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D’UN LANGAGE L’AUTRE : L’INTERSECTIONNALITÉ COMME
TRADUCTION
Éric Fassin
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Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.) | « Raisons politiques »

2015/2 N° 58 | pages 9 à 24
ISSN 1291-1941
ISBN 9782724634075
Article disponible en ligne à l'adresse :
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http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2015-2-page-9.htm
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!Pour citer cet article :


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Éric Fassin, « D’un langage l’autre : l’intersectionnalité comme traduction », Raisons politiques
2015/2 (N° 58), p. 9-24.
DOI 10.3917/rai.058.0009
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D’un langage l’autre :

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l’intersectionnalité
comme traduction
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Éric Fassin

I. L’intersectionnalité en français

En France, c’est au milieu des années 2000 qu’apparaît le concept d’inter-


sectionnalité, dans le champ alors en plein essor des études de genre. En 2005,
les Cahiers du genre consacrent un numéro entier à ce qui est encore qualifié
de « pluralité 1 ». Y est traduit, dans le prolongement d’une première formu-
lation de 1989 2, l’article fondateur de Kimberlé Crenshaw, qui date de 1991 :
« Cartographies des marges ». Comme l’explique cette juriste africaine-amé-
ricaine, doublement dominées, les femmes de couleur sont marginalisées en
même temps que se trouvent invisibilisées les violences conjugales qu’elles
subissent. En effet, alors que ces femmes sont à l’intersection des dominations
de sexe et de race, l’une occulte l’autre, et vice versa. Or, et c’est l’objet poli-
tique de l’article, les catégories identitaires telles que « femmes » ou « Noirs »
ne doivent pas faire oublier leur hétérogénéité : « Le problème, avec la poli-
tique de l’identité, n’est pas qu’elle échoue à transcender la différence – comme
l’en accusent certains critiques – mais plutôt l’inverse : la plupart du temps,
elle amalgame ou ignore les différences internes à tel ou tel groupe 3. »
Pourtant, dans le même dossier, on peut lire une critique des « apo-
ries » de ces analyses intersectionnelles sur « l’entrecroisement des rap-
ports de domination » : ne risquent-elles pas de figer les identités
politiques des groupes minorisés ? Elsa Dorlin y esquisse une « technique
du tumulte » pour déjouer la domination – et d’abord pour n’en pas
reprendre les catégories, sous peine d’être victime d’une « ruse de la
pensée dominante » au moment même de la contester 4. L’introduction

1 - « Féminisme(s) : penser la pluralité », Cahiers du genre, 2005, vol. 2, no 39.


2 - Kimberlé W. Crenshaw, « Demarginalizing the intersection of race and sex: A black feminist
critique of antidiscrimination doctrine, feminist theory, and antiracist politics », The University of
Chicago Legal Forum, 1989, p. 139-167.
3 - Kimberlé W. Crenshaw, « Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l’iden-
tité et violences contre les femmes de couleur » (1991), trad. fr. Oristelle Bonis, Cahiers du
genre, 2005, vol. 2, no 39, p. 51-82, p. 53.
4 - Elsa Dorlin, « De l’usage épistémologique et politique des catégories de “sexe” et de “race”
dans les études sur le genre », Cahiers du genre, 2005, vol. 2, no 39, p. 83-105, p. 93.
10 - Éric Fassin

du numéro annonce en outre le recueil que la philosophe française consacrera


bientôt au Black Feminism, mouvement qui sert également de point de départ
pour la juriste états-unienne. « Toutes les femmes sont blanches, tous les

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hommes sont noirs », ce titre célèbre de 1982 dessine en creux l’intersection
de la race et du genre que rendent invisible les politiques noires autant que
féministes, tout en appelant à la mettre en lumière : « mais certaines d’entre
nous sont braves 5 »... Autant dire qu’Elsa Dorlin ne récuse pas l’intersection-
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nalité, mais que sa critique vise à en construire un modèle théorique alternatif.

Cependant, pareille traduction de l’intersectionnalité, avec ou sans le mot,


n’allait nullement de soi. Toujours dans le même dossier, on trouve une mise
en garde politique, avec la traduction d’un article de Nancy Fraser qui s’élève
contre la « balkanisation » des identités : au même titre que la « déconstruction
anti-essentialiste » de la pensée queer, le multiculturalisme exposerait à faire
oublier l’« égalité sociale ». La philosophe états-unienne termine ainsi sur un
mot d’ordre qui est au cœur de sa pensée politique ; sa critique du multicul-
turalisme n’en est pas le rejet : « pas de reconnaissance sans redistribution ».
Autrement dit, que le sexe et la race n’occultent pas la classe 6 ! On le voit, en
France, dans ce moment de cristallisation intellectuelle et politique pour les
études de genre, la référence aux travaux venus des États-Unis, au nom de
l’intersectionnalité ou pas, joue un rôle central : c’est précisément la même
année qu’est publiée en langue française, à la suite de nombreuses autres tra-
ductions, et quinze ans après sa parution originale en anglais, un classique de
la philosophe Judith Butler, Trouble dans le genre.
Dès 2006, une autre critique influente du concept d’intersectionnalité est
traduite de l’anglais : « Faire la différence » (c’est-à-dire « les » différences), qui
date de 1995, pose surtout des questions de méthode. En partant d’une inter-
rogation sur les métaphores mathématiques (géométriques, comme l’intersec-
tion, ou algébriques, en termes d’addition ou de multiplication), Candace West
et Sarah Fenstermaker font une proposition alternative qui s’inscrit dans la
démarche ethnométhodologique 7. Comme le soulignent dans leur introduc-
tion les traductrices Anne Revillard et Laure de Verdalle, il s’agit d’étudier « la
façon dont le genre (comme d’autres formes de différences basées sur la classe
sociale ou la race) se réalise dans les interactions quotidiennes entre indi-
vidus 8. » Ce que des chercheuses « importent » alors en France, en matière

5 - Elsa Dorlin (dir.), Black Feminism, anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000,


Paris, Harmattan, 2008. Voir Gloria T. Hull, Patricia Bell Scott et Barbara Scott (dir.), But Some
of Us Are Brave. All the Women Are White, All the Blacks Are Men, New York, Feminist Press
at CUNY, 1982.
6 - Nancy Fraser, « Multiculturalisme, anti-essentialisme et démocratie radicale » (1997), trad.
fr. Marie Ploux, Cahiers du genre, 2005, vol. 2, no 39, p. 27-50.
7 - Candace West et Sarah Fenstermaker, « “Faire” la différence » (1995), trad. fr. Laure de
Verdalle et Anne Revillard, Terrains & Travaux, 2006, vol. 1, no 10, p. 103-136.
8 - Anne Revillard et Laure de Verdalle, « “Faire” le genre, la race et la classe. Introduction à la
traduction de “Doing Difference” », Terrains & Travaux, 2006, vol. 1, no 10, p. 91-102. Voir l’usage
qu’en fait Sarah Mazouz dans ce numéro de Raisons poltiques, « Faire des différences », p. 75-89.
D’un langage l’autre : l’intersectionnalité comme traduction - 11

d’intersectionnalité, ce n’est donc pas un paradigme, mais un questionnement,


voire un problème – que des disciplines différentes (le droit, la philosophie
politique et la sociologie) abordent de diverses manières.

