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ALI NAJAB

ALI NAJAB

ALI NAJAB
25 ANS DANS LES GEÔLES
DE TINDOUF 25 ANS DANS LES GEÔLES
DE TINDOUF
C
e sont 25 années d’une expérience douloureuse de prisonnier de guerre
que l’auteur tente de nous raconter. Plus de 9125 jours de souffrances,
de tortures et d’humiliations de la part du polisario sous les yeux
indifférents d’officiers des services de sécurité militaire algériens.

25 ANS DANS LES GEÔLES DE TINDOUF


Pour Ali Najab : « Ce livre n’aurait pas vu le jour si mon épouse Atika
Saiagh ne m’avait pas poussé à l’écrire. Mais je n’ai pas voulu qu’il ne
soit qu’à moi tout seul. C’est le livre de tous mes compagnons d’infortune
dont je rapporte quelques témoignages pour montrer ce qu’ils ont subi et
vécu eux aussi. »
Ce livre se veut d’être donc l’apologie des 2400 prisonniers de guerre
marocains qui ont subi durant un quart de siècle, un vrai calvaire dans
l’indifférence totale des instances internationales et des ONG des droits
de l’Homme. L’auteur insiste sur le fait que les conventions de Genève et
ses protocoles additionnels, qui protègent le prisonnier de guerre, sont
opposables au polisario et à l’Algérie. Et ce, pour la principale raison
que toutes les violations se sont produites sur le territoire algérien alors
même que l’Algérie fait partie des pays signataires de ces conventions !
Cet ouvrage est également un devoir de mémoire et de reconnaissance
spécialement envers ceux qui ont sacrifié leurs vies pour la récupération de
nos chères provinces du sud. Cette dette et cette reconnaissance que chaque
citoyen marocain a envers eux sont un élément clé pour le développement,
chez la jeunesse notamment, d’un sentiment d’appartenance, de la valeur
du courage et du dévouement pour la patrie.

145 DH / 24 €
ISBN : 978-9920-769-38-9
Dépôt légal : 2019MO5359

MES MÉMOIRES DE PRISONNIER DE GUERRE


Ali NAjAb

25 ANS DANS LES GEÔLES


Publié avec le concours du ministère de la Culture DE TINDOUF
MES MÉMOIRES DE PRISONNIER DE GUERRE

ISBN : 978-9920-769-38-9
Dépôt légal : 2019MO5359

© Éditions La Croisée des Chemins


16, Rue Mouaffak Eddine Imm. A, Rés. Dbibagh
Quartier des hôpitaux - Casablanca.
editionslacroiseedeschemins@gmail.com
www.lacroiseedeschemins.ma
À Sa Majesté le Roi Mohammed VI,
Chef Suprême et Chef d’État-Major
général des Forces armées royales
À nos martyrs disparus pendant la guerre du Sahara
À nos prisonniers morts sous la torture à Tindouf

À mes parents
À ma femme Atika Saïagh
À ma fille Ola
À mes petits-enfants Meryem et Yazid
À mon frère feu Dr Ahmed Najab

Le capitaine Ali Najab avec sa femme et leur fille, âgée de trois ans, à la base
aérienne de Laâyoune, en 1978, deux semaines avant sa capture.
P R É FAC E

J’
ai fait la connaissance du capitaine Ali Najab, ex-officier de
l’armée de l’air des Forces armées royales, au mois d’octobre 2005,
à l’occasion de la préparation et du tournage d’une émission de
télévision pour le compte de la chaîne de télévision marocaine 2M. Dans cette
émission, intitulée Le temps d’un voyage, il s’agit de simuler une rencontre
« à l’impromptu », dans un compartiment du train Rabat-Marrakech, entre
un ex-détenu du Polisario (Ali Najab), un ancien résistant de l’Armée de
Libération (Mohamed Bensaïd Aït Idder), un historien professeur universitaire
(Jamaâ Baïda) et une jeune étudiante en journalisme (Bouchra Raif). Il était
prévu, dans le scénario, qu’une discussion « spontanée » s’engage entre les
quatre « voyageurs » pour aborder, au fil du parcours entre la capitale et la
ville ocre, les péripéties de la colonisation du Sahara marocain, les actions
de l’Armée de Libération dans cette région pendant les années cinquante,
la Marche verte, les convoitises algériennes et le témoignage d’Ali Najab
en sa qualité d’ex-officier des FAR tombé entre les mains de l’ennemi pour
vivre le calvaire, durant un quart de siècle, dans les geôles du Polisario et de
ses commanditaires.
La discussion entre les quatre personnes a été très riche ; l’émission a
d’ailleurs été diffusée à plusieurs reprises sur 2M. Lors de cet échange, j’ai
été impressionné par Ali Najab dont les 25 années de captivité n’ont point
estompé sa passion débordante pour la cause de l’intégrité territoriale du
Maroc. Au terme de l’émission, je lui ai fait part du grand intérêt que revêt
10 — 25 ans dans les geôles de Tindouf Préface — 11

