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L’INTERSECTIONNALITÉ AU PRISME DU FÉMINISME LATINO-
AMÉRICAIN
Mara Viveros Vigoya
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Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.) | « Raisons politiques »

2015/2 N° 58 | pages 39 à 54
ISSN 1291-1941
ISBN 9782724634075
Article disponible en ligne à l'adresse :
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http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2015-2-page-39.htm
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!Pour citer cet article :


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Mara Viveros Vigoya, « L’intersectionnalité au prisme du féminisme latino-américain »,
Raisons politiques 2015/2 (N° 58), p. 39-54.
DOI 10.3917/rai.058.0039
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dossier
L’intersectionnalité

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au prisme du féminisme
latino-américain
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Mara Viveros Vigoya

omment penser depuis l’Amérique latine 1 le « tournant intersec-


C tionnel » dans la théorie féministe ? Comment repenser l’intersec-
tionnalité à partir d’une politique de la connaissance ancrée dans les
histoires locales latino-américaines ainsi que dans l’expérience vécue des
femmes et des hommes de ce continent ? Pour tenter de répondre à cette
question, je vais retracer dans un premier temps la généalogie des appro-
ches dites intersectionnelles en incluant dans ce récit les apports des pen-
sées féministes latino-américaines. Dans un deuxième temps, j’identifierai
quelques-unes des grandes lignes du débat autour de l’intersectionnalité
pour montrer sa portée, mais aussi ses limites, liées en grande partie à sa
large diffusion et à son acceptation dans le féminisme canonique. Enfin,
dans un troisième temps, je m’appuierai sur mes propres travaux de
recherche afin de mettre en avant la portée théorique et critique d’une
approche intersectionnelle localisée et contextuelle 2.

Généalogie des approches intersectionnelles

Depuis quelques années, on utilise le mot « intersectionnalité », y


compris en français, pour désigner les perspectives théoriques et métho-
dologiques qui cherchent à rendre compte de l’imbrication des rapports
de pouvoir et des oppressions croisées. Comme plusieurs féministes l’ont
signalé 3, cette approche n’est pas une nouveauté au sein du féminisme
ni de la pensée critique : les théories féministes avaient abordé le pro-
blème avant de lui donner un nom. Il est important d’explorer et de
mettre en évidence la diversité des manières de penser l’entrecroisement

1 - J’utilise la catégorie « Amérique latine » pour rendre compte d’éléments historiques par-
tagés par les pays de cette région, comme l’idéologie du métissage, mais il est bien entendu
difficile, voire impossible, de les présenter et de les penser comme un ensemble homogène.
2 - Cet article a bénéficié d’échanges avec Éric Fassin, Joan W. Scott et Sara Edenheim et de
lectures faites pendant mon séjour en tant que membre de l’Institute for Advanced Study
(2014-2015) à Princeton (États-Unis).
3 - Voir Elsa Dorlin (dir.), Sexe, race, classe : pour une épistémologie de la domination, Paris,
PUF, 2009. Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait et Anne Revillard, Introduction
aux Gender Studies: Manuel des études sur le genre, Bruxelles, de Boeck, 2008.
40 - Mara Viveros Vigoya

des divers axes de différenciation comme le produit de rapports de force, et


même de conflits. Retracer cette généalogie permet de comprendre les condi-
tions de possibilité d’existence de ce que l’on appelle aujourd’hui

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l’intersectionnalité.

Ces perspectives dites intersectionnelles ont été développées il y a plus de


deux siècles par des personnalités telles qu’Olympe de Gouges en France : dans
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sa déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, celle-ci compare en 1791


la domination coloniale à la domination patriarcale et les femmes aux esclaves 4.
De même aux États-Unis, dans l’Ohio, Sojourner Truth a prononcé en 1851 un
célèbre discours connu sous le titre : « Ain’t I a woman ? ». L’ancienne esclave y
confrontait la conception bourgeoise de la féminité blanche à sa propre expérience
de femme noire, travailleuse inépuisable et mère de plusieurs enfants vendus
comme esclaves : aussi forte qu’un homme, « ne suis-je pas une femme 5 ? » Il ne
s’agit pas seulement de croiser la race avec le sexe, mais aussi avec la classe : il
faut rappeler aussi la phrase de W.E.B. Du Bois en 1903 dans Les âmes du peuple
noir. Ce grand sociologue écrit en effet, à propos de l’expérience de son peuple
pendant la période de la ségrégation raciale : « il est dur d’être un homme pauvre,
mais être une race pauvre au pays des dollars est la pire des épreuves 6 ».
Dans le contexte postcolonial latino-américain, quelques écrivaines et artistes
« blanches » ont aussi souligné ces intersections. Au Pérou, Clorinda Matto de
Turner dénonçait en 1899 dans son livre Aves sin nido (Des oiseaux sans nid) les
abus sexuels à l’encontre de femmes indiennes commis par des gouverneurs et,
localement, par des prêtres. Au Brésil, Tarsilia do Amaral peignait en 1923 dans
un tableau cubiste intitulé A Negra (La Négresse) une femme noire nue avec des
lèvres et des seins hypertrophiés ; cette œuvre a été interprétée par la suite comme
une allégorie de la place des nourrices noires dans la société brésilienne. Ces
deux exemples révèlent la stratégie consciente de certaines femmes blanches des
élites latino-américaines qui se sont intéressées depuis le début du 20e siècle à la
construction d’une identité culturelle originale, fondée sur des expériences his-
toriques spécifiques – bien que nourrie par des réappropriations ou resignifica-
tions constantes – et qui ont porté un regard critique sur les oppressions de
race, de sexe et de classe subies par les femmes autochtones et noires.

Pendant la deuxième moitié du 20e siècle, lors du déferlement de la seconde vague


du mouvement féministe des années 1970, des féministes comme Angela Davis,
Audre Lorde, bell hooks, June Jordan, Norma Alarcón, Chela Sandoval, Cherrie
Moraga, Gloria Anzaldúa, Chandra Talpade Mohanty, Maria Lugones, entre autres,
se sont exprimées de diverses façons contre l’hégémonie du féminisme « blanc » et

4 - Olympe de Gouges, Écrits Politiques (1788-1791), Paris, Côté femmes, 1992.