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Il est vrai qu’en langue anglaise, dès les années 1990, l’« intersectionnalité »
s’est imposée (à la fois le mot et la chose) comme une priorité pour les études
féministes : on le voit clairement dans un numéro de la revue féministe Signs
qui inaugure le nouveau millénaire, comme le souligne Sirma Bilge, sociologue
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de l’université de Montréal 9. Mais en matière d’intersectionnalité, les auteures


venues d’outre-Atlantique ne constituent pourtant pas la seule référence pour
le renouveau féministe en France. Toujours en 2005, l’association EFiGiES (de
jeunes chercheuses et chercheurs en études féministes, genre et sexualité), orga-
nise des journées d’étude sur « Le genre au croisement d’autres rapports de
pouvoir 10 ». C’est en hommage à la sociologue Colette Guillaumin, avec en
exergue une citation extraite de son recueil Sexe, race et pratique du pouvoir 11 :
en s’attachant à démontrer combien le « naturel » n’est qu’un « artifice », cette
féministe matérialiste traitait aussi bien de naturalisation du genre que de racia-
lisation, comme le rappellent en ouverture Elsa Dorlin ainsi que Christelle
Hamel, qui a soutenu en 2003 une thèse d’anthropologie à l’EHESS sur
« L’intrication des rapports sociaux de sexe, de race, d’âge et de classe », à partir
d’une enquête « chez les Français descendant de migrant-e-s du Maghreb ».
Pour sa part, Colette Guillaumin abordait les deux logiques, raciale et
sexuelle, sur un mode analogique, et donc en parallèle. En revanche, lors de
ces journées, il s’agit plutôt de croisements. S’il est vrai que « les mécanismes
de domination dont les femmes sont les victimes ont longtemps été mesurés
à l’aune de la vie des seules femmes des classes moyennes, (...) il ne nous semble
plus possible aujourd’hui de parler des ouvriers en oubliant qu’ils sont aussi
des ouvrières ». On reconnaît ici la référence aux travaux d’une autre socio-
logue féministe française, Danièle Kergoat 12. L’appel à communications invite
donc à penser la pluralité des rapports de domination – non seulement de
genre et de classe, mais aussi de sexualité et de race : « on sait que la multiplicité
des appartenances sociales module les manifestations de chaque système de
domination : par exemple, le racisme prend des formes différentes selon qu’il
s’applique aux hommes ou aux femmes d’un même groupe, et le sexisme ne
s’exprime pas de manière identique envers une femme hétérosexuelle ou envers
une femme lesbienne. » On voit ainsi comment fonctionne le jeu transatlan-
tique des références : le détour états-unien est aussi l’occasion d’un retour au
féminisme matérialiste français. La traduction ne se comprend donc pas tant
comme une importation que comme une circulation entre les héritages.

9 - Sirma Bilge, « Théorisations féministes de l’intersectionnalité », Diogène, no 225, 2009,


p. 70-88.
10 - http://www.efigies.org/assemblee-generale/2005-le-genre-au-croisement-dautres-rap-
ports-de-pouvoir/.
11 - Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de Nature, Paris, Côté-
Femmes, 1992.
12 - Danièle Kergoat, Les ouvrières, Paris, Le Sycomore, 1982.
12 - Éric Fassin

Un manuel influent publié en 2008 sur les gender studies (rebaptisées en


français « études de genre » pour la réédition augmentée de 2012), par des
sociologues de cette nouvelle génération, en proposera ainsi la synthèse dans

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un chapitre entier consacré aux « intersections 13 ». La confrontation entre les
deux traditions féministes en révèle aussi les différences, qui ne sont pas seu-
lement méthodologiques ou théoriques, mais aussi politiques : les deux termes
privilégiés ne sont pas les mêmes. Là où Kimberlé Crenshaw croisait genre et
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race pour en mettre au jour l’« intersection », pour sa part, Danièle Kergoat
était partie de l’articulation entre genre et classe afin d’en penser la « cosubs-
tantialité 14 ». C’est que le féminisme états-unien a dû se définir en regard du
mouvement noir, tandis que le féminisme français devait le faire par rapport
au marxisme. Sans doute la première parle-t-elle aussi de classe, de même que
la seconde fera place à la dimension raciale. Il n’empêche : les points de départ
ne sont pas les mêmes. L’enjeu de la traduction est donc bien d’introduire la
race dans les travaux féministes français qui se constituent autour du genre,
sans pour autant oublier la classe, comme en témoigne un autre recueil dont
le titre renvoie au triptyque central dans le débat sur l’intersectionnalité : « sexe,
race, classe 15 ». Certes, les différences transatlantiques tiennent en partie à des
perspectives disciplinaires différentes, avec d’un côté le droit, et de l’autre la
sociologie. Les analyses d’Alexandre Jaunait et Sébastien Chauvin soumettent
ainsi « les théories de l’intersectionnalité à l’épreuve des sciences sociales 16 ».
Toutefois, elles tiennent aussi à des contextes sociaux et politiques bien
distincts : c’est en ce sens aussi que le savoir est « situé », comme nous l’apprend
l’épistémologie féministe depuis Donna Haraway – et singulièrement, la socio-
logue israélienne Nira Yuval-Davis le souligne, en matière d’intersectionna-
lité 17. Aux États-Unis, ce ne sont pas seulement les femmes noires qui sont à
l’intersection des catégories de sexe et de race ; c’est le « féminisme noir » qui
fait entendre sa voix au croisement des mouvements noirs et féministes. En
France, la situation est bien différente : si le féminisme des nouvelles généra-
tions s’inscrit dans une filiation qui remonte aux années 1970, c’est seulement
en 2005 que les Indigènes de la République publient leur manifeste, juste avant