son témoignage pour les générations montantes et pour un pan peu exploré Après l’obtention du baccalauréat, la voie est ouverte à la véritable
de l’histoire du « temps présent » de notre pays. vocation du jeune ouraini ; il choisit de s’engager dans l’armée de l’air en 1965.
Depuis cette rencontre, je n’ai cessé, par le biais de la presse et des Les cycles de formation et les stages qu’il a effectués au Maroc, en France,
réseaux sociaux, de suivre avec admiration l’action militante et inlassable aux États-Unis et en Iran laissent entrevoir une carrière prometteuse. Et au
d’Ali Najab pour ce qui est devenu, désormais, la cause sacrée de sa vie. C’est, lendemain de la Marche verte, plus précisément au mois de janvier 1976,
par conséquent, un immense plaisir pour moi, aujourd’hui, d’avoir entre c’est un jeune capitaine plein d’enthousiasme et patriote jusqu’à la moelle
les mains les épreuves de ses Mémoires pour lesquelles je rédige volontiers qui rejoint nos provinces méridionales, comme pilote de chasse, chef de
une préface. détachement d’une escadrille d’avions F-5 et chef des moyens opérationnels
Je m’attendais à lire uniquement le récit tragique dont l’ex-prisonnier a déjà de la base de Laâyoune, pour accomplir, avec ses frères d’armes, le devoir de
donné, ici et là, des fragments à l’opinion publique nationale et internationale, défense de l’intégrité territoriale du Maroc. Ainsi commence un tournant
mais j’ai été agréablement surpris en constatant que les Mémoires d’Ali Najab capital dans sa vie professionnelle, personnelle et familiale.
emmènent le lecteur, dans les deux premiers chapitres, loin dans le passé Le 10 septembre 1978, la mission du capitaine Ali Najab au Sahara va
pour lui faire connaître l’environnement familial et social dans lequel il a vu brusquement tourner au cauchemar lorsque son avion sera abattu par l’ennemi
le jour et a grandi, mais aussi sa scolarité primaire et secondaire, puis son non loin de Smara. Tombé entre les mains du Polisario, c’est la descente aux
engagement dans les Forces armées royales et ses divers stages de formation. enfers pour ce jeune officier dont la captivité va se prolonger pendant un quart
Ce sont des éléments biographiques d’une très haute importance puisqu’ils de siècle dans les geôles du mouvement séparatiste et de son commanditaire
permettent de mieux appréhender les circonstances et les situations qui ont algérien. C’est à cet épisode tragique que l’auteur consacre la plus grande
pétri Ali Najab pour faire de lui l’homme exceptionnel qu’il est devenu. partie de son livre. Il se veut témoin d’une guerre larvée qui n’avoue pas son
Ali Najab est né en 1943, au pied du Jbel Bouiblane dans le Moyen nom, mais aussi, chez l’ennemi, de pratiques barbares dignes d’un autre âge.
Atlas oriental, dans l’espace tribal amazigh des Aït Ourain, réputés pour C’est un témoin oculaire qui a souffert physiquement et moralement pendant
leur bravoure guerrière. Dans la restitution de son enfance au sein d’une 25 années, loin de sa patrie et de sa famille, mais qui a toujours gardé l’espoir
famille modeste, puis de sa scolarité primaire à Maghraoua, à Mezguitem de retrouver un jour les siens et de témoigner pour l’Histoire. C’est tout à
et à Taza, l’auteur fait revivre des aspects du Maroc d’antan dont l’intérêt son honneur, car les militaires, même à la retraite, s’abstiennent généralement
sociologique n’échappera pas aux spécialistes. Il quitte bientôt sa région d’écrire leurs Mémoires et évitent d’évoquer publiquement leurs parcours
natale pour poursuivre sa scolarité secondaire à Casablanca, d’abord à professionnels. Cela est peut-être dû à une interprétation rigide du « devoir
l’école Jules-Ferry, puis à l’école industrielle (futur lycée Al Khawarizmy) de réserve ». D’où l’expression « la grande muette » pour désigner l’armée
où il décroche avec brio son baccalauréat en mathématiques et techniques qui, en France par exemple, s’est vue interdire le droit de vote sous la IIIe
(1963-1964). Les péripéties de ce parcours révèlent un jeune homme ambitieux République et jusqu’en 1945. Mais entre « devoir de réserve » et « devoir de
que les difficultés ne découragent jamais. Le récit biographique est agrémenté, mémoire », Ali Najab a clairement fait son choix. Les pages qu’il consacre
chaque fois que cela semble opportun, d’éléments du contexte historique : à sa carrière militaire avant la captivité révèlent aux lecteurs la noblesse du
l’occupation française, l’exil du Sultan Sidi Mohammed Ben Youssef, l’euphorie « métier des armes » dont le jargon est souvent peu connu auprès des civils.
de l’indépendance et bien d’autres épisodes encore. L’histoire militaire marocaine est d’ailleurs encore à écrire. Et au moment où
12 — 25 ans dans les geôles de Tindouf Préface — 13

les autorités marocaines ont opté pour un retour du service militaire pour courageuse, militante, peintre et poétesse talentueuse, a su, contre vents et
nos jeunes entre dix-huit et vingt-cinq ans, le livre d’Ali Najab, porteur marées, se défendre bec et ongles pour protéger dignement le nid familial.
d’une forte charge de patriotisme et de civisme, vient heureusement combler, Mis à la retraite le 31 décembre 2003, le capitaine Najab ne connaît pas
certes partiellement, une lacune dans nos bibliothèques. Ali Najab est à ce de répit. Son combat est inlassable, d’abord pour la libération des autres
propos révolté de constater que les jeunes Marocains ignorent l’histoire de prisonniers de guerre, restés dans les camps des séparatistes en territoire
leur pays, une histoire susceptible de renforcer chez eux l’amour de la patrie ; algérien, en violation totale de la convention de Genève et de ses protocoles
il écrit à ce sujet : « Je suis personnellement perturbé quand je rencontre des additionnels, ensuite pour la défense des droits moraux et matériels des
jeunes qui connaissent l’histoire du FC Barcelone et du Réal de Madrid, ex-détenus qui ont payé le prix fort pour le Sahara marocain.
mais ne connaissent rien ni du conflit du Sahara ni de l’histoire du Maroc En guise de conclusion, nous sommes en présence d’un récit de Mémoires
tout court. » fort instructif à plus d’un titre. Il s’inscrit, certes, dans une perspective
L’auteur n’a pas la prétention de s’ériger en historien, mais il livre son de devoir de mémoire, mais il dévoile aussi des aspects peu connus de la
témoignage émouvant au grand public et, le cas échéant, aux historiens « guerre du Sahara ». C’est un livre qui mérite d’être traduit très vite en
du « temps présent » qui ne cessent de déplorer le manque de sources arabe, en anglais et en espagnol pour diffuser à grande échelle les messages
documentaires pour cette jeune discipline. En plus de son propre témoignage qu’Ali Najab y a intelligemment disséminés.
sur les souffrances et les vicissitudes de la captivité, des interrogatoires, de
la torture et des humiliations qu’il a vécus, il fait œuvre utile en rapportant Jamaâ Baïda
en plus, fidèlement, plusieurs autres témoignages de ses codétenus, ses Historien, directeur des Archives du Maroc
frères d’infortune. Tous sont unanimes pour affirmer, arguments précis à Rabat, le 5 septembre 2019

l’appui, que c’est bel et bien le régime algérien qui fait la guerre au Maroc
par Polisario interposé ; un legs de la période de la guerre froide qui perdure
contre tout bon sens.
Le cessez-le-feu intervenu en 1991 n’a pas mis fin au clavaire. Ali Najab
et de nombreux autres prisonniers de guerre marocains doivent supporter
leur destin dramatique quelques années encore. C’est, enfin, grâce notamment
à l’action du Comité international de la Croix-Rouge, qu’un contingent de
243 détenus, dont 25 officiers et pilotes, peuvent rentrer chez eux, tous fiers
du devoir accompli même s’ils doivent vivre le restant de leurs jours avec
des séquelles profondes.
Ali Najab retrouve les siens, et en premier lieu son épouse, Atika Saïagh,
et sa fille, Ola, qui n’avait que trois ans lorsque le destin de son papa, au
mois de septembre 1978, l’a brusquement et cruellement privée de l’amour
paternel. Mais fort heureusement, une dame, Atika Saïagh, exceptionnellement
AVA N T- P RO P O S

