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Revue philosophique de

la France et de
l'étranger
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Revue philosophique de la France et de l'étranger. 1876.

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Revue

PhHosophîque

de ta France et de t'Étrangler

TOME C\Y. JA~VIER-FKVRtER. 1933 ~°s 1 et 2). 1

_n_
Revue

PhHosophique

de la France et de l'Étranger

PARAISSAIT TOUS LES MOtS

Fondée en 1876 par TH. RtBOT

Dirigée par L. LËVY-BRUHL

CINQUANTE-HUITIÈME ANNÉE

Revue philosophique de la 115


France et de l'étranger

1933
cxv

1 7 2 5 ~)

(JANVIER A JUIN ic);~

LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN

t08, Boulevard Saint-Germain, PARIS


1
La Psychologie fonctionnetie'

La classique. al)sor))ée qu'elle était par l'analyse


psychologie
(tes de l'activité mentale, se tort peu des
produits préoccupait
causes de cette activité, et de sa direction. Ou. tout au moins,
résolvait-elle ce problème d'une façon fort superficielle. Tantôt elte

invoquait la volonté mais cela n'explique rien, parce que ça

trop: Tantôt elle invoquait l'association, ce qui n'explique


explique
rien non ça pas assez pourquoi, en
plu. parce que n'explique
effet, sont-ce les associations utiles sont déclenchées? Plus
qui
tard. sous l'influence des physiologistes, on a voulu rendre compte
de la réaction l'excitation. Mais cela n'est pas non plus une
par
satisfaisante. Car la même excitation peut provoquer
explication
des conduites totalement différentes la vue du cadran de ma

montre, marquant 10 h. 43, m'incline à abréger cette causerie pour


dans d'autres
ne pas vous ennuyer trop longtemps: circonstances,
l'excitation par ce même cadran, avec la même position
produite
des ainuiHcs. me fera courir à la gare, pour ne pas manquer un

train.
La allemande, qui a dominé le mouvement psycho-
psychologie
dans la seconde moitié du dernier siècle, me paraît s'être
logique
totalement désintéressée de l'étude des ressorts de l'activité men-

tale. (La fameuse de Wundt est une notion


u aperception
bien confuse.) U autre part elle n'a jamais envisagé les phéno-
mènes dans leurs rapports avec l'ensemble de l'indi-
psychiques
vidu. Elle est restée structurale; elle n'a pas été
expérimentale,
vraiment dynamique, c'est-à-dire biologique.
Or. il me la qui est une partie de la
paraît que psychologie,
biologie, doit ne pas négliger cet aspect dynamique et biologique
de la vie mentale. Le problème central de la biologie, c'est celui

1. Communication au X' Congres internationat de Psychologie, Copenhague,


août t9:J2.
6' REVB& PmMSOPHtQUE

de l'adaptation (l'adaptation, n'est-ce ce caractérise les


pas qui
corps vivants, par opposition à ceux dont s'occupent les sciences
physiques et chimiques?). Et le central de la
problème psycho-
logie, c'est celui de la conduite. Mais la conduite n'est rien autre
qu'une certaine espèce d'adaptation.
Or qu'est-ce que s'adapter? c'est exécuter les réactions néces-
saires pour parer à une rupture d'équilibre. En d'autres termes,
c'est satisfaire à un besoin.
Le besoin, voilà le phénomène il faut remonter
auquel pour
rendre compte de l'activité mentale. Car l'activité mentale n'est

pas autre chose que la série des démarches accomplies en vue de


la satisfaction du besoin.
La psychologie fonctionnelle est celle qui les
envisage phéno-
mènes psychologiques du point de vue du rôle dans
qu'ils jouent
la vie, du point de vue de leur utilité l'individu ou
pour pour
l'espèce, qui les envisage par conséquent dans leurs avec
rapports
les besoins.
C'est William James est le de la fonction-
qui père psychologie
nelle. Introduisant dans la son de vue
psychologie point pragma-
tique, il a considéré l'activité mentale comme un instrument

d'action.,Nous ne vivons pas pour penser, mais nous pensons pour


vivre. Cette manière de voir a aussi été en Allemagne
professée
par des penseurs qui n'étaient pas des comme
psychologues,
Mach, Avenarius, Julius Schultz ou Vaihinger. Mais, somme toute,
le point de vue et fonctionnel a même le
biologique eu, depuis
début du siècle, beaucoup de à s'introduire en
peine psychologie.
La nécessité d'une psychologie plus dynamique, qui tînt davan-
tage compte des fins de la personnalité dans son a sus-
ensemble,
cité diverses récentes, comme le de
conceptions personnalisme
Stem, le gestaltisme de Wertheimer, Kohier et la
KoG'ka,
ue~e/ïend'e Psychologie, l'hormîsme de Nous avons
McDougaM.
vu aussi, en Allemagne le point de vue fonc-
même, pénétrer
tionnel dans divers travaux, comme ce.ux de Müller-Freienfels,
de Lewin, et surtout de Katz, a compris toute du
qui l'importance
besoin, auquel il a consacré de belles études expérimentales.
Précédemment, Karl Groos avait décrit le jeu du point de vue
fonctionnel, et la psychanalyse de Freud est aussi toute pénétrée
de fonctionnalisme. Que cette importance du besoin soit néan-
E.CLAPARÈDE. ).At~YCt!Of.()(.n:t~Tt~t'.f.t,i.

moins restée encore quasi-méconnue de majoritéla des psycho-


tunues, c'est ce que nous prouve la publication. en i'3<J. du livre
de Sy.ymansk: intituié ~yc/!0/o</<6 ~o/H S'/a/!(/~HMA'~ <er~-l/<a~<y/-
</A'e~ < /~A'en/!e/s von ~en Z.e&en~&6t/Hr/h/ss<'n, livre qui nous
< st. présenté comme une nouveauté.
Uu'it me soit permis de rappeler ici que, tors du Contres de
Rome en 1905, j'avais présenté une communication–dont, cette

d'aujourd'hui est en partie larépétition sur l'Intérêt principe


fondamentat de l'activité mentale ». Ce que j'appelais rinterêt,
c'est te besoin, ou l'aspect psychologique du besoin. Car ne nous
intéressent que les choses qui touchent, nos besoins d'une ta~on
ou d'une autre. La même année, dans un travail ou j'étudiais le
'-ommeii du point de vue fonctjonnel, j'insistais aussi sur cette

dynamique des besoins et des intérêts et je demandais aussi

qu'on étudiât la sig'nittcation biologique des troubles névropa-


thiques
Si je rappette ces dates déjà anciennes, c'est pour montrer
combien le point de vue fonctionne) a eu de peine à pénétrer (tans
notre science. Et la cause n'en est pas difHcHe à deviner. C'est

que le point de vue fonctionnel. qui nous porte à considérer les

processus organiques par rapport à leur but ou à )eur utilité.

parait à beaucoup imprégné dû nnatisme, de mvsticisme, bref.


être antiscientinque au ptus haut et on ne veut pas en
point,
entendre parler:
.te désire montrer ici que cp point de vue est cependant parfaite-
ment légitime.
En premier lieu, la psychologie fonctionnelle ne contredit nutte-
ment aux explications mécanistes. Et disons tout de suite que la

psychoto~ie fonctionnelle n'est pas une psychologie qui


s'oppose à d'autres psychotos~es. Notre cotté~ue Murchison, de
Ctark University.. pubtie tous les cinq ans des volumes de Psyc/M-
/of/<es (au pturiet!). Hya eu les Psychologies de H):2S, et il y a eu
cettes de i9~U. Vous avex le behaviorisme. la réflexotog'ie. la psv-

chologie dynamique. la psychanalyse, la psychologie réactionnelle,


t)ormique, etc. Ce sont des recueils très intéressants; mais qui
prouvent surtout que notre science est encore bien arriérée! Il n'\

). E. Ctaparfde, Esquisse d'une théorie bi~to~ique du sommeil, 't/'c/t de


P~/< !V. tiM).'i.
8 REVUh PmLOSOPHJQUJE

a pas'plusieurs physiques, ni plusieurs chimies. De même, il n'y a


ou il ne devrait y avoir qu'une seule psychologie.
Je tiens donc à déclarer
la psychologie fonctionnelle
que n'est

pas une psychologie qui s'oppose à une autre. Elle n'est qu'une
façon d'envisager les phénomènes mentaux ou, si vous préférez,
les phénomènes de la conduite.
Mais cette façon d'envisager est-elle légitime?
A mon avis. l'homme de science doit être débarrassé de tout

scrupule métaphysique ou épistémologique. Pour lui, tout prin-


cipe, toute notion, tout point de vue sont légitimes dès qu'ils lui
sont utiles, commodes. La légitimité n'a pas d'autre garant que
la fécondité. Or le point de vue fonctionnel est utile et fécond.
On pourrait le montrer en constatant que cette attitude fonc-
tionnelle s'impose, en fait, même à des savants de tempérament
très positif, et qui certainement ne demanderaient pas mieux que
de tout expliquer mécaniquement, comme Ribot, par exempte,
qui note que certains processus psychiques « visent un but Et
des physiologistes ou neurologistes comme Sherrington, comme

Head, parlent du but d'un réflexe (purpose of a reflex), de jouy/)o-


s/M adaptation. Même notre illustre et vénéré collègue M. Pn\v-

loff, que nous avons été si heureux d'applaudir l'autre jour,


avoue qu'on ne peut méconnaître que les actes des hommes et
des animaux sont dirigés vers des buts. « La vie des hommes
consiste en la poursuite de buts variés », dit-il. Celle des chiens
aussi. Mais il résout la question d'une façon à la vérité un peu
simpliste, en imaginant une catégorie spéciale de réflexes, les
« réftexes de but ?'
Mais je préfère indiquer en quoi le point de vue fonctionnel me

paraît être d'une réelle utilité. II me paraît rendre à la psychologie


un quadruple service 1° en rendant possible la description et la
délimitation de certains phénomènes; 2° en posant des problèmes
de genèse; 3° en
suggérant des applications pratiques; 4° en per-
mettant de formuler des lois.
1. Description c~ ~H~<x~'o/! des processus psychologiques.
Le point de vue fonctionnel, par opposition au point de vue struc-

tural, est pour l'observation des processus psychologiques ce

qu'est l'examen à un petit grossissement, par opposition à


l'examen à un fort grossissement, pour l'observation des pro-
E. CLAPAREDE. LA t'SYCHOLOGΠFOXCTtO~XEU.E

cessus microscopiques. Chacun sait si l'on commence par


que
examiner une à un fort grossissement,
préparation microscopique
on ne voit rien du tout. H faut d'abord se rendre compte de

l'ensemble de la l'on examine, des entre


préparation que rapports
ses de la dans 1 en-
parties, et place qu'occupe chaque partie
semble l'examen à un plus fort
pour qu'ensuite grossissement
soit profitable.
11 en est de même l'observation Du point
pour psychologique.
de vue structural, comment distinguer, exemple, l'intelligence
par
et la volonté? En analysant ces nous trouvons dans
phénomènes,
chacun d'eux des images, des pensées, des tendances, des anects,

etc. et il est très difficile sinon de saisir en quoi ils


impossible
diffèrent, de même qu'il serait impossible, sous le microscope,
de distinguer un et une main. contiennent chacun les
pied qui
mêmes tissus, osseux, musculaire, etc.

Au contraire, dès qu'on les considère sous l'angle fonctionnel.

ces conduites se présentent comme très différentes. Poser la ques-

tion c'est se non seulement quel est le


fonctionnelle,
rôle d'un mais dans circonstances survient-il.
phénomène, quelles
est la situation l'entendre "? Or il suffit de
quelle qui poser
cette question pour la résoudre. L'Intelligence et la volonté (que
certains auteurs ont voulu confondre en les opposant toutes deux

à l'instinct) répondent à des situations bien différentes. Chacune,


il est vrai, est suscitée par un état de désadaptation de la conduite,

lorsque ceDe-ci est momentanément suspendue. Ce n'est que

lorsque nous sommes plus ou moins brusquement, désadaptés

que nous nous mettons soit à rénéchir, soit à vouloir. Mais. dans

chacun de ces cas, l'état de désadaptation n'est le mème.


pas
Dans l'intelligence, nous sommes désadaptés quant aux moyens,
dans la volonté quant à la fin. Lorsque vous êtes en route pour
rentrer chez vous, et que vous trouvez une rue barrée, vous vous

demandez par quelle autre rue il est le plus court de passer la tin

poursuivie (rentrer chez. vous) nest pas mise en question; ce ne

sont les moyens qu'il s'agit de découvrir. Au contraire, lors-


que
ouvrier sortant de l'usine avec sa se demande s'il la
qu'un paye
à sa femme ou la dépensera au cabaret, ce n'est
rapportera pas
un de moyen qu'il se pose (car il sait très bien comment
problème
on fait pour entrer au cabaret, ou pour rentrer chez soi): mais
10 KEV.tΠPHtLOS.OPHIQUJE

c'est un de fin « entrerai-je au cabaret, ou n'y entrerai-


problème
M. On peut donc déGnir l'intelligence « le processus qui a
je pas?
pour fonction de résoudre un problème de-moyens ?, et la volonté
« le a pour fonction de résoudre un problème de
processus qui
fins').
On discute beaucoup pour déunir l'intelligence. On en a proposé

des douzaines de déSnitions différentes. Et il est vrai que, du

de vue structural, ce phénomène est encore fort. obscur. Mais


point
ignorons-nous vraiment ce que c'est que l'intelligence? Les psycho-

logues ne sont-ils pas comme ces enfants décrits par Piaget, qui
'< a une définition avant d'être capables de la faire passer
agissent
sur le plan. de la pensée et du langage? Eh bien! la définition de

nous « agissons '), c'est la définition fonction-


l'intelligence que
nelle. Ce que nous appelons intelligence, c'est le processus qui
survient lorsque l'individu se trouve en face-d'une situation que
ni son instinct, ni ses automatismes acquis ne lui
permettent de

surmonter, c'est le processus psychologique qui a pour fonc-

tion de résoudre par la pensée une situation nouvelle. (C'est là la


définition proposée depuis longtemps par Stern et par moi-même.)
Il est bien évident que si la situation n'est pas nsuveUe:, l'intelli-

gence n'a pas à intervenir ce. sera. l'habitude qui régira la

conduite (ou l'instinct, si la situation, tout en étant nouvelle pour


l'individu, ne l'est pas pour l'espèce).
Assurément, cette définition fonctionnelle réserve complètement
la question de la structure de l'intelligence, de ses formes, etc.
Mais elle prépare l'étude de la structure en délimitant d'une façon

précise le phénomène qu'il s'agira maintenant d'analyser.


Je crois donc que le fait d'envisager un processus sous l'angle
fonctionnel oriente d'une façon féconde les recherches relatives

à la structure et au mécanisme de ce processus. Il y a plus d'un

quart de siècle, en 190},,je m'étais demandé quelle était la signi-


Geation biologique du sommeil, et. j'avais montré que celui-ci a

toutes les allures d'une fonction active de défense. Or cette pers-

pective fonctionnelle a fait apparaître des problèmes qu'on n'eût

pas autrement eu l'idée de. poser: car, si le sommeil a l'allure d'un

réflexe, ou d'un instinct, on sera évidemment porté à rechercher

quels sont les stimuli qui le provoquent, quelles sont ses varia-

tions dans la série animale,, quelle est son origine biologique, etc.
E. CLAPARÈDE. LA PS\ CHOLUCIE FO~GTfO\ËLi.E t i

Pro/)/<~cs de genèse. La méthode fonctionnelle est encore


utile en ceci qu'elle pose des problèmes de genèse. Cesproldèmes
existent-Ils pour qui ne considère pas un organisme comme une

mute fonctionnelle? Je ne veux pas discuter ici la question de


savoir si le point de vue génétique implique nécessairement le

point de vue fonctionnel. Je me borne à constater que le point


intéressant, dans l'étude de ia genèse, c est de découvrir comment
un certain nombre de processus ont concouru à former un organe
ou une conduite avant une valeur tbnctionnei)e. Les choses se

passent en etret, dans [a genèse d'un phénomène biologique ou

psychotonique (genèse de l'œil. de l'intelligence, d'une phobie,


d'un instinct. etc.) comme si la formation de ce phénomène
repondait à un plan, ou tendattvers un but.
L'attitude structurale est aveugle à Pétard de cette sorte de

probtème n'apercevant pas l'adaptation, la signiiication biolo-

a-ique des processus, elle n'est pas portée à rechercher par quelle
suite de circonstances ces adaptations se sont peu à peu formées.

-}/?/)//ca~ons pratiques. Le point de vue fonctionnel est

précieux, voire indispensable dans le domaine de la psychologie

appliquée. L'éducateur, le psychothérapeute, qui cherche à


atteindre un certain but. doit chercher quels sont les moyens
d'atteindre ce but. Pour cela il a souvent profit à envisager les

phénomènes psychologiques non pas seulement dans leurs rap-


ports de cause à effet, mais aussi dans leur relation de moyen à
but. c'est-à-dire à les « comprendre Mais. eo/rend~e c'est pré-
cisément envisager les choses sous l'angle fonctionnel.
Prenons par exemple le cas d'un enfant souffrant d'infériorité,
qui manifeste de la vantardise et de la mythomanie. Ce n'est que
si nous envisageons ces réactions sous l'angle fonctionnel que
nous en comprendrons la signification biologique, que nous y
verrons une tentative de compensation de l'infériorité. Si nous en

restons au point de vue causal, nous pourrons noter que le


sentiment d infériorité a pour effet la vantardise, mais jamais de
ce point de vue nous ne pourrons comprendre pourquoi cette
cause produitceteCfet. Orc'estjustement ce/~u/'</H<)/ qui importe
à l'éducateur, pour appliquer son traitement. C'est l'idée de

compensation (qui est une notion fonctionnelle) qui lui permettra


de trouver d'autres activités dans lesquelles engager l'enfant,
'i2 REVUE PHILOSOPHIQUE

activités la même valeur fonctionnelle que la vantardise,


ayant
mais n'en ayant pas les inconvénients moraux et sociaux.
En nous révélant la du jeu, K. Groos
signification biologique
n'a-t-il mis dans la main de la un instrument
pas pédagogie
d'action de ordre? du de vue
premier Jamais, envisagé point

structural, le jeu n'eût rien suggéré à l'éducateur.

Le. point de vue fonctionnel vivifie toute l'éducation. L'éduca-

tion c'est celle le besoin de l'enfant, son


fonctionnelle, qui prend
intérêt à atteindre un but, comme levier de l'activité qu'on désire

susciter chez lui. Ce n'est si l'on rattache à un besoin, à un


que
désir, ce l'on veut faire faire à l'enfant, l'on obtiendra
que que
le ressort nécessaire à toute action. Pour un acte
provoquer
il faut commencer éveiller le besoin de
d'intelligence, par
faire un acte c'est-à-dire le besoin de trouver les
d'intelligence;
d'atteindre un but désiré l'enfant. Si le travail scolaire
moyens par
était relié à de ces tendances dont la
quelqu'une profondes,
réalisation est ressentie l'écolier comme un besoin, toute son
par
énergie se porterait à l'exécuter.
Mais je ne puis développer ici ces idées qu'on trouvera expo-
sées dans mon livre L'éducation /b/:c~'onne//e (1931).
Je désire insister encore sur ce fait, l'adoption du point
que
de vue fonctionnel aucune adhésion au finalisme, sous
n'implique
aucune forme. La question de savoir si l'on peut rendre compte
des d'adaptation par des mécanismes de type physico-
phénomènes
ou s'il faut au contraire avoir recours à des agents sui
chimique
à des comme « le » de Driesch, « la
ycnerM, entéléchies, psychoïd
» de Bleuler, ou « la hormé » de von Monakow ou de
psychoïde
est entièrement réservée. La psychologie fonction-
McDougall,
nelle ne se de fournir une explication dernière de
propose pas
l'activité mentale, mais seulement de coordonner les phénomènes
sous une perspective plus féconde que celle que ne le permet
le plus souvent le point de vue purement causal.
4. Lois Si la fonctionnelle n'ex-
fonctionnelles. psychologie
plique rien, tout au moins permet-elle d'établir des lois. Jusqu'ici,
nous avons fort peu de lois générales, en psychologie, depuis

que les fameuses lois de l'association ont perdu la valeur qu'on leur

attribuait. Or on peut, en se plaçant au point de vue fonctionnel,


formuler une douzaine de lois générales de la conduite. Je vous en
).APSYCm.)).OCŒFO\CT[(.)\~KLLE i:!
E. CLAPARÈDE.
r.
sera le meilleur de vous
Ce moyen
indiquerai quelques-unes.
la fécondité de ce de vue.
prouver point
« Tout besoin tend à les réactions
La Loi du &MO~ provoquer
Il s'agit là d'une loi une coor-
à te satisfaire. qui exprime
propres
la conduite animale et humaine. J'ai
dination fondamentale de

la nécessite de du besoin pour rendre


tout à l'heure de partir
parle
l'activité mentale. Je n'y reviens pas.
compte de
N'est-ce lui suscite la réaction''
Et l'excitant, dira-t-on? pas qui

Mais n'oublions que tout agent physique n'est


Certainement. pas
N'est un « excitant que l'agent physique qui
un excitant.
pas
doit satisfaire un cer-
Et, exciter, un agent physique
<.j~< pour
Le d'une femme sera
tain besoin, actuel ou latent. portrait jolie
mais non un chat ou
un excitant un jeune homme, pas pour
pour
d'un de sera un exci-
un La devanture magasin chapeaux
lapin.
un vieux En disant
tant une dame, et pas pour professeur.
pour
la réaction, on n'oppose pas
donc c'est l'excitant qui provoque
que
car c'est le besoin qui va,
)a reaction au besoin, précisément
choisir, en quelque
la multitude des agents extérieurs,
parmi
à la d'excitant. C'est le besoin
sorte, celui sera élevé dignité
qui
à l'excitant. A vrai dire.
sensibilise l'organisme l'égard de
qui
de D. Katz l'ont montré, l'agent
ainsi certaines expériences
que
dans certains cas. un rôle propre', par exemple
extérieur joue bien,
lui donne un tas de grains
une mange plus lorsqu'on gros
poule
tas, même si chacun de ces
ne lui donne qu'un petit
que lorsqu'on
de la rassasier. Mais cela ne change
tas ce qui est capable
dépasse
loi du besoin.
ce de fondamentalement général la
pas qu'a
rend de la de
Voici une seconde loi, qui compte signification
En effet, certains sont auto-
la vie mentale elle-même. processus
D'autres mobilisent l'activité mentale.
inconscients.
et
de déterminer sont les circonstances qui
11 est légitime quelles
mentale. J'ai cette loi Loi de
font à cette activité appelé
appel
et l'ai formulée ainsi « Le déve-
/'M.on de la vie mentale, je
mentale est à l'écart existant
de la vie proportionnel
loppement
besoins et les de les satisfaire.
entre les moyens
est c'est-à-dire si satisfaisant
En si l'écart nul, l'agent le
cnet
de (air pour la respiration),
besoin est à la portée l'organisme
la si
mentale respiration joue automatiquement;
aucune activité
il arrive souvent entre le besoin de
est très grand, comme
l'écart
!4ik TtEVUE PHILOSOPHIQUE

manger et l,es aliments, déploiement d'une activité men-


grande
tale pour inventer des instruments de ou de etc.
pêche chasse,
La Loi de prise de conscience ce :fait « l'individu
exprime que
prend conscience d'un processus (d'une relation, d'au-
d'un objet)
tant plus tard que sa conduite a impliqué tôt l'usage auto-
plus
matique-, inconscient, de ce processus ». J'avais été conduit à
cette loi en constatant que les enfants, beau-
quoique exploitant
coup plus tôt les ressemblances des choses leurs
que diiï'érenees,
ne preTinent cependant conscience des ressemblances .que long-
temps après avoir pris conscience des différences Mon collègue
J. Piaget a retrouvé cette faisais allusion tout à l'heure
loi–j'y
dans le développement de la pensée un est
enfant, par exemple,
incapable de définir un mot qu'il connaît fort bien; il « agit sa
dénnition avant d'en avoir pris conscience ». Ou bien encore un
enfant, qui sait très bien morceau de bois lourd
qu'un gros (très
pourtant) flotte sur l'eau, alors qu'une toute (bien
petite pierre
plus légère) va au fond, dit cependant que la pierre va au fond

parce qu'elle est « plus lourde ».'C'est comme s'il « agissait » sa


notion de densité a vaut d'en avoir pris conscience.
La Loi d'anticipation rend de ce fait très
compte q.ue, souvent,
dans la vie Tnentale, le besoin, ou (ce revient à peu au
qui près
même) l'intérêt, appara!t avant le moment où la vie est mise en
danger. « Tout besoin de par sa nature, de ne
qui, risque pouvoir
~tre Immédiatement satisfait, d'avance. » .C'est ainsi
apparaît
que la faim apparaît bien avant le moment où nous
longtemps
serions sur le point de mourir d'inanition. Certains jeûneurs
restent trois à quatre semaines sans On donc
manger. pourrait
dire que nous mangeons trois semaines tôt! De même, nous
trop
dormons trois Ou quatre jours trop tôt~ I) est bien facile de com-
prendre la fonction de cette marge qui s'est établie entre la
perception subjective du besoin, et le besoin organique objectif,
marge qui permet à l'individu de n'être jamais pris au dépourvu.
Jl est évident que si nous ne ressentions la faim que quelques
secondes avant le -moment de mourir de faim, nous risquerions
fort de ne pas trouver à ce moment-là de quoi la satisfaire!
Cette loi d'anticipation, qui est en quelque sorte dans
impliquée
t. La conscience de ta ressemblance et de ta différence chez l'enfant, /tre/t de
~ycho; XVH, ]9i8.
E. CLAPARÉDE. t.\ PSYCHUf.onŒ F'~CTtOXXF.f.LE in

cette de l'extension de la vie mentale, nous elle aussi, de


permet,
saisir )a fonction véritable de la vie mentale. Cette fonction.

c est une fonction de La est la


d'anticipation, prévoyance. pensée
l'action. Cette loi nous fait aussi comprendre quelle'
pour préparer
la vie mentale aux besoins vitaux de
position occupe par rapport
notre organisme. La vie mentale une position de signali-
occupe
sation: elle est. dans son ensemble, un signaiisateur. On
appareil
se activité totale comme en
pourrait représenter notre découpée
deux zones. Une zone c'est ta zone végétative et orga-
profonde,
dont les se déroulent et
nique. processus automatiquement
inconsciemment: c'est la zone des besoins t.'f'r~a6/es. de ce qu'on

nommer les besoins endogènes Puis, autour d'elle, en


pourrait
communication intime avec le monde extérieur, la zone
plus
et manifeste, elle ausst, des
psychologique, ptus Instable, qui
des besoins, mais des besoins par antici-
ruptures d'équilibre,
des besoins réveillés les agents extérieurs, et on pour-
pation. par
rait zone la zone des des besoins exo-
appeler cette op/~e/~s,
La vue d'une belle éveille en nous un alors
gènes poire appétit,
la zone encore aucun besoin organique.
que végétative n'éprouve
C'est dans cette zone des que réside la curiosité, qui
appétits
est aussi un car elle se manifeste alors que nous n'avons
appétit,
besoin. à ce moment-là, de savoir pour agir. Être curieux.
pas
désirer savoir d'une
c'est par anticipation par anticipation

situation ne se ~Sous observons


qui présentera peut-être jamais.
avec curiosité, dans une lunette, les cratères de la lune. Mais quand

ferons-nous le dans la lune rendrait vraiment utiles ee~


voyage qui

connaissances de astrale? Je disais tout à l'heure que


géographie
nous trois semaines tôt. Les savants, qui font de la
mangions trop

science la science, sont des individus qui pensent des


pour
années, des siècles trop tôt'. Et les métaphysiciens.
peut-être
Encore une autre loi, la Loi de /t;<~ mo/He~a/të, que j'avais

formulée en i9Ua. J'avais alors montré le sommeil s'y confor-


que

et était un appartenant à
mait, qu'il par conséquent phénomène
la vie puissent être ses racines végétatives).
mentale (quelles que
Car tes nécessités de la conduite impliquent cette loi qui se for

mute ainsi « A chaque instant, un organisme suit la ligne de son

intérêt. On dire aussi « A chaque infant, te


plus "rand pourrait
besoin te urgent prime les autres..
plus
-)6 REVUE PHILOSOPHIQUE

J'ai constaté chez un chien Saint-Bernard que je possédais


combien le « besoin de liberté » (un besoin, ou un instinct
jadis,
dont on ne et qui est cependant d'une grande inten-
parle guère,
sité) est de refouler momentanément le besoin d'aliment,
capable
la faim. ce chien était attaché, il tirait sur sa chaîne, et
Lorsque
de manger sa soupe. Mais, dès qu'on l'avait détaché,
négligeait
deux ou trois bonds dans le jardin, il revenait vers sa soupe,
après
et l'avalait avidement. C'est comme si la satisfaction du besoin

de liberté avait laissé le champ libre au besoin d'aliment. De

même une guêpe occupée à se régaler d'une miette laissée sur la

table, cesse aussitôt de manger lorsqu'on l'a enfermée dans un

verre a renversé sur elle. L'intérêt pour la liberté a refoulé


qu'on
l'intérêt pour la nourriture.
Notre collègue D. Katz nous montrait hier le film d'une poule
cessait de manger lorsqu'on introduisait dans
qui brusquement
sa un cochon de mer. Ici, c'est l'intérêt de sécurité, le besoin
cage
d'être sur ses gardes, qui a refoulement.
Tous-ces faits sont bien connus. (Déjà J. Locke avait dit que
< c'est 'le plus grand besoin actuellement présent qui nous pousse
à agir ?.) Mais la psychologie n'avait pas souligné leur importance
en les formulant en une loi.

Notons la mesure des tendances, des instincts, des besoins,


que
(en déterminant quellès sont les autres tendances qu'elles sont

de tenir en échec ou de surmonter) est implicitement


capables
fondée sur la loi de l'intérêt momentané.

Le me manque pour vous exposer les autres lois de la


temps
conduite Lois du tâtonnement, de la reproduction du semblable,
de la compensation, de l'autonomie fonctionnelle

que ce que je vous ai dit aura suffi pour vous montrer


J'espère
l'Intérêt pratique du point de vue fonctionnel en psychologie.

Et, pour me résumer

l" Le point de vue fonctionnel est utile et commode, parce


nous permet de délimiter des phénomènes et d'apercevoir
qu'il

t. On trouvera t't'xposé de ces tois dans mon Éducation .fonctionnelle, Neuchâtei


et Paris, 193t, p. 57-95. Aux luis énoncées dans cet ouvrage, il y aurait lieu
d'en ajouter'd'autre~, comme la Loi du moindre e~brt « un animal tt'nd à satis-
faire un besoin selon la tigne de moindre résistance et la Loi de su&s<t<a<<on
« torqu'un but ne peut être atteint par une certaine technique (par un certain
une autre technique, visant au même but, s'y substitue
comportement),
E. CLAPARÈDE. LA PSYCHOLOGIE FONCTIOKNELLE d7i

des relations qui échappent au point de vue structural, d'étabiir

des lois, et d'instituer des applications pratiques.


2' Le point de vue fonctionnel n'implique aucune adhésion en

finalisme. Si l'on peut expliquer d'une façon toute mécanique ces


coordinations adaptées, tant mieux! (Car l'explication mécaniste
est toujours plus satisfaisante pour l'esprit.)
3" L'homme de science doit se libérer de tout dogmatisme, de
tout préjugé, et accepter toute hypothèse qui lui est commode

pour relier les faits entre eux et pour les prévoir.

En. CLAPARÈDH.

