Vous êtes sur la page 1sur 4

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Paris 7 - - 81.194.22.198 - 15/03/2016 19h24. © Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.

)
LES LANGAGES DE L’INTERSECTIONNALITÉ
Éric Fassin
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Paris 7 - - 81.194.22.198 - 15/03/2016 19h24. © Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.)

Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.) | « Raisons politiques »

2015/2 N° 58 | pages 5 à 7
ISSN 1291-1941
ISBN 9782724634075
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2015-2-page-5.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

!Pour citer cet article :


--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Éric Fassin, « Les langages de l’intersectionnalité », Raisons politiques 2015/2 (N° 58), p. 5-7.
DOI 10.3917/rai.058.0005
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.).


© Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.). Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des
conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre
établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière
que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en
France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


éditorial
Les langages de

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Paris 7 - - 81.194.22.198 - 15/03/2016 19h24. © Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.)
l’intersectionnalité
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Paris 7 - - 81.194.22.198 - 15/03/2016 19h24. © Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.)

E n France, les études féministes bruissent depuis quelques années d’un


mot, qui résonne également dans les cercles militants : « intersec-
tionnalité ». Il s’est dit d’abord en anglais, au tournant des années 1990,
dans le sillage du Black feminism : c’est la juriste Kimberlé Crenshaw qui
l’a proposé. Mais depuis, il s’est répandu dans de nombreuses langues à
travers le monde. Au-delà des effets de mode, à chaque fois se pose une
même question : comment rendre compte de la pluralité des logiques de
domination ? Le féminisme ne saurait s’enfermer dans l’exception de la
différence des sexes : en France, telle est la leçon politique des débats sur
la parité, qui risquait de refermer la porte de l’égalité derrière les femmes.
Penser les minorités au pluriel, c’est d’abord rendre visibles celles qu’on
invisibilise, à l’intersection des diverses catégories structurées par la domi-
nation – sexe, race et classe, mais aussi sexualité, âge ou handicap, même
si les premières sont privilégiées aux dépens des dernières. Mais c’est
ensuite penser l’ensemble des positions sociales, dominantes ou domi-
nées, en ces termes. Encore ne suffit-il pas, pour ouvrir la voie à des
politiques de coalition, d’égrener un chapelet ; il faut aussi penser la
manière dont s’articulent ces logiques. Autrement dit, passer de la plu-
ralité à la complexité.
C’est ce que l’on se propose de faire dans ce dossier. Certes, ces débats
ne sont pas nouveaux – y compris en France : depuis dix ans, dans le
champ des études de genre, des traductions, des articles, des numéros de
revue et même des ouvrages parlent d’intersectionnalité. On s’appuie,
fût-ce de manière critique, sur ces travaux venus des États-Unis. On relit
des auteures françaises qui posaient des questions comparables et les pro-
longent aujourd’hui, comme la sociologue Danièle Kergoat. On renouvelle
ces analyses, à l’instar d’Elsa Dorlin, pour prendre en compte, avec le
genre, non seulement la classe, mais aussi la race, qu’en France on continue
pourtant de n’énoncer qu’à grand-peine. Sans doute les travaux sur l’inter-
sectionnalité sont-ils exposés à l’inflation théorique. Ils n’en rencontrent
pas moins, en France comme ailleurs, un public militant : c’est bien que
le mot est révélateur de quelque chose qui s’énonçait malaisément
jusqu’alors. Bref, la montée en théorie n’est nullement incompatible avec
un enracinement dans la pratique de terrain. Pour être académique, l’inter-
sectionnalité n’en est pas moins politique.
6 - Éric Fassin

Pour penser l’avènement international de ce concept, ont été réunis des


travaux venus d’horizons différents. La traduction qui rend possible cette cir-
culation n’est pas simplement une condition technique ; c’est un enjeu théo-

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Paris 7 - - 81.194.22.198 - 15/03/2016 19h24. © Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.)
rique. Si, dans des langues différentes, l’intersectionnalité est aujourd’hui
« bonne à penser », c’est qu’il s’agit bien de langage. Telle est l’hypothèse posée
par mon article en introduction du numéro. Certes, l’intersectionnalité peut
renvoyer à des catégories (comme les Noirs et les femmes), ou bien à des
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Paris 7 - - 81.194.22.198 - 15/03/2016 19h24. © Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.)

identités politiques (les lesbiennes de couleur ou les femmes des quartiers), ou


encore à des propriétés « consubstantielles » qui définissent les acteurs sociaux
(de classe, de sexe, de race, etc.). Reste que c’est aussi un langage dans lequel
les formes de domination se signifient mutuellement : c’est en termes de genre
que l’on pense les rapports racialisés entre les classes, sans qu’une de ces logi-
ques soit déterminante « en dernière instance ». L’une traduit l’autre, sans
qu’aucune en dise le sens ultime.

