­il, dépité, à côté du
ligne Mme Leon. Sans compter le phénomène que. En février 2019, l’Institut national des mi­ Mexique en “mur de contention”, permettant poste­frontière.
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DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019 géopolitique | 19

multiplie les détentions, il continue à pro­ « Washington sait que Mexico ne peut pas
mouvoir une approche humaniste des migra­ gérer seul la crise, alors il a signé avec les
tions ». L’organisation Amnesty Internatio­ gouvernements du Guatemala, du Honduras
nal a publié, fin novembre, un rapport acca­ et du Salvador des accords migratoires,
blant sur la politique de défense des droits éloignant de plus en plus les clandestins de la
de l’homme de l’Etat mexicain intitulé frontière américaine », commente M. Ca­
« Quand les paroles ne suffisent pas ». Y sont margo. En guise de compensation, Donald
dénoncées les « incohérences » entre le dis­ Trump a annoncé le rétablissement de l’aide
cours d’AMLO et les mesures prises par son humanitaire destinée à ces trois pays
gouvernement, notamment celles contre (615 millions de dollars par an), qu’il avait
des migrants. supprimée en mars.
AMLO ignore ces critiques. Il répète qu’« il Au Guatemala, où un Hondurien a été ren­
faut s’attaquer aux causes des migrations, au voyé le 21 novembre pour attendre la conclu­
premier rang desquelles la misère et l’insécu­ sion de sa demande d’asile aux Etats­Unis,
rité, pour que les gens ne migrent plus par né­ l’initiative provoque une levée de boucliers.
cessité mais par choix ». Le premier prési­ « Mon pays est tout sauf sûr !, critique Mario
dent de gauche du Mexique depuis le début Morales, coordinateur de la Casa del mi­
des années 1980 assure que son pays res­ grante, plantée au cœur de Tecun Uman.
pecte le pacte mondial sur les migrations Comment accueillir des demandeurs d’asile
En octobre 2018, (PMM) de l’ONU, ratifié par 152 pays, en dé­ alors que le gouvernement est incapable d’em­
un homme cembre 2018, mais pas par les Etats­Unis, et pêcher sa propre population de partir ? »
porte un enfant qui vise « une migration sûre, ordonnée et ré­ M. Morales note aussi que le nombre de mi­
de 5 ans pour gulée ». Pour relever le défi, AMLO avait an­ grants qu’il héberge a diminué depuis juin :
traverser le noncé un ambitieux plan de développe­ « Ils sont toujours aussi nombreux à fuir la vio­
fleuve Suchiate, ment régional censé créer des centaines de lence [26 homicides pour 100 000 habitants]
qui marque milliers d’emplois dans le sud du Mexique et et la misère, mais ils sont moins nombreux à
la frontière entre en Amérique centrale. Mexico a notamment passer par ici. » Selon lui, il s’agit d’un des ef­
le Mexique lancé la plantation de 1 million d’arbres frui­ fets pervers des accords migratoires signés
et le Guatemala. tiers au Chiapas et dans d’autres Etats du par Washington : « Pour éviter les contrôles mi­
Ces deux Sud, et financé un programme équivalent gratoires, les clandestins se détournent des
Honduriens de 100 millions de dollars au Salvador, au routes habituelles, s’exposant ainsi encore
font partie Honduras et au Guatemala. davantage aux violences du crime organisé. »
d’une caravane Début octobre 2019, Washington a annoncé Un communiqué de Médecins sans frontiè­
de migrants un plan similaire destiné à l’Amérique cen­ res (MSF) publié fin octobre confirme cette
en provenance trale, mais les fonds américains se font atten­ analyse : « Les patients parlent d’enlèvements,
d’Amérique dre. Quant aux représentants des différents de tortures, d’extrême violence, de traitements
centrale ministères mexicains concernés, aucun n’a cruels et d’abus sexuels à des fins d’extorsions à
en route pour accepté de répondre aux demandes d’entre­ la frontière du Guatemala en direction de
les Etats­Unis. tien du Monde. M. Camargo, le spécialiste des Tenosique. » Située à 800 km au nord de Ciu­
ADREES LATIF/REUTERS migrations, est sceptique quant à la portée de dad Hidalgo et de Tecun Uman, Tenosique est
ces projets de développement : « Ils vont pren­ une ville mexicaine, longtemps délaissée par
dre des décennies à changer la donne dans des les clandestins. Plus maintenant. « Les politi­
régions encore très pauvres. » ques du gouvernement mexicain (…) forcent la
population migrante à emprunter des itinérai­
EXPLOSION DES DEMANDES D’ASILE res de plus en plus dangereux », s’inquiète MSF.
Rose Carmelle, Haïtienne de 33 ans rencon­ Certains témoignages, recueillis dans le re­
trée sur la place principale de Tapachula, ne fuge Jésus El Buen Pastor, à la périphérie de
sort pas d’une spirale infernale : pauvreté, Tapachula, font froid dans le dos. « Mon frère
violence, migration. « Les salaires sont trop a été enlevé par un groupe armé, après avoir
bas, soupire cette mère de cinq enfants qui traversé le Suchiate dans un lieu escarpé, ra­
travaille à la plonge dans un restaurant du conte un Salvadorien trentenaire sous cou­
quartier. Je ne gagne que 100 pesos vert d’anonymat. Je ne l’ai plus jamais revu,
[4,70 euros] par jour. Pas de quoi payer ma alors que ma famille aux Etats­Unis a payé
chambre d’hôtel, manger et envoyer de l’ar­ pour sa libération. » Son récit fait écho au
gent à mes enfants restés au pays. » Dans la communiqué de MSF qui évoque encore « des
moiteur de la nuit, Rose Carmelle confie décharges électriques sur les organes génitaux
s’être résignée à se prostituer via les réseaux et l’anus », des « viols » et des « blessures par
sociaux, « pour survivre ». Elle garde néan­ balles et par arme blanche », infligés par des
moins « l’espoir de vivre un jour aux Etats­ membres du crime organisé. Pour les mi­
Unis ou au Canada ». D’autres ont déjà re­ grants, ce sujet reste tabou. Assis dans la cour
noncé au rêve américain. De janvier à octo­ bondée du refuge, tenu par une religieuse
bre, 62 299 migrants ont déposé une de­ épaulée de cinq bénévoles, le Salvadorien
mande d’asile au Mexique : plus du double préfère changer le cours de la conversation : il
par rapport aux chiffres de 2018 ; près de a trouvé ici « un havre de paix », malgré la
vingt fois plus qu’en 2015. surpopulation.
Dès cinq heures du matin, une longue
queue se forme devant les locaux de la UNE MANNE MAFIEUSE
Assis sur son vélotaxi, Marco Antonio Rodri­ des agents de l’INM avaient été signalés ! » Commission mexicaine d’aide aux réfugiés Conçu pour 250 personnes, l’établissement
guez regarde la rive mexicaine, où des gardes Depuis, la situation se serait un peu amélio­ (Comar). Une pochette de documents dans privé, financé par des dons, en accueille plus
nationaux sont postés tous les 10 mètres, à rée : « La hausse des expulsions a libéré des les mains, Julio Mejia, Hondurien de 24 ans, du double, dont un tiers d’enfants. Durant la
l’ombre des palmiers. « C’est juste un show, lâ­ places », glisse­t­elle. est assis à côté de la porte : « Je suis menacé journée, les couloirs et les patios se transfor­
che avec malice ce sexagénaire à la peau tan­ Les expulsés sont surtout originaires de mort par un gang dans mon pays. Mon ment en aires de jeu pour les plus jeunes et
née par le soleil. Les clandestins traversent en­ d’Amérique centrale. Presque aucun ne meilleur ami a été tué sous mes yeux, j’étais le en cuisine ou blanchisserie pour les adultes.
core le fleuve quelques kilomètres plus loin. » vient d’Afrique ou d’Asie. 5 286 Africains ont prochain sur la liste. J’ai vendu mon télé­ A la nuit tombée, ces espaces redeviennent
Tecun Uman, le pendant guatémaltèque de pourtant été arrêtés entre janvier et août – phone portable pour me payer le bus jusqu’au des dortoirs improvisés, tapissés de matelas
Ciudad Hidalgo, a des allures de ville fantôme. trois fois plus que l’année précédente. Selon Guatemala. Je vais rester au Mexique tant en mousse. Un espoir obsède Maria Celenea
Ses rues en terre battue, laissées sans sur­ Mme Ochoa, « le manque de représentation que la route des Etats­Unis sera barrée. » Castro, une Hondurienne qui joue avec son
veillance, contrastent avec celles goudronnées consulaire les protège des expulsions, mais La responsable locale de la Comar, Alma fils de 7 ans : « Réunir l’argent nécessaire pour
et sécurisées de Ciudad Hidalgo. pas des embûches administratives qui se mul­ Delia Cruz, a les traits tirés. « On est un peu payer un passeur qui me sortira de là. »
tiplient à leur encontre pour les décourager dépassés par l’explosion des demandes », re­ La crise migratoire profite à ceux que les
« CONTRÔLES MIGRATOIRES MILITARISÉS » de rester. Ils n’ont d’autre possibilité que de connaît­elle. La commission vient pourtant Mexicains appellent les « coyotes » ou les « pol­
Côté mexicain, les barrages migratoires sont demander l’asile au Mexique. Mais la plupart d’inaugurer de nouveaux locaux, plus spa­ leros », les « transporteurs de poulets » : « Les
partout. Sur la route de Tapachula, le caporal refusent de rester ici. Ils se retrouvent alors cieux, et elle a doublé ses effectifs. « C’est in­ tarifs des passeurs explosent, dit M. Camargo.
de la garde nationale Rodolfo Mijangos ar­ dans une impasse ». suffisant, soupire la jeune femme. Nous ne Avant, les migrants ne les sollicitaient que
rête les véhicules à la chaîne. « Nous interpel­ Mme Ochoa fustige aussi « la répression poli­ sommes que 64 employés face à un tsunami pour franchir la frontière des Etats­Unis,
lons des clandestins tous les jours », se félicite­ cière contre les caravanes ». Le 12 octobre, en­
« JE SUIS MENACÉ  de demandes. » Kristin Halvorsen, chef du maintenant leur recours est nécessaire en
t­il. AMLO a calmé les salves de Donald viron 2 000 migrants étaient partis à pied de DE MORT PAR UN  bureau de l’agence locale des Nations unies amont, pour déjouer les contrôles migratoi­
Trump en parvenant à diminuer de 65 % le Tapachula en direction de Mexico, située à pour les réfugiés (Acnur), déplore que « la res dans les autres pays de transit. » Selon le
nombre d’arrestations – 52 000 entre mai et 1 150 kilomètres de là. Au bout de cinq heures GANG DANS MON  Comar bénéficie du même budget qu’il y a gouvernement mexicain, les migrants ver­
septembre – par les autorités américaines. de marche, des centaines de gardes natio­ quatre ans, alors que le Mexique vient de pas­ sent entre 3 500 et 7 000 dollars pour traver­
« A quel prix ?, s’interroge Brenda Ochoa, di­ naux leur ont barré la route. « Le convoi a été PAYS. J’AI VENDU  ser du statut de pays de transit à celui de pays ser le Mexique. Et payent deux fois ce mon­
rectrice de Fray Matias de Cordova, une orga­ démantelé avec violence, malgré la présence MON TÉLÉPHONE d’accueil ». Le gouvernement ne lui a attribué tant pour remonter de l’Amérique du Sud
nisation de défense des droits de l’homme si­ de femmes enceintes et d’enfants », s’indigne que 20,8 millions de pesos (965 000 euros) jusqu’aux Etats­Unis.
tuée au centre de Tapachula. Les contrôles mi­ Luis Villagran, avocat et défenseur des droits POUR ALLER AU  en 2019, et 27 millions de pesos (1,2 million Mexico a déclaré la guerre à ce trafic, évalué
gratoires ont été militarisés. » De janvier à des clandestins, qui s’offusque de « la chasse d’euros) pour 2020. à 6 milliards de dollars par an. Du 15 juin au
août, 144 591 sans­papiers ont été arrêtés au aux migrants dans les hôtels ». GUATEMALA. JE VAIS  La tendance risque pourtant de s’accen­ 24 octobre, 180 passeurs ont été arrêtés et
Mexique, soit une hausse de 75,6 % par rap­ Les compagnies de bus sont aussi mises à RESTER AU MEXIQUE  tuer : le 11 septembre, la Cour suprême des 140 véhicules saisis, selon l’INM. Ce n’est là
port à la même période l’année précédente. contribution par le gouvernement pour pro­ Etats­Unis a validé le durcissement des rè­ que la partie émergée de l’iceberg d’une
Près du tiers (43 027) sont mineurs. céder à des contrôles. Un chauffeur, dans la TANT QUE LA ROUTE  gles d’asile décidé par M. Trump. Les deman­ manne mafieuse en pleine expansion : « La
A la nuit tombée, la valse des bus qui vont et gare routière de Tapachula, confirme que des des migrants devront être systématique­ plupart des clandestins sont cachés dans des
viennent à l’entrée du centre de rétention de sans pièce d’identité, personne ne peut mon­ DES ÉTATS­UNIS  ment refusées si ces derniers n’ont pas camions, observe M. Camargo. Le crime orga­
Tapachula donne le tournis. La plupart d’en­ ter. « C’est une crise humanitaire ! », dénonce d’abord sollicité ce statut au Mexique ou nisé a diversifié ses routes pour éviter les bar­
tre eux arrivent vides. Ils repartent pleins, l’avocat. A la nuit tombée, Honduriens, Salva­
SERA BARRÉE » dans un autre pays traversé. Pourtant AMLO rages, en passant notamment par la mer. » Le
quelques minutes plus tard. Les expulsions doriens, Cubains, Haïtiens et ressortissants JULIO MEJIA répète que son gouvernement « refuse que le 11 octobre, deux Camerounais étaient re­
ont elles aussi atteint des chiffres record africains sont nombreux à dormir dans les demandeur d’asile Mexique devienne un pays tiers sûr », un sta­ trouvés morts sur une plage du Chiapas,
(94 970 de janvier à août, contre 71 879 un an rues de cette ville de 350 000 habitants, inca­ hondurien tut qui contraint les candidats à l’asile d’ef­ après le naufrage d’une petite embarcation.
auparavant, la plupart vers l’Amérique cen­ pables de payer un logement. Même cri fectuer leurs démarches dans ce pays, puis­ Les dix autres migrants qui étaient à bord,
trale) avec cette forteresse de béton comme d’alerte de la part de Mme Leon, du Service jé­ que leur sécurité n’y serait pas en danger. tous Africains, ont été secourus. Les drames
tête de pont. Son accès a été refusé au Monde suite des réfugiés : « Le gouvernement viole la « De facto, le Mexique joue déjà le rôle de pays se multiplient, tandis qu’à la frontière sud
par l’Institut national des migrations. convention des Nations unies de 1951, en obli­ tiers sûr au bénéfice de Washington avec du Mexique les migrants bloqués perdent
Mme Ochoa, elle, a visité à plusieurs repri­ geant des réfugiés à rester dans un pays où ils l’accord du 7 juin, assure M. Camargo. Depuis, patience. Devant le centre de rétention de
ses ce centre de rétention vivement critiqué ne veulent pas demander l’asile ! » l’accueil des demandeurs d’asile aux Etats­ Tapachula, Mputu l’assure : « Je préfère ris­
par les organisations de défense des mi­ Pour Abbdel Camargo, spécialiste des mi­ Unis est assuré sur le sol mexicain, le temps quer ma vie avec des passeurs, dans l’espoir de
grants pour sa surpopulation, ses mauvaises grations à l’université El Colegio de la Fron­ que leur dossier soit traité par la justice voir des jours meilleurs, plutôt que mourir
conditions d’hygiène, le manque de nourri­ tera Sur, « la politique migratoire d’AMLO est américaine. » Plus de 50 000 d’entre eux chez moi sans avoir tenté ma chance. » 
ture, etc. « Pis, des cas de torture perpétrés par schizophrène. Alors que son gouvernement attendent au Mexique. frédéric saliba
0123
20 | géopolitique DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019

Le front anti­migrants du Sud mexicain


Mexico déploie l’armée et la garde nationale à sa frontière pour limiter le flux migratoire en provenance
d’Amérique centrale vers les Etats­Unis, comme il s’y est engagé envers Washington

1882 Fin du XIXe siècle 1981 – 1983 Aujourd’hui


– années 1970
Fin mai, le président américain,
Donald Trump, menace Mexico
d’imposer des taxes punitives Accord figeant Importante immigration Afflux massif La frontière est traversée
la frontière. guatémaltèque de paysans fuyant le pic quotidiennement pour
sur les produits qu’il exporte
Le Guatemala travaillant dans les de violence des années travailler ou se ravitailler.
vers les Etats-Unis
renonce au exploitations agricoles 1980 de la guerre civile Le durcissement des
s’il ne restreint pas le nombre ÉTATS-UNIS Migrants interceptés à la frontière américaine,
Chiapas. du Chiapas (café, au Guatemala contrôles, pour empêcher
de migrants en provenance entre octobre 2017 et septembre 2018,
cacao, pastèque, (1960-1996). les migrants de passer,
d’Amérique latine par origine
papaye, soja). a des conséquences sur
et qui transitent par le Mexique. Région le quotidien des populations
152 257 MEXIQUE
Le 7 juin, un accord est signé « du triangle frontalières.
entre les deux pays. du Nord »
Le Mexique annonce
GUATEMALA
le déploiement de son armée
HONDURAS 223 604 Reste de
et de sa garde nationale SALVADOR 8 083 l’Amérique latine
à sa frontière sud pour freiner
l’immigration. Cancun
Tizimin
Mérida

e
u
i q
x S U L E Nord
M
e I N
N A T A N
G o l f e d u É U C
P Y
U
D
Campeche

< Vers Mexico 3 2 1


2 000 militaires 2 100 militaires 1 900 militaires 2 000 militaires
dans la bande de sur les routes sur la route du golfe le long de la frontière
Cordoba
Puebla l’isthme centrales
Isthme de
Tehuantepec
Paraiso Ciudad Chetumal
del Carmen
Tehuacan M e r
Coatzacoalcos
d e s C a r a ï b e s
Villahermosa
contournement
MEXIQUE
par le Belize
GUATEMALA
MEXIQUE Tenosique Belize
Réserve de la
biosphère maya Belmopan Caravane en octobre 2018
Parties du Honduras, deux
Oaxaca
« caravanes » de plus de 7 000
de Juarez
BELIZE personnes, se dirigeant vers les
S

Fleuve
A

Tuxtla Usumacinta Etats-Unis, traversent la frontière


P

Gutierrez mexicaine.
A
I Au bout d’un mois, les premières
Salina Cruz H centaines de migrants atteignent
Puerto C la frontière nord-américaine.
Escondido
contournement
par la mer
GUATEMAL A
2 500 militaires La Ceiba
le long de la côte Volcan Coban San Pedro Sula
Tacana
4 000 m HONDURAS
Tapachula
Quetzaltenango Au pouvoir depuis le 1er décembre 2018, le président
Fleuve mexicain, Andres Manuel Lopez Obrador, autorise
Ciudad Hidalgo
Suchiate l’entrée, en cinq jours, de plus de 5 000 personnes
Guatemala arrivées à sa frontière depuis le Honduras et le Salvador.
Tecun
Uman Caravane en janvier 2019

Santa Ana
Tegucigalpa
O
c é
100 km a n San Salvador
SALVADOR
P a c
i f i q u e
Département
NICARAGUA
Le Mexique militarise sa frontière sud de San Miguel
Esteli
sous la pression américaine...
Trois « ceintures de contrôle migratoire » établies
en 2014 par le Mexique et renforcées à l’été 2019 :
... pour freiner le flux migratoire Migrants en situation irrégulière appréhendés à la frontière
1 Zone de contrôle frontalière entre le Mexique et les Etats-Unis, par mois
en provenance d’Amérique centrale
2 Zone de contrôle sur les axes routiers 144 116
Frontière fixée en 1882 (956 kilomètres)
521 090 977 509 Accord entre
3 Zone de contrôle de l’isthme de Tehuantepec, Washington
goulet d’étranglement plus aisé à contrôler Point de passage officiel entre oct. 2017 entre oct. 2018
et sept. 2018 et sept. 2019 et Mexico
Centre de rétention pour migrants créé en 2014 Environ 720 points de passage informels, pour freiner
et géré par l’Institut national de migration (95 % des mouvements de personnes vers le Mexique) l’immigration
(rattaché au ministère de l’intérieur) Axe routier ou ferroviaire emprunté
Présence militaire et de la garde nationale par les migrants à destination des Etats-Unis
(civile), en nombre d’effectifs déployés Route de contournement, terrestre et maritime,
selon le plan de juin 2019 des migrants (des routes aériennes sont aussi
Point de contrôle (permanent et temporaire) empruntées, via des vols commerciaux pour Mexico)
de l’armée et de la police fédérale 35 905 58 317
Principales « caravanes » de migrants, 34 871 52 546
Position de la marine sur le fleuve constituées depuis 2018, pour mutualiser
les efforts, les ressources et lutter
Centre de gestion du trafic frontalier contre l’insécurité pendant le voyage oct. janv. sept. janv. mai sept.
2017 2018 2018 2019 2019 2019

Infographie : Le Monde ; Francesca Fattori et Floriane Picard


Sources : Segob, gouvernement du Mexique ; U.S. Customs and Border Protection ; Congressional Research Service ; OIM ; International Crisis Group ; J. Clot, « Marges et frontière entre le Mexique et le Guatemala »,
Observatoire des Amériques, UQAM, 2016 ; M.-A. Castillo, M. Toussaint, « La Frontera sur de Mexico : origenes y desarrollo de la migracion centroamericana », 2015 ; Geocomunes ; AFP, Politico, El Universal, Le Monde
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DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019 rencontre | 21

Alexis Michalik « Je suis un homme pressé »
produire, le Théâtre des Béliers, à Avignon,
JE NE SERAIS PAS ARRIVÉ LÀ SI... « Le Monde » était prêt à nous accueillir, et Colette Nucci, du
Théâtre 13, à Paris, voulait la version longue
interroge une personnalité sur un pour sa rentrée de septembre ! J’ai donc écrit
la suite, et on l’a créée en juillet 2011, au « off »,
moment décisif de son existence. dans une salle de quatre­vingts places. Aujour­
d’hui, on approche les 2 500 représentations !
Cette semaine, l’auteur et metteur Avec Le Porteur d’histoire, c’était la première
fois que je créais une pièce ex nihilo, en pen­
en scène de la pièce à succès sant très clairement que ça allait beaucoup
moins intéresser les spectateurs qu’une adap­
« Edmond » raconte sa conquête tation de Shakespeare. Mais j’ai découvert que
non. Cela m’a encouragé à en écrire une autre,
de la liberté au théâtre puis une autre, puis encore une autre. L’écri­
ture s’est imposée à moi grâce au public et au
succès des spectacles.

A quoi attribuer ce goût pour le récit ?