13 - Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait, Anne Revillard, Introduction aux
gender studies, Bruxelles, De Boeck, 2008 [réédition augmentée 2012].
14 - Voir aussi Roland Pfefferkorn, Inégalités et rapports sociaux : rapports de classe, rapports
de sexe, Paris, La Dispute, 2007.
15 - Elsa Dorlin (dir.), Sexe, race, classe. Une épistémologie de la domination, Paris, Actuel
Marx/PUF, 2009 ; y participent deux des auteurs de ce numéro : Mara Viveros Vigoya et
moi-même.
16 - Alexandre Jaunait et Sébastien Chauvin, « Représenter l’intersection. Les théories de
l’intersectionnalité à l’épreuve des sciences sociales », Revue française de science politique,
vol. 62, no 1, 2012, p. 5-20. Voir aussi leur contribution à Catherine Achin et Laure Bereni (dir.),
Dictionnaire Genre & science politique, Paris, Presses de Sciences Po, 2013, article « Intersec-
tionnalité », p. 286-297, ainsi qu’à ce numéro : « L’intersectionnalité contre l’intersection », Rai-
sons politiques, vol. 58, no 2, 2015, p. 55-74.
17 - Sur cette notion, voir Nira Yuval-Davis, The Politics of Belonging: Intersectional Contesta-
tions, Londres, Sage, 2011, et son article dans ce numéro : « Situated intersectionality and social
inequality », vol. 58, no 2, 2015, p. 91-100.
D’un langage l’autre : l’intersectionnalité comme traduction - 13

la loi de février sur les apports positifs de la colonisation, puis qu’est fondé en
novembre le CRAN (Conseil représentatif des associations noires), au moment
même des émeutes urbaines qui secouent la France 18. La « question raciale »

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précède donc ces mouvements qu’elle rend possibles : c’est toujours en 2005
qu’ont lieu deux colloques qui la posent explicitement (à l’École normale supé-
rieure et à l’École des hautes études en sciences sociales) ; ils donneront lieu,
l’année suivante, à la publication d’un ouvrage collectif 19.
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C’est bien la question raciale qui permet de comprendre pourquoi, en


France, de jeunes féministes se tournent vers les États-Unis. On est alors dans
le contexte des controverses sur le voile (ou foulard) islamique – en particulier
à l’occasion de la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école. Sans doute beau-
coup continuent-ils de penser qu’il s’agit seulement de religion, et revendiquent
de parler exclusivement de laïcité ; mais d’autres, surtout dans les nouvelles
générations, commencent à y voir, sous couvert d’universalisme républicain,
une forme de racisme. En 2004, Nacira Guénif-Souilamas prolonge son travail
sur les « Beurettes » en élaborant avec un autre sociologue, Éric Macé, la critique
du discours sur le « garçon arabe », soit la racialisation du féminisme dans une
France postcoloniale 20. Christelle Hamel avait déjà publié en 2003 un article
qui s’inscrit dans le cadre de sa thèse en anthropologie sur l’invention des
« tournantes » : leur exotisme social supposé contribue à la racialisation de ces
Français qu’on renvoie une fois encore à leur origine au nom de l’égalité entre
les sexes, en jouant non seulement sur leur image mais aussi sur leur réalité 21.
On peut d’ailleurs considérer que l’intervention de Christine Delphy dans
cette querelle, en particulier avec un article important publié en 2006 par la
revue Nouvelles Questions Féministes, signale le point de convergence entre les
travaux états-uniens sur l’« intersectionnalité » (même si le mot n’apparaît pas
sous sa plume) et l’histoire du féminisme matérialiste en France, soit un
échange transatlantique qui n’est pas étranger à sa propre trajectoire. Pour
récuser l’alternative entre « antisexisme » et « antiracisme » à laquelle s’estiment
confrontées nombre de féministes, et qu’elle considère comme « un faux
dilemme », la sociologue s’inscrit dans une logique d’intersection. En effet,
« l’hypothèse selon laquelle lutte antiraciste et lutte antisexiste peuvent entrer
en contradiction n’est envisageable que si on considère que les personnes oppri-
mées par le racisme sont toutes des hommes ; dit autrement, cette hypothèse ne
se comprend que si les femmes du groupe ne sont pas soumises au régime raciste. »

18 - Éric Fassin, « Actualité de la “question noire” », in Ahmed Boubeker et Abdellali Hajjat


(dir.), Histoire politique des immigrations (post)coloniales. France, 1920-2008, Paris, Éditions
Amsterdam, 2008, p. 275-288.
19 - Didier Fassin et Éric Fassin (dir.), De la question sociale à la question raciale ? Représenter
la société française, Paris, La Découverte, 2006.
20 - Nacira Guénif-Souilamas et Éric Macé, Les féministes et le garçon arabe, La Tour d’Aigues,
L’Aube, 2004.
21 - Christelle Hamel, « “Faire tourner les meufs” : les viols collectifs dans les discours des
agresseurs et des médias », Gradhiva, no 33, 2003, p. 85-92 (dossier spécial « Femmes violentées,
femmes violentes »).
14 - Éric Fassin

En outre, « on n’implique pas seulement que les femmes du groupe racisé, les
femmes “des quartiers et banlieues”, ne sont opprimées que par le sexisme ;
on implique aussi qu’elle ne sont opprimées que par un sexisme : celui de

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“leurs” hommes. »
Or, Christine Delphy le rappelle : « Le patriarcat n’est pas le seul système
qui opprime les femmes des “quartiers et banlieues”. Elles sont aussi opprimées
par le racisme. Les oppressions ne s’ajoutent pas les unes aux autres de façon
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mécanique, successive dans le temps et dans l’espace. Il n’existe pas de panneau


annonçant : “Ici vous quittez le système patriarcal pour entrer dans le système
raciste”. Les deux (ou plus de deux) systèmes d’oppression coexistent dans le
même temps et dans le même espace pour les individus. Ils se combinent 22. »
Bref, le contexte français amène, au milieu des années 2000, à chercher des
manières de rendre compte de ce qui est en train de dessiner, dans le féminisme,
une ligne de fracture : la « question raciale » prend en effet la forme, en France
mais aussi en Europe, et au-delà, de « questions sexuelles » – au premier rang
desquelles on trouve les deux figures, inséparablement racialisées et genrées,
du « garçon arabe » et de la jeune musulmane, du violeur et de la voilée. Tel
est l’enjeu de la traduction française de l’intersectionnalité ; telle est la réalité
à laquelle renvoie d’abord l’irruption du concept.