Q u’est-ce que la liberté ? Vous la découvrirez, dans sa matière bien


concrète, tout au long de ce livre qui vous fera comprendre qu’elle
ne se décrète pas et doit être recherchée au fond de chacun.
Le capitaine Najab était un jeune pilote de chasse qui, en 1978, lors
d’une mission aérienne de reconnaissance dans la région de Smara au Sahara
marocain, dut s’éjecter de son avion F-5R atteint par un missile. Capturé,
il ne retrouva sa patrie et sa famille qu’en 2003. Ses conditions de détention
furent assorties de violences multiples, physiques, avec des bastonnades et
des séances de torture physiques et morales, inspirées de l’Asie.
Il lui fallut laisser du temps au temps avant d’en écrire le quotidien.
Bien des choses lui avaient été volées, comme ses marques et ses repères
d’un monde qui avait beaucoup changé. Peut-être aussi une certaine vision
de l’humanité, car au milieu des loups, l’homme peut devenir loup.
Durant tout ce temps, Atika Saïagh, son épouse et mère de leur fille,
Ola, veillait, telle Pénélope durant le long temps de l’Odyssée, et leurs esprits
s’appuyèrent. Au retour, leurs forces convergèrent. Ce livre en est le fruit
commun, mais aussi les peintures si poignantes et artistiques de Atika.
On n’encage pas la liberté, a démontré, durant 25 ans, Ali Najab à ses
tortionnaires.
L’homme est resté debout. Chaque jour. Fier de ses forces intérieures.
Sa pensée, fluide et limpide, maintenant libérée des scories des souffrances
endurées, lui donne une belle écriture, bien structurée : exposé, développement,
16 — 25 ans dans les geôles de Tindouf

résolution. Le jeune pilote de chasse, tout tendu par son devoir envers son
Roi et son pays, fit front durant chacune de ces 25 années. Son livre n’est
aujourd’hui rien d’autre que l’expression de ce devoir, vif, sobre, déterminé,
cornélien sans doute. Ali Najab est aussi un écrivain.
Les silhouettes de deux immenses personnages de la littérature du xxe I N T RO D U C T I O N
siècle, Antoine de Saint-Exupéry et Alexandre Soljenitsyne, ont accompagné
ma lecture. J’ai ressenti la même exigence morale, vu le même silex qui étincelle
la pensée et perçu la même espérance joyeuse, avec ce message :
« La liberté est dans l’homme, dans sa capacité à se subordonner et à
sacrifier ce qui le domine, pour mériter le nom d’Homme. »

L’
idée d’écrire un livre sur le calvaire que j’ai vécu, 25 années durant,
Hubert Seillan à Tindouf, en Algérie, en tant que prisonnier de guerre, avec
Avocat au Barreau de Paris quelque 2 300 autres compagnons d’infortune, ne m’a pas tellement
immédiatement enthousiasmé après ma libération.
Je pensais que le récit oral que j’en faisais, çà et là, ou même dans la
presse, allait suffire pour me sentir délivré de mes « troubles de stress post-
traumatique », croyant, qu’à elle seule, « la parole purifie ».
Mais je me suis rendu compte, au fil du temps, que dans le récit oral,
il est difficile de raconter une histoire sans qu’elle soit, fatalement, à la fois
« objective et partisane ». Paul Ricœur, dans son livre La Mémoire, l’Histoire,
l’Oubli, trouve que « la mémoire pose problème quant à la représentation
objective du passé ».
En effet, la mémoire est influencée par ce que le témoin a vu ou entendu
après les faits. Le témoin tend aussi à surévaluer son propre vécu et à généraliser
sa propre expérience, à donner une importance à des faits mineurs de son
vécu, alors que d’autres faits qu’il évoque à peine seraient plus importants.
Sans entrer dans ces considérations philosophiques, ce livre se propose
plutôt de montrer que la mémoire, chez nous, prisonniers de guerre marocains,
est entretenue par des faits vécus. Dans notre univers carcéral, à Tindouf
et à Boufarik (dans le nord de l’Algérie) pour certains, nous n’avons pas
seulement vu et entendu. Nous avons aussi subi et enduré. Les 25 années de
captivité – soit 9 125 jours (et c’est une moyenne) –, sont pleines de souvenirs
18 — 25 ans dans les geôles de Tindouf Introduction — 19