J’ai toujours écrit. Quand j’étais ado, je rédi­
ENTRETIEN geais des nouvelles, des scénarios, je faisais lire
ça à mes potes, sans avoir conscience que ça
pouvait devenir un jour ma vie. Petit à petit,

E dmond, Le Cercle des illusionnistes, Le


Porteur d’histoire, Intra Muros : quatre
spectacles écrits et mis en scène par
Alexis Michalik sont actuellement à l’affiche à
Paris et en tournée. A presque 37 ans, ce jeune
plus je jouais, plus je me rendais compte qu’on
me parlait peu de mon interprétation. En
revanche, lorsque je créais des spectacles, je
provoquais des réactions bien plus fortes.
Le Cercle des illusionnistes, en 2014, a été le plus
auteur à succès, qui a déjà remporté cinq difficile à écrire. Parce que c’était le deuxième.
Molières, présentera, à partir du 9 jan­ Après Le Porteur d’histoire, il fallait retrouver
vier 2020, à La Scala, à Paris, sa nouvelle créa­ ce qui avait fonctionné, sans refaire la même
tion, Une histoire d’amour. L’occasion pour lui chose. Ça a marché. J’étais alors libéré de la
de remonter sur les planches. peur d’avoir fait un seul succès par accident.
J’ai toujours plusieurs histoires en tête, dans
Je ne serais pas arrivé là si… des tiroirs différents. Elles mûrissent et je me
Si je n’étais pas passé par le Festival « off » dis : « Ça y est, celle­là, il faut que je la raconte. »
d’Avignon. A 18 ans, je me destinais à une car­ Chez moi, les histoires viennent de trois fa­
rière de comédien. J’écrivais juste pour le plai­ çons : soit c’est quelque chose que je vis, soit
sir, sans me dire que j’allais être auteur de que je lis, soit que j’entends. Le Cercle des illu­
théâtre. Un jour, j’ai eu envie de monter un sionnistes est né d’une anecdote que j’ai lue
spectacle avec mes copains du conservatoire sur l’illusionniste du XIXe siècle Robert Hou­
du 19e arrondissement de Paris. C’était l’adap­ A Paris, en din, Le Porteur d’histoire d’une balade dans un
tation du Mariage de Figaro. L’un des comé­ septembre 2018. cimetière des Vosges, où il y avait énormé­
diens nous dit : pourquoi on ne l’amènerait JULIEN PEBREL/MYOP ment de tombes abandonnées.
pas à Avignon ? Je me suis renseigné sur le
fonctionnement du « off », en juillet 2005, et Et puis arrive le tourbillon « Edmond ».
nous sommes partis, un peu la fleur au fusil. Enorme succès depuis 2016, qui est aussi
Nous n’étions pas payés, on dormait à treize devenu un film. Comment a­t­il surgi ?
dans une baraque pour huit à 40 kilomètres Depuis quinze ans, j’avais en tête l’idée
d’Avignon, et ç’a été la révélation. J’ai décou­ d’une comédie à la Shakespeare in Love [le
vert qu’on pouvait créer des spectacles, ven­ film de John Madden, en 1999] sur la création
dre des dates de tournée, faire vivre une de Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand.
compagnie. Je ne pensais pas que j’allais deve­ C’était le film de ma vie. J’avais commencé à
nir metteur en scène, mais j’ai eu envie de re­ Et il y a quand même une fibre artistique même temps, je suis très heureux quand des le développer, mais aucun réalisateur n’en
faire un spectacle. dans la famille… gens qui connaissent vraiment le théâtre vien­ voulait. Au bout de quelques années, j’ai dé­
Bien sûr. Ma mère, anglaise, est traductrice, nent et s’éclatent. Ce moment de communion cidé de le faire au théâtre. Le Théâtre du
Pourtant, dès 2001, la metteuse en scène et mon père, d’origine polonaise, est peintre. entre des publics différents, c’est cela, pour Palais­Royal, à Paris, a accepté la pièce. Ç’a été
Irina Brook a été la première à vous don­ Il n’y avait pas de télévision à la maison. Nous moi, l’idéal théâtral. C’est mon cheval de ba­ fou et ça l’est toujours ! On va vers le million
ner une chance, en vous offrant le rôle de vivions à Paris, ils nous emmenaient beau­ taille. Remplir une salle n’est pas un gros mot. de spectateurs, c’est dingue ! On ne pouvait
Roméo dans « Juliette et Roméo », au Théâ­ coup, mon frère et moi, au théâtre et au pas prévoir un tel raz­de­marée.
tre de Chaillot… cinéma. Et ils avaient bon goût ! Ce qui vous importe, c’est de toucher
Elle cherchait une Juliette et un Roméo, qui J’ai été marqué par les mises en scène de Pe­ tous les publics, dites­vous, mais quel rôle Il n’y a jamais eu de tête d’affiche
aient l’âge des rôles. J’avais 18 ans. C’était ter Brook, au Théâtre des Bouffes du Nord, par politique accordez­vous au théâtre ? dans vos pièces. Maintenant que vous
merveilleux, j’avais la sensation que ma vie la compagnie Cheek by Jowl, par Mnemonic, de Je ne fais pas un théâtre très politique, car dès vous êtes fait un nom dans le théâtre,
allait changer. On est partis neuf mois en Simon McBurney, et, plus tard, par les pièces que j’ai un propos politique, j’ai la sensation pourriez­vous en avoir ?
tournée. Grâce à Irina, j’ai découvert la mise de Wajdi Mouawad. On allait aussi voir les d’enfoncer des portes ouvertes. D’autres, Pourquoi ? Si un acteur connu accepte, il va
en scène et, surtout, la possibilité de s’appro­ films des Marx Brothers, de Chaplin, etc. Et ¶ comme Joël Pommerat avec Ça ira (1) Fin de jouer trois mois, et après il ira faire autre
prier les classiques pour les rendre acces­ j’avais une passion pour les comédies musica­ « Une histoire Louis, ou le collectif d’acteurs­auteurs L’Avan­ chose. Donc, à quoi ça sert ? Entre­temps, il
sibles au public. C’était passionnant. C’est les. Mes héros étaient ceux de l’Amérique des d’amour » tage du doute le font très bien. Ce n’est pas aura pris une part non négligeable du budget
pourquoi mes premiers spectacles ont été des années 1950 : Gene Kelly, Frank Sinatra… Et Avec Pauline Bression, mon ADN. Je préfère raconter des histoires, de création de la pièce. Et puis je fais des spec­
classiques revisités. puis des grands réalisateurs comme Billy Wil­ Juliette Delacroix, faire rêver, susciter des émotions, plutôt que tacles de troupe, tout le monde a un rôle équi­
der. Je vivais un peu dans le passé. J’aime les Alexis Michalik…, de dire « je suis de gauche ». Fondamentale­ valent. La star, c’est le spectacle. J’ai la chance
En 2003, vous avez réussi le concours vieux films, les classiques et l’histoire. Quand La Scala, 13, bd de ment, je n’ai pas assez de rage en moi pour lais­ aujourd’hui de pouvoir faire ce que je veux,
d’entrée au Conservatoire national on se tourne vers l’histoire, on est beaucoup Strasbourg, Paris 10e, ser exprimer un propos politique fort. Plus aussi parce que je le fais dans une économie
supérieur d’art dramatique, mais vous plus pragmatique et philosophe sur le présent. du 9 janvier au j’avance et moins je sais. Etre un bon auteur, raisonnable. Je n’ai pas la folie des grandeurs,
avez laissé votre place. Pourquoi ? 28 mars 2020. c’est aussi être capable d’être en empathie, je continue d’appliquer l’esprit avignonnais
J’avais une chance sur deux de tomber sur Revenons au « off » d’Avignon, « Edmond » parce qu’on se met à la place de nos héros. Et d’un théâtre de l’humilité.
un prof qui ne correspondait pas du tout à ce là où tout a commencé. Qu’aimez­vous Théâtre du Palais- plus on se met à la place de tout le monde, plus
que j’aimais dans le théâtre. J’adorais Irina tant dans ce festival ? Royal, Paris 1er, jus- on se rend compte qu’il est difficile d’avoir un Etes­vous un homme pressé ?
Brook et son père, Peter, Ariane Mnouchkine, Ce que je chéris le plus, c’est la liberté. Dans le qu’au 30 juillet 2020 ; point de vue tranché sur les choses. En tout Oui. En tout cas, je cherche toujours à ga­
Simon McBurney… Je détestais, comme « off », la liberté artistique est possible. Toutes à Longjumeau (91), cas, c’est difficile pour moi. Et puis, on peut gner du temps. Quand je suis en répétition ou
l’appelait Brook, le « théâtre sclérosé ». Et puis les compagnies ont leur chance, la seule chose en janvier 2020, être politique d’une autre manière. La forme sur un tournage, c’est mon obsession. Car
j’étais entouré de jeunes acteurs qui étaient qui compte, c’est le bouche­à­oreille. Toute ma et à Cannes (06), de mes spectacles, c’est une société très égali­ plus on gagne de temps, plus il en reste pour
persuadés que, s’ils entraient au Conserva­ façon de raconter des histoires, toute ma façon en mars 2020. taire, très communautaire, sans hiérarchie en­ améliorer les choses. J’ai peur de l’ennui, j’es­
toire national, ça y est, c’était gagné. Mais de concevoir un spectacle économiquement, a tre les comédiens. Tout le monde est au ser­ saie toujours de le chasser. Le cliché du théâ­
non, rien n’est fait, ce n’est que le début. Je été influencée par Avignon. vice d’un idéal, d’un spectacle. J’aime embar­ tre, c’est que c’est ennuyeux. C’est ma hantise.
n’avais pas très envie de tout cela. quer tout un équipage dans une aventure, Je veux absolument prouver le contraire, que
Cette profonde nécessité de liberté avoir la liberté d’être le capitaine. le théâtre, c’est génial.
Mais, alors, pourquoi avoir passé vient­elle de votre éducation ?
ce concours ? Mon père est, dans l’âme, un résistant au sys­ « Le Porteur d’histoire », de 2011, est le Avez­vous créé votre nouvelle pièce,
Toute cette réflexion, je l’ai eue au fur et à tème. Ma mère est plus pragmatique, plus en spectacle qui a fait basculer votre carrière. « Une histoire d’amour », à partir
mesure des épreuves du concours d’entrée. Et rondeur, et elle possède à la fois une force de Qui est le premier professionnel à avoir d’une histoire vécue, lue ou entendue ?
je n’avais pas envie qu’on me dise : tu critiques travail et une capacité à fédérer. J’ai hérité des cru en cette pièce ? C’est parti d’une chanson. Il y a un an, en
parce que tu ne l’as pas eu. Et puis, entrer au deux : lui m’a empêché d’être naïf, elle m’a Oui, un virage à 90 degrés ! Cette pièce, c’est écoutant en boucle It Takes Time to Be a Man,
Conservatoire sous­entendait aussi ne pas donné de l’optimisme, de l’énergie et de la un conte de fées. A l’époque, j’essayais de mon­ du groupe américain The Rapture, je voyais la
pouvoir travailler pendant deux ou trois ans. poésie. Cette cohabitation entre mon père et ter Un chapeau de paille d’Italie, d’Eugène Labi­ dernière scène d’un spectacle. Et puis, cet été,
Or, j’avais déjà un agent et envie de travailler. ma mère, c’est l’incarnation du compromis. che, version comédie musicale, avec dix co­ j’ai vécu une rupture difficile et, tout d’un coup,
Alors, juste après avoir obtenu le concours, j’ai Je pense fondamentalement qu’il n’y a pas de médiens sur scène. En vain. Benjamin Belle­ j’ai eu le ton juste pour parler de tous les enjeux
signé une lettre disant que je laissais ma place. succès sans compromis. cour, qui avait produit un de mes premiers de la pièce. Même si cela n’a rien à voir avec
J’avais aussi une grande confiance en moi… spectacles et qui, à l’époque, codirigeait le Ciné mon histoire personnelle, c’était le moment de
Quel type de compromis ? 13 Théâtre, à Paris (aujourd’hui Théâtre Lepic), l’écrire, d’expurger, d’utiliser ce que je vivais
D’où cette confiance vous vient­elle ? Le compromis, c’est ce qui rend le théâtre po­ m’a dit : « Je monte un festival de création con­ pour faire vivre ces personnages. L’écriture,
Mes parents m’ont toujours dit : fais ce que pulaire, ce théâtre qui ne s’adresse pas unique­ temporaine, j’ai un auteur qui m’a lâché, c’est pour moi, ne vient pas d’une faille. On n’est pas
tu veux. J’ai toujours été très indépendant et ment à un public ciblé, mais tente d’être à la dans un mois. Est­ce que tu peux me faire forcément obligé d’aller mal pour bien écrire.
autodidacte. J’ai commencé une fac de maths fois exigeant et accessible à tous. Ce qui me quelque chose ? » J’avais l’idée du Porteur d’his­ Mais force est de constater qu’on écrit toujours
après le bac, mais, très vite, j’ai su que je vou­ rend le plus heureux, ma plus belle récom­ toire qui me trottait dans la tête. Je lui ai dit : sur ses souffrances. Le plus dur est d’arriver à
lais être acteur. Au collège et au lycée, j’étais pense, c’est lorsque des jeunes qui n’ont jamais « O.K., je vais faire ça en version courte ». Cinq prendre ce qui nous traverse, de le mettre sur
au club de théâtre. D’ailleurs, c’est une cas­ mis les pieds au théâtre ressortent en disant : acteurs, une création au plateau, pas de décor, papier et d’en faire quelque chose de beau. 
sette de la pièce de fin d’année que j’ai « Ça me donne envie d’en voir un deuxième » on l’a jouée trois fois. propos recueillis par
envoyée à mon premier agent. ou « Ça me donne envie de lire Cyrano ». En Benjamin Bellecour a été d’accord pour la sandrine blanchard
CULTURE
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22 | DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019

EXPOSITIONS  À  MARSEILLE

Les jeux 
de l’art 
et du hasard
A Marseille, une exposition
montre comment les artistes
utilisent l’accident pour créer,
sans s’y soumettre totalement

REPORTAGE à l’accidentel et à l’imprévisible


dans la création du XIXe siècle à
L’œuvre
de Robert Filliou
marseille
aujourd’hui, de Victor Hugo à « Eins. Un. One…
Annette Messager. Plus de deux (détail) », exposée

L
e genre est de moins cents œuvres d’une cinquantaine à La Vieille
en moins pratiqué : d’artistes sont réparties entre les Charité, est
une exposition cons­ deux lieux – les vivants se trou­ constituée de
truite à partir d’une vant pour l’essentiel à la Belle 13 200 dés en bois
réflexion, et non se­ de Mai. La distribution, comme peint. ILMARI KALKKINEN/
lon le principe qui on dit au cinéma, est de premier COURTESY MAMCO, GENÈVE
prévaut aujourd’hui massive­ ordre : Degas, Moreau, Duchamp,
ment, la monographie, généra­ Picasso, Arp, Ernst, Miro, Cage,
lement rétrospective. A Paris, cet Rauschenberg, Richter, Filliou,
automne, il y a Vinci, Greco, Fleischer, etc. Elle compte quel­
Toulouse­Lautrec, Hartung, Ba­ ques « jeunes premières » ou
con et on en passe. Plusieurs de « jeunes premiers » qui attirent
ces expositions sont remarqua­ l’attention : Marie Bovo pour sa
bles. Elles reposent néanmoins vidéo La Voie lactée – ruisseau de
sur le principe schématique de blanc descendant lentement les
l’artiste exceptionnel, héros ou pentes marseillaises au hasard des
génie. Cet isolement est splen­ pavés et des caniveaux – ; Jennifer
dide, mais il n’aide pas à s’interro­ Douzenel pour une autre vidéo,
ger sur le moment historique Mont Fuji, qui s’en remet à un nique des fluides saurait mettre meuse étalant la pellicule d’eau de la création et ce qu’il en reste
dans lequel ledit artiste a œuvré autre hasard liquide, celui d’une en équations ces ondes et leurs sur la glace où se reflètent les PLUS DE DEUX CENTS  dans l’état final de l’œuvre assez
et le mouvement des idées dans nappe d’eau et de ses reflets ; actions conjuguées, avec pour pa­ montagnes russes d’un parc d’at­ ŒUVRES D’UNE  restreint. Au mieux, il s’agit d’un
lequel il était pris. Etienne Rey pour son bac transpa­ ramètres – entre autres – la den­ tractions. Mais les angles de vue hasard aménagé.
Est­ce pour se distinguer de cette rent à bascule qui permet d’obser­ sité du liquide et le volume du pa­ des caméras, les moments choi­ CINQUANTAINE  Ce qui s’observe dans ces vidéos
manie des institutions pari­ ver le gonflement et l’éclatement rallélépipède de verre. Ici, hasard sis et, évidemment, le montage s’observe sur le papier ou la toile.
siennes que les marseillaises – la de vagues d’ampleur variable. s’emploie par défaut de connais­ s’expliquent par une suite de dé­ D’ARTISTES SONT  C’est cette continuité, non de la
Vieille Charité et la Friche la Belle sance. Ainsi, pour une autre rai­ cisions prises par les artistes. A soumission au fortuit, mais des
de Mai – ont pris le parti de lancer Doute profond son, de Marie Bovo et Jennifer quoi s’ajoute, dans le cas de Bovo,
RÉPARTIES ENTRE  jeux avec lui, qui assure la cohé­
une de ces questions générales Ces trois œuvres récentes ont en Douzenel. La première ne pou­ une décision initiale : s’en remet­ LA VIEILLE CHARITÉ  rence de l’exposition. Hugo fait
qui n’ont plus cours ? Est­ce par commun leur pouvoir hypnoti­ vait anticiper les trajectoires et les tre au hasard du tracé des chaus­ couler sur sa feuille de l’encre ou
goût du risque qu’elles se sont que. Elles font aussi mesurer vitesses de l’écoulement laiteux sées, des accidents et des trous de ET LA FRICHE  du café, qui sèche en taches. Ad­
saisies d’un sujet difficile ? L’expo­ combien il est délicat d’avancer qu’elle filme. Ni la seconde, la dé­ la route, pour voir ensuite ce qu’il mettons qu’il n’ait ni dirigé ni ar­
sition se nomme « Par hasard » et le mot hasard. Ainsi des vagues couverte d’une patinoire en train faut en garder. Ainsi considéré, le LA BELLE DE MAI rêté leur expansion. Il y voit appa­
traite de ce qui relève d’un rapport de Rey : un spécialiste de la méca­ de fondre et le passage d’une da­ hasard n’est que l’un des facteurs raître une ruine, un océan ou un

Onze artistes afghans donnent des échos du chaos au MuCEM


Des œuvres de plasticiens exilés ou restés sur place, qui se refusent à représenter la violence, sont rassemblées, jusqu’au 1er mars 2020

ARTS D’autres alternent séjours au


Pakistan ou en Turquie et retours
cle est ce que les artistes ici pré­
sents évitent. Hassanzada res­
nauté hazara demandait le res­
pect a été victime d’un attentat­
Ce crime est à l’arrière­plan
de l’œuvre d’Abdul Wahab Moh­
toujours cours et que Farkhunda
est morte d’en avoir parlé. Un étal
marseille
au pays natal. suscite les div, créatures mythi­ suicide : 83 morts. Pour être mand, Kharmohra, qui donne son de kharmohras à vendre com­

E tre artiste aujourd’hui en


Afghanistan, y maintenir la
possibilité de la peinture,
de la vidéo ou toute autre forme
d’art visuel malgré les talibans :
Onze d’entre eux sont réunis au
MuCEM dans « Kharmohra », ex­
position de groupe, simplement
disposée sans dramaturgie re­
dondante, avec seulement, à l’en­
ques légèrement démoniaques,
plus douloureuses que menaçan­
tes. Il en avait fait une fresque
dans un café de Kaboul en 2015,
mais elle a été détruite parce que
comprises, ses œuvres deman­
dent donc un peu d’attention, et
non un regard rapide.
De même les photographies de
Farzana Wahidy, portraits de fem­
titre à l’exposition. La pierre de
kharmohra est banalement une
amulette, comme d’innombra­
bles magies en emploient partout
dans le monde. Ce peut être un
plète les interviews – car il y a
aussi du commerce dans cette af­
faire, naturellement.
Au centre de l’espace est suspen­
due une armure de tôle aux volu­
danger est un mot bien faible pour trée, la chronologie de qua­ jugée blasphématoire… mes : il y a celles qui se saisissent caillou de forme ou de couleur mes très explicitement féminins.
qualifier cet état. Il est à peine né­ rante ans de guerres, de l’inva­ Mohsin Taasha reprend les immédiatement, parce que prises particulière, une sécrétion durcie, Elle a été fabriquée en 2015 avec
cessaire de rappeler la destruc­ sion du pays par l’URSS, en 1979, à techniques de la miniature, mais derrière la grille d’un voile, et un coquillage, une dent. Elle est une gazinière et un marteau
tion des bouddhas de Bamiyan aujourd’hui. Cette sobriété était ce n’est ni innocemment ni celles qui agissent par surprise, supposée favoriser la fertilité, par Kubra Khademi, pour accom­
en 2001, ou l’attentat­suicide du reste la seule solution juste, car par souci de plaire. Taasha est un femmes tête nue et riantes dans la santé ou tout autre bienfait. plir une performance symboli­
contre l’Institut français de Ka­ la caractéristique la plus évidente pseudonyme, qui signifie « ca­ un intérieur, ou femme en uni­ Mais, pour être efficace, le talis­ que dans la rue : marcher revêtue
boul en 2014, un soir de création des œuvres est qu’elles se refu­ ché » dans la langue du peuple forme de policière au regard si man doit passer par un mollah de cette cuirasse provocatrice
théâtrale. Iconoclasme, fanatisme sent à représenter la violence. hazara, dont il est issu, peuple inquiet – loin des clichés simples. qui souffle des versets du Coran pour protester contre le harcèle­
et terreur vont de pair, quelle que Le dispositif vidéo Dialectique, constamment persécuté et réduit pour l’activer : mixte de magie et ment systématique, les viols – el­
soit la religion invoquée. d’Aziz Hazara, est le seul qui en esclavage par les autres popu­ Magie et commerce de monothéisme. le­même en a été victime enfant –,
Il y a néanmoins des femmes et donne à voir les combats. Encore lations afghanes parce que chiite Il faut aussi prendre garde aux Mohmand lui consacre une l’écrasement des femmes. Une
des hommes qui ne lâchent pas est­ce de façon brouillée, dans et non sunnite. Aussi Taasha mots. Ainsi ceux qui accom­ sorte de documentaire ironique. vidéo témoigne de l’action et, sur­
prise. Certains sont partis : la per­ des images presque illisibles par­ peint­il des corps invisibles sous pagnent les toiles de Latif Eshraq, Il interroge passants ou automo­ tout, de la colère des passants qui
formeuse et dessinatrice Ku­ fois, chaos qui est bien plus pro­ des draperies rouges et emploie groupes de spectres ocre et gris bilistes dans Kaboul. Tous savent menacent la jeune femme. Peu
bra Khademi à Paris, le peintre che de ce que peut être la percep­ souvent des billets de banque dont on ne sait s’ils sont morts ce que sont ces amulettes et la après, elle a dû s’exiler. 
M. Mahdi Hamed Hassanzada à tion du quotidien par les Afghans comme support, pour recouvrir ou vivants. Seuls les titres préci­ plupart font semblant de l’igno­ ph. d.
Chicago. D’autres demeurent sur eux­mêmes que les belles images le mot Afghanistan. Celui­ci vient sent le sens : Farkhunda est le rer de peur de révéler qu’ils
place : la photographe Farzana des séries et des films occi­ en effet du nom d’une tribu nom d’une jeune étudiante lyn­ croient à cette magie incom­ « Kharmohra », MuCEM,
Wahidy ou le peintre Latif Eshraq, dentaux, version modernisée de pachtoune, de celles qui tiennent chée à mort par une foule, en patible avec la rigueur islamiste. 201, quai du Port, Marseille.
qui travaille dans son atelier l’orientalisme du sang, de la les Hazaras pour de misérables mars 2015 à Kaboul, pour avoir Un mollah, sans doute un pur Jusqu’au 1er mars 2020, du
de Kaboul les jours impairs et en­ cruauté et de la mort qui sévis­ impurs. En juillet 2016, à Kaboul, dénoncé un mollah qui faisait parmi les purs celui­ci, dénonce mercredi au lundi de 10 heures
seigne son art les jours pairs. sait déjà au XIXe siècle. Ce specta­ une manifestation où la commu­ commerce de ses bénédictions. cette superstition. Reste qu’elle a à 20 heures. De 5 € à 9,50 €.
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La Biennale d’Orléans célèbre


les vertus de la solitude
La deuxième édition se déploie dans une quinzaine de lieux de la ville