II. Une trajectoire « située »

Tout en partageant la critique politique développée par Christine Delphy


d’un féminisme qu’on peut dire « aveugle au racisme » en même temps qu’il
est « aveugle à la race », je me suis écarté de son analyse sociologique dans un
texte publié la même année 23. Si les « questions sexuelles » et les « questions
raciales » se croisent bien, le « faux dilemme » n’en est pas moins un « vrai
problème » : il ne suffit pas de démontrer qu’une question est mal posée pour
qu’elle n’impose pas ses effets à la réalité. Car il ne s’agit pas seulement du
dilemme des féministes, auxquelles s’adresse Christine Delphy, qu’il soit vrai
ou faux ; encore faut-il prendre en compte le problème auquel sont confrontées
les premières intéressées – ces femmes et ces jeunes filles qui sont l’objet de
tous ces discours, et qui se construisent comme sujets non pas en faisant abs-
traction de ce que l’on dit d’elles dans l’espace public, mais au contraire à
partir de ce qu’on y raconte sur leur identité de genre et leurs pratiques
sexuelles, sur leurs familles et leurs amours. En effet, pour le dire en termes
foucaldiens, la subjectivation ne peut se comprendre en dehors des rapports
de pouvoir ; elle est l’envers d’un assujettissement.

22 - Christine Delphy, « Antisexisme ou antiracisme ? Un faux dilemme », Nouvelles Questions


Féministes, numéro spécial « Sexisme et racisme : le cas français », vol. 25, no 1, 2006, p. 59-83,
p. 70, 80.
23 - Éric Fassin, De la question sociale à la question raciale, op. cit., chap. « Questions sexuelles,
questions raciales : parallèles, tensions et articulations », p. 230-248, p. 248 (voir aussi, dans le
même volume, mon autre chapitre : « Aveugles à la race, ou au racisme ? Une approche stra-
tégique », p. 106-130).
D’un langage l’autre : l’intersectionnalité comme traduction - 15

Je m’appuyais sur un autre article de Christelle Hamel, d’ailleurs publié


dans le même numéro de Nouvelles Questions Féministes. Dans le prolongement
de sa déconstruction des « tournantes », il est consacré au rapport à la virginité

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chez les jeunes filles racisées. Une option consiste pour celles-ci à revendiquer
la virginité. Ce n’est pas tant subir l’interdit imposé par les pères ou les frères
que refuser de renier les siens, attaqués sur ce terrain, en se réclamant d’une
même culture sexuelle : c’est bien un choix stratégique. « La focalisation média-
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tique sur les violences envers les femmes des minorités aboutit en effet à une
stigmatisation de l’ensemble des hommes immigrés et de leurs fils, ce qui non
seulement renforce le racisme, mais aussi produit un système complexe de
contraintes sur les femmes immigrées et leurs filles en les soumettant à des
“injonctions paradoxales” : défendre les hommes qui sont leurs proches contre
le racisme, tout en refusant le sexisme de ces derniers 24. » Ce qui caractérise
ces femmes, ce n’est donc pas seulement qu’elles sont au croisement de logiques
objectives de domination ; elles sont également définies par les discours sur ces
logiques, qui contribuent tout autant à circonscrire le champ des possibles. Ou,
pour le dire autrement, les formes de domination ne sauraient être détachées
de leurs représentations.

Mon analyse sur l’articulation entre « questions sexuelles » et « questions


raciales » s’achevait ainsi : « La question n’est pas de savoir si l’on préfère le
féminisme au multiculturalisme, ou à l’inverse les minorités raciales à la démo-
cratie sexuelle – soit, pour parler crûment, les femmes aux Maghrébins, ou à
l’inverse (pour élargir la perspective) les Noirs aux homosexuels. Même refuser
de choisir reviendrait à valider l’opposition. Or il est essentiel de ne pas accepter
de telles alternatives, qu’on rencontre non seulement dans la concurrence des
minorités, comme Juifs et Arabes, mais aussi dans la concurrence des formes de
domination, en particulier entre logique de classe et logique raciale. » C’était
rejoindre Christine Delphy. Mais je m’en éloignais aussitôt : « Pour autant, il
n’est pas possible d’ignorer les tensions qui constituent aujourd’hui en France
l’espace dans lequel les questions sexuelles et raciales, hier impensables, sont
devenues pensables – et même “bonnes à penser” : il ne suffit pas de dire qu’il
n’y a pas de problème pour les faire disparaître. Au contraire, il convient de les
prendre pour objets, afin de n’en être pas prisonnier à son insu, ou malgré soi.
Sans doute ne sera-t-il pas possible de trouver une résolution en dépassant les
tensions. En revanche, on peut s’appuyer sur ces perspectives antagonistes pour
révéler les points aveugles qui accompagnent la politisation de chacune des ques-
tions minoritaires. » Et de conclure : « conjuguer l’intérêt, sociologique et poli-
tique, pour les questions sexuelles et raciales, c’est prendre le parti de critiquer,
non seulement la domination, mais aussi les logiques minoritaires qui la contes-
tent. C’est donc également s’engager dans une critique à double sens – du fémi-
nisme par le multiculturalisme, de la démocratie sexuelle par l’antiracisme. »

24 - Christelle Hamel, « La sexualité entre sexisme et racisme : les descendantes de


migrant-e-s du Maghreb et la virginité », Nouvelles Questions Féministes, numéro spécial
« Sexisme et racisme : le cas français », vol. 25, no 1, 2006, p. 41-58, p. 43.
16 - Éric Fassin

Cette conception de l’intersectionnalité, à la fois théorique et politique, je


voudrais en préciser les contours en revenant sur certains de mes travaux depuis
près de vingt-cinq ans. En 1991, les auditions de Clarence Thomas ont opéré

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dans mon travail comme un révélateur : au moment d’être nommé à la Cour
suprême des États-Unis, ce juge était accusé de harcèlement sexuel par la juriste
Anita Hill, une ancienne collaboratrice ; or tous deux étaient noirs. Si j’analysais
alors l’affaire comme un « fait social total », l’une des sections de l’article que
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j’y consacrais à chaud s’intitulait : « Du bon usage politique des conflits