5 - Sojourner Truth, Ain’t I a Woman?, http://www.fordham.edu/halsall/mod/sojtruth-woman.asp.
6 - William E. B. Du Bois, Les Âmes du peuple noir (1903), trad. fr. Magali Bessone, Paris, Rue
d’Ulm, 2004, p. 16.
L’intersectionnalité au prisme du féminisme latino-américain - 41

les biais de race, mais aussi de genre de la catégorie « femme » que celui-ci mobilise 7.
Par ailleurs, le Combahee River Collective, un des groupes les plus actifs du Black
feminism des années 1970, s’engageait dans son Manifeste à lutter contre les oppres-

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sions raciale, de sexe, mais aussi hétérosexuelle et de classe. Sa déclaration de 1977
réunit les orientations théoriques, méthodologiques et les principes normatifs qui
vont constituer par la suite le paradigme intersectionnel : d’abord, une extension du
principe féministe selon lequel « le personnel est politique » qui prenne en compte
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non seulement ses implications de sexe mais aussi de race et de classe, puis la
connaissance centrée sur l’expérience des femmes noires, et enfin le besoin d’affronter
un ensemble diversifié d’oppressions sans privilégier aucune d’entre elles, c’est-à-dire
l’impossibilité de séparer les oppressions qui ne sont jamais seulement raciales,
sexuelles ou de classe 8.
Au Brésil, la question des femmes noires au sein du Parti communiste
brésilien a été posée depuis 1960. Diverses activistes et intellectuelles (Thereza
Santos, Lélia Gonzalez, Beatriz Maria do Nascimento, Sueli Carneiro, Luiza
Bairros, Jurema Werneck, entre autres) 9 ont promu la théorie de la triple
oppression ou de la triade « race-classe-genre » pour articuler les différences
entre femmes que le discours féministe dominant avait ignorées au nom d’une
prétendue sororité universelle fondée sur l’oppression masculine sexiste.
Divers mouvements féministes latino-américains ont mis en évidence, lors de la
deuxième Rencontre féministe pour l’Amérique latine et les Caraïbes, qui s’est
tenue en 1983 à Lima, l’absence de la question du racisme dans les débats
politiques du mouvement féministe.
Ces derniers temps, les critiques internes au féminisme latino-américain sont
devenues explicites, en particulier celles qui se réfèrent à la colonisation discursive 10
de la diversité matérielle et historique des femmes latino-américaines de la part des
féminismes hégémoniques. Ces questionnements, soulevés principalement par le
mouvement social des femmes, rappellent qu’on ne peut pas supposer, ni théori-
quement ni politiquement, le caractère universel des inégalités de genre et de race et
de leurs articulations. Ainsi, les travaux d’Ochy Curiel 11, Yuderkys Espinosa 12 et

7 - Voir mes articles : « De diferencia y diferencias. Algunos debates desde las teorías femi-
nistas y de género », in Luz Gabriela Arango et Yolanda Puyana (dir.), Genero, Mujeres y Saberes
en América Latina, Bogotá, Universidad Nacional de Colombia, 2007, p. 175-190 ; « La sexuali-
zación de la raza y la racialización de la sexualidad en América Latina », Revista Latinoamericana
de Estudios de Familia, no 1, 2009, p. 63.
8 - Voir « The Combahee river collective statement », in Barbara Smith (dir.), Home Girls, A
Black Feminist Anthology, New York, Kitchen Table/Women of Colors Press, p. 272-282.
9 - Voir Sueli Carneiro, « Ennegrecer al feminismo », Nouvelles Questions Féministes, vol. 24,
no 2, 2005, p. 21-26 ; Sueli Carneiro et Thereza Santos, Mulher negra. Política governamental e
a mulher, São Paulo, Nobel, Conselho Estadual da Condição Feminina, 2005.
10 - Chandra Talpade Mahauty, « Under western eyes: Feminist scholarship and colonial dis-
courses », in Chandra Talpade Mahauty, Ann Russo et Lourdes Torres (dir.), Third World Women
and the Politics of Feminism, Indianapolis, Indiana University Press, 1991.
11 - Ochy Curiel, La Nación Heterosexual, Bogotá/Buenos Aires, Grupo Latinoamericano de
Estudios, Formación y Acción Feminista (GLEFAS)/Brecha Lésbica, 2013.
12 - Yuderkys Espinosa, Escritos de una lesbiana oscura, reflexiones críticas sobre feminismo
y política de identidad en América Latina, Buenos Aires/Lima, En la frontera, 2007.
42 - Mara Viveros Vigoya

Breny Mendoza 13 dans les Caraïbes hispanophones ont mis au centre du débat
latino-américain la question de l’hétérosexualité obligatoire : cette institution
sociale a des effets majeurs sur la dépendance des femmes en tant que classe sociale,

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sur l’identité et la citoyenneté nationales et sur le récit du métissage comme mythe
fondateur des nations latino-américaines. De même, les femmes indiennes du
Chiapas au Mexique ont pointé le fait qu’elles devaient lutter simultanément pour
l’autodétermination de leur peuple et pour leurs droits en tant que femmes. Il faut
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toutefois noter qu’elles ne se définissaient pas comme féministes, le féminisme étant


associé avec les revendications des femmes métisses, urbaines et universitaires 14.

Toutes ces discussions montrent que le problème des exclusions créées par
l’utilisation d’un cadre théorique négligeant l’intrication des rapports de pou-
voir, et donc de genre, de sexualité, de classe et de race, circulait depuis longtemps
dans des contextes historiques et géopolitiques divers.

Le débat autour de l’intersectionnalité

Le concept même d’intersectionnalité a été élaboré en 1989 par la juriste


africaine-américaine Kimberlé Crenshaw 15, à l’occasion d’une affaire opposant
les travailleuses noires à la compagnie américaine General Motors. Kimberlé
Crenshaw visait à mettre en évidence le fait qu’aux États-Unis les femmes noires
sont exposées à des violences et des discriminations pour des raisons autant
de race que de genre ; surtout, elle cherchait à créer des catégories juridiques
concrètes pour affronter ces mêmes discriminations. À maintes reprises,
Kimberlé Crenshaw a souligné que son application de l’intersectionnalité a été
et continue d’être contextuelle et pratique, et que sa prétention n’a jamais été
de créer une théorie générale de l’oppression, mais un concept d’usage pra-
tique 16. Il n’en reste pas moins que l’intersectionnalité est devenue la méta-
phore féministe la plus diffusée aux États-Unis et en Europe 17 pour parler
d’identités ou d’inégalités multiples et interdépendantes.