douloureux et amers, de séquelles de torture, et de souffrances qui sont Dans un deuxième temps, mon arrivée au Sahara et le début de la guerre,
restées incrustées dans notre mémoire, peut-être à jamais. pour en venir à mon accident aérien qui fut un tournant décisif, voire fatal,
En effet, certains de nos camarades sont morts sous la torture, sous nos dans ma vie et dans ma carrière militaire. L’éjection et mon premier contact
yeux. D’autres ont succombé, abandonnés dans un coin, sans soins, parce que avec les maquisards sont décrits avec précision.
leur évacuation vers un hôpital a trop tardé. Certains ont tout simplement L’enquête qui a été menée à mon encontre, par des officiers algériens, au
été passés par les armes. Au total, 120 prisonniers ne reverront jamais leurs Q.G. de l’armée algérienne à Tindouf, fut tellement pénible que je la décris
familles (cf. rapport de la mission internationale d’enquête, du 11 au 25 avril avec beaucoup de détails.
2003, de France Libertés, Fondation Danielle-Mitterrand). En dehors des 45 Lorsque je fus emmené à Raboni, devant le Polisario, escorté par l’un
prisonniers civils et militaires que nous avons enterrés nous-mêmes et dont de ses combattants redoutables, Ayoub Lahbib, mon premier contact avec
les tombes se trouvent tout près du Q.G. du Polisario à Raboni, et des 22 les prisonniers de guerre marocains fut un choc pour moi. Je ne m’attendais
autres morts dans les prisons militaires des casernes de Boufarik, Boughar, pas à les trouver dans une situation aussi désolante. Cette condition et leurs
etc., dans le nord de l’Algérie ; les autres ont été enterrés n’importe où, à la souffrances, tout au long d’un demi-siècle de captivité, sont amplement
hâte, un peu partout autour de Tindouf, et resteront à jamais sans sépultures. décrites dans ce livre.
S’il y a eu une guerre au Sahara ? Oui, il y a eu une guerre au Sahara et Par conséquent, le lecteur trouvera largement exprimé les sujets suivants :
non un maintien d’ordre comme certains s’amusent à le prétendre. – certains épisodes importants, à couper le souffle, comme la liste des
Mais ceux qui s’attendent à trouver dans ce livre l’histoire de la guerre prisonniers morts sous la torture et l’institutionnalisation de cette dernière,
du Sahara seront déçus. Je n’ai pas voulu m’étendre sur la guerre elle-même, dès l’arrivée des détenus à Raboni jusqu’à leur libération ;
préférant plutôt parler des prisonniers de guerre et de leur calvaire, en – la liste des articles des conventions de Genève, opposables à l’Algérie
effleurant tout simplement quelques batailles pour tenter de comprendre et au Polisario, largement violées en raison du traitement des prisonniers
les tenants et les aboutissants de leur capture. marocains pendant la guerre et durant 14 ans après le cessez-le-feu ;
D’autre part, je n’ai pas voulu faire de ce livre, « mon livre à moi tout – l’utilisation des prisonniers dans les programmes de propagande
seul ». J’ai tenu à ce qu’il soit celui de tous les prisonniers, autrement dit, une antimarocaine diffusés à la radio ou devant la presse (voir le témoignage en
tribune pour eux, pour exprimer ce qu’ils ont vécu. Tous les récits de ces annexe) ;
évènements sont étayés par les témoignages de ceux qui les ont supportés, – la soumission permanente des prisonniers aux travaux forcés avec
ou plus souvent, qui les ont subis. Dans chaque rubrique, les faits rapportés constamment la faim au ventre ;
par ces illustrations n’obéissent pas à une chronologie rigoureuse. J’ai jugé – la tentative – mais soldée par un échec – du Polisario d’enrôler dans
que ce n’était pas utile. L’important, à mon sens, était de les recueillir d’abord son armée des prisonniers marocains d’origine sahraouie.
auprès des témoins, puis de les transcrire le plus rigoureusement possible Tous ces programmes, et ces traitements, infligés aux prisonniers étaient
en faisant des recoupements. institutionnalisés dans le but de leur laver le cerveau, afin de les empêcher
Dans le premier chapitre, je décris rapidement, dans un premier temps de penser à leur sort ou de réfléchir à une évasion.
sous forme biographique, ma scolarité, puis mon engagement dans l’armée Mais nous avions vite pris conscience des démarches de l’ennemi, et
de l’air, ma formation militaire et mes écoles de pilotage. malgré la vigilance permanente des gardes qui « veillaient constamment au
20 — 25 ans dans les geôles de Tindouf Introduction — 21

grain », des prisonniers – souvent de simples soldats – ont réussi à s’évader : de Malgré, donc, toutes les vicissitudes d’une très longue période en captivité,
vraies épopées qui sont rapportées avec minutie dans le chapitre « Évasions ». nous réalisions que nous étions destinés à une tâche de dévouement et
Les conditions de vie dans les centres n’offraient cependant pas, à tous, d’abnégation. Nous étions, certes, partagés entre l’angoisse et la fierté,
l’occasion de prendre le large. mais nous étions lucides sur le fait que notre communauté de prisonniers
Comment avons-nous donc survécu à ce calvaire ? La foi et l’espoir ont de guerre n’était pas la somme de nos intérêts, mais la somme de nos dons
certainement joué un grand rôle. pour notre pays.
D’abord la foi en nos capacités intrinsèques : l’organisation et la discipline Dans cette guerre, nous avons perdu beaucoup d’hommes. Qu’ils soient
entre nous. Nous avions décidé d’oublier nos grades et de vivre en frères. pilotes ou combattants de l’armée de terre, ils sont tous tombés au champ
Renforcer les liens d’amitié et de camaraderie. Venir en aide aux malades et d’honneur. Ils étaient tous des combattants courageux, sincères et dévoués.
aux gens âgés et surtout veiller aux valeurs morales. Ceux qui ont échappé à la mort n’en déméritent pas pour autant. Ils ont
Ensuite la foi en Dieu. La prière et la lecture du Coran n’étaient continué le combat jusqu’à la victoire finale. Nos provinces du Sud vivent
imposées à personne, mais elles sont vite devenues l’antidote à notre aujourd’hui dans la quiétude et la paix. Le Polisario a été créé sans âme.
angoisse, notre anxiété. Très vite nous avions réalisé que, comme le dit Il l’est toujours et le restera à jamais. S’il est aujourd’hui hors du Sahara,
Victor Frankl dans Découvrir un sens à sa vie : « L’important n’était pas c’est parce qu’il y a eu un phénomène de rejet naturel, voire biologique, de
ce que nous attendions de la vie, mais ce que nous apportions à la vie. » la terre qu’il revendique. De nos jours, il est en réanimation à Tindouf, avec
Au lieu de se demander si notre vie en prison avait un sens, nous nous disions le régime algérien à son chevet, mais pour combien de temps avant que cette
que c’était à nous – ensemble, la main dans la main – de donner un sens terre ne décide d’arrêter de garder en vie un corps moribond soutenu par
à la vie. respiration artificielle ?
Pour ne pas subir passivement le poids du temps, dont nous n’étions Enfin, une dernière partie qui traite du retour des prisonniers de guerre
pas conscients – même s’il pesait sur nous –, nous essayions de créer un marocains dans leur pays, dont l’accueil n’a, malheureusement, pas été à la
semblant de spiritualité. hauteur de leurs souffrances subies chez l’ennemi. La santé de beaucoup
Pour se soustraire aux pressions du quotidien, il y avait le rêve. Deux d’entre eux est altérée par les séquelles de la torture et les longues années de
choses dans notre vie échappaient à notre ennemi : nos rêves et nos pensées. privation, de mauvaises nourritures, d’absence de soins appropriés.
Avec l’esprit, on pouvait sauter par-dessus les murs et aller « surfer sur le Reçus à Agadir dans l’indifférence, puis mis à la retraite avec les grades
Web » de notre imagination, car il fallait « alimenter nos rêves pour qu’ils ne que nous portions au moment où nous sommes tombés entre les mains de
meurent pas » (Antoine de Saint-Exupéry). l’ennemi, nous nous sommes sentis humiliés, notre dignité bafouée. Il n’y a
Le rêve éveillé était aussi un puissant moyen « de nourrir le meilleur de pas eu de mesures prises pour une réinsertion adéquate dans la vie civile ni
nous-mêmes et de nous en nourrir ou de nous en servir en retour », comme pour un accompagnement au cours des retrouvailles avec nos familles qui,
noté par Guy Corneau dans Le Meilleur de soi. pourtant, ont été la source de nouvelles souffrances psychologiques.
Nous refusions d’être nihilistes. Chacun essayait de trouver en lui la En conclusion, j’estime que notre pays – l’État et la société civile – ont
clé pour franchir la porte entre le statut de victime et celui d’un être libre, un devoir de mémoire et de reconnaissance envers tous ceux qui ont donné
c’est-à-dire de l’homme capable de faire le bien autour de lui. ou sacrifié leur vie pour le Sahara, y compris les prisonniers rapatriés de
22 — 25 ans dans les geôles de Tindouf

