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Marqués

à vie
Frasques de jeunesse,
histoires sentimentales
ou fautes professionnelles :
tout circule sur Internet,
et rien ne se jette.
Dès lors, comment faire
quand son image est ternie ?

E
Elle est brune, classe et lasse. Dans Google, ce blog apparaissait en pre­ allant rejoindre leurs mecs à l’autre
un café parisien, elle raconte, sous mier avec ces commentaires. Cela me bout du monde. » Ce n’est plus un
couvert d’anonymat, ce qui lui mettait mal à l’aise. Du coup, j’ai fait ex-copain de camp qui écrit, mais
pourrit la vie depuis huit ans  : un l’autruche, je n’ai plus regardé…  » un anonyme : « Entre deux inventions
blog  ! Sophie (appelons-la ainsi) Des années passent. Un jour, un dégueulasses, il donnait des ren­
avait 20 ans à l’époque et revenait client de la banque où Sophie tra- seignements sur ma vie d’adulte
d’un camp de jeunes. Pour conti- vaille lui conseille de « googliser » à – séparation avec mon copain, etc. !
nuer la fête, l’un d’eux crée un blog, nouveau son nom. La jeune femme, Je me suis sentie salie, épiée, insultée.
où chacun met ses commentaires. stupéfaite, découvre que le ton du Qui, dans mon entourage, pouvait
Au fil des semaines, le ton bascule, blog a durci : en première ligne, elle me haïr à ce point ? Je travaille en
les allusions salaces se multiplient. voit, assorti d’invectives, « Sophie L. open space, j’avais des soupçons. A
«  Quand je tapais mon nom sur brise les couples de ses copines en chaque fois que je rencontrais quel­

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internet, réputation et droit à l’oubli enquête

qu’un, je me demandais s’il avait vu. phrase écrite à une copine sur Fa­ a raison : aujourd’hui, tout le monde
Aujourd’hui, tout le monde “goo- cebook à 2h44 du matin « où on par- « googlise » tout le monde, un nou-
glise” tout le monde. » lait de gym suédoise » ou encore une veau client, un candidat pour une
Sophie n’est pas un cas. Ou alors, un très ancienne pétition. Des traces embauche, un hôtel pour les va-
Aldo Sperber/Picturetank

cas emblématique d’une époque. dont vous n’avez pas conscience, que cances... On va sur le Net, on com-
Aujourd’hui, on a (presque) tous une vous n’avez pas choisi de laisser, mais pare. Sur des sites comme Trip­
existence numérique. Et une « e-ré- que l’obscur algorithme de Google advisor, Ciao ou Doctissimo, les
putation » à défendre. Tapez votre pioche dans la Toile et jette sans consommateurs (parfois envoyés
nom sur Google, pipl.com ou votre accord sur la place publique par la concurrence) font et défont les
123people : comme Sophie, vous ris- numérique. Des traces que vos réputations des hôtels et des méde-
quez de retrouver un vieux CV avec proches et moins proches liront for- cins. Sur eBay et YouTube, les inter-
«  tous les stages détaillés  !  », une cément un jour ou l’autre. Car Sophie nautes postent des vidéos, traquent <

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< le ridicule et les mensonges des