13 - Breny Mendoza, « La epistemología del sur, la colonialidad del género y el feminismo


latinoamericano », in Yuderkys Espinosa Miñoso (dir.), Aproximaciones críticas a las prácticas
teórico-políticas del feminismo latinoamericano, Buenos Aires, En la frontera, 2010, p. 19-36.
14 - Jules France Falquet et Isabelle Gauthier, « Situation actuelle des femmes dans le
Chiapas », Nouvelles Questions Féministes, vol. 19, no 1, 1998, p. 85-93.
15 - Kimberlé W. Crenshaw, « Demarginalizing the intersection of race and sex: a black feminist
critique of antidiscrimination doctrine, feminist theory and antiracist politics », University of
Chicago Legal Forum, 1989, p. 139-167.
16 - Kimberlé W. Crenshaw, « Postscript », in Helma Lutz, Maria Teresa Herrera Vivar et Linda
Supik (dir.), Framing Intersectionality. Debates on a Multi-Faceted Concept in Gender Studies,
Francfort, Goethe University, 2011, p. 221-235.
17 - Voir Elsa Dorlin, « L’Atlantique féministe. L’intersectionnalité en débat », Papeles del CEIC,
no 2, septembre 2012, p. 1-16.
L’intersectionnalité au prisme du féminisme latino-américain - 43

Kathy Davis 18 signale qu’aujourd’hui il est inimaginable qu’un programme


d’études des femmes ou féministes ne se concentre que sur le sexe et Leslie
McCall la présente comme la « contribution la plus importante que les études

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sur les femmes aient faite jusqu’à présent 19 ». Comme le relèvent bien Maria
Carbin et Sara Edenheim, de métaphore, signe de conflit et de menace pour
un féminisme dont elle révélait qu’il était blanc, l’intersectionnalité est devenue
la théorie féministe par excellence. Le succès de ce signifiant consensuel déri-
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verait de son manque de théorisation autant sur le sujet que sur le pouvoir 20.
Cette absence lui permettrait d’effacer les conflits épistémologiques qui ont
opposé le féminisme structuraliste et poststructuraliste, le Black feminism et le
White feminism, le Postcolonial feminism et le Western feminism.

L’intersectionnalité n’a pas été valorisée uniquement dans l’université et la


recherche ; elle a eu aussi un impact significatif dans les cercles politiques inter-
nationaux 21 et depuis la World Conference Against Racism qui s’est tenue à
Durban en Afrique du Sud en 2001, divers forums des Nations Unies, plusieurs
ONG internationales et quelques textes législatifs ont adopté le terme. Malgré
cette croissante popularité dans plusieurs cercles universitaires et politiques,
l’intersectionnalité a reçu des critiques de natures diverses. Loin d’en faire l’inven-
taire exhaustif, je me contenterai d’en évoquer quelques-unes que je partage. Elsa
Dorlin a souligné par exemple l’ambigüité et les hésitations des théories qui se
réclament de l’intersectionnalité, l’utilisant tantôt comme un concept critique du
droit, et tantôt comme une théorie qui peut s’appliquer à l’analyse des rapports
sociaux eux-mêmes. Cette confusion s’avère problématique lorsqu’on ne se réfère
pas à l’intersectionnalité juridique de la domination mais à « la dimension intrin-
sèquement protéiforme du pouvoir (...) au niveau des rapports sociaux 22 ».

Pour sa part, Danièle Kergoat a critiqué l’immobilité des catégories sociales


et des positions qui seraient à l’intersection du racisme, du sexisme et du
« classisme ». Elle a également contesté la naturalisation des sujets quand on
les suppose porteurs d’une identité préexistante, en omettant le fait que les
relations sociales sont soumises à des négociations et des changements conti-
nuels. Pour rendre compte de la nature dynamique des relations sociales et de
la complexité des antagonismes qu’occulte le triptyque sexe, race et classe,
Kergoat révèle le besoin d’examiner, depuis une perspective féministe

18 - Kathy Davis, « Intersectionality as buzzword. A sociology of science perspective on what


makes a feminist theory successful », Feminist Theory, vol. 9, no 1, 2008, p. 67-85.
19 - Leslie McCall, « The Complexity of intersectionality », Signs, vol. 30, no 3, 2005, p. 1771-1800,
p. 1771.
20 - Maria Carbin et Sara Edenheim, « The intersectional turn in feminist theory: A dream of a
common language? », The European Journal of Women’s Studies, vol. 20, no 3, 2013, p. 233-248.
21 - Avtar Brah et Ann Phoenix, « Ain’t I a woman? Revisiting intersectionality », Journal of
International Women’s Studies, vol. 5, no 3, 2004, p. 75-86 (http://vc.bridgew.edu/jiws/vol5/iss3/8,
consulté le 11 avril 2015).
22 - Elsa Dorlin, « L’Atlantique féministe », art. cité, p. 11.
44 - Mara Viveros Vigoya

matérialiste, le fait que les rapports sociaux sont consubstantiels et coextensifs.


Ils sont consubstantiels dans la mesure où ils génèrent des expériences qui ne
peuvent être divisées séquentiellement que pour des raisons analytiques, et ils

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sont coextensifs parce qu’ils se coproduisent mutuellement. Ces deux caracté-
ristiques font que chacun de ces rapports sociaux laisse son empreinte sur les
autres et qu’ensemble ils se façonnent de manière réciproque 23.
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Tandis qu’aux États-Unis la plupart des travaux qui utilisent une approche
intersectionnelle sont fortement influencés par le Black feminism, en Europe
du Nord, l’intersectionnalité est davantage liée à la pensée postmoderne 24. Ces
clivages ont suivi une autre trajectoire en Amérique latine, où le concept d’inter-
sectionnalité n’a pas atteint le statut de concept hégémonique. Pour beaucoup
de féministes latino-américaines, il n’apporterait aucune nouveauté puisque
depuis longtemps, leurs expériences spécifiques les ont amenées à prendre en
compte politiquement, en termes à la fois théoriques et pratiques, l’imbrication
des différentes formes d’oppression 25. Les différences de positionnement par
rapport à l’intersectionnalité se construisent plutôt en fonction du lieu d’où
l’on parle : le monde universitaire, les mouvements sociaux ou les organisations
transnationales. Par ailleurs, plusieurs auteures ont discuté le fait que la plupart
des analyses intersectionnelles ont privilégié l’intersection entre la race et le
sexe, délaissant la classe, pour n’en faire qu’une mention obligatoire, mais
analytiquement infructueuse.