Tindouf ou morts là-bas. Pour s’acquitter de cette dette envers eux, il faut
pérenniser ce devoir de mémoire et de reconnaissance, condition sine qua
none pour forger chez le citoyen marocain en général, chez les générations
montantes et les jeunes en particulier, le sens de la citoyenneté, celui du CH A PI T R E I
devoir national, du dévouement et du sacrifice.
LES
Ali Najab devant sa cellule au centre des prisonniers dit « 9-juin », en 1998.

Capitaine Najab devant sa chambre avec la déléguée du CICR au centre Aouint Belgraa situé
à 176 km dans le sud de Tindouf, deux semaines avant sa libération.
Un groupe de prisonniers de guerre marocains lors du rassemblement pour l’appel, au centre
dit « 9-juin », en 1997 (Photo CICR).

Un prisonnier de guerre marocain en train de vider une fosse


septique dans un camp des populations civiles.
Centre dit « 9-juin » construit par les prisonniers eux-mêmes et aménagé
spécialement pour les journalistes et les délégations pour les rencontrer. Chaque
coupole abrite une dizaine de prisonniers (Photo CICR, 2002).

C’est la meilleure photo que retient le capitaine Najab de sa


captivité parce celle-ci fut prise le jour où il répondit avec virulence
à un journaliste de chez Sigma au sujet des bombardements de
populations civiles.

Cellule individuelle du capitaine Najab à son arrivée à Raboni après 45 jours


d’interrogatoire au quartier général de l’armée algérienne à Tindouf (photo
retrouvée à Raboni par un prisonnier).
Capitaine Najab avec l'un de ses camarades (capitaine Régragui) devant leur
cellule collective (n° 79) au centre dit « 9-juin ».

Arrivée à Agadir des 404 derniers prisonniers de guerre marocains libérés par
Capitaine Najab devant sa cellule au centre des prisonniers de guerre dit « 9-juin »
l’Algérie et le Polisario sous la pression des États-Unis.
en 1997 (photo CICR).
Capitaine Najab et Dr Benmansour (à sa gauche) au centre dit « 9-juin » devant la cellule 97 en
présence de quelques prisonniers, en 1997 (Photo CICR).

Capitaine Najab en train d’écrire une lettre à sa femme (sous le regard


vigilant d’un garde du Polisario) qu’il va remettre au journaliste anglais
(The Guardian) debout derrière lui. (au centre d’accueil des journalistes,
à Tindouf, en 1986). (Photo BBC).
Capitaine Najab, avec le Dr Benmansour (prisonnier de guerre lui-même),
lors d'un test de glycémie avec le matériel envoyé par sa femme, Atika (1997).

André Young, ex-ambassadeur américain à l’ONU en visite chez


le Polisario discutant en aparté avec le capitaine Najab, en 1980.

Pilotes de chasse prisonniers de guerre marocains face à la presse, dont France


2 avec Pierre Longlois (émission Résistance) Le capitaine Najab est à droite.
C O N C LU S I O N

A
près une Marche verte comme clé magique qui a, d’abord, forcé
l’Espagne à s’asseoir à la table des négociations, après les accords de
Madrid arrachés à l’Espagne aux forceps et entérinés par l’ONU,
après moult tractations de la part de l’Algérie pour faire avorter le projet,
nous sommes entrés au Sahara par la grande porte. Malheureusement, nous
nous sommes heurtés à un mouvement séparatiste fabriqué et armé par
cette même Algérie. Mais ce mouvement de séparatistes a germé, il faut le
reconnaître, chez nous, dans nos universités à Rabat ; c’est la conséquence
de nos fautes sur le plan politique depuis l’indépendance.
L’Algérie nous a fait la guerre par séparatistes du Polisario interposés.
Cette guerre a eu lieu sur le terrain, au Sahara, de 1975 à 1991, puis il y
a eu un cessez-le-feu, à un moment où nous étions en position de force.
Aujourd’hui, cette situation de « ni guerre ni paix » dure depuis déjà 28 ans,
sans que l’ONU ne trouve de solution définitive à ce conflit. Cette situation
inquiète, à juste titre, tous les Marocains parce qu’il n’est plus à démontrer
que la récupération du Sahara est, pour eux, une question de vie ou de mort.
Je constate cela à longueur de journée chez nos concitoyens au cours de nos
discussions à bâtons rompus. Je suis souvent bombardé par des questions
du genre : « Avons-nous vraiment gagné la guerre au Sahara ? »
En tant que militaire ayant participé à cette guerre, ma réponse est
catégorique : « Oui, nous avons gagné la guerre ! » Pour les convaincre de la
victoire du Maroc, je leur dis : « Le drapeau marocain flotte partout au Sahara ;
556 — 25 ans dans les geôles de Tindouf Conclusion — 557