sociaux : sexe, race, classe. » Ce qui était vu en France exclusivement au prisme
d’une « guerre des sexes » supposée caractériser « l’Amérique » impliquait en
même temps, explicitement, des rapports de race, et implicitement, des rap-
ports de classe. De fait, « en réponse à la carte sexuelle qu’avaient sortie ses
adversaires, Clarence Thomas, reprenant à son compte la logique du président,
avait brandi la carte raciale. » Quant à la « carte de classe », si elle « n’a pas été
jouée (elle est aux États-Unis réputée d’un plus faible rendement), elle a joué.
Pour être moins exhibé, ce facteur n’en est pas moins essentiel », écrivais-je
alors 25.
A posteriori, il est d’ailleurs éclairant d’apprendre que Kimberlé Crenshaw
participait à l’équipe juridique qui accompagnait Anita Hill : il s’agissait bien
d’intersectionnalité pour celle-ci, prise en étau entre deux logiques de domi-
nation mobilisées dans le jeu politique (sexe et race). Sans connaître le mot,
j’étais confronté à la chose. Toutefois, mon analyse reposait moins sur des
catégories que sur des « cartes » : cette dramaturgie télévisée m’apparaissait
bien comme un « jeu » politique. Il ne suffisait donc pas de repérer les pro-
priétés objectives des protagonistes (de race et de sexe, mais aussi de classe) ;
il importait plus encore de voir comment ces acteurs en jouaient. De fait, le
travail d’interprétation sociologique se révélait pris dans les interprétations
sociales – au double sens du terme : les interprètes de ce théâtre politique en
étaient aussi les herméneutes. « L’ensemble des acteurs, journalistes, politiciens,
juristes et groupes de pressions, témoins et spectateurs, tous ont été amenés à
interpréter non seulement les récits premiers mais tous les métadiscours qui
se greffaient sur eux, bref à interpréter les interprétations. » « Jeu », « interpré-
tation » : ce lexique ne doit pas tromper. « Il ne s’agit nullement d’un jeu
gratuit, comme nous l’avons vu dans le cas de la Cour suprême, où il s’agit de
contrôler l’instance interprétative. Les luttes que nous avons tenté de suivre
dans leur complexité redoutable sont des luttes pour la production et la maî-
trise du sens social 26. »

C’est la même conception de l’intersectionnalité, mais cette fois avec le mot,


qui anime un autre article sur les États-Unis publié en 2008, à la suite des

25 - Éric Fassin, « Pouvoirs sexuels : le juge Thomas, la Cour suprême et la société améri-
caine », Esprit, vol. 12, décembre 1991, p. 102-130. Repris dans mon recueil Le sexe politique.
Genre et sexualité au miroir transatlantique, Paris, éd. EHESS, 2009, sous le titre « La politique
sexualisée », p. 111-147, p. 132 et 133.
26 - Ibid., p. 145 et 146.
D’un langage l’autre : l’intersectionnalité comme traduction - 17

primaires démocrates qui opposaient alors Hillary Clinton à Barack Obama.


Le titre l’annonce d’emblée : « Des identités politiques. Jeux et enjeux du genre
et de la race 27 ». La même Kimberlé Crenshaw intervient alors publiquement

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pour interpréter en termes intersectionnels la campagne opposant une femme
(blanche) à un Noir (homme), soulignant par exemple « combien il est para-
doxal qu’on ait reproché à la célèbre animatrice de télévision Oprah Winfrey,
icône noire des ménagères de toutes races depuis près de vingt ans, d’avoir
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“trahi” la solidarité féminine en s’engageant pour Barack Obama – sans même


songer qu’une autre solidarité, raciale, pouvait non moins légitimement être
revendiquée. » La question se pose en conséquence : « Évoquer avec ce terme
d’intersectionnalité la double oppression que subissent les femmes noires ne
permet-il pas de déjouer les pièges d’une politique identitaire opposant les
femmes aux Noirs ? Ou bien, au contraire, comme le suggère Elsa Dorlin, la
pluralité des identités, loin de les dépasser, ne ferait-elle que multiplier les
logiques identitaires ? »
La réponse que j’envisageais rejoignait le parti pris, tant méthodologique
que théorique, de mon analyse de l’affaire Clarence Thomas, en mettant l’accent
sur « le travail politique de l’identité ». « La question est en effet de savoir le
statut qu’on accorde aux catégories telles que “femmes” ou “Noirs” : sont-elles
premières, comme l’implique la question de la “préséance”, ou bien peuvent-
elles aussi être appréhendées, non pas comme un point de départ, mais comme
l’enjeu même de la politique ? On saisit qu’il s’agit alors de passer de la politique
des identités à des identités véritablement politiques. Ainsi, étudier les pri-
maires démocrates, ce n’est pas tant partir des catégories “femme” ou “Noir”,
pour parler des candidats, ou de leurs électorats supposés, qu’analyser la cam-
pagne qui contribue à les produire – mais aussi à les déstabiliser : en effet, ce
que c’est qu’être un homme ou une femme, un Noir ou une Blanche, loin
d’être une donnée première, se révèle comme l’enjeu incertain de la lutte poli-
tique. » On ne peut pas se contenter de noter qu’Hillary Clinton est une femme,
ou qu’elle est blanche, ni que Barack Obama est un homme noir. « Trop noir
(ou femme), ou pas assez ? » Ce qui compte politiquement, ce sont les cartes,
bien sûr, mais aussi la manière dont elles sont jouées par tous les acteurs – et
parfois déjouées, à contre-emploi. Barack Obama est-il un vrai homme ? Hillary
Clinton n’est-elle pas vraiment un homme ? Les rhétoriques de la classe et de
la race bousculent l’ordre du genre, qui en retour qualifie (et disqualifie) dif-
féremment, dans le jeu politique, l’une et l’autre.

Ces analyses fonctionnent-elles pareillement en France ? Peut-on jouer de


ce qui ne se dit pas ? Ou bien la réticence à y parler de race ouvertement,
comme on le fait aux États-Unis, vient-elle bousculer la perspective sur l’inter-
sectionnalité ? Autrement dit, dans quelle mesure le contexte (celui de l’objet
analysé, mais aussi celui du sujet qui analyse) influe-t-il sur le cadre théorique ?

27 - Éric Fassin, « Des identités politiques. Jeux et enjeux du genre et de la race dans les
primaires démocrates en 2008 », Raisons politiques, vol. 31, no 3 (« Le corps présidentiable »),
2008, p. 65-80, p. 66, 67.
18 - Éric Fassin

Puisque le savoir est « situé », en changeant de terrain, est-on condamné à


changer de paradigme ? De fait, pour ce qui touche à la race, il faut commencer
en France par expliciter ce qui reste implicite. Par exemple, depuis le début

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des années 2000, je me suis attaché à montrer une logique raciale sous-jacente
à la logique sexuelle dans les controverses sur l’ouverture de la filiation aux
couples de même sexe depuis les débats autour du PACS 28. Apparemment, il
n’est question que de famille. Mais la comparaison avec les États-Unis fait
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ressortir une différence entre les enjeux : le nœud du problème n’est pas le
même dans les deux pays. Alors qu’outre-Atlantique on peut parler d’une sacra-
lisation du mariage, en France, c’est la filiation qui est sacralisée.
Dans les deux cas, j’ai proposé l’hypothèse qu’il en allait de la nation – ou
plus précisément d’imaginaires racialisés de la nation. Si aux États-Unis le
mariage est la clé d’une respectabilité raciale (les naissances hors-mariage appa-
raissant comme la clé du problème que serait la famille noire), en France, c’est
la filiation qui est un enjeu crucial : l’ouvrir aux couples de même sexe, ce
n’est pas seulement attenter à la famille, mais aussi à la nationalité. À l’inverse,
la biologisation de la première se comprend en regard de la montée en puis-
sance du droit du sang : la bataille actuelle, qu’il s’agisse d’homosexualité ou
d’immigration, oppose bien deux logiques – naturalisation ou dénaturalisation.
On le voit, ces analyses se rapprochent davantage de Colette Guillaumin que
de Kimberlé Crenshaw : plutôt que de croisements, il s’agit en fait d’analogies.
Race et sexe sont ici des logiques parallèles où se joue, pour la société française,
« l’idée de nature ».