people et des anonymes. Sur Twitter
et Facebook, ils relaient les rumeurs
que 40 % des adolescents se disent
harcelés sur Internet. Tout récem-
ment encore, le suicide d’un jeune
Google et Yahoo,
et s’adonnent aux délices de l’usur-
pation d’identité : la socié­té pétro-
étudiant gay, après la mise en ligne
de ses ébats par ses colocataires, a
comment ça marche ?
lière BP, au plus fort de la crise, s’est ému l’opinion américaine. Les moteurs de recherche fonctionnent avec des
ainsi retrouvée face à un faux compte Dans un café, Dylan et ses copains, « robots » qui parcourent les sites web à intervalles
Twitter, très populaire, tournant en 15 ans, ont chacun « deux cents à six réguliers pour découvrir de nouveaux contenus.
dérision sa commu­nication. Dans cents amis » sur leur compte Face- Ces robots indexent les sites qu’ils trouvent dans
cette bataille à ciel ouvert, chaque book. Ils ne les connaissent pas tous, une base de données. L’enjeu, pour les créateurs
combattant est un média en soi, ca- mais n’imaginent pas se protéger en de sites, est d’être repéré grâce à différentes
pable de fournir de l’info sans limita- activant des paramètres de confi- techniques, et d’apparaître dès les premières pages
tion de volume, d’espace ou de durée. dentialité. L’un s’est fait pirater son dans les résultats de recherche des internautes.
Sacré pouvoir : quand, en 2009, un profil par un petit camarade qui en
particulier se filme en train d’ouvrir a profité pour insulter des connais- om­niprésents sur le Net qu’injoi-
un cadenas Kryptonite avec un stylo, sances, une autre a découvert l’exis- gnables dans la vraie vie. Les héber-
sa vidéo est reprise et imitée dans le tence d’un blog à son nom, avec des geurs de sites, souvent domiciliés à
monde entier. Bilan pour l’entre- photos d’elle volées... Des anec- l’étranger, ne désactivent un lien
prise  : 10 mil­lions de dollars pour dotes, ils en ont à la pelle mais s’en que sur injonction de la justice ou si
rembourser les cadenas défectueux. fichent. Inconscience de l’âge ou, le directeur de publication (du blog,
On applaudit la société numérique, comme l’affirme Mark Zuckerberg, du site de presse…) est d’accord. Et
extraordinaire aiguillon démocra- le créateur de Facebook, évolution les procédures judiciaires, dans ce
tique. On en mesure aussi l’immatu- du concept de « vie privée » ? Re- monde aux règles floues, sont aléa-
rité. Et la violence pour des ano- gretteront-ils un jour ? Récemment, toires. Ainsi, « l’infraction de diffa-
nymes peu préparés au choc. Les un journaliste s’est vu refuser une mation, initialement prévue pour la
éclopés du Net sont légion : un jeune embauche à cause d’un blog écrit presse, a été étendue à Internet. Mais
politique plombé depuis deux ans alors qu’il était étudiant  ; et un le délai de prescription, trois mois, est
par un blog qui évoque une escro- chasseur de têtes nous disait avoir trop court pour ce média », souligne
querie commise à l’adolescence. renoncé à un candidat « qui se plai- l’avocate Laetitia Fayon-Boulay.
Une grand-mère dont les vidéos hot gnait de sa solitude sur un site de ren- Se dirige-t-on vers une société sans
de jeunesse, tournées sous pseudo, contres »... Les cas de licenciement, jardins secrets, sans droit à l’erreur,
réapparaissent et circulent... sous hélas, se multiplient. à l’oubli ? Une société qui, de l’en-
son vrai nom. Un syndicaliste qui ne L’enjeu, pour ces ados comme pour fance à la vieillesse, garderait en
retrouve pas de boulot parce que son tous, est de pouvoir, le jour souhaité, mémoire la vie intime de ses ci-
intervention, lors d’une grève locale, tout effacer. Impossible aujour­ toyens accessible à tous ? Qui per-
a été mise en ligne. Ou encore d’hui : les moteurs de recherche et mettrait à chacun de dire et de mon-
Franck, jeune créateur d’une en­ les réseaux sociaux sont aussi trer n’importe quoi sur l’autre  ?
treprise de mille cinq cents salariés : Depuis l’explosion des réseaux so-
en 2004, il est accusé d’abus de bien ciaux, la question se pose avec acui-
social. Un journal local relate l’af-
faire. L’amende est payée, l’article
Bientôt une charte ? té. Google (qu’on a quand même
réussi à joindre) plaide « la liberté
papier disparaît mais pas sa version Nathalie Kosciusko-Morizet, très active secrétaire d’expression  : nous ne sommes pas
numérique, qui «  apparaissait dès d’Etat chargée de la Prospective et du Développement des gendarmes » ; Facebook (sur le-
qu’on tapait mon nom ou celui de ma de l’économie numérique, rendra publique, quel sort un formidable film, The
société. Ça a bloqué les prêts des le 13 octobre prochain, une charte sur la protection Social Network, le 13 octobre pro-
banques et failli couler le groupe. J’ai des données personnelles numériques. Signée avec chain) minimise le problème.
dû aller chercher des banques étran- des réseaux sociaux (Skyblog, Trombi, Viadeo, Mais la contestation monte. De nou-
gères  ! J’avais peur de donner ma Copains d’avant, Facebook..) et des moteurs de veaux réseaux, comme Diaspora,
carte de visite à mes clients. D’accord, recherche (dont, normalement, Google), elle concerne, futur (petit) concurrent de Face-
j’ai fait une faute. Mais avec Internet, entre autres, les traces volontaires, celles que vous book, font de la protection des don-
tout se paie de façon démesurée ». laissez ou que d’autres laissent sur vous. NKM nous nées personnelles de leurs clients
Les ados, accros aux réseaux so- en a livré les grandes lignes : « Renforcer la pédagogie un argument commercial. Alex
ciaux, sont particulièrement tou- vis-à-vis des internautes » (les sites devraient enfin Türk, président de la Cnil (Commis-
chés : « Les fâcheries, qui se réglaient nous expliquer clairement comment limiter l’accès sion nationale informatique et li-
autrefois dans la cour devant trois à nos données personnelles), « mieux gérer bertés), réclame avec ses collègues
témoins, se concluent sur Facebook à la désindexation des documents » pour permettre européens « un droit à l’oubli numé-
la vue de tous  », témoigne Hélène le droit à l’oubli, « améliorer les relations avec rique ». La secrétaire d’Etat au nu-
Walker, directrice des études d’un les sites » (savoir comment les joindre, connaître mérique Nathalie Kosciusko-Mori-
collège parisien. Les campagnes de l’ensemble de ses données personnelles détenues zet, en pointe sur ces questions, se
dénigrement sont très violentes.  » par un site…) et « réglementer le transfert des données bat depuis des mois pour une charte
Aux Etats-Unis, des études affirment sur des sites tiers ». (lire ci-contre). <