la population y vit en toute quiétude ; elle participe aux élections locales et Pour être efficace, notre diplomatie a besoin d’être épaulée par une
parlementaires ; l’État marocain a investi et continue d’investir au Sahara dans diplomatie parallèle (ou complémentaire), comme je l’ai déjà dit dans
des projets colossaux d’infrastructure et de développements structuraux... l’interview accordée à M. Arif Hakim, rédacteur en chef de l’Observateur
N’est-ce pas assez pour se sentir chez soi ? … J’ai visité Laâyoune et Dakhla du Maroc (n°53, du 13 au 19 novembre 2009) :
depuis ma libération, et j’ai été agréablement surpris par les progrès réalisés « Par conséquent, l’arme du Maroc réside dans le front interne. Un front uni. Il faut
dans nos provinces du Sud en comparaison avec ce que j’y avais laissé en d’abord sensibiliser en permanence, et non épisodiquement, le peuple marocain sur
1978, à la veille de mon accident. J’ai discuté avec la population sahraouie, l’affaire du Sahara en lui précisant d’abord ce qu’est le Polisario et en lui expliquant
surtout avec les quidam que j’ai connus à Tindouf et qui sont aujourd’hui la mascarade que l’Algérie joue à Tindouf depuis plus de trois décennies déjà.
de retour au Maroc. Je suis heureux de constater qu’ils sont aujourd’hui Ceci d’une part. D’autre part, définir une stratégie d’actions diplomatiques sur la
convaincus qu’ils étaient induits en erreur par le Polisario et l’Algérie, son scène internationale qui devront être menées souvent, et non épisodiquement par
« directeur de conscience ». des équipes formées de parlementaires compétents. Ensuite, il faut impliquer notre
Le Polisario est hors du Sahara. Pour être précis, il loge à Tindouf en Université (professeur et étudiants compris) dans la recherche d’idées pouvant
territoire algérien et non au Sahara ex-occidental. Son retour à la guerre, renforcer notre diplomatie sur la scène internationale. D’une façon générale, nos
dont il brandit la menace de temps en temps, est quasiment impossible intellectuels, nos hommes d’affaires devraient s’engager davantage eux aussi, en faisant
compte tenu de la conjoncture régionale et internationale et en raison, une diplomatie parallèle, en mettant à profit leurs réseaux de relations à l’étranger.
surtout, aussi, du fait qu’il ne sera jamais armé par l’Algérie comme avant. Enfin, pourquoi ne pas parler aussi de l’affaire du Sahara dans les écoles primaires
Parfois, il se dresse sur ses ergots dans la partie tampon pour se faire une et dans les lycées ? […]. Notre système éducatif a beaucoup de pain sur la planche
publicité propagandiste, mais les Sahraouis qui ont rejoint le Maroc après dans ce sens. Le rôle de la presse est extrêmement important dans la sensibilisation
le cessez-le-feu nous assurent que l’arsenal militaire du Polisario est depuis des Marocains sur le problème de l’intégrité territoriale. Certains journaux devraient
bien longtemps corrodé et en « cale sèche ». Ses fanfaronnades ne servent s’arrêter de présenter chaque fois le Polisario comme une victime. Je suis consterné
qu’à alimenter, sur le plan diplomatique, la machine de nuisance algérienne de constater que certains anciens militants d’Ila al Amam continuent à prendre
contre le Maroc sur la scène internationale. position en faveur d’un référendum d’autodétermination au Sahara. »
Cependant, le dossier n’est pas clos et si les armes se sont tues sur le C’est dire que le chemin est encore long pour enterrer définitivement ce
terrain, la guerre continue sur le plan politique et diplomatique. De la même conflit, parce qu’il faut arriver à convaincre les cinq grandes puissances au
façon, notre armée connut, dans les années 80, un redressement spectaculaire Conseil de sécurité de l’ONU que la solution de l’autonomie élargie, proposée
sur le champ de bataille, notre diplomatie conçut récemment un changement par le Maroc, demeure la seule et unique pour mettre définitivement fin à un
tangible en devenant offensive. La tournée de Sa Majesté le Roi en Afrique conflit préfabriqué pendant la guerre froide et pour des buts stratégiques où
lui redonna une vigueur originale en devenant plus combattif. Piloté par le Maroc allait être tronqué de son Sahara, et dont le retour à la mère-patrie
Sa Majesté le Roi, le retour du Maroc dans l’UA par la grande porte a est, pour le peuple marocain, une question de vie ou de mort.
ressuscité l’espoir chez les Marocains. Tous les représentants du secrétariat général de l’ONU qui ont été
Mais notre diplomatie officielle, à elle seule, ne peut être efficace dans dépêchés au Sahara savent que l’organisation d’un référendum au Sahara est
un monde où les lobbys sont des rapaces et où l’argent est roi. illusoire parce que les listes électorales se sont avérées impossibles à établir.
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Ils sont convaincus que, aujourd’hui comme demain, l’autonomie élargie une fois, que la source de notre force, dans la défense de notre Sahara, réside dans
proposée par le Maroc est la ligne rouge que ni le peuple marocain, ni le l’unanimité de toutes les composantes du peuple marocain autour de ses valeurs
Maroc, ni son Roi, ne franchiront. Qui, au Maroc, serait capable de dire aux sacrées. La situation est difficile. Rien n’est encore tranché. Les manœuvres des
Forces armées royales, à Dieu ne plaise, de quitter le Sahara ? Ce serait trahir adversaires de notre intégrité territoriale ne vont pas s’arrêter, ce qui pourrait
l’histoire du Maroc, trahir nos martyrs, trahir leur mémoire ! placer notre cause devant des développements décisifs.
J’ai écouté le discours de Sa Majesté le Roi Mohammed VI à l’occasion Par conséquent, je vous exhorte tous, une nouvelle fois, à une forte mobilisation,
de la XVIIIe célébration de la fête du Trône. J’ai été ému quand il a dit une vigilance de tous les instants, et à des initiatives efficaces, aux niveaux interne
combien la question du Sahara lui tenait à cœur ! J’ai retrouvé chez lui cette et externe, pour contrecarrer les ennemis de la nation où qu’ils se trouvent, et
fibre patriotique que je lui connaissais lorsque je l’accompagnais dans ses pour déjouer les stratagèmes illégitimes auxquels ils ont recours. Face à cette
déplacements, de temps en temps, au début des années 70, alors qu’il était situation, il incombe désormais au Parlement d’élaborer un plan d’action intégré
encore Prince héritier. Mais ce n’est pas le premier discours où il fait allusion et efficient, mettant à contribution tous les instruments de travail parlementaire,
avec force au problème du Sahara. Voici un extrait de son discours devant afin de poursuivre la défense de notre intégrité territoriale, en laissant de côté les
les représentants du Parlement, le 11 octobre 2013 : antagonismes entre majorité et opposition. Notre cause nationale ne saurait être
« En effet, la question du Sahara s’est trouvée cette année (2013) en butte à des l’otage des conjonctures et des calculs politiques.
défis majeurs que nous avons pu relever grâce à la force de notre position et à la De même, il appartient aux membres du Parlement et des conseils élus locaux
légitimité de notre cause. Mais on ne devrait pas se satisfaire de remporter cette et régionaux, surtout dans nos provinces du Sud, d’assumer pleinement leurs
bataille ni céder à un optimisme béat. responsabilités en tant que représentants des habitants de la région, et le devoir
Nous avons, en effet, constaté quelques défaillances dans la manière d’aborder qui leur incombe de contrer les ennemis de la patrie.
notre cause nationale primordiale, nonobstant les initiatives sérieuses entreprises En tant que Représentant suprême de l’État, symbole de l’unité de la nation, Je
par certains parlementaires, mais qui demeurent, malgré tout, insuffisantes. n’épargnerai aucun effort, à tous les niveaux, pour préserver l’intégrité territoriale,
Voilà qui est de nature à encourager nos adversaires à passer à la vitesse supérieure la Souveraineté et la stabilité du Royaume, fort de l’unanimité de Notre peuple
dans leurs manœuvres pour porter préjudice à notre pays. fidèle et des efforts conjugués de toutes ses composantes.
Ceci tient au fait que la majorité des acteurs ne se mobilisent avec force qu’en cas J’ai été élevé dans l’amour de la patrie et J’étais témoin, comme tous les Marocains,
de danger imminent menaçant notre intégrité territoriale, comme s’ils attendaient malgré mon jeune âge à l’époque, de l’ambiance de mobilisation et de l’esprit
le feu vert avant d’entreprendre quoi que ce soit. patriotique élevé qui avaient marqué la récupération de nos provinces du Sud,
Or, au lieu d’attendre les attaques de nos adversaires pour y riposter, il faut plutôt grâce à la glorieuse Marche verte, et au génie de son concepteur, Notre Vénéré
les acculer à la défensive, en prenant les devants, en anticipant les évènements et Père, Sa Majesté le Roi Hassan II, que Dieu sanctifie sa dernière demeure.
en y répondant de manière positive. Et c’est précisément cet esprit qui doit continuer à inspirer nos actes et nos initiatives.
En effet, la question du Sahara n’est pas seulement la responsabilité du Roi, mais elle Je demeurerai donc, comme vous m’avez toujours connu, au premier rang des
est également la cause de tous et de chacun : institutions de l’État, Parlement, conseils défenseurs de notre intégrité territoriale, à la tête des marches pour le développement,
élus, et tous les acteurs politiques, syndicaux et économiques, les organisations de le progrès et la prospérité, dans le cadre de l’unité, de la sécurité, de la stabilité et
la société civile, les médias et l’ensemble des citoyens. Il faut donc rappeler, encore de l’unanimité nationale inébranlable. »
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Dans un autre discours, il tient à mettre les points sur les « i » : 3. Créer une journée du Martyre qu’il faudra ajouter à la liste des fêtes
« En toute responsabilité, Nous affirmons qu’il n’y a plus de place pour l’ambiguïté nationales, à la mémoire de tous ceux qui ont donné leur vie pour la patrie.
et la duplicité : ou le citoyen est marocain, ou il ne l’est pas. Fini le temps du double 4. Créer, pour la Mémoire, un cimetière pour les martyrs du Sahara et ses
jeu et de la dérobade. L’heure est à la clarté et au devoir assumé. Ou on est patriote anciens combattants en général, avec des sépultures pour les disparus en
ou on est traître. Il n’y a pas de juste milieu entre le patriotisme et la trahison. On guise de reconnaissance et de mémoire pour leurs enfants qui méritent,
ne peut jouir des droits de la citoyenneté, et les renier à la fois en complotant avec entre autres, le statut de pupilles de la nation.
les ennemis de la patrie. 5. Mettre en valeur des lieux de mémoire pour nos martyrs et nos anciens
Quant aux adversaires de notre intégrité territoriale et ceux qui se meuvent dans combattants du Sahara en créant des monuments, des musées, etc.
leur giron, ils savent plus que d’autres que le Sahara est une cause cruciale pour le Il faut que les Marocains sachent – je ne dis pas l’État ni le commandement
peuple marocain, uni autour de son Trône qui est le dépositaire et le garant de sa de l’armée, parce que, eux, le savent – que nous avons perdu des hommes
Souveraineté, de son unité nationale et de son intégrité territoriale. » valeureux dans cette guerre du Sahara. Qu’ils soient pilotes ou combattants
de l’armée de terre, ils sont tous tombés au champ d’honneur.
Et s’agissant des dirigeants algériens :
Envers ces gens-là, nous avons tous – du haut de la pyramide jusqu’au
« En faisant de cette question la clef de voûte de leur stratégie belliqueuse, “ils”
simple citoyen – un devoir de mémoire et de reconnaissance ; en somme,
ne font que confirmer qu’ils sont bien le véritable protagoniste dans ce conflit
une dette. Pour nous acquitter de cette dette, il faut pérenniser ce
artificiel, faisant fi des sentiments de fraternité réciproque existant entre les peuples
devoir de mémoire, condition sine qua none pour forger chez le citoyen
marocain et algérien. »
marocain, en général, et chez les générations montantes, en particulier,
surtout les jeunes, le sens de la citoyenneté, du devoir, du dévouement
Ces extraits, à eux seuls, constituent une feuille de route pour les et du sacrifice.
Marocains (responsables politiques et société civile) pour bâtir un front Un hommage particulier, aussi, à tous nos combattants (officiers, sous-
interne solide face aux ennemis de notre intégrité territoriale. Mais ce front officiers et hommes de troupes) qui ont eu la chance de ne pas mourir au
interne, à l’instar d’un édifice doit avoir un socle solide : champ de bataille ni de tomber aux mains de l’ennemi et qui ont continué
1. Revoir le statut de nos martyrs en améliorant les conditions sociales à combattre le Polisario jusqu’à la veille du cessez-le-feu. C’est grâce au
de leurs enfants et de leurs veuves parce que, ce que leur prévoient les combat acharné qu’ils ont mené contre l’ennemi que l’« algérisario » a baissé
textes en vigueur, restent en deçà des sacrifices que ces braves militaires les bras. Ils méritent eux aussi d’être cités par l’Histoire.
ont consentis, en acceptant de mourir pour la marocanité du Sahara. Je témoigne, également pour l’Histoire, que notre armée de l’air (FRA) –
2. Résoudre le problème des ex-prisonniers de guerre qui est toujours latent parce que la situation de guerre l’imposait – engagea toute une génération de
et épineux. Cette question est problématique parce que la façon dont elle jeunes pilotes de chasse, surtout sans préparation adéquate sur des appareils
a été abordée jusqu’ici ne reflète pas l’intensité des souffrances et de la dépourvus d’équipements antimissiles ; elle les a envoyés dans une guerre où
torture que ces prisonniers ont endurées aux mains de l’ennemi 25 années l’ennemi, lui, était équipé en missiles SAM-7, SAM-6, 8 et 9 de fabrication
durant. Ils ont aussi besoin d’une réhabilitation et d’une réinsertion en russe. Résultat : au regard des pilotes de chasse, et à celui du nombre d’avions
guise de traitement pour leurs troubles de stress post-traumatique. et d’hélicoptères engagés, le bilan fut lourd au cours de cette guerre.
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Je voudrais terminer ce livre-témoignage en rendant un vibrant hommage