ARCHITECTURE
orléans

U
ne guerre est déclarée
dans l’imaginaire. » Ce
slogan aux accents si­
tuationnistes flotte
sur deux pavillons qui se toisent
dans le ciel d’Orléans, de part et
d’autre de la rue Jeanne­d’Arc. Ils
sont l’œuvre de MTL Collective,
duo de plasticiens américains à
qui Nora Akawi, commissaire
d’exposition palestinienne invi­
tée de la deuxième édition de la
Biennale d’architecture d’Orléans,
a passé commande, comme à une
vingtaine d’artistes, tous investis
dans « les mouvements d’émanci­
pation » à l’œuvre dans le monde
arabe. Le long de cette grande
artère, les drapeaux qu’ils ont
réalisés réactivent la vieille tradi­
tion du pavoisement.
Coorchestrée par Abdelkader
Damani, le directeur du FRAC
Centre­Val de Loire, et par l’archi­ Notre­Dame de La Tourette, Ruy Klein, Los Angeles. RUY KLEIN
tecte italien Luca Galofaro, qui
ont par ailleurs invité six com­
missaires à faire chacun une pro­
position, la manifestation se blant des architectes, des artistes, tures brésiliennes résonnent
déploie jusqu’au 19 janvier 2020 des gens de théâtre, des intellec­
Les collectifs avec les délires biomorphiques
dans une quinzaine de lieux de la tuels, Arquitectura Nova (dont les brésiliens du Franco­Cubain Ricardo Porro
ville. Le thème de cette année, belles archives sont présentées (structure en forme de corps hu­
« Nos années de solitude », est pour la première fois en Europe)
Arquitectura mains écartelés conçue pour
plus politique qu’il n’y paraît. est né, au début des années 1960, Nova et Usina- héberger la Maison des jeu­
Alors qu’à la prochaine Biennale de la désillusion que le chantier nes de Vaduz, au Liechtenstein,
d’architecture de Venise, on ne pharaonique de Brasilia a consti­
Ctah font l’objet en 1972, enfilade de voûtes
parlera que de « vivre­ensemble », tuée pour ses trois fondateurs, d’une double orange en forme de seins où
Abdelkader Damani met l’accent Sergio Ferro, Flavio Imperio et s’installa, en 1964, l’Ecole d’arts
sur « le droit à la solitude », dont il Rodrigo Lefèvre : la contradiction
exposition visuels de La Havane…), qui sem­
estime qu’il est grandement me­ qui s’y est révélée entre la du­ blent davantage inspirés par
nacé aujourd’hui. A la fois par la reté des conditions de travail des la peinture d’Arcimboldo que
montée de l’autoritarisme politi­ ouvriers et la promesse d’éman­ l’exposition présente quelques par une quelconque tradition
que et par une tendance profonde cipation de l’industrialisation de splendides maquettes. architecturale.
des autorités culturelles à n’ap­ masse signait, de leur point de Démarrée en 1961, l’expérience Elles dialoguent aussi bien avec
précier les résultats de leurs poli­ vue, l’échec du rêve moderniste. a pris fin en 1971, lorsque Sergio ButoHouse, le nouveau film du
tiques qu’en termes quantitatifs Ferro et Rodrigo Lefèvre, qui duo Ila Bêka et Louise Lemoine,
(politique du chiffre, satisfaction Grands volumes sous voûtes avaient rejoint la lutte armée, ont consacré à un danseur de buto,
de masses, retombées financières En réaction, ils ont développé une été arrêtés, torturés, et incarcérés cousin japonais du Facteur
arbre à contre­jour : il n’a plus passants – et du regard des artis­ et électorales…), mais guère du méthode de pensée critique et pendant un an. Les magnifi­ Cheval, qui construit seul sa mai­
qu’à préciser par quelques légères tes qui en prélèvent les zones les point de vue de l’expérience in­ d’action politique qui s’est tra­ ques dessins réalisés par les pri­ son dans une dent creuse de
retouches, qui sont volontaires. plus intéressantes. Quand aux time que représente la confronta­ duite par un foisonnement de tex­ sonniers politiques au sein de Tokyo, et avec l’installation de
Arp déchire du papier noir. Met­ « cadavres exquis » surréalistes, tion avec une œuvre, au risque tes théoriques, d’expérimenta­ l’atelier de peinture qu’ils ont Lacaton & Vassal, où l’architec­
tons que son geste soit très rapide ils relèvent d’un processus auto­ que ce « trop­plein de réel » finisse tions picturales, théâtrales, péda­ alors créé en prison ferment l’ex­ ture est abordée comme art de
et désordonné. Il regarde les matique dans lequel quelques par asphyxier l’imaginaire. gogiques, qui ont nourri une pen­ position sur une note tragique et l’échappée, propice à « déclencher
bouts de papier noir obtenus et traits font penser celle ou celui sée de l’organisation du chantier lumineuse à la fois. un imaginaire ». Deux œuvres qui
les colles d’une certaine manière, qui participe à l’opération à quel­ Changer la vie fondée sur l’idée que l’acte de bâtir L’histoire d’Usina­Ctah, collec­ concourent à montrer que c’est
qu’il détermine, sur un papier que chose, qu’elle ou il dessine. Partant du principe que « l’archi­ peut constituer le ciment d’un vi­ tif brésilien engagé depuis les par la frugalité et le dépouille­
blanc : il compose. L’inconscient est au travail et l’in­ tecture conditionne », en ce sens vre­ensemble. Développant des années 1990 dans le soutien au ment que cette discipline, consi­
Pollock, Francis, Deux, Mathieu, conscient n’a rien d’un hasard : qu’elle « définit les conditions de la techniques de construction fon­ mouvement d’accession au loge­ dérée comme mère de tous les
Hartung et tous les autres pein­ c’est même l’un des acquis de révolte, du vivre­ensemble, de la so­ dées sur le partage de savoirs po­ ment, en constitue un prolonge­ arts, pourra retrouver les voies de
tres qui jettent des couleurs Freud que de l’avoir prouvé. litude nécessaire pour critiquer son pulaires, qui contribuaient à ment fertile, les échos que se ren­ la liberté et de la poésie. Autant
sur un support, que ce soit à Alors, y a­t­il des œuvres où l’ar­ monde », Damani et Galofaro en renverser les hiérarchies entre ar­ voient ces expériences séparées dire les voies de son salut. 
l’aide d’un pot percé, d’une tiste respecte scrupuleusement interrogent les fondamentaux en chitectes et ouvriers, ils libé­ par plusieurs décennies invitant isabelle regnier
brosse, d’une sulfateuse à vigne l’accidentel ? Quelques­unes, très favorisant les « migrations » entre raient en même temps l’espace à penser l’état actuel du pays à la
ou de tout autre objet, interrom­ peu nombreuses et obtenues disciplines – art contemporain, domestique des cadres de l’orga­ lumière de ce qu’il était durant la 2e Biennale d’architecture
pent à un instant donné ces opé­ selon un protocole minutieuse­ musique, sculpture, architecture… nisation bourgeoise tradition­ dictature militaire. d’Orléans, « Nos années
rations. Supposons qu’en dépit ment préparé, une mise en scène Le parcours commence aux nelle en offrant aux habitants de Dans l’enceinte de la collégiale de solitude ».
d’années d’expériences répétées, calculée et souvent compliquée. Turbulences, siège du FRAC (réa­ grands volumes sous voûtes dont Saint­Pierre­le­Puellier, ces aven­ Jusqu’au 19 janvier 2020.
ils ne maîtrisent pas projections, La plus célèbre est les 3 Stoppa­ lisé en 2013 par l’agence Jakob +
explosions et coulures. ges­étalon de Duchamp, obtenus MacFarlane), où une série d’œu­
Reste qu’ils décident des cou­ en faisant tomber d’un mètre de vres (les Cellules, d’Absalon, La Je­
leurs employées ; qu’ils s’arrêtent haut trois fils d’un mètre de long tée, de Chris Marker, In a Land­
quand le résultat leur convient ; chacun et en relevant les lignes scape, de John Cage…) installent
qu’ils corrigent ou effacent pour ainsi obtenues. Les compositions le visiteur dans un climat propice
rectifier les maladresses du ha­ de lignes droites entrecroisées de à accueillir les différentes exposi­
sard ; qu’il arrive qu’ils détrui­ Morellet sont déterminées par un tions comme autant de pro­
sent, quand corriger est impossi­ système d’abscisses et d’ordon­ fessions de foi dans la capacité de
ble. Autant le plaisir est grand à nées dont les valeurs sont prises la discipline à inventer de nouvel­
parcourir les galeries où leurs dans les numéros d’un annuaire les voies pour elle­même – et, ce
œuvres voisinent, autant le doute téléphonique. Filliou jette ou fait faisant, à transformer les condi­
est profond : est­il légitime de jeter au sol 16 000 dés blancs, tions de l’existence.
les regarder comme les purs pro­ noirs, rouges, jaunes ou bleus. Or, C’est bien à changer la vie, de
duits d’accidents merveilleux ? comme on sait, le dé est l’objet fait, que se sont ingéniés, tout au
Sûrement pas. de hasard par excellence, le féti­ long de leur existence, les deux
che des amateurs de probabilités. architectes auxquels la Biennale
L’inconscient au travail Donc, ce serait parfait. Mais consacre cette année une mono­
Il en est de même, à plus forte Filliou décide que toutes les faces graphie : Günter Günschel (1928­
raison, dans les sections Dada, de tous les dés porteront toutes le 2008), pionnier de l’architecture
Surréalisme et Nouveau Réa­ même chiffre, 1. Pas de hasard organique dont l’œuvre expéri­
lisme. Les collages de Schwitters dans cette volonté.  mentale réconcilie nature et
réunissent, avec une précision philippe dagen technologie, et Fernand Pouillon
géométrique et chromatique (1912­1986), franc­tireur qui a
parfaite, de menus débris de « Par hasard », Centre de la mis sa conception humaniste de
journaux, réclames ou tickets ra­ Vieille Charité – 2, rue de la l’architecture au service du peu­
massés dans les rues parce qu’ils Charité – et Friche la Belle de Mai ple algérien.
ont arrêté son regard. Les frot­ – 41, rue Jobin – Marseille. L’ambition des collectifs bré­
tages d’Ernst sont organisés par Vieille Charité, du mardi au siliens Arquitectura Nova et Usi­
des juxtapositions et des super­ dimanche, de 9 h 30 à 18 heures, na­Ctah, qui font l’objet d’une Le coffret CANTA GITANO

positions dont il est seul respon­ Friche, du mercredi au vendredi, double exposition dans l’en­ est en vente partout et sur
arteboutique .com
(frais de port offerts)
sable. Les affiches lacérées que de 14 heures à 19 heures, samedi ceinte de la collégiale Saint­Pier­
prennent aux murs Hains, Ville­ et dimanche, de 13 heures à re­le­Puellier, église du XIIe siècle
glé et Dufrêne sont le produit de 19 heures. Entrée couplée : 14 €. reconvertie en lieu d’exposition,
la publicité, des intempéries, des Jusqu’au 23 février. n’a rien à leur envier. Rassem­
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A Paris, Les Plateaux sauvages

S É L E C T I O N   A L B U M S
RE IC H A – BEETH OVE N
Symphonies de salon
Grande Symphonie de salon n°1 pour neuf
instruments d’Anton Reicha et Septuor,
op. 20, de Ludwig van Beethoven par

abruptement fermés Le Concert de la Loge.


Au regard de la fortune posthume des
deux compositeurs, on pourrait croire
qu’Anton Reicha et Ludwig van Beethoven n’ont en commun
En novembre, invoquant des raisons de sécurité, la Préfecture que le fait d’être nés en 1770. Leur confrontation dans ce pro­
gramme, bien dans la manière anticonformiste du Concert de la
a fait évacuer le lieu, qui réunit salles de spectacle et de répétition Loge, invite à relativiser le jugement de l’histoire qui favorise le
visionnaire allemand au détriment du théoricien d’origine tchè­
que. Le terrain choisi pour la rencontre est celui d’une musique
concertante à consommer dans l’intimité. Découverte en 2017,

C
e fut abrupt. Mercredi outils pour créer et développer structures différentes. Et cela la partition de Reicha est enregistrée pour la première fois. Des­
27 novembre, Les Pla­ leurs projets. On trouve ainsi,
Cette structure aussi « irrite » la maire du 20e ar­ tinée à neuf instruments qui ne se contentent pas de se montrer
teaux sauvages ont dans les presque 3 000 mètres est déterminante rondissement. La directrice du sur le devant de la scène, cette Grande symphonie de salon pro­
fermé, sur ordre de la carrés du bâtiment, une biblio­ lieu, Laëtitia Guédon, se montre, cède d’un subtil renouvellement de l’animation. Emmenés par
Préfecture de police de Paris, au thèque, deux salles de spectacle,
pour les jeunes elle, plutôt optimiste. « Depuis le le violon de Julien Chauvin, chef de troupe au sens théâtral, les
motif que la sécurité des specta­ et plusieurs salles de répétition. équipes 27 novembre, nous avons tout fait acteurs de cette pièce sans paroles rivalisent d’esprit. Conçu sur
teurs de cette salle du 20e arron­ Autant dire que Les Plateaux sau­ pour régulariser la situation, du de semblables bases, le Septuor de Beethoven pâtit un peu de la
dissement n’était pas assurée. Les vages, dirigés par Laëtitia Gué­
de théâtre, qui côté de la Ville et du nôtre », expli­ comparaison sans que cela surprenne, dans la mesure où l’agré­
équipes artistiques qui tra­ don et financés à hauteur d’un peinent à trouver que la jeune femme, ancienne ment de salon ne fut jamais sa tasse de thé.  pierre gervasoni
vaillaient dans les lieux ont dû million d’euros par la Ville de Pa­ élève du Conservatoire de Paris et 1 CD Aparté/PIAS.
plier bagage, et aller ailleurs. Il en ris, sont déterminants pour les
des locaux directrice d’une compagnie. « Les
est fait mention sur le site des Pla­ jeunes équipes de théâtre, qui dans la capitale travaux et les régulations sont JAC K PEÑ ATE
teaux sauvages, qui reste cepen­ peinent à trouver des locaux achevés. Le dossier est à jour, nous After You
dant très discret : il indique sim­ dans la capitale. l’avons remis à la Préfecture de po­ Auteur de deux albums acclamés par la
plement, sans faire état de la fer­ 20e arrondissement (ex­Parti so­ lice vendredi 6 décembre. J’attends critique en 2007 et 2009, le Londonien
meture, que les spectacles pro­ Une faille administrative cialiste, soutien de Benjamin Gri­ maintenant la contre­visite de la Jack Peñate s’imposait comme un sé­
grammés début décembre se Qu’une commission de sécurité veaux, candidat LRM à la Mairie commission de sécurité. » rieux espoir de la pop britannique. Et
donnent « hors les murs ». soit passée aux Plateaux sauvages de Paris) : « C’est une affaire de « J’espère que nous pourrons rou­ puis plus rien pendant dix ans, excepté
L’acteur et auteur Jean­Christo­ n’a rien d’exceptionnel en soi. Ces corne­cul ! Christophe Girard vrir pour Durée d’exposition, le un single paru en 2012. Sur le titre I Got
phe Folly a ainsi présenté, jus­ commissions sont susceptibles de place la décision sur le terrain po­ spectacle de Camille Dagen qui Lost, qui ouvre son troisième album, l’artiste auteur­composi­
qu’au 6 décembre, Salade, tomate, venir à tout moment. Mais pour litique, mais vous croyez vraiment doit être présenté les 17 et 18 dé­ teur et interprète évoque cette traversée du désert. After You
oignons – portrait d’Amakoé de Christophe Girard, l’adjoint aux que les pompiers de la commis­ cembre dans le cadre du festival résulte de ces dix années passées par cet à se chercher et expé­
Souza, au Carreau du Temple. Et affaires culturelles de la maire sion de sécurité font de la politi­ Impatience », conclut Laëtitia rimenter, à construire son propre studio et à collaborer dans
Bandes, la création de Camille Da­ Anne Hidalgo, c’est le contexte qui que ? Ils ont découvert qu’il y avait Guédon. La prochaine création l’ombre (David Byrne, Adele, Florence & the Machine…). Si les
gen et Emma Depoid, aura lieu les rend cette visite « inédite ». « Les des issues de sécurité bouchées. annoncée aux Plateaux sauvages boucles orientales de Round And Round et la drum’n’bass de
11 et 12 au T2G, le centre dramati­ négligences relevées par la com­ Qu’est­ce qui se serait passé si on est celle de l’équipe du metteur en Murder s’inscrivent dans la veine dance entrevue sur son se­
que national de Gennevilliers. mission concernent essentielle­ les avait laissées en l’état et qu’il y scène Paul Desveaux, qui était en cond album Everything Is New, l’essentiel du disque s’oriente, a
Inaugurés en 2018, Les Plateaux ment les issues de secours, qui ne ait eu un accident aux Plateaux résidence au moment de la fer­ contrario, vers une pop au piano introspective et sophistiquée.
sauvages appartiennent à la Ville représentaient pas un danger sauvages ? Ce qui m’irrite, c’est meture. Il a été accueilli au Cent­ Des débuts folk­rock demeure sa voix divine, dans le sillage de
de Paris. Ils ont été aménagés avéré pour le public, assure­t­il. Il qu’on s’est battu pour que ce lieu quatre, où il répète Diane Self Por­ Jeff Buckley, sur les langoureux Cipralex et Gemini. L’aérien
dans les locaux du Vingtième faut les réparer, bien sûr, et nous le existe, et qu’il est fermé. » trait, une pièce de Fabrice Mel­ Swept to the Sky, une des plus belles chansons entendues cet
Théâtre et du Centre d’animation faisons. Mais je constate que la Pré­ Frédérique Calandra ne se prive quiot inspirée par la vie de la pho­ automne, conclut cet album en beauté.  franck colombani
des Amandiers, qui ont disparu fecture de Paris s’est montrée très pas de signaler que, à côté des tographe américaine Diane 1CD XL Recording/Beggars.
au profit de la nouvelle structure, pointilleuse. Est­ce qu’elle l’est plus questions de sécurité, la commis­ Arbus, et jouée, en particulier, par
unique en son genre : elle assure aujourd’hui, dans un contexte sion a pointé une faille adminis­ l’actrice Anna Mouglalis. Les re­ JEAN -LO U IS AU BERT
une mission de transmission ar­ tendu entre la Ville et l’Etat ? » trative dans la structure des Pla­ présentations sont prévues du 13 Refuge
tistique dans le quartier, et met à Cette question met hors d’elle teaux sauvages, liée au fait qu’ils au 31 janvier 2020.  Neuf ans après son précédent album,
la disposition des artistes des Frédérique Calandra, la maire du sont nés de la réunion de deux brigitte salino Roc’éclair, à la tonalité parfois sombre, et
après une collaboration avec l’écrivain
Michel Houellebecq puis, de 2015 à 2017,
la longue tournée de reformation par­
tielle de Téléphone – sans la bassiste Co­
B A N DE D ESS INÉ E rine Marienneau – sous le nom Les Insus, Jean­Louis Aubert est
Christophe Blain et de retour avec un double album, Refuge. Il y joue de tous les
Joann Sfar ressuscitent instruments (guitare, clavier, basse, batterie), avec l’apport de
« Blueberry » quelques vents, un petit ensemble de cordes. En vingt­deux
Les auteurs de bande dessi­ chansons, Aubert chante souvent l’amour, une envie de bon­
née Christophe Blain (dessin) heur, privilégie la forme de la ballade et le tempo tranquille
et Joann Sfar (scénario) ont (Bien sûr, Aussi loin, Où je vis, Encore, Tire d’aile, Pardonne,
publié vendredi 6 décembre Laisse…), de belles combinaisons entre acoustique et électrique.
Amertume apache, une nou­ Dans cet album sensible (mais à distance de la sensiblerie), il

CARNET DE NOTES
velle aventure du cow­boy joue aussi avec les formes musicales du reggae, de la country,
Blueberry, quinze ans après et quelques envols rock (Tu vas l’aimer, Où me tourner), avec
la parution de Dust, le der­ clin d’œil à The Who (Marche droit).  sylvain siclier
nier album de la série. Les 2 CD La Loupe-Parlophone/Warner Music.
créateurs de Quai d’Orsay et
du Chat du rabbin ont réin­ DAVID BY RNE
terprété le célèbre héros créé American Utopia on Broadway
il y a cinquante­six ans dans Présenté lors d’une tournée internatio­
le magazine Pilote par Jean­ nale en 2018 et dorénavant à l’Hudson
Michel Charlier (scénario) et Theatre, à New York – depuis le 20 octo­
Jean Giraud, alias Gir, alias bre 2019 et jusqu’à mi­février 2020 –, le
Moebius, au dessin. L’album spectacle American Utopia de David
(Dargaud, 64 pages, Byrne bénéficie d’un double album enre­
14,99 euros), qui doit être gistré en public. Le répertoire de la tournée diffère peu de celui
suivi d’un deuxième, res­ qui figure ici. Et comme lors des spectacles, c’est avec les com­
pecte l’univers des créateurs, positions de Talking Heads, le groupe dont Byrne a été l’un des
avec un héros rebelle et soli­ membres de 1974 à 1991, que l’on est le plus emballé. Avec
taire, des personnages secon­ Byrne, une formation de onze instrumentistes, dont beaucoup
daires familiers et des décors aux percussions. Les nouveaux arrangements plus aérés, avec
d’inspiration cinématogra­ un aspect moins tranchant et fébrile, sont plutôt réussis, en
phique. Il accorde aussi une particulier pour I Zimbra, Slippery People, Once in a Lifetime,
place importante aux per­ Born Under Punches (The Heat Goes On) et Burning Down the
sonnages féminins. – (AFP.) House. La carrière solo de Byrne est aussi au programme avec,
notamment, Lazy, One Fine Day ou Glass, Concret & Stone, re­
A RTS découverts à cette occasion.  s. si.
Une banane de Maurizio 2 CD Todomundo !-Nonesuch/Warner Music.
Cattelan vendue
120 000 dollars à la foire GU ISS G U ISS BO U BESS
Art Basel Miami Set Sela
Une simple banane fixée au Un son urbain, furieux et puissant dé­
mur avec du ruban adhésif a boule de Dakar. Guiss Guiss Bou Bess est
été vendue 120 000 dollars un trio formé en 2016 par le chanteur/sla­
(108 000 euros) à la foire Art meur percussionniste Mara Seck, avec Ba­
Basel Miami. Cette œuvre, in­ bacar Diop, également percussionniste, et
titulée Comedian et signée le beat­maker français Stéphane Costan­
de l’artiste Maurizio Cattelan, tini. Réalisé par le Dj et producteur brésilien Chico Correa, cet al­
connu pour ses œuvres pro­ bum, d’une tonicité attractive, mixe électro et tout un pan de
vocantes et ironiques, a l’identité culturelle sénégalaise. Au centre de cette fusion rusée
même été vendue en deux rayonne le sabar, percussion et rythmes complexes emblémati­
exemplaires par la galerie ques du Sénégal. Jean­Paul Goude les avait amenés sur les
Perrotin, révèle le quotidien Champs­Elysées en 1989, avec leur éminent représentant, feu
britannique The Guardian. Doudou N’diaye Rose, pour le défilé du Bicentenaire. Deux titres,
En 1999, l’artiste avait scot­ Majorettes #1 et Majorettes #2, rendent hommage au maestro
ché un galeriste sur les murs qui avait « africanisé » la tenue et les pas des majorettes de Da­
de sa galerie. Il est aussi kar. Dans cet album résonnent aussides réminiscences du tassu,
l’auteur de toilettes en or tradition ancienne de poésie rythmée sous forme de soliloques

En vente sur boutique.lemonde.fr massif intitulées America,


exposées au Guggenheim, à
New York, que la conserva­
scandés, apparu bien avant la naissance du hip­hop aux Etats­
Unis, ne cesse­t­on de rappeler au Sénégal.  patrick labesse
1 CD Hélico/L’Autre Distribution.
trice du musée avait proposé
de prêter au président améri­  Lire aussi sur Lemonde.fr « Bach Magnificat » par
cain Donald Trump. Valentin Tournet.
0123
DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019 télévision | 25
John Wayne, patriote américain jusqu’à l’outrance VOS
SOIRÉES
TÉLÉ
Quatre décennies après sa mort, l’acteur mythique fait l’objet d’un portrait critique, diffusé sur Arte

ARTE pour remonter le moral des trou­


DIMANCHE 8 - 22 H 35 pes en 1966. Parallèlement, John DIMANCHE  8 DÉCEMBRE
DOCUMENTAIRE Wayne incarne à l’écran le ma­ TF1
chisme dominant : les images 21.05 Django Unchained

S
orti en 1949, She Wore a montrent des scènes de fessées Film de Quentin Tarantino.
Yellow Ribbon (« elle por­ dans L’Homme tranquille (1952) et Avec Jamie Foxx, Leonardo DiCaprio
tait un ruban jaune ») est dans Rio Bravo (1959). (EU, 2012, 170 min).
le deuxième volet du trip­ France 2
tyque cinématographique réalisé « Suprématie blanche » 21.05 La Planète des singes :
par John Ford sur la cavalerie des Ces prises de position patrioti­ Suprématie
Etats­Unis, entre Le Massacre de ques n’entament pas sa popula­ Film de Matt Reeves.
Fort Apache (1948) et Rio Grande rité. Il est même sacré meilleur Avec Woody Harrelson, Amiah Miller
(1950). Un titre américain beau­ acteur en 1970 par l’académie des (EU, 2017, 130 min).
coup moins belliciste que sa ver­ Oscars pour 100 dollars pour un France 3
sion française, La Charge héroï­ shérif. Un an plus tard, une inter­ 21.05 Les Enquêtes de Vera
que, emmenée par le courageux view donnée à Playboy écorne le Série. Avec Brenda Blethyn,
capitaine Nathan Brittles et inter­ mythe : « Je ne crois pas que nous Kenny Doughty (RU, 2019).
prété par John Wayne. ayons mal fait de prendre ce Canal+
« Tout en célébrant la camarade­ grand pays aux Indiens, dit­il (…). 21.00 Football
rie militaire, le sens du devoir et la Je crois à la suprématie blanche Marseille/Bordeaux, 17e journée
réconciliation Nord­Sud », écrivait jusqu’à ce que les Noirs soient de Ligue 1 en direct.
Jacques Siclier dans Le Monde, éduqués. » France 5
en 2006, le film « esquissait, déjà, Atteint d’un cancer – le docu­ 20.50 Coquillages et crustacés,
une réflexion sur le problème in­ John Wayne dans « Jet Pilot » (1957), de Josef von Sternberg. SUNSET BOULEVARD/CORBIS/GETTY IMAGES mentaire enchaîne les photos de la mer sur un plateau
dien ». Une exemplarité qui a l’acteur la cigarette à la bouche –, Documentaire d’Hervé Corbière
peut­être incité Arte à choisir ce il meurt en juin 1979. Chacun re­ (Fr., 2019, 50 min).
« joyau du western proustien » (se­ moignages choisis, notamment cessoiriste sur un plateau de film John Wayne ne s’engage pas dans tiendra tout ou une partie du my­ Arte
lon Les Inrockuptibles) pour com­ ceux de Bill Ehrhart, poète et an­ muet, figurant, en 1928, dans son les troupes américaines, à l’in­ the ou de la réalité. Dans l’armée, 20.55 La Charge héroïque
mencer la soirée consacrée à l’ac­ cien marine, de Randy Roberts, et premier grand rôle (La Piste des verse de Clark Gable et de James « faire une John Wayne » signifie Film de John Ford.
teur américain le plus populaire de Nancy Schoenberger, auteure géants, de Raoul Walsh), qui provo­ Stewart. Pour Jean­Baptiste Pére­ tenter une attaque téméraire.  Avec John Wayne, Joanne Dru
de son époque, mort il y a quatre et biographe, le réalisateur Jean­ quera son changement de nom – tié, cette lâcheté originelle expli­ catherine pacary (EU, 1949, 98 min).
décennies. Baptiste Péretié dessine le por­ un jeune premier ne peut pas, dé­ querait le patriotisme de plus en M6
Le documentaire qui suit est trait de Marion « Duke » Morri­ cemment, se prénommer Marion. plus excessif dans lequel va tom­ John Wayne, l’Amérique à tout 21.05 Zone interdite
beaucoup moins flatteur. « C’est son – vrai nom de John Wayne –, Mais il devra attendre La Chevau­ ber John Wayne, au risque de se prix, documentaire inédit de Magazine par Ophélie Meunier.
l’histoire d’une star devenue l’in­ celui qui a joué à la guerre sans ja­ chée fantastique (John Ford, 1939) couper d’une partie de son jeune Jean­Baptiste Péretié (Fr., 2019,
carnation absolue de son pays (…) mais la faire. Pas très héroïque ? pour être vraiment lancé. public, notamment lors de la 52 min) et sur Arte.tv jusqu’au
et qui va basculer dans une obses­ Quoi qu’il en soit, il est toujours Selon le documentaire, c’est guerre du Vietnam. 14 décembre. LUNDI  9 DÉCEMBRE
sion patriotique », annonce la sympathique de voir une star pour ne pas compromettre cette Les images d’archives le mon­ La Charge héroïque, film de John TF1
voix off. En s’appuyant sur des té­ avant le firmament : assistant ac­ réussite tardive (à 34 ans) que trent sans perruque, au Vietnam, Ford (EU, 1949, 98 min), à 20 h 55. 21.05 Le Bazar de la charité
Série. Avec Audrey Fleurot,
Julie de Bona (Fr., 2019).
France 2
21.05 The Fix

Lesbiennes chic et glam sous le soleil californien Série. Avec Robin Tunney,
Adewale Akinnouoye-Agbaje
(EU, 2019).
Dix ans après sa dernière saison, « The L Word » revient sur les écrans dans une version revampée France 3
21.05 Secrets d’histoire
Magazine par Stéphane Bern.
Canal+
CANAL+ SERIES Katherine Moennig, l’androgyne sous – voire pas du tout – représen­ velle saison, la créatrice, Ilene The L Word version 2019 a quel­ 21.00 Platane
LUNDI 9 - 22 H 40 la plus piquante de Los Angeles) tées à la télévision. Il était donc fort Chaiken, devenue productrice ques trains de retard dans la ma­ Série. Avec Eric Judor,
SÉRIE sont toujours là : mieux (ou pire ?), réjouissant de voir enfin des fem­ exécutive, a laissé sa place de nière de montrer et de filmer non Stéphanie Crayencour (Fr., 2019).
elles n’ont pas pris une ride. mes, belles et brillantes, prendre, « showrunneuse » à Marja­Lewis seulement les lesbiennes, mais France 5

R etrouver, dix ans après la


diffusion de son dernier
épisode, les héroïnes ul­
trasexy de la série The L Word,
avant Noël et « à l’heure US », c’est
Et les trois premiers épisodes
que l’on a pu visionner les mettent
aux prises avec leurs problèmes
habituels de carrière (Bette se pré­
sente pour être maire de Los Ange­
sans gêne ni honte, leur pied sous
nos yeux quasi vierges.