TOMECxv.–1933(N~let2). 2
Dans le taureau de Phalaris

(Le savoir et la liberté)

Beatitudo non est proemium virtutis, sed ipsa virtus.


SPtNOZA.

Eriti-: sicut dei, scientes bonum et malum.


Gcn..IH,;i.

Dans sa à la Phénoménologie de ~jE's/)r/ Hegel écrit


préface
Die soll sich hùtten erbaulich zu sein~. » Ainsi que
Philosophie
cela lui arrive couramment il ne fait que répéter ici les paroles de

celui-ci déclarait en effet. qu'il considérait sa philosophie


Spinoza
non comme la meilleure mais comme la seule vraie. Il semble a

vue cette déclaration venait du fond du cœur, pour


première que
ainsi dire; or Hegel qui répétait Spinoza ne se montra pas plus
ce dernier. Avant comme après Socrate, tous tes
véridique que
ont cherché à prêcher et à édifier
grands philosophes toujours
leurs auditeurs et leurs lecteurs. Et c'étaient précisément ceux

d'entre eux qui prêchaient et édifiaient avec le plus d'insistance.


leur but consistait à découvrir la vérité.
qui proclamaient que
même Socrate fasse
rien que la vérité. Je ne crois pas que exception
bien comme on le sait.
à cet égard, qu'il ne cachât nullement,
voulait ses semblables. Mais il réussit à fondre si
qu'il corriger
étroitement savoir et édification, que lorsqu'il prêchait il semblait

ne rechercher la tandis recherchait In


que vérité; que lorsqu'il
en réalité il prêchait. C'est à Socrate que revient le mérite
vérité,
d'avoir créé ce l'on tard l'éthique autonome.
que appela plus
Mais c'est Socrate les fondements de la con-
également qui jeta
naissance Il fut le à distinguer du « bien »
scientifique. premier
« bien « mal le « mal moral Mais en même
le moral », du
il enseigna la vertu est le savoir, que l'homme savant
temps que

1. La philosophie doit se garder d'Être édifiante.


CHESTOV. [)ANS LE TAL-REAC DE PHALARIS ~9

ne peut pas ne pas être vertueux. C'est à partir de Socrate que


introduisit dans la cet
philosophie énigmatique ~.snp~n s~
x/ Y~o: rendit du M bon
qui possible l'opposition M et du c mauvais
idans Je sens moral ) au <. bien x et au u ma) on
Quand commence
a parler du mal », sans
couramment, en'ort, sans le vouloir.
~.an-. s'en rendre on
compte même, glisse au <. mal .< moral, de
même que l'on substitue avec désinvolture, comme si la chose
nllait de soi, le bien moral au '< bien '< ou vice versa.
paroles de He~e) que je viens de citer, de même la
que
déclaration de renferme un vaut la
Spinoza. problème qui peine
(t'être étudié de soit la
près. Quei)e que question philosophique
se à nous, nous
qui présente y découvrons les traces évidentes de
cette Socrate admit ouvertement en identifiant le
confusion que
"avoir a ta vertu et ne (ou ne voulurent
que pu) ont pas peut-être)
éviter ceux-ta même les ne
pat mi philo:-ophes qui partageaient
nuHement le postulat fondamentai de la On
pen&ée socratique.
dirait que cette confusion constitue <. articutusstantis et cadentis

phi)osophi:e que la raison d'être si elle


philosophie perdrait sa
renonçait à cette substitution. ou bien (ce est
qui plus terrible
encore peut-être) si elle avouait ne vit la faveur de
qu'elle qu'à
cette substitution. Cependant, personne aujourd'huinese résoudra
u identifier le savoir à )a vertu. le home
L'esprit plus se rend

compte que l'on peut être savant et de vices, de même


rempli
qu mnorant et saint. Comment se fait-il donc Socrate ne vit
que
pas ce que le bon sens clairement Personne
aperçoit aujourd'hui?
ne scn~e à poser cette encore moins à se
question, songe-t-on
demander ta exister si c'est le bon sens
philosophie peut-elle qui
a raison. si le d'entre les hommes s'est
plus sa~e lourdement,

trompe en proclamant la vertu et le savoir étaient une


que seule
et même chose?

!t est admis que l'idéalisme allemand en la de


personne Kant
et de ses successeurs. Fichte. et a
Scheitin~ Hc~ei, surmonté
définitivement le de t'histoire est exact
spinozisme. Le jugement
en ce sens seulement vers la tin de leur carrière les
que Idéalistes
attemands. ceux même comme Fichte et
qui ScheUIng-pouvaient
appeler Spinoza leur premier amour philosophique, s'efforçaient
par tous les de se de On estimait
moyens séparer Spinoza. Spinoza,
mais on !e on de lui. Leibniz
craignait. s'éteignait discutait avec
20 REVUE PHILOSOPHIQUE

Locke sur un ton respectueux et amical, tandis que dans sa polé-


mique contre Spinoza perce une froide hostilité il ne voudrait pas
qu'on le confondît avec l'auteur de l'Éthique. Cette hostilité, on la
devine aussi chez Kant lorsqu'il parle de Spinoza. Quant à Fichte,
à Schelling, à Hegel, onpourrait croire à leur attitude vis-à-vis de

Spinoza qu'ils l'ont laissé loin derrière eux et s'en sont com-

plètement débarrassés. Or le développement de la philosophie


allemande témoigne du contraire. Kant pourtant était plus loin de

Spinoza que ses successeurs. Mais c'est précisémentce qui séparait


Kant de Spinoza qui fut soumis dans la philosophie post-kantienne
à la critique la plus acharnée à mesure que l'idéalisme allemand
se développait, il se rapprochait du spinozisme, et nous avons le
droit de considérer la « philosophie de l'esprit a de Hegel, dans
son contenu sinon dans sa forme, comme le « restitutio in inte-

grum » du spinozisme. Hegel affirmait que la philosophie ne


devait pas être édifiante, Spinoza disait qu'il cherchait non la

meilleure mais la vraie philosophie. Socrate, lui, identifiait la


vertu au savoir; pour employer sa formule il nepeut arriver rien de
mal à l'homme vertueux, il ne peut arriver rien de bon au méchant.
Il semble donc que Spinoza et Hegel partaient d'un principe nette-
ment opposé à celui de Socrate. Spinoza écrivait dans l'Éthique
l'expérience quotidienne nous montre que les succès (c'est-à-dire
le bien) et les échecs (c'est-à-dire le mal) se répartissent également
entre les justes impies. et
Bien les
entendu, Hegel était tout à fait

d'accord avec Spinoza en ceci. Dans sa Philosophie de la Religion


il affirme que le miracle en tant que rupture des rapports naturels

des choses serait une violence contre l'esprit. Hegel se montre en


ce cas plus spinoziste encore que Spinoza. Spinoza se réfère en

effet à l'expérience quotidienne qui le convainc que les succès

et les échecs se répartissent indifféremment entre les bons et les

méchants. Cette connaissance, comme toute connaissance empi-


n'est encore la connaissance supérieure, vraie, « tertium
rique, pas
a, celle que recherche la philo-
genus congnitionis, cognitio intuitiva
sophie Hegel, lui, ne se réfère même pas à l'expérience ce qu'il

sait, il le sait avant toute l'expérience ne lui est pas


expérience,
nécessaire; il lui faut comme à Spinoza « tertium genus cogni-
tionis », et il ne se contente pas du simple fait, mais lui trouve un

fondement dans la structure même de l'être. Si le malheur ne


CHESTOV. DA\S LE TAUREAU DE PHALARIS 2t

frappait que les impies, et si les justes seuls connaissaient le


succès, ce serait un miracle; or le miracle est une violence contre
l'esprit. Par conséquent, comme ne la
l'esprit supporte pas
violence, la vertu, pour employer le de est une
langage Socrate,
chose, et le savoir en est une autre. Tel est le sens des de
paroles
Spinoza, tel est le sens des de Et
paroles Hegel. cependant,
Spinoza et Hegel ont suivi la voie ouverte Socrate tout au
par
long de leur œuvre ils n'ont cessé de cette idée la
développer que
ve.rtu et le savoir étaient une seule et même ne
chose, qu'il peut
arriver rien de mal au et rien de bon au non
juste méchant;
seulement leur phitosophie ne pouvait et ne voulait renoncer à
édifier, mais c'était précisément dans l'édification qu'elle voyait
sa tâche principale, même dire. conclut
unique peut-on Spinoza
sur un ton inspiré ses réftexions sur Dieu et dans
l'esprit exposées
les deux premières parties de l'A/~He
Hujus doctrinœ cognitio ad usum vitse conferat 1. Quatenus
docet nos ex solo Dei nutu naturae esse
agere, divinœque participes
et eo magisquo perfectiores actiones agimus et quo magis magisque
Deun inteltigimus. Hœ doctrina nos docet. in quo nostra
ergo
summa felicitas sive béatitude consistit, in sola Dei
nempe cogni-
tione. 2. Quatenus docet quomodo circa resfortunœ, sivequœ
in nostra potestate non sunt. nos gerere debeamus, nempe
utramque fortunœ faciem sequo animo et ferre. »
exspectare
Hegel ne le cède en rien sous ce à Spinoza.
rapport Ayant pris
contre Kant la défense de l'argument il dit dans sa
ontologique,
Lo~ue
Uer Mensch sich zu dieser in seiner
Attgemeinheit Gesinnung
erhebben soll, in welcher es ihm in der That gleichgültig sey.
oh er sey oder nicht sey, d. i. im endlichen Leben oder nich
sey
sey u. s. w. selt)st si fractus illabatur orbis, ferient
impavidum
ruinaf. wie ein Romer gesagt, und der Christ soll noch mehr in
dieser Gteichguttigkeit befinden »

Essayez d'enlever à Spinoza ses « docet » et (, quomodo nos


gerere debeamus que restera-t-il de sa Et
philosophie? que

1. L'homme doit, par la pensée atteindre à une ~énératité telle qu'il lui
devienne enectivement indifTerent s'il existe ou s'il n'existe pas, c'est-à-dire s'il
existe ou s'il n'existe pas dans la vie finie, de sorte que «si fractus illabatur
orhis. impavidum ferient ruinœ comme disait le poète romain; cette indiffé-
rence doit être encore ptus proche au chrétien.
33 REVUE PHBLOSOPHIQBE

deviendra l'argument, si l'homme ne consent


ontologique pas sich
zu. dieser Allgemeinheit in welcher es ihm in der
erheben, That
gteichgu.ttig sey ober er sey oder nicht a, ainsi tra-
sey que
Hegel
duit en son langage la suggestion de « Debeamus
Spinoza aequo
animo utramq.ue faciem fortunse et ferre a?
expectare

11

La Critique de la de tout
raison pratique Kant provoquait par-
ticulièrement l'irritation de et de ses et
Hegel disciples, précisé-
ment parce qu'ils y trouvaient portée au maximum cette « édifica-
tion .) dont nous venons de On sait la de la
parler. que Critique
raison pratique est tout entière fondée sur l'idée du de
devoirpur,
ce que Kant appelle l'impératif Du la « critique
catégorique. reste,
de la raison » aussi bien en généra) 1
théorique que pratique était
insupportable pour HegeL Critiquer la
à ses yeux raison
un était
péché mortel contre la philosophie. Il se moquait de toutes les façons
des « critiques » de Kant et comparait le philosophe de Kœnigsberg
à ce scolastique qui voulait apprendre à avant d'entrer
nager
dans l'eau. Les plaisanteries passent souvent pourde& arguments,
et l'ironie de un certain bien
Hegel produisit effet, que sa compa-
raison fut complètement fausse- Kant avait-il commencé se
par
demander comment il fallait et ne s'était-il
philosopher attaqué
aux problèmes avoir obtenu une
philosophiques qu'après réponse
à cette première question? Kant termina sa de la raison
Critique
pure à cinquante-sept an&; il s'occupait déjà de philosophie depuis
de longues années sans se demander si les de recherche
procédés
de la vérité qu'il utilisait comme tout le monde dans le domaine des
sciences exactes, pouvaient être à la solution des
appliqués pro-
blèmes métaphysiques. C'est vers la soixantaine sous
seulement,
l'influence du '< scepticisme a de Hume ou bien
peut-être, frappé
par les antinomies qu'il avait rencontrées sur les confins de la
pensée, que Kant, comme il le raconte lui-même, se réveilla de son
sommeil dogmatique; c'est alors en lui ces doutes
que surgirent
qui l'amenèrent à la « )) de la raison r peut-être les
critique que
méthodes de la recherche de la vérité élaborées par les sciences
exactes et qui donnent de si excellents sont inapplicables
résultats,
CHESTOV. DAXS LE TAUREAU DE PHALARIS 23

aux problèmes métaphysiques? Il est difficile d'admettre que Hegel

pas compris combien peu Kant ressemblait au scolastique


ridicule. Mais il ne savait
que répondre à Kant et
probablement
« critique
se rendait compte en même temps que si la de la raison

eùt été réalisée, elle aurait ruiné les fondements mêmes de la pensée
humaine. Que cette Inquiétude n'était pas entièrement étrangère
a Hegel. on le devine à certaines réflexions de la Phénoménologie
Inzwischen wenn die Besorgniss in [rrthum zu gehen, ein MIss-
trauen in die Wissenschaft sezt, welche ohne dergleichen Beden-

ktichkeiten ins Werk se))st g-eht und wirklich erkennt, so ist nicht

abzusehen., warum nicht umgekehrt ein Misstrauen in dies Miss-

trauen gesetzt und besorgt werden soll, dass diese Furcht zu irren

schon der lrrthum seibst ist ')

La méfiance, et la méfiance envers la méfiance! Y a-t-il place en

philosophie pour une telle lutte entre les méfiances? Kant savait
avant Hegel, et il en parle suffisamment dans son livre, que les

sciences exactes n'ont pas besoin de la critique de la raison et

tranquillement leur tâche sans se soucier des doutes


accomplissent
et des inquiétudes des philosophes; rien ne leur est plus étranger

que la méfiance à 1 égard de leur œuvre. Mais là n'est pas la

signification de la remarque de Hegel. L'important c'est qu'il vint


à l'esprit de Hegel que l'on pouvait avoir confiance dans la con-

naissance. mais que l'on pouvait aussi s'en méfier. H écarte aussitôt
cette pensée, il est vrai, en indiquant. « was sich Furcht vor der

Irrthum nennt, sich cher aïs Furcht vor der Wahrheit zu erkennen

ist Mais il est peu probable que cette considération puisse faire

oublier au lecteur que Hegel lui-même a senti parfois avec inc}uié-


tude qu'on pouvait accorder confiance à la connaissance, mais

qu'on pouvait aussi lui refuser cette confiance, et qu'à la méfiance


à l'égard de la connaissance, il n'y avait rien d'autre à opposer que
la méfiance envers la méfiance. Pour celui à qui la connaissance

scientifique apparaît comme l'idéal de la philosophie, voilà une

pensée véritablement bouleversante. Il se trouve donc qu'en der-


nier ressort la connaissance est fondée sur la confiance que nous

1. Si la crainte de se tromper conduit à la méfiance à ['é~ard de la connais-


sance qui accotnpht sa tâcne sans se soucier de tettes craintes, on ne comprend
vraiment pas pourquoi on ne lui opposerait pas la mettance à t'e~ard de la
méfiance en admettant que cette crainte de se tromper constitue déjà une erreur.
34 REVUE PHILOSOPHIQUE

lui accordons, et que c'est à l'homme qu'il de décider.


appartient
de choisir librement si la connaissance mérite ou non sa confiance.

Que faire de cette liberté? Et même s'il apparaissait la crainte


que
de l'erreur dans ce cas est la crainte de la connaissance, cela ne

simplifierait nullement la situation si la connaissance fait peur,


c'est qu'elle recèle peut-être en effet quelque chose de terrible, dont
l'homme doit se garder. La crainte de la connaissance un
pose
problème aussi difficile que celui que soulève la méfiance à l'égard
de la connaissance. Et bien entendu, avant tout
le philosophe doit
surmonter d'une façon ou d'une autre sa méfiance et ses craintes.

Tant qu'il cherchait naïvement la vérité, sans se douter qu'il


pouvait y avoir dans ses méthodes de recherche un vice qui empê-
chût l'homme de reconnaître la vérité même lorsqu'il la rencontrait
sur sa route, tant qu'il était tout aussi naïvement convaincu que
la connaissance devait être bienfaisante pour l'homme, le philo-
sophe pouvait se livrer paisiblement à sa tâche; il lui semblait que
la confiance est fondée uniquement sur le savoir et que seul le
savoir est capable de dissiper toutes les terreurs. Mais soudain il se
trouve que le savoir ne peut se fonder sur lui-même, qu'il exige
qu'on lui fasse confiance, et que non seulement il ne dissipe pas
les terreurs, mais les provoque au contraire.
Si Hegel s'était décidé à approfondir cette pensée, peut-être
aurait-H vu que le péché de Kant n'était pas d'avoir critiqué la

raison, mais de n'avoir jamais pu se décider à tenir la promesse

qu'il avait faite de nous donner une critique de la raison. Spinoza


dit '( Quam aram parabit sibi qui majestatem rationis lœdit! »
Kant aurait pu prendre cette phrase comme épigraphe à sa « cri-

tique ». Et en effet, critiquer la raison n'est-ce pas porter atteinte


à ses droits souverains et se rendre coupable de lèse-majesté? Qui
a le droit de
critiquer la raison? Quelle est la puissance qui osera
mettre la raison à sa place et la priver de son sceptre? Kant affir-
mait, il est vrai, qu'il avait limité les droits de la raison pour
ouvrir la route à la foi: mais la foi de Kant est une foi dans les
limites de la raison, c'est la raison elle-même, mais sous un autre
nom. Si l'on veut donc, Hegel qui parlait de la méfiance envers la
méfiance, était plus radical, plus audacieux que Kant, mais en

paroles seulement bien entendu. Car en fait Hegel n'eut jamais ni


l'audace ni le désir de s'arrêter un instant et de se demander
CHESTOV. HA~S LE TAUREAU DE PHALARIS 25

pourquoi il avait tellement confiance dans la raison et dans la con-


naissance, et, d'où lui venait cette confiance. Il lui arriva plus
d'une fois de frôler cette question, mais il passa outre.
toujours
Chose étrange, Hegel n'appréciait guère la Bible il n'aimait pas
le Nouveau Testament: quant à l'Ancien, il le méprisait; et cepen-
dant. quand surgit devant lui le problème fonda-
philosophique
mental, oubliant tout ce qu'il avait dit sur l'Écriture, il chercha
un appui dans le récit biblique du écrit
péché origine). Hegel
Nach der alten Erzâhlung vom Sùndefali. die den
Schiange
Menschen nicht betrogen hat, denn Gott siehe Adam ist
sagt
\vorden \vie unser einer, er weiss. was Gut und Bose ist. Et une
autre fois encore, dans ses méditations sur le destin de Socrate
(dans la même 77/s/o/e de la
f/oso~e) nous lisons « nie
Frucht des Baumes der Erkenntniss des Guten und des Bosen.
d. h. der aus sich schopfendenVernunft,dasalIgemeIne Prinzip der
Philosophie fur aile Zeiten. Ce n'est pas seulement Hege) qui
pense ainsi tous nous sommes persuadés que le serpent qui a
séduit nos premiers parents et les
a engagés à goûter des fruits de
l'arbre de la science du bien et du mal. ne les a pas trompés, que le
menteur était Dieu qui avait Interdit à Adam de manger de ces fruits
dans la crainte que t'homme ne devienne un dieu. Convenait-il à

Hegel de se référer à l'Écriture? ceci est une autre question. Hegel


pouvait tout se permettre, et ses disciples qu'indignait l'athéisme
'ou le panthéisme) de Spinoza. écoutaient pieusement lesdiscours
de Hegel et considéraient presque sa comme la seule
philosophie
apologie possible du christianisme.

Cependant, cette fois encore Hegel ne faisaitque répéter Spinoza,


avec cette différence que Spinoza déclarait ouvertement, coura-

geusement qu'il n'y a pas de vérité dans la Bible et que l'unique


source de la vérité est la raison, tandis que Hegel parlait de révé-
lation au moment même ou dans la discussion entre Dieu et !f

serpent il prenait le parti de ce dernier. Nul doute que si le pro-


blème de la vérité avait été proposé sous cette forme à Spinoza. il
aurait pleinement approuvé Hegel. Puisqu'il faut choisir entre
Dieu qui nous met en garde contre les fruits de l'arbre de la
science du bien et du mat. et le serpent qui nous vante ces fruits.
l'Européen cultivé ne peut hésiter il suivra le serpent. L'expé-
rience quotidienne nous convainc que les gens savants jouissent
26 REVBE PHILOSOPHIQUE

degrands avantages vis-à-vis des ignorants; par conséquent, celui-


là ment qui cherche à compromettre le savoir à nos yeux, tandis

que la vérité parle par la bouche de celui magnifie le savoir.


qui
Certes, comme je Fai déjà dit, d'après Spinoza, de même que
d'après Hegel qui le suivait en tout, l'expérience ne nous donne

pas la connaissance parfaite', « tertium genus cognitionis n. Par

conséquent, lorsqu'il s'agit de choisir entre le serpent et Dieu,


nous sommes dans la même situation que quand il nous faut
choisir entre la méfiance à Fégard du savoir, et la méfiance vis-à-
vis de la méfiance. Dans les moments difficiles, la raison refuse de
nous guider et l'on est obligé alors de se décider à ses risques et

périls,, sans avoir la garantie que notre décision se trouvera jus-


tifiée par ses résultats.

III

Je sais certes que non seulement Spinoza et Hegel mais Kant


lui-même n'auraient jamais admis que la raison pût refuser de guider
l'homme. « La raison recherche avidement les jugements généraux
et nécessaires », ainsi s'exprime Kant au début de sa Critique de
la raison pure (l~ éd.). Et pas une seule fois IL ne se demande au
cours de son ouvrage pourquoi devons-nous nous mettre en quatre

pour fournir à la raison ce qu'elle recherche avec tant d'avidité?


Et qui est ou qu'est-ce que c'est que cette raison qui dispose d'un
si grand pouvoir sur l'homme? Cependant, ce fait que la raison est

possédée d'une passion comme tout être limité, devrait déjà suffire
à nous mettre sur le qui-vive et à rendre suspects à nos yeux la
raison et ces jugements généraux et nécessaires auxquels elle

aspire. Mais je le répète, la raison demeure au-dessus de tout

soupçon, même pour l'auteur de la Critique de la raison pure.


Telle a toujours été la tradition de la pensée humaine la méfiance
à l'égard de la raison a toujours été considérée comme un crime
de lèse-majesté. Platon disait que le plus grand malheur qui pût
arriver à l'homme, c'était de devenir ~o~oyo~ Pour Aristote,
KotOoXou Y&p <~ sTn.Tr~Xt ~xvT<uv, E; xv~x~ç o!px
Eer'cn; tb eTuc'-TTjTov. C'est-
à-dire La connaissance est la connaissance générale et nécessaire.

Depuis Socrate nous avons définitivement renoncé à ce qui con-


stitue le problème essentiel de la connaissance et, du même coup,
CHESTOV. DANS LE TAUREAL' DE PftALARtS 2T

au problème Le but de la était


métaphysique. pensée socratique
précisément de préserver la connaissance de toute tentative de
critique, ainsi que cela apparaît dans cette affirmation à pre-
qui
mière vue constitue précisément la condition et le principe de toute
critique je sais que je ne sais rien (afth'mation selon le propre
qui
témoignage de Socrate lui valu d'être l'oracle le
proclamé par
de tous les hommes), mais
plus sage germe la possibi- qui tue en
lité de toute critique. Cetui-tà seul en effet dira qu'il sait qu'il ne sait
rien. qui est convaincu que le savoir est l'unique source de la vérité.
Ce n'est pas en vain qu'à propos du destin de Socrate se sou-
Hegel
vint (te l'arbre de la science et des paroles du serpent tentateur
Eritis sicut dei. » Seul celui a goûté aux fruits de l'arbre de
qui
la science du bien et du est de se livrer sans retour
mal, capable
aux enchantements de la connaissance. Pour le
Socrate, mépris
du savoir était le péché mortel. H reprochait aux en les
poètes
raillant, de chercher à atteindre la vérité par d'autres voies que
celles de la connaissance. H ne trouvait de mots assez durs
pas
pour ceux qui ne sachant rien, savaient
croyaient qu'ils quelque
chose. D'où vient cette assurance inébranlable seul le savoir
que
apporte à l'homme la vérité? Et cette assurance dont
que signifie
nous avons tous hérité de Socrate:? L'oracle a-t-il séduit Socrate
comme le serpent de la Bible avait Adam? Ou bien la
séduit jadis
tentation se dissimulait-elle autre et la Pythie, de même
part,
qu'Kve, n'a fait que tendre à Socrate le fruit dont elle avait goûté
à la suggestion d'une force à notre
qui échappe perspicacité?
Quoi qu'il en soit, après Socrate les représentants les plus
marquants de la pensée humaine ne peuvent faire autrement que
d'Identifier la vérité aux fruits de l'arbre de la science. Telle est la
signification de l'avertissement de Platon au du
sujet ~y.
telle est la signification du xxO~ou et du d'Aristote. du
x~yx-~
de « omnibus dubitandum » et du sum de Descartes,
cogito ergo
du verum est index sui et falsi » de Voilà
Spinoza. pourquoi
Kant déclare au début de sa « la raison recherche
critique que
avidement lesjugements généraux et nécessaires. Tout cela
constitue l'héritage de Socrate. Socrate la vérité les
Depuis pour
hommes s'est confondue avec les jugements et néces-
généraux
saires tout le monde est convaincu que la pensée n'a le droit de
s'arrêter que lorsqu'elle s'est heurtée à la nécessité met fin à
qui
28 REVUE PHILOSOPHIQUE

toutes les
recherches, à toutes les curiosités. Et en même temps
personne ne doute qu'en nécessaires
pénétrant jusqu'aux rapports
des choses, la pensée accomplitla tâche suprême de la philosophie.
De sorte que Hegel voyait assez en somme lorsqu'il
juste
démontrait a pas de « philosophies « la
qu'il n'y », qu'il y a
philosophie », que tous les philosophes ont toujours compris de
même la mission que leur avait le destin. Tous ils cher-
imposée
chaient à découvrir l'ordre rigoureux et immuable de l'être, car
tous, et ceux-là même qui comme Socrate savaient qu'ils ne
savaient rien, étaient complètement l'idée cet
hypnotisés par que
ordre qui ne dépend de personne devait exister, qu'il était

impossible qu'il n'existât pas, de même qu'il doit exister une


science qui découvre cet ordre à l'homme. Socrate affirmait, il est
vrai, que le savoir parfait n'appartenait qu'aux dieux, que la
science de l'homme était incomplète. Mais en disant cela il

magnifiait encore davantage le savoir, car ses paroles signifiaient


en somme que la liberté des dieux n'était pas absolue elle non plus
le savoir lui posait des bornes en fixant les limites non seulement
du et de mais même de ce
possible l'impossible, qui est permis et
int,erdit. Dans l'Eutyphron écrit par Platon du vivant de son maître,
Socrate démontre que même aux dieux il
pas n'est
donné de
choisir ils ne sont pas libres de ne pas aimer le juste, tout
comme doivent l'aimer les mortels. Les mortels et les Immortels
sont également soumis au devoir et à la nécessité. C'est pourquoi
la tâche de la philosophie consiste en découvrant les rapports
nécessaires des choses, c'est-à-dire en obtenant le savoir, à
convaincre les hommes que l'on ne peut discuter avec la nécessité,

qu'il faut lui obéir. Bien entendu, les sciences exactes établissent
elles aussi les rapports nécessaires des choses et enseignent aux
hommes l'obéissance, mais
la philosophie ne se contente pas de
cela il ne lui suffit pas que les hommes acceptent la nécessité et
s'accommodent d'elle elle veut obtenir des hommes qu'ils aiment
la nécessité, qu'ils la vénèrent comme au temps jadis ils aimaient
et vénéraient les dieux.
Il se peut que la différence essentielle entre Socrate et les

sophistes, différence que l'histoire nous a soigneusement dissi-

mulée, consiste précisément en ce fait que lorsque les Grecs de la


seconde, moitié du ve siècle découvrirent que les dieux olympiens
CHESTOV. DA\S LE TAUREAU DE PHALARIS 29

étaient l'œuvre de l'imagination, et que les « contraintes de tout


genre provenaient non d'êtres vivants qui prenaient à cœur le
destin des hommes mais de la nécessité indifférente à tout, les

sophistes, ainsi que plus tard saint Faut, réagirent avec violence:

puisque les contraintes viennent non des dieux mais de la

nécessité, alors rien n'est tout est permis. Le nx~T<uv /?7)j~xT<uv

jjLEïpcv oh'OpM~o:; de Protagoras a la même signiHcation. semble-


t-i), que la phrase de saint Paul si les morts ne ressuscitent pas
mangeons et buvons ( I. Co/ lo, 32), bref, faisons ce qui nous passe
par la tête, vivons comme nous voulons, Pas plus que les sophistes
Socrate n'admettait l'existence des dieux. Et cela se comprend
celui qui craint d'être celui voit dans le savoir
;jt.~AT,'o. qui
l'unique source de la vérité, celui-là ne consentir à admettre
peut
les dieux. Avec une na'fveté fort séduisante peut-être mais
convenant peu à un philosophe qui voulait tout tout
éprouver,
questionner, Socrate se détourna dédaigneusement des poètes,
des artistes, uniquement parce que s'il leur arrive de
parfois
découvrir de hautes vérités, ils ne les obtiennent du savoir
pas
mais d'une autre source et ne sont pas capables d'expliquer
comment ils les ont trouvées. Socrate n'a pas confiance dans les
hommes « inspirés des dieux comment leur faire confiance
puisque l'on sait que les dieux n'existent pas; ou bien si l'on
admet le commentaire de Hegel puisque l'on sait Dieu a
que
trompé l'homme, ainsi qu'Il l'avoua lui-même lorsque le serpent
ayant pénétré ses intentions cachées, les révéla à nos premiers
parents? En tout cas, si l'on veut être prudent, mieux vaut s'en
tenir à (te~v eux E~x! o'jO'M; e~v o'j9 ~'jx
Protagoras ?cE~ ~ev ~M

s"T~. (Pour ce qui est des dieux, je ne sais s'ils existent ou s'ils
n'existent pas.) Devant ses devaient se sur
juges qui prononcer
l'accusation d'athéisme d'Anitas et de Mélyte. Socrate dit en
somme la même chose que Protagoras: mais comme il s'agissait
de l'immortalité de l'âme et non de l'existence des dieux, nombre
de gens se figurent encore aujourd'hui que Socrate pensait
autrement que Protagoras. En réalité tous deux de la
partaient
même idée. mais y réagissaient différemment, bien la
qu'avec
même passion Protagoras disait Si les dieux n'existent si
pas,
l'âme n'est pas immortelle, si la vie humaine se réduit à cette
brève existence terrestre qui commence par la naissance et se
30 REVUE PHILOSOPHIQUE

termine par la mort, si nous ne sommes pas reliés par des liens
invisibles à des êtres supérieurs, bref, si tout ce qui commence
dans ce monde y finit aussi, alors qu'est-ce qui peut enchaîner le

caprice de l'homme et au nom de quoi l'homme renoncera-t-il à


son caprice? Pourquoi l'homme en ce cas ne donnerait-il libre
pas
cours à ses désirs et à ses
passions? Il est obligé parfois de se
soumettre a la force pour autant qu'il ne peut la vaincre et y

échapper par la ruse; mais s'y soumettre ne signifie pas encore


reconnaître ses droits suprêmes, définitifs. Mangeons, buvons,
réjouissons-nous, pour parler comme saint Paul. L'attitude de
Socrate à ('égard delà vérité qu'il a découverteesttoute différente
de même que Protagoras il ne doute pas un seul instant q!je c'est
à la raison de trancher ia question de l'existence des dieux, et
avec cette honnêteté intellectuelle qui le caractérisait et en

laquelle il voyait (et nous aussi après lui)


plus hautela vertu du

phitosophe, il dut reconnaître qu'aux yeux de la raison on pouvait


aussi bien admettre l'existence des dieux et l'immortalité de l'âme

que les nier. De plus cela il ne le disait pas mais il est à croire

qu'il le pensait puisque la science est incapable de fournir une

réponse positive à ces questions, puisqu'un examen scrupuleux


l'amène, ainsi que Protagoras (si différent de lui sous tous les

rapports) à la même conclusion peut-être que les dieux existent.

peut-être n'existent-ils pas, c'est donc que la cause des dieux est

perdue il y a tout lieu de croire qu'ils ont été inventés par les
hommes. Et cependant, la solution proposée par Protagoras était

inacceptable pour Socrate, de même qu il aurait repo'ussé avec

indignation les paroles de saint Paul s'il avait pu les connaître.