à ces pilotes qui ont su largement faire face aux missiles antiaériens par
leurs seules compétences et bravoure. Je terminerai par une petite pensée
pour nos martyrs. Je citerai quelques-uns de mémoire : Ben Kacem (T-6) ;
Chana Omar (F-5) ; Kouyess Sliman (F5) ; Driss Bahaji (F5) ; Dahhou
Mohammed (F-1) ; Bejjaji Ahmed (F5E) ; Nakili (F1) ; Ousghir Abdelkader
(F-1) ; El Fan Ahmed (F-1) ; Maataoui Mahjoub (F-1) ; Mabrouki (F-5) ;
Salhi (F-5) ; El Ouafi (F-1) ; Mouana (F-5) ; Drissi (H.Bell) ; Belhaj et Amine
(C-130) ; Boutouba (H.Puma) ; El Hayan (H.Bell) et d’autres encore.
Sublimes figures d’aviateurs, de valeurs morales et professionnelles
irréprochables. Ils ont accompli leur devoir jusqu’au bout. Tous bons, sincères
et dévoués comme le sont des êtres de lumière et d’exception.
Capitaine Najab après sa libération recevant des mains du colonel Khaldouni
un tableau de F-5 au cours de la réception offerte en l’honneur des pilotes de
chasse de la 2e BAFRA, ex-prisonniers de guerre en 2003, à la base aérienne
de Meknès.