Propos « propre sur soi »


Déjà, pourtant, lors de la diffu­
Ryan. Avant la fin du générique
du premier épisode, on aura eu
droit à un cunnilingus ronde­
ment mené alors que la séquence
suivante montre une belle jeune
les femmes en général : cunnilin­
gus et aisselles poilues mises à
part, le propos de la série reste
très « propre sur soi », et bien loin
des questions sur le sexe et le
20.50 Witness
Film de Peter Weir. Avec
Harrison Ford (EU, 1985, 110 min).
Arte
20.55 Le Voyou
le joli cadeau que Canal+ nous fait les), de couple et de famille recom­ sion de la saison 6, qui devait son­ femme (non épilée, la caméra s’y genre posées par Girls, Transpa­ Film de Claude Lelouch.
en avance. Et d’ailleurs, emballé et posée. C’était déjà le cas en 2004, ner le glas des aventures de nos attarde lourdement) qui lance un rent, Pose…  Avec Jean-Louis Trintignant,
léché comme une pub Victoria’s lors de la diffusion sur Showtime héroïnes, le New York Times ne « time’s up, gentlemen ! » très dans émilie grangeray Charles Denner (Fr., 1970, 115 min).
Secret, le cadeau a belle allure. de la première saison. A l’époque, voyait plus dans The L Word l’air du temps. M6
Nos amies lesbiennes (Bette, et dans l’ensemble, la série avait qu’une « fantaisie saphique à la Mais, bien que la série ait inté­ The L Word : Generation Q, 21.05 L’amour est dans le pré
qu’incarne Jennifer Beals, Alice, été très bien accueillie, d’autant Playboy », reprochant à la série gré les changements de para­ avec Jennifer Beals, Katherine Emission de télé-réalité
alias Leisha Hailey, et Shane – que les lesbiennes étaient alors son côté glamour. Pour cette nou­ digme de ces dernières années, Moennig et Leisha Hailey. par Karine Le Marchand.

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26 | styles 0123
DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019

paris célèbre ses talents


Natacha & Sacha
ont l’art de l’utile
– tapis chauffant,
humidificateur
d’air chic ; Jean­
Baptiste Fastrez,
lui, crée des objets
aussi intrigants
qu’attachants.
Tous trois
viennent d’être
Sacha Hourcade et Natacha Poutoux. ROMAIN ROBINE récompensés par Jean­Baptiste Fastrez. MICHEL GIESBRECHT

les Grands Prix


de la création de
DESIGN quer des coussins « chauffe­fes­ la Ville de Paris réceptacle pour contenir de l’eau Sèvres, des pôles d’excellence,
ses » pour les usagers des bars et où délayer la couleur – sera un autre chemin s’est ouvert à

T
rois designers, tous di­ cafés, l’hiver. Car, dans de plus en lancé en janvier 2020 à la Maison lui. Celui des galeries pointues
plômés de l’ENSCI­Les plus de villes, telle Bruxelles mais du saké, à Paris. tels Kreo ou des éditeurs plus ex­
Ateliers à Paris (chacun aussi, en janvier 2020, Rennes, in­ périmentaux comme Mousta­
avec les félicitations du terdisent de chauffer les terrasses Les créatures hybrides che. « Paradoxalement, mes pro­
jury), ont remporté, vendredi en raison de l’impact écologique jets industriels qui faisaient
29 novembre, les Grands Prix de des dispositifs. de Jean­Baptiste Fastrez coexister production en série et fi­
la création de la Ville de Paris : Le tandem Natacha & Sacha, lui, Dans la première boutique « en nitions à la main m’ont amené à
Jean­Baptiste Fastrez, dans la caté­ a pensé à tout : leurs coussins au dur » de l’éditeur Moustache, à un développer plutôt des projets arti­
gorie talent confirmé, et le studio textile innovant se rechargent au jet de pierre de la place de la Répu­ sanaux, dans lesquels j’injecte
Natacha & Sacha, en talent émer­ bout de trois heures, par induc­ blique à Paris, un drôle de miroir des techniques contemporaines.
gent. Ils obtiennent chacun une tion dans un meuble qu’ils ont XXL encadré d’une sorte de bouée J’ai un peu dérivé mais je ne
dotation de 15 000 euros, dont dessiné à cet effet. « Pourquoi ne de plage, ou de ballons à la Jeff m’en plains pas. Le but est le
10 000 euros fournis par la Ville pourrait­on pas, au même titre Koons, trône dans la vitrine. Si même : créer des objets très spé­
(le reste sur fonds privés). « Paris qu’une chaise ou une table, conce­ elle semble en plastique gonflable ciaux, de caractère, que les gens
récompense chaque année la créa­ voir l’électroménager avec des – d’où son nom de Zodiac, comme vont garder et aimer. »
tion en design, mais aussi en mode qualités plastiques, une durée de le bateau pneumatique –, la der­ Parmi eux, il y a la lampe Olo
et dans les métiers d’art, car la Ville vie, une écoconception, un carac­ nière création de Jean­Baptiste (2016) pour Moustache qui évo­
Lumière est incarnée par la ri­ tère transmissible ? », interroge Sa­ Fastrez s’avère en céramique. que « pour les petits » le robot aux
chesse et le dynamisme de ce sec­ cha Hourcade. Ainsi, ils ont conçu « Ce miroir associe le côté pop, grands yeux du film d’animation
teur », souligne Françoise Seince, cette bouilloire en porcelaine vi­ joyeux, du plastique gonflable et Wall­E et, « pour les grands », une
directrice des Ateliers de Paris, qui trifiée aux allures de théière japo­ la rigidité de la terre cuite, sou­ caméra Super 8 d’autrefois. Réali­
organisent l’événement. naise, comme une alternative ligne le designer de 35 ans. J’aime sée en céramique, elle surprend
Depuis 1993, une centaine de aux bouilloires en plastique, qui hybrider les modes de production aussi par son poids et sa forme
créateurs ont été distingués, dont favorisent la migration des parti­ – artisanal et industriel –, mais qui permet de la poser dans trois
les designers Ronan Bouroullec, cules de polymère dans l’eau, et la aussi les époques et les typologies. positions différentes, pour chan­
Inga Sempé ou, plus récemment, formation de tartre, lui­même Ainsi, cette applique aux allures ger l’éclairage d’une pièce. Jean­
Ionna Vautrin. Portrait des lau­ énergivore. « Notre carafe peut de visière pour casque de motard, Baptiste Fastrez joue aussi à
réats 2019 qui ont en commun, passer au lave­vaisselle et se poser baptisée Moto, de 2013. On ne sait Frankenstein avec la collection
outre la même école, d’avoir com­ sur la table. Elle reste jolie, et peut plus ce qu’on a mis au mur : Vivarium (Kreo, 2019), faisant
mencé leur carrière grâce à… une encore servir de pichet si jamais cet objet mystérieux questionne naître des chimères, hybridations
bouilloire électrique. le système chauffant de la base celui qui le regarde », précise ce d’une forme vivante et mobi­
venait à casser », s’enthousiasme Francilien installé depuis cet lière : table crocodile à la forme
L’électroménager sexy Natacha Poutoux. automne à Anglet, dans les Pyré­ tronquée, comme stoppée acci­
Le duo a inventé un bureau­or­ nées­Atlantiques. dentellement dans son évolu­
de Natacha & Sacha dinateur­paysage pour les rats Moustache, fondé en 2009 par tion, miroir serpent aux courbes
Avec la frénésie de leur jeune âge, de bibliothèque : une caméra au­ Stéphane Arriubergé et Massi­ sinueuses, console éléphant.
ils s’intéressent à un sujet ingrat. dessus permet de photographier FZ1, tabourets miliano Iorio, a été le premier édi­ L’évocation des animaux sauva­
Natacha Poutoux et Sacha Hour­ un livre ouvert et de récupérer hérissés teur de Jean­Baptiste Fastrez. Ils ges est prolongée par la matière :
cade, respectivement 30 et 31 ans, l’image ; on peut écrire à la main d’accoudoirs, ont un peu grandi ensemble, marbre vert des Alpes pour la
visent à réenchanter l’électromé­ sur la surface tactile du plateau, et par Jean­Baptiste avec cette applique étonnante, peau de crocodile, palissandre
nager. « Ce secteur est le parent la calligraphie est retranscrite Fastrez, pour EO. E0 ainsi qu’avec le vase Scarabée bleuette, une pierre qui ressem­
pauvre du design. Il s’est développé automatiquement par plug­in. (2014) – un contenant en cérami­ ble à un bois fossile pour le pachy­
à l’ère industrielle, quand les Une liseuse posée sur le texte du que recouvert d’un capot façon derme, et mosaïques de pâte de
designers n’étaient pas intégrés livre enregistre directement le lunettes de ski, évoquant la cé­ verre pour les reptiles.
au processus. Ces produits du quo­ contenu. « C’est un système plus toine, coléoptère vert métalli­ « Il y a dix ans, mon mémoire de
tidien ont été conçus par des ingé­ convivial et plus marrant pour la que –, qui a remporté un presti­ diplôme portait sur la simplifica­
nieurs et des gens du marketing. génération qui fait ses recherches gieux Wallpaper Design Award. tion dans le design. C’était l’épo­
Aujourd’hui, le design a une place sur Internet et oublie de regarder « Les objets de ce créateur me font que où l’on pensait tout simplifier,
à prendre dans la création et la ré­ dans les vrais livres ! », souligne toujours cet effet : répulsion­at­ à la manière de Muji. Je me suis
flexion en amont », assure le Bor­ Natacha Poutoux. traction, souligne Stéphane Ar­ élevé contre cela, car sous le cou­
delais Sacha Hourcade. « C’est tel­ Dans l’inventaire à la Prévert de riubergé. Ce sont des objets qui vert de la simplification, on four­
lement déprimant, l’électroména­ ces jeunes créateurs, on trouve prennent à rebrousse­poil, déran­ nit en quantité un produit low cost
ger, qu’il est simple et urgent de des radiateurs de brique chauf­ gent ou mettent à distance et pour qui est jeté parce qu’on ne s’y atta­
faire mieux », renchérit Natacha fante suspendus sur rail pour dé­ lesquels on finit par craquer. Un che pas vraiment. Je vise, moi, à
Poutoux, francilienne. limiter et réchauffer des espaces seul designer me fait le même effet, créer des objets incarnés pour sus­
Il fait un brin frisquet, en cette au sein des open spaces. Ou un c’est l’Allemand Konstantin Grcic. » citer de l’attachement. »
fin novembre, dans leur studio humidificateur d’air aux allures C’est avec une bouilloire électri­ Une décennie plus tard, Jean­
abrité aux Ateliers de Paris, non de vase fabriqué par un verrier, que, composée d’un corps en po­ Baptiste Fastrez sort son premier
loin de la Bastille, et baptisé, pour « apprivoiser » l’objet tech­ terie ou en verrerie et d’acces­ mobilier de série qui tend à ré­
depuis ce printemps, « Natacha nique et modifier le regard que soires fabriqués en série – bec, concilier les contraires. Le tabou­
& Sacha ». On les soupçonne l’on porte sur lui. « Rendre désira­ poignée, couvercle à clipser des­ ret hérissé d’accoudoirs lancé cet
d’avoir eu grâce à cela l’idée astu­ ble pour être plus durable, telle sus – que Jean­Baptiste Fastrez a automne par le danois EO (ex­
cieuse de ce tapis à base de gra­ est notre devise », résume Sacha obtenu en 2010 son diplôme. Elements Optimal) est un hybride
phène (un matériau capable de Hourcade. La mairie de Tokyo a En 2011, il rafle le Grand Prix d’assises, intrigant. « Il a une pré­
stocker l’énergie, aux propriétés invité ces jeunes talents à repen­ Design Parade au festival d’Hyè­ sence sculpturale dans l’espace,
découvertes en 2004) pour chauf­ ser des produits fabriqués par res, avec ce projet et celui d’un mais peut surprendre. J’aime cela.
fer le corps plutôt que l’espace. des entreprises vieilles de plus sèche­cheveux au manche en En plus, il est empilable et facile à
Ce textile chauffant – qui de 200 ans en vue de séduire une bois, façon hache. « Des coiffeurs manipuler grâce à ses poignées :
consomme seize fois moins d’élec­ clientèle occidentale. Ils ont des­ me le demandent encore : c’est les garçons de café n’auront plus à
tricité pour 2 mètres carrés qu’un siné un emballage et une re­ un moyen pour eux de se dis­ se pencher », se félicite le designer,
radiateur électrique –, ils l’ont ima­ charge au rouge à lèvres tradi­ tinguer avec un outil durable et également professeur à l’école
giné pour créer des zones de cha­ tionnel des geishas à base de valorisant. Malheureusement, je Camondo, dont les pièces sont
leur localisées dans les pièces à vi­ fleurs broyées, dont la durée de Humidificateur d’air Métis 02 n’ai jamais trouvé d’éditeur pour déjà entrées dans les collections
vre, pour une consommation plus vie n’excède guère trois mois. par Natacha & Sacha. ces deux objets. » du MAD­Paris, du MADD­Bor­
économique et écologique. Un in­ Cet objet – façon palette de goua­ NATACHA & SACHA. Au fil de ses collaborations avec deaux et du Centre Pompidou. 
dustriel le teste déjà pour fabri­ che, avec pinceau, miroir et petit le Cirva et la Manufacture de véronique lorelle
IDÉES
0123
DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019 | 27

François Crémieux
Peter Handke L’ancien casque bleu
en ex­Yougoslavie,
aujourd’hui membre
du comité de rédaction

et le petit feu
de la revue « Esprit »,
interpelle le Prix Nobel

d’une guerre
de littérature
Peter Handke
sur sa complaisance
envers les crimes
commis par

mal éteinte
la Serbie sous
la direction
de Slobodan Milosevic

L’
écrivain Jorge Semprun [1923­ cilement dans sa vallée encaissée, et d’un peuple qui allait conduire au massa­ faire monter les enchères du prix
2011] aimait à répéter que les Srebrenica souffre. Le 11 juillet, la ville cre des civils de Vukovar, aux tirs de mor­ symbolique à payer, lorsqu’on jette des
seuls vrais témoins étaient les tombe. Le général Mladic, premier tier contre l’hôpital de Sarajevo, à l’encer­ pierres sur des médecins et des infirmiè­
témoins morts. Et la littérature, homme de main de Milosevic, organise clement de Bihac, au massacre des étu­ res. Hommes et femmes de tous âges,
ajoutait­il. Pour ceux qui la reddition et, sur une route de campa­ diants de Tuzla et au génocide de mobilisés par les jeunes nervis nationa­
n’auraient pas connu ni plus gne, sous un soleil de plomb, des casques Srebrenica. A Mitrovica où nous sommes listes des bars, se positionnent à chaque
tard entendu l’horreur racontée par ceux bleus surveillent le tri des hommes et des maintenant, l’hôpital est situé dans le carrefour. Les insultes et les pierres
Le contexte qui l’avaient vécue, la littérature seule garçons. M. Handke, entendez bien : pas quartier serbe, dans le nord de la ville. Les fusent. Ils répètent ce jour­là les mêmes
L’attribution du prix Nobel pouvait faire appel à l’imaginaire et don­ le tri des jeunes et des vieux ou des com­ Albanais sont majoritairement dans le slogans que ceux qui furent scandés à
2019 de littérature à ner à chacun les clés de la compréhen­ battants et des civils. Le tri des hommes sud et le pont qui reliait les rives de l’Ibar quelques kilomètres de là, le jour du
sion du monde et, s’il le fallait, de l’hor­ et des garçons. En quelques jours, sépare désormais deux mondes. Le ci­ discours de Milosevic.
l’écrivain autrichien Peter reur jusqu’à l’indicible. Quel imaginaire 8 000 hommes, jeunes et vieillards sans néaste Chris Marker dira de Mitrovica Dans quelques jours, j’irai discrète­
Handke continue de susciter suscitera la lecture de Peter Handke, exception, seront fusillés dans les mon­ que c’est là que grésille encore le feu mal ment descendre le drapeau des Nations
la polémique. En témoigne pour tous ceux qui, un jour, voudront tages de Srebrenica. Vous continuez de éteint d’une guerre. Ironie pour l’acadé­ unies après un ultime tir de mortier
comprendre qui il fut et dans quels ne pas savoir la vérité ? Bientôt, Sarajevo mie royale, dans le film Un maire au Ko­ contre le bâtiment. Après les demi­
la démission, le 2 décembre, temps il vécut ? Ces lecteurs qui tente­ sera libérée après quatre ans de siège et sovo, le texte est dit par Jorge Semprun tours en véhicule blindé sur les routes
de deux des membres exter- ront de comprendre les raisons qui plus de 11 000 morts. Le général Jovan Di­ sur un plan qui montre un blindé suédois de Bihac, une capitulation devant la vio­
nes (chargés d’assister les poussèrent l’académie Nobel à octroyer vjak, héros d’origine serbe qui com­ à l’entrée du pont. De Vukovar au Kosovo, lence du dernier bastion issu de la der­
sa reconnaissance, le même jour, à une manda la résistance au cœur de la ville, ces mêmes blindés ont sillonné les Balk­ nière bataille de l’homme auprès
académiciens) du comité
écrivaine polonaise soucieuse de la pourra enfin se consacrer à sa fondation ans et suivi la piste meurtrière de Milose­ duquel vous avez choisi de vous tenir.
Nobel, les écrivains suédois diversité du monde [Olga Tokarczuk] et à pour les enfants victimes de la guerre. vic. La guerre n’en finit pas, M. Handke. Mais ce jour­là, nul besoin de céré­
Kristoffer Leandoer et Gun- un écrivain autrichien qui revendiqua Février 2000, un siècle nouveau a com­ monie. La bataille de l’hôpital est per­
Britt Sundström, suivie, le d’assister aux obsèques d’un homme Chronique d’un drame annoncé mencé. A la gare routière de Mitrovica, due. La guerre continue, M. Handke.
poursuivi pour crimes de guerre, crimes Nous sommes en 1999, quatre années les mêmes gros bras qui terrorisaient la 2006, comme le temps passe. La
6 décembre, de celle de contre l’humanité et génocide. ont passé. De retour au service des Bosnie­Herzégovine arrivent par auto­ guerre est finie. Sarajevo, Srebrenica,
l’académicien Peter Ce jour­là, devant la tombe de Slobo­ Nations unies, je dirige l’hôpital de cars en provenance de Belgrade. Chroni­ Mitrovica ne se remettent pas des cri­
Englund. Peter Handke dan Milosevic, Peter Handke a défendu Mitrovica, au nord du Kosovo. Le drapeau que d’un drame annoncé. Dans la nuit mes, des paix injustes et des nationalis­
son droit au doute : « Je sais que je ne sais des Nations unies est hissé au fronton de du 3 février, ils exécutent des Albanais mes qui minent encore la vie quoti­
s’était en effet illustré pen- pas. Je ne sais pas la vérité. Mais je l’hôpital. Parmi ceux qui passent devant qui habitent encore le quartier serbe. dienne. Durant toutes ces années de
dant la guerre en ex-Yougos- regarde. J’écoute. Je ressens. Je me sou­ chaque jour pour prendre leur service en L’ONU ne compte plus les rafales de kala­ guerre, la littérature a pu aider à com­
lavie par ses prises de posi- viens. Pour cela je suis aujourd’hui pré­ pneumologie ou en orthopédie, certains chnikov. Cinq ans après l’exécution des prendre ces jeunes de Sarajevo qui résis­
sent, près de la Yougoslavie, près de la se réunissent le soir dans des bars de la hommes de Srebrenica, les tirs repren­ tèrent le jour et continuèrent de faire la
tion pro-Serbes. Il s’était
Serbie, près de Slobodan Milosevic. » ville avec une idée fixe : descendre ce dra­ nent. Ils dureront jusqu’au début de la fête sous les bombardements la nuit, ou
rendu, en mars 2006, aux ob- peau et mener ici même, au cœur de l’hô­ nuit et il faudra un bataillon danois pour ces médecins albanais prêts à risquer
sèques de Slobodan Milose- « On additionne les rafales » pital, une nouvelle bataille au nom du arrêter les crimes. Un crime ciblé, prévu, leur vie pour clamer au monde leur en­
vic, l’ex-président accusé de Souvenons­nous. Juillet 1994. Le siège nationalisme serbe. M. Handke, souve­ organisé. Prémédité. Fin janvier, j’écri­ vie de soigner. Ivo Andric, Prix Nobel de
de Sarajevo dure depuis avril 1992. Les nez­vous encore : nous sommes au cœur vais dans ces colonnes que la docteure littérature en 1961, avait choisi un pont,
crimes contre l’humanité et habitants de la capitale tiendront encore de l’été 1999, dix ans après le discours Preveza Abrashi, Albanaise, chirur­ Le Pont sur la Drina [1945], pour un récit
de génocide. Dans son pam- deux longues années sous le feu nourri prononcé par Milosevic le 28 juin 1989 au gienne, quittait Mitrovica pour Pristina de toute beauté sur le quotidien des
phlet « Justice pour la Ser- des tanks et des mortiers de Milosevic. prétexte d’une bataille perdue six parce que la purification ethnique, grand habitants de Visegrad, en Hongrie. Pour
Cinq mois déjà depuis la première atta­ cents ans plus tôt [la bataille de Kosovo dessein de Milosevic et de ses généraux, l’avenir, Semprun a raison, la littérature
bie » (publié en 1996 dans le que contre le marché de Markale, en Polje ou bataille du « champ des merles », était toujours à l’œuvre. Elle avait peur. racontera le triste destin des ponts de
quotidien allemand Süd- février : 68 morts, 144 blessés. Le qui vit la victoire des Ottomans sur les Ser­ Les hommes venus de Belgrade étaient Mostar ou, ici, de Mitrovica. Et pour
deutsche Zeitung), l’écrivain deuxième obus sera tiré le 28 août 1995 : bes et leurs alliés]. reconnaissables en ville. Depuis quel­ ceux qui n’auront connu ni la guerre ni
37 morts, 90 blessés. Dans le nord de la Ce jour­là, Milosevic avait exhorté une ques jours, ils étaient vus, ici et là, aux le récit des témoins de la folie meur­
tente de minimiser les res-
Bosnie, Bihac a été déclarée zone de foule immense à reprendre le flambeau abords des carrefours et aux terrasses trière de Milosevic, c’est la littérature
ponsabilités du défunt sécurité sous la protection des Nations du nationalisme serbe. Il était question des cafés. J’écrivais qu’un jour, à la suite encore qui leur permettra par l’imagi­
homme fort de Belgrade unies. Je relis mon petit carnet bleu sur de l’honneur d’un peuple, il en ira du dés­ d’un incident plus grave qu’un autre, naire de savoir. De savoir la vérité, de
dans le déclenchement de la lequel j’ai pris des notes chaque jour de honneur d’un homme. L’écrivain et toutes les familles albanaises quitte­ regarder, d’écouter, de ressentir et de se
ces longs mois passés à patrouiller avec grand lecteur que vous êtes ne peut pas raient le nord de la ville. Le soir du crime, souvenir. 2019, trente ans déjà et alors
guerre et les atrocités qui un groupe de combat à bord d’un ne pas avoir lu, relu et relu encore ce dis­ cette nuit du 3 février, douze Albanais que ce petit feu de guerre mal éteint
ont suivi. « Ceci est un prix blindé. Nous sommes le mercredi cours. Une haine clamée d’un bout à furent exécutés. La belle­sœur de continue de grésiller au cœur de l’Eu­
littéraire, pas un prix 6 juillet. Il est écrit : « Escorte de la l’autre de la vaste plaine du Kosovo. Un Mme Abrashi est morte ce soir­là, tuée rope, l’académie suédoise récompense
commission du nord sur la ligne de front. appel à la guerre au nom de la défense d’une rafale tirée au travers de sa porte. une œuvre. Elle aurait pu choisir de ne
politique », s’est justifié Echange de cadavres. » pas honorer l’homme. A moins que
Anders Olsson, l’un des aca- La mission est de sécuriser le cessez­le­ L’hôpital, bataille perdue l’écrivain ait la lucidité des regrets et le
démiciens suédois, ajoutant feu de quatre heures et de ramasser des Cette rafale, je ne l’ai pas seulement courage de l’hommage aux victimes. 
corps gonflés par la chaleur de l’été, comptée. Je l’ai pleurée. Ne dites pas
que « la controverse politi-
abandonnés là après les combats des non, M. Handke. Ou alors vous ne savez
que » avait fait partie des dé- derniers jours. Il est tard et l’escorte pas la vérité. Elle est morte ce soir­là,
bats, mais qu’elle « ne pou- roule vers la ville de Velika Kladusa. Les QUEL IMAGINAIRE exécutée par un milicien serbe. Le temps
corps sont rendus aux familles dans la de la guerre est long. Février a passé. En
vait pas [les] guider ».
cour de l’hôpital. La guerre a bien lieu. Le SUSCITERA LA LECTURE voulant négocier l’accès à l’hôpital pour François Crémieux est membre
lendemain, retour sur une ligne de front, les médecins albanais, les quelques sol­ du comité de rédaction de la revue
au poste d’observation PO­51 pour rem­
DE PETER HANDKE, dats qui m’accompagnent ne réussiront « Esprit ». En 1994, il a été casque bleu
plir les colonnes de décompte des tirs de POUR TOUS CEUX QUI, pas à m’éviter les coups d’une foule tou­ de la Force de protection des Nations
mortier. L’oreille apprend à distinguer jours portée par la même haine. Puisque unies (Forpronu) en ex-Yougoslavie,
les obus de 60 et de 120 et, les bons jours, UN JOUR, VOUDRONT vous doutez toujours, M. Handke, appre­ puis a été nommé directeur de l’hôpital
on ne compte pas les tirs de kalachnikov nez la méthode. Depuis quelques jours, de Mitrovica en 1999. Il a inspiré
un par un, on additionne les rafales. COMPRENDRE QUI les nervis serbes tiennent le pont pour à Chris Marker le personnage principal
La vérité, c’est que Sarajevo résiste à la IL FUT ET DANS QUELS bloquer la ville, et les Albanais viennent de « Casque bleu » (1995) et a coécrit
purification ethnique. Plus à l’est, à l’hôpital regroupés dans des bus. Je avec lui le court-métrage documentaire
Gorazde, également encerclée, tient diffi­ TEMPS IL VÉCUT ? suis à l’avant de ce premier bus pour « Un maire au Kosovo » (2000).
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28 | idées DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019