Toutefois, les choses ont changé dans les années 2000. En matière de race,
l’implicite est devenu explicite. Sans doute la racialisation avance-t-elle encore
masquée. On parle plus volontiers d’identité nationale et d’immigration,
d’islam et de laïcité, mais aussi, précisément, de genre et de sexualité. Les
« questions sexuelles » sont devenues des « questions raciales », puisque c’est
en termes sexuels qu’on définit désormais la différence entre « eux » et « nous ».
C’est ce que j’ai tenté de montrer dans un article de 2006, en parallèle aux
réflexions développées autour de la « question raciale ». Après le 11 septembre
2001, le « conflit des civilisations » devient sexuel 29. Les guillemets sont ici
importants : ce conflit n’est pas un fait, mais un discours – même si, bien sûr,
la formule est susceptible de devenir une prophétie auto-réalisatrice. À défaut
de décrire la réalité, le mot peut la produire. C’est vrai en matière géopolitique ;
mais c’est également vrai en matière d’immigration et d’identité nationale. La
« démocratie sexuelle » n’est plus seulement la logique qui travaille nos sociétés
comme une critique de la naturalisation des normes ; elle devient également

28 - Éric Fassin, « Same sex, different politics: Comparing and contrasting “gay marriage”
debates in France and the United States », Public Culture, vol. 13, no 2, 2001, p. 215-232. Pour
un prolongement de l’analyse sur le versant français, voir Éric Fassin, « Entre famille et nation :
la filiation naturalisée », Droit & société, no 72, 2009, p. 373-382.
29 - Éric Fassin, « La démocratie sexuelle et le conflit des civilisations », Multitudes, « Post-
colonial et politique de l’histoire », no 26, 2006, p. 123-131.
D’un langage l’autre : l’intersectionnalité comme traduction - 19

une rhétorique normative, instrumentalisée à des fins xénophobes et racistes.


Autrement dit, sont visés les étrangers, mais aussi les Français qu’on dit « d’ori-
gine étrangère », ou « issus de l’immigration », bref, racisés. L’enjeu politique,

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ce sont les nouveaux « nationalismes sexuels » qui tracent des frontières raciales
en termes sexualisés 30.

Il s’agit bien de rhétorique, et non plus seulement de logique. C’est dire


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qu’on peut désormais en jouer en France, comme aux États-Unis de longue


date : la comparaison transatlantique change ainsi de signification. Dans ma
contribution à l’ouvrage coordonné par Elsa Dorlin sur le triptyque « sexe,
race, classe », j’ai ainsi essayé de montrer combien la violence envers les femmes
fonctionne, tant aux États-Unis qu’en France, comme un langage – et en un
double sens : d’une part, la violence elle-même trace des frontières sur le corps
des femmes ; d’autre part, les discours sur la violence tracent aussi des fron-
tières – en particulier de classe et de race. « La violence réduit la femme au
silence pour mieux faire signifier son corps muet : au contraire du mariage,
dans le viol, la femme n’est que signe, rien que signe. Si la violence signifie la
frontière, le corps violenté des femmes en est donc le signifiant privilégié – il
symbolise par le cri silencieux de celles qui sont privées de langage tous ces
partages et partitions, frontières sexuelles bien sûr, mais aussi frontières natio-
nales ou ethniques, frontières de classes ou de races. » Aussi les violences envers
les femmes deviennent-elles, tout autant que les discours qui les prennent pour
objet, un langage pour parler d’autre chose que de sexe – dans les controverses
sur le date rape aux États-Unis ou sur les « tournantes » en France 31.
C’est dire aussi que la partie n’est pas jouée d’avance. Bien sûr, le jeu n’efface
pas les rapports de domination. Toutefois, la manière dont s’articulent les
différentes logiques dans le discours a des effets dans la réalité. C’est vrai pour
les sujets racisés eux-mêmes, qui doivent faire avec ces discours racialisés sur
le genre et la sexualité. Des jeunes filles d’origine maghrébine peuvent être
ainsi amenées à jouer, non pas leur rôle bien sûr, mais celui qui est fantasmé
par d’autres, dans la mise en scène orientaliste de films pornographiques consa-
crés aux « beurettes voilées » : si elles endossent le voile, c’est pour être dévoi-
lées. Mais l’assignation ne définit pas entièrement les sujets : ces femmes ne
font que jouer un rôle, sans jamais donner l’impression de l’incarner
vraiment 32.

30 - Éric Fassin, « National identities and transnational intimacies. Sexual democracy and the
politics of immigration in Europe », dossier « Sexual boundaries, European identities », Éric
Fassin et Judith Surkis (dir.), Public Culture, vol. 22, no 3, 2010, p. 507-529. Voir aussi « (Sexual)
whiteness and national identity: race, class, and sexuality in colour-blind France », in Karim
Murji et John Solomos (dir.), Theories of Race and Ethnicity: Contemporary Debates and Pers-
pectives, Cambridge, Cambridge University Press, 2015, p. 233-250.
31 - Éric Fassin, « Les frontières de la violence sexuelle », in Elsa Dorlin (dir.), Sexe, race,
classe. Pour une épistémologie de la domination, Paris, PUF, 2009, p. 289-307, p. 291.
32 - Mathieu Trachman et Éric Fassin, « Voiler les beurettes pour les dévoiler : Les doubles
jeux d’un fantasme pornographique blanc », Modern & Contemporary France, vol. 21, no 2, 2013,
p. 199-217.
20 - Éric Fassin

Il en va de même pour les migrants : ce que l’on raconte sur les différences
de cultures sexuelles entre « eux » et « nous » a des effets sur la manière dont
ils peuvent ensuite bricoler leurs identités. Ainsi, la migration sexuelle suppose

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des identités clairement définies – homosexuelles ou hétérosexuelles. Qu’en
est-il vraiment ? Sans doute les demandeurs d’asile jouent-ils, eux aussi, le rôle
qui leur est imparti ; reste que leur identité ne saurait se réduire aux catégories
qui leur sont imposées dans les cultures où ils arrivent – non plus qu’à celles
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qu’on voulait leur assigner dans les cultures d’où ils arrivent. Leur subjectivité
est façonnée par cette double contrainte, dans l’interstice de ces relations de
pouvoir concurrentes et contradictoires qui passent à la fois par le sexe et la
race, mais aussi la classe, sans oublier la nation 33.