Tout valait mieux aux yeux de Socrate que le « homo-mensura »
de Protagoras ou le « mangeons et buvons » de Papôtre. Que reste-
t-il à mesurer à l'homme si tout ce qui est mesurable est transi-
toire et sujet au changement? Et comment peut-on songer à se

réjouir lorsque l'on sait que les jours sont comptés et q-ue l'on
n'est pas sûr du lendemain?
Bien avant Socrate, les grands philosophes et les poètes grecs
considéraient avec terreur l'angoissante in-certitude -de notre dou-
loureuse existence. Héraclite enseignait que tout passe, que rien
ne demeure. Avec une force qui n'a jamais été depas&ée les tra-

giques peignaient l'horreurde'la vie humaine. Et pourtant, Héfa-


CHESTOV. DA'<S LE TAL'REAU DE ['HALAKtS 31

dite, comme s'il faisait écho à travers les siècles au prophète


tsaie et à saint Paul qui Isaie, Héraclite pouvait encore
répétait
dire que ce que les dieux nous avaient préparé dépassait tous les

rêves, tous les espoirs des humains. Mais il n'était déjà plus
donné il Socrate de parler ainsi nous ne savons pas ce qui nous

attend après la mort, or n'est-il pas honteux de parler de ce qu'on


ne sait pas? Heraclite, [saie. saint Paul étaient aussi inaccel)ta-
bles pour Socrate ensorcelé le savoir,
par que Protag'oras qui
nloritiait l'arbitraire. [! est évident que les hommes de la Bible et

les phHosophes du genre de Heraclite puisaient leur sagesse à des

-ources extrêmement douteuses: ils étaient semblables aux poètes

qui dans un élan (t'enthousiasme injustifié proclamaient des

choses qu eux-mêmes ne comprenaient pas. Sans savoir, il n'y a


ni vérité ni bien. Par le savoir est source de
conséquent, l'unique
tout ce qui importe à l'homme. il donne à l'honnie, il ne peut pas
ne pas lui donner la seule chose nécessaire Certes, si le
savoir nous révélait les dieux et l'immortalité de l'âme, ce ne
serait pas mal du tout: mais en est autrement, nous
puisqu'il
nous arrangerons sans cela. C'est ainsi que Socrate comprit la

tacite qui lui incombait. H voyait tout aussi bien qu'Aristote que
l'homme savant être méchant, mais il avait découvert
pouvait que
notre existence se termine avec la mort: puisqu'il en est ainsi, le

serpent de la Bible et la Pythie avaient raison la vertu réside

uniquement dans le savoir. Aux veux de tous. publiquement,


Socrate devait répéter le neste que selon le mvthe dont
antique

personne ne peut témoigner, avait accompli Adam.

IV

Le serpent n'a pas trompé l'homme. Les fruits de l'arbre de la


science du bien et du mal. c'est-à-dire. comme nous l'a expliqué
He~'el, la raison qui extrait tout d'elle-même, sont devenus les

principes de la philosophie pour tous les La de


temps. critique
ta raison que contenait l'interdiction de coûter aux fruits de
arbre dont devait venir tous nos maux. fut la
remplacée par
méfiance envers la méfiance et Dieu fut chassé du monde

qu'il avait créé. tandis que son pouvoir en totalité à la


passait
32 REVUE PHILOSOPHIQUE

raison; celte-ci n'avait pas créé le monde, il est vrai, mais elle
nous offrait en nombre illimité ces mêmes fruits contre lesquels
le Créateur nous avait mis en garde. Il faut croire que ce fut

précisément leur « infinité qui séduisit l'homme dans ce


monde où les fruits de l'arbre de la science sont devenus le prin-
cipe non seulement de toute philosophie, mais de l'être lui-même,
l'humanité pensante rêvait à la possibilité de victoires et de

conquêtes grandioses. De qui fallait-il se méfier du serpent qui


vantait la raison ou bien de Dieu qui « critiquait cette raison?
La réponse ne pouvait faire de doute selon la parole de Hegel,
il faut opposer la méfiance à la méfiance. Hegel n'a oublié qu'une
chose, « bona fide » sans doute Si le serpent a dit la vérité, si
ceux qui goûtent aux fruits de l'arbre de la science deviennent
effectivement « sicut dei », si la Pythie avait raison elle aussi et
Socrate était en effet le plus sage des hommes, alors la philo-
sophie ne peut pas ne pas être édifiante son essence, sa signi-
fication, c'est d'édifier. Et non pas seulement chez nous, sur terre,
mais dans l'autre monde aussi, au cas où l'homme est destiné à
revivre après sa mort rien ne changera sous ce rapport p.sY[?8ov
KyOtSbv ÏV 0~6p(<*)TtM~XXCrTf)(; Tj~EpO~; TTSpl T~ç KpET'~ X~yOUt TtO[E~9cf[ (Le
bien suprême pour l'homme est de s'entretenir quotidiennement
de la vertu). Autrement dit, d'après la sagesse de Socrate le bien

suprême pour l'homme est de se nourrir des fruits de l'arbre de la


science.
Ce n'est pas en vain que Hegel s'est souvenu en parlant de

Socrate, du mythe de la chute de l'homme. Il se trouve que le

péché est héréditaire Socrate répète Adam. Dans l'interprétation


de Hegel on retrouve toutes les circonstances de la chute du pre-
mier homme (et il se peut que Hegel souligna ce parallélisme à

dessein). Le serpent, c'est le dieu de Delphes; et la femme inter-


vient cette fois aussi Xantippe ne pouvait jouer le rôle d'Eve. il

est vrai, mais la Pythie le remplit parfaitement; elle cueille les


fruits de l'arbre de la science et persuade Socrate qu'ils sont

[MYtcOov KyKMv TM :MpMTCM et que ce sont eux par conséquent, et non


les fruits de l'arbre de vie, qui fournissent à l'homme « l'unique

chose nécessaire ». Cependant, bien que Hegel ne cesse de répéter


obstinément que le savoir est lié à la méfiance à l'égard de la

méfiance, à la rupture avec Dieu, à la confiance dans le serpent, sa


CHESTOV. TAUREAU UE PHAt.ARtS 3.3
))A.\SJLE

philosophie ne nous montre avec la netteté et ia


pas plénitude
désirables ce que nous ont les fruits de l'arbre delà science.
apporté
Si allait avec tant d'enthousiasme vers le
Hegel serpent, c'est qu'il
ne sans résulter de ce
soupçonnait doute passée qui pouvait com-
merce. Les illuminations de Socrate lui étaient et
étrangères
incompréhensibles. Il prétendait s'être assimilé toutes ies idées

philosophiques d'Héraclite, mais il n'en avait besoin que pour


atteindre certains buts extérieurs. Parmi les anciens seul Aristote
lui était véritablement crois ne en
proche, et je pas exagérer disant

que de tous les de c'est Aristote a


philosophes l'antiquité, qui
exercé sur He~'e! une influence décisive. Aristote. u.sT~;s''çuT:s~A-
qui savait avec un art inimitable s'arrêtera et était
temps qui per-
suadé qu'il fallait chercher la réalité dans les
vraie, l'authentique
zones de l'être, les confins de la vie ne
moyennes présentant aucun
intérêt pour nous, Aristote à comme le modèle
apparaissait He~el
des esprits la du était à ses
phitosophiques prudence Sta~yrite
yeux la meilleure garantie de ce considérait comme son
qu'il idéal,
la rigueur Le meilleur doit être cherché entre
scientifique.
le et le assez C'est là aussi faut
trop pas qu'il chercher la
vérité. Le tini. enseignait est le sitj-ne de la
Aristote, perfection':
et c'est dans cette doctrine trouva un sûr contre
que He~el refuse
les values du mauvais infini menacent de les
qui submerger
hommes. Quand Socrate entendit les du me
paroles serpent (qu'il
soit permis après de m'en tenir aux de la
Hegel images Bible).
eritis sicnt dei et se détournant de Dieu H ~oûta aux fruits
que
de l'arbre de la science, il alla bout seuls ces
jusqu'au fruits don-
nent la vie à l'homme. Aristote, s'arrêta à temps. Tout au
lui, long
de son on trouve des de ce Se r~
A~/i~uc remarques genre Tpx-
/TOU.SV~ E'jOXt'U.O'~fX (C.XTXOVT~t; E~0:t, SKV KYxQov, S/OTS; ~X~TS!;
~'jo.v A-~us-.v (N. ~<. 1153 b 20). C'est-à-dire celui affirme
qui
que le juste peut être heureux dans les celui-là.
jusque supplices,
volontairement ou non. une absurdité. De telles remar-
prononce
ques. jetées comme en passant, constituent le fondement même de
l'éthique d'Aristote: elles sont évidemment dirigées contre Socrate
dont la pensée et la vie véhémente un tout
apportaient témoi~na~e
différent. Sa conviction ne rien arriver de mal à l'homme
qu'il peut

1. TO S'Yp'.TTO~ TS/ 0<Ï;TX~ (N. Ht)!. tf)':)7. n. 2.S).


TO\)ECXY.–d933(\slf,t2) 3
li. RR\TIE PHiLOSQPmQUE

le savoir est la vertu, conviction qui apparaît à


vertueux et que
comme d'un naïf optimisme, cachait
nombre de gens l'expression
la cruelle vérité jamais âme
la plus terrible, plus qu'acceptât
les écoles issues de Socrate déclaraient solennel-
humaine. Quand
vertueux serait heureux dans le tau-
lement l'homme jusque
que
une nouvelle
reaude PhaIaris,eMessecontentaientd'exprimersous
la l'essence même de l'éthique
forme ce qui faisait signification,
Aristote insistait que la seule
socratique. Et au contraire, quand
la et celle-ci exigeait un
vertu ne suffisait pas pour béatitude, que
biens il se défendait contre Socrate.
certain minimumde temporels,
à admettre les fruits de l'arbre de la science
Aristote se refusait que
l'homme dans le ventre du taureau
pussent finir par pousser jusque
cette béatitude dont parlent non seu-
de Phalaris et lui faire goûter
mais aussi les épicuriens et qui constitue le
lement les stoïciens,
du dernier des grands de l'anti-
fondement de l'éthique philosophes
Le déshonneur de ses filles, le- meurtre de ses Sis, la
quité, Plotin.
sa rien ne trouble la béatitude du sage,
destruction de patrie,
La et l'importance
enseigne Plotin (Enn. I, IV, ~89). signification
« bien est autonome,
de l'éthique tient précisément à cela que son
des « res quœ in nostra
c'est-à-dire complètement indépendant
et se détourne donc,
sunt L'éthique qui a peur qui
potestate non
du taureau de Phalaris, renonce en somme
comme chez Aristote,
Socrate le voyait; il savait lui ce qu'apportent
à sa tâche essentielle.
fruits de l'arbre de la science; il y avait goûté
aux hommes les
Adam. Tandis Aristote. de
comme y avait goûté jadis que pour
de nos jours, ces fruits n'étaient que 0~? x;
même que pour Hegel
et ne se doutait donc même pas
il se contentait de les contempler
dont ils étaient Aussi n'est-ce pas.
du terrible poison imprégnés.
faut aller chercher la naïveté et l'insouciance,
chez Socrate qu'il
ont trahi Socrate Aristote
mais chez ceux qui ~~r~, v, ix~T~.

de biens au
avait recours au minimum temporels pour échapper
mais ce taureau n'est pas une fiction, c'est la
taureau de Phalaris;
il
réalité même. Et pas le droit
le savoir de niej? son existence;
n'a
court à toute tentative ayant pour but d'expulser
doit même couper
de Phalaris hors des limites du réel. Tout ce qui est réel
le taureau
raisonnable. C'est ce que disait Hegel. C'est
doit être reconnu
deux mille ans avant lui Aristote ~rx
ce que disait aussi
dans la nature de toute
-p <pu<~ ~E~
-H e~. (Il y a du divin
CHESTOV. fU\S LE TAt'RRAt.' nE PffALARIS 3S

chose '.t De sorte que t'en peut trouver des traces de divin jusque
dans le taureau de Phataris. et la raison n'a par conséquent pas le
droit de lui refuser sa bénédiction. Finalement, la sagesse apporte
a t homme non pas ~uox'.jjLc'xv,
non pas la béatitude, mais quelque
chose de tout différent ou pour mieux dire, la béatitude promise par
ta sagesse est pire que tes pires malheurs qui frappent les mortels.
Mais comment ta sagesse qui les conduit jusqu'au taureau de Pha-
taris pourra it-elte séduire les humains? En homme pratique Aris-
tote sentit le danger il comprit, que la sagesse de Socrate ne peut
trouver dans te monde ce désintéressement, cet esprit de sacrifice
-.ur tesquets comptait son éthique. Et ce même sens pratique souffla
a Aristote que le mépris que les philosophes témoignent d'ordinaire
a la foute. -o~~cAA~ était simulé. La philosophie ne peut se passer
du consensus omnium sous ce rapport elle apparaît comme

captatio henevoientiae de ces T:oAÀ~ qu'en paroles ette repousse.


Mais si c'est ainsi, it n'y a pas place dans i'éthique pour le taureau
de Phalaris. L'éthique doit garder a sa disposition un certain
minimum de biens temporels. Quand un tel minimum est garanti
ou bien quand on réussit au moins à convaincre les hommes que ce

qui les terrifie et teur apparaît par conséquent éternellement pro-


blématique. est repoussé à une distance suffisante, de sorte que
toute menace directe est écartée, c'est alors seulement qu'on peut
se mettre à philosopher en toutetranquiHité. A tors on peut accepter
te cas échéant des mains de Socrate sa vérité que ta vertu et le
.-avoir sont une seute et même chose: cette vérité' acquiert alors,
certes, une autre signification que celle que lui conférait Le plus

saue d'entre tes hommes, mais c est précisément ce qu'il faut la

philosophie devient a )a fois vera et optima '). mais elle ne se


trouvera pas obti~éc d exiger des hommes t'impossibte.
II fut d'autant ptus tacite a Aristote d'échapper au taureau de
Phataris. que Socrate tui-même !ui avait souffté (peut-être inten-

tionneHement) commeut il fattait s y prendre pour cela. Il sem-


btait que le savoir dont Socrate avait promis d'enrichir l'humanité,
devait la conduire vers des sources toutes nouveifes, ignorées

jusqu afors, et que le bien découvert par ce savoir ne pouvait rien


avoir de commun avec le bien que les hommes obtenaient' avant

t. Hth. t)7u a t3.


36 REVUE PHILOSOPHIQUE

à la recherche du
Socrate. Mais comme je l'ai déjà indiqué, parti
du Socrate's'adressa aux hommes dont
savoir et bien, justement
disait ne savaient rien, n'entretenaient aucun rap-
lui-même qu'ils
le bien et ne se vantaient de leur science que parce
port avec
toute honte Socrate se tourna vers les méde-
qu'ils avaient perdu
vers les cuisiniers, les charpentiers, les hommes poli-
cins.
etc. Les historiens de la philosophie sesont souvent demandé
tiques,
le des hommes avaient pu confondre ce qui
comment plus sage
dans la vie quotidienne avec ce qui est moralement bon;
est utile
ils ont vu là une de ces inconséquences que ne parviennent pas à

les Mais il est à croire que si inconsé-


éviter plus grands esprits.

quence il y a, elle fut voulue. Il n'aurait pas été difficile à Socrate

de mettre à nu le e:<; KAÀo-j-e~ dont il se rendait coupable.


~Eïx~Tt!

avec lui-même, n'étant plus entouré de disciples angoissés


Et seul
obtenir des à toutes les questions, et
qui voulaient réponses
menaçaient d'appeler de son vrai
d'adversaires perspicaces qui
où il puisait ses vérités, Socrate sans nul doute
nom la source
clairement l' « utile H des médecins et des cuisiniers ne
voyait que
du tout au bien '< dont it était appelé à doter les
ressemblait pas
C'était en cela que consistait le « secret a
hommes. probablement
dissimulait avec tant de soin sous le masque de
de Socrate qu'il
et de la dialectique les dieux n'existent pas, il
l'ironie puisque
la sagesse du serpent. Or le serpent ne disposait pas
faut accepter
non sunt il ne
de l'arbre de vie (~ res qui in nostra potestate "):
de l'arbre de la science à partir du moment où les
disposait que
le monde, l'arbre de la science cacha pour tou-
dieux quittèrent
l'arbre de vie.
jours

ne connaissons Socrate qui ne laissa aucun écrit, que par les


Nous
de ses Xénophon, et par
Platon des renseigne-
et
récits disciples,
ments de seconde main; mais tout ce qui nous apparaît dans la doc-

de Socrate clair, discutable, incomplet, peut être com-


trine peu
et éclairci les ouvrages de Spinoza. Il ne sera pas exa-
plété d'après
ressuscita en Spinoza ou même
géré de dire, je crois, que Socrate
fut la seconde incarnation de Socrate. <' Opfert mit
que Spinoza
den Manen des heiligen, verstossenen Spinoza »
Ehre biltio-
TAUREAU DE PHALARIS 37
CHESTOV. DAXS LE

(inclinez-vous avec vénération devant la mémoire du saint Spi-

noza tous), dit Schleiermacher, le plus grand, selon


repoussé par
allemands Luther. C'est sur ce ton
Dilthey. des théologiens après
de Socrate le meilleur des hommes, le
que les anciens parlaient
le saint. Si l'on avait eu recours à l'oracle dans les temps
juste,
modernes, il aurait certainement Spinoza, comme Socrate,
appelé
le plus d'entre les hommes. Kierkegaard reproche aux philo-
sage
de ne vivre conformément aux catégories dans les-
sophes pas
ils ce contient une part de
quelles pensent: reproche peut-être
vérité, mais il ne concerne certainement ni Socrate ni Spmoxa. Ce

rend tous deux si c'est qu ds


qui les remarquables, précisément
vivaient dans les dans ils pensaient, trans-
catégories lesquelles
formant ainsi miraculeusement la u philosophia vera » en phi-
les termes de Spinoza, ou en
losophia optima pour employer
incarnant le savoir dans la vertu, comme Socrate.
pour parler
Che/ la vérité et conduisait au nécessaire
Socrate, générale
chez « tertium genus cognitionis, cogmho
~Y:~ov xyxa~: Spinoza,
intuitiva aboutissait au amor Dei intellectualis et à la

béatitude trouvait liée. Mais c'est une


suprême qui s'y
erreur ainsi le fait souvent, l'idée fonda-
que d'écarter, qu'on trop
mentale de Socrate et de en invoquant leur <. intellectua-
Spinoza
lisme On ainsi se débarrasser d'eux, mais il est impossible
peut
alors de le sur s'était concentrée la
comprendre problème lequel
du d'entre les hommes dans sa première et dans
pensée plus sage
sa deuxième incarnation. Le ultérieur de la philo-
développement
en témoigne clairement. '< Toute connaissance commence
sophie
ainsi débute la de la raison pure; mais
par l'expérience Crilique
Kant aussitôt il ne suit de là qu'elle vienne tout
ajoute pas
entière de Et en effet, il y a dans notre connaissance
l'expérience.
chose que nous ne trouverons jamais dans l'expérience,
quelque
un certain Zutat selon l'expression de Hegel: ou pour parler
comme Leibniz Nihil est inintellectu non fuerit in sensu,
quod
nisi intellectus Notre connaissance se réduit entièrement à
ipse.
ce '< Zutat et en somme, l'expérience ne joue
mystérieux
aucun rôle dans l'acte de connaissance. Il est vrai que
presque
avaient intérêt à ne
ceux qui cherchaient la connaissance toujours
celle-ci de aussi substituaient-ils sou-
pas détacher l'expérience,
vent à la connaissance. A peine Aristote a-t-il dit
l'expérience
38
REVUE PHILOSOPHIQUE

TMVT&; K~pMKo: opEYo~T~t T;~ ~E: ToS e~Evot: (Tous les hommes
aspirent par nature à la connaissance), se hâte
qu'il d'ajouter
S'j TEv ix~cEEM~ se voit au
T/jp.E~v oLy~TjfTtç (cela déjà plaisir que
donnent aux hommes les perceptions sensibles). Mais Aristote
savait parfaitement la connaissance se
que distingue « toto cœ)o
de la perception sensible. Nous nous souvenons avec quelle insis-
tance il soulignait la connaissance
que est la connaissance du
général et du nécessaire, et c'était cette connaissance
que que
recherchait la science. Il faudrait donc dire la connaissance part
de l'expérience finir l'écarter
pour par complètement. 11 n'y a pas,
il ne doit pas y avoir dans la science
place pour v, -rS~ xis~creMv
0")~?)~; le but de la connaissance est de se détacher du donné sen-
sible, de le surmonter. Le donné sensible est chose
quelque qui
surgit et disparaît constamment et ne demeure jamais, quelque
chose dont on ne et dont il faut se
peut s'emparer débarrasser par
conséquent, ou comme s'expriment les au-dessus de
philosophes,
laquelle il faut s'élever. C'est ce et tel fut
qu'enseignait Socrate;
aussi le sens de la « conversion x de le
philosophique Spinoza
caractère versatile et fuyant de tout ce qui est terrestre rem-
plissait son âme d'inquiétude et ainsi )avoue
d'angoisse, qu'il
lui-même dans son Trac~a~Ms de eme~a~'o~e intellectus. 'H ï5~
KM~eMv ayM-qs-t;, l'attachement au donné sensible, ainsi
qui, que
le remarquait justement Aristote, est à tous les hommes et
propre
que Spinoza éprouvait aussi, constitue à première vue une apti-
tude très naturelle; or en réalité il est lourd de menaces et nous
prépare les pires comment s'attacher à ce
catastrophes peut-on
qui a un commencement et doit, avoir une fin?
par conséquent,
.Comment peut-on admettre cette Plus nous nous
dépendance?
attachons ardemment au au passager, douloureuse
temporel, plus
sera la souHrance de l'arrachement le moment viendra
quand pour
l'objet de notre attachement de rentrer dans ce néant d'où il a
surgi pour un court instant. Bien que ~) T<j,;v K~e~ce~ soit
Kyx~T'ç
propre à tous les hommes, il ne constitue une vertu
pas commune,
un principe de force, mais un défaut un de fai-
commun, principe
blesse. Et si Aristote l'a du ce n'est
rapproché savoir, qu'à la faveur
d'un malentendu, peut-être conscient. Aristote est sorti de Socrate
et de Platon et, comme nous le savons, il a toujours
souligné que
MOo~ou Y&p o:[ m;cT~o:[ Tcx~TMv et si tout se réduisait aux
que per-
DE t'HAL.\)![S 39
CHESTOV. DA'sS LE TAL'REAL'

sensibles (r~ il n'y aurait pas <te connaissance.


citions xS~r~)
ainsi une certaine transformation de
La connaissance présuppose
ce à quoi il était attaché, et se
l'homme il renie ce qu'il aimait,
de tout nouveau, diffère entièrement de
vuue a quoique chose qui
attachement. Bien la Hible et ne se
l'objet de son qu'il méprisât
donnât donc la de réfléchir sur la portée philoso-
jamais peine
du mythe de la chute, Hegel voyait juste cependantlors-
phique
le fruit de l'arbre de la science est ce qu'en lan-
qu il disait que
nomme la raison extrait tout d'elle-même et
çant- moderne on qui
Socrate est devenue le principe de la philosophie pour
qui depuis
ne se décider à tirer de cette
tous les temps. Mais jamais Hegel put
idée le-, conclusions suppose et à dire comme Spinoza
qu'elle
Ab~oluteigitur concluditur. quod nec ratio Scripturse,nec Scnp-
De même Hegel dis-
tura ratio!)is accomodandaest. qu'Aristote,
d'une de sûreté pour le cas où la tension
po-ait toujours soupape
C est à cause de cela tout comme
deviendrait tropdangereuse. que
Aristote il ne discernait le taureau de Phalaris que dissimulait
pas
de Socrate et ne se doutait les du Dieu
ta sagesse pas que paroles
de la Bible être vraies, c'est-à-dire que le savoir empoi-
pouvaient
.onnerait la joie de l'être et conduirait l'homme au seuil du néant

a travers de terribles et Pourquoi Anstote


répugnantes épreuves.
et demeurés à ce vu Socrate et
Hegel sont-ils aveugles qu'avaient
ne saurais le dire mais tout à croire que la
Spinoza. je porte
vtsion rien ni à Aristote,n[ à Hegel.
socrato-spinoxicnne n'apporta
les dont nous disposons, il est difhcde
D'après renseignements
de déterminer comment Socrate résolvait le problème du libre-

arbitre: mais savait les hommes étaient aussi peu


Spinoza que
libres les Inanimés si la était douée de con-
que objets pierre
science. elle tombe librement « se liberrimum
s'imaginerait qu'elle
e--e ".Dans cette même lettrefLVIII.éd.lat.(Spinoza dit encore:

E~o sane. ne meœ conseientiœ hoc est ne Hatione et experientia


<'nntradicam et ne et ignorantiam foveam, nego me ulla
prsejudicia
absoluta quod vellem et quod
cogitandi potentia cogitare posse,
non vellem scribere. » Et, immédiatement pour enlever tout
après,
doute au lecteur, il explique: Sedipsius con&cientLam appello
sino dubio expertus est, se in somnis non habere potestatem
qui
cuuitandi, vellet et non vellet scribere, nec cum somniat
quod quod
.~e velle scrii~ere. habet non somniandi se velle scri-
potestatem
40 REVUE PHtLOSOPHIQUE

bere. » Comment faut-il comprendre ces Il


paroles énigmatiques?
semble qu'il convient au prudent moins tout autre
Spinoza qu'à
de chercher dans les rêves de ce se passe dans la
l'explication qui
réalité. Personne ne nie que le sommeil enchaîne la volonté
humaine, mais le sommeil est suivi du consiste
réveil, lequel pré-
cisément en ce que l'homme rompt les liens sa
qui paralysaient
volonté. Avant de nous réveiller il nous arrive souvent de sentir
tout ce se
que qui passe n'appartient pas à la vraie réalité, mais à
la réalité du rêve qu'au prix d'un certain effort nous pouvons
écarter, rejeter loin de nous. Certes, si le dormeur avait conservé
cette pensée claire et libre de contradiction dont nous tant
parle
Spinoza et son maître Descartes, il devrait se dire que ce juge-
ment qu'il dort et que sa réalité est la réalité du recelé une
rêve,
contradiction et doit être donc considéré comme faux c'est en
rêve en effet qu'il lui semble qu'il dort et rêve. Et le
qu'il puis.
dormeur, de même que l'homme éveillé, ne se sent lié en
pas
général et
privé en quelque sens que ce soit de sa liberté en rêve
nous ne nous sentons pas au d'une force
plus pouvoir étrangère
qu'à l'état de veille. Le soupçon ne pénètre en nous que lorsque
nous commençons à sentir que la force nous domine nous est
qui
hostile, quand le rêve devient un cauchemar. C'est alors seulement
que nous vient brusquement à l'esprit cette idée absurde, inepte
on reconnaît l'absurde, à ce fait qu'il recèle une contra-
l'inepte
diction cette réalité n'est
que pas la vraie réalité, mais un rêve,
un mensonge, une illusion. Du nous nous trouvons devant
coup,
un dilemme que faut-il choisir la réalité ou
cauchemaresque
l'absurdité? La réalité offense notre être tout
cauchemaresque
entier; admettre l'absurde est une offense à la raison. Impossible
de ne pas choisir, car si l'on ne se décide soi-même,
pas quelqu'un
ou quelque chose décidera vous. En comme on le sait,
pour rêve,
l'homme choisit l'absurdité devant l'horreur du cauchemar.
la crainte d'offenser la raison tout sur nous nous
perd pouvoir
nous réveillons. Dans l'état de « l'ordre ') estdin'érent. Nous
veille,
« si si
acceptons » tout, honteux, répugnant, si effroyable que
nous apparaisse ce que nous devons la
accepter, pourvu que
raison ne soit pas outragée, ainsi le « principe de contradic-
que
tion .) qui la Car « Quam aram sibi
protège. parabit qui majes-
atem rationis laedit! » comme écrivait Spinoza qui niaitla liberté
CHESTOV. DA.\S LE TAL'REAL' DE PHALARIS 41

1 r-. l' Il- T 1 /"0, 1.


de l'homme. Ou bien Nicolas de Cusa était-it de la
plus proche
vérité en affirmant que Dieu vit intra murum coincidentiae

et ce mur « custodit in
ojipositorum que angélus ingt'essu para-
disi constitutus x? I[ est vrai qu'il n'est donné à
pas apparemment,
l'homme d'écarter cet ange. et puis. non seulement Spinoza qui ne

croyait pas mais plus encore le frémira d'horreur à l'idée


croyant
qu'il lui faut lever la main sur le Dieu lui-même
gardien posté par
a la du Que) autel en effet se l'homme
porte paradis. prépare
qui viole le commandement de Dieu! M ne même être
peut ques-
tion. semble-t-it. de <- libre décision. Passer du rêve cauchema-

rcsque à la bienfaisante réalité de l'état de veille n'est interdit


pas
à l'homme: mais du cauchemar de la réalité au Créateur
passer qui
habite au delà du mur des contradictions, cela ne nous est pas
donné: Dieu lui-même ici une limite à notre liberté.
pose Spinoza
bien entendu, n'aurait admettre la formule de Nicolas de Cusa
pu

pour Spinoza, le Dieu de Nicolas de Cusa, son son


paradis, ange

posté a ) entrée du paradis, tout cela n'était les d'un


que images
esprit naïf qui n'avait encore se débarrasser des traditions et
pu
de~ Mais la pensée de Nicolas de Cusa l'élan de
préjugés. exprime
la pensée spinozienne plus les mêmes
complètement que paroles
de Spinoza Et
:«Quamaramparabitsibit." puis.quamaram
parabit sibi est aussi une image ou l'on retrouve la trace de
cette même tradition avait à Nicolas de Cusa
qui inspiré l'ang'e
poste a ta porte du paradis. Mais le c'est Nicolas de
principal, que
Cusa et Spinoza sont tous deux convaincus n'est donné
qu'il pas
aux mortels de franchir les bornes établies le M de
par principe
contradiction. Et que. par conséquent, on ne peut au
échapper
cauchemar de ta réalité. Le est la
philosophe obligé d'accepter
réalité comme tout le monde: devant la réalité le se
philosophe
trouve aussi impuissant que le venu. La seule chose
premier que
peut et doit donc faire le c'est aux hommes
philosophe, enseigner
comment il faut vivre au milieu de cette réalité cauchemaresque
dont on ne peut se réveiller est la seule et
parce qu'elle unique.
Ce qui signifie que le but de la n'est la mais
philosophie pas vérité,
l'édification: autrement dit non les fruits de l'arbre de vie. mais
les fruits de l'arbre de la science. Et c'est ainsi la
que comprenait
tâche de la Socrate dans c'est ainsi la
philosophie l'antiquité: que
comprenait dans les temps modernes Spinoza.
42 REVUE PHILOSOPHIQUE

Nous avons déja entendu Socrate; écoutons maintenant Spinoza


qui termina ce que n'avait pas achevé Socrate. La tâche de

Spinoza consistait extirper de l'âme humaine l'ancienne idée de


Dieu. Tant que celle-ci persiste en l'homme, nous vivons non dans
la lumière de la vérité mais dans les ténèbres du mensonge. Tous
les préjugés, écrit Spinoza, pendent ab hoc uno quod scilicet
communiter supponant homines, omnes res naturales, ut ipsos
propter finem agere, imo ipsum Deum omnia ad certum aJiquem
imem dirigere, pro certum statuant dicunt enim, Deum omnia

propter hominem fecisse, hominem autem, ut ipsum coleret


Tous les préjugés ont pour source la conviction que Dieu se

propose des buts. Or « Deus agendi vel finem habet


principium
nullum H. Quand on lit cela on se demande avant tout Spinoza
a-t-il raison ou non? Les gens qui croient que Dieu se propose
certains buts connaissent-ils la vérité, tandis'que ceux qui affirment
que tout but est étranger à Dieu se trompent, ou est-ce le contraire?
Telle est la première question qui surgit d'elle-même ou tout
naturellement devant nous. Mais étant donné ce que Spinoza nous
a dit auparavant, il nous faut avant cette
question en poser une
autre l'homme est-il libre de choisir telle ou telle réponse lorsqu'il
s'agit de savoir si Dieu se pose ou non des buts, ou bien la

réponse à cette question est-elle déjà prête d'avance, avant que


l'homme se soit posé cette question, avant même que l'honune qui
interroge ait surgi du néant à l'être? On se rappelle que Spinoza
nous a avoué franchement qu'il n'était pas libre d'écrire ou de ne

pas écrire. Est-il libre de choisir entre telle ou telle solution de la

question qui s'est présentée à lui? Cent ans plus tard Kant tomba a
dans le même piège. La métaphysique, dit-il, doit décider si Dieu

existe, si l'âme est immortelle, si la volonté est libre; mais si la


volonté n'est pas libre ou bien si cette liberté est douteuse. alors
il n'est pas donné à l'homme de choisir quand il s'agit de Inexistence
de Dieu et de l'immortalité de l'âme. Quelqu'un ou quelque chose
a déjà tranché sans lui la question de l'existence de Dieu et de
l'immortalité de l'âme qu'il le veuille ou non il est obligé
d'accepter la réponse qui lui sera présentée.