« En Algérie ,
la régression
culturelle est
un désastre »
Considéré comme le plus grand historien algérien,
Mohammed Harbi livre une analyse sans concession
de la situation politique actuelle de son pays

ENTRETIEN rienne et former des cadres militaires qui re­

A
viendraient en Algérie sous l’autorité des po­
litiques. Pour lui, il fallait s’appuyer sur le
86 ans, Mohammed Harbi est le peuple plutôt que donner le pouvoir à ceux
plus célèbre historien algérien. Né qui avaient les armes. La conséquence a été la
près de Skikda dans une famille de guerre civile entre messalistes et FLN. Le FLN
propriétaires terriens, il vit à Paris a gagné. Mais toute la guerre n’a été qu’une
depuis 1973, où il publie Aux origi­ interminable lutte de factions. Je n’ai jamais
nes du FLN. Le populisme révolu­ pensé que le FLN tiendrait jusqu’au bout.
tionnaire en Algérie (Christian Bourgois, C’est la France, l’ennemi commun, qui nous a
1975), premier ouvrage critique décrivant de tenus ensemble, jusqu’à l’indépendance. Ces
l’intérieur le fonctionnement du parti­Etat. guerres intestines ont causé des dégâts in­
Un livre, nourri par ses années de militan­ commensurables et donné le pouvoir à ceux
tisme pendant la guerre (1954­1962) puis sous qui avaient les armes. Le FLN n’a jamais été
la présidence Ben Bella (1963­1965), lors des­ un parti, c’était une organisation armée. Les
quelles il a exercé de hautes responsabilités dirigeants emprisonnés ont été pris dans les
avant d’être emprisonné puis assigné à rési­ luttes intestines du dehors. Et ceux qui
dence pendant près de huit ans. De nom­ étaient dehors étaient des militaires. On a eu
breux autres ouvrages traitant de divers l’indépendance, mais on est sorti d’une crise
aspects de la révolution algérienne ont suivi. pour entrer dans une autre. La militarisation Mohammed Harbi, à Paris, en décembre. RICHARD DUMAS POUR « LE MONDE »
En 2001, Mohammed Harbi, qui se présente de la société s’est faite à travers ces crises. Et
comme « non­croyant, non­pratiquant et la crise qui a lieu en ce moment n’est qu’une
marxiste libertaire », a publié le premier tome étape de plus. Si on était restés unis, les cho­
de ses Mémoires, Une vie debout (La Décou­ ses se seraient peut­être passées autrement. Ce n’est pas sérieux, ça n’a pas de sens. L’in­ Dans quel état était le pays à l’indépen­
verte). Ses difficultés à lire, dues à une mala­ térieur n’était pas ce qu’on voulait dire, et dance ? A­t­on fait table rase du legs colo­
die des yeux, ont retardé la rédaction de la De quand date votre divorce avec le FLN ? l’extérieur n’était pas seulement l’extérieur, nial, y compris de ce qui fonctionnait ?
suite. Mais il continue à suivre attentivement Dès 1956, j’ai réalisé qu’il n’avait pas de c’était aussi les forces de l’intérieur bloquées Cela a été mal géré, mal utilisé. En 1962,
l’actualité algérienne et à recevoir collègues stratégie de longue durée. Mais j’ai d’abord hors du pays. Ils venaient du même milieu notre potentiel était faible. Une partie de
et amis. « Je suis moralement au service de rompu sur la question du messalisme et de social et avaient la même vision des choses. ceux qui avaient fait l’apprentissage d’une
l’Algérie, dit­il. Mais je l’ai perdue et j’ai perdu l’attitude à l’égard de la gauche. J’étais contre Ceux qui avaient les armes, à l’intérieur société civile sont partis. Une autre partie
son peuple. Ce ne sont plus les mêmes. » la guerre civile entre Algériens. C’est quel­ comme à l’extérieur, estimaient que l’Algérie s’est démarquée du « benbellisme » (Ferhat
que chose que je n’ai pas admis. Ensuite, il y était à eux. Ils la voyaient comme un butin. Abbas, Aït Ahmed, Boudiaf, Benkhedda) et
Dans quelles conditions rejoignez­vous le avait la question de la lutte armée en France : Le vol de l’indépendance, ce n’est pas le fait s’est mise en retrait. En fait, tout était détra­
FLN avant le déclenchement de la guerre j’y étais opposé. On a caché aux militants de l’armée de l’extérieur, mais celui des hom­ qué. Le monde rural était désaxé. Il n’avait
d’Algérie le 1er novembre 1954 ? que tous les responsables emprisonnés à la mes en armes qui dérobent le pays à ses plus de véritable rapport à la terre. Le princi­
Je m’étais engagé avec le Mouvement pour Santé et à Fresnes étaient contre, eux aussi. « BOUTEFLIKA A  habitants. Ils ont enlevé l’indépendance et la pal problème, pour moi, était l’autogestion
le triomphe des libertés démocratiques Ils disaient : « Attention ! ça peut être très PARTAGÉ LE POUVOIR  souveraineté au peuple algérien. et la reconstitution de la paysannerie.
(MTLD) de Messali Hadj dès 1948. Presque grave pour l’immigration et pour nous. » Dès le début, Ben Bella marchait sur des
toute ma famille, qui avait fait le choix de Enfin, je m’opposais aux attentats à l’exté­ AVEC LES MILITAIRES,  œufs. J’ai assisté à la composition du comité Vous avez passé trois années, de 1962 à
l’« accommodement » [avec les autorités rieur de la France, dans les pays où nous central par Ben Bella et Boumediene. A un 1965, dans le cœur du pouvoir. Que reti­
coloniales], était contre moi, et mon grand­ avions des amis, l’Allemagne, la Belgique, CAR IL CROYAIT  moment donné, Boumediene a pris le stylo et rez­vous de cette expérience ? Pensiez­
oncle était vice­président de l’Assemblée l’Italie, la Suisse. Enfermer la lutte dans un rayé deux noms pour les remplacer par des vous pouvoir changer les choses de l’in­
algérienne. J’ai entraîné mes deux frères cadre purement militaire, c’est tout ce qu’on
QUE PLUS L’ARMÉE  proches. J’ai tiqué, mais je n’ai pas osé parler. térieur ?
dans la politique. Quand j’ai échoué au bacca­ veut sauf une révolution. ENGRAISSAIT,  Ben Bella n’a pas dit un mot. Boumediene Le FLN occupait tout le terrain. S’y oppo­
lauréat – à cause de mes activités politiques, s’est tourné vers moi, et il m’a dit : « Moham­ ser, ce n’était pas aller en prison, mais ris­
d’après mon père –, on m’a envoyé à Paris. J’y Quelle est la conséquence à long terme MOINS ELLE  med, ne t’occupe pas des choses des grandes quer sa peau. Il était possible d’acquérir des
ai rencontré des Marocains, des Tunisiens. de la guerre avec les messalistes ? personnes ! » Ben Bella a laissé faire les militai­ positions productrices d’autres situations.
J’ai été très vite absorbé par l’activisme avec Les messalistes et les communistes étaient LE DÉRANGERAIT » res. En plus, l’opposition [de l’intérieur du FLN, Parfois, on gagnait du terrain, avec l’illusion
l’Association des étudiants musulmans les deux seules forces capables de générer dont Aït Ahmed] y a contribué en allumant que ça pouvait s’étendre. Mais ça ne s’est ja­
d’Afrique du Nord, dont j’ai rejoint le bureau. une gauche. La bataille à gauche, nous des incendies qui ont donné la possibilité à mais étendu. A partir de décembre 1964, je
Le grand problème de l’époque, c’était la l’avons perdue avant l’indépendance. Le bon l’armée de prendre les choses en main. Enfin, n’y ai plu cru. J’en retire un sentiment
scission au sein du MTLD entre le comité cen­ grain a été lessivé pendant la guerre. tous les intellectuels qui attendaient un poste d’échec. On n’avait pas de prise sur les déci­
tral et le président du parti, Messali Hadj. Ce ou une position ont rallié Boumediene. sions. Sur l’autogestion, tous les projets
dernier accusait le comité central de dérive Pendant la guerre, avez­vous senti l’opi­ qu’on a présentés ont été rejetés ou pas
réformiste. La crise a éclaté en France en nion française basculer en faveur de l’indé­ Pourquoi les jeunes manifestants appliqués. Je l’ai dit à Ben Bella. Il y avait
décembre 1953, puis s’est étendue en Algérie. pendance ou de l’arrêt de la guerre ? du Hirak, le mouvement social en cours deux manières d’envisager le pouvoir : soit
Messali a demandé les pleins pouvoirs. Il y a eu un moment très bref, à l’occasion en Algérie, parlent aujourd’hui essayer de le reconstruire par le bas, et alors
Ensuite, les messalistes ont envoyé aux étu­ des élections de janvier 1956, qui ont amené d’une nouvelle indépendance ? il fallait être sérieux et prendre des gens
diants un commando violent. Enfin, ils ont Pierre Mendès France et Guy Mollet à s’allier Parce qu’on la leur a prise. Ils n’ont pas été convaincus ; soit continuer à rafistoler
commencé à lancer des slogans religieux. et à gagner, pendant lequel la France a inflé­ indépendants. Ils pensent qu’à la domina­ l’Etat colonial, comme c’était le cas, et gérer
Pleins pouvoirs, islam et bagarres ? Pas chi sa politique. Mais le parti colonial était tion française s’est substituée une domina­ la substitution. Mais la substitution, évi­
question pour moi. Le comité central, pour très fort, il a repris la main. Les partisans de la tion de l’armée algérienne. Cela a débuté demment, ne touchait pas les travailleurs.
essayer de doubler Messali, a créé un « comité guerre ont utilisé les oppositions internes, la dès 1962. Quand les gens ont vu que les
révolutionnaire pour l’unité et l’action », guerre entre le FLN et le MNA [successeur du promesses du FLN n’étaient pas tenues, ils Vous décrivez Ahmed Ben Bella comme un
dont l’idée était de refaire l’unité dans la lutte. MTLD après 1954], etc. Ils ne voulaient pas dis­ ont commencé à dire : « Comme si la France homme religieux et conservateur...
C’est de là qu’est sortie l’équipe dirigeante du cuter de quoi que ce soit. A partir du moment n’était pas partie. » Même s’il ne correspond Conservateur et religieux, c’est sûr. Un jour,
FLN. Moi aussi, j’étais pour la lutte armée. où on était en guerre, le pouvoir a été pris par pas à ma vision des choses, le Hirak il m’a dit : « Si ça ne tenait qu’à moi, j’ajoute­
les forces nationalistes. Et la principale force fait preuve d’une créativité – y compris rais un “m”, pour “musulmans”, à l’UGTA
Y avait­il un consensus sur nationaliste en France, c’est l’armée. dans la destruction – que j’admire, ainsi [Union générale des travailleurs algériens]. »
le déclenchement de la guerre ? que d’une intelligence populaire vis­à­vis Mais Gamal Abdel Nasser [président égyptien
Les messalistes n’étaient pas d’accord pour On dit souvent que l’indépendance de celui qui a le pouvoir. Même si les cho­ de 1956 à 1970], qui était en guerre contre les
lancer la lutte armée dans ces conditions. a été volée à l’été 1962 par l’« armée ses ne tournent pas comme ils le sou­ Frères musulmans, s’y opposait. Le nationa­
Messali avait trois objectifs : mobiliser le de l’extérieur » aux groupes armés de l’in­ haitent, il y a dans cette vitalité les germes lisme arabo­islamique de Ben Bella ne tenait
peuple, internationaliser la question algé­ térieur. Partagez­vous cette analyse ? d’une recomposition. pas compte du peuplement de l’Algérie, ni
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DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019 idées | 29

LA  CHRONIQUE
DE  THOMAS PIKETTY

Plusieurs retraites
universelles sont possibles

E
st­il possible d’avoir un débat se­
rein sur plusieurs réformes alter­
natives des retraites ? A en juger Thomas Piketty
par l’attitude du gouvernement, est directeur
on peut en douter. Le pouvoir en place d’études à l’Ecole
tente d’enfermer la discussion dans le des hautes études
schéma suivant : soit vous soutenez mon en sciences sociales,
projet (au demeurant très flou) ; soit vous Ecole d’économie
êtes un archaïque défendant des privilè­ de Paris
ges d’un autre temps et refusant tout
changement.
Le problème de cette vision binaire est qu’il existe en réalité de
multiples façons de bâtir un régime universel, mettant plus ou
moins l’accent sur la justice sociale et la réduction des inégalités,
depuis la « maison commune des régimes de retraite », défendue
Comment avez­vous été accueillis de longue date par la CGT, jusqu’au projet présenté dans le rap­
par les autorités françaises ? « LE FLN N’A  port Delevoye. En 2008, j’avais publié avec Antoine Bozio un petit
On nous a dit : vous avez l’asile mais pas JAMAIS ÉTÉ  livre indiquant des pistes possibles d’unification des régimes. Cet
politique, voici des cartes de travail mais ouvrage comportait de nombreuses limites, et les discussions qui
tenez­vous tranquilles. Je dois reconnaître UN PARTI,  ont suivi m’ont permis de préciser plusieurs points essentiels.
qu’on ne nous a jamais appelés pour nous En particulier, ce livre évoquait plusieurs solutions afin de
reprocher quoi que ce soit. Nos communi­ C’ÉTAIT UNE  prendre en compte l’inégalité sociale des espérances de vie : soit
qués étaient sourcés de Rome ou de Bruxel­ de façon directe, à partir des durées de vie observées par profes­
les [pour ne pas embarrasser Paris]. J’ai vite
ORGANISATION  sion (par exemple, pour corriger le fait que telle catégorie
abandonné l’idée de créer une organisation ARMÉE » d’ouvriers passe en moyenne dix ans à la retraite, contre vingt
quand il m’est apparu que la Sécurité algé­ ans pour telle catégorie de cadres) ; soit de façon indirecte et ap­
rienne avait envahi l’espace français. Je n’ai proximative, en augmentant structurellement les taux des coti­
pas renoncé à la politique pour autant. Qui a remplacé le titre du journal Résis­ sations demandées aux plus hauts salaires, qui, en moyenne, bé­
tance par El Moudjahid ? C’est Abane néficient de retraites plus longues, et en relevant le niveau des
Avoir été militant, cela a­t­il été Ramdane [l’un des principaux dirigeants pensions ouvertes aux plus bas salaires, qui, en moyenne, ont
un atout ou un handicap pour l’historien politiques du FLN], qui croyait que ça don­ des retraites plus courtes.
que vous êtes devenu ? nerait plus de combativité aux gens. Il ne se Le livre se contentait de lister ces solutions, sans trancher clai­
Pour la compréhension des choses, incon­ rendait pas compte. Mais ce qui est en jeu, rement, avec le risque que la question soit éludée, ce qui est le cas
testablement un atout. Le marxisme m’a ce n’est pas tant la religion que le patriarcat. dans l’actuel projet gouvernemental. A la réflexion, la méthode
donné les outils pour appréhender mon Nous ne sommes pas sortis du patriarcat. directe me semble impraticable. Mieux vaut assumer clairement
expérience militante avec recul. Mais je ne Même en Kabylie, il est plus facile de bran­ la méthode indirecte, en introduisant, dans le calcul des retrai­
lui reconnaissais aucun privilège exclusif dir le mot d’ordre de la laïcité que de l’assu­ tes, un traitement plus favorable des bas et moyens salaires par
dans l’approche du politique. mer dans la lutte contre le patriarcat et comparaison aux hauts salaires, afin de corriger les écarts d’es­
pour l’égalité des femmes. pérance de vie. Il s’agit d’une solution imparfaite à un problème
Parmi les auteurs français, qui a le mieux complexe (ces écarts sont déterminés par bien d’autres facteurs
compris l’Algérie ? Bourdieu, Camus, Comment expliquez­vous la force de la que le niveau de salaire, d’où le besoin de prendre également en
d’autres ? popularité soudaine du Front islamique compte la pénibilité particulière de certains métiers), mais néan­
Bourdieu, son livre sur les travailleurs algé­ du salut (FIS) au tournant des années moins plus satisfaisante que la solution traditionnelle consis­
riens est une référence, même s’il a bénéficié 1980­1990 et la persistance de l’islamisme ? tant à constater que le problème est massif et complexe, puis à
pour le faire de l’aide des services spéciaux. Le fond de l’islam algérien, c’était une cer­ ne rien faire de substantiel pour le régler.
Mais il n’était pas à leur service. Ceux qui ont taine piété, une aménité des rapports Plus généralement, au­delà de la question des espérances de
bien compris l’Algérie, parce qu’ils se sociaux. L’islam politique a été importé en vie, l’idée ancienne selon laquelle le système de retraite serait
situaient dans une perspective de change­ Algérie. Il a tiré sa force du rejet du FLN. uniquement là pour reproduire jusqu’au quatrième âge les iné­
ment total, ce sont les gens de Socialisme ou Je suis allé voir les élections en 1991. Cela galités de la vie active me paraît aujourd’hui dépassée. Compte
barbarie, avec Claude Lefort, Cornelius Casto­ m’a fait penser au surgissement brutal du tenu des inégalités croissantes sur le marché du travail (du travail
riadis, Jean­François Lyotard et Pierre Souyri. MTLD en 1946­1948. La présence des Fran­ émietté pour certains, des super­salaires pour d’autres) et des dé­
Les africanistes m’ont aussi beaucoup aidé à çais, à l’époque, a empêché les contradic­ fis humains et civilisationnels nouveaux posés par la grande dé­
comprendre la complexité du politique. tions internes de dégénérer en guerre civile. pendance, il est temps d’assumer une vision plus redistributrice
des Européens, ni des juifs non français du Le jour des élections, en décembre 1991, du système de retraite. Concrète­
Sahara. Agir de la sorte, c’était mettre les Le pouvoir algérien a longtemps j’étais à Annaba : les gens allaient se purifier UN SYSTÈME  ment, il faut tout faire pour garantir
autres au pied du mur et les pousser à partir. instrumentalisé l’histoire pour se au bain maure avant de voter. J’ai vu des et améliorer les retraites les plus bas­
légitimer. Est­ce qu’une historiographie gens pleurer. Ce caractère émotionnel, le FIS PAR POINTS  ses (entre 1 et 3 smic), quitte à deman­
Et comment définir Houari débarrassée de l’idéologie est possible l’avait arraché au FLN. der un effort plus important aux très
Boumediene, le deuxième chef de l’Etat aujourd’hui en Algérie ? PEUT CONDUIRE  hauts salaires et patrimoines.
algérien (1965­1978) ? Ce pouvoir n’a jamais cessé d’invoquer ses Et si on avait laissé le FIS gagner ? À MASQUER DES  C’est avant tout l’absence d’ambi­
C’est un étatiste avec des emprunts au blessures sans jamais considérer celles des Ça aurait été une défaite de la démocratie tion en matière de justice sociale qui
modèle stalinien. Mais il n’est pas religieux autres, y compris celles des victimes de la et de la pensée. Mais je ne suis pas sûr que la COUPES SÉVÈRES  pose problème dans le projet du gou­
à la manière de Ben Bella. Il a cru dans l’ex­ guerre civile ou des purges. Aujourd’hui, voie suivie était la meilleure parce que, vernement, comme d’ailleurs dans
périence économique [socialiste] de l’Algé­ personne, parmi les candidats au pouvoir, quand on sort de la politique, on transforme À L’AVENIR l’ensemble de son action. On cherche
rie. Je n’ai pas de respect pour lui, mais n’en parle pour n’avoir aucun compte à ren­ les gens en activistes : il n’y a plus que le fusil à opposer entre eux des salariés du
je pense qu’il était beaucoup plus lucide dre sur le saccage et la prédation qui ont ré­ qui parle. En tout cas, ceux qui ont géré la public et du privé dont les revenus sont modestes par comparai­
que ses successeurs sur les difficultés qui gné depuis l’indépendance. crise sont responsables de la suite. Les mili­ son à ceux qui ont bénéficié des largesses fiscales du début de
attendaient le pays. Il y a une régression culturelle immense taires voulaient y aller de toute façon, ils mandat (ISF, « flat tax »). Or il est possible d’imaginer un régime
en Algérie, on n’imagine pas l’ampleur du avaient choisi la confrontation. Ils s’étaient universel beaucoup plus juste sur le plan social, ce qui rejoindrait
De 1965 à 1973, vous êtes en prison puis en désastre. On a tué l’intelligentsia. Il n’y a pas déjà débarrassés de ce qui restait d’un peu d’ailleurs les idées de la CGT sur la « maison commune des retrai­
résidence surveillée. Comment avez­vous de débat intellectuel possible. Par exemple, socialiste en forçant Chadli [président de tes », ainsi que certaines revendications de la CFDT.
vécu cette période ? dans la presse, les « intellectuels » tirent leur 1979 à 1992] à démissionner. Une fois la
Quand j’ai été arrêté, le 9 août 1965, ce n’est position de la « révolution ». Ils n’osent pas guerre contre le FIS gagnée, ils ont pu ache­ Un régime « en prestations définies »
pas moi que l’on cherchait. Mais les putschis­ la mettre en cause d’une manière critique. ter les islamistes. Mais, pour cela, ils ont sac­ Par exemple, le projet Delevoye prévoit une pension égale à 85 %
tes ont essayé de m’enrôler à plusieurs repri­ A l’université, c’est pire encore. Et l’isla­ cagé le pays, démantelé l’Etat et ouvert la du smic pour une carrière complète (43 années de cotisation) à ce
ses. Boumediene [devenu président de la Ré­ misme a aggravé les choses. Dans la jeune porte à tous les appétits. niveau. Puis le taux de remplacement tombe subitement à 70 %
publique à la suite d’un coup d’Etat en juin] a génération d’historiens, il y a une dizaine à seulement 1,5 smic, avant de se stabiliser à ce niveau précis de
demandé à me voir. J’ai refusé. On m’a pro­ d’universitaires de grande classe, mais ils Quelle est la nature du régime algérien : 70 % jusqu’à 7 smic (120 000 euros de salaire brut annuel). C’est
posé une ambassade, un ministère. J’ai ré­ sont surtout à l’étranger. militaire, civil, dictatorial, autoritaire ? un choix possible, mais il en existe d’autres. On pourrait imagi­
pondu : « Je n’ai rien à faire avec vous, vous L’essentiel, aujourd’hui, pour Gaïd Salah ner que le taux de remplacement passe de 85 % au smic à 80 %
avez pris le pouvoir, vous avez un pro­ La diaspora peut­elle jouer un rôle moteur [chef d’état­major de l’Armée nationale popu­ autour de 2 smic, 75 % à 3 smic, avant de s’abaisser vers 50 %
gramme, je n’y ai pas participé. » Ils ont tor­ dans l’avenir de l’Algérie ? laire depuis 2004 et nouvel homme fort du autour de 7 smic. On pourrait aussi choisir de resserrer encore
turé atrocement certains camarades, mais Oui, mais cela prendra du temps. Au pays], c’est de maintenir l’autorité de l’ar­ davantage les écarts de niveau de vie à la retraite.
pas moi. Au début, on a souvent été déplacés, Canada et aux Etats­Unis, il y a des jeunes mée, comme jamais auparavant. Pendant Dans tous les cas, il est essentiel que le nouveau régime univer­
au pénitencier de Lambèse, à l’hôpital d’An­ qui s’engagent. En France, c’est moins le cas, longtemps, l’armée avait composé avec la sel fonctionne « en prestations définies », c’est­à­dire avec des re­
naba, dans un ancien centre de torture des car il y a toujours une peur de trahir son technocratie. Lui, il veut la mettre sous sa traites définies à l’avance en matière de taux de remplacement
Français, à la Villa Bengana, à Alger, dont on a pays. Ceux qui ont émigré se voient repro­ coupe, il veut la militariser à sa façon. applicables aux différents niveaux de salaire. Et non pas avec un
dû partir pour céder la place à Moïse cher d’avoir fui. L’autochtonie est devenue système par points, qui peut conduire à masquer des coupes sé­
Tshombé [ancien président du Katanga], puis une condition sine qua non pour parler du Qu’ont représenté les deux décennies vères à l’avenir, comme l’a montré le gel du point de la fonction
au centre de police de Châteauneuf. En 1969, pays. Les émigrés, lorsqu’ils critiquent l’Algé­ de présidence Bouteflika ? publique depuis dix ans. Le système de comptes en euros ima­
ils ont décidé de nous placer en résidence rie, sont disqualifiés comme Algériens. Bouteflika a une responsabilité terrible giné dans notre livre de 2008 pour sortir de la logique des points
surveillée libre. J’ai été envoyé à Adrar, puis à dans ce qui va advenir. Il a partagé le pouvoir est finalement moins transparent et plus anxiogène que celui
Timimoun, dans le Sahara. A partir de 1971, Est­ce que la société algérienne est aussi avec les militaires, car il croyait que plus l’ar­ des prestations définies.
j’ai pu être à Skikda, pas loin de chez moi. obsédée par la colonisation et la guerre mée engraissait, moins elle le dérangerait. Enfin, le financement de la retraite universelle doit reposer sur
que ses dirigeants ? la solidarité et la mise à contribution de tous, et notamment des
Racontez­nous votre évasion Non, je ne crois pas. Les gens rejettent ce L’Algérie forme­t­elle une nation ? plus aisés. Il faudrait au minimum que le taux de cotisation de
en avril 1973… discours officiel, mais l’idéologie nationa­ Il y a encore beaucoup de travail à faire. A 28 % s’applique à tous les salaires, y compris les plus élevés, au
Tout était organisé depuis la France. Des liste imprègne toujours leur comporte­ une époque, j’ai étudié le Risorgimento [la lieu de chuter à 2,8 % sur la tranche de salaires au­delà de
copains sont venus avec des voitures louées ment : ils ressortent un tas d’effigies de la période de l’unification de l’Italie, au XIXe siè­ 120 000 euros, comme le défend le rapport Delevoye. On pour­
en Tunisie. Nous sommes sortis avec des bataille d’Alger. cle] italien. Un conseiller de Cavour [premier rait aussi imaginer un barème progressif mettant davantage à
passeports turcs récupérés dans les camps président du Conseil italien, en 1861] disait : contribution les plus hauts revenus et patrimoines, d’autant
palestiniens de Beyrouth. Nous avons La révolution était­elle laïque ? « Nous avons fait l’Italie, maintenant il faut plus que les inégalités patrimoniales sont très fortes dans notre
rejoint Tunis, puis Genève. Annette Roger – Pas du tout, c’est une révolution reli­ faire les Italiens. » C’est pareil pour l’Algérie.  société, parmi les plus âgés comme parmi les actifs. Plusieurs re­
de son vrai nom Anne Beaumanoir – nous a gieuse par beaucoup d’aspects. Et les élé­ propos recueillis par traites universelles sont possibles : il est temps que le débat pu­
fait traverser la frontière vers la France. ments venant de la gauche y ont contribué. christophe ayad blic s’en saisisse. 
0123
30 | 0123 DIMANCHE 8 ­ LUNDI 9 DÉCEMBRE 2019