La traduction n’est jamais une simple importation : la référence aux travaux


de langue anglaise ne saurait se réduire à quelque « ruse de la raison impéria-
liste ». Les deux articles qui suivent nous éloignent en effet du « centre » nord-
américain. Le premier met l’accent sur d’autres circulations, moins attendues,
mais non moins importantes. Sans doute Urmila Goel nous parle-t-elle des
études de genre en Allemagne, où les références aux travaux de langue anglaise
ont joué un rôle crucial ; mais c’est l’Inde que son texte, rédigé en anglais,
prend pour point de départ : avec ses interlocutrices indiennes, cette ethno-
logue a découvert la multiplicité des formes d’oppression. Et en retour, c’est
en travaillant sur une population d’infirmières indiennes migrant en Allemagne
qu’elle a pu mettre à l’épreuve cette complexité. Autrement dit, dans sa pratique
de chercheuse, Urmila Goel a moins importé un concept qu’elle n’a adopté
une perspective.
L’article de Mara Viveros Vigoya décentre également notre regard : cette
anthropologue colombienne nous rappelle combien, en Amérique latine, les
perspectives intersectionnelles sont à l’œuvre de longue date. Ignorer les apports
d’une tradition de langue espagnole n’aurait pas de sens : c’est qu’il n’y a pas
d’universalité des formes de l’inégalité. Par exemple, la question du métissage
prend un tour bien différent dès lors que la « question indigène » ne se confond
pas avec la « question raciale » – qu’elle peut même occulter. Pour éviter la
colonisation du langage des études de genre, l’intersectionnalité peut ainsi être
relue au prisme du féminisme latino-américain, comme l’illustrent les enquêtes
de Mara Viveros Vigoya elle-même.

Ces déplacements de notre compréhension des logiques que l’on pourrait


dire « géoscientifiques » nous invitent à ne pas être prisonniers du mot. Et si
l’on pensait l’intersectionnalité sans l’intersection ? Telle est l’invitation de
Sébastien Chauvin et Alexandre Jaunait. Ces deux chercheurs, qui ont contribué
à baliser en France le domaine de l’intersectionnalité, engagent une critique de
la métaphore qui permet de mieux appréhender la différence entre deux
Éditorial -7

dimensions que l’on ne distingue pas toujours bien : l’intersectionnalité comme


programme sociologique, d’un côté, et comme programme politique, de l’autre.
Le travail scientifique de déconstruction ne contredit pas forcément la construc-

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Paris 7 - - 81.194.22.198 - 15/03/2016 19h24. © Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.)
tion d’identités politiques. Pour sa part, Sarah Mazouz s’appuie sur la critique
du concept d’intersectionnalité développée par Candace West et Sarah Fens-
termaker pour intégrer cette approche à sa pratique ethnographique : en effet,
sur le terrain, les formes de domination n’apparaissent pas uniquement (voire
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Paris 7 - - 81.194.22.198 - 15/03/2016 19h24. © Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.)

pas principalement) comme des données ; elles se déploient plutôt dans un


« faire ». Sans doute ne faut-il pas réduire le genre, la race, la classe et leurs
intersections à de simples interactions. Il n’en demeure pas moins que c’est la
pratique sociale qui fait le rapport de domination – et qu’analyse l’ethnographe,
comme ici auprès des acteurs d’une politique publique de lutte contre les
discriminations.
Enfin, pour clore ce numéro, l’article en anglais de Nira Yuval-Davis pro-
pose un retour théorique sur un champ d’études dans lequel cette sociologue
des « appartenances » fait référence. L’intersectionnalité traite de domination,
mais pas seulement des dominé-e-s : toutes les positions sociales, y compris
dominantes, doivent être pensées dans leurs multiples dimensions. C’est ainsi
que l’intersectionnalité propose un modèle de lecture des inégalités. En écho
à l’épistémologie féministe, Nira Yuval-Davis parle toutefois d’« intersection-
nalité située » : le savoir demande lui aussi à être contextualisé. Ce que nous
rappelle ce dernier texte, et l’ensemble des contributions à ce dossier, c’est que
l’intersectionnalité circule d’un contexte à l’autre, d’un pays ou d’un continent
à un autre, d’une discipline à l’autre : c’est une affaire de traduction. Mais la
confrontation des langages nous invite aussi à penser l’intersectionnalité
comme un langage, qui traduit toujours une logique de domination en une
autre.

Éric Fassin