Conclusion : traduction, langue et parole

En France, le concept d’intersectionnalité est d’abord apparu en traduction


– en provenance des États-Unis. De fait, l’intersectionnalité est un concept
voyageur : aujourd’hui, un peu partout dans le monde, les études de genre,
mais aussi les féminismes, résonnent de ce mot. Pour autant, si la complexité
des logiques de domination et des rapports de pouvoir est effectivement uni-
verselle, l’intersectionnalité prend des sens particuliers en fonction des lieux
où elle se fait entendre : la France des années 2000 n’est pas les États-Unis des
années 1990. Autrement dit, si la chose a précédé le mot, non seulement en
France, mais aussi en Inde ou en Colombie 34, en retour, le mot ne recouvre
pas toujours la même chose. C’est peut-être d’ailleurs une explication de la
prolifération théorique qui accompagne les tribulations du concept : loin d’être
formulé une fois pour toutes, il demande constamment à être repensé. On ne
saurait en effet penser l’intersectionnalité en dehors des contextes où se jouent
ces relations, ni indépendamment des langues dans lesquels elle se dit. Loin de
l’effacer, comme le ferait une importation, la traduction nous rappelle ainsi
que le savoir est situé.
Par le jeu de la circulation internationale, on redécouvre aussi que l’inter-
sectionnalité relève du langage : on la traduit d’un pays à l’autre, mais aussi
d’une discipline à l’autre. Sans doute sexe, race et classe (pour en rester à ce
triptyque, car la liste pourrait s’allonger en parlant de sexualité, mais aussi de
handicap ou bien d’âge) dessinent-ils, en particulier pour le droit, des catégo-
ries objectives (avec les femmes, les minorités raciales et les classes populaires).
Mais, pour la philosophie politique, il s’agit bien plutôt d’identités mobilisées
(en tant que femme, que Noir, ou encore qu’ouvrier), tandis que pour la
sociologie, ce sont plutôt des propriétés imbriquées (on est simultanément

33 - Éric Fassin et Manuela Salcedo, « Becoming gay? Immigration policies and the truth of
sexual identity », Archives of Sexual Behavior, vol. 44, no 4, 2015 (à paraître).
34 - Voir dans ce volume de Raisons politiques (vol. 58, no 2, 2015) l’article d’Urmila Goel, « De
la méthodologie à la contextualisation. Politique et épistémologie de l’intersectionnalité »
(p. 25-38) et celui de Mara Viveros Vigoya, « L’intersectionnalité au prisme du féminisme latino-
américain » (p. 39-54).
D’un langage l’autre : l’intersectionnalité comme traduction - 21

femme, de couleur et cadre, ou bien homme blanc et ouvrier). L’approche


présentée dans cet article, et dans l’ensemble de mes travaux, sans nier bien
sûr l’apport des autres qui viennent d’être rappelées, est différente. En premier

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lieu, elle part du genre, et non du sexe. Autrement dit, elle s’attache au concept
plutôt qu’à la réalité empirique. Il en va de même de la race et de la classe,
abordées comme des concepts. C’est le moyen de rappeler que ces termes ne
renvoient pas seulement à des catégories, à des identités ou à des propriétés
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empiriques ; il s’agit aussi de langages.

C’est justement ce que le concept de genre nous aide à penser, à condition


de revenir à la définition classique qu’en a proposée en 1986 l’historienne
états-unienne Joan W. Scott : ce n’est pas qu’une affaire d’hommes et de
femmes, ni même de rôles masculins et féminins ; c’est aussi « une façon pre-
mière de signifier les rapports de pouvoir 35 ». Le genre parle d’autre chose que
de sexe ; c’est un langage dans lequel peuvent se dire toutes les dominations.
C’est bien pourquoi, j’ai tenté de le montrer, la controverse sur le « mariage
pour tous » a pris tant d’importance : elle aura été l’occasion de débattre de
tout – pas seulement du mariage, de la famille et de la filiation, pas uniquement
d’homosexualité et d’hétérosexualité, ou d’hommes et de femmes ; mais aussi
bien de classe que de race, de religion que de nation, etc. Autrement dit, le
genre est toujours déjà intersectionnel. Pour autant, il ne faudrait pas en déduire
quelque prééminence du genre par rapport à la classe ou à la race. En fait,
l’inverse est également vrai : la race et la classe aussi, dès lors qu’on leur donne
statut de concept, et non pas seulement de réalité empirique, peuvent fonc-
tionner comme des langages. Comme le genre, la race et la classe sont toujours
déjà intersectionnelles, en ce qu’elles peuvent aussi signifier d’autres rapports
de pouvoir. Le genre nous aide ainsi à penser comment ces concept ne décri-
vent pas seulement ; ils traduisent, d’un registre dans un autre.

Que l’on n’aille pas imaginer pour autant que cette approche de l’intersec-
tionnalité comme langage, dans chacun des termes du triptyque qui se signifient
mutuellement, nous condamne à quelque irréalité postmoderne, éloignée des
réalités sociales et des enjeux politiques. C’est tout le contraire. Parler du genre,
de la classe et de la race comme de langages, c’est se donner les moyens de
retrouver les acteurs sociaux et donc la politique. Pour l’expliquer, je reviendrai
sur l’analyse intersectionnelle des controverses autour du « mariage pour tous »
que j’ai développée en comparaison avec celles qui se déroulent aux États-
Unis 36. On voit en effet comment les acteurs politiques croisent race et genre
sans forcément s’appuyer sur l’analogie entre les logiques de (dé)naturalisation

35 - Joan W. Scott, « Le genre, une catégorie utile d’analyse historique » (1986), De l’utilité du
genre, trad. fr. Claude Servan-Schreiber, Paris, Fayard, 2012, p. 41.
36 - Éric Fassin, « Same-sex marriage, nation, and race: French political logics and rhetorics »,
Contemporary French Civilization, « Au-delà du mariage. De l’égalité des droits à la critique des
normes », numéro spécial co-dirigé avec Daniel Borrillo, vol. 39, no 3, automne 2014, p. 281-301 ;
voir en particulier la conclusion, « Language and Speech », p. 299-300.
22 - Éric Fassin

qui sont à l’œuvre dans les deux cas : leurs rhétoriques peuvent opposer la race
au genre, ou inversement ; mais quand bien même elles les feraient converger,
c’est encore l’effet de rhétoriques, et non pas seulement de logiques. Le double