La philosophe argentine María Lugones (2005), qui a critiqué la colonialité


discursive du genre, a cherché à se différencier de la perspective de Kimberlé
Crenshaw en lui opposant le point de vue d’une autre théoricienne du Black
feminism, Audre Lorde. Tandis que la première aborde les différences comme
des catégories d’oppression séparables qui s’affectent mutuellement lors de leur
intersection, la seconde les perçoit comme des catégories non dominantes et
interdépendantes. Pour Lugones, l’espace créé par l’intersection nous révèle un
vide là où devraient se trouver, par exemple, les femmes noires, puisque les
deux catégories, « femmes » et « Noirs », les excluent. Mais pour elle, une fois
constatée cette absence, le plus important est d’agir politiquement. Reprenant
l’héritage de Lorde, Lugones propose la logique de la fusion comme une capa-
cité de résister de l’intérieur à de multiples oppressions en créant des cercles
qui puissent combattre à tous les niveaux de l’oppression et en son propre
sein, le pouvoir. Pour elle, cette résistance doit se faire à partir des commu-
nautés identitaires du féminisme décolonial, c’est-à-dire des coalitions fondées

23 - Danièle Kergoat, « Dynamique et consubstantialité des rapports sociaux », in Elsa Dorlin


(dir.), Sexe, race, classe, op. cit., p. 111-126.
24 - Sirma Bilge, « Théorisations féministes de l’intersectionnalité », Diogène, no 225, 2009,
p. 58-72.
25 - Martha Zapata Galindo, Sabina García Peter et Jennifer Chan de Avila (dir.), La intersec-
cionalidad en debate: Actas del Congreso Internacional « Indicadores Interseccionales y Medidas
de Inclusión Social en Instituciones de Educación Superior », Berlin, 23-27 novembre 2012.
L’intersectionnalité au prisme du féminisme latino-américain - 45

sur une conscience de soi en tant que sujet-te-s colonisé-e-s et sur une recon-
naissance mutuelle en tant que sujet-te-s d’oppression insurgé-e-s 26.

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Enfin, d’autres critiques ont souligné le fait que l’intersectionnalité a acquis
un caractère prescriptif qui l’a transformée en référence obligée de toute
réflexion, pour prendre en compte la complexité des rapports de pouvoir, et
de toute action qui cherche à être politiquement pertinente. Elle a été conçue
parfois comme une espèce de mantra dont l’évocation aurait des pouvoirs
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magiques et qui se suffirait à elle-même pour définir et mettre en pratique une


politique consciente de l’effet combiné des oppressions 27. À partir du tableau
qui vient d’être brossé, je voudrais maintenant montrer comment j’ai été
amenée à réfléchir sur les relations entre différents rapports sociaux, de genre,
sexe, classe, sur leurs imbrications dans des situations concrètes qui font réfé-
rence à l’expérience vécue de ces imbrications.

Oppressions croisées, formations historiques


et expériences concrètes en Colombie

Mes recherches sur les identités masculines en Colombie ont surgi du


besoin de prendre en compte le fait que le genre n’est pas tant une catégorie
descriptive ni un synonyme du mot « femmes », mais un outil d’analyse cri-
tique des rapports de pouvoir 28. En effet, le genre, une des incarnations de
ces rapports de pouvoir, n’a pas un noyau invariable et fait donc référence à
des hommes et des femmes qui sont déjà inscrits dans des rapports sociaux
de classe et de race. Cela veut dire que les paires « hommes-femmes »,
« Blancs-Noirs », « riches-pauvres », doivent être pensées comme des anta-
gonismes qui constituent la trame de rapports des pouvoirs eux-mêmes
entrecroisés.

Mes enquêtes auprès d’hommes en Colombie 29 montrent que les rapports


de classe, de race et de sexe (à la fois de genre et de sexualité) ne sont pas des
univers d’expérience isolés les uns des autres, mais qu’ils existent, comme le
dit Anne McClintock, dans et à travers les autres, même quand ils le font en

26 - María Lugones, « Multiculturalismo radical y feminismos de mujeres de color », Revista


Internacional de Filosofía Política, no 25, 2005, p. 61-75.
27 - Houria Bouteldja, « Race, class, and gender: Intersectionality between social reality and
political limits », 2014 (http://www.indigenes-republique.fr/race-class-and-gender-intersectio-
nality-between-social-reality-and-political-limits/ consulté le 23.03.2015).
28 - Joan W. Scott, « Gender: A useful category of historical analysis », American Historical
Review, vol. 91, no 5, décembre 1986, p. 1053-1075.
29 - Ces enquêtes ont été réalisées en 1997 et 1998 à Quibdo et Armenia, chefs-lieux de deux
départements (Chocó et Quindío) situés dans des régions aux différences économiques, sociales,
culturelles, politiques et environnementales très marquées. L’approche adoptée était de nature
qualitative à partir d’entretiens approfondis auprès de 30 hommes dans chaque ville ainsi que
des focus groups avec une quinzaine de femmes. Ces hommes étaient de différentes générations
(entre 20 et 60 ans) et avaient tous un certain niveau d’éducation (critère choisi pour qualifier
leur appartenance a la classe moyenne.
46 - Mara Viveros Vigoya

termes contradictoires et conflictuels 30. À Quibdo, une ville du département


du Chocó situé sur la côte Pacifique où réside une population très majoritai-
rement « noire », est une des régions les plus pauvres de la Colombie ; la repré-

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sentation hyper sexualisée des hommes noirs a pour corollaire leur image de
pères absents, de pourvoyeurs irresponsables et de maris infidèles : ils incarnent
une masculinité marginalisée. À l’opposé, les hommes d’Armenia, la capitale
d’un des départements les plus riches de la zone caféière du pays, où vit une
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population « blanche métisse », sont perçus comme des pourvoyeurs respon-


sables, des pères présents et de bons maris qui font preuve de contrôle sexuel :
ils incarnent une masculinité hégémonique. C’est à l’aune de cette masculinité
des classes dominantes, « blanche » et normative, qu’on mesure la masculinité
des hommes « noirs » de Quibdo en leur enjoignant de s’y conformer 31.
Ces hiérarchies entre hommes et entre masculinités portent l’empreinte de
leurs rapports de classe et de race. En retour, la conformité ou la non-confor-
mité aux normes de genre en termes de comportements familiaux, parentaux
et sexuels sont utilisées, tantôt pour renforcer, tantôt pour contester les hié-
rarchies et les frontières ethnico-raciales. Ainsi, l’appropriation par les hommes
noirs des images sexualisées qui leur sont attachées a permis à beaucoup d’entre
eux à Quibdo d’affirmer une identité virile supérieure à celle des hommes
blanc-métis, et donc de résister à la domination blanche et à ses modèles hégé-
moniques de masculinité. Néanmoins, ce recours est piégé. La virilité « hété-
rosexiste » sera toujours discréditée dans la mesure où elle sera toujours
distinguée du modèle viril policé, civilisé et courtois associé aux hommes blancs
qui garantit à ceux-ci l’accès aux privilèges sociaux et politiques. L’image de
l’homme noir associée à ses prouesses sexuelles a beau représenter d’un certain
point de vue une transgression du modèle dominant de la masculinité, d’un
autre, elle n’en est pas moins la réaffirmation de ce même modèle 32.
Parler des hommes de Quibdo et d’Armenia en tant qu’hommes « noirs »,
« blancs » ou « métis » n’a cependant rien eu d’évident depuis le début de cette
recherche. Il m’a fallu utiliser le langage de la culture régionale pour parler de
leurs différences ethnico-raciales étant donné la difficulté pour parler de race
en Amérique latine à la période où j’ai effectué l’enquête (1997-1998). J’ai dû
rappeler que, pour des raisons historiques, la race avait en Colombie une
dimension régionale qui donnait lieu à des oppositions entre trois espaces : les
régions côtières, noires ; l’intérieur des terres, blanc et métis ; les terres basses
amazoniennes, indiennes. En Colombie, l’allusion à la région d’origine per-
mettait de faire référence à la couleur de peau et à ses implications sociales
sans utiliser le terme race.