1. Ëtb. I, App.
CHESTOV. DA~ LE TAUREAU DE PHAJLARtS 43

Oit lie d'ordinaire le du libre arbitre aux


problème questions
éthiques. Mais comme cela ressort déjà en du
partie chapitre pré-
cèdent. ce problème est bien étroitement lie à celui de la
plus
connaissance. Plus exactement, la liberté d'une et nos idées
part
du bien et du mal d'autre à tel avec nos
part. font point corps
théories de ta connaissance, toute tentative traiter ces
que pour
problèmes en dehors de leurs aboutit inévita-
rapports mutuels,
blement à des conclusions ou même
tronquées complètement
fausses. Quand Leibniz affirme avec assurance homme
qu'un qui
;t les mains liées être libre, son assurance
peut cependant est
iondee sur la conviction est donné au « savoir .< de répondre
qu'it
a la question de la liberté et nous devrons la réponse
que accepter
fournie par le savoir comme définitive, sans Telle était
appel.
aussi la conviction de Spinoza. Mais le « savoir fournit à Spinoza
une réponse toute din'érente de celle fournit à Leibniz.
qu'il
Leibniz <. apprit que notre volonté était libre. Spinoza qu'elle
n était pas libre. La célèbre discussion entre Érasme de Rotterdam
et Luther tournait autour de la même Érasme écrivit
question.
D~r/&a? Je libero a/'&~r/o: Luther lui sonDcsert.'o
répondit par
a~/r/o. Et si nous nous demandons comment il se fait que
Lrasme et Leibniz ont appris la volonté était libre. tandis
que que
Luther et Spinoza découvrirent était enchaînée, nous nous
qu'elle
trouverons dans une situation très difficile, dont nous ne pourrons
pas sortir par le procédé ordinaire, c'est-à-dire en vérifiant les
arguments des deux parties. Il est certain étaient tous
qu'ils éga-
lement honnêtes et témoignaient de leur
véridiquement expé-
rience personnelle. Mais comment savoir de ces
laquelle expé-
riences personnelles de la vérité? Le
témoignent problème
apparaît encore plus complexe si l'on tient de ce fait
compte qu'il
v a non seulement entre différents individus, mais
opposition
entre les expériences d'un même individu se sent tantôt libre
qui
et tantôt enchaîné. Voici Spinoza, étant il
par exemple jeune
affirmait le libre arbitre; devenu plus a~é. il le nia. La liberté est
un mystère, disait Malebranche. et comme tout ce le
qui porte
sceau du mystère, la liberté recèle une contradiction et toute ten-
44 REVUE PHILOSOPHIQUE

"1 '1 1 11 1 f f 1
tative se débarrasser de celle-ci aboutit toujours au même
pour
résultat on se débarrasse non de la contradiction mais du pro-
blème. Est-ce à faut l'indiquer? Un âne placé à
Spinoza qu'il
distance entre deux bottes de foin, mourra de faim, dit-i),
égale
mais ne se tournera pas vers l'une ou l'autre à moins que n'inter-

vienne une force étrangère. Et l'homme est dans une situation


il va à sa perte, il sait la mort leguette, mais la
identique que
conscience des dangers ne le tirera pas de la léthargie à
pires
l'a condamné « ordo et connexio rerum a qui existe
laquelle
et demeure jamaisà immuable; ainsi l'oiseau
depuis toujours
un serpent se jette de lui-même dans la gueule du
hypnotisé par
monstre. Si l'on transpose la pensée de Spinoza en un langage

on trouve que ses réflexions ont en somme le même


plus simple
sens les paroles de Luther de par sa nature l'homme est
que
libre, mais sa liberté est paralysée par quelqu'un ou par quelque
chose. De là cette contradiction énigmatique, si douloureuse, si

torturante l'homme tout au monde prise la liberté,


qui par-dessus
sent la liberté lui a été ravie et ne voit pas la possibilité de la
que
Tout ce qu'il fait, tout ce qu'il entreprend non seule-
reconquérir.
ment ne le délivre mais le rend encore plus esclave. II agit,
pas,
il écrit, il réfléchit, il se « perfectionne » de toutes les façons,
mais il tend ses forces, il se perfectionne et réfléchit,
plus plus
il prend conscience de son incapacité complète à apporter par
plus
ses forces, par sa propre initiative, un changement quel-
propres
aux conditions de son existence. Et ce qui affaiblit le plus
conque
et sa volonté, c'est la pensée, cette pensée précisément
paralyse
sur les hommes fondent d'ordinaire leurs espoirs de déli-
laquelle
vrance. Tant l'homme ne « réfléchissait pas, il croyait que
que
u Deum ad certam finem aliquem omnia dirigere ». Mais lorsqu'il

commença à raisonner, il découvrit soudain que ce n'était qu'un


erreur enfantée par cette libre volonté à laquelle
préjugé, qu'une
il aspire si avidement et autrefois disposait peut-être du pou-
qui
voir de transformer ses désirs en réalités, mais qui aujourd'hui,
affaiblie, ne que tourmenter l'homme en lui rap-
impotente, peut
un définitivement aboli. Lorsqu'elle était encore elle-
pelant passé
même, elle à l'homme la conviction que des buts élevés
inculquait
et se réalisent dans l'univers, que le bon, le mauvais,
importants
le le beau, etc. existent. Mais le « savoir » a désarmé la
laid,
CHESTOV. ))A\S LE TAt'REAU DE PHAi.AtUS 45

voix décisive quand il s'agit de la


votontéetl'aprivéedesa
~rité et de t'être. Dieu ne se aucun but. La volonté et la
propose
raison de Dieu ressemblent aussi à la volonté et à la raison
peu
de l'homme la constellation du chien au chien" animal
que
abovant Tournons nos vers la science Idéale, vers les
regards
et nous saurons où et comment on trouve la
mathématiques,
vérité. Nous nous convaincrons alors que la vérité est une chose

et le meiHeur en est une autre. Il n'y a pas de « meilleur H


que
Dieu. et ceux « statuunt, Deum omnia sub ration! boni
pour qui
agere )' sont encore plus dans l'erreur que ceux qui supposent que
ab omnia pendere La nécessité règne
ipsius (Dei) beneplacito
sur tout Deum non ex libertate voluntatis. » Spinoza
operan
ne cesse de nous la nécessité est l'essence et le fonde-
répéter que
ment de l'être:" ResnullaaliomodovelordineaDeoproduci
sunt. Pour lui, ;sub specie aetenu-
potuerunt quam productœ
tatis a la même signification que sub specie necessitatis ».

Dans toute l'histoire de la pensée, aucun autre philosophe proba-


blement ne développa avec une telle obstination, une telle ardeur,
Je thème de la toute-puissance de la nécessité. Et il nous assure

avec cela a démontré ses thèses luce meridiana clarius )'.


qu'il
a exprimé « luce meridiana clarius » la conviction qui s'est
Qu'il
l'esprit humain, c'est indiscutable: mais cela peut-il
emparée de
une démonstration? Quand il affirme, d'une part, que
passer pour
Deus ex solis sufe naturœ legibus et a nemine coactus agit a, et
d'autre il s'indigne contre ceux qui admettent que Dieu
que, part.
agir sub ratione boni la question se pose tout naturelle-
peut
ment d'où sait-11 que ce su)) ratione boni ne constitue pas
t'une des leges suae (se. Dei) naturœ et peut-être même la loi

suprême? SI encore Spinoza at'tirmait que Dieu est en dehors et


toutes les lois. qu'il est lui-même la source et le créa-
par* delà
teur des lois! Mais cette pensée est loin de Spinoza. La raison
humaine renoncer à tout, mais elle ne consentira pas à
peut
libérer, ni l'être supérieur, ni l'être inférieur, ni le Créateur, ni

les créatures, de l'obéissance aux lois. Aussi, bien que Spinoza


affirme que si homines liberi nascerentur, nullum boni et mal!
formarent conceptum il ne lui est pas donné de réaliser l'Idéal
de l'homme qui se tient par delà le bien et le mal. de même que
l'idéal de la liberté. La fin de la quatrième partie et toute la cin-
*6 REVUE PHILOSOPHIQUE

quième partie de I'fjfM6 en témoignent clairement l'homme


que Spinoza appelle libre n'est nullement libre, et la béatitude
qu'apporte le philosophe a pour condition la distinction
première
du bien et du mal. Si nous voulons déchiffrer le sens de
profond
la doctrine de Socrate le savoir est identique à la vertu et
que
qu'il ne peut arriver rien de mal au nous devons nous
juste,
adresser non aux historiens qui montrent combien naïf et super-
ficiel était le plus sage d'entre les hommes, mais à Spinoza qui
deux mille ans plus tard prit sur lui le fardeau des sou-
problèmes
levés par Socrate. On retrouve chez l'ironie de
Spinoza jusqu'à
Socrate, mais dissimulée sous « more geometrico ». La méthode

mathématique n'est-elle pas en effet une ironie dans la bouche de


l'homme qui affirmait que « summum mentis bonum est Dei
cognitio » etque « summa mentis virtus Deum "? Depuis
cognoscere
quand donc les mathématiques s'intéressent-elles à des choses
comme summum bonum » ou u summa virtus ?? Et comment
se fait-d que le Dieu qui s'est « non sub ratione
engagé agere
boni ait cependant « swnmum bonum "?
apporté
11 est clair que <' summum bonum » de était d'un
Spinoza genre
très particulier. De même que Socrate, a cueilli les fruits
Spinoza
de l'arbre de la science qui sont devenus pour lui le principe de
la philosophie pour tous les temps. Son K summu'm bonum ') et
ses M beatitudines ') de même et de
que eu3cc:t(x ~E-~i:~ x-~c~
Socrate, n'ont absolument rien de commun ni avec la béatitude.
ni avec le bien. C'est il avec tant d'insistance des
pourquoi exige
hommes qu'ils renoncent au beau, au bien, à tous les « buts n.
aux désirs et aux élans. C'est à cette condition seulement que les
hommes obtiendront «
acquiescentiam in se nous
ipso que
apporte « », et deviendront « sicut dei scientes bonum
inlelligere
et malum Tous les attachements humains doivent être rem-

placés par « amor erga rem aeternam et inanitam est cet


qui
amor dei intellectualis dont Spinoza dit necessario
qu'il
oritur ex tertio genere La haute de
cognitionis plus partie
l'homme est « mens )', <e ratio <' intellectus a. Et Spinoza sait
fermement que « mentem esse s&ternam, mens humana non

potest absolute destrui et encore « sentimus,


experimurque
nos œternos esse s. A
première lecture il sembler
peut que
Spinoza se contredit quand il affirme, d'une part « Deus proprie'
OHESTOV. nA\ LE TAf'RHAf ;)E PHAf.AR~S 47 ï

toquendo neminem amat. neque odio habet et proclame d'autre

part <' hinc Deus amat.


sequitur. quod quatenus seipsum
hommes amat et amer Dei homines et
consequenter quod er~'a
mentis er~'a Deum unuui et idem est ~tais il n'y a pas ià contra-
diction le Dieu de est les
Spinoza expers passionum joies
et tes tristesses tui sont et amor dans le
étrangères. premier
cas a une signification tout antre dans le second. C'est ici
que
([n'apparaît surtout la parente spirituettede Socrateetde Spinoy.a.
'tous deux se laissèrent séduire a du homme
t'exempte premier
par tes promesses du tentateur Eritis sicut, dei scientes i~onum
et matum )). Tous deux. à du homme, échan-
['exempte premier
gèrent les fruits de l'arbre de vie contre ceux de t'arbre de la
connaissance, c'est-à-dire res ({uœ in nostra potestate non
sunt contre ce est en notre Se sont-ils décides
qui pouvoir.
hbrement ou bien ont-its ani sous t'influence d un enchanteur

mystérieux, comme il est dit dans la Hibte? ~ous reviendrons


encore !à-dessus. Ce <[ui est certain, c'est étendu la main
qu'ayant
vers f'arbre de la science. les hommes ont à la
perdu jamais
Jiberte. Autrement dit. its ont conservé la liberté de
uniquement
choisir entre le bien et te mat
Ce n'est en vain Spinoza niait la liberté a intitulé
pas que qui
les deux dernières parties de son De libertate humana
jË~A~He
et De servitute i)umana ici non il a contradic-
plus n'y pas
tion mais étroit, un d'une immense méta-
rapport rapport portée
physique. Les hommes, ont tout à fait oublié
apparemment, qu'à
une époque lointaine, peut-être mythique, de leur existence, its
avaient la possibilité non de choisir entre le bien et le ma).
pas
mais de décider si le mal existerait ou n'existerait Us l'ont
pas.
oubtié a tel point que nous sommes tous convaincus que l'homme
n'a jamais disposé d'une telle liberté, qu'une telle liberté est, une

impossibilité aussi bien t homme un être


pour que pour supérieur.
Dans sa étude sur l'essence de la liberté humaine,
remarquable
étude certainement Inspirée par la et la V~ partie de I'.ËV/<yMc.
Scheitin~' nous apporte à ce sujet un d'une fran-
témoi~na~'e
chise touchante « Der reate und der aber
tebendige Ue~'riu'
ist. dass sic (die Freiheit) cin Vermo~'en des Cuten und des

i3oscn sei. Dies ist der Punkt der tiefsten in


Schwieri~'keit
der nan7.en Lehre von der Freiheit. die von jeher empfunden
48 REVUE PHILOSOPHIQUE

war ') Et, en effet, d'après notre raison, la liberté c'est le libre choix

entre le bien et le mal; si nous voulons nous choisissons le bien, si

le mal. Mais le mal aurait


cela ne nous convient pas nous choisissons
D'où est-il venu? La néces-
pu ne pas exister du tout dans l'univers.
sité et la faculté de choisir entre le bien et le mal ne témoignent-elles
non de no/re /;6er~e, comme le pensent Spinoza et ScheHing,
pas
comme nous le pensons tous. mais de notre esclavage, de la perte

de no~re liberté? L'être libre dispose du souverain droit de donner

un nom à chaque chose, et les choses le nom qu'il leur


porteront
aura conféré. L'homme libre aurait pu ne pas autoriser le mal a

entrer dans le monde; or maintenant l'homme doit se contenter


et le bien
de « choisir ') entre le mal qui ne lui est pas soumis qui
n'est en son non Pour Socrate déjà il était évi-
pas pouvoir plus.
dent l'homme n'avait de cette puissance, de
que jamais disposé
ces Les noms ont été données aux choses ni par
possibilités.
l'homme ni même de l'homme fut créé,
par l'Ètre à l'image qui
et le mal est entré dans le monde sans demander d'autorisation

à personne. Socrate dans sa incarnation n'essaya même


première
en tout il ne dit mot de
pas de lutter contre cette évidence; cas,
ses tentatives, qu'elles aboutissaient toujours à
peut-être parce
de honteux échecs. Mais dans sa seconde incarnation, sous la

forme de il se montra un franc, nous laissa


Spinoza, peu plus
entrevoir ses luttes infructueuses et nous avoua même, ainsi que
nous nous en souvenons, que sa situation, c'est-à-dire la situation

d'un homme « sola ratione ducitur », n'était pas meilleure


qui
celle de l'âne de Buridan qui meurt d'inanition entre deux
que
bottes de foin. Au temps de sa jeunesse, il ne pouvait admettre

cette idée. Dans il déclarait encore « dari


Co~~a~a yne~apAys/ca
homo
voluntatem ajoutant », en que si l'homme n'était pas libre,

non pro re cogitante sed pro asino turpissimo habendus est Mai--

les années et avec une terreur dont témoignent les pre-


passent,
mières de son Trac~us de emendatione, Spinoza constate
pages
entre l'homme et l'âne de Buridan
qu'il n'y a pas de différence

ils sont tous deux de liberté, leur volonté est paralysée: il


privés
y a déjà qu'on a choisi pour eux, une fois pour toutes
longtemps

t. Le concept réel et vivant consiste en ce qu'elle (la liberté) est la t~'utte du


bien et du mat. C'est là ta ptus grande difticultéde toute la doctrine de ta tiberte,
et on l'a toujours senti.
CHESTOV. DA~S LE TAUREAU DE PHALARIS 49

« Deus agendi principium habet nullum. C'est la réalité, la réa-


lité dernière et définitive. Et le philosophe est aussi peu capable
d changer quelque chose que l'homme de la rue, que '< asinus,
animal turpissimus '). Ce sont les « res qui in nostra potestate
non sunt '). Le n'a à sa que les « docet
philosophe disposition
a'quo aninio ferre ce que ie destin nous apporte. Et 1 homme
doit s'en contenter n Béatitude non est proemium virtutis, sed
virtus. »
ipsa

Vil

L'idée du finatisme. l'idée d'un Dieu tout-puissant qui a créé

l'homme et i a béni. cette Idée traverse et anime toute la Bible.


Mais déjà le moyen âge n'acceptait pas sans difficutté la tonique
de la Bible qui offense sans cesse les habitudes de la pensée rai-
sonnabte. Je n'exagérerai pas, je crois, en disant que les scolastiques

qui avaient appelé Aristote à régner sur tous les domaines de la

théologie, pensaient à part eux ce que Spinoza devait plus tard

proclamer ouvertement « Deus uon votebat Israelitas suce essentise


absotuta attributa docere, sed eorum animum contumacem fran-

gere et ad obedientiam trahere; ideoque non rationibus, sed tur-


barum strepitu. tonitru et futminibus eosdem adorsus est. K Et en
effet, te Dieu de la Bible ne ressemble nullement à Aristote au lieu

d'arguments des sonneries de trompettes, des routements de


tonnerre, des éctairs. Et ainsi tout au tong des Ecritures, à com-

mencer par ta Genèse pour finir par t'.4/.)oca/y/)se. A la logique de


la raison humaine s'opposent le « fiat » tout puissant et la foudre.
Avec honnêteté et la décision qui lui sont propres. Spinoza en
« inter Fidem sive et
conctut que Theotogiam Philosophiam
nullum esse commercium. nullam affinitatem. Phitosophiœenim
scopus nihil est prœter veritatem, fidei autem nihil prseter obe-
dientiam et
pietatem Certes, la philosophie et ]a théotogie ne

peuvent et ne veulent avoir rien de commun entre elles. Le philo-


sophe et le théologien doivent le reconnaître s'ils ont suffisam-
ment de courage pour en parotes l'expérience humaine
la plus profonde ou pour mieux dire, s'il leur a été donné de con-
naître par leur propre expérience ces illuminations qui se produi-
sent quand les différents ordres de t'être et fie la pensée humaine
'ro.\iECXV.–t!)33j\~let2~. 4
`
8C REVUE PHILOSOPHIQUE

se heurtent et se contredisent. Luther est infiniment loin de Spi-


noza. et cependant dans sa doctrine de la foi et du libre arbitre
nous rencontrons les mêmes chez et dites
pensées que Spinoza
presque dans les mêmes termes. Spinoza se réfère à l'Exode, 20.15
Luther à Jérémie « Verbum Dei malleus est, conterens petras
et aux Rois, 19, 11-13: il dit « Lex est malleus, ignis, ventus et
commotio illa
grandis et fortis, conterens et subvertens
petras
montes '). It y a, il est vrai, une différence essentielle entre Luther
et Spinoza, dinerence qu'il nous faut autant
préciser que possible
afin d'éclairer le problème des rapports entre le savoir et la liberté.
Luther et Spinoza ont tiré de leur extraordinaire inté-
expérience
rieure la conviction la volonté humaine n'était
profonde que pas
libre. Et tous deux étaient également convaincus inter fidem et
qu'
philosophiam nullum esse'commercium Mais tandis que Spinoza
affirme que la philosophie n'a d'autre but que la vérité et que le but
de la théologie est la piété et l'obéissance, avec toute ta force et
l'ardeur dont l'homme est capable il tutte son bien le
quand pour
plus précieux, Luther dit, ou plutôt il crie, que la source de la
vérité n'est pas le savoir qu'apporte à l'homme la raison, mais la
foi, uniquement la foi. Si étrange que cela puisse paraître, Luther
était convaincu que le but de la philosophie n'était pas la vérité.
mais l'obéissance et la piété, car la vérité ne s'obtient par la
que
foi, « sola fide '). Inspiré l'Écriture, Luther en somme ne
par pou-
vait parler autrement. Hegel lui-même, nous nous en souvenont-,
voyait dans les fruits de l'arbre de la science le principe de la

philosophie pour tous les temps. Or c'est grâce à ces fruits que
l'homme avait acquis la faculté de distinguer entre le bien et le mal
et s'était vu forcé de se soumettre aux lois du bien. De sorte que
si Socrate dans l'antiquité et Spinoza dans les temps modernes ont

goûté de ces fruits, ils ont par cela même renié la vérité et l'ont

remplacée par quelque chose de tout différent. A la place de la


vérité l'humanité a reçu « obedientiam et pietatem le monde se
trouva soumis à la loi impersonnelle et indifférente à tout, et c'est
dans l'obéissance volontaire à cette loi que les mortels et les dieux
doivent trouver leur plus grande satisfaction.
Certes, comme je l'ai déjà indiqué, malgré leur honnêteté intel-

lectuelle, unique dans l'histoire de la philosophie. Socrate et Spi-


noza étaient obligés dans ce cas de faire bonne mine à mauvais
CHESTOV. DANS LE TAUREAU DE PIIALARIS 51

jeu. Socrate ne réussit pas (et il s'en rendit compte au fond) à

jeter un pont entre le savoir et la vertu: Spinoza ne réussit pas


non plus à se maintenir sur les hauteurs de la méthode mathé-

matique il ne put jamais oublier qu'ayant perdu sa liberté, de


t'es coc'itans l'homme était devenu asinus turpissimus et
cette pensée le rongea jusqu'à la fin de sa vie. Mais ils étalent tous
deux à tel point ensorcelés par l'idée de la nécessité et de l'ordre
éternel, que toute manifestation de la liberté humaine leur

purinssait à la fois folle et sacrilège. Séduits, comme avait été


séduit Adam. par le magique «eritis sicut dei ils consentaient à
tout, bien que leur consentement ne fût plus un acte libre, mais
une adaptation forcée aux conditions déterminés à l'avance de
l'être..< Oui sola ratione ducitur » se trouve obligé tôt ou tard de
renoncer pour toujours à la liberté et d'y faire renoncer les autres.
Refoutant au plus profond de lui-même sa révolte et avalant l'ou-
trage asinus turpissimus "). il doit glorifier le Dieu ne con-
qui
nu ft pas <te but et l'homme qui en liaison étroite avec ce Dieu. est

prêt œquo animo ferre utr~mque faciem fortunae » et v trouver

acquiescentiam in se ipso ') ou beatitudincm ').


Hien entendu, si Socrate ou Spinoza avait voulu réaliser corn-
plètement l'idéai de l'homme qui sola ratione ducitur n, il n'aurait
pas du faire la moindre allusion à « acquiescentia et à « beati-
tudo choisir « .)'? Pourquoi ne lui
Pourquoi acquiescentia pas
préférer 1 inquiétude? Il n'y a pas, il ne peut y avoir en phi-
place
losophie pour une préférence quelconque. La de
philosophie,
même que les mathématiques, cherche non le meilleur mais le
vrai. Sun principe fondamental nonridere. non lu~'ere, neque
detestari. sed intellicere Et puisqu'il ne s'agit de com-
que
prendre acquiescentia in se ipso calme et équilibré,
l'esprit
ne jouit d'aucun droit, d'aucun privilège par à l'esprit
rapport
inquiet et at~ité. <. Tertium co~nitionis ') qui découvre les
~enus
rapports nécessaires des choses trouvera pour tous les états de
l'esprit et du corps la place qui leur convient. C'est ainsi qu'aurait
du raisonner, dis-je, l'homme sola ratione ducitur o.Ases
« qui
yeux la différence entre <- res cogitans et « asinus turpissimus
ne devrait pas revêtir une importance Les humains
particulière.
s'imaginent qu'ils constituent dans l'univers une sorte d'État dans
l'État et qu'il importe à quelqu'un ou à quelque chose
beaucoup
52 REVUE PHILOSOPHIQUE

qu'ils soient « res cogitantes » et non « asini turpissimi ». Mais


nous savons que ce ne sont là que les préjugés de la foule igno-
rante et grossière, préjugés dont le philosophe veut et peut se
débarrasser. Cependant, ni Socrate, ni Spinoza ne purent s'y
résoudre, le sacrifice était trop dur, même pour eux. Devant ses

juges qui tenaient sa vie entre leurs mains, Socrate continuait de

répéter qu'il ne renoncerait pas à son « bien », même si les dieux


n'existaient pas, même si l'âme n'était pas immortelle. Et Spinoza,

comme s'il avait été écrit qu'il suivrait en tout Socrate et révéle-
rait ce que Socrate avait tu, Spinoza déclare dans l'avant-dernier
théorème de l'Éthique (avant de dire « beatitudo non est

prœmium virtutis, sed virtus ") « Quamvis nesciremus,


ipsa
mentem nostram œternam esse, pietatem tamen et religionem et
absolute omnia quse ad animositatem et
generositatem referri
ostendimus in quarta Parte, prima haberemus ». La foule juge
autrement, dit Spinoza dans l'explication de ce théorème si les
hommes savaient que nulle ne les attend après la
récompense
mort, personne n'accomplirait plus son devoir, car les gens
croient qu'en suivant la route du bien, ils renoncent à leurs droits
et s'imposent de lourds fardeaux. Mais nous demandons une fois
de plus pourquoi considère-t-il le jugement de la foule
Spinoza
bas et méprisable, et son à lui, noble et élevé? Pour
jugement
celui qui a compris « tertio genere cognitionis » que tout se pro-
duit dans le monde nécessairement, le jugement de la foule et

celui de ne sont les chaînons d'une suite infinie d'évé-


Spinoza que
nements ni l'un ni l'autre ne peuvent prétendre à une qualifica-
tion quelconque. Celui-ci ayant découvert que l'âme passe et
avec le renoncera à la morale à la religion,
et et
disparaît corps,
dira avec saint Paul « Mangeons et buvons! » Celui-là, au con-

traire, dira comme Socrate ne renierai pas le bien, je ne


je
mangerai ni ne boirai et continuerai à chercher la béatitude dans
le bien. Et ni l'un ni l'autre n'ont le droit de
prétendre à l'appro-
bation d'autrui et de considérer leurs jugements et leurs appré-
ciations comme et nécessaires. Cependant Socrate et
généraux
Spinoza ne renonceront rien au monde à l'universalité et à
pour
la nécessité l'humanité entière doit et parler comme eux.
penser
C'est dans ce « doit » que réside la
signification de la méthode
de et de la dialectique de Socrate. En effet,
géométrique Spinoza
CHESTOV. DA~S LE TAUREAU DE PHALARIS 53

si tel une pierre ou asinus », l'homme est soumis à


turpissimus
la loi de nécessité, si l'homme et Dieu lui-même non en
agissent
vue de
quelque but mais « ex solis suae naturae alors la
legibus ),
philosophie n'a plus rien à faire, tout a déjà été fait avant elle et
sans elle, tout se fera en dehors d'elle. La vie de l'univers suit
son cours déterminé d'avance, et il n'existe de force au monde
pas
qui puisse ou] qui veuille changer en quoi que ce soit « ordo et
connexio rerum établi. Mais si l'on ne peut modifier en rien la
structure de l'être, si ce qui est doit être accepté aussi bien le
par
philosophe que par le « vuigus ') (« asinus or
turpissimus »)
nous savons qu'en face de la réalité tous sont également impuis-
sants quelle différence y a-t-il alors entre le sage et l'imbécile?
Cependant cette différence existe, elle doit exister, sinon Socrate
et Spinoza n'ont rien à faire dans le monde, sinon ils n'ont plus
de raison'd'être. On comprend maintenant le plus
pourquoi sage
d'entre les hommes s'est laissé séduire par le plus rusé des ani-
maux. Le serpent onrit au lieu des fruits de l'arbre de vie. c'est-à-
dire au lieu des « res in nostra non sunt
qui potestate », les fruits
de l'arbre de la connaissance, c'est-à-dire la raison qui extrait tout
d'elle-même. Cette substitution promettait à l'homme une indé-
« eritis sicut dei ». Ma/s tout ce que la raison
pendance complète
put extraire d'elle-même, fut la béatitude dans le taureau de Pha-
laris. Quoi qu'en diseSpinoza, c'est la philosophie, et non la reli-
gion, qui exige « obedientiam et ». Le doit «
pietatem sage œquo
animo ferre et expectari utramque faciem fortunœ même
H,
lorsqu'à l'exemple de son humble il meurt de faim
compagnon
entre deux bottes de foin.