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exemple de Barack Obama, une fois qu’il a « évolué » vers l’égalité, et de Chris-
tiane Taubira, dès lors qu’elle donne son nom à la loi ouvrant le mariage aux
couples de même sexe, en est l’illustration : au lieu d’opposer les Noirs aux
lesbiennes et aux gays, le président des États-Unis inscrit le mouvement homo-
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sexuel dans la lignée de celui pour les droits civiques, tandis que la Garde des
Sceaux française invoque l’histoire de l’esclavage pour défendre un droit égal
au mariage.
Et c’est ici qu’il importe de préciser le sens du mot « langage », en distin-
guant, après le linguiste Ferdinand de Saussure, « langue » et « parole ». Si la
langue est la règle du jeu, commune à tous, la parole est l’usage qu’en font les
acteurs sociaux, soit leur manière propre de jouer le jeu. La première permet
à toutes et tous de se comprendre ; la seconde, à chaque personne de dire ce
qu’elle veut dire. On partage une langue ; la parole est propre au locuteur.
Ainsi, le mariage des couples de même sexe parle des rapports de pouvoir ;
c’est pourquoi sa signification n’est pas seulement sexuelle, elle est aussi raciale :
c’est une langue politique. Mais celle-ci est parlée par différents acteurs : la
parole politique donne du sens aux intersections entre sexe et race, dont elle
se sert au gré des contextes. Le mariage des couples de même sexe est non
seulement signifiant politiquement, mais il est aussi signifié par l’usage poli-
tique. C’est la raison pour laquelle il est important de combiner démarches
théoriques et historiques pour analyser les rapports de genre, de race et de la
classe – à la fois ce qu’ils signifient dans la logique des choses, et comment ils
sont signifiés, dans la rhétorique des acteurs.

L’intersectionnalité nous parle de domination, ou plus précisément de la


pluralité des logiques de domination ; toutefois, elle nous aide à penser que,
dans l’articulation entre ces logiques, il y a du jeu : la manière dont on (en)
joue n’est pas sans importance. Les acteurs politiques peuvent interpréter ces
logiques de différentes manières – tirer leur interprétation, par leurs rhétori-
ques, dans un sens ou dans un autre. Bref, dans la domination, il y a aussi du
pouvoir. Ces relations de pouvoir, pour parler comme Michel Foucault, per-
mettent de penser la place des acteurs dans les rapports de domination : s’il
importe de produire un discours critique sur la racialisation des questions
sexuelles et sur la sexualisation des questions sexuelles, ce n’est pas seulement
pour les dénoncer ; c’est aussi pour refuser les alternatives imposées, et tenter
de faire entendre autre chose 37. Penser l’intersectionnalité comme un langage,
et avec elle les concepts qu’elle croise et qui se signifient l’un l’autre dans les
usages qu’en font les acteurs sociaux, c’est précisément s’employer à replacer,
au cœur des logiques de domination, le politique. Ce n’est pas parce que l’on

37 - Éric Fassin, « From criticism to critique », History of the Present. A Journal of Critical
History, vol. 1, no 2, p. 265-274.
D’un langage l’autre : l’intersectionnalité comme traduction - 23

parle de domination que tout est joué d’avance : si le genre, comme la race et
la classe, peuvent « signifier les rapports de pouvoir », alors, il est possible aussi,
et c’est ici qu’intervient la capacité d’agir, de les resignifier, et d’abord en les

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articulant autrement. Un tel travail de traduction pourrait servir de point de
départ pour une politique de coalition.
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AUTEUR
Éric Fassin est professeur à l’Université Paris-8 Vincennes – Saint-Denis (département
de science politique et département d’études de genre), et chercheur au LEGS (Laboratoire
d’études de genre et de sexualité, UMR 8238, CNRS / Paris-8 / Paris-Ouest). Sociologue
engagé, il travaille en particulier sur la politisation des questions sexuelles et raciales.
Derniers ouvrages publiés : Roms & riverains. Une politique municipale de la race (avec
Carine Fouteau, Serge Guichard, Aurélie Windels, Paris, La Fabrique, 2014) ; Gauche :
l’avenir d’une désillusion (Paris, Textuel, 2014) ; et la réédition augmentée de Herculine
Barbin, dite Alexina B., présenté par Michel Foucault (Paris, Gallimard, 2014 [1978]). À
paraître : Le genre français (Paris, La Découverte, 2015).

RÉSUMÉ
D’un langage l’autre. L’intersectionnalité comme traduction
C’est au milieu des années 2000 qu’est introduit dans le champ des études de genre
françaises, depuis les États-Unis, le concept d’intersectionnalité. La chose préexiste bien
sûr au mot : non seulement le croisement entre les logiques de domination, mais aussi
leur théorisation féministe en France. Toutefois, la traduction permet de déplacer le centre
de gravité, de l’articulation entre classe et sexe à celle entre race et genre. C’est que la
question raciale s’impose alors dans le débat public, et tout particulièrement en termes
sexualisés – des « tournantes » au « voile islamique ». Restituer ces contextes, c’est
penser en termes de « savoirs situés ». La seconde partie de l’article est donc consacrée
à un retour sur les travaux menés par l’auteur depuis le début des années 1990, sur les
États-Unis et la France, pour préciser une démarche qui consiste à penser l’intersection-
nalité non pas seulement en termes de catégories, d’identités ou de propriétés, mais de
langages : au même titre que le genre, la classe et la race « signifient les rapports de
pouvoir » (Scott). La conclusion souligne combien cette approche de l’intersectionnalité
comme langage, que les contextes de traduction invitent à développer, permet de réintro-
duire, dans l’étude des logiques de domination, des rhétoriques – et donc des acteurs
politiques.

ABSTRACT
One language into another. Intersectionality as translation
In the middle of the 2000s, coming from the United States, the concept of intersectionality
was introduced in the French field of gender studies. Of course, the thing preexists the
word – not only the intersection of logics of domination, but also their feminist theorization
in France. However, the translation makes it possible to focus, not on the articulation of
class and sex so much as race and gender. This corresponds to the rise of racial issues
in the French public sphere, especially in sexualized terms – whether discussing “gang
rapes” or the “Islamic veil”. Paying attention to such contexts is a way to emphasize
“situated knowledges”. The second part of the article is devoted to revisiting the author’s
work since the early 1990s on the United States and France to delineate an approach that
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implies thinking of intersectionality not only in terms of categories, identities, or properties,


but as languages: just like gender, class and race “signify relations of power” (Scott). The
conclusion emphasizes how this approach of intersectionality as a language, which is

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encouraged by the various contexts of translation, helps replace rhetorics in the study of
the logics of domination, and thus political actors.
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