30 - Anne McClintock, Imperial Leather: Race, Gender and Sexuality in the Colonial Contest,
New York, Routledge, 1995, citation p. 5.
31 - Mara Viveros Vigoya, De quebradores y cumplidores. Sobre hombres, masculinidades y
relaciones de género en Colombia. Bogotá, CES/Universidad Nacional de Colombia/Fundación
Ford/Profamilia, 2002.
32 - Mara Viveros, « Différences locales, générationnelles et biographiques dans les identités
masculines en Colombie », in Elsa Dorlin (dir.), Sexe, Race, Classe, op. cit., p. 271-288.
L’intersectionnalité au prisme du féminisme latino-américain - 47

Le rapport des sciences sociales colombiennes (et latino-américaines) à la


catégorie de « race » est très complexe, et ce, au moins pour trois raisons : la
censure de cette catégorie après la Deuxième Guerre mondiale, la généralisation

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du paradigme marxiste de la classe comme fondement de toutes les inégalités
sociales, et finalement (c’est ce troisième point qui fait toute la différence avec
la situation française), l’idéologie du métissage qui a masqué pendant long-
temps les différences interraciales en prétendant qu’elles n’existaient pas.
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Depuis la constitution des nations sud-américaines, ses élites ont fait du


métissage une des caractéristiques du continent – autant pour s’opposer à la
métropole espagnole dont elles voulaient se rendre indépendantes que pour se
démarquer de la question raciale en Amérique du Nord 33.
Ce n’est donc qu’après le tournant des politiques multiculturalistes qui,
dans la nouvelle Constitution de 1991, ont redéfini la nation colombienne
comme à la fois pluriethnique et multiculturelle, que l’ethnicité mais aussi la
race sont apparues comme des catégories pertinentes pour analyser la réalité
sociale colombienne. Il convient cependant de problématiser les catégories
« race » et « ethnicité » comme celles de « sexe » et de « genre ». Dans mon
travail, elles sont posées, non pas comme des traits ontologiques de l’organi-
sation sociale humaine, mais comme des concepts classificatoires qui rendent
compte des processus de racialisation et d’ethnicisation, c’est-à-dire en tant
que construction d’une perception et d’une injonction raciale ou ethnique de
la différence.

L’un des sujets les moins explorés, voire les plus absents dans l’analyse des
liens entre les questions raciales, de genre et de classe en Amérique latine est
la blanchité de leurs élites. En Amérique latine, l’idéologie du métissage a non
seulement dissimulé les hiérarchies internes dans l’ordre socio-racial, mais elle
a rendu invisible la blanchité, cette position de privilège structurel occupée par
ses dirigeants du fait d’être des hommes perçus comme blancs dans des sociétés
structurées par une domination raciale inscrite sur les corps. Ruth Frankenberg
a montré que la blanchité est également un point de vue à partir duquel les
Blancs, en tant que groupe racial, s’observent eux-mêmes, observent les autres
et la société en général. C’est aussi une place depuis laquelle se développent
des pratiques culturelles généralement non marquées ni nommées 34.
Pour cette raison, il est nécessaire de désigner et marquer la blanchité en
vue de la déloger de ce statut non marqué et non nommé qui n’est qu’un effet
de sa domination. Dans un article récent 35, j’ai ainsi cherché à rendre visibles
les traits « racialisés » et « genrés » du discours de l’ex-président colombien

33 - Mara Viveros Vigoya et Sergio Lesmes Espinel, « Cuestiones raciales y construcción de


Nación en tiempos de multiculturalismo », Universitas Humanística, no 77, 2014, p. 13-31.
34 - Ruth Frankenberg, « White women, race matters. The social construction of whiteness »,
in Les Back et John Solomos (dir.), Theories of Race and Racism. A Reader, Londres, Routledge,
2000, p. 447-461.
35 - Mara Viveros Vigoya, « Género, Raza y Nación. Los réditos políticos de la masculinidad
blanca en Colombia », Maguaré, vol. 27, no 1, 2013, p. 71-104.
48 - Mara Viveros Vigoya

Álvaro Uribe pour éclairer l’ampleur de l’efficacité symbolique de son style de


gouvernement et le haut niveau de popularité atteint et maintenu pendant ses
années de gouvernement (deux mandats de suite entre 2002 et 2010). Le maté-

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riau empirique sur lequel se fonde cette réflexion provient d’articles publiés
dans une des revues nationales les plus lues et d’un échantillon de discours
présidentiels.
L’histoire familiale d’Álvaro Uribe et ses caractéristiques personnelles sont
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devenues des signes politiques. Ainsi, l’« authenticité » de son implication dans
la lutte contre la guérilla 36 a été validée par le fait que son propre père a été tué
lors de cette même guérilla. L’image de lui-même que le président a construite
fait de lui un père présent et énergique, bien que capable d’erreurs, infatigable
dans son engagement politique pour la patrie et imperturbable face aux menaces
et aux dangers. Son charisme politique, disait-on, justifiait la confiance de ses
électeurs rassurés de l’entendre affirmer sans cesse que le pays « allait bien »,
malgré les difficultés, et que l’on pouvait compter, pour la première fois, sur un
« vrai » gouvernement. Cette figure de père présent, presque omniprésent, a été
soigneusement bâtie et nourrie par la télévision qui a diffusé ses interminables
discours lors des « conseils communautaires » ou d’autres réunions politiques.
Cette mise en scène du « vrai homme », travailleur infatigable, discipliné,
aux mœurs saines, simple et têtu comme un bon fermier paisa (qualificatif des
gens originaires de la zone caféière, perçus comme blancs en Colombie), a été
inlassablement répétée depuis le début de son mandat, avec pour résultat une
forte figure médiatique qui a conquis et l’esprit et les sentiments d’un grand
nombre de Colombiens et de Colombiennes. Cet exemple nous permet ainsi
de mettre en évidence l’utilisation politique des atouts de la masculinité blanche
pour maintenir et renforcer le pouvoir au sein du corps social. Ce personnage
d’homme honnête, qui prend sur lui l’entière responsabilité de ses actes et fait
courageusement face aux difficultés, en se présentant comme la garantie per-
sonnelle de leur dépassement, fait écho aux valeurs qui caractérisent la mas-
culinité de la zone caféière dont est issue, on l’a vu, la famille de l’ex-président
Uribe, et résonne dans l’imaginaire de la société colombienne.
Par ailleurs, la rhétorique du métissage a été érigée par le gouvernement
d’Álvaro Uribe comme un barrage contre la polarisation raciale (et donc sociale).
Sa valorisation discursive dans les médias de ce qui est indigène ou propre aux
« communautés noires » comme une expression de la richesse culturelle colom-
bienne s’est adaptée aux exigences d’un multiculturalisme néolibéral 37 qui célèbre