VIII

Ainsi donc, la raison la piété et l'obéissance. De sorte


enseigne
que si la foi enseignait elle aussi la piété et l'obéissance, il n'y
aurait aucune différence entre la raison et la foi. donc
Pourquoi
Spinoza affirme-t-il avec tant d'insistance que « inter
philosophiam
et fidem nullum esse commercium » et qu'elles « toto cœlo discre-
pant »? Et pourquoi Luther de son côté attaquait-il si violemment
la raison? Je rappelle que Luther qui suivait en tout les Écritures
M REVUE PHILOSOPHIQUE

et en parculier saint Paul, qui à son tour sur Isaïe


s'appuyait
chaque fois qu'il lui arrivait d'énoncer des jugements particuliè-
rement audacieux et offensants pour la raison, Luther était con-
vaincu de même que Spinoza que la volonté de l'homme n'était

pas libre. Et j'ajouterai encore que la source de leur conviction à


tous deux étaient leur expérience interne. Enfin, et ceci est le

plus important, ces « données immédiates de la conscience leur


causaient une terreur folle. Ils éprouvaient tous deux quelque
chose d'analogue à ce que ressent un homme enterré vivant il
sent qu'il est vivant, mais il sait qu'il ne peut rien faire pour son
salut et qu'il ne lui reste plus qu'à envier les morts qui eux n'ont

pas à se préoccuper de leur salut. Non seulement De servo ar&o


et De volis MonacAorum, mais tous les ouvrages de Luther nous

parlent du désespoir sans limites qui s'empara de lui lorsqu'il


découvrit que sa volonté était paralysée et qu'il lui était impossible
d'échapper à sa perte. Spinoza ne parle pas volontiers de ce qui se

passe en lui, et cependant, si calme et réservé qu'il paraisse, il


laisse parfois échapper des aveux qui permettent d'entrevoir ce

que lui a coûté sa « béatitude ? » philosophique. Spinoza n'est

jamais parvenu à oublier de telles choses s'oublient-elles!

que l'homme privé de liberté non pro re cogitante, sed pro asino

turpissimo habendus est ». Mais c'est ici que Spinoza et Luther se

séparent. Puisque notre conscience directe nous dit que la liberté


n'existe pas, c'est que la liberté n'existe M se peut
pas. que ce soit
épouvantable, peut-être que l'homme privé de liberté n'est plus en
effet qu'un « asinus », mais cela ne change rien à la
turpissimus
situation. Les. épouvantes et les horreurs, quelles qu'elles soient,
ne sont pas des arguments contre la vérité, de même que la béati-
tude et la joie ne témoignent pas en faveur de la vérité. En vertu
de son pouvoir discrétionnaire, la raison ordonne « non ridere,
non lugere, neque dedestari ». Pourquoi faut-il obéir à la raison?

Pourquoi ne peut-on pas opposer aux « données immédiates de la


conscience M « et detestari »? Dans « ')
lugere l'expérience
même, dans les « données immédiates de la concience )' cette inter-
diction n'est pas contenue l' « expérience » n'est nullement inté-
ressée à ce que les hommes ne pleurent pas et ne maudissent pas.
« Verum est index sui et falsi » ne peut pas non plus justifier les

prétentions de la raison à la toute-puissance. Les données immé-


CHESTOV. DA\ LE TAUREAU DE PHALARtS 55

Il Il- 1
<Hates de la conscience. tant qu'elles ne sortent de ieurs
pas pro-

j<res limites. témoignent que la votoutédet'hommenest pas ti))re


et (]ue t'honuue pteure et maudit le 'testin qui lui a enlevé la

liberté. Lt ce)ui qui se Jaisse guider par l'expérience et uniquement

par l'expérience. se permet de pieurer et de maudire lorsqu'il


découvre qu'utie force invisi!))e l'a j)rivé de son bien le plus pré-
cit'ux. lu Hberté. ~lais a celui qui prend pour t~uide ta raison. qui
-.ota ratione ducitur .). àcetui-tàiicst strictement interdit de

pteurer et de maudire: doit se contenterdecomprendre,t<iutet-


Huere Autrement dit, on lui entève les derniers vestiges pas
même les vestiges, mais le souvenir (x'~u.f,T;de Platon~ ou si vous

prêterez, l'idée de liberté, u Hatio "amène avec ette<'tertium

~euus intuitiva la connaissance


co~nitiouis co~nitio x, <:[ui en
\ertu <(e son pouvoir acquis on ne sait où. transforme des juge-
ments purements empiriques, des constatations de fait en juge-
ments nénéraux et nécessaires, c'est-à-dire confère au « réet

t'immutabitité. )e tixe détinitivement. « in s~ecuia saecutorum )'.


f)'«u provient ce formidahie pouvoir de la raison? Par sorti-
quel
!é~eo))tient-e)feque le réel devienne nécessaire'Je pense que vous
ne trouverex de réponse à cette question chez aucun phiiosophe.
Mai.s je .sais que les hommes font tout ce qui est en leur pouvoir
pour tourner cette question. Spinoza qui voûtait raisonner <' more

neometrico se permet de défendre la connaissance raisonnable

par des arguments tt)éoio~'iques I! appette ta raison « melior

nostra lux divina même et ne craint il le


pars pas, quand
faut. d écrire cette phrase que j'ai déjà citée et qu'on s'attendrait à

trouver ptutôt dans un catéchisme que dans un traité philoso-


phique ~)uamaramparahitsibiqui majestatem rationislaedit! »

j) est vrai qu'd nv avait pas d'autre issue là où


pour Spinoza
t'homme apprend que la somme des an~tes d'un est é~'ate
triang'te
à deux droits, on ne peut apprendre que nous n'avons eu et
jamais

que nous n'aurons jamais de libre arbitre ou qu'il nous est interdit
de et de maudire quand nous constatons notre volonté
pleurer que
n'est libre, ou que nos malédictions et nos notre déses-
pas pleurs,
et notre ra~e ne parviendront jamais à renverser, a briser
poir
cc~e « /)/x/oso/)/a/7! {.'era~! ') <yMe nous la co~~a/s.sanee. e/
/'ourH~
<7 reco~<~uer;r notre /<6e/c /)fyf/ue. Mais s'il en est ainsi, l'affir-

mation de Spinoza que j'ai déjà citée et qui paraît indiscutable


M REVUE PmLOSOPHIQUE

« philosophise enim scopus nihil est praeter veritatem, fidei

autem nihil praeter obedientiam et pietatem », cette affirmation

apparaît comme une fausse etdangereuse auto-suggestion. La

philosophie, et précisément celle qui a trouvé son expression la

complète dans l'œuvre de Spinoza avec l' « intelligere ') et le


plus
K tertium genus cognitionis qui la couronnent, cette philosophie
n'est nullement préoccupée de la vérité et recherche uniquement
obedientiam et pietatem », que pour écarter de soi tout soupçon
elle attribue à la foi.

Spinoza affirme ici nous nous rapprochons de nouveau de


Luther que le Dieu de la Bible ne songeait pas du tout à faire

connaître aux hommes ses attributs absolus, mais voulait simple-


ment briser leur obstination et leur mauvaise volonté; aussi avait-

i'I recours non aux arguments mais aux trompettes, au tonnerre

et aux éclairs. Mais puisque les arguments auxquels s'était confié


l'ont amené à cette conviction que tout se produit dans
Spinoza
l'univers en vertu de la nécessité, laquelle condamne l'homme au

destin du stupide animal qui meurt de faim entre deux bottes de

foin, cela n'indique-t-il pas que les arguments, paralysant l'homme,


ne le conduisent nullement vers la vérité? qu'ils ne réveillent pas
mais endorment encore davantage notre pensée sommeillante? et

que si Dieu a eu recours au tonnerre et aux éclairs, c'est parce


était impossible autrement de rendre à l'âme humaine en
qu'il
à demi-morte, son ancienne liberté, impossible de la
léthargie,
délivrer de l'obéissance et de la faire échapper des limites de la

où l'avait introduite de force la raison, impossible de la faire


piété
à la vérité? « Verbum Dei malleus est conferens petras »,
participer
dit Luther en le seule cette « parole ') est
répétant prophète;
de briser les murailles dont s'est entourée la raison; et
capable
et la signification du « mar-
c'est en cela que consiste la fonction
teau de Dieu ». Cette muraille n'est autre chose que l' « acquies-

centia in se ipso et la « virtus » qui n'attend et n'exige aucune

récompense, car elle est elle-même la récompense suprême,


summum bonum », jj~y~Tov œyKQov
ou « beatitudo » proclamée

Socrate dans sa première et dans sa seconde incarnation. Les


par
foudres des des apôtres et de Luther lui-même sont
prophètes,
contre les autels élevés la humaine. « Quia
dirigées par sagesse
homo superbit et somniat, se sapere, se justum et sanctum esse,
CHESTOV. DANS LE TAUREAU DE PHALARIS 5'; î

ideo opus est. ut lege humilietur, ut sic bestia ista, opinio justitise,
occidatur, qua non occisa homo non potest vivere. » Dans tous ses

ouvrages Luther ne parle en somme que du <' matleus Dei qui


brise la confiance que l'homme met dans son savoir et dans la
vertu fondée sur les vérités fournies par ce savoir.
Et une page plus loin il répète avec plus de force encore et de

passion « Oportet igitur Deum habere matteum fortem ad conte-


rendas petras et ignem in medio cœli ardentem ad subvertendas
montes hoc est ad compremendam istam pertinacem et obstipam
))estiam, prœsumptionem, ut ista contusione homo in nihilum
redactus desperet de suis viribus, justitia et operibus. » Ce qui
signifie en traduisant Luther en langage spinoziste « non intelli-

gere, sed lugere et detestari n. Autrement dit ayant découvert

par sa propre expérience vers quel abîme le conduisait cette « lux


divina » dont avaient tant les l'homme a perdu sa
parlé sages, qui
liberté et de res cogitans est devenu asinus turpissimus »,
fait des tentatives absurdes, folles, pour lutter contre la force qui
l'a ensorcelé. « Acquiescentia in se H et (, beatudines » étroi-
ipso
tement liées à cette (, acquiescentia ». de même que virtus », la
vertu qui trouve en elle-même sa suprême toutes ces
récompense,
consoiations que donnent les fruits de l'arbre de la science,
pour employer les images de l'Écriture, ou la raison qui extrait
tout d'eile-même pour parler comme Hege!, toutes ces choses
laissent apparaître soudain leur vraie nature, et nous découvrons

qu'enes nous apportent non le salut éternel mais la mort éterneHe.


Et notre première réponse, c'est ce lugere et detestari » interdit

par les philosophes et qui témoigne de la persistance en l'homme


de certaines traces de vie. L'homme lui-même appelle alors ce
terribte malleus Dei »; il accueille avec joie le son des trom-

pettes, le tonnerre et les éclairs. Car seule la foudre du ciel qui


brise les rochers, peut briser <' istam et
pertinacem obstipam
hestiam prœsumptionem ') qui s'est tel point emparée de l'homme

qu II est prêt à accepter n aequo animo » tout ce que lui envoie le


destin, et qu'il a même appris à trouver son summum bonum
dans cette acceptation totale.
Là ou Socrate dans sa première et dans sa seconde incarnation

voyait le salut de l'homme, Luther, lui, voit la mort. «


Inteltigere
et tertium genus cognitionis » livrent l'homme aux mains de son
88 REVUE PHILOSOPHIQUE

pire ennemi. Celui « qui sola ratione ducitur < ne peut plus recou-
vrer sa liberté perdue; il ne lui reste plus qu'à apprendre et à
aux autres à trouver le « meilleur » dans l'inévitable. Il
enseigner
faut se considérer bienheureux jusque dans le taureau de Pha-

laris, il faut se laisser placidement mourir de faim entre deux bottes


de foin dans la conviction que le monde est régi parla loi à laquelle

personne ne peut échapper. La raison recherche avidement les

jugements généraux et nécessaires, les hommes doivent voir dans


la raison leur « pars meliora », et, en se soumettant à elle, trouver
leur bien dans ces mêmes vérités générales et nécessaires. Placé
à égale distance entre l'idée de Dieu et l'idée de l'immortaliié. qui
toutes deux l'attirent. l'homme ne se tournera pas vers elles il ne

peut se décider librement, il « sait » que la décision ne dépend pas de

lui, et il ira là ou le la nécessité, étant habitué « aequo


pousse
animo ferre et expectare utramque faciem a du destin tout-puis-
sant. Tous les « docet » de la philosophie, la philosophie tout
entière où la recherche de la vérité a fait place à l'édification, nous
conduisent inévitablement à cela.
Luther le savait, tout comme Socrate et
Spinoza. Lui aussi

parlait « de serve arbitrio n. Mais son « docet x se trouva être


tout autre. Ou plus exactement, son « de serve arbitrio le
conduisit à la haine des « docet M de tout genre et, par conséquent,
de la raison qui est la source de tous les « docet ». Abandonnant
à la philosophie la glorification de « obedientœ et pietatis il

concentra toutes ses pensées sur la lutte contre l'idée de néces-


sité. « Malleus Dei » chez Luther frappe non l'homme mais cette
« bellua » ou « bestia obstinax » qui fait que l'homme croit qu'en
se perfectionnant moralement il peut atteindre la vertu qui
n'exige aucune récompense, car elle est déjà la béatitude, ou
comme dit Luther « homo superbit se sanctum et justum esse ».
La vertu et la béatitude de l'homme qui ne peut par ses propres
forces se tourner ni-vers Dieu ni vers l'immortalité, car la raison
a enchaîné sa volonté et l'oblige à aller là où le pousse la néces-

sité, cette vertu et cette béatitude lui apparaissent comme la


chute de l'homme, le péché originel. Aussi l'idée de loi et d'ordre
sur laquelle est fondée notre pensée, est-elle pour lui la pire des
erreurs. La source de la vérité se trouve là où la raison humaine

s'y attend le moins; et c'est là aussi que l'on peut atteindre ce


CHESTOV. DA~S LE TAL'KEAt- t)E PHAf.AR[S 59

bien auquel nous avons substitue la !)éatitudephitosophi<{ue.


Luther appelle cette source la foi. Donnons-) ui donc ce nom, en

attendant, ne fût-ce que pour indiquer avoir une


qu'it peut y
autre .source de tu vérité que cette dont nous Socrate. et
parlait
que ta vérité ne ressemble nullement aux et
jugements généraux
nécessaires d'Aristote. de Spinoza. de Kant. la vérité n'a rien
que
<fe commun avec la nécessité. « Nihii fortius adversatur tidei

quam tex et ratio, neque itta duo sine ma~no conatu et tab'ore

''uperari possunt. quse tamen superanda sunt. si modo satvari


vêtis, ideo cum conscientia perterretit te~e. sic te n'eras, quasi
nuuquam de te~e qui<iquam audieris, sed ascendas in tenebras,
ubi nec iex nec ratio tucet. sed sotum :eni~ma fidei. !ta ultra
et supra iucem lo~'is et rationis d~icit nos evan~etium in tenebras
itdei. ut)i tex et ratio nihil tiabent ne~'otii. jMoses in monte
existons, ubi facie ad i'aclem cum Deo non habet. non
toquitur.
condit. non administrât ie~'em, descendons vero de monte te~is-
iator est. et poputum toge ~ubernat. Sic conscientia libéra sit a

)ene, corpus autem obediat )e~'i.


f.e que Socrate et Spinoza ~iorifiaient comtne melior
« pars
no-~tra x et lux divina se trouve être pour Luther, cette
bettua qua non occisa homo non potest vivere Quand ~loise
sur la montagne vit la vérité face à face. les chaînes liaient
qui
.a conscience tombèrent aussitôt et il obtint le don le p)us pré-
cieux ta liberté. Mais quand il descendit de la et se
montagne
méta aux hommes il se trouva de nouveau sous la domination de
la loi ainsi qu'à Socrate et à Spinoza, la loi éternette. Immuable.
lui apparut comme appartenant à la nature même de t'être.
comme constituant ces vérités générales et nécessaires dont il est
tout le temps question ici. L'ne telle est incom-
métamorphose
préhensible pour la raison. La raison est convaincue la loi
que
est toujours la loi, aussi bien celui se tient sur la mon-
pour qui
tagne que pour celui qui est descendu dans la vattée. Sa puissance
ne peut subir aucune atteinte. Luther, tui. se dans les
précipite
ténèbres et t'abîme de la foi pour trouver la force de lutter
y
contre le monstre qu'adorent tes sa~es. Ou mieux il
pour dire.
atteint à cette tension extrême de l'âme celle-ci cesse de
quand
catcuter à l'avance, de mesurer, de de « MaHeus
peser, s'adapter.
Dei les trompettes, le tonnerre et les éclairs dont Spinoza par-
60 REVUE PHILOSOPHIQUE

lait avec tant de mépris, réveillent dans l'âme de Luther tous les
« ridere, lugere et detestari que la raison avait ensorcelés.
Luther oublie « obedientiam s et « pietatem » sous la domination

desquels il a longtemps vécu n'avait-il pas été moine? n'avait-il

pas juré obéissance au bien et des vœux aussi solennels


prononcé
que ceux dont sont remplis les ouvrages de Spinoza? Mais il ne
se souvient plus que d'une chose maintenant il faut tuer cette

immonde « bellua, qua non occisa, homo non potest vivere

Quelle est la route qui conduit à la vérité? Est-ce la route de la

raison, celle de l'obéissance et de la


piété, qui nous introduit

dans le de la nécessité? Est-ce la route de la « foi », de


royaume
la foi qui déclare une guerre implacable à la nécessité? Derrière

l'éthique autonome et la raison de Socrate nous avons découvert


le taureau de Phalaris; « sub specie œternitatis » de Spinoza a

transformé l'homme sous nos yeux de « res cogitans » en » asinus

turpissimus a. Peut-être que les foudres de Luther et son audace


née des larmes et du désespoir, nous apporteront autre chose et

que des « ténèbres de la foi nous extrairons cette liberté que


l'homme a perdue en se confiant au savoir?

LÉON CHESTOV.

Traduit par B. DE SCHLOEZER.,)

(/1 suivre.),
Le scepticisme de Hume

La philosophie de Hume est-elle un scepticisme? C'est le pro-


blème auquel aboutissent immanquablement, par quelque biais

qu'ils la prennent, tous les interprètes de cette philosophie.


On a, de nos jours, perdu l'habitude d'y donner une réponse
affirmative.

Longtemps desphilosophes, plus soucieux de réfuter que de

comprendre, se sont plu à prononcer, après Beattie et Reid, après


Kant. après Green, que les principes de Hume, suivis jusqu'au
bout. devaient le condamner à une ~o/j universelle~ cela parce
que, selon le mot de Lachelier, le scepticisme est « le fruit naturel
et toujours renaissant de l'empirisme ).
Mais maintenant la plupart des historiens proprement dits,
depuis Compayré~ jusqu'à M. André Leroy3, depuis Adamson''

jusqu'à M. R. E. Hobart~, depuis Riehl" jusqu'à M. Rudolf Metz\


se refusent à ranger Hume parmi les sceptiques.
Et pourtant ne s'y est-il pas ran~é lui-même tout le premier?
Ne propose-t-il pas, dans les
chapitres essentiels de son œuvre, à
des doutes sceptiques » une '< solution sceptique "? Ne reven-

dique-t-il pas. devant les difficultés trop embarrassantes, M le

privilège des sceptiques »? Ne vante-t-il pas, en mainte occasion.


1 innocuité, voire l'utilité du Pvrrhonisme?
II est vrai. Encore doit-on se rappeler que Hume, dans l'Écrit
en treize points où il définit son caractère~, se donne comme un

Vuh'KartMcdvaH.~ttntf's Er&fnMfn~i/K'orx', Bcr)in. t90C, p. 20,2: Cf. Anton


Th!)ms<'n. Hume, SfM Leben und setnf ~t<<osoph!f, tiertm, [9~, p. HU; voir aussi le
mot d)' \Vindf')band. cit'' par C. Laurr (Das /rru<fon<!<;smMS a<s pMosop~Mc/Mr
Grtfnd.'u'/ David Humes, Bt'rttn. I')t4. p. Il J.

Z.ap/ifto.'sop/n'e d" D. 7/Nmt'. l'aris, fST~.


/.« critique et la religion c/tej D. Hume, Paris, H)29.
4. ArUcte Hume de <'Bncye<op.'Bt<t<tBrt'tanni'ca.
3. /fte ~'i~OM; scfp<f'c!i'tt. Mind. t!):!U. n°'d(;.juiHpt et d'octobre.
6. Rfr P/tt/nMp/n.fc/tf' Krfttrtsmas. 2* edtUon. Leipzig, tUÛS.
7. /)~)'fG~/~u/ Leben u~d p~î~o~op~t~ Stuttgart, m2U.
8. Voir Burton, Life and correspondance of D. //u~ t. [, p. 226.
€2 12 REVUE PHtLOSOPHIQUE

être fait de contrastes. A tous ceux qu'il énumère « An


enthusiast without religion, a gallant who gives no offence to
husbands and mothers, a scholar without the ostentation of

learning, etc. » ne se pourrait-il pas qu'il fallût joindre ce


contraste dermer « Pyrrhonien, avec le culte de la science? »
De fait, ce « philosophe qui d'atteindre la vérité a se
désespère
montre à nous, et dans sa correspondance et dans son œuvre.
comme fort curieux et fort averti des principaux progrès scienti-

iiqnes de son
temps.
Non seulement il s'est intéressé aux découvertes des mathéma-
ticiens touchant le calcul des probabilités et le calcul innnitt-
simal. aux expériences des physiciens touchant la décomposition
de la lumière, et surtout aux recherches des « naturalistes ') tou-
chant la paléontologie, la géologie et la biologie' mais, comme
l'a justement noté M. Lévy-BruhP, il a été. autant qu'homme de
son siècle, dominé par le prestige de la synthèse newtonienne

prédit-il, « passera triomphante la la plus


qui, jusqu'à postérité
reculée'' et pénétré d'admiration pour la méthode dont elle
est issue. Bien mieux, cette méthode des fr/c<p/a, il a eu pour
ambition capitale de l'appliquer au seul domaine qui y fût encore
resté étranger, celui que nous appelons aujourd'hui le domaine
des sciences /nora/es\ Le Traité de la nature humaine n'est-11 pas
un Essai
pour introduire la méthode expérimentale de raisonne-
ment dans les sujets moraux? Hume a certainement voulu édifier.
ou du moins préparer, une psychologie scientifique à la manière
de la physique de Newton. Il a cherché aussi à prouver que la

Politique peut être réduite en forme de scMnee~, et à déterminer


les règles du gro~. Enfin, l'on sait sans compter la notoriété de
ses travaux d'histoire qu'il passe généralement pour l'un des
fondateurs de la science économique.
Il y a donc, dans cette pensée de Hume dont on est souvent
enclin à n'envisager que le « côté négatif a un ensemble de <' vues

Voir à ce propos les remarques de M. Hendel dans toute la seconde partie de


son livre Studies tft i/tephtiosop~y o~~nmf, Princeton, i92S.
2. Voir l'admirable Préface de la traduction des UEuvres choisies ftr. Maxime
David), t. ), p. vm et !x.
3. Voir dans les Essais moraux et politiques le ch. xvi! L'origine et les propres <~
°
arts et des sciences.
1. Voir Levy-Bruh), loc. cit.
3. C'est le titre du chapitre tv des Essais moraux c< politiques.
J.LAPORTE.ESCF.t'T)C[SMEDEHL'~F. 63

c~nstructives ? sur lesquelles M. Norman Smith*, entre autres, et

après fui M. Raoul Richter et M. Hendet, ont eu raison d appeler


t'attention.

Afais comment, alors. parler de scepticisme'?


t) faut. sembie-t-i). que le s'il n'est comme
scepticisme, pas,
te suutjère John Stuart ~)itt. « déguisement comme
simple a, ou,
te croit ~1. Hudotf Metz. signifie, au
simple propé'teutique
regard de Hume. non pas la vanité absolue du savoir humain,
mais ta nécessite de reconnaître au savoir humain des [imites. Et
de quettcs limites s'agir, sinon de celles trace
pourrait-il que
l'expérience? Le scep~c/s~e donc ici tout bonnement
marquerait
un positivisme analogue à celui de Comte ~\icht Skepti/.ismus,
abcr Positivismus. o A cette fornude de Rieht se rattient les ptt).s
récents et les plus quatittés d'entre les historiens de Hume. Aussi
bten Comte lui-même n'avait-it Hume comme son
pas indique
devancier? M. Fatkenbern une clas-
exprime opinion quasiment
sique en faisant de Hume '< den Vater des Modernen Positi-

Vi~tUttS~

Tout de même, et maigre les autorités la recommandent,


qui
pareiHe utterprctation comporte bien des reserves. Huxlev déjà
soutl'rait mat ce entre deux hommes dont ['un,
rapprochement
disad-iL est sans 'toute « le fin du xviu'' siecte o. et
plus penseur
dot)t Fautre. aurait-on envie est le lourd
d'ajouter, peut-être plus
et le plus verbeux pédant du siecte dernier. Outre considérer
qu'à
te dotait des doctrines, nombre de thèses essentielles du Tra'Jg

la Aa~fire T/H~a/ne. entre autres attribuée à


l'importance capitale
ta psychologie, sont aux du Comtisme.
proprement antipodes
Positiviste. Hume? Assurément, si l'on veut appeler ainsi qui-
conque rejette t'a /?r/o~/ et se moque des transcen-
spéculations
dantes. Hume mérite ce nom. I) le mérite même beaucoup mieux

que Comte. Mais il ne le mérite ni ni moins ta masse


plus que
des philosophes ou français, ses
ang')ais contemporains, lesquels
professaient d'ordinaire, pour les « visions d'un Leibniz, d'un

Spino/.a ou d'un Matebranche, infiniment moins d'indulgence

que nous n'en accordons, nous autres, à la « dialectique des néo


ou Et il est à chez Hume la
pseudo-hé~étiens. remarquer que

t~ns sa très rf'marquahtc ftu<h' '?'/)<' A'a~urat~fn Mind. )905.


o/umt.
~~c/uc/ttc der nfuem P/ofoMp/t-, BcrUn et L~ipy.is'. tf)27. p. 2)6.
C4 REVUE J'mLOSOt'IHQUE

condamnation des aventures n'est une conclu-


métaphysiques pas
sion mais presque un point de départ'. L'Introduction du Traité
rejette « d'emblée, comme et » toute
présomptueuse chimérique
recherche des et des « ultimes
premiers -principes qualités »,
toute prétention de connaître « au delà de ». Est-il
l'expérience~
à croire que tant et de discussions
d'analyses serrées, qui remplis-
sent la suite de l'ouvrage, soient destinées à confirmer
uniquement
une attitude reconnue dès l'abord la seule
philosophique pour
conforme au bon sens?
Je crois plutôt que le positivisme, si il y a, ne cor-
positivisme
respond qu'à un moment provisoire de la pensée de'Hume. Non
que cette pensée ait évolué au cours du on ne trouve nulle
temps
trace sérieuse de variation du Treatise à l'Inquiry et aux Dialo-
gues. Mais, dans chacun de ces et à propos de
ouvrages chaque
problème envisagé, la réflexion va
philosophique s'approfon-
dissant suivant un rythme de « renversement du pour
pascalien
au contre », qui, d'une de la
critique impitoyable raison, mène à
une sorte de dogmatisme du sentiment, aboutir à un
pour scepti-
cisme à la fois total et radical.
C'est cette marche réflexive, assez souvent méconnue que je
voudrais ressaisir et restituer.

PREMIER MOMENT LA CRITIQUE DES RELATIONS.

Le premier moment serait assez bien intitulé des


critique rela-
tions, ou encore critique du rationalisme. Il s'y agit beaucoup
moins de savoir si la raison s'étendre au delà de l'expérience,
peut
que de savoir si l'expérience même est réductible à des rapports

1. C'est là, pour Hume, ta leçon de la newtonienne bien com-


pbiiosophie
prise Un scepticisme modeste, s'étendant jusqu'à un certain point, et un-
loyal aveu d'ignorance sur les sujets qui passent toute humaine capacité.. (~
Treatise of numan nature, éd. SeIby-Big~-e, p.
638.)
2.1 Treatise o/tumfm nature, p. xvm-xtx. Cf..4tt.B;:<j~try concerning human under
staodtng, p. 30-31. Dans la suite de ces études, les références au Tra:~ de la
nature /tumatHe <Tr.),a I'.Bssat sui-
l'entendement ltumain (1.), et a l'Essai sur les prin-
cipes de la mor~e (I. M.), seront données d'après les éditions Setbv-Bigge. Pour les
Dialogues sur !<t religion naturelle (D.) et les autres essais, elles seront données
d'après l'édition Green and Grose du Treatise et des Essays ~orat and ~oH~ca!.
J. LAPORTE. LE SCEPTICISME DE HI'ME 6~

ou si les mots d'intelligibilité, de rationalité,


intelligibles, plutôt
ont un sens.
Ce est en cause, ce n'est seulement la valeur, c'est l'exis-
qui pas
tence de la raison.