PLANÈTE  |   CHRONIQUE LES MOTS 


par sté phane f oucart
HISTORIQUES 
tuelle » de l’Allemagne dans la « rupture civi­ sassinés d’Europe. Depuis y ont été ajoutés,
D’ANGELA 
Dans les coulisses MERKEL
lisationnelle » que constitue la Shoah. No­
tamment au mémorial de Yad Vashem, à Jé­
rusalem, où elle s’est rendue cinq fois, dont
à proximité, un Mémorial aux homosexuels
persécutés pendant la période nazie (2008),
le grand centre de documentation Topogra­
de la guerre des pesticides quatre comme chancelière.
Aussi importants que fussent ces déplace­
phie de la terreur (2010) et un Mémorial aux
Roms victimes du nazisme (2012).
ments, aucun n’est de portée comparable à Quatre mandats plus tard, Mme Merkel
celui que Mme Merkel vient d’effectuer à Aus­ s’apprête à quitter le pouvoir dans un pays
chwitz, qu’elle ne connaissait pas. D’abord, qui compte 91 députés membres d’un parti

C’
est un affrontement COMME SOUVENT  pour ce que représente le lieu, devenu « le – AfD – dont le président a déclaré que le
qui semble devoir symbole du mal absolu dans la culture con­ nazisme est « une fiente d’oiseau à l’échelle
s’encalminer dans LORSQUE DES  temporaine », pour reprendre l’expression de mille ans d’histoire glorieuse » et dont
les campagnes fran­ de l’historienne Annette Wieviorka. l’un des lieutenants réclame « un virage à
çaises et qui pourrait être baptisé INTÉRÊTS PUISSANTS  Ensuite, à cause de la date de cette visite. 180 degrés de la politique mémorielle de l’Al­
« guerre des ZNT » – pour « zones Dans son discours, Mme Merkel a clairement lemagne ». Un pays où, au cours des six der­
SONT EN JEU, 
de non­traitement ». D’un côté,
des agriculteurs utilisant des pes­
ticides légaux, dûment homolo­
gués et considérés comme sûrs
par les instances chargées de leur
IL SE CRÉE AUTANT 
DE SAVOIR QU’IL 
L e déplacement d’Angela Merkel à
Auschwitz­Birkenau, vendredi 6 dé­
cembre, restera dans l’histoire. Ce
n’est en effet que la quatrième fois, après
Helmut Schmidt, en 1977, et Helmut Kohl,
fait comprendre qu’elle n’avait pas choisi le
moment au hasard. Dénonçant un « ra­
cisme préoccupant », une « intolérance galo­
pante » et la montée d’un « antisémitisme
qui menace la vie juive en Allemagne et en
niers mois, un néonazi a assassiné un pré­
fet et un autre a failli commettre un car­
nage dans une synagogue en plein Yom
Kippour – du jamais­vu depuis la guerre.
« Il n’y a pas d’identité allemande sans Aus­
évaluation ; de l’autre, des rive­ S’EN DÉTRUIT en 1989 et 1995, qu’un chancelier allemand Europe », elle a souligné que, « de nos jours, chwitz », avait affirmé le président allemand,
rains qui s’inquiètent des risques se rend dans le plus grand centre de con­ ce ne sont pas des formules rhétoriques ». Joachim Gauck, en 2015. « Se souvenir du
qu’ils encourent à vivre en bor­ explore les controverses qui en­ centration et d’extermination nazi, où péri­ Qu’une chancelière allemande s’exprime crime, nommer ses auteurs et honorer digne­
dure de parcelles traitées, ou qui tourent, depuis les années 1950, rent environ 1,1 million d’hommes, de fem­ ainsi, à Auschwitz­Birkenau, donne à ses ment les victimes est notre responsabilité (…).
s’insurgent de voir leurs enfants l’impact des pesticides sur la mes et d’enfants, dont 90 % de juifs. mots un poids sans équivalent. Mais c’est Et avoir conscience de cette responsabilité est
fréquenter des lieux non loin des­ santé des agriculteurs et les tra­ Depuis son arrivée au pouvoir, en 2005, aussi un terrible aveu de la part de la diri­ au cœur de notre identité nationale », a dé­
quels ces produits sont épandus. vailleurs agricoles. Mme Merkel a visité plusieurs camps de con­ geante d’un pays où la mémoire du na­ claré Angela Merkel, vendredi, à Auschwitz.
Avec, au centre de ces tensions, Et l’histoire qu’il raconte est re­ centration : Buchenwald, en 2009, avec le zisme n’a jamais été aussi présente dans Que de telles paroles soient aujourd’hui si
des maires qui prennent des arrê­ marquablement parallèle à celle président américain Barack Obama ; Ra­ l’espace public et la parole politique. violemment combattues ne les remet nulle­
tés instituant des ZNT autour des qui surgit depuis quelques mois vensbrück, en 2010 ; Dachau, en 2013 et Car tel est bien l’immense paradoxe des ment en question. Mais cela devrait con­
habitations et des lieux de vie. dans les campagnes françaises et 2015, où aucun chancelier allemand n’était « années Merkel ». En 2005, son arrivée au duire, plus que jamais, à s’interroger sur les
Des vidéos postées sur les ré­ dont l’enjeu est cette fois la santé allé avant elle. Elle a également évoqué à de pouvoir a coïncidé avec l’inauguration, au moyens à mettre en œuvre pour leur don­
seaux sociaux donnent à voir des riverains. Aux confins de multiples reprises la « responsabilité perpé­ cœur de Berlin, d’un Mémorial aux juifs as­ ner l’efficacité qu’elles méritent. 
toute l’incompréhension qui rè­ l’histoire de la réglementation
gne entre certains agriculteurs et des toxiques, de l’épistémologie,
leurs voisins, les premiers se con­ de la sociologie des sciences et
formant à des règles d’usage peut­être du journalisme, Jean­
qu’ils considèrent comme con­ Noël Jouzel offre de précieuses
traignantes et les seconds ne sup­ clés pour comprendre les contro­
portant plus qu’on pulvérise le verses qui fondent l’actuelle
moindre « phyto » à proximité de « guerre des ZNT ».
leur foyer. Pour calmer les esprits,
le gouvernement a saisi l’Agence Victoire ou défaite ?
nationale de sécurité sanitaire de Hypothèses de travail défectueu­
l’alimentation, de l’environne­ ses, méconnaissance du terrain,
ment et du travail (Anses), qui a surestimation des effets des équi­
provisoirement conseillé des dis­ pements de protection, scepti­
tances de sécurité de 3 à 10 mè­ cisme face aux données qui per­
tres entre les traitements et les turbent les routines de l’évalua­
habitations, en fonction des ma­ tion réglementaire des risques ou
tériels utilisés pour la pulvérisa­ entament « la croyance institu­
tion, du type de cultures, hautes tionnelle en un usage contrôlé des
ou basses, etc. Et ce en attendant pesticides », selon l’expression de
de nouvelles données d’exposi­ Jean­Noël Jouzel : comme sou­
tion, dont on constate qu’elles vent lorsque des intérêts puis­
sont singulièrement rares. sants sont en jeu, il se crée autant
Des données, pourtant, il en de savoir qu’il s’en détruit. Ou
existe. Des études observation­ qu’il s’en oublie.
nelles suggèrent, de fait, des asso­ Des connaissances acquises
ciations entre une variété de trou­ outre­Atlantique dans les années
bles et la distance entre le lieu de 1970 demeurent ainsi ignorées
résidence d’une part, et des par­ des régulateurs français pendant
celles traitées d’autre part. Dans deux à trois décennies, et leur
son éditorial du 10 avril 2018, le « redécouverte » ne tient qu’à
Bulletin épidémiologique hebdo­ l’opiniâtreté de scientifiques iso­
madaire (BEH) saluait ainsi les ré­ lés. Qui parviendront finalement
sultats d’une étude tout juste pu­ à objectiver sur les agriculteurs
bliée dans ses colonnes, notant français – au prix de travaux soli­
« une augmentation de l’incidence taires et précarisés par la fragilité
de la maladie de Parkinson en po­ de leurs financements – le lien
pulation générale dans les can­ entre usage professionnel des
tons français les plus agricoles, no­ pesticides et différentes patholo­
tamment les cantons viticoles, y gies chroniques (lymphomes,
compris après exclusion des agri­ myélomes, maladie de Parkinson,
culteurs de cette analyse ». « Une cancer de la prostate…).
explication possible serait l’utilisa­ Le travail de Jean­Noël Jouzel le
tion importante de pesticides dans montre avec acuité : derrière la
ces cantons, qui aurait pour consé­ bataille des pesticides se cachent
quence une exposition des rive­ des questions techniques subti­
rains », ajoutait l’éditorial. les, invisibles de l’opinion et des
D’autres travaux récents, me­ décideurs, des conflits institu­
nés en Californie et publiés en tionnels, des compétitions d’ap­
mars dans le British Medical Jour­ proches scientifiques qui font
nal, soulignent pour leur part une écran à la réalité. « Comme l’ont
légère augmentation du risque de bien montré les travaux fonda­
troubles du spectre autistique teurs de l’historien Robert Proctor
chez les enfants nés de mères ré­ (…), l’ignorance n’est pas nécessai­
sidant à moins de 2 kilomètres de rement le contraire de la connais­
parcelles traitées. sance : elle peut en être le corol­
Cette situation de tension entre laire, écrit Jean­Noël Jouzel. En
deux approches – l’une rassu­ l’occurrence, c’est bien la produc­
rante, se contentant de réclamer tion de données sur l’exposition
plus de données, l’autre suggé­ des agriculteurs aux pesticides qui
rant la réalité d’un risque – est au permet aux institutions (…) de ne
cœur d’un ouvrage académique pas tenir compte des données épi­
passionnant, paru fin octobre démiologiques inquiétantes sur
(Pesticides. Comment ignorer ce l’effet de ces substances. »
que l’on sait, Presses de Science Tout finit donc par advenir, mais
Po, 272 pages, 21 euros). Le socio­ avec quel retard… Vendredi 6 dé­
logue Jean­Noël Jouzel (CNRS) y cembre, la Commission euro­
péenne a annoncé que les chlorpy­
rifos­éthyl et méthyl ne seront pas
réautorisés dans l’Union. Les éco­
LE CHLORPYRIFOS  logistes claironnent victoire. Mais
NE SERA PAS  n’est­ce pas au contraire une terri­
ble défaite ? Cette famille de pro­
RÉAUTORISÉ DANS  duits, génotoxiques et toxiques
pour le développement cérébral
L’UE. TOUT FINIT DONC  des enfants, sont autorisés depuis
PAR ADVENIR, MAIS  un demi­siècle. Quels dégâts ont­
ils causés depuis ? Mieux vaut,
AVEC QUEL RETARD… sans doute, ne pas trop y penser. 

Tirage du Monde daté samedi 7 décembre : 187 772 exemplaires


Le chasseur
serait-il la
nouvelle figure
de détestation
de l’écologie
triomphante ?
Sur le terrain,
la tension monte
2 et les conflits se
multiplient entre
pourfendeurs
et défenseurs 5 PARE NTOLOGI E
ENQU Ê TE de la chasse Le benêt
des neiges
Symbole LGBT pour certains,

Les ennuis
revanche contre la phallocratie
pour d’autres, « La Reine
des neiges 2 » ne fait,
en tout cas, pas de cadeaux
à ses personnages masculins

6 NOËL
Trois box

du chasseur
pour enfant
Cuisine, enquêtes et loisirs
créatifs… trois abonnements
à glisser sous le sapin des petits

7 UN APÉ RO AVE C …
Eric Judor
L’éternel complice de Ramzy
revient sur Canal+ avec
la saison 3 de « Platane ». L’acteur
et réalisateur s’est (un peu)
confié devant un bol d’olives

D I MANCH E 8 - L U N D I 9 DÉ C E M B R E 20 1 9 CAH I ER D U « M ON D E » N O 23 3 00 - NE P EU T ÊT R E V END U SÉ PA R ÉM ENT


2 0123
D IMA NCH E 8 - L U N D I 9 D É C E M BR E 201 9

Par Pascale Krémer

C
hasse en cours, atten­
tion ! » Ce panneau fluo
« hérisse » au plus haut
point la bibliothécaire à la
retraite, d’habitude si
tempérée. Un rappel, à
ses yeux, de la menace constante. « C’est
à nous de nous préserver, comme si la
campagne appartenait aux chasseurs ! »,
s’emporte la septuagénaire, qui réside ici
depuis toujours. « Avec mon mari, nous
ne nous promenons plus dans les chemins
autour du village, de septembre à février.
Une amie s’est fait engueuler parce qu’elle
se baladait avec son chien, elle effrayait le
gibier… Chez mon frère, des gars qui pour­
suivaient un animal ont sauté par­dessus
la clôture. Comme en temps de guerre, le
fusil même pas cassé. Chez la voisine agri­
cultrice, des cavaliers ont déboulé dans la
cour, manquant de renverser un enfant.
C’est la folie totale ! »
Son nom n’apparaîtra pas. Trop
peur d’être stigmatisée. Le maire, lui­
même, chasse… Dans son village du
Poitou, néanmoins, elle sent l’exaspéra­
tion gagner du terrain. Au sud de la Loire
comme au nord, dans la France des villa­
ges comme des zones pavillonnaires
périurbaines, monte une nouvelle colère
antichasse. « Ras­le­bol », entend­on, de
se voir confisquer bois et petits che­
mins, de trembler au son des détona­
tions incessantes, qui réveillent en sur­
saut le dimanche matin.
ENQUÊTE

« Marre » de devoir se couvrir de


fluo, d’accrocher une clochette au chien,
ou de le porter, dès qu’on met un pied en
forêt… Jusqu’à ne plus s’y risquer du tout,

Les chasseurs dans le viseur


Des habitants des zones rurales et
pavillonnaires aux militants de la cause
animale, le rejet de la chasse s’accentue.
Sur le terrain, incidents et conflits
se multiplient entre pro et anti
par crainte de « jouer à la roulette russe » d’Indre­et­Loire a sombré dans le coma Aussi vieilles que l’écologie, les rain, hors duquel ils tentent de bouter les
avec les enfants. « Nos week­ends sont après la collision de sa voiture avec un tensions sont montées d’un cran derniè­ carabines. Depuis 2016, l’Aspas aide les
synonymes de confinement forcé durant cerf traqué. Des plombs de chasse ont rement. A qui la faute ? Sans surprise, les particuliers à soustraire leur jardin aux
toute la saison de la chasse, soit environ atterri sur un cheval, sur les appuie­tête deux camps se « renvoient les balles », en zones de chasse : 9 000 hectares sont
cinq mois par an, déplore cette mère de de véhicules, sur les flancs d’un TGV, les esquivant. Les antichasse se prévalent déjà devenus « refuges », et les demandes
famille vosgienne. Récemment, ma fille dans le blouson d’un VTTiste et l’œil d’un du soutien massif de l’opinion publique affluent. Par la magie des cagnottes en
de 11 ans a vu passer devant ses yeux hor­ Normand qui tondait sa pelouse… dont attestent les sondages. 81 % des ligne, l’association a aussi racheté
rifiés le cerf qu’elle observait depuis des Les 131 accidents de la saison 2018 Français ne sont « pas favorables » à la 1 200 hectares de bois en Bretagne, dans
mois. Il était sur le capot d’un 4 × 4, mort, (en hausse de 20 %) – avec sept décès –, chasse, a observé Ipsos (pour l’associa­ l’Hérault et dans la Drôme.
la langue pendante, les pattes ficelées. les 410 morts en vingt ans, tout cela tion One Voice), en octobre 2018 : « Le pu­ D’autres collectifs sont bien da­
C’est une violence psychologique. Com­ agace bien un peu, à force. Entre « vian­ blic la rejette massivement et plébiscite vantage dans le viseur. Comme le Front
ment peut­on laisser les loisirs des uns dards » et « Bambi », les relations virent à une réforme radicale. » 82 % des person­ de libération animale, qui scie les pieds
perturber à ce point la vie des autres ? » l’aigre. L’on s’insulte, se menace de mort, nes interrogées par l’IFOP (fin 2017, pour des miradors dans les monts du Lyon­
« Autour de la maison, ça tire de se dénonce pour terrorisme, l’on s’entre­ la Fondation Brigitte Bardot) adhèrent à nais ; One Voice, non violente mais infil­
partout, très proche, tout le temps », s’in­ filme, s’en prend aux chats, chiens, pou­ l’idée d’un « dimanche non chassé », soit trée durant trois ans dans le milieu de la
quiète Thibault Varin, habitant de Saint­ les et pneus de voiture en représailles, 28 % de plus qu’en 2009. De sondage en chasse à courre. Ou encore Abolissons la
Crépin­aux­Bois (Oise). « On aimait tant l’on s’envoie des gaz lacrymogènes, des sondage, aussi, grimpe l’angoisse du ma­ vénerie (AVA), dont les 700 militants se
que les biches et cerfs approchent, pour­ coups de fouet et de poing… Mi­septem­ lencontreux coup de fusil en campagne relaient, depuis deux ans, pour gêner les
tant… Je ne suis pas militant antichasse, bre, à quelques encablures de Valencien­ (mesurée à 84 % par Ipsos). De quoi chasseurs dans les forêts de treize dépar­
pas végan, je cherche juste la tranquil­ nes (Nord), une bagarre dans le jardin motiver les nombreuses pétitions anti­ tements désormais. Caméras Go Pro,
lité. » Chaque jour, durant cette moitié de d’un couple, envahi de chasseurs, a fait chasse – 234 000 signatures pour la trêve vidéos diffusées sur le Net… « C’est une
l’année où les fusils sont décrochés, la trois blessés. En février, Claire Le Potier, dominicale (pétition de l’Association arme redoutable, dont l’association L214
presse régionale égrène les faits divers une opposante à la vénerie, a été rouée pour la protection des animaux sauva­ s’est servie pour dénoncer les abattoirs.
attisant les craintes. de coups en forêt de Paimpont (Ille­et­Vi­ ges ­ Aspas), 196 000 « pour une réforme Les gens sont informés grâce aux réseaux
Huit morts depuis l’ouverture de laine), et presque noyée dans un fossé radicale de la chasse » (One Voice). sociaux, les images choquantes font le
la saison, en septembre, dont un retraité par cinq chasseurs – ils ont été condam­ Forts de ces peurs et désapproba­ buzz, les médias s’en emparent… On nous
de Charente­Maritime en pleine cueillette nés à des peines allant jusqu’à dix mois tions mêlées, les défenseurs de la cause propose cafés et chocolats, maintenant,
de champignons. Une mère de famille de prison avec sursis. animale organisent la riposte sur le ter­ quand on arrive dans les villages », as­
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DI MAN CHE 8 - LU NDI 9 DÉ CEMBR E 2019 3