36 - La Colombie connaît depuis plus d’une cinquantaine d’années un conflit interne très violent.
L’État, les guérillas (principalement les FARC), les paramilitaires, n’ont cessé de s’affronter
militairement. Au cours des dernières décennies, la situation s’est complexifiée avec l’infiltration
du narcotrafic dans de nombreuses sphères de la société, y compris dans la guérilla. Bien que
des accords partiels aient été négociés avec les FARC sous le gouvernement Santos (au pouvoir
depuis 2010), ces dialogues n’ont pas encore abouti. Depuis le gouvernement Uribe, l’économie
du pays est considérée en bonne santé, même si les inégalités socio-économiques et régionales
restent profondes, voire se sont accusées.
37 - Charles Hale, « Neoliberal multiculturalism », PoLAR: Political and Legal Anthropology
Review, vol. 28, no 1, 2005, p. 10-28.
L’intersectionnalité au prisme du féminisme latino-américain - 49

la diversité tout en conservant les hiérarchies raciales qui n’en sont pas moins
codées en termes culturels. Certes, Álvaro Uribe a maintes fois exprimé publi-
quement son rapport affectueux à ce qu’il appelle el pueblo, cette catégorie du

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peuple qui réunit de façon harmonieuse riches et pauvres, Blancs, Métis, Noirs
et Indiens. Cependant, il l’a fait depuis sa place d’homme blanc, appartenant au
groupe majoritaire, c’est-à-dire en jouant lui-même un rôle de référence qui
échappe à toute particularité ethnique et qui a donc le privilège de réunir (ou de
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séparer) ceux qui sont constitués par leur différence par rapport à cette norme.
Les politiques publiques mises en œuvre pendant sous le gouvernement
d’Álvaro Uribe ont transformé cette pluralité ethnique et raciale en marchan-
dises, en même temps qu’elles imposaient à travers les médias un modèle
culturel « blanc » construit autour du développement économique et de l’entre-
prenariat. Tout cela est synthétisé de façon remarquable dans la marque du
pays (nation brand) : « La Colombie est passion ». Cette image du pays que
l’on a vendue à l’étranger a eu pour but non seulement l’amélioration de sa
réputation pour un public international, mais aussi la reconfiguration de l’iden-
tité nationale. Le gouvernement d’Álvaro Uribe a cherché à convaincre et la
population colombienne et les étrangers que son pays était comme un immense
parc d’attraction touristique dans lequel le seul risque auquel seraient
confrontés les étrangers serait... leur désir d’y rester. Ce message de marchan-
disation du « patrimoine culturel national » proposé par Uribe ne pouvait être
transmis que par un président blanc capable de relier traditions régionales et
promesses d’avenir commercial en puisant dans le réservoir de l’imaginaire des
masculinités hégémoniques.

On pourrait penser que l’Amérique latine est une région clé pour exa-
miner l’intrication des rapports de sexe, de race et de classe, étant donné
l’importance des processus et des idées sur le « métissage » comme fondement
imaginaire de la région. Néanmoins le métissage, en tant que concept qui fait
référence à un processus socioculturel, s’est longtemps affranchi de toute
référence à des individus ou à des collectifs concrets 38, alors qu’il est censé
tenir compte des rapports sexuels interraciaux qui le rendent possible. Ce
n’est que très récemment que les travaux sur le métissage ont commencé
d’examiner les liens entre les rapports de race d’un côté, de genre et de sexe
de l’autre, et que les critiques contre l’idéologie du métissage, associées à la
montée des mouvements indiens et noirs, intègrent des réflexions sur les
changements qui se sont produits dans les identités de genre. On a dit que
l’Amérique latine, en reconnaissant l’existence des clivages raciaux, s’est rap-
prochée en quelque sorte du modèle nord-américain, au moment où aux
États-Unis les discussions sur le métissage racial prennent plus de place dans
l’espace public tandis que les politiques de discrimination positive dans les
universités y sont contestées.

38 - Capucine Boidin, « Métissages et genre dans les Amériques : des réflexions focalisées sur
la sexualité », Clio vol. 1, no 27, 2008, p. 169-195.
50 - Mara Viveros Vigoya

Mon travail, comme beaucoup d’autres qui se sont intéressés à ces liens
entre les divers types de rapports sociaux, a cherché à comprendre comment
ont été construites les hiérarchies et les frontières entre les groupes sociaux à

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l’aide des catégories qui provenaient d’autres rapports sociaux. Ainsi les
hommes indiens et noirs ont été respectivement féminisés et hyper-masculi-
nisés, pour bien délimiter les bords de la masculinité hégémonique. La distinc-
tion entre les Indiens et les Noirs depuis la période coloniale a entraîné à son
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tour des approches très différentes de leurs sexualités et leur genre 39. Alors que
la plupart des recherches mobilisent des représentations de la sexualité au cœur
des « identités noires », ce n’est guère le cas pour parler des identités indigènes.
Cela dit, la désexualisation des populations indigènes n’est pas uniforme : cer-
taines femmes d’ascendance indienne, comme les cholas au Pérou, sont au
contraire hypersexualisées 40.
En revanche, les hiérarchies de genre sont davantage présentes dans les
groupes indiens au point que ce sont généralement les femmes dont on perçoit
l’appartenance à cette catégorie dans le patriarcat moderne : elles ont en effet
moins de contact avec les réseaux urbains que les hommes de leurs propres
communautés. C’est ce que veut faire comprendre Marisol de la Cadena quand
elle affirme que « les femmes sont plus indiennes » que les hommes, à partir
des résultats d’une étude de cas sur les rapports sociaux de sexe et d’ethnicité
à Chitapampa, une petite communauté rurale située près de la ville de Cuzco
au Pérou 41.
Dans les quelques études qui existent sur la sexualité dans les communautés
indiennes colombiennes, on signale l’existence d’expressions individuelles de
sexualités non-normatives (homosexuelles et bisexuelles) : elles sont couvertes
par une chape de silence dans ces communautés puisqu’on continue d’y
affirmer que ces pratiques seraient un problème venu du monde occidental. À
ce propos, on ne saurait ignorer l’influence de l’Église catholique et des églises
évangéliques qui censurent fortement ces comportements. Toutefois, dans cer-
tains secteurs des élites indiennes, il est possible de trouver des ouvertures avec
des formes d’acceptation de sexualités non-normatives comme l’illustrent cer-
taines interventions publiques de dirigeantes indiennes impliquées dans des
mouvements sociaux de femmes 42.