Mais donc? d'un autre instrument que de


quoi Disposons-nous
notre raison une semblable « enquête »? Et l'enquête dès lors
pour
ne va-t-elle tourner dans le cercle vicieux si souvent imputé à
pas
h) de détruire la raison par argument et
prétention sceptique
ratiocination )'? Hume connait l'objection, chère, aujourd'hui
à tous les rationalistes. Et il répond, en somme, ainsi que
encore,
le faisait Montaigne, qu'elle montre seulement l'impossibilité
déjà
la raison comme du dehors, par rapport à des critères
<I apprécier
déterminés sans elle. « On ne soulève pas avec ses mains, dira

la chaise sur laquelle on est assis ». Non, bien sûr. Mais


Spencer,
ne peut-on, s'étant assis sur ladite chaise, s'apercevoir qu'elle
s'effondre ou qu'elle culbute? Plaçons-nous de
branle, qu'elle
même, tout franchement, au cœur de l'intelligence humaine;

suivons-la, ainsi parler, au fil de ses discours; et veillons


pour
seulement à discerner où et comment elle nous porte. En d'autres

termes, efforçons-nous d'amener à la conscience claire nos opé-


rations dites « rationnelles '), d'en délimiter les facteurs et d'en

démonter le mécanisme. Qu'arrivera-t-il si, dans les plus ordi-

naires et les essentielles d'entre ces opérations, il apparaît


plus
notre s'écarte des principes d'abord posés, qu'il
que esprit
méconnaît ses règles, enfin qu'il se dément, se dépasse
propres
ou se contredit lui-même? Ne faudra-t-il pas
perpétuellement
avouer constatations de fait équivalent à un juge-
que pareilles
ment de droit, et la simple mentale~ H ou, suivant
que « géographie
le vocabulaire la simple psychologie de la vie intel-
d'aujourd'hui,
lectuelle est ici une véritable critique de la connaissance,
« immanente incapable de fonder, mais d'une efficacité
critique
décisive ce qui est de dissoudre ~?
pour

t. t.. p. t3S-t56.
t.. p. t3.
3. Tr., p. t86-)87.
TOMECXY.–d933(X~iet2,.
66 REVUE PHILOSOPHIQUE

Telle est la méthode de Hume, qu'il oppose à bon


précisément,
droit à superficielle du scepticisme vulgaire~.
l'argumentation
Elle ne en ait dit, aucune « métaphysique
requiert, quoi qu'on
». La de Kant, remontant d'un fait tel
sous-jacente semi-critique
des matériels avec les théorèmes mathé-
que l'accord phénomènes
et les lois de la physique aux conditions qui ren-
matiques pure,
dent ce fait possible, manifestement qu'au moins dans la
suppose
de tout doit avoir son explication, sa raison
sphère l'expérience,
Elle commence donc, à la manière de Leibniz, par pos-
suffisante.
sans l'ombre d'une le principe qui, sous des
tuler, justification,
formes est le nerf de tous les rationalismes. Aussi n'est-
diverses,
il pas étonnant aboutisse, avec sa conception d'une acti-
qu'elle
vité transcendantale de l'entendement, à reprendre, en la transpo-

l'idée maîtresse de la théologie leibnizienne. Mais Hume, lui,


sant,
« écarte » toutes« hypothèses~ les ». Il n'affirme ni ne rejette rien

Il n'a besoin d'aucun postulat. Toute sa tactique consiste


ct~'y!o/
à demander aux dogmatistes Quelle est la connaissance que
vous vous satisfaisante et rigou-
tenez, autres, pour pleinement
reusement certaine? Je vais vous montrer que cette connaissance

s'étend infiniment moins loin que vous ne l'imaginez; qu'en


nombre de où vous vous flattez de « connaître », vous ne
sujets
faites, en réalité, suivre l'impulsion du sentiment et que
que
le sentiment fait le fond de la connaissance elle-
peut-être, enfin,
à la dans son .domaine et dans ses modes les plus
même, prendre
authentiques.
L'idéal du savoir Locke comme pour les
intelligible, pour
Cartésiens sans de Hobbes, c'est le savoir mathé-
parler
Là sera donc aussi Hume la connaissance pro-
matique. pour
prement dite, la Knowledge
Or qu'y a-t-il dans l'arithmétique et dans l'algèbre voire dans

la géométrie, certaine encore, quoique d'une précision moins

leur fasse ainsi une à part entre les autres


parfaite, qui place
sciences et qui les rende si propres à contenter l'esprit?
S'il faut en croire Kant, Hume n'aurait mis les vérités mathé-

à l'abri du doute que pour y avoir vu des jugements


matiques

1. 1., p. iss-tso.
2. Tr., p. 272.
3. I., p. '63; cf. Tr., I. )H, aect. t.
J.LAPORTE.–LESCEPTtCMMHDEtfL-M): 67

« c'est-à-dire des où le prédicat


analytiques jugements se borne
à « déclarer ce qui a été plus ou moins confusément dans
posé
le sujet. Bien entendu, Hume ne s'est servi
remarque Kant, point
de ce langage; mais il a professé « la constitution de la mathé-
que
matique reposait. sur le seul de contradiction. et c'est
principe
exactement comme s'il eût dit la mathématique ne contient
pure
que des propositions analytiques
L'interprétation kantienne, sur ee point, s'est
longtemps
imposée à l'histoire de la philosophie. On la retrouve notamment
chez Riehl et Windelband, chez Norman Smith et chez Émile Bou-
troux. Elle a cependant été contestée, Burton d'abord
par et par
Compayré. puis par Raoul Richter 2 et par M. Adolf Reinach 3, qu'a
suivis M. C. V. Salmon Et il semble bien effet
qu'en elle ne
s'accorde ni avec les textes de Hume, examinés de près, ni avec
la tradition dont Hume veut ici
philosophique êt.r,e l'héritier.
Rien à tirer sur ce cru M.
sujet quoi qu'ait Norman Smith
de textes qui disent simplement, dans le Traité par exemple
C'est par l'idée d'un triangle que nous découvrons la relation
d'égalité que ses
angles soutiennent avec deux droits: et cette
relation est invariable tant notre idée demeure la
que même s.
Par ce texte, et d'autres Hume se borne à
analogues, indiquer
qu'à la différence des et de
rapports d'espace temps, les rela-
tions mathématiques (non la
plus que ressemblance, la co~a-
y~. ou les degrés de qualité ne sont pas extérieures aux
termes quelles relient, et de leur
indépendantes contenu. Mais
il ne prétend point être
qu'elles puissent déterminées par lu
décomposition d'un seul de ces termes. !1 ajoute que pour
découvrir. médiatement ou Immédiatement, des relations de ce
genre, il suffit de l' <. activité de la où il
pensée », par entend
simplement la considération des idées, même en l'absence du

l. ~roMoomen~. Avant-Proj)~, n" 4; cf. Critique de la raison pra;;(M<. 1" partie


hv. f, ch. ;,n" n.
2.0erSA-ept!Mmm!tnae)'P/tHosop/t;t'Mndsctne!7e6frt<;i/iduM Lfinyi"' '=' !'Wi t. n
p. :364, 576, etc.
:}. Kants .4u~(MStM<; ~r ~m<-scAef< Problems, in Zff<s<«'~ für Philosophie un~
philosophische &.< B. 141, p. ~76. 200 (cité par Fatkenbp~ et Salmon).
4. C. V. Saumon, r/te Central pro<)i<;m of David //t;me'~ f/tt<.Mop/t.)' ait essay
<ott'ards a phenomenological interpretation of the first &oo/. of the Treatise of Hume,
Halle, t92U, p. 42.
S.Tr.. p. ti'J: ef. f., p. 25.
REVUE PmLOSOPHtQUE
~.g

de nos sens et « sans tenir compte de ce qui


témoignage présent
« n'y eût-il jamais eu dans la
exister dans l'univers (car
peut
de les démontrées par
nature de cercle ou triangle, propositions
moins toujours leur certitude
Euclide n'en pas
garderaient pour
il ne spécifie si cette considération
et leur évidence »). Mais point
ou par synthèse. On est fondé à con-
des idées procède par analyse
clure de là, si l'on veut, et bien que les notions mathématiques

de l'expérience, -que les jugements mathématiques,


soient tirées
s'affirmer, du recours à l'expérience,
n'ayant point besoin, pour
a ~o~. Mais il ne s'ensuit aucunement qu'ils
sont, en ce sens,
soient ana/i/~ues.
visés Kant? Hume, déclare Kant, regardait
Et les textes par
comme analytiques, c'est-
toutes les mathématiques
propositions
détermination à une autre en vertu de
à-dire comme allant d'une
c'est-à-dire le principe de
l'identité /d<), suivant
(<~c/!
exact selon Hume, les
contradiction s x. Il est parfaitement que,
ne sauraient être niées sans contradiction,
vérités mathématiques
de concevoir distinctement la contradictoire
et que l'impossibilité
de toutes les démonstrations~. Mais, cela, quel philosophe
est l'âme
le à moins de nier que le
mathématicien pourrait nier,
ou quel
consiste en une suite
raisonnement algébrique .ou géométrique
d'identités S'il est
ou c'est-à-dire partielles?
d'équations d'égalités,
il n'est moins impossible de
vrai 7 plus 5 égale 12, pas
que
la somme de 7 plus 5 comme égale <~ que « la racine
concevoir
la moitié de i0~ ». Pourtant Kant
de 64 comme égale à
cubique
7 plus 5 égale 12 le type des jugements synthé-
fait de l'égalité

p. 69. C'est ce qu'avait déjà fait observer Locke, Essay )Y,


i t. p. 25; cf. Tr
c.h. m, n~ 8.
Adolf Reinach et C. V. Satmon
n'hésitent pas à affirmer, après
2. C'est pourquoi
Hume hiUt die mathematischen Satze z~arfur. a priori, aber
R~~cn~ :oc. cit., p. 2t3. note 2. Je suis
nicht m~Mivtisch Et de même Fatkenberg,
faites, bien entendu, sur la
fort enclin à parler comme eux, toutes réserves
de r~.rM. On verra plus loin ce que
nécessité qui, pour Kant, est inséparable
Hume pense de la nécessité mathématique.
L ch. no 11. Cf. Prolégomènes,
3. Critique
Avant-Propos, no &.
cf. L, p. 25-26 et p. 163-165.
T~ 162; à ce propos que la notion d' unun triangle
remarque triante
5. 1., p. i6~ Schopenhauer d'abord contradictoire.
dont les côtés sont égaux n'apparatt point
rectangle ce triangle dans l'intuition pure. on s'aperçoit
~~a~ on veut construire au
des éléments (Le m~~ comme volonté. Suppléments
l'incompatibilité
1°' livre, 1 partie, ch. )v).
LE SCEPTtCtSME DE HL'ME 69
J. LAPORTE.

Mais c'est entre la somme etïectuée et l'opé-


tiques. qu'il distingue
la s'effectue La ainsi que les
ration par où somme synthèse,
du kantisme ont fini s'en rendre compte, est dans.
interprètes par
ta construction » du terme ou, si l'on préfère, du sujet.
premier
Ce qui revient à dire formuler correctement la distinction
que, pour
des et il faut se référer, non
jugements analytiques synthétiques,
ou à sa <' notion mais à la définition
pas au sujet réel, complète
initiale s'est donnée qui a servi
du de règle et
que l'esprit sujet
élaborer, soit a posteriori, soit a priori, la notion complète.
pour
En un ce jugement est étend notre
mot, synthétique qui
connaissance au delà de la définition d'abord Or à
posée.
dans son vrai sens (selon lequel elle ne soutire
prendre ainsi,
de la distinction kantienne, on dirait que
guère contestation)
Hume l'a connue et avance. H observe, en effet,
appliquée par
dans certaines comme la science les
que, disciplines, juridique,
vérités s'établir le examen des définitions
peuvent par simple
Pour nous convaincre de cette il n'y a pas de
proposition qu'où
il ne il est seulement néces-
/o/?yif~ peut y avoir d'injustice,
saire de définir les termes, et d'expliquer que l'injustice est une

violation de la Cette n'est en vérité pas


propriété. proposition
autre chose qu'une définition plus Imparfaite~ par contre,
Mais,
dans les sciences de la quantité et du nombre », il est nécessaire
de les à cause de la complexité des rela-
dépasser définitions, et,
tions. de recourir à « des intermédiaires variés « découvrir
pour

l'égalité ou l'inégalité sous les différentes apparences qu'elles


revêtent Oue le carré de l'hypoténuse soit égal à la somme

des carrés des deux autres on ne le savoir, si exac-


côtés, peut
tement définis soient les termes, sans une suite de raisonne-
que
ments et de recherches N'est-ce en ce qu'elle a d'essen-
pas,
tiel, la pensée de Kant

). Voir notamment la preuve des Axiomes de l'intuition dans la Critique de la


ruison pure.
2. t.. p. 163
3. /<)td.
4. ft est vrai que, pour Kant, cette extension de la connaissance n'est pos-
&i))ie que grâce a une « intuition où s'opère la constructton de concepts »,
aboutissant à la synthèse. Mais ce n'est certes pas Hume qui contesterait ta pré-
sence, à la base de tout raisonnement mathématique, de représentations spa-
tiales et temporettcs. D'autre part, les intuitions de la sensibitité sont, dans ta
théorie kantienne, la condition qui rend les jugements synthétiques légitimes,
non le signe distinctif de ces jugements it y a synthèse des que le concept,
70 REVUE PHILOSOPHIQUE

Aussi bien cette pensée se trouvait-elle déjà, et de façon plus


nette encore, chez le véritable maître de Hume, celui que Hume
suit, peut-on dire avec M. Lévy-Bruh!, dans tous les cas où il
ne lé combat pas expressément, et qui est Locke. En un texte
souvent cité, Locke explique comment l'esprit, ne pouvant aper-
cevoir immédiatement la convenance ou la disconvenance qui se
trouve entre les trois angles d'un et deux droits, « est
triangle
obligé de se servir de quelques autres angles auxquels les trois

angles d'un triangle soient égaux, et trouvant ceux-là sont


que
égaux à deux droits, il connaît là les trois d'un
par que angles
triangle sont aussi égaux à deux droits' ». C'est ce
justement
qu'on vient de voir que dit Hume. Mais il y a dans l'Essai de
Locke un autre article, beaucoup moins remarqué, introduit,
qui
j~ans ambiguïté possible, l'idée des~'Hg'e/ne~ssy~ë~'çMes a'/)/oy:
« Nous pouvons connaître la vérité et par ce moyen être certains
de propositions qui affirment quelque chose d'une autre qui est
une conséquence nécessaire de son idée complexe, mais qui n'y
est pas renfermée comme que l'angle extérieur de tout triangle
est plus grand que l'un des angles intérieurs opposés; car comme
ce rapport de l'angle extérieur à l'un des angles intérieurs opposés
ne fait point partie de l'idée complexe qui est signifiée par le mot
de triangle, c'est là une vérité réelle, qui emporte une connais-
sance réelle et instructive2. Étant reconnu, d'ailleurs, ce que
montre assez la ressemblance des vocabulaires outre certains
indices caractéristiques tels que le mépris du syllogisme' que
la conception générale de Hume touchant les mathématiques
s'inspire de très près de celle de Locke, laquelle reproduit celle
'le Descartes, il y a tout lieu de juger que, comme Locke et

-cst-à-dire ta d~y!nt<ton du sujet est dépassée (voir Cr. de la p;zre. Introduc-


tion, n" V et n" IV). C'est pourquoi toute construction, la supposât-on purement
inh'HectueUe, voire tout passage du Ht/tue< à l'actuel ou de l'implicite à l'explicite,
devraient être considérés comme irréductibtes à la simple analyse.
i. Essai sur l'entendement humain, )V, H. 2. Norman Smith estime que Locke a
certainement en vue ici la construction des droites qui fourniront, dans la per-
ception, l'intermédiaire requis (Voir Studies in the Cartesian Philosophy, p. 20t,
note 2).
H. Essai, IV. VIII, n" 8. (Je cite d'après ta traduction Coste). U est à noter que
'Ureen, qui mentionne ce texte (Intr. aux œuvres de Hume, n° U7). n'en affirme
pas moins que, pour Locke, la /mo:t)<M~e n'a d'autre fonction que le jugement pure-
tuent analytique (Jf)t~ n° tt8)!
3. t.. p. t.63.
J. LAPORTE. LE SCEPTtOSUE DE HUME '?!Il

bien entendu comme Descartes Hume a dû tenir les vérités de

la géométrie, de l'arithmétique et de l'algèbre pour synthétiques


et non
pour analytiques.
Mais la question, après tout, n'a pour notre propos qu'une
accessoire. Ce bien davantage, c'est de
importance qui importe
déterminer en consiste, en lui-même, l'acte par lequel
quoi pris
nous connaissons ces vérités. Or, sur ce point, sans contredit,
Hume ne fait l'idée Cartésienne adoptée par Locke
que reprendre
la connaissance a lieu intuition ou e~ons~a~'on: et la
par par
démonstration n'est enchaînement de propositions,
jamais qu'un
c'est-à-dire de et (puisqu'il n'y a de
rapports, plus spécialement
vraies démonstrations d'égalités, dont
qu'en mathématiques)
chacune doit avoir été intuitivement saisie~: elle se ramène donc

à une intuition prolongée et compliquée. Mais, qu'est-ce que


l'intuition? C'est la même chose qu'on a coutume
précisément
dans les cas où les termes comparés sont des
d'appeler perception
données actuelles des sens et non de idées~ une « récep-
simples
tion toute et des termes et du rapport qui se découvre
passive
immédiatement entre eux\ Si donc il y a dans le raisonnement
« exercice par où il est juste de l'opposer à la
quelque » d'esprit,
cet « exercice ne peut consister qu'en un déplacement
perception5,
de l'attention, successivement vers des objets divers
dirigée
l'activité de connaissance comme telle s'y réduit toujours au fait

de ou, ce qui revient au même, d'avoir conscience"


percevoir
Que nous considérions un objet unique ou plusieurs, que nous
nous arrêtions sur ces ou nous courions des uns aux
objets que
autres, et selon forme ou quelque ordre que nous les
quelque
examinions, l'acte de l'esprit n'excède pas la simple conception' »,

ici, naturellement, non pas la forma-


conception signifiant
tion d'un abstrait, mais la « simple inspection (survey)
concept

). )t est vrai que Hamelin n dec[are quelque part la méthode de Descartes


analytique comme le syiïogisme Mais, rephque a\c une juste sévérité
M. Hlunschvic~ cc)a revient a supprimer purenn'nt et simplement l'existence
<i~ Hescartcs
2. Tr., p. 7).1.
:t. Tr.. p. 73.
4. Tr.. p. 73; cf. p. 70.
5. 7t)<d.. Tr., p. 456, cf. p. 67.
~i. Tr.. p. 67.
7. Tr.. p. 'J6-:)7 (note).
72 12 REVUE PHtLOSOPHtQL'E

d'une représentation quelconque~. A peine est-il besoin d'obser-


ver que tout cela est strictement conforme à Locke'~ à Mâle-
branche' et à Descartes~, lesquels s'accordent à déclarer que
sat'o: en dernière analyse, c'est voir.

Qu'on ne se méprenne pas, dès lors, sur le procédé si fréquem-


ment recommandé et utilisé par Hume dans son examen critique
des « catégories » de l'entendement pour élucider une notion

quelle qu'elle soit, chercher l'impression d'où elle dérive

Nombre d'historiens ont voulu donner à ce procédé une signifi-


cation grossièrement sensualiste 7, comme si Hume demandait,

par exemple, à voir avec les yeux du corps, à toucher, bref à se

représenter matériellement la force qui est censée passer de la


cause à l'effet, ou la chose qui est censée supporter les accidents.
Certains textes, pris isolément, ont pu fournir occasion au contre-
sens. Ainsi, à propos de l'idée de substance « Si elle nous est
transmise par nos sens, je demande par lequel, et de quelle
manière. Si elle est perçue par les yeux, ce doit être une couleur;
si c'est par les oreilles, un son; par le palais, une saveur; et de
même pour les autres sens*. Qu'on lise pourtant la suite du pas-
sage on verra bien que Hume ne s'en tient pas là. Outre les

impressions de sensation, il envisage les impressions de réflexion,

qui comprennent les « émotions )', les « passions plus générale-


ment encore les tendances et tout ce qu'on a coutume d'entendre
sous le nom de « désir H et de « volonté 9». Et sans doute ces

impressions de réflexion sont toujours, autant qu'on puisse


l'observer, provoquées par des sensations ou par des souvenirs de
sensation Mais cela ne signifie pas qu'elles s'y réduisent, non

plus que, pour un Maine de Biran. le sentiment de l'effort muscu-


laire ne se réduit à la sensation de tact. Au reste, que nos

1. Ibid.
2. Voir l'Essai de Locke, par ex. tV, H, 2 et 7.
3. Voir Recherche de la vérité, t, U. n° 1.
4. Voir toutes tes jRc~ui~e.
5. C'est le mot dont se sert Thomsen.
6. Tr., p. 74-75; cf. I., p. 21-22.
7. C'est encore a peu près ainsi que l'entend M. RudotfMetz.
8. Tr. p. 13-16. Voir à ce propos, comme modèle d'inintelligence., la critique de
Gi'eun (Introduction, t. t. p. 207, 208, et p. 167-tCS).
t). Tr.. p. 16; cf. p. 8 et p. 275-276; p. )8.
)U. Tr., p.275-276 et p. 7-8.
J. LAPORTE. f.E .SCEPTfCtSMF. DE HL'ME TX
"i

impressions de toute espèce aient, directement ou indirectement,


leur en une action du sur l'âme, c'est là une thèse
origine corps
qui a pu paraître à Hume, après examen, autorisée par de bonnes

raisons 1, sur lesquelles, d'ailleurs, il n'a jamais


physiologiques
cru devoir insister 2 mais assurément elle ne pouvait être posée
dès l'abord comme base dans le Treatise ta
d'analyse. puisque
à la réalité des n'est discutée qu'à la fin de la cn-
croyance corps
tique de I'.Ë'n~e7!</e/n< De fait, dans la définition initiale qu'il
donne des Hume ne s'occupe nullement des causes
impressions,
inconnues qui les font naître~. H n'a égard qu'à un caractère
d'ordre tout psychologique, la ~dness ou liveliness', que rend

fort mal le mot français u~ac~e, et vaudrait peut-être mieux


qu'il
nommer ac~Ma~c. Il divise en somme, division très simple et logi-

quement exhaustive, les états de conscience en deux classes ceux,


soient, ont ce caractère d'actualité, ce sont les
quels qu'ils qui
impressions; et ceux qui ne l'ont pas, ce sont les idées5.
Maintenant il se trouve que nos idées, ou du moins les éléments

simples en lesquels elles se décomposent, sont généralement pré-


cédées dont elles sont les copies. Mais la règle n'a
d'impressions
rien d'absolu. qu'une personne ayant joui de la vue
Supposons
pendant trente ans se soit parfaitement familiarisée avec toutes les

de couleurs, à l'exception, si l'on veut, d'une nuance par-


espèces
ticulière de bleu, que le hasard ne lui a jamais fait rencontrer.

Plaçons devant elle toutes les nuances diverses de cette couleur,


à l'exception de la seule nuance en question, et en descendant gra-
duellement de la foncée à la claire. » On doit considérer
plus plus
comme certain d'unepercevra un vide
part, « qu'elle
à l'endroit

ou il manque une nuance, et qu'elle sentira que l'intervalle entre

les couleurs est plus grand à cette place qu'à une


contiguës
autre d'autre part, « qu'elle pourra par la seule force de son

imagination, combler cette lacune et s'élever d'elle-même à l'idée

de cette nuance particulière, qui cependant ne lui a jamais été

t. Tt' p. 275-276: cf. p. 287 et suiv.; p. 422-42:t: voir aussi )es Df'aio~ufs sur la
rf'/t~fon naturelle, 2~ part.
2. Tr. Ibid., 273-27f;: cf. ru qu'il dit (Tr., p. 60-6!), des dissertions ima~-
p.
nitires du cerveau
3. Tr.. p. 7-8.
4. ~'uus v n'vi<')idrnrts ton~'ucm~n! a propos de la théorie de la crnyanee.
5. L, p. 18.
~4 REVUE PHILOSOPHIQUE

fournie ses sens H. L'idée d'une nuance particulière de cou-


par
leur n'étant moins « distincte et indépendante de toutes les
pas
autres nuances l'idée du bleu l'est de celle du rouge un tel
que
encore suffit à établir que « les idées
exemple, qu'exceptionnel,
ne dérivent toujours d'impressions correspondantes 3 ».
simples pas
Puis donc se rencontrer en nous des idées qui chrono-
qu'il peut
sont et n'ont point d' « originaux », rien
logiquement premières
à la de supposer que les notions dites ration-
n'empêche, rigueur,
nelles soient dans ce cas.
Hume formellement l'hypothèse à propos de la notion
évoque
<le cause II ne s'y arrête pas, car une investigation plus complète
va lui justement d'assigner l'impression dont l'idée de
permettre
cause est Mais voulût-on s'y arrêter, la méthode de
précédée.
Hume n'en souffrirait aucunement. Entre l'idée et l'impression,
en effet, la diSérence de liveliness tient surtout au contenu repré-

sentatif, ou, dirait Descartes, à la réalité objective de l'une et de

l'autre. Pour ce est de la réalité matérielle ou, dans le langage


qui
de Hume, de l' « action de l'esprit ') s'appliquant à l'objet représenté,
l'idée est équivalente à l'impression; à telles enseignes qu'elle peut,
comme donner lieu à souvenir et (nous le verrons)
l'impression,
être source de croyance plutôt elle est elle-même
Ou impression,
-étant « une réelle de l'esprit dont nous avons intime-
perception
ment conscience a. Or ce que vise la critique de Hume, c'est essen-

tiellement cela déterminer le contenu de conscience qui répond


aux termes ou du vocabulaire philosophique Vous
expressions
dit-il, somme toute, aux philosophes, ses adversaires, de
me parlez,
de causes, de liens nécessaires, de rapports de perfec-
substances,
tion. a-t-il effectivement dans votre pensée quand vous dis-
Qu'y
courez de la sorte? Y a-t-il autre chose que les syllabes proférées
et entendues, les caractères lus ou imaginés? Alors, dites-nous
que
Ou, si vous ne nous le dire, s'agissant de choses trop
quoi. pouvez
être définies, ou trop subtiles pour être traduites,
.simples pour

t. i., 20-21; cf. T)., p. 5-0.


2. /&M.
3. Ibid.
4. Tr., p. 77.
5. Tr., p. tOX-)06.
C. Ibid., p. 106.
7. ).. p. ~2.
J. LAPORTE. LE SCEPTtCtSME DE HL'.ME ':S

<jo trop intérieures pour être extériorisées, du moins


indiquez-moi
<u et comment, de quel côté. dans quelles occasions, moyennant
quel effort d'attention, je serai à même d'en conscience à
prendre
mon tour; car ce sont. vous le répétez assez, choses rationnelles,
donc valables universellement. Au cas ou, vos
malgré indications,
ma conscience, à cet égard, demeurerait vide, force me sera de
conclure que vous avez usé de « complètement dénuées
paroles
de sens o.
En résumé, tes discussions de et du
sceptiques l'gH/yy
Treatise ne vont qu'à ce que M. les
démasquer Bergson appellera
~seHJo-/c~e.s, et que Descartes appelait les idées matériellement
déjà
fausses. A la base est, non point le préjugé du mais
sensualisme,
la haine du verbalisme. Et si, dans cette chasse aux on
illusions,
fait volontiers appel aux données sensibles les plus grosses »,
c'est que de telles impressions « ne comportant pas d'ambiguïté n,
~.unt particulièrement à «
propres grossir », en effet, comme à la
lumière d'un microscope, et à rendre aisément discernables
plus
les Idées souvent obscures et fuyantes rattachent 2.
qui s'y

L'ne telle attitude, on le aucun a priori, non


voit, n'implique
pas même la négation de tout a priori. Des à
formes intelligibles
la mode platonicienne, des universels à la mode néo-réaliste, des
essences à la mode voire des actes transcen-
phénoménologique,
dantaux à la mode kantienne, rien de tout cela, en n'est
droit,
exclu, pourvu que cela, d'une manière ou d'une autre, se mani-
feste en fait à la conscience. Empirisme pur et intégral qui rejoint
le cartésianisme s'il est vrai Descartes aussi
authentique, que pour
la règle suprême est la recherche de l'évidence ou de l'idée claire,
laquelle se définit par ta « présence à l'esprit

est sur ce terrain, dont, à moins de se confesser eux-mêmes


purs assembleurs de mots, ne sauraient s'évader les rationalistes,
que Hume, « au moyen de l'idée de connaissance ci-dessus expli-
quées va ruiner l'une après l'autre les prétentions du rationalisme.

L Tr.. p. )(i) (.t )G8: cf. p. 22 et p. 74.


t.. p. H2; cf. Tr., p. 74-75.
3. C't'st, ~'n tant qu'attitudt- d'esprit, à p~u près rempirismr de \V. James
v~r T'e M<'<!f;~y xn.
o/<u<h, p.
4. Voir Prtncfptf;. I, 4:) Ctaram vo<'o )!)am ( p~rcpptionf'm) quae m~nti alten-
dant) pr.pscns t't aperta est..
S. Tr.. p. 79.
76 REVUE PHILOSOPHIQUE

Il

suivant aussi bien, suivant toute la


La raison, Locke, comme,
ancienne et est essentiellement la faculté
philosophie moderne,
les relations des choses
d'apercevoir
le mot de relation se prend communément de deux manières
Mais
du côté du dire, et du côté de l'objet. Il désigne
sujet, pourrait-on
tantôt l' « association » de deux idées « dans l'imagination », et
ont de s' « introduire l'une l'autre ') c'est la
la propriété qu'elles
relation na~Mre//e; tantôt la « circonstance particulière par où,

lors de la même arbitraire ou fortuite, de deux idées


réunion,
« fantaisie bon de les »
dans la », nous pouvons juger comparer

la Ce dernier de relations est,


c'est relation philosophique genre
bien entendu, le seul soit affaire de connaissance rationnelle.
qui
Il comprend différentes, et pas davantage~, lesquelles
sept espèces
se répartissent en deux groupes d'une part, les relations qui, sui-
de « dépendent entièrement des idées
vant une remarque Locke
la ressemblance, la contrariété,
que nous comparons », à savoir

les degrés de qualité et les de quantité e~ de nombre; et,


proportions
d'autre celles changer sans aucun changement
part. qui peuvent
les idées à savoir les relations d'espace e< de temps, ta cau-
dans H,
l'identité. En on rapporterait celles-
salité et langage scolastique,
des celles-ci à l'ordre des existences. Hume
là à l'ordre essences,
relations ou relations tout court, et
nomme les premières d'idées,
les secondes les choses de fait of facl 6). La
range parmi (mallers
ou ce qu'on de ce nom, s'intéresse aux
raison, apparemment, appelle
nous faisons une moindre
unes et aux autres, puisque (quoiqu'avec
assurance) des raisonnements dans le domaine des Ma~erso/ac~
dans celui des relations et puisque celles même des
comme d'idées,
lieu à
matters o/ac~ et des relations d'idées qui ne donnent pas

raisonnement donnent lieu, tout au moins, à~'Hoewen~.

1. Voir Locke, Essay, IV, 17, n" t et les remarques de Leibniz sur ce chap)).)'~
dans les Nouveaux Essais; cf. Tt' p. 69 et p. 464 (note).
2. Tr., p. 13 et suiv.
3. Tr., p. 13 et suiv. p. 69 et suiv.; p. 463 et suiv.
4. Voir Locke, Essay, ii, ch. 25, n''S.
5. Tr., p. M et suiv. p. 73.
6. I., p. 25; cf. LM., p. 287; et Tr., p. 463 et suiv.
7. Tr., p. 69 et suiv.; p. 74 et suiv.; p. t2t, fit'.
J. LAPORTE. LE SCEPTiCiSME DE HUME T7"1

1~ ,J~r'O" 4- 1- ~Al~ mc
les
la raison, ce sera donc envisager à tour de rôle
Critiquer
relations en nous demandant de chacune
>ept joMosopA~ues,
d'elles. suivant la règle adoptée que voyons-nous, qu'avons-nous
dans la conscience alors que nous t'affirmons?

t. Point de difficulté, dans la classe des relations de fait, pour


ce qui est des rapports temps. d'espace et de

Ces se présentent à l'esprit avec les impressions des


rapports
sens et sont du même coup d'œil qu'elles. A quiconque
aperçus
ne point savoir ce que les mots d'espace et de temps
prétendrait
signifient, on serait sans doute en peine de fournir une définition.

Mais on n'aurait regardez autour de vous ou en


qu'à répondre
vous. « La table qui est devant moi suffit, à elle seule, quand je la
considère, à me donner l'idée d'étendue « Cinq notes jouées
sur une flûte nous donnent et l'idée de temps »
l'impression
Plus tout le monde avoue que « l'idée d'espace
précisément,
la vue et le toucher 3n. Or
est transmise à l'esprit par deux sens

mes veux « ne m'offrent que les impressions de points colorés,

d'une certaine manière. Si l'œil est sensible à autre


disposés
chose, demande qu'on me montre à quoi. Mais s'il est impos-
je
sible d'indiquer autre chose, nous pouvons conclure avec certi-

tude que l'idée d'étendue n'est qu'une copie de ces points colorés

et de leur mode d'apparition ». Il n'en va pas autrement pour


l'étendue tactile. Et c'est en tant que nous remarquons la ressem-

blance des du toucher à celles de la vue « dans la


impressions
disposition de leurs parties », c'est en ce sens d'après la vraie

théorie dela généralisation que nous pouvons être dits former

l'idée d'espace en général


De même que c'est de la disposition des objets visibles ou

tangibles que nous recevons l'idée d'espace, de même c'est de la

succession des idées et des impressions que nous tirons l'idée de

temps °. » Succession perceptible (« perceivable H), convient-il

1. Tr., p. 34.
2. Ibid., p. 36.
3. lbid., p. 38.
/6M., p. 34.
S. Ibid., p. 34: cf. p. 20 et suiv. Nous exptiquernns. par la suite, quel est, chez
Hume. le vrai sens de cette théorie de la p'eneraiisation.
6. lbid., p. :).
78 REVUE PHILOSOPHIQUE

d'ajouter car, quand la succession, quoique réelle, est trop rapide


pour être perçue comme dans le cas d'un charbon enflammé,
tournant si vite qu'il présente aux sens l'image d'un cercle de feu
nous n'avons pas de notion du temps H. Par ailleurs. en
disant que la notion du temps nous vient d'une « succession
per-
ceptible » d'impressions, par exemple d'une série de « cinq notes

jouées sur une flûte », on ne veut pas dire que « le temps soit une
sixième impression qui se présente à l'ouïe, ni à aucun autre des
sens », ou « réflexion
qui naisse d'une » sur ces cinq impressions
sonores II n'y aurait, sans doute, nulle absurdité à supposer
que « la nature eût ainsi formé les facultés de l'esprit » « qu'il

sentît quelque nouvelle impression originale naître o d'une telle


audition ou de son souvenir 3. Mais le fait est qu'il n'en est rien.
« L'esprit ne fait ici que remarquer la /H<Mfér6 dont les différents
sons font leur apparition », en « omettant, autant que possible,
les particularités » de ces sons, de même que, dans le cas de

l'espace, il omettait autant que possible les particularités des

points colorés
Ainsi « l'idée de temps non plus que l'idée « ne
d'espace,
dérive pas d'une impression particulière mêlée aux autres, et net-
tement discernable d'avec elles, mais provient globalement (a/~o-

gether) de la manière dont les impressions


apparaissent à l'esprit,
sans être une d'entre elles 6». D'où « les idées
il suit
que d'espace
et de temps ne sont pas des idées séparées ou distinctes », ou,
« en d'autres termes, qu'il est impossible de concevoir, soit un
vide ou une étendue sans matière, soit un temps pendant lequel
il n'y ait ni de succession ni de
changement en aucune existence
réelle Espace et temps désignent seulement l'ordre suivant

lequel des objets existent ou, ce qui revient au même, se pré-


sentent à l'esprit 9.