Conférence de presse conjointe entre le sénateur John McCain et le capitaine


Najab au Capitol Hill à Washington, au mois de mai 2005.
Capitaine Najab aux Nations unies pour un témoignage à la Commission où
il dévoila les violations des conventions de Genève par le Polisario et l’Algérie
dans le traitement des prisonniers de guerre marocains.

Intervention du capitaine Najab devant le sénateur John McCain et le congressman


Diaz Balart au Sénat à Washington, en 2005, pendant la campagne pour la libération
Capitaine Najab de retour au foyer familial au mois de septembre 2003, avec des derniers 404 prisonniers de guerre marocains encore détenus à Tindouf.
sa femme Atika Saïagh, sa fille Ola et sa petite-fille Meryem.
Au Sénat à Washington, le sénateur John McCain lisant sa lettre de
remerciements à Sa Majesté le Roi Mohammed VI pour le wissam
qu’il lui a accordé après son intervention en faveur de la libération des
404 derniers prisonniers marocains. À sa droite, capitaine Najab et ses
camarades qui ont fait campagne aux États-Unis avec lui.

Au Sénat à Capitol Hill au mois de novembre 2005, le capitaine Najab remerciant le


sénateur Lugar pour avoir obtenu la libération des 44 prisonniers marocains et leur
rapatriement de Tindouf à Agadir en 2005.

Capitaine Najab à sa descente d’avion après un vol effectué à son retour


de captivité. À sa gauche : son épouse Atika Saïagh et à sa droite leur fille
Ola, tenant sa petite-fille Meryem, puis son gendre Adil, en 2004 à Meknès.
T É M O I G N AG E S

(Bis) Capitaine Najab à sa descente d’avion, lors d'un vol effectué après son retour de
captivité : « Je voulais partir à la retraite sur une note d’optimisme. », a-t-il dit.
TA B L E D E S M AT I È R E S

Préface . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
Avant-propos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15
Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
Chapitre I Les premiers pas . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
Chapitre II Mon double engagement professionnel et personnel . . . . 41
Chapitre III De la guerre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 83
Chapitre IV La captivité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 119
Chapitre V L’autre guerre des nerfs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 201
Chapitre VI Les grandes attaques du Polisario sous l’appellation
« offensive Houari Boumédiène » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 245
Chapitre VII Mon expérience à l’école dite
« 12-Octobre » : 1980-1983 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 297
Chapitre VIII Traitement des prisonniers de guerre marocains
en général . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 309
Chapitre IX Prisonniers de guerre marocains morts sous
la torture . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 331
Chapitre X Incident et quelques déboires. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 347
Chapitre XI Les évasions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 361
Chapitre XII Situation des prisonniers de guerre marocains après
le cessez-le-feu de 1991. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 397
Chapitre XIII Déportation de prisonniers de guerre marocains
de Tindouf dans le nord de l’Algérie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 405
Chapitre XIV Témoignage de trois médecins prisonniers de guerre . 417
Chapitre XV Des officiers prisonniers de guerre marocains
à Tindouf . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 431
Chapitre XVI Libération et rapatriement des prisonniers
de guerre marocains . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 469
Chapitre XVII Après la libération . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 481
Chapitre XVIII Campagne pour libérer les 404 prisonniers encore
détenus à Tindouf . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 485
Chapitre XIX Réinsertion dans la vie civile . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 505
Chapitre XX De la guerre au Sahara : « Ce que je crois. » . . . . . . . . . . 523
Chapitre XXI L’action des FAR dans nos provinces sahariennes . . . 541
Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 555
Témoignages . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 569

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