39 - Peter Wade, Race and Sex in Latin America, Londres, Pluto Press, 2009.
40 - Jelke Boesten, « Narrativas de sexo, violencia y disponibilidad: Raza, género y jerarquías
de la violación en Perú », in Peter Wade, Fernando Urrea Giraldo y Mara Viveros Vigoya (dir.),
Raza, etnicidad y sexualidades: ciudadanía y multiculturalismo en América Latina, Bogotá, Uni-
versidad Nacional de Colombia, 2008, p. 199-220.
41 - Marisol de la Cadena, « Las mujeres son más indias. Etnicidad y género en una comunidad
del Cuzco », in ISIS Internacional (dir.), Espejos y Travesías. Antropología y Mujer en los 90,
Santiago de Chile, Ediciones Isis Internacional, 1992, p. 25-45.
42 - Voir Fernando Urrea, Jeanny Posso et Nancy Motta, « Sexualidades y feminidades contem-
poráneas de mujeres negras e indígenas: un análisis de cohorte generacional y étnico – racial »,
projet CIDSE-COLCIENCIAS, mai 2010.
L’intersectionnalité au prisme du féminisme latino-américain - 51

Dans le contexte des politiques d’État multiculturelles en vigueur en Amé-


rique latine et de leur célébration de la diversité, la question de l’élection des
objets des relations sexuelles (hétérosexuelles ou homosexuelles) et des

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alliances matrimoniales, le type de relations qui sont encouragées ou interdites,
continuent à être des problèmes aussi centraux pour l’ordre social qu’ils l’ont
été depuis la période coloniale. Par ailleurs, de nombreux codes contempo-
rains de la morale sexuelle et des lois relatives à la sexualité des pays latino-
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américains sont enracinés dans l’histoire et la tradition européennes,


transmises dès la période coloniale. Analyser ces situations nécessite non seu-
lement une approche intersectionnelle, mais l’enchevêtrement d’échelles
d’analyse variées qui mettent en évidence l’entrecroisement des idées et leurs
prolongations dans des pratiques sociales. Il est difficile d’affirmer alors l’exis-
tence d’une altérité pure qui, dans le cas latino-américain, serait incarnée par
les populations indiennes ou noires. En même temps, il est nécessaire de laisser
un espace heuristique pour comprendre des formes d’hybridation, de réap-
propriation, de contestation ou même de méconnaissance volontaire ou invo-
lontaire de ce processus d’« occidentalisation », incarnées par ces groupes
subalternes marqués autant par l’empreinte de la colonisation et l’esclavage
que par celle de la mondialisation.

Le travail de recherche que je mène dans différents contextes colombiens


renvoie ainsi à une réalité hétérogène où « masculinité » et « féminité », « classe
moyenne » et « classe populaire », « noir » et « blanc », « hétérosexualité » et
« homosexualité » ne sont pas des essences ou des catégories naturelles ou
pré-sociales, autrement dit dépouillées d’histoire ; elles ne sont pas non plus
des positions subjectives ou des expériences sociales uniformes et monolithi-
ques. Je m’intéresse aussi à ces pratiques sociales qui constituent une sorte de
zone grise parce qu’elles échappent partiellement aux ordonnancements de
genre, de race, de classe et de sexualité. Il me semble important de documenter
l’existence de micro-agencements individuels qui cherchent à inverser les ten-
dances de longue durée qui constituent les normes de genre, de race et de
classe sans méconnaître l’incidence que peuvent avoir des structures de pouvoir
sur les domaines les plus intimes. Je l’ai fait à propos de l’œuvre de jeunes
artistes afrocolombiens contemporains 43 dont les propositions sapent, chacune
à sa façon, les représentations stéréotypées des populations noires en Colombie.
Alors que certains d’entre eux utilisent avec une grande habileté et non sans
virulence la parodie dans leurs vidéos, photos et performances, d’autres dislo-
quent signifiants et signifiés du Noir pour les localiser autrement, de façon
inattendue.
Mon travail, notamment dans les classes moyennes et supérieures à Bogota,
sur les classes moyennes noires en Colombie montre leur adaptation plus ou
moins grande aux formes culturelles d’un contexte à prédominance blanche.

43 - Voir Liliana Angulo Cortes, Pascale Molinier et Mara Viveros Vigoya (coordinatrices et
commissaires artistiques) : Y el amor... ¿cómo va? Bogotá, Alcaldía Mayor de Bogota D.C./ Uni-
versidad Nacional de Colombia-Sede Bogotá, Ambassade de France, 2009.
52 - Mara Viveros Vigoya

Cette adaptation nécessite des pratiques très diverses, telles que le travail
continu sur l’apparence physique et vestimentaire, la façon de parler, les
manières, afin d’être perçus comme des femmes ou des hommes noirs « raf-

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finés 44 ». Ainsi, je peux mettre en évidence que les structures de race, classe et
genre ne fonctionnent pas de manière abstraite, mais par exemple à travers des
technologies de subjectivation et de normalisation, et que leur fonctionnement
doit être étudié de manière empirique, à des niveaux plus locaux. De cette
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façon, il est possible de relier les structures molaires de classe, race et genre
avec les structures moléculaires des affects, sentiments, émotions et représen-
tations esthétiques, sans supposer que les deuxièmes sont logiquement et onto-
logiquement dépendantes des premières.

Tenir compte de ces différentes expériences et positions de sujet m’a amenée


à « corriger » et « réviser », à la lumière des évidences contextuelles de terrain,
les conceptions canoniques sur les identités de classe, de genre, de sexualité,
d’ethnicité et de race, mais aussi à affiner l’utilisation d’un point de vue inter-
sectionnel. Il s’agit de comprendre les relations sociales comme des construc-
tions simultanées dans différents ordres (classe, genre et race) et dans différents
contextes historiques qui forment ce que Candace West et Sarah Fenstermaker
appellent les « réalisations situées 45 », c’est-à-dire des contextes dans lesquels
les interactions entre les catégories de race, classe et genre mettent au jour ces
catégories et leur confèrent leur sens. Ainsi, j’ai assumé une notion consubs-
tantielle des ordres de pouvoir qui considère qu’ils se constituent mutuellement.