1. Ibid., p. 33.
2. Ibid., p. 36.
3. .H6d., p. 37.
4.. /iM.. p. 37.
3. Tr., p. 37 without considering thèse particutarsounds cf. Tr., p. 3t n'c
omit the peeu!arities of colour, as far as possible, and found an abstract idea merc)v 'v
on tbat disposition of points, or manner of appearance, in which they agrce
6. Ibid., p. 37.
7. /6M., p. 39 et suiv.
8. MM., p. 39, 40 et p. 53.
9. 76M.. p. 3~, 36, 37, 39.
J. LAPORTE. LE SCF.PTtOSHE DE HCHE '79'

Reste à savoir comment cet ordre cette «


disposition
sont. remarqués Plusieurs historiens (Green entre autres) 1 ont
dénonce là une pierre d'achoppement pour l'empirisme de Hume,
la connaissance de l'ordre qui règle néces-
l'expérience requérant
sairement, à leur avis, l'intervention de principes supérieurs à

l'expérience. Rien de plus juste au regard d'une doctrine qui


commence par réduire l'apport des choses sensibles à une multi-

plicité informe d'éléments éparpillés o, étrangers à toute espèce


d'ordre. Mais cette doctrine, c'est celle de Kant, ce n'est celle
pas
de Hume. La pétition de principe est flagrante, à
d'imposer
l'empirisme, pour le mieux réfuter, le postulat de ses adversaires.
Le terme même d' s dont Hume se sert
impression composée '),
pour caractériser les notions spatiales et temporelles, montre
assez qu'à yeux sesles matériaux de la perception s'offrent à
avec une « '), ou si l'on préfère, une forme
l'esprit composition
non moins importante à noter que leurs « qualités
n proprement
dites. Hume indique par ailleurs, à peu près comme ferait un Ges-

taltiste, que la manière dont nous apparaissent les sons suc-


cessifs dans une phrase musicale, peut être ensuite considérée
sans considérer ces sons particuliers < et être jointe à d'autres'.
Mais de recourir, pour expliquer la perception de telles '< formes H,
à des cadres a priori de la sensibilité ou à des exercices transcen-
dantaux de l'entendement~, il eût, apparemment, jugé cela com-

plication arbitraire et inutile, puisque I' <' ordre des phénomènes.


que ce soit ou non l'esprit qui le fasse, n'en doit pas moins finalement
se découvrir à la conscience et être saisi par elle comme du tout
fait Aussi bien, si la disposition spatiale et temporelle exprimait
un certain travail opéré par l'esprit sentant sur les impressions
senties, elle serait différente donc « discernable s, de ces

). Il me semble superflu de retever en dotait tous les contresens et toutes les


suppositions gratuites de Green quant à la perception de l'ordre spatial et tem-
poret (voir notamment, dans son ~roductfon. n" ~ta et suiv.).
2. 7-r.. p. 38.
3. /<)t6i., p. :!7; cf. p. 3t. Hume s'exptique sur cette façon de considérer
a propos des df'sfmc~OfM de raf'son (Tr., p. 24-23).
4. Comme Hendel, après Hedvall, semble le croire nécessaire. La vraie diffi-
cutte. pour Hume, réside ici dans l'abstraction, dont on est peut-être en droit de
penser que sa théorie ne saurait ni se passer, ni rendre un compte suffisant.
Mais quel ph~o-.ophe parmi .'eux qui ont aperçu te problème a jamais
etuctde la nature de l'abstraction autrement qu'en paroles
5. Tr., p. 36.
SO REVUE PHILOSOPHIQUE

elle donc être conçue à part et en l'absence


impressions; pourrait
de tout contenu, ainsi le veulent un Kant ou un Schopen-
que
de reste selon Hume, l'étendue et
hauer. Mais nous savons que,
à l'état qu'elles mar-
la durée ne se laissent point représenter pur,
le « mode » des choses et ne font
quent simplement d'apparition
en soient distinctes d'une < dis-
qu'un, en réalité, quoiqu'elles
raison 1 se ramène à une diversité de res-
tinction de (laquelle
avec les choses Il en résulte que,
semblances), qui apparaissent2.
c'est du même leurs
percevoir des impressions, coup percevoir
et temporelles. Ces relations, dès lors, de même
relations spatiales
des doivent être, Hume comme
que le contenu impressions, pour
lui volontiers, afin de rendre
pour Bergson qui, aussi, invoque
la nature de la d'une mélo-
sensible durée, l'exemple organisation
des « données immédiates de la conscience ».
dique
en ce Hume veut dire lorsqu'il affirme que
C'est, somme, que
de et de succession sont « indépendants
les rapports contiguïté
des de l'entendement, et antérieurs à elles a. II entend
opérations
ces rapports et cela est vrai même, en ce
que spatio-temporels
concerne le des successions de nos états purement
qui temps,
internes deviennent objets pour la réflexion, repré-
lesquels
sentent des « dispositions H et façons d'être, non du sujet mais

des ou, pour user de notre terminologie moderne, qu'ils


o6/e~s
ont un caractère objectif.

En ce les « relations de temps et de lieu H répondent bien


sens,
à la définition qui a été donnée de la « relation philosophique

t. Ibid., p. 25.
ne
2. Le temps, n'apparaissant pas en tant qu'impression pnmaire distincte,
garait manifestement consister qu'en différentes idées, différentes impressions,
ou différents d'une certaine manière. Tr., p. 37; cf. p. 429.
objets, disposés
3. t[ va de soi que je ne prétends pas assimiler la conception bergsoniennc,
qui insiste tant sur la continuité de la durée, à celle de Hume qui compose le
moments indivisibles Voir Tr., p. 47. Je dis seulement que celle-ci
temps de
non moins que cette-ta admet et même implique, en dépit des allégations toutes
gratuites de M. Whitehead, une expérience directe de la succession comme telle,
encore que cette expérience pose un problème (celui de la mémoire et de l'iden-
tité du moi), dont Hume, nous le verrons, n'est pas arrivé à trouver la solution.
Je dis en outre que, dans l'une et l'autre doctrine, la succession ainsi éprouvée,
en une compound impression les impressions successives, est bien
groupant
une sorte d'organisation (organisation sui generis, naturellement, et très différente
de l'organisation au sens conceptuel du mot).
4. Tr., p. t68-t69.
5. Tr., p. M.
J. LAPORTE. LE SCEPTICISME DE HUME Si

Mais elles sont seules à y répondre.

Examinons, en effet, les deux autres relations qui rentrent, avec

les dans la classe des /na~ers of fact la causalité et


précédentes,
l'identité.

La de la causa/t'~ joue dans la philosophie de


critique
Hume un rôle décisif. On la comparerait assez bien au « coup de

marteau la tactique napoléonienne, doit ébranler


qui, d'après
au bon endroit la ligne adverse; après quoi, de proche en proche,
la déroute gagne tout le reste de l'armée.

De abord, la relation causale se déta:he entre toutes les


prime
autres par sa valeur hors pair et son caractère singulier.
Dans les relations d'idées, en effet, non plus que dans les rela-

tions de fait, il n'y a de rapport pour l'esprit que par la comparaison


de termes ont dû lui être préalablement donnés On ne peut
qui
trouver que Pierre ressemble à Paul à moins d'avoir sous les yeux
ou dans sa pensée l'image de Paul en même temps que celle de

Pierre. Et pareillement pour l'identité, ou la durée, ou l'étendue

jamais « l'esprit ne peut aller au delà de ce qui est immédiatement

aux sens pour découvrir, soit l'existence réelle, soit les


présent
relations des objets Mais la relation causale a ce privilège de

ne que sur un seul terme, ou plutôt de provoquer, à partir


poser
de son premier terme, la pensée et l'affirmation du second. Seule

elle peut « nous assurer. d'après l'existence ou l'action d'un objet,

que celle-ci fut suivie ou précédée d'une autre existence ou d'une

autre action '), alors même que cette autre existence ou cette autre

action ne se manifeste pas et ne n'est jamais manifestée à notre

conscience'. « Seule cette relation nous permet de dépasser le

de notre mémoire et de nos sens » Et c'est par où elle


témoignage
est le nerf du raisonnement expérimental, dont le propre est de

conclure du à l'avenir, c'est-à-dire d' « Inférer ce dont nous


passé
n'avons point l'expérience dans la stricte acception du mot5. Il y a

là un pas fait par l'esprit qui est sans doute d'une pratique cou-

Tr., p. 73.
2. /btd., p. 73.
:t. /6;d., p. 73-75 et p. 89-HO.
4. p. 26 et p. 76.
a. t., p. 4[ et suiv.
TOMECXY.–i933(N'e!.2'. 6
82 REVUE PHILOSOPHK~OE

rante dans les sciences de la nature, mais qui n'en offre pas moins,
au regard de la knowledge, un scandale car il a lieu en quelque
sorte -dans le vide., .sans être, à ce .qu'il semble, « soutenu ') par
rien Si connaître c'est voir, par quel miracle peut-on voir un

ra~)or/, lequel implique forcément deux termes, alors que l'un de

ces termes est absent?


Tel -est le paradoxe de la causalité. Il suffit à nous av.ertir que
nous avons affaire à une notion suspecte, et qu'une recherche

attentive sera requise pour en tirer au-clair le contenu.


Ce contenu, à vrai dire, est complexe.
Quand nous prononçons qu'un certain phénomène, maintenant

observé, .est l'~ë~ d'un autre phénomène que nous appelons sa

cause, il se peut que la cause échappe ici à l'observation mais

c'est que, pour des phénomènes semblables, en des occasions sem-

blables, nous avions pu observer antérieurement et la cause et

reSet~. Si la liaison de~ause à .effet nous de «


permet suppléer ?
Inexpérience actuelle, 'encore faut-il qu'elle ait été elle-même

dans l'expérience actuelle. La -question, en dernière


perçue
analyse, se pose donc pour la causalité comme pour le reste
des relations deux objets A et B étant supposés présents, il

-de savoir ce nous percevons qui nous fait appeler A


s~agit que
cause de B.
Nous percevons assurément quelque chose.

Quoi donc?
fois deux sont considérés comme causes ou
Chaque que objets
effets l'un et l'autre, nous constatons qu'Us sont conligus dans

et dans le temps, l'objet appelé cause précède


l'espace, que,
immédiatement l'objet appelé <M~. Double rapport spatio-tem-
porel qui s'observe régulièrement pour tous les objets pareils à

ceux-là~. Nous avons déjà défini la nature de ce .genre de rapports,


et la manière dont l'esprit les connaît.
Mais est-ce là tout? Non certainement. n Un objet peut être

et antérieur à un autre, sans être considéré comme la


contigu
cause". » La succession ou la conjonction est une partie, et même

t. p. 41.
2. Tr.. p. 87 et suiv.
3. Tr., p. 75-77 et p. tS3.
4. Tr., p. t35 et p. 168.
5. T)' p. 77.
J. LAPORTE. LESCEf'TtCtSMEDHHUME 8.?

une partie « essentielle de la elle n'en est le tout.


causalité; pas
L'élément spécifique, tel que tout le monde le conçoit, est ta
connexion nccessa/yg~. A peine est-il besoin d'observer cet.).
qu'à
reviennent toutes les autres expressions, force, /)ou~/y. efficace,
oc~on, énergie, q'Ma/f~/)roc/uc~'c qu'on donne parfois pour des
définitions de la causalité, et qui n'en sont des synonymes'\
que
toutes signifiant purement et c'e par une chose
simplement quoi
existe

Tenons-nous-en donc à cette notion de force ou de


(power)
connexion nécessaire s et tâchons, afin de la rendre plus « précise.
pour notre vision infeHectueUe'' ». de découvrir la ou les impres-
sions d'où elle dérive~.
On peut chercher soit du côté de la sensibilité externe. soit du
côté de la sensibi)ité !'n~er/!e
Or,
pense Hume, qui suit ici de très près les analyses de Mâle-
branche, ni la sg/isa~on ni la rp'/7<?;r<on ne nous révèlent te moindre cas
ou le pouvoir et l'efficace des causes se déployant
« soient perçus
Considérons-nous « les externes autour de nous "?
objets
« Nous ne sommes en un cas
jamais capables, particulier, de
découvrir aucune force ou aucune connexion nécessaire, aucune
qualité qui lie l'effet à la cause, et fasse de l'un une infaillible
conséquence de l'autre. Nous seulement
voyons qu'actuellement,
en fait. l'un suit l'autre") Même dans le domaine, où de l'aveu
de tous, l'enchaînement causal est le et aussi le
plus strict, plus
simple, celui de la communication des nous ne
mouvements,
voyons rien de plus qu'une boule de biiïard se
qui meut, puis
s'arrête au contact d'une seconde boule. se met en hranie
laquelle
à son tour". Et c'est ce que, mieux nous contraint
qu'aucune autre,
d'avouer la philosophie cartésienne des Idées claires. Car, selon
cette philosophie, <' nous connaissons l'essence de la
parfaitement
). Tr.. p. 7g.
2. Tr., p. 77: ~-f. t.. p. 74.
:i. Tr.. p. i.'}7 et 77; cf. p. iwi.
4. t.. p. :)t), not<- (t).
.'). t., p. M.
6. L. p. 62. (H va sans d!rp qu'ici <n<<~<-c~<;[' rquivak'nt u ntmi<t~.)
-imptfon'nt
Tr., p. 77; cf. p. ():(.
S. ).. p. 6:<; cf. Tr.. p. )5.S.
Tr.. p. H!)); p. L'it); etc.
)(). t.. p.6:J.
) ). p. 2t;-3~.
84 REVUE PHILOSOPHIQUE

» cette essence « consiste dans l'étendue »; et « l'étendue


matière
mouvement mais seulement mobilité~ a. 11
n'implique pas actuel,
des Cartésiens comme Malebranche, que « la
suit de là, concluent
matière est en elle-même entièrement inactive, et privée de tout

où conserver ou communiquer du mouve-


pouvoir par produire,
ment M le mouvement doit être à Bieu~. Il suit de là,
rapporté
de matière ne
conclurons-nous plus modestement, que nulle partie
nous découvre « une force ou une énergie quelconque, ou
jamais
qui nous~ions€ sujet d'imaginer
pourrait produire quelque
qu'elle
autre chose, ou être quelque autre
suivie de objet que nous puis-
dénommer son effet « Les spectacles de l'univers sont
sions
et un objet en suit un autre en une
continuellement changeants,
succession ininterrompue; mais le pouvoir, ou la force, qui actionne

la machine entière nous est entièrement caché et ne se découvre

en aucune des qualités sensibles d'un corps »


jamais
Considérons-nous maintenant « les opérations de notre propre

))? On et on a souvent prétendu que nous


esprit pourrait prétendre
« conscients de notre force interne », soit à l'égard des
sommes
soit à l'égard de nos volitions et de
mouvements de nos organes,
nos idées °. Mais cette n'est fondée. Le mouvement
prétention pas
du commandement de « C'est de
de notre corps s'ensuit l'esprit
avons conscience à tout moment a Mais « le
quoi nous moyen par
où la volonté accomplit une opé-
où cela s'effectue, l'énergie par
nous n'avons aucun
ration si extraordinaire », c'est de quoi degré

Nous ne connaissons ni la nature de cette force


de conscience'.
attribue à la volonté, ni celle de cette secrète union
motrice qu'on
substance d'agir sur la
(lui est censée rendre la spirituelle capable
« Nous l'expérience seule
substance corporelle apprenons par
l'influence de notre volonté », son étendue et ses limites, et, par

a autorité sur la langue et les doigts, non sur le


exemple, qu'elle
foie ou le cœur 9. La en est que nous y sommes trompés
preuve

1. Tr., p. 159; cf. I., p. 63-64.


2. Tr.. p. 139-160 et sui\
3. t., p. 63.
4. /&M., p. 63-64.
5. p. 64; cf. Tr., p. 632-633.
t). p. 65.
7. JOtd.. p. 65.
8. Ibid., p. 63 et p. 70.
a. Ibid., p. 65-66.
J. LAPORTE. LE SCEPTICISME DE HUME 8&r>

un homme qui vient d'être amputé, ou frappé de


quelquefois
paralysie soudaine, ne persiste-t-il pas fréquemment, comme

t'attestent ses vains efforts, à sentir en lui la capacité de com-

mander à sa jambe ou à son bras, non moins qu'à l'état normal '?

Aussi bien, à l'état normal même, de quoi nous sentons-nous


De remuer notre bras ou notre jambe. Mais pour que
capables?
ou bras se remue, l'anatomie nous enseigne qu'ont dû préa-
jambe
lablement entrer en « certains muscles, et certains nerfs, et
jeu
certains animaux, et peut-être quelque chose d'encore plus
esprits
petit et plus inconnu, par quoi le mouvement se propage successi-

vement, jusqu'à ce qu'il atteigne le membre même dont le mou-

vement est l'objet immédiat de la volltion~ Ainsi nous n'avons


le pouvoir de remuer nos membres qu'autant que nous avons le

pouvoir de pousser ou diriger certains esprits animaux. Mais nous


n'avons assurément point conscience de pouvoir mettre en mou-
vement des esprits animaux dont beaucoup d'entre nous ne

soupçonnent pas l'existence, et dont personne ne sait au juste la


le rôle et le mode d'action. Nous n'avons donc point
disposition,
non plus conscience de pouvoir mettre en mouvement nos organes~.
Il en va tout à fait semblablement de l'empire de notre esprit
sur lui-même' Cet empire est limité, aussi bien que l'empire de

l'esprit sur le corps a: et ses limites, qui varient d'ailleurs, ici

encore, suivant notre état de santé ou de maladie, et suivant nos

dispositions momentanées, ne sont pas connues par raison, ni

par aucun savoir (ac~ua!ance) touchant la nature de la cause et


de l'effet, mais seulement par expérience et observation, comme

pour tous lesautres événements naturels et pour l'opération des


extérieurs 5 ». Au tout le monde avoue notre
objets reste, que
autorité sur nos sentiments et nos passions est beaucoup plus
faible celle que nous exerçons sur nos idées Or « cette
que
dernière même à se borne-t-elle'' A ceci, M un
quoi que par
commandement de notre volonté, nous suscitons une nouvelle

idée, fixons l'esprit à la contempler, la tournons de tous côtés, et

). Ibid., p. 66.
2. /b)'d., p. 66.
3. t.. p. 66-67.
4. Tr., p. 632-633.
5. p. 68.
6. 76;<< p. (i8.
88 REVUE PHILOSaPH!<?t)'E

la congédions pour quelque autre idée, quand nous pensons


l'avoir examinée avec une suffisante exactitude' ». En d'autres

termes, le cours de nos pensées dépend de notre attention. Et cette

a~eH~'on, en tant voulue, « est assurément un acte de


que
Mais un tel acte n'enferme en soi nulle « force pro-
Pesprit~
ductrice )). La production, en l'espèce, si c'était vraiment notre

:attention ou notre volonté quiappelait tes idées à l'existence,


serait à la lettre une création e:c nihilo, à l'instar du /!e:<
divin C'est ce a poussé les théoriciens de la Vision en Dieu
qui
à faire de l'apparition des idées « une révélation qui nous est faite

notre auteur a. Quoi qu'il en soit de cette métaphysique aven-


par
tureuse, ce qui est sûr, c'est qu'à considérer notre volonté sous
on de la « force créa-
toutes ses faces, n'y trouve aucune trace

trice » en 5. Nous constatons seulement d'abord le


question
commandement de la volonté ou l'acte d'attention qui tourne

notre versobjet 6; ensuite


quelque les idées qui, comme
pensée
en réponse à cette invitation, se présentent à l'esprit, suivant un

certain ordre. Mais '< méca'nisme' secret » s'accomplit


par quel
« économie inconnue" et « magique 9 »
l'événement~, par quelle
l'ordre mental se réalise, cela nous échappe absolument Dans

ce domaine comme dans tous les autres, notre conscience observe

-des successions, ou conjonctions constantes, jamais une connexion

Tt~eessctt're
En résumé, donc, une enquête minutieuse nous conduit à

déclarer les mots de connexion nécessaire, ou de force, ou


que
ne répondent à aucune espèce d'impression
d'~neroM efficace,
assignable
Mais avons-nous bien le droit d'en conclure qu'ils ne répondent
aucune idée? On supposer, aprè& tout, que l'enquête a
pourrait

t. t., p 67.
2. /6t<f. p. 09'
3. Ibid., p. 69.
4. ~<M. p. 7t.
5. l6id., p. 09.
G. 7&'d. p. 7i.
7. ~)M. p. 68-69.
8. Dialogues, I1, IV, VII.
9. Tr., p. 24.
10. L, p. 68 et suiv.
U. p. 68 et suiv. et p. 73-74.
t2. Tr., p. i6t.
J. LAPORTE. LE SCEPTICISME DE HUME 87

été Incomplète ou superficielle ou bien encore, comme le veut la


doctrine des idées innées que nous possédons là, par exception,
une idée qui n'est précédée d'aucune impression semblable H.
Hume coupe court à toute chicane sur l'un et l'autre de ces
deux chefs. par un argument qui résume et confirme tou'tes les

analyses précédentes
Idée ou impression, ou quelque nom qu'on lui veuille donner,
la représentation de la causalité est,par définition, celle d'une
connexion nécessaire. Or qui dit connexion nécessaire dit, d'une

part, que nous avons affaire à deux termes distincts d'autre part,
que ces deux termes ne vont point l'un sans l'autre. S'ils ne vont

point l'un sans l'autre. et peu importe ici que la liaison soit tenue

pour analytique et pour synthétique, dès là qu'elle est pensée


comme ne pouvant pas nepas être, il faut, partout où se manifeste
le premier, qu'il entraîne le second après soi. « Nous devons donc
être capables de prononcer, à la seule considération de l'un des

deux. qu'il doit forcément être suivi ou précédé de l'autre »


D'où possibilité, connaissant la cause A, de déterminer l'effet B

qu'elle doit avoir; et, ce qui revient au même, impossibilité de

supposer qu'elle ait un effet différent de B, ou qu'elle n'en ait

point du tout. Mais, en fait, ni cette possibilité, ni cette impos-


sibilité. ne se réalisent jamais pour notre esprit, dans aucune des
circonstances où nous de re/a//on causale. <' Jamais,
parlons
d'après la première apparition d'un objet, nous ne saurions con-

jecturer quel effet en résultera » « Adam, au cas même où on


admettrait l'absolue perfection, dès le début, de ses facultés intel-

lectuelles, n'aurait pu conclure de la fluidité et de la transparence


de 1 eau, que cet élément fût capable de le suffoquer, ni de la

lumière et de la chaleur du feu, que cet autre élément le pût


réduire en cendres » Il l'aurait pu, naturellement, s'il eût connu
les propriétés physiques et
chimiques dont la transparence et la

tluidité, pour l'eau, la lumière et la chaleur, pour le feu, sont les

i. Tr.. p. 7: L, p 22 (note).
2. Tr.. p. 77; voir plus haut p. 24.
:i. t.. 2t) et :)U.
4. Tr.. p. t6t-[62; cf. I.,p. M): Si la force or)~!ne!if('tait connue, son efTet lui
austt devrait t'être, puisque toute force est rotative à son effet.
5. [.. p. M.
(t. p. 27.î.
88 REVUE PH!LOSOPHK)UË

Mais ces
Il--
elles-mêmes
,ot
se ramenant ào des
raae

signes'. propriétés
réactions seule révèle l'expérience, il
actions et éventuelles, que
reste vrai de dire absolument nul effet n'est pour
toujours que
une fût-elle assignable a priori.
intelligence humaine 2, parfaite,
à ce ce sont les d'ordre
Ce qui nous trompe sujet, phénomènes
de nous être nous
élémentaire qui à force familiers, paraissent
« naturels » et comme allant de soi. « Nous nous imaginons que,
introduits dans ce monde, nous aurions pu Inférer
brusquement
boule de billard, recevant une impulsion, communiquerait
qu'une
son mouvement à une et n'était point besoin
autre; qu'il
avec certitude à son
d'attendre l'événement pour prononcer
en est comme nous
sujet 3. » Illusion pure la preuve qu'avertis
des observations de la façon dont les
le sommes, par répétées,
choses se passent, il nous est pourtant loisible, non pas de croire,
mais de se passent autrement
sans. doute, penser 4 qu'elles
(. Quand une boule se mouvoir en ligne
je vois, par exemple,
une autre savoir « qu'un mouvement de la
droite vers )', j'ai beau
seconde boule sera le résultat du contact ou de
l'impulsion
< m'est-il de concevoir cent événements différents
impossible que
de celui-là eussent tout aussi bien résulter de cette cause ? Ces
pu
boules ne toutes deux demeurer dans un repos
peuvent-elles
absolu? La boule ne revenir en droite ligne?
première peut-elle
Ne de la seconde, dévier suivant une direc-
peut-elle, s'éloignant
tion Toutes ces sont cohérentes et con-
quelconque? suppositions
5. » Ainsi avant ou après l'événe-
cevables donc, qu'on l'envisage
au
ment, le lien qui unit le phénomène appelé effet phénomène
à la comme c entiè-
appelé cause, ne saurait apparaître pensée que
rement arbitraire~ ».
Du serrant davantage son argumenta-
reste, poursuit Hume,
nous venons de dire la liaison nécessaire d'une cause et
tion, que
effet de deux de
d'un signifierait proprement l'inséparabilité
de l'aveu est différent de la
nos perceptions. Mais, général, l'effet

naive que fait Hamelin (Essai sur les ~Mments principaux de la


1. C'est l'objection
représentation, p. 252-253).
2. On verra, par la suite, pourquoi cette restriction s'impose, du point de vue
de Hume.
3. [., p. 28-29.
4. I., p. 48.
5. t.. p. 29-30.
6. Ibid., p. 29.
J. LAPORTE. LE SCEPTICISME DE HUME 89

cause « Le mouvement », par exemple, « qui anime la seconde


boule de billard et celui anime la sont deux événe-
qui première
ments absolument distincts' De l'aveu toutes les
général aussi,
idées différentes sont séparables et il appartient à la « fantaisie
(ou « imagination »), dont la liberté est sans limites de nous faire
concevoir n'importe laquelle d'entre elles à part des autres. Penser
une liaison nécessaire entre deux différentes, ce serait
perceptions
donc penser ces deux comme et
perceptions séparables insépa-
rables à la fois quoi de plus absurde? Concluons la relation
que
causale, entendue de la sorte, n'est ni sentie, ni conçue, ni même
concevable s o.

Cependant, puisque nous n'employons pas au hasard cette

expression de connexion nécessaire et puisque nous nous figurons


l'entendre, il n'est pas à croire qu'elle n'ait pour nous absolument
aucune signification. M est à croire plutôt qu'elle en a une, mais
que nous l'appliquons mal~.
Comment cela?
C'est que nous voulons indûment trouver dans les objets.
externes ou internes, de la connaissance, ce n'est dans
qui que
l'esprit, en tant que sujet connaissant'.
En quelle occasion parlons-nous de connexion ~ccssa/re? Uni-
quement là où nous avons observé une cons~a~e".
conjonction
Mais la conjonction constante « rien de
n'implique plus que ceci,
savoir que de pareils aient été dans de
objets toujours placés
pareilles relations de contiguïté et de succession" '). Et la conti-
guïté ni la successsion, simples relations d'ordre et tem-
spatial

). Ibid., p. 2a.
2. Tr., p. 10, 18, 24, 25, 79, 80. 87, etc.
t.. p. 47.
4. Tr., p. 79: I., p. 29-30.
~i. 1., p. 68 « nor cven concei~abif. »
0. Tr.. p. i62.
7. Tr., p. 164 etsuiv. cf. p. 74 et suiv.
8. Tr., p. 87 p. 162 et suiv. On a souvent objeeté à Hume et Hamelin a
rpcucUh cette objection, que nous ne considérons pas le comme cause
jour
de la nuit. Mais c'est mal comprendre la remarque de Hume. Car ne croyons-
nous pas qu'en vertu du mécanisme du système so)aire la nuit doit
astronomique
nécessairement faire suite au jour? Il y a donc connexion nécessaire, quoique
médiate, entre la nuit et le jour, à peu près comme, dans une horloge,
entre la sonnerie et la marche des aiguilles. Et Hume ne veut pas dire autre
chose.
9. Tr., p. 88.
'90 REVUE PHtLOSOPHtQUE

aucune connexion nécessaire entre leurs


porel, n'impliquent
termes. Quel est donc ce Que deux événements s'accom-
mystère?
ou se succèdent une seule fois sous nos yeux nous n'en
pagnent,
tirons nulle inférence. Qu'ils ou se succèdent un
s'accompagnent

grand nombre de fois nous admettons immédiatement qu'il y a


entre eux une connexion en vertu de quoi l'un entrarnera toujours
l'autre'. « H n'y a rien « dans une pluralité de cas, qui
pourtant,
diffère de chacun des cas particuliers qu'on suppose exactement

semblables~ M. Ces cas, d'autre part, « sont entièrement indépen-


dants » les uns des autres « la communication du mouvement
du choc de deux boules de bil-
que je vois résulter présentement
lard, est totalement distincte de celle que je vis résulter d'une

telle il y a un an )). Donc « rien de nouveau n'est ni


impulsion
découvert ni en que ce soit, par la con-
produit, quelques objets
stante de ces ni par la ressemblance inin.ter-
conjonction objets,
de leurs relations de succession et de contiguïté~ ». Mais
rompue
ai la répétition ne avoir d'influence sur les objets, elle en a
peut
une sur s. Car l'expérience montre qu'elle y engendre des
l'esprit
habitudes, et, en l'espèce, des habitudes, associatives s. « Après
une répétition de cas semblables;, l'esprit esb porté par habitude,
l'un des événements, à attendre son concomitant
lorsque apparaît
et à croire existera Il « éprouve » une « déter-
ordinaire, qu'il
mination le pousse à ses pensées d'un objet à l'au-
qui porter
tre~ 8 ou, si l'on préfère, à « passer d'une idée à l'autre'' ».