« La France est l’un des seuls pays


d’Europe à autoriser
la chasse d’espèces menacées »
Frédéric Jiguet, professeur plus on les tue, plus on augmente Sur les quinze « experts », on
au Muséum national d’histoire la dispersion de ceux qui restent dénombre sept chercheurs acadé-
naturelle, est docteur en écologie (puisqu’ils peuvent se déplacer miques, mais huit personnes
et ornithologue. Il effectue ses sans rencontrer de concurrents), présentant des conflits d’intérêts
recherches dans un laboratoire de donc plus on risque de disséminer majeurs, notamment financiers,
biologie de la conservation affilié la maladie. Pourtant, le blaireau est avec les pro ou les antichasse. On
au CNRS et à la Sorbonne. encore tiré, déterré, comme s’il nous demande de prouver l’im-
était évident qu’il en fallait moins. pact négatif de la chasse avant que
Alors que la biodiversité s’effondre,
la chasse et la protection de Les renards, que l’on régule parce des décisions soient prises. Or, ces
la nature sont-elles compatibles ? qu’ils mangent quelques poules, études sont chères donc rares. Et
Oui, pour certaines espèces très limitent la propagation de la mala- les avis de ce comité ne sont pas
abondantes. De nombreux pays die de Lyme en chassant les petits toujours suivis par les politiques :
d’Europe et d’Amérique du Nord rongeurs porteurs des tiques qui pour le courlis cendré, par exem-
le montrent, en pratiquant une la propagent. Et l’on ne s’interroge ple, que la France est le dernier
chasse raisonnée : on peut prélever pas davantage sur le coût, pour pays d’Europe à chasser, le comité
une partie des individus d’une la société, de cette régulation a recommandé l’arrêt de sa chasse
espèce en croissance, qui parfois par rapport au coût des dégâts étant donné la situation catastro-
n’a plus de prédateur, sans mettre dans les poulaillers… phique de l’espèce. Mais un quota
en danger ces populations. En de 6 000 « prélèvements » a tout de
La chasse peut-elle être mise
Amérique du Nord, par exemple, en cause dans la disparition même été décidé par le ministre
la chasse aux canards et aux oies actuelle de certaines espèces ? de l’écologie de l’époque, François
fait l’objet d’un suivi très précis, Oui. La France est l’un des seuls de Rugy. La Ligue pour la protec-
qui permet de déterminer chaque pays d’Europe à autoriser la chasse tion des oiseaux a déposé un re-
année un quota de prélèvement : d’espèces menacées en arguant du cours devant la justice administra-
les populations sont ainsi fait que les prélèvements ne sont tive. Et le Conseil d’Etat a cassé
stabilisées et la chasse peut pas responsables du déclin de ces l’arrêté ministériel, rappelant
continuer. C’est ce qu’on appelle espèces. Pour les animaux abon- l’avis des experts scientifiques.
la gestion adaptative. dants, les chasseurs expliquent Tout cela est incohérent. Nous
que leur prélèvement limite les nous sommes collectivement
Les chasseurs français disent
effectifs, quand, pour les espèces émus, au printemps, d’entendre
exercer une « régulation ».
Ce discours est-il justifié ? en déclin, et tout de même chas- qu’un million d’espèces étaient
En forêt de Tronçais, dans l’Allier, en octobre 2018. PASCALE BAZIRE/DIVERGENCE Ils ont effectivement ce rôle sées, ils expliquent que la chasse menacées d’extinction sur la pla-
à jouer pour certaines espèces, ne diminue pas les effectifs, et ne nète, lors d’un congrès mondial
sure Rodolphe Trefier, militant AVA à puisque l’homme a dérégulé contribue pas à cette disparition… sur la biodiversité (IPBES) que
Compiègne (Oise).
Un vent mauvais s’est levé, contre les écosystèmes en éliminant les En France, nous avons la plus nous étions fiers d’accueillir en
la chasse, qui soulève les casquettes kaki. grands prédateurs. En France, longue liste d’espèces chassées, France. Et quelques mois plus tard,
La démission de Nicolas Hulot, en c’est le cas avec les sangliers ou incluant le plus grand nombre un arrêté permettait la chasse
août 2018, de son poste de ministre de la au courlis ! Les enjeux politiques
transition écologique, n’y est pas pour les cervidés, qui n’ont pas (ou peu) d’espèces menacées. Pour les seuls
rien, croit Muriel Arnal, présidente et de prédateurs, qui se reproduisent oiseaux, quand certains pays euro- ont pris le dessus. Il est temps
fondatrice de One Voice : « Est alors appa­ très bien, sont en augmentation, péens en chassent quatre ou cinq que le gouvernement et les res-
rue la puissance du lobby, la tyrannie des espèces, nous en chassons 64, ponsables de la chasse tiennent
porteurs de fusil qui tiennent les manettes
et dont il faut que les effectifs
du gouvernement. Et avec elle, la colère. » demeurent compatibles avec les dont une vingtaine d’espèces un discours responsable sur
A reculer de trois pas, l’on jauge mieux activités humaines – agricoles, fo- en danger d’extinction (courlis ces espèces menacées.
le tableau d’ensemble, ces bouleverse­ restières ou de circulation routière. cendré, tourterelle des bois, barge
ments sociétaux qui braquent le monde Quel pourrait être ce discours
de la chasse. Comme ce chiffre : les pos­ Le cas emblématique est celui à queue noire, fuligule milouin, de raison ?
sesseurs de permis valides sont 1 million, du sanglier : même une chasse grand tétras…). Nous devons préserver les
selon leur fédération nationale. Soit moi­
tié moins qu’il y a quarante ans. Soit 1,5 % « Autour intense ne parvient pas à contenir
les effectifs. Peut-être n’y a-t-il
Or, pour les espèces en déclin,
les rares études publiées prouvent
espèces en voie de disparition.
A force de demander toujours
de la population, 2,7 % des plus de 20 ans.
Bien des Français n’en connais­ de la maison, plus assez de chasseurs ?A moins que la chasse peut générer une plus, de tout justifier, de vouloir
sent aucun personnellement. Mais, dans
les campagnes, la mode des battues au ça tire de que l’on ne continue ici ou là
de les nourrir pendant la mauvaise
mortalité additionnelle non négli-
geable, même si les causes
défendre le tir d’espèces mena-
cées, les chasseurs perdent beau-
gros gibier, en bande et en 4 × 4, les rend
toujours plus visibles de leurs compatrio­ partout, saison, pour s’assurer du gibier essentielles sont l’intensification coup de crédibilité. La régulation
tes, dont la sensibilité à l’environnement,
à la biodiversité et à la souffrance ani­ très proche, aux beaux jours… En Asie, le pré-
dateur du sanglier est le tigre.
de l’agriculture, les pesticides
ou le changement climatique.
des sangliers, des cervidés, serait
mieux acceptée par les Français
male s’exacerbe. Plus de rouges­gorges ni
de mésanges dans les jardins, et l’on abat tout le temps » On peut difficilement imaginer Pour le bruant ortolan, autrefois si les chasseurs acceptaient
22 millions d’animaux chaque année, Thibault Varin, habitant l’introduire dans les campagnes chassé dans le Sud-Ouest, les une adaptation à la dynamique des
dont une moitié d’oiseaux sauvages ? Et de Saint-Crépin-aux-Bois (Oise) françaises… Pour les cervidés, populations chassées étaient deux
l’on élève 15 millions de faisans, perdrix
populations d’oiseaux migrateurs,
en revanche, on pourrait compter fois plus en déclin que les autres. comme le font les Américains
et lièvres pour les offrir aux tirs ?
« Il y a une nouvelle relation avec ou cheval, peu importe, mais week­ends sur le retour du lynx ou du loup. Si on stoppe la chasse, cela ne veut depuis vingt-cinq ans. Et une
le vivant, et une prise de conscience que la compris. Conflits d’usage garantis, pas dire que, tout d’un coup, adaptation de leur activité de loisir
nature est abîmée, observe Allain Bou­ qu’amplifie encore la périurbanisation. Qu’en est-il des animaux nuisibles,
l’espèce se portera bien, mais au besoin de reconnexion
grain­Dubourg, aux commandes de la Dans les zones pavillonnaires gagnées désormais appelés « espèces suscep-
Ligue pour la protection des oiseaux sur les champs vivent ceux qui aspirent tibles de causer des dégâts » ? c’est lui laisser deux fois plus de à la nature d’une grande majorité
(LPO). Or, la France va trop loin, en chas­ au calme et au vert. Pas de tirs prévus sur Le renard, le blaireau, les corvidés chances de survie. de nos concitoyens.
sant soixante­quatre espèces d’oiseaux, la bande­son de la vidéo familiale. Ni de
sont chassés, voire pourchassés,
contre moins de trente dans les autres balles perçant la piscine gonflable. Vous appelez donc à un arrêt Propos recueillis par P. Kr.
pays européens, en moyenne. Parmi ces L’ignorance des néoruraux et des mais on se heurte à un manque complet de la chasse pour certaines
espèces, une vingtaine sont à l’agonie, citadins, qui n’ont jamais trucidé une total d’évaluation de l’efficacité espèces d’oiseaux…
comme la tourterelle des bois ou le cour­ poule ni enfilé de bottes en caoutchouc, de ces régulations. 600 000 cor- J’appelle à une approche scientifi-
lis cendré. L’Europe demande un cessez­ voilà qui fait le lit des « tensions crois­
le­feu ? La France continue ! Nous avons santes avec une petite frange de la société neilles sont tuées chaque année que raisonnée et robuste, pour
gagné treize fois devant la justice admi­ s’exprimant beaucoup », pour Willy en France. Est-ce qu’il y a moins estimer si des prélèvements sont
nistrative contre la prolongation de la Schraen. Le président de la Fédération de dégâts là où l’on en tue le plus ? possibles. La chasse peut avoir un
chasse aux oies cendrées en février, trente nationale des chasseurs s’érige volon­
fois pour le grand tétras des Pyrénées… tiers en porte­parole du monde rural, On n’en sait rien. Par ailleurs, impact sur l’accélération du déclin
Mais les préfets reprennent les mêmes « structuré par la chasse, qui y crée aussi les dernières données scientifi- de certaines espèces d’oiseaux
arrêtés chaque année ! » du lien social ». « Ce n’est pas la chasse, ques montrent que ces espèces migrateurs. On devrait donc ap-
La chasse pour le simple plaisir de dit­il, c’est la ruralité dans son ensemble pliquer un principe de précaution.
ont un rôle à jouer. Et qu’une
tuer passe de plus en plus mal. Dans sa qu’attaquent ces activistes minoritaires,
version utilitaire, son efficacité est ques­ comme les végans. Ils ne supportent pas régulation élevée peut avoir l’effet
N’est-ce pas le cas dans le nouveau
tionnée. « On nous vend une régulation que d’autres vivent différemment. » inverse à celui recherché. comité d’experts pour la gestion
des sangliers qui ne fonctionne pas puis­ Le chasseur, nouvelle figure de Le blaireau, par exemple, est adaptative des espèces, dont vous
qu’ils continuent de proliférer », soutient détestation des temps d’écologie triom­ faites partie, qui a été créé en mars,
Pauline Couvent, chez EELV. Cerise sur le phante ? « On est mis dans une boîte », re­ chassé, car potentiellement vecteur
pour adapter la chasse à l’état
pâté de faisan : les Français aspirent à une grette Alain Lignier, le directeur de la Fé­ de la tuberculose bovine. Mais de conservation des espèces ?
reconnexion avec la nature, à pied, vélo dération de chasse de l’Ardèche, ▶▶▶
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DIMA NC HE 8 - LU N D I 9 D É CE M BR E 201 9

Ce que
dit la loi
> Votre jardin privatif
clos est interdit
aux chasseurs, qui
ne peuvent y pénétrer.
Si votre terrain est
ouvert, c’est l’article
L 422-1 du code de
l’environnement qui
s’applique : « Nul n’a
le droit de chasser sur
la propriété d’autrui
sans le consentement
du propriétaire. »
Mais, dans les très
nombreuses commu-
nes où la chasse est
gérée par une associa-
tion communale de
chasse agréée (ACCA),
cet article ne concerne
qu’un rayon de
150 mètres autour de
l’habitation. Au-delà,
le territoire de chasse
de l’ACCA inclut auto-
matiquement votre
Chasse à courre, en forêt de Tronçais (Allier), en janvier 2007. CLAIRE-LISE HAVET/HANSLUCAS terrain non clos.

▶▶▶ dont le siège a été incendié cet « Qui chasse dans les champs, les causes ? Sur la biodiversité ? Ce ne sont pas et par la grande faute des politiques de > Depuis 2001, il est
été : « On est dans l’irrationnel. Dès l’ins­ forêts ?, s’enflamme­t­il. Ceux qui possè­ ceux qui font des grands discours, à Paris, droite comme de gauche qui leur ont possible (tous les cinq
tant où l’on se dit pour la chasse, le débat dent ces territoires ! Les forêts sont privées qui plantent des haies, des arbres, qui en­ donné raison depuis trente ans, les chas­ ans, à la date anniver-
est fermé, même si l’on construit toute à 85 % en France. Et dans les forêts doma­ tretiennent les zones humides, qui nour­ seurs français n’ont pas su se réformer, saire de la création
l’année la cohabitation avec les fédéra­ niales, on chasse au maximum deux jours rissent les animaux, et qui apportent ainsi s’adapter à la très forte évolution cultu­ de l’ACCA) de le retirer
tions de randonneurs et de cyclistes… par semaine, c’est l’Etat qui effectue le par­ 4 milliards d’euros à la nature tous les relle en cours. Ils craignent qu’à lâcher de la zone de chasse
Mais la chasse fait partie du paysage tage… Les chasses traditionnelles exis­ ans ! » Pour réponse aux mécontente­ une espèce, une pratique traditionnelle, en exprimant ce vœu
quand on vit en campagne, comme les taient avant l’arme à feu. La chasse à ments, il promet une intensification de leur identité ne soit remise en question. par lettre recomman-
cloches et le coq du voisin ! » courre ? Il n’y a que les cons pour ne pas la formation à la sécurité, avec stage obli­ Alors ils jouent le tout pour le tout. Mais, dée au préfet, qui
Chasse = ruralité. Le président comprendre que l’animal a dix fois plus de gatoire tous les dix ans, à partir de 2020. à terme, ils courent à leur perte », dé­ prendra un arrêté
Emmanuel Macron semble avoir été chances de se sauver que d’être attrapé. Que dirait­il d’une visite médicale régu­ crypte Jean­David Abel, chargé de la bio­ idoine. Il vous faudra
convaincu de cette équivalence : il a ré­ Souvent le cerf est vieux ou malade, c’est lière, avec examen de la vue ? Silence in­ diversité à la FNE après avoir été apicul­ prévenir l’ACCA de
duit de moitié le prix du permis de la sélection naturelle. Pas le monde des terloqué. « Je n’ai pas l’impression que la teur dans la Drôme. cette interdiction de
chasse national (de 400 à 200 euros), Bisounours ! On est en haut de la chaîne vue soit un problème accidentogène dans L’hallali des chasseurs ? Le patron chasse, et la signaler
pour relancer une pratique vieillissante, alimentaire, les animaux sont en dessous, la chasse. Ni l’alcool, d’ailleurs. » de ceux du Bas­Rhin, Gérard Lang, en par des panneaux.
a rouvert les chasses présidentielles, c’est l’ordre des choses. Mais nous, les En Allemagne, les chasseurs ne rigolerait presque. « Etre chasseur, c’est L’Association pour
autorisé les silencieux sur les fusils. « Et chasseurs, nous incarnons des valeurs décrochent leur permis qu’après plu­ dans nos gènes. Parce que, à l’époque la protection des
a fait, au total, 42 millions d’euros de mises à mal aujourd’hui… » sieurs années de préparation théorique préhistorique, celui qui n’était pas bon animaux sauvages a
cadeaux au monde de la chasse, pour Les espèces menacées ? Sûrement – zoobiologie, protection de la faune, chasseur ne survivait pas. » Aux VTTistes accompagné, depuis
s’offrir ce vernis ruraliste, sans requérir pas par la chasse, défend­il encore. « Qui maîtrise des chiens… – et d’entraîne­ ayant échappé à cette sélection naturelle, 2016, dans cette dé-
des chasseurs le moindre effort de chan­ a lancé le principe d’une gestion adapta­ ment au tir ; ils doivent aussi prouver la fédération alsacienne offre des chasu­ marche « volontaire-
gement », souligne la fédération France tive, avec des quotas sur des dizaines leur aptitude physique. « Mais, contraire­ bles orangées, en période de battue. Un ment complexe » près
Nature Environnement (FNE), en réfé­ d’espèces ? Qui travaille en amont sur les ment aux Allemands, aux Britanniques, accident est si vite arrivé. de 400 particuliers.
rence au transfert de missions consenti
par les services de l’Etat au profit des
fédérations de chasseurs. En décem­
bre 2017, à Chambord (Loir­et­Cher),
M. Macron promettait : « Je serai le prési­
dent qui développera la chasse, vous HA R O SU R L A C HA S SE À C OU RR E
pourrez toujours compter sur moi. »
Au vu des statistiques, pourtant,
le chasseur type n’a pas les traits du pay­
san tirant le lapin, le dimanche, en com­
La bataille de l’Oise
pagnie de son fidèle épagneul breton. Les

C’
agriculteurs ne représentent que 8 % des est une vidéo qui a mis le feu aux pou­ Et que le mois suivant, 500 personnes s’y lité. » Mais il insiste : « Dans l’Oise, la vénerie est
détenteurs de permis. Le gros des ba­ dres, dans l’Oise. On y découvrait un étaient rassemblées pour dire « Bye bye la tout à fait acceptée, à part dans quelques points
taillons ? Des quinquagénaires ou sexa­ cerf réfugié dans la descente de garage chasse à courre ! ». de fixation artificiellement créés par des groupus­
génaires exerçant une profession libérale d’un pavillon de La Croix­Saint­Ouen. L’animal, Le maire (LR), Arnaud Dumontier, s’est cules extrémistes. C’est un spectacle auquel beau­
ou cadres (à 36 %), citadins les jours de se­ épuisé par la traque des veneurs, était fouetté résolu à publier un arrêté interdisant la vénerie coup tiennent. Ceux qui manifestent viennent de
maine. Et lorsque l’IFOP (pour le Collectif durant de longues minutes par le maître d’équi­ dans les 300 mètres autour des habitations, qui Paris… » Qu’en est­il du cerf poursuivi au centre­
animal politique) évaluait, en janvier, page qui avait enjambé la clôture, dans l’espoir lui a valu maintes menaces de mort. « Je partage, ville de Pont­Sainte­Maxence ? « L’Oise, particu­
l’approbation des « mesures d’Emmanuel de le repousser en forêt. Les chasseurs finis­ confie­t­il, l’émotion et la colère de mes conci­ lièrement au sud, est un département où les villa­
Macron en faveur de la chasse », le non saient par abattre le cervidé, en l’absence des toyens. Cette pratique renvoie à une conception ges “habitent” de plus en plus chez les animaux.
était encore plus massif dans les commu­ propriétaires de la maison, mais sous le regard monarchique de la société qui n’a plus lieu d’être, C’était un accident. Vous avez déjà arrêté
nes rurales (81 %) qu’au sein de l’agglo­ horrifié des voisins. à une lutte des classes entre possédants et habi­ 60 chiens d’un coup de sifflet ? »
mération parisienne (76 %). Depuis ce samedi 21 octobre 2017, la si­ tants d’une ville populaire. Et elle est incroyable­ C’est en forêt de Compiègne qu’a com­
« Mais les chasseurs se sentent in­ tuation n’a cessé de s’envenimer dans ce dépar­ ment barbare pour les animaux. » mencé d’agir le collectif Abolissons la vénerie
touchables. Sous la protection du grand tement des Hauts­de­France où s’entrelacent le Au total, dix maires du département ont (AVA) en 2016. Les militants écologistes chemi­
patron. Même dans les parcs nationaux, rural et le périurbain, les forêts, villages et lotis­ pris de semblables arrêtés, immédiatement atta­ nent au plus près de la chasse à courre, la fil­
ils sont autorisés. La biodiversité n’est sements. La société de vénerie a bien condamné qués devant le tribunal administratif par la Fé­ ment. « Notre présence perturbe les veneurs parce
pas protégée », juge Madline Rubin, l’équipage La Futaie des amis – en le privant de dération des chasseurs de l’Oise. Son président, qu’elle les oblige à respecter les règles, explique
présidente de l’Aspas. Allain Bougrain­ sorties durant un mois – pour n’avoir pas évité Guy Harlé d’Ophove, également conseiller régio­ Rodolphe Tréfier, de l’AVA. Mais on leur évite
Dubourg acquiesce : « En ce début de ce bourg où le maire, par arrêté, avait interdit la nal (LR) des Hauts­de­France (dont il préside la aussi des accidents… » Comme celui du 23 no­
XXIe siècle, on ne peut plus traiter la na­ chasse à courre. Mais Alain Drach, le maître commission environnement), estime que « seul vembre, à Pierrefonds, où un véhicule a heurté
ture comme hier. Les chasseurs se rendent d’équipe, a reçu tant de menaces de mort qu’il le préfet peut prendre de telles mesures ». Ce que de plein fouet un cerf poursuivi.
compte qu’on les montre du doigt mais, s’est senti légitime à porter plainte. le préfet de l’Oise, Louis Le Franc, se garde de Régulièrement des portions de route
en même temps, ils sentent un soutien Rebelote un an plus tard, à la mi­novem­ confirmer. Dans l’attente des jugements, « pour sont envahies par les cavaliers, leurs adjuvants,
considérable, alors ils se radicalisent. Les bre : des habitants de Pont­Sainte­Maxence, en contenir l’animosité, éviter des affrontements chiens et véhicules utilitaires. Dans les voitu­
antichasse aussi, parce que les cadeaux lisière de forêt d’Halatte, se sont interposés à comme celui du 2 novembre, après qu’un cerf tra­ res bloquées, peu osent klaxonner. « On dit
faits semblent intolérables. » coups de balai et de jet d’eau entre des chiens de versant la rivière de l’Aisne a été abattu », la pré­ difficilement du mal des gens en armes, soupire
Chasse (de 91 espèces d’animaux chasse à courre et un cerf aux abois, bloqué par fecture a rappelé leurs obligations de sécurité la sénatrice (PS) de l’Oise, Laurence Rossignol.
différentes) autorisée toute la semaine en une clôture. Les aboiements, le râle du cervidé aux veneurs ; précisé qu’un animal aux abois J’ai eu la peur de ma vie sur la route de Pierre­
saison, quand le Royaume­Uni, l’Espa­ dont la meute attaquait l’arrière­train, les hurle­ près des habitations devait être « gracié » ; et fonds, en pilant devant un cerf pourchassé. J’ai
gne, l’Italie, les Pays­Bas, la Belgique, no­ ments des humains, toute cette effrayante interdit au public une partie de la forêt doma­ joué quelques minutes l’idiote qui ne parvenait
tamment, ont instauré au moins une cacophonie a circulé sur le Net. D’autant que la niale de Compiègne, les mercredis et samedis, pas à redémarrer. Puis les chasseurs sont arri­
trêve hebdomadaire. Chasse en enclos rue principale de la même commune avait déjà jours de chasse à courre (pour environ 300 prati­ vés, menaçants, ils m’ont hurlé : “Dégagez où
ou parc, d’où les animaux ne peuvent été le théâtre, en février 2018, d’une spectacu­ quants), du 15 septembre 2019 au 31 mars 2020. on vous déplace !” »
s’échapper. Vénerie, jusqu’à l’épuise­ laire course­poursuite entre un cerf, les veneurs M. Harlé d’Ophove le regrette : « Les gens L’ancienne ministre de la famille, de
ment du cerf, chevreuil ou sanglier, et la du Rallye des trois forêts, leurs chevaux et 4 × 4… ne connaissent plus les fondamentaux de la rura­ l’enfance et des droits des femmes, sous la prési­
curée. En mode souterrain, aussi – les dence de François Hollande, à l’origine d’une
blaireaux sont débusqués dans leur ter­ proposition de loi interdisant la chasse à courre
rier par des chiens. Chasse des oiseaux à – que son groupe n’a pas soutenue jusqu’ici –
la glu, au filet, contre lesquelles la Com­ reçoit de plus en plus d’encouragements dans
mission européenne a ouvert, en juillet, les rues de Compiègne. « Les politiques sont en
une procédure d’infraction… Rien de retard sur l’opinion publique. Entre les cerfs et les
tout cela ne mérite d’être reconsidéré, veneurs, les Français choisissent les cerfs. »
selon M. Schraen. Pascale Krémer
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DI MAN CHE 8 - LU N DI 9 DÉCEMBRE 2019 5
LE BLOC-NOTES
PARENTOLOGIE
L’éducation est une science (moyennement) exacte. Nicolas Santolaria a vu
« La Reine des neiges 2 » avec ses fils. Difficile pour les petits garçons de s’identifier aux figures
SA I NT AMOU R masculines d’un dessin animé où les hommes sont présentés au mieux comme des andouilles
Sœur Maria Teresa, la mère supérieure
du couvent de Sanselpocro, en Toscane,
est tombée amoureuse d’un homme de la
Reine des neiges
et couillon des glaces
région. Un malheur n’arrivant jamais seul,
cette quadragénaire, « pleine d’énergie
et toujours souriante » selon La Reppublica,
a été contrainte de quitter le couvent,
et toute la communauté (soit trois autres
bénédictines) a dû abandonner les lieux, fin
novembre, faute de pouvoir assurer le bon
fonctionnement de l’institution religieuse.

DU VENT DANS 24 000


LES MOLLETS C’est le nombre d’appels
passés en deux ans par
Pour la première fois un septuagénaire japonais
de l’histoire du circuit au service clients de son
de golf européen, les opérateur téléphonique. LASSE RUSSE
compétiteurs inscrits L’homme a été placé en

L
à un tournoi de cette garde à vue, fin novembre, e jour de sa sortie en salle, je suis allé voir La Reine des neiges 2 plus grand de mes fils, en plongeant néanmoins sa main discrètement
organisation ont été pour « délit d’entrave avec mes fils, au Grand Rex, à Paris. Nous étions le 20 novem­ dans le pot. Alors que, quelques minutes plus tard, ledit pot est déjà
autorisés à troquer, à une activité commerciale bre, et dehors il faisait déjà froid – on aurait presque cru à un vide, le film démarre et se révèle rapidement conforme à l’idée que je
s’ils le souhaitaient, normale ». Se sentant floué coup marketing, tellement la température ambiante était m’en faisais : une assourdissante comédie musicale. Pour le coup,
leur habituel pantalon par l’entreprise, qu’il accuse raccord avec la thématique du long­métrage. Avant l’ouver­ l’emblématique « Libéréééééée, délivréééééée » a été désavantageuse­
chic contre un de n’avoir pas respecté ture des portes, une file interminable s’était formée aux ment remplacé par « Dans un autreeeee moooooonde », une invitation
bermuda, forcément son contrat, il exigeait, abords du cinéma. Il est vrai que le premier opus de la saga, sorti criarde à écouter sa voix intérieure. C’est cette petite voix mystérieuse
moins chic mais plus selon l’AFP, que des salariés en 2013, avait attiré, en France, presque 5 millions de spectateurs et que suit Elsa, en direction des menaçantes terres du Nord, pour décou­
adapté aux conditions de l’opérateur viennent incrusté dans les esprits ce refrain entêtant, de­ vrir l’origine de ses pouvoirs, sauver presque à
climatiques de s’excuser à son domicile. venu depuis un hit des cours d’école et des karao­ elle seule le royaume et rétablir les grands équi­
Malelane, en Afrique
du Sud, où les
kés d’anniversaires : « Libéréééééée, délivréééééée ».
N’ayant pas vu ce volet inaugural libre­ Aurais-je raté libres cosmiques.
Si l’on peut de prime abord saluer cet
températures mena­
çaient de dépasser
ment inspiré d’un conte d’Andersen, La Reine des
neiges restait donc associée, pour moi, à une co­ quelque chose empowerment féminin, il ne semble pas pro­
duire le même effet sur tout le monde. Au bout
les 40 °C pendant la
compétition.
médie musicale assourdissante et épidémique,
un peu comme si l’univers d’Hélène Ségara avait dans mon d’une heure à peine, mes fils tournent et virent
sur leurs fauteuils respectifs. « C’est nul ! », dit
été transformé en virus inoculé à des millions de
personnes. Vision ô combien réductrice. En dis­ éducation pour l’un, visiblement exaspéré. « C’est quand qu’on
y va ? », demande l’autre, pas plus enthou­

LE MOT DE L A S EM A I N E
cutant de la chose avec une mère de famille, j’ap­
pris à ma grande surprise que ce film produit par que mes fils siasmé. Aurais­je raté quelque chose dans mon
éducation pour qu’ils soient les spectateurs si
Disney était surtout « un véritable manifeste
soient les peu enthousiastes de la libération de la femme

Cyclone LGBTQ ». Lesbienne, gay, bi, trans, queer, la Reine


des neiges ? A y regarder de plus près, l’hypothèse
tient tout à fait la route. Dans le premier volet spectateurs
par elle­même ? Comme je fais confiance à
l’intelligence instinctive de mes enfants, je me
dis que la cause de leur exaspération est à cher­
n. masc. (que j’ai finalement regardé plus tard, sur Inter­
net), Elsa, l’héroïne, a pour particularité d’échap­ si peu cher ailleurs, et notamment dans la dimension
caricaturale des figures masculines mises en
per totalement au schéma traditionnel de
l’amour romantique. Pas de prince charmant à enthousiastes scène dans La Reine des neiges 2.
En version âgée, l’homme y est présenté
Très forte tempête caractérisée l’horizon, pas de pantoufle de vair, pas de « ils vé­
de la libération comme intrinsèquement mauvais, cause des
curent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». désordres écologiques du monde, moteur belli­
par un vent tourbillonnant. Loin d’être obsédée par l’idée de se caser,
la Reine des neiges est d’abord une fille atypique de la femme queux des violences faites aux peuples pre­
miers et aux identités de chacun. Dans sa ver­
Alors que la saison cyclonique qui a le pouvoir de transformer tout ce qu’elle
par elle-même ? sion plus juvénile, il n’est encore qu’un sympa­
touche en glace. S’il peut être utile pour préparer thique benêt. Toujours flanqué de son renne
est officiellement close dans un mojito en un claquement de doigts, son Sven, le personnage de Kristoff incarne ce grand
superpouvoir restreint drastiquement ses couillon paradigmatique qui va même jusqu’à
l’Atlantique Nord, depuis contacts avec le monde, et fait d’elle une orphe­ célébrer en chanson son propre déclassement
line du toucher, contrainte de porter des gants au sein de l’ordre symbolique : « Les rennes sont
le 30 novembre, Kammuri, pour préserver son entourage. En raison de cet apparent handicap, le meilleurs que les hommes, Sven, ami, qu’en penses­tu ? », susurre­t­il au
corps de la jeune fille ne peut plus être le réceptacle obligé d’une coin du feu à l’oreille de son animal de compagnie. N’arrivant pas à la
le premier typhon de l’océan romance hétérosexuelle cousue de fil blanc. Et c’est justement le fait cheville de la Reine des neiges, l’homme, en un exercice de pénitence
de décevoir cette attente sociale compassée qui fait d’elle une héroïne qui semble avoir pour objectif d’expier des siècles de phallocratie, doit
Indien, a frappé le nord à part, un emblème féministe. donc reconnaître qu’il est également inférieur au renne des neiges.
N’ayant plus ni père ni mère, Elsa, archétype du personnage qui Mais plonger les enfants dans une histoire où les garçons pas­
des Philippines. En France, bâtit seul son destin, articule son rapport au monde au travers de sa sent structurellement pour des andouilles, et les instrumentaliser ainsi
relation avec sa sœur, Anna. De cette sororité manifeste, certains ont dans des querelles d’adultes, est­il conforme à l’idée que l’on se fait du
c’est dans la rue qu’un membre conclu que la Reine des neiges aimait les femmes, croisant même les progressisme éducatif ? J’aurais tendance à répondre non. A l’heure où
doigts pour que le deuxième volet de la saga lui permette de faire enfin on nous explique que le genre est à déconstruire, ce film en est au
du gouvernement redoutait son coming out. « J’espère que Disney va faire d’Elsa une princesse les­ contraire l’expression la plus exacerbée, une forme d’héroïsme inversé
bienne, imaginez comme ce serait iconique », écrivait, en 2016, sur Twit­ où la figure féminine n’est montée au pinacle qu’au prix d’un avilisse­
d’avoir à affronter « un cyclone » ter, la féministe Alexis Isabel. Opinion également relayée via le mot­clé ment de son antagoniste masculin. Bref, une vile caricature qui donne­
#giveelsaagirlfriend (« donnez à Elsa une petite amie »). rait presque envie d’aller faire un tour, « dans un autreeee moooonde ».
social, à partir du 5 décembre. Encore ignorants de la théorie du genre, mes enfants, confor­
tablement calés dans les fauteuils du Grand Rex, ont pris quant à eux
le parti d’un militantisme plus prosaïquement stomacal. « Ne touchez
pas aux pop­corn avant le début du film ! », martèle énergiquement le