Conclusion

L’origine sociale des auteures qui ont développé une pensée intersection-
nelle et le contexte géopolitique dans lequel se sont produites ces réflexions
sont des données essentielles pour comprendre la genèse et les parcours de
cette perspective qui a mis au centre de la réflexion la question de la race et
du racisme comme des formes particulières des relations de domination.
L’intersectionnalité a aussi octroyé une grande importance à l’expérience et au
sujet comme axes de connaissance et a soulevé le problème de la résistance,
de la révolte et de l’émergence de nouveaux mouvements sociaux et de nou-
veaux sujets politiques. Cependant, plusieurs des écrits sur l’intersectionnalité
ont été produits dans des contextes universitaires européens ou étatsuniens qui
ont ignoré des contributions importantes faites en dehors de ces contextes et
écrites dans des langues différentes de l’anglais. La question de qui produit les
connaissances, quelles sont les connaissances valables et qui a le pouvoir de
décider de ces questions est toujours d’actualité dans un domaine de la

44 - Voir Mara Viveros Vigoya, « Blanqueamiento y ascenso social en una sociedad pigmento-
crática », conférence au XIVe Congreso de Antropología, Universidad de Antioquia, Colombia,
2012.
45 - Candace West and Sarah Fenstermaker, « Doing difference », Gender and Society, vol. 9,
no 1, 1995, p. 8-37.
L’intersectionnalité au prisme du féminisme latino-américain - 53

connaissance qui n’est pas au-dessus ou en dehors des asymétries dans la pro-
duction et la diffusion des connaissances et dans la participation et la repré-
sentation politique 46.

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Les analyses intersectionnelles permettent et favorisent une réflexion per-
manente sur la tendance de tout discours émancipateur à adopter une position
hégémonique et à générer toujours un champ de savoir-pouvoir qui comporte
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des exclusions, des non-dits et des dissimulations. Néanmoins, elles ne peuvent


pas se contenter de répéter ce que Wendy Brown appelle le « mantra multi-
culturaliste » (race, classe, genre et sexualité) 47 négligeant le fait que toujours
peuvent surgir de nouvelles différences. Gudrun-Axeli Knapp a également sou-
ligné le danger que cette théorie devienne ce que Derrida appelle un « discours
doxographique », soit un discours qui court le risque d’occasionner un acadé-
misme capitaliste et un usage marchand d’une mention obligée, mais dépouillée
de son caractère concret et contextuel et de son histoire, et donc de sa dyna-
mique politique 48.

Pour cette raison, bien que l’intersectionnalité se soit jusqu’à présent avérée
une perspective fructueuse, il faut éviter toute attitude prescriptive à son égard.
Il me semble que les questionnements théoriques autour du concept de genre
– dans les termes posés par une des théoriciennes principales du concept,
l’historienne Joan Scott, quand elle souligne que le genre est seulement utile
comme une question 49 et qu’en tant que telle, celle-ci n’a de réponse que dans
des contextes spécifiques et à travers des recherches ponctuelles – sont aussi
valables pour penser ce que l’on appelle aujourd’hui l’intersectionnalité. Il s’agit
non seulement de se poser des questions sur l’intersectionnalité telles que :
est-ce une théorie, une méthode, une perspective, une catégorie analytique,
une catégorie uniquement juridique ?, mais aussi de développer une approche
qui exige la formulation continuelle des questions en fonction des objets
d’étude, des contextes de production et de réception de questions qu’elle pose.
S’inspirant de ce type de questionnement, l’intersectionnalité pourrait être
conçue comme un mode d’interrogation et comme un lieu de rencontre de
plusieurs traductions spécifiques, au lieu de l’imaginer comme une réponse
prédéterminée à laquelle on doit se conformer.

46 - Voir Julia Roth, « Entangled inequalities as intersectionalities. Towards an epistemic sensibi-


lization », desiguALdades.net Working Paper, no 43, Berlin, 2013. http://www.desigualdades.net/
bilder/Working_Paper/43_WP_Roth_Online.pdf
47 - Wendy Brown, States of Injury: Power and Freedom in Late Modernity, Princeton, Princeton
University Press, 1995.
48 - Gudrun-Axeli Knapp, « Race, class, gender. Reclaiming baggage in fast travelling theo-
ries », European Journal of Women’s Studies, vol. 12, no 3, 2005, p. 249-265.
49 - Joan W. Scott, « Gender: Still a useful category of analysis? », Diogenes, vol. 57, no 225,
2010, p. 7-14.
54 - Mara Viveros Vigoya

AUTEUR
Mara Viveros Vigoya est professeure d’études de genre et d’anthropologie à l’Université
nationale de Colombie. Ses recherches portent depuis longtemps sur le genre, la sexualité,

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la race et la classe. Elle est l’auteure de nombreux articles, chapitres et ouvrages sur ces
thèmes, y compris De quebradores y cumplidores : sobre hombres, masculinidades y rela-
ciones de género en Colombia (Universidad Nacional de Colombia, Bogotá, 2002). Raza,
etnicidad y sexualidades : ciudadanía y multiculturalismo en América Latina (Universidad
Nacional de Colombia, 2008, co-dir. avec Peter Wade et Fernando Urrea). Elle est actuel-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Paris 7 - - 81.194.22.198 - 15/03/2016 19h24. © Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.)

lement membre de l’Institute for Advanced Study à Princeton, jusqu’en juin 2015.

RÉSUMÉ
L’intersectionnalité au prisme du féminisme latino-américain
Dans cet article, j’explore le sens du « tournant intersectionnel» dans la théorie féministe
depuis l’Amérique Latine et à partir d’une politique de la connaissance ancrée dans l’his-
toire locale et l’expérience vécue des femmes et des hommes de ce sous-continent. Pour
ce faire, je reviens sur la généalogie des approches dites intersectionnelles, en incluant
dans ce récit les apports des pensées féministes latino-américaines. J’identifie quelques-
unes des grandes lignes du débat sur l’intersectionnalité afin de montrer sa portée et ses
limites, liées en grande partie à sa large diffusionn et, enfin, je me sers de mes propres
recherches pour mettre en avant la portée théorique et critique d’une approche intersec-
tionnelle localisée et contextualisée.

ABSTRACT
Intersectionality through the prism of Latin American feminism
In this article I explore how the “intersectional shift” in feminist theory looks from Latin
America and how can we rethink intersectionality from a politics of knowledge anchored
in local Latin American history, as well as in the experience lived by men and women on
this continent. In order to do so, I retrace the genealogy of approaches called intersectional,
including the contributions of Latin American feminists; I identify some of the main lines
of the debate around intersectionality to show its influence, but also its limits, associated
largely with its spread and lastly, I use my own research to emphasize the theoretical and
critical significance of a localized and contextualized intersectionality.