Le sentiment de cette « détermination », de cette « transition

habituelle de l'imagination voilà l'impression cherchée d'où

dérive notre idée de nécessité, ou de cause, ou de force, ou de pou-

1. Tr.. p. Hi2-i63et p. 87-88 cf. t., p. 73-


2. t., p. Ta; cf. Tr., p. 88.
3. Tr., p. !M.
4. Tr., p. 164.
S. Tr., p. 166; cf. t., p. 75 et 78.
6. C'est là un fait d'expérience sur lequel Hume est évidemment en droit de
faire fond, sans avoir aucunement à recourir à cette notion de oausatitp dont il
veut rendre compte. Car il ne prétend pas expliquer (cL- p. 43)' ta formation de
l'habitude associative, il fui suffit de la constater (voir Tr., p. 172). Sa théorie est
<!onc tout à fait exempte du cercle vicieux. qu'on lui a paxfbis reproché (Kant,
notamment, et Green). CL Norman Smith, lac. ctt.;Mtnd, 1903, p. iM, note (t) et
p. 16i-i62, note (2).
T. p. 7a; Tr., p. t3S-t36.
8. Tr., p. t6S.
U. Tr., p. i69.
J. LAPORTE. LE SCEP-HCfSME DE HL'ME 9i

votr
oir Imoression
Impression toute
t.nutf u interne
tntfrnf na ~t
et «« r)~
de T.<f)&v;~n2
réflexion~ ~tr,;e
o. Mais ~~m.
comme
1 expérience encore le montre « l'esprit possède un grand pen-
chant à se répandre sur les objets extérieurs, à ces objets
à joindre
toutes les impressions internes qu'ils occasionnent et qui font tou-
j ours leur-apparition en même temps que ces objets se découvrent au
sens 3 », nous projetons hors de nous cette « détermination », cette
sentie en nous. et nous n'hésitons
impulsion pas à la «transporter a
dans les êtres, même corporels, qui nous entourent. Bien entendu.
quand nous venons à considérer de près les dits nous
êtres, n'y
trouvons nulle trace de tout cela et nos idées de cause ou de con-
nexion nécessaire nous semblent alors vides de contenu C'est
une erreur de perspective « Somme toute, la nécessité est quel-
que chose qui existe dans l'esprit, non dans les et il nous
objets
est à jamais impossible de nous en former une si
Idée, éloignée
soit-eHe, à la considérer comme une existant dans les
qualité
corps H
La nécessité n'est pas dans les choses, mais dans l'esprit
C est dans l'âme que « réside le pouvoir réel des ainsi
causes,
que leur connexion et leur nécessité' a! Est-ce à dire, comme
l'ont cru certains interprètes malavisés~. Hume finisse
que par
se rallier tout bonnement aux doctrines avant et
qui, après
Biran, mettent la source de l'idée de cause dans la conscience
d'une force Non Hume.
supra-corporelle? évidemment, puisque
nous l'avons vu, réfute ces théories des
par arguments exprès,
et puisqu'il déclare « Si rien n'est actif
catégoriquement que
ce qui possède un pouvoir la en aucun
apparent, pensée
n'est,
cas, si peu que ce soit plus active la matière » Ce qui
que appar-
tient à l'âme, ce n'est donc une causale au sens où
pas énergie
nous avons pris ce terme, une d'un etTet dif-
énergie productrice
férent d'elle-même et en découlerait nécessairement. C'est un
qui
faux-semblant d'énergie et de causalité, c'est l'amorce du pro-

i. Tr., p. t:M-t56 et p. t65-t66; cf. t., p. 7.'i-76.


2. Tr., p. t65.
:t. Tr., p. 167, p. 22t,etc. pt[.,p. 77-78.note(t). Cf. Burton, t. :M4.Pasea) avait
<htde même que nous teignons les choses de nos nuutites
t. Tr.. p. tti7 et ms.
5. T)' p. tu.'j-tut}.
6. lbid.
7. Rahicr. par exemple, qui a été, à ce sujet, critique par Séailles.
S. Tr., p. 24').
REVUE PHtLOSOPHtQUE
92

1- ..at.L.
d'illusion où nous sommes conduits à attribuer aux
cessus par
mériter le nom de connexion
objets quelque chose qui nous paraît
A parler exactement, c'est une habitude, ou plutôt ce dont
causale.
nous avons conscience dans l'habitude une disposition (e~er/Hma-
autrement dit une inclination, un
lion) qui nous porte (conveys),
à passer d'une idée à une autre*. Ce pen-
penchant(propensity),
si ce n'est fait nous
chant n'est aucunement, nécessaire, qu'en
à lui résistera Et il marque bien, entre l'idée de ce
n'arrivons pas
cause et l'idée de ce qu'on effet, une « transi-
qu'on appelle appelle
tion du tout une « connexion réelle~ car il ne fait
», mais point
un terme aux deux termes qu'il s'agi-
qu'ajouter supplémentaire
rait d'unir. « Le principe d'union existant entre nos perceptions
internes est aussi celui qui existe entre les
inintelligible que

objets extérieurs~. »

Nous n'avons donc de véritable idée de la connexion


point
n~eessa!'re~. Ce que nous
pensons dans ce « concept bâtard », selon

le mot de se résout d'une en une relation philoso-


Kant, part

phique, concernant les objets, mais qui n'est rien de plus que le
d'autre en un élément irréductible à
rapport spatio-temporel; part
la conjonction mais revient à l'association habi-
constante, qui
tuelle des idées dans relation naturelle6. C'est-à-dire
l'imagination:
au fond de la notion de cause
que tout ce qu'il y a de spécifique
est le sentiment d'une tendance subjective, mystérieusement
formée et mystérieusement objectivée~.

3. On arrive à la même constatation touchant la troisième

relations de non moins fondamentale les autres au


des fait, que

de la humaine, la relation d'identité.


regard pensée
de la relation d'identité n'a d'ordinaire, suscité
L'analyse pas,

i. cf. Tr., p. 422 « a tendency or inclination .U Il


Tr.. p. 93; p. )63. etc.
p. 163;
Whitehead « How can a habit be felt
me parait donc
déplacé de demander avec M.
a habitof ·
when a cause cannot be fe)t? et d'ajouter que Hume confond feeling
avec « a feeling of the habit (voir Process and Reality, p, 240; cf. p. 196).
2. p. 94
(note).
3. Tr., i6S et p. 206.
p.
4. Tr., p. 169.
5. p. 82.
6. Tr., p. 93-94 et t69-!70.
7. Tr., p. 172 et p. i79.
J. LAPORTE. LE SCEPTICISME DE HUME 93

chez les historiens de Hume autant d'intérêt que celle de la relation

causale'. Il est vrai que Hume. de son côté, ne paraît pas s'être
autant soucié de la mettre en valeur. H ne la présente dans le

Treatise sommairement, et comme de biais, au cours de deux


que
consacrés à la connaissance du monde extérieur et du
chapitres
il n'a cru devoir dans Ce qu'en
moi~. Et pas y revenir l'Inquiry.
dit le Treatise, néanmoins, suffit à esquisser les grandes lignes
d'une discussion et de la précédente,
symétrique complémentaire
et de conséquence philosophiquement aussi grave.
Le problème est ici. vu sous un autre angle, celui même qui a été

soulevé l'Idée de causalité comment ce qui est multiple


déjà par
peut-IJ être un?
Hume le formule avec une parfaite netteté
La considération d'un objet unique, quel qu'il soit, ne suffit

à éveiller l'idée d'identité. Car, dans cette proposition un


pas
est à lui-même, si l'idée par le mot objet,
o&/ë~ ~e/t/~ue exprimée
ne se distinguait en aucune façon de celle que désigne le mot lui-

même. nous ne concevrions, en réalité, aucune et la


signification,
et un sujet,
proposition ne contiendrait pas un prédicat lesquels
sont pourtant impliqués dans cette affirmation. Un objet unique
éveille l'idée d'unité, non celle d'identité.

D'autre une d'objets ne saurait jamais éveiller


part, pluralité
cette idée. si semblables les L'esprit prononce tou-
qu'on suppose.
l'un n'est et les considère comme étant deux,
jours que pas l'autre,
ou tout autre nombre déterminé d'objets, d'existence entiè-
trois,
rement distincte et indépendante~

Ainsi la relation d'Identité ne s'accommode ni de l'unité ni du

nombre. Il faut donc qu'elle tienne le u milieu entre le nombre

et l'unité~.
lève l'introduction du temps5. « Un
Impossibilité apparente, que
devant nous, et examiné durant un laps de
objet unique, placé
sans que nous y apercevions aucune interruption
temps quelconque

1. Il faut faire exception pour M. C. V. Sa)mnn qui, dans un esprit d'ailleurs


très différent du mien. considère la critique de la notion d'identité comme
le point centra) de la philosophie de Hume.
2. Voir Treatise, ), IV, sect. H et VI.
:t. Tr., p. 200.
4. Tr., p. 200 et 201.
.t. Tr.. p. 200-20J.
94 REVUE PHLLOSOPtHQtTE

ni aucun changement, est capable de nous donner une notion d'iden-


tité. Car. lorsque nous considérons deux points quelconques de ce

temps, nous pouvons placer les


sous dISerents jours ou bien nous

pouvons les envisager en un même et unique instant, cas


auquel
ils nous donnent l'idée de nombre à la fois par eux-mêmes et par

l'objet, lequel doit être multiplié pour être conçu comme existant
à la fois en ces deux points différents du ou bien, d'autre
temps
part, nous pouvons suivre le fil de la succession du temps au

moyen d'une pareille succession d'idées, et, concevant d'abord


un moment en même temps que l'objet alors existant, imaginer
ensuite un changement dans le temps sans aucune variation
ni interruption dans l'objet, auquel cas il nous donne l'idée
d'unité'. »
On voit par là la signification propre de l'identité a l'objet
existant en un moment du temps est à lui-même existant
identique
en un autre moment~ On voit aussi que l'identité entendue de la
sorte la considération de la dnrée nous obligeant de mettre
« une différence entre l'idée le mot et celle
que désigne objet que
désigne le mot lui-même a, sans aller toutefois jusqu'à une stricte
dualité~ est « intermédiaire entre l'unité et le nombre', ou

pour mieux dire, est l'un ou l'autre, selon la manière dont nous

l'envisageons ').'
Mais encore, qu'est-ce que cette « manière », grâce
d'envisager
à quoi paraît un ce qui vient d'être reconnu multiple?
Nous avons eu précédemment l'occasion de noter que, confor-
mément à la distinction de Descartes entre la réalité objective et
la réalité matérielle des idées, et à la distinction de
(équivalente)
Malebranche entre idée et perception, Hume dans la
distingue
perception qui signifie pour lui, à l'instar de l'idée cartésienne,
n'importe quelle représentation, « un un soulier, une
chapeau,
pierre » d'une part l'objet il donne souvent le
perçu, auquel

1. Tr.. p. 30[.1.
2. 7&td.
3. /6M.
3.
i.. /&fd.
lbid.
5. 76M.
6. Voir plus haut. p. 74.
7. Tr., p. M2; cf. p. 034 donne comme exemples de « perception cette
table, cette cheminée. (Nous aurons à nous en souvenir torsque viendra le
moment d'examiner la doctrine du mot).
J. LAPORTE. H: SCEPTtClSME DE )fL'<E 9~

nom de perception tout court d'autre part l'acte de l'esprit qui


perçoit~. Cette « action ou est aussi facile à
opération
saisir par le sentiment intérieur que malaisée à traduire par le

langage. En pensant à nos pensées antérieures, non seulement


nous nous dépeignons les objets auxquels nous avons pensé, mais
encore nous concevons l'action de l'esprit qui a lieu dans la

méditation, ce certain je ne sa/s quoi dont il est impossible de


donner aucune définition ni aucune description, mais que chacun
entend suffisamment3. ~) Essayons les autres
cependant, d'après
allusions qu'y fait Hume. de préciser un peu le je ne sais quoi.
Ce n'est pas, apparemment, le seul fait d'avoir conscience, puisque
cette <' action n, au moins dans le cas de la mémoire et de la
par
fantaisie ». nous « formons nous « produisons M l'image de

l'objet~. Comme, par ailleurs, il ne saurait être question d'une

production véritable, on ne peut songer qu'à un effort de

pensée )', suivi régulièrement de l'apparition ou du renforcement


de l'image". Cela rappelle l'û'~e/M7!, telle que la conçoit Male-
hranche. Et, en effet, ce terme d'attention est justement celui
dont Hume se sert pour désigner la « disposition M d'où dépendent
les « de l'esprit'' Au surplus, la M méditation M. à
opérations
laquelle, dans le texte plus haut cité, est rapportée l' « action de

l'esprit », est-elle autre chose qu'une considération attentive~?


Or il y a dans l'esprit qui considère attentivement un outre
objet,
la conscience pure et simple, quoi donc? une certaine orientation
de la conscience, que Hume donne parfois pour un train de pen-
sée n (f/'af'n o f ~<A'!y!</)". que d'autres fois il symbolise par la

métaphore physiologique de la direction des esprits des

esprits animaux, bien entendue Malebranche parlait tout uni-


ment à ce propos d'inclination ou de désir. Mots sans doute un

). Tr.. )). 2U2: ;). 2U7. etc.


2. Tr.. p. 2U4-2U5 (note )): p. 6t; p. i~ et. (r~t la distinction des ;)h~no-
nx'n~o~stes entre '~f~x 'iT.'7~. Cf. ~atmon. loc. << p. (j2-6.'i. M. "a~mon
trouve ~'uiefnfnt qun Hume m' pour'e paa c~tto distinction as~'z loin.
3. Tr.. p. !OU.
4. Tr.. p. 6[ et p. 2U:t.
5. Tr.. p. 25:)-2.t: p. 2'): 1).
p. !)S; rf. 1).
!).S; t-f. p. )8~
ti. Tf., p. '.?: .'f. p. tS.'i.
7. Tr.. p. )u8.
8. Tr.. p. )')S.
:). Tr.. p. !)S et 2U:i. ~ous -.avon. que Hume, en pa!<!iite matk'rf. ne croit pas.
pouvoir tirer de !a physiologie autre chose que de-, métaphores.
REVUE PHILOSOPHIQUE
<)g

T1 -1. IW
au de Hume. Il veut marquer, lui, que,
peu trop généraux, gré
de « considérer2 », la ne
dans l' « acte d'examiner' ou pensée
mais « applique' et en
t.end pas seulement vers l'objet, qu'elle s'y
sorte à telle enseigne que toute impression
quelque s'y adapte
un de « direction «
nouvelle dans la pensée changement
provoque
et la de la
ou de « disposition' qu'inversement persistance
» nous facilement à une
même « disposition empêche de passer
c'est en cherchant à tout cela qu'il
idée nouvelles. Et symboliser
bien appelée à faire, par
rencontre cette suggestive expression,
sait dans la de nos jours
la suite, la fortune qu'on psychologie
« l'attitude de l'esprit ').
à la racine de notre « manière
Voilà donc ce qu'on trouve
une certaine « disposition )) ou « pos-
d'envisager ') les objets
est une indéfinissable mais incontestable
ture » mentale, qui
donnée de conscience.
donnée se réfèrent tous nos jugements d'identité.
A cette
Pour le il faut songer que,presque toujours,
comprendre,
consistent à déclarer identiques des objets qui,
lesdits jugements
ne le sont Ainsi des corps extérieurs.
absolument parlant, pas.
le vulgaire, ils ne sont pas autre
Nous n'en connaissons (et, pour
nous en offrent nos sens. Or les
chose'), que les
impressions que
de nos sens nous sont offertes comme intermittentes'
impressions
de ce fauteuil, je cesse de voir
celles que j'ai, par exemple, que
les yeux ou que je sors de la chambre, et que je
dès que je ferme
dans la chambre ou que je rouvre les yeux.
revois quand je rentre
fauteuil. En réalité, eu une série de
Je dis que c'est le même j'ai
comme une « existence
dont chacune m'apparaît
perceptions,
le caractère de l'objet identique,
périssable'' », et n'a nullement
de demeurer « invariable et ininterrompu. à travers un
qui est
de temps Pourquoi donc est-ce que je
changement supposé'"

t. Tr., p. 2a6 (surueyfnsr, M'etOtng).


2. Tr., p. 253-254; cf. p. 203, etc.
Tr., p. 98 « the mind applies itself
4. 7ttd., p. 98-80.
5. Ibid., p. 186.
6. Ibid., p. t85 the posture of the mind
7. Tr., p. 202.
8. Tr., p. i88-t89; p. 191-192, etc.
9. Tr., p. 194.
10. Tr., p. 2()t et p. 253.
J. LAPORTE. LE SCEPTtCtS.E DE HC.ME 97

fais de cette .série une seule et même chose se continue?


qui
Parce que les diverses dont se la série sont
perceptions compose
très semblables entre elles'? Mais une diversité d'existences sem-
biables, apparaissant à certains intervalles', ne fait nullement
une identité c'en est même le contraire~ L'illusion est inconce-
vable. si l'on ne tient compte ici que des Elle se conçoit
objets.
en revanche fort bien si l'on tient des « actions H et
compte
dispositions de l'esprit qui s'y
rapportent. Car on M éta-
peut
blir en règle générale » que « toutes les idées mettent
qui l'esprit
dans la même disposition ou dans des semblables
dispositions
-ont très sujettes à être confondues3 ». Or, <. la
voyons disposition
où se trouve l'esprit un
lorsqu'il envisage (in viewing) objet qui
conserve une parfaite identité'' '). « Quand nous fixons notre
pensée sur un objet quelconque, et iden-
supposons qu'it persiste
tique pendant quelque temps, nous supposons évidemment que
le changement réside dans le temps, et jamais nous
uniquement
ne prenons la peine de produire aucune ou aucune idée
image
nouveite de l'objet. Les facultés de se reposent en
l'esprit quelque
sorte, et ne s'exercent pas plus n'est nécessaire
qu'il pour pro-
tonger l'idée
que nous possédions antérieurement et subsiste
qui
-ans changement ni Le d'un moment à un
interruption. passage
autre est à peine senti, et ne se une
distingue pas par perception
ou une idée être une direc-
différente, qui requière, pour perçue,
tion différente des o Maintenant a-t-it outre les
esprits~, n'y pas,
objets absolument identiques, d'autres objets de mettre
capables
!'esprit dans la même disposition, les et de
lorsqu'il considère,
causer le même passage de d'une idée
ininterrompu l'imagination,
a une autre '~? Oui les semblables, ou plus
objets généralement,
ajoute Hume, les objets '< corrélatifs entendant là les
par objets
associés dans l'imagination une de ces M relations naturelles H
par
dont la ressemblance est sans contredit la forte; En
plus effet,
c'est le propre de la relation, prise en ce sens, « de retier nos idées

Ibid., p. 20.').
2. /&M., p. 2M.
:<. /<)fd., p. 6i-62; p. 202-203; p. 263.
4. Tr., p. 203.
5. Ibid.
ti. /<))d.
7. Tr.. p. 202-203; cf. p. Gt et p. 2.).
TOME cxv. 1933 (x"s i et 2~.
9§ REVUE PHILOSOPHIQUE

et de faciliter, l'un la transition à sa


entre elles lorsque apparaît,
». « Le de l'une à l'autre des idées offrant
corrélative' passage
sera donc « aussi coulant que s'il contem-
relation pour l'esprit
continu H et il ne faut dans le second cas
plait un seul objet pas
un beaucoup effort de pensée que dans le premier3
plus grand
« nous attribuons l'identité à toute succession
C'est pourquoi
corrélatifs~ ». Tel est le cas les impressions des sens
d'objets pour
le monde qui, malgré leur
concernant extérieur, impressions
ne subissent généralement aucune altération~
intermittence,
tout au moins, les altérations sont assez
ou dans lesquelles,
« H et se assez « graduellement »,
insignifiantes produisent
« le la de l'objet tel qu'il
pour que passage opéré par pensée
à tel est ne
était avant le changement l'objet qu'il après,
« coulant et aisé" ». Tel est encore le cas lors-
cesse pas d'être
« nous considérons l'existence successive d'un esprit ou
que
l'identité est « une
d'une personne pensante~ personnelle
et à celle que nous assignons
identité fictive, d'espèce pareille
et animaux »: elle « d'une opéra-
aux corps végétaux provient
de l'imagination )' à savoir de cette « méprise
tion pareille
« fait nous substituons la notion d'identité à celle
qui que
curant relation~" ?. identifier c'est
d'objets Bref, pratiquement,
« confondre" ».
une difficulté, tient à ce qu'a d'un
Peut-être soulèvera-t-on qui
sur cet la terminologie de Hume. Tout revient
peu flottant, article,
tendance de l'imagination à « répandre ses
à ces deux points
sur les « ressemblance de l' acte
propres dispositions objets;
une succession
de l'esprit par où l'on envisage d'objets.semblables
un a. Mais s'il n'y
avec celui par où l'on envisage objet identique
de rien de plus ressemblance, il
a entre ces actes l'esprit qu'une

1. Tr., p. 204.
2. Tr.. p. 254.
3. <btd.
4. Ibid., p. 204.
3. Tr.. p. 204.
6. Tr., p. 25S et 2;;6.
7. ~i)ic! p. 260 et suiv.
8. Ibid., p. 2M.
9. Tr.. p. 253.
10. /&M., p. 234.
)[. Tr., p. 253-254 et p. 204-203.
)2. Tr., p. 204-203 (note t).
J. LAPORTE. LE SCEPTtCtSME DE HUME 9~

y a donc, de l'aveu de Hume. distinction. « diversité Comment


ce qui est <' divers dans le dans
sujet peut-il, transporté l'objet,
y devenir identité? Hume souligne lui-même la difficulté, en notant
que « l'action de ou nous considérons
l'imagination par l'objet
ininterrompu et invariable, celle par laquelle nous réfléchissons à
la succession offrant relation sont 2
d'objets presque identiques
(almost the sa~e) '). Mais, en ajoutant tout aussitôt « pour sen-
le
timent .), il suggère la solution, car c'est dans le du
témoignage
sentiment intérieur qu'elle se trouve. Et s'it était de rectifier
permis
la lettre en s'inspirant de on écrirait, au lieu de «
l'esprit, presque
identiques pour le sentiment « presque en elles-
identiques
~<~es )) et « tout à fait le sentiment Telle est
identiques pour
bien. en effet, ce semble. la vraie pensée de Hume il y a dans la

perception, entre les objets perçus et ies actes de l'esprit percevant,


une sorte de proportionnalité en vertu de à des
quoi. objets légè-
rement différentes, doivent des actions
correspondre légèrement
différentes~: mais différentes pour qui' pour une intelli-
gence absolue qui ferait état de tout ce qu'elles enferment d'infra-
conscient pour notre conscience même, dans la mesure où elle v
apporterait une attention d'en amener au les élé-
susceptible jour
ments cachés. II est fort possible que cette différence légère,
quoique réelle, échappe à une conscience peu attentive à ses

propres opérations, comme l'est ordinairement la conscience


humaine 6. C'est pourquoi l'on peut dire ad /~6~u/K les actions
que
par lesquelles nous considérons des objets les
semblables, dispo-
sitions où nous mettent des objets semblables, <' sont semblables
ou bien qu'elles sont « les mêmes 7» de toute manière elles sont
si peu différentes que nous ne sommes de les dis-
pas capables
tinguer ».

Rappelons-nous en quoi consistent ces actes ou dispositions


t. Tr.. p. 2:i:t.

2. Tr., p. 2.jt; ~'f. j). 2Ut.


:t. Ibid., p. 2.')4.
4. A cota revint, entre autre- cette phrasp du rrfat~e Le passage df l'unc
a t'autre des ido'-i offrant retaHun f~t donc -.i coulant et si a~e qu'il produit
~n~ndt'~ en rpahh-) peu d'a!tcrati~n dan, r~pnt. et semtdc (fn<Mdt;j pour
notre consciencot la continuation d'une même action ~Tr., p. 204).
.'i. Vuir 7'r<'a<sf. Tr.. p. 2U2-2U:(: p. tit; p. ttS-t'ih
6. Tr.. p. 20: t'f. L, p. i~.
7. Tr.. p. tH t-t p. 2(J:
.S. Tr.. p. (![.
jOO REVUE PHILOSOPHIQUE

dont l'identification l'identification des objets il


d'esprit produit
d'une « marche H de accompagnant tantôt la
s'agit l'imagination
considération d'un invariable, tantôt la considération d'une
objet
série semblables. Si, dans le second cas~ les inégalités
d'objets
des sont minces arrêter l'attention, la pensée
objets trop pour
le long de la succession avec autant de facilité que si
glissera
elle considérait seulement un elle ne croira
unique objet'

qu'une seule action qui se continue, parce qu'elle


accomplir
n'aura à aucun moment la conscience d'une déviation ni d'un arr<M

Elle se trouvera donc dans la disposition qui caracté-


précisément
rise la considération d'un invariable. Ou, si l'on préfère, elle
objet
de sa à cette disposition-là, sans
passera disposition première
« s'apercevoir du changement~ s. Le sentiment d'un glissement

ininterrompu est l'essence de toute '< confusion », de celle qu'on

fait entre des semblables comme de celle qu'on


perceptions
fait entre « l'acte de l'esprit où l'on envisage une succession
par
semblables et l'acte « par où l'on envisage un objet
d'objets
identique a.
Mais il est clair c'est aussi l'essence de l'identité <' parfaite
que
Car cette nous l'avons vu, naît d'une sorte d'amalgame de
idée,
Pour avec
pluralité et d'unité, par l'entremise du temps. penser
a un objet comme nous sommes obligés d'en
précision identique,
« multiplier l'idée, en concevant existe au commencement
qu'il
et à la fin d'un certain intervalle de temps. Seulement nous

devons concevoir aussi que, du commencement à la fin de l'inter-

n'a subi aucune de changement. Mais, où il n'y


valle, l'objet espèce
a pas de il n'y a pas de succession, ni par conséquent,
changement,
de temps concevable 5. Si bien que l'idée d'identité parfaite, impli-
la durée alors exclut la variation, offre, à qui la veut
quant qu'elle
du côté de l'objet, une contradiction dans les fermes. Elle
prendre
ne revêt une apparence de signification qu'à la condition d'être prise
du côté du et une « fiction imaginative L'es-
sujet moyennant
en continuellement en lui « une succession de
prit, effet, éprouve
et ainsi la notion du temps lui « est sans cesse pré-
perceptions

t. Tr., p. 20J.;(;f. p. 233 2S4.


2. Tr., p. 256; cf. p. 204.
3. Tr.. p. 203.
4. Tr., p. 204-203 (note i).
S. Tr., p. 233-254.
J. LAPORTE. LE SCEPT[C[SME DE HL'ME iUi

.ente à quoi une contamination se produit entre l'idée du


grâce
changement dont nous avons conscience et l'idée de cela même que
nous ne Quand nous considérons un
supposons changer point
objet immuable à cinq heures, et regardons à six le même objet,
nous sommes à lui appliquer cette idée (du temps), tout
portés
comme si chaque moment se distinguait par une position différente

ou une altération de l'objet. La


première et la seconde apparition
de l'objet, par rapporta la succession de nos perceptions, semblent

aussi éloignées que si l'objet avait réellement changé~. Mais,


n'a réellement, l'esprit n'a pas eu
puisque l'objet point changé
besoin, pour le percevoir à chaque instant, de former de nouvelles

idées, ni de vérifier en quoi que ce soit son attitude perceptive.


D'une part. donc, l'esprit a conscience de durer tant qu'il passe par
une suite de perceptions diverses: d'autre part. en tant qu'il s'ap-

plique à l'objet, il a conscience de se reposer pouvant suivre

cet objet aux différentes périodes de son existence sans aucune

du en un même état de cons-


interruption regard Voità. jointes
cience, la variation et 1 invariabilité, la pluralité et 1 unité. Et voilà

aussi tout le contenu qu'on peut trouver à la notion d'identité. Nous


avons décrit tout à l'heure la disposition où se trouve l'esprit

lorsqu'il envisage un objet parfaitement identique la vérité est

que cette disposition, projetée sur objet suivant le processus déjà


signalé, c'est 1 identité môme. Impression purement interne de
continuité mentale (tininterruptedness) et de transition insensible.
Transition insensible? Un examen analogue avait, en somme,
ramené la notion de causalité à l'impression interne d'une ~'ans/~o/:
irrésistible. Les deux relations de fait se trouvent donc assimila-
bles de tout point. Pas plus que la causalité, l'identité, parfaite ou

imparfaite, n'est rien qui lie réellement entre elles nos différeutes

perceptions~ rien même qui « leur appartienne réellement


L'une et l'autre signifient, non une '< qualité H des objets, mais

simplement une disposition ou tendance subjective de l'imagina-


tion qui passe en revue ou associe les objets. L'une et l'autre
s'évanouissent à l'analyse comme <' relations philosophiques

t. Tr.. p. OS.
Tr.. p. M; .'f. p. 20).
:i. Tr.. p. 20t et p. 2(M.
t. Tr.. p. 2.'i9 (that really &ftds ou;' M't'<'raf pf;'e<'p<f0tts to~fi/ter).
3. Ibid., p. 26U (identity is not/tfng really tlao lhese d(~'e<'e;t< pt'rcfpttOfts~.
6t'<ong;n;/
10~ KEYUE PHILOSOPHIQUE.

Ili

En la <' criUcal examination » de Hume s'arrête là


apparence,
ni le Treatise ni I'K!7'y ne consacrent de chapitres spéciaux aux

« relàtionsphilosophiques x, ressem6/6tMce, con~ra/'M~,


quatreautres
nombre; il se borne,
(/e~resde~Ma/oporfMns~e ~uan~'Moue!e
l'occasion se à quelques allusions ou remarques
quand présente,
sommaires. En réalité, la discussion des matters o f fact, pour qui
sait l'entendre, renferme virtuellement de quoi dissoudre de même

et les relations d'idées, et, d'une façon encore, n'im-


plus générale
espèce de liaison rationnelle.
porte quelle

i. Parmi ces relations d'idées, il en est une


que Hume donne

souvent comme la relation par excellence, et la condition de toutes

les autres, les relations de fait, à savoir la ressem-


y compris
&/ance c'est là une relation sans laquelle nulle relation philoso-
ne exister, puisqu'il ne saurait y avoir d'objets souf-
phique peut
frant ceux qui offrent quelque degré de res-
comparaison, que
semblance
La ressemblance, selon Hume (et
pareillement la contrariété et

les de « se découvre à première vue H et par


degrés qualité),
« quand entre la res-
« intuition )~ des objets se ressemblent eux,
dès l'abord, ou l'esprit2. » En
semblance, frappe l'œil, plutôt
d'autres termes, elle est, comme les relations d'espace et de temps,

une donnée immédiate de la perception.

Mais eiTectivement, sous ce nom de ressem-


que percevons-nous
blance?
Une commune entre les objets dit ressemblants? Hume
qualité
le supposer quelquefois. Après avoir écrit par exemple (nous
paraît
néces-
venons de voir dans quel sens), que « la ressemblance est

saire à toute relation '), il ajoute « Il ne s'ensuit


philosophique
toujours une connexion ou association
pas qu'elle produise
d'idées. Quand une devient très générale et qu'elle est
qualité

l. Tr.. p. tt.
2. Tr., p. 70.
LE SCEPTfCiSME DE HL'ME 103
J. LAPORTE.

commune a un très nombre d'individus, elle ne porte direc-


grand
tement vers aucun d'eux, etc. » Et, dans un texte qui se
l'esprit
t-t-fère à celui-là, il répète qu'il est impossible de
expressément
fonder une rotation autrement que sur quelque qualité commune~

Mais. par ailleurs, nous trouvons de la ressemblance à des qua-


lités ou idées entre lesquelles, par conséquent, il est impos-
simples,
sible de discerner aucun élément commun Même différentes

idées onrir entre elles de la similitude ou ressem-


simples peuvent
blance et il n'est pas nécessaire que le point de leur ressemblance

soit distinct ou de la circonstance par où elles dînèrent.


séparable
T~/eH et vert sont des idées simples différentes, mais se res-

semblent &/eu et écarlate,