L E P R ÉNOM DE S GENS pas de nom. Ces Français sans prénom identitaire, pendant laquelle
ne sont donc pas d’anciens enfants les prénoms avaient une existence
DAVID ADRIEN

abandonnés. Non, ce sont les enfants fantôme. Des « post-noms » suivaient

Aucun d’autres systèmes de nomination


ou les enfants de révolutions culturelles.
Les Français sans prénom sont ainsi nés
le nom de famille et permettaient
l’identification des individus. On
imagine les difficultés : pour voyager
en Inde, au Vietnam, au Bangladesh d’un pays à l’autre, il faut aujourd’hui
Par Baptiste Coulmont
ou aux Comores, des pays où la une identité stable, mais les post-noms
distinction nom (fixe, transmissible sont-ils des « pré-noms » ?
Comment s’appelle celui ou celle lequel il est possible de déclarer : entre générations) et prénom (signe Quand ces étrangers deviennent
qui n’a pas de prénom ? En France, « Je n’ai pas de prénom » ! Leur vie ne choisi par les parents) n’existe pas français, ils peuvent prendre
cela concerne quelques milliers de doit pas être simple : « Eh… euh, Machin, en tant que telle. un prénom. Ils peuvent aussi choisir
personnes tout au plus. Le cas est rare, passe-moi le sel. » Parfois l’histoire est plus complexe : de ne pas changer d’identité civile :
mais pas inconnu. A Paris, d’après Et ces cas, à première vue, sont le plus gros contingent de ces Français leur nom personnel deviendra alors
les listes électorales, près de 300 de impossibles. En France métropolitaine, sans prénom est originaire de la leur nom de famille.
nos concitoyens sont sans prénom. l’acte de naissance doit comporter un République démocratique du Congo.
D’ailleurs, certains formulaires le prénom, pas nécessairement un nom Là, au début des années 1970, les Baptiste Coulmont est professeur de sociologie
à l’université Paris-VIII. Il a notamment publié
prévoient, comme celui du soutien de famille. Car les enfants nés sous X prénoms furent interdits par Mobutu « Sociologie des prénoms » (La Découverte, 2014).
au référendum d’initiative populaire – ou les enfants trouvés – n’auront, (qui renomma son pays le Zaïre). Il s’en http ://coulmont.com
sur la privatisation de Groupe ADP, sur à la naissance, que des prénoms, et est suivi une période de flottement
6 0123
DIMANC HE 8 - LU N D I 9 D É C E M BR E 201 9

VIN
Rabelaisienne,
chinon rien
Notre chroniqueuse nous invite
à son intronisation comme chevalière
de la confrérie des Entonneurs
rabelaisiens. Une cérémonie
Sélection cocasse en l’honneur du chinon
DOMA INE Ophélie Neiman
OLGA R A FFAULT,

S
CHIN ON ROU G E, e faire oublier a ses bons côtés. Comme de pouvoir enfi­ apportent le chinon et les enseignements de François Rabelais, natif
« LES PICAS S E S » ler une seconde fois la robe rouge et or des amis de Rabe­ du coin. On jure de toujours défendre les deux. Alors, un « grand
20 14 lais et de la dive bouteille. Etourderie ou négligence, ma dignitaire » vous ceint d’un bavoir blanc orné du visage de l’écrivain­
Au bout de cinq ans, première intronisation comme chevalière de la confrérie médecin­humaniste­philosophe. Un autre vous remplit un calice de
ce cabernet franc des Entonneurs rabelaisiens n’avait pas été enregistrée. la taille d’une carafe (en fait l’équivalent de trois verres à vin, selon
dense et élégant est On m’a donc proposé de le devenir à nouveau. J’étais l’estimation faite a posteriori par mon estomac). Puis on vous
encore si jeune ! Cerise, plutôt ravie, la cérémonie est si cocasse. Entourée d’une souriante regarde. Le tout est très solennel.
cassis et réglisse armée chenue et empourprée, on déclame les bienfaits que nous Face à l’assemblée, j’affichais le sourire serein de celle qui sait.
forment un bouquet Celle qui connaît à l’avance l’issue de la cérémonie : on ne gagne sa
qui se développera médaille et son diplôme de « chevalier gousteur » qu’après avoir tout
pendant au moins bu. Crânement, j’engloutis l’intégralité du vin sans reprendre mon
quinze ans avec une souffle. C’était fastoche, il était bon. Je fus la première de la douzaine
distinction rare. 15 € d’impétrants à poser le verre vide. J’y gagnai des applaudissements
respectueux, ainsi qu’une douce torpeur qui m’accompagna le reste
DOMA INE DE de la soirée. Et une seconde médaille, donc.
NOIR É, CH INO N « Beuvez toujours, ne mourez jamais ! » Il paraît que, dans cette
ROUGE, « S OI F D E célèbre maxime, François Rabelais ne parlait pas que de vin. Le breu­
TEN DRESS E » 2018 vage est ici plutôt la vie, la connaissance. Continuez à vous instruire, à
Jean-Max Manceau, lire, à chercher, à boire la vie. Ce précepte me plaît. Il s’ajoute au liber­
figure du vignoble, taire « fais ce que voudras » et au tolérant « dans le respect de l’autre ».
adore expérimenter. Rabelais considérait le chinon comme un lubrifiant social porteur de
On aime ses cuvées joie, difficile de trouver meilleure publicité.
singulières autant que La cérémonie d’intronisation se déroulait dans les Caves
la belle et classique Painctes. Anciennes carrières creusées dans le tuffeau, dont l’aspect
« Elegance ». Mais pour est resté inchangé depuis le XVIe siècle, leurs galeries s’enfoncent sous
commencer, on goûte la forteresse de Chinon (Indre­et­Loire). L’auteur de Pantagruel et de
celle-ci, gourmande Gargantua les connaissait bien, lui qui reconnaît y avoir bu « maints
à souhait, à boire en verres de vin frais ». Il s’en inspire pour décrire, dans ses ouvrages, le
toute occasion. 8,40 € temple de la Dive Bouteille. Il semblerait même que son père y ait eu
son propre caveau. Rabelais et le chinon sont donc indissociables. On
DOMA INE ne s’étendra pas sur l’épisode où le domaine Charles Joguet, repré­
JOURDA N, senté par un portrait de l’écrivain, a menacé, en 2018, les Entonneurs
CHIN ON BL ANC , de poursuites s’ils continuaient à afficher la même effigie. Une guerre
« CLAI R D E L UNE - « picrocholine », aussi idiote que celle déclenchée contre Grandgou­
CROI X BO I S S ÉE » sier, père de Gargantua, pour une histoire de fougasses. On préfère
20 17 remarquer qu’il aura fallu attendre 2016 pour que l’aire d’appellation
On sait peu que communale (2400 ha, l’une des plus vastes derrière Saint­Emilion et
Chinon produit aussi Châteauneuf­du­Pape) soit agrandie à Seuilly, village natal de Fran­
du blanc de grande çois Rabelais, venu sur terre à une date floue, peu avant 1500.
qualité, à base de che- Pour les amoureux du vin, le chinon est synonyme d’une
nin. Celui-ci, élaboré autre personnalité. Œnologue pédagogue, Jacques Puisais est l’une
en biodynamie par le des principales références mondiales, fondateur de l’Institut du goût.
président du syndicat Ses travaux sur les accords mets­vins ont influencé plusieurs généra­
de l’appellation, est tions de sommeliers et de chefs comme Pierre Troisgros ou Alain
d’une ampleur très Senderens. Aujourd’hui, ce nonagénaire fringant vit ici et veille sur la
émouvante. 18 € qualité globale de la production.
Lors du déjeuner qui précédait la cérémonie, son explication
de la diversité des styles de vins de Chinon était lumineuse. Pragmati­
que, on pense au cabernet franc, qui s’adapte au sol : gourmand
d’abord, les alluvions de graviers lui donnent de la souplesse, les
perruches (argiles à silex) lui confèrent de la densité, l’aubuis (argilo­
calcaire) lui assure une belle garde. Jacques Puisais donnait, lui, une
vue beaucoup plus poétique : « La Touraine n’a pas d’accent. Car sa rose
des vents n’est pas fixée. Tout comme le caractère du chinon. Une année,
le vent souffle de l’Atlantique et le vin saint­émilionne. L’année suivante,
CARMEN MITROTTA le vent est continental et le vin pinote. Chinon lance au gré des ans des
POUR « LE MONDE » clins d’œil vers Bordeaux et la Bourgogne. » Pour le comprendre, il suffit
de le boire, une poignée de terre dans la main. Et de ne jamais mourir.

TE ST É E T A PP R OUV É

Trois abonnements à glisser sous le sapin des enfants


Marlène Duretz

Cuisine Aventure La Boîte en cavale Pandacraft


> Chaque mois, l’enfant reçoit dans une grande enveloppe des > « Mission top secrète à caractère urgent », lit-on sur la Boîte en > Pourquoi les manchots n’ont-ils pas froid aux pieds sur la
cours de cuisine personnalisés, adaptés à ses compétences, au cavale, expédiée par l’Académie des enfants espions (AEE). glace ? C’est quoi un pixel art ? L’enfant qui observe le monde
matériel qu’il possède et aux restrictions alimentaires qui sont Alléchante invitation pour l’espion en herbe, amateur d’enquê- dans lequel il évolue, et qu’il tente d’appréhender, devient très
les siennes (régime, allergies…) : soit deux recettes de saison, une tes immersives. Ce jeu d’enquête interactif consiste pour l’en- vite un puits sans fond de questions, que tout parent se doit de
salée et une sucrée, une fiche technique pour acquérir un sa- fant, devenu agent N.A.U.T.I.L.U.S, à prendre en main l’opéra- tarir. Coup de pouce parental, Pandacraft associe un magazine
voir-faire en cuisine (ce mois-ci, par exemple, les astuces pour tion « Maelström », à en résoudre les énigmes et à relever des éducatif mensuel à un kit d’activités manuelles, pour développer
réussir sa purée maison), deux accessoires ou épices ainsi qu’un défis créatifs, avant de renvoyer le fruit de ses découvertes à tant l’esprit critique de son enfant que ses sens pratique et créa-
défi que lui lance la brigade des chefs dont Mandoline, Orlof et l’AEE par La Poste pour faire avancer son enquête. Oui, par La tif en lui donnant à lire et à expérimenter par lui-même.
Mayo font partie. Poste, pour sortir du « tout, tout de suite » du numérique dont il Ce sont 35 pages mensuelles de rendez-vous variés (actualité,
En décembre, il devrait ainsi réaliser quatre activités dont un est familier, et aiguiser son attente jusqu’à la réception de la BD, jeux, glossaire, quiz, fiches animaux et invités mystères) et
pot-pourri de Noël et un bocal à offrir contenant tous les prochaine mission. une « destination découverte » prolongée par un kit à prendre en
ingrédients pour faire des pancakes. Au menu ce soir ? Brochet- Une fois sa boîte activée en ligne, et associée à son numéro main sur des thèmes familiers (nature, histoire, sciences, arts,
tes de saumon et sa purée de panais, poire au chocolat et unique d’agent – 0596, ça sonne aussi bien qu’un 007 –, l’en- société) : un pop-up de la forêt en lien avec le dossier sur le cerf,
bredele alsacien. fant s’attelle à résoudre, jour après jour, les 10 énigmes que ren- roi de la forêt, ou des expériences sur le toucher, l’odorat, la vue,
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sans engagement à 145 € pour 12 mois. Cuisineaventure.com Marine. Son ingéniosité et sa persévérance lui permettront de Les manchots se déplacent en s’appuyant sur leurs talons, rédui-
remplir son bulletin réponse et de l’adresser sous pli préaffran- sant ainsi le contact avec le sol froid, et un pixel art, inspiré des
chi au Bureau en cavale. On s’est pris au jeu, énigme après jeux vidéo, consiste à représenter une image pixel par pixel.
énigme, pourquoi pas lui ? Maintenant, il ou elle sait. Et forcément, vous aussi.
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0123
DI MAN CHE 8 - LUN DI 9 DÉCEMBRE 201 9 7
UN APÉRO AVEC…
ÉRIC JUDOR
Chaque semaine, « L’Epoque » paie son coup. L’acteur et réalisateur revient
sur Canal+ pour la troisième saison de « Platane ». Décoiffant
P EN DA NT C E T EMPS -LÀ …
À SA IN T- BR ÉV IN- LES- PIN S

L’incroyable défi
des tricoteuses
de Saint-Nazaire
Frédéric Potet

A la résidence seniors de Saint-Brévin-


les-Pins (Loire-Atlantique), on tricote
dur. Chaque vendredi après-midi, une
vingtaine de dames empoignent les
aiguilles, collectivement, sur les ban-
quettes du rez-de-chaussée. Titanes-
que est leur défi : confectionner une
écharpe de 3 356 mètres, soit la lon-
gueur du pont de Saint-Nazaire, situé
à un kilomètre de là. Un an de labeur
les attend. Leur patchwork hors-
norme, tout en laine naturelle, sera
étendu sur la chaussée de l’ouvrage
d’art qui relie les deux rives de l’es-
tuaire de la Loire, à l’occasion de l’édi-
tion 2020 du Téléthon.
Tout est parti, en juin, d’une pro-
position des responsables départe-
mentaux de l’Association française
contre les myopathies (AMF). « Ils cher-
chaient un porteur de projet assez
fou pour réaliser une écharpe géante
qui enjamberait le pont. On a dit oui
tout de suite », raconte Annabelle
Valles, la directrice locale des Résiden-
tiels, un réseau d’établissements pour
personnes âgées autonomes. Les
Le 2 décembre, au Corso Bibliothèque, à Paris. MARCO CASTRO POUR « LE MONDE ». quatre autres résidences du groupe – à
Niort, Rochefort, Royan et aux

« J’essaie de mettre une sorte


Sables-d’Olonne – ont également été
mises à contribution pour ce « Trico-
thon » sans égal. Annabelle Valles a
fait ses calculs : 33 000 pelotes de-

de brouillard sur ma vraie vie »


vront être utilisées par l’équivalent de
1 000 tricoteuses, à raison de 10 rec-
tangles de laine tricotés par personne
pendant un an, chaque rectangle de-
Boris Bastide vant mesurer 30 cm par 70 cm. L’as-
semblage des morceaux commencera

S’
au printemps ; l’interminable cache-
il y a bien une chose avec la­ man, vendre des croissants à domicile. Je suis passé par tout nez sera alors progressivement en-
quelle Eric Judor ne rigole pas, avant de me résigner à faire le bilan de mes qualités. Je faisais roulé autour d’une énorme bobine de
ce sont les amuse­bouche. un peu rire ma famille, mes potes. Je savais que c’était ma câble électrique, dans un hangar mis à
« Fais gaffe, ça va aller vite, pré­ principale corde de séduction. » Enfant, le voilà biberonné disposition par la municipalité.
vient­il. Je ne suis pas du tout aux films de Buster Keaton, d’Harold Lloyd ou des Marx D’ici là, il faut s’activer. Des
généreux quand on en vient aux Brothers. Plus tard, ce sera Pierre Richard et les Monty points de collecte pour les dons de pelo-
olives. » Pourtant, ce lundi soir, ce Python. Mais le vrai déclic viendra, après des débuts amers tes ont été installés dans le départe-
n’est pas avec le héros égocentrique dans le monde du travail, de deux rencontres. Avec Lionel ment, à l’initiative d’associations amies
de la série Platane que l’on a rendez­ Dutemple, d’abord, avec qui il coécrit ses premiers sketchs, (Croix-Rouge, Secours populaire…) ou de
vous au Corso, le bar­restaurant du MK2 que le futur auteur des « Guignols de l’info » n’ose pas jouer partenaires occasionnels comme… la
Bibliothèque, à Paris, mais avec son créateur, qui sur scène. Avec Ramzy ensuite, en 1994. chambre funéraire de Saint-Brévin. La
s’apprête à présenter à un public d’abonnés de C’est dans ce jeu de ping­pong à deux qu’il s’épanouit. solidarité fonctionne à fond. Deux colis
Canal+ les premiers épisodes de la troisième sai­ Sans surprise, ces improbables joutes verbales avec le cocréa­ remplis de pelotes sont récemment
son, diffusés à partir du 9 décembre, six ans après teur et acteur de Platane, Hafid F. Benamar, offrent à la série arrivés à la résidence : l’un en prove-
la fin de la deuxième. Généreux, Eric Judor l’est ses scènes les plus drôles. « Ce qui m’intéresse, c’est de créer un nance du Danemark, l’autre de Châtel-
davantage quand il s’agit de nous laisser la ban­ moment magique avec quelqu’un et que les gens en soient lerault (Vienne). Les tricoteuses, elles, ont
quette ou de s’empresser de commander un jus de témoins », s’enthousiasme Eric Judor, délaissant le ramequin pris leur rythme de croisière. La plupart
tomate dopé au céleri et au Tabasco pour entrer dans le d’olives. « Parfois avec Ramzy, sur scène, on partait en fou rire s’étaient rangées des mailles depuis des
cahier des charges de la rubrique. quinze minutes sur une blague que personne ne pouvait com­ décennies. « En grandissant, les enfants
La serveuse confie spontanément sa joie de le voir prendre. Ça, ce sont de vrais moments de grâce. J’aime péter le et les petits-enfants ne veulent plus de
« en vrai ». Car, avant de devenir l’humoriste prisé des jouet au moment où on se marre avec. Si on répète la même pulls tricotés à la main, ils préfèrent
« intellos » aperçu en couverture des Cahiers du cinéma ou chose pour faire rire les autres, ça devient un boulot, en fait. » s’acheter des vêtements tout faits »,
PLAYLIST adoubé par Télérama, ce fils d’une mère autrichienne Détournements langagiers, gags burlesques, comi­ souligne Liliane, 80 ans, déjà six rectan-
traductrice et d’un père guadeloupéen conseiller d’éduca­ que de situation, et comédie du malaise façon Ricky Ger­ gles confectionnés.
> DERNIER MORCEAU tion installés dans une zone pavillonnaire de Montigny­le­ vais… Judor travaille l’humour comme une matière élasti­ A l’instar du vélo, le maniement
ÉCOUTÉ Bretonneux (Yvelines) a fait partie, le temps d’une série (H, que permettant de rire de nos petits travers. Avec le goût des des aiguilles ne s’oublie pas, même
« At Last », d’Etta James 1998­2002) et de quelques films (La Tour Montparnasse terrains non balisés et l’obsession de ne pas se laisser enfer­ après une longue parenthèse. « Tricoter
infernale, Double zéro), d’un des duos les plus populaires du mer dans une case. « A partir du moment où tu es identifié nous remet sur les rails », confie Marie-
> DERNIER LIVRE LU pays avec son comparse Ramzy. comme un style, tu es marketé. Tu as un prix, une couleur, un Ange, 89 ans. « On a l’impression de ra-
« La Tache », La dynamique s’est peu à peu cassée. Et Eric Judor s’est goût. Moi, je veux avoir une marque floue. Déjà, jeune, de par jeunir », abonde Paulette, 93 ans. La
de Philip Roth réinventé en 2011 avec Platane en objet comique non identi­ mes vêtements ou mon langage, je ne voulais pas qu’on technique choisie est celle du point
fié. Héros d’une série délirante dans laquelle il met en scène puisse deviner de quel milieu social je venais ou quelles mousse, la plus simple qui soit. « C’est
> DERNIÈRE RECHERCHE un double raté de lui­même qui survit à un accident de voi­ étaient mes origines. » Une capacité à ne pas se laisser défi­ du tout droit », éclaire l’expérimentée
FAITE SUR GOOGLE ture et tente de reprendre le contrôle de sa carrière. Un per­ nir qu’il perçoit comme une forme de richesse et de liberté. Ginette, 82 ans, ex-recordwoman du
« Eric Judor Twitter » sonnage éloigné de lui – « j’essaie de mettre une sorte de Un pouvoir conquis sur les autres. monde de tricotin (49,367 km), titre ob-
brouillard sur ma vraie vie » – qui a « un fond tellement foutu Malgré son exigence, celui qui a beaucoup critiqué la tenu en 2014 au sein d’un collectif de
> DERNIER CONCERT que, même si à la surface il veut s’améliorer, il est déjà trop tard paresse des comédies françaises grand public est bienveillant 1 500 habitants de Laval.
Un trio de jazz pour lui », pointe­t­il en reprenant une olive. avec ses confrères humoristes accusés par la chaîne YouTube Viendra aussi le temps de valori-
au Duc des Lombards Malgré la bonne réception critique, le grand public CopyComic d’avoir plagié les sketchs des autres. « Gad Elma­ ser cette écharpe. Chacun des 5 498 rec-
boude. Un scénario qui se répétera lors de la sortie en salle leh, il a écrit six ou huit heures de spectacle et on nous montre tangles de laine la composant sera
> DERNIÈRE SÉRIE de Problemos (2017), satire grinçante d’une ZAD à l’heure vingt minutes de pompage. Ce n’est pas élégant mais on l’a as­ vendu « virtuellement » à des entrepri-
« L’Effondrement », d’une pandémie mondiale qu’il met en scène, et de Roulez sassiné. Sa carrière ne se résume pas à ça. » Plus généralement, ses locales – le bénéfice dégagé de-
sur Canal+ jeunesse (2018), dans lequel il joue un dépanneur qui vient à il déplore le climat délétère qui règne sur les réseaux sociaux, vant rejoindre les caisses du Téléthon.
l’aide de trois enfants à l’abandon : « Mon public se réduit, auxquels il rechigne à donner de lui­même : « Aujourd’hui, Sitôt son déploiement effectué sur le
> DERNIÈRE APPLI mais se fanatise, analyse­t­il. Ça va se terminer avec un cercle l’indignation est devenue la norme. J’aimerais qu’on remette pont de Saint-Nazaire, le Léviathan
CONSULTÉE de cinq personnes qui écouteront tout ce que je dis et qui au centre du débat le fait que l’homme est imparfait. Et surtout duveteux sera débité sous la forme de
Waze vivront avec moi. » Le personnage de Platane a beau être loin qu’il a le droit à l’erreur sans que ça le termine. » 400 couvertures, qui seront offertes à
de lui, Eric Judor, 51 ans, y met ses obsessions du moment : Compréhensif, celui qui avait suivi de près Nuit de­ une association caritative. « Que fera-
« On est allés chercher des choses qui reviennent dans les dis­ bout lors de la préparation de Problemos l’est aussi vis­à­vis t-on quand tout cela sera terminé ? »,
cussions des gens de mon âge. On réfléchit à quelle vie on a des « gilets jaunes », dont il trouve la colère « justifiée » : « On s’inquiète déjà l’une des petites mains
menée jusqu’à présent. Est­ce que c’est comme ça qu’on veut dit : “oui, d’accord on a le droit d’être en colère mais on ne peut de Saint-Brévin. « Il y a d’autres ponts
se présenter à la mort ? » Lui­même essaie de « ne pas être un pas tout casser.” Et la Révolution française, elle est arrivée qui pourraient être recouverts d’une
vieux con et c’est un combat de tous les jours ». « J’ai l’impres­ comment ? Je ne dis pas qu’il faut couper la tête du roi, mais écharpe, suggère la directrice de l’éta-
sion de ne pas avoir trahi l’enfant que j’étais », dit­il, tout en une colère, par définition, ça n’a pas de limite et c’est violent. » blissement, comme le pont d’Avignon. »
reconnaissant être passé « par de sales phases ». En 2010, il Plutôt que souffler sur les braises, lui se verrait bien tenter Celui-ci ne fait « que » 120 mètres de
était interpellé pour usage de coke. d’apaiser les tensions par le rire. « Après le succès d’Indignez­ long. De la rigolade.
Ce père de cinq enfants amateur de jazz et d’opéra vous, je vais écrire Détendez­vous, tiens », lâche­t­il, avant de
l’admet volontiers, « faire de l’humour n’a jamais été une se lever et de nous laisser payer l’addition. Ajoutant revêche :
vocation ». « Je voulais être chef d’entreprise, cycliste, tennis­ « De toute façon, c’est toi qui as mangé le plus d’olives. »