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Se dirige-t-on nus des stars numériques, suivies par


vers Une des centaines de milliers de per-
société qui, de
l’enfance à la sonnes, grâce à leurs blogs ou leurs
vieillesse, tweets. D’autres pataugent : certai­
garderait en
mémoire la vie
nes fiches Wikipédia d’anony­mes,
intime de ses nourries par une seule source (l’au-
citoyens ? teur lui-même), ridiculement détail­
lées et élogieuses, valent le détour.
Et puis il y a les autres, l’immense
majorité, qui réagit… trop tard. Re-
putation Squad, spécialisé dans les
particuliers, en reçoit de plus en plus
sur sa péniche en bord de Seine, où
une dizaine de « geeks » tapotent sur
leurs écrans. Pour Sophie, il a suffi de
quelques coups de fil et de lettres
bien tournées à l’hébergeur : le blog
a disparu. « Ils m’ont sauvé la vie »,
souffle la jeune femme, qui s’est de-
< En attendant qu’on légifère, l’«  e- agences de com elles-mêmes, ne puis désinscrite de Facebook. Pour
réputation » est devenue une affaire. sont pas toujours d’un grand inté- Franck, le chef d’entreprise condam-
Sur le Net, une centaine de sociétés rêt : textes désincarnés, convenus, né pour abus de bien social, ça a pris
proposent leurs services de veille répétés parfois mot pour mot, d’un plusieurs mois : « On a d’abord essayé
– surveillance de tout ce qui se dit endroit à un autre. Qu’importe, en de “noyer” le blog, explique le jeune
sur le Web –, de « nettoyage » et de créant des liens entre les divers sites, patron de Reputation Squad, Albéric
« cons­truction d’image numérique ». en multipliant les connexions, en Guigou. C’est-à-dire de le rendre
« Moins vous êtes présent sur la Toile, réactualisant leurs vitrines, les moins visible sur Google, en créant
plus vous dépendez de ce que les autres « nettoyeurs du Web » arrivent à se du contenu. Ça marchait quelques
disent de vous. Aujourd’hui, il n’est faire référencer par l’algorithme de jours, mais l’article réap­paraissait en
plus possible de subir son image nu­ Google, à apparaître en bonne place haut de page, au bout de trois jours.
mérique et d’attendre que l’algorithme dans ses pages. Dou­ble avantage : ça Finalement, face aux lettres juri­
de Google la définisse à votre place », rend moins visibles les infos qui fâ- diquement argumentées, le site du
assurent Alexandre Villeneuve et chent et ça permet d’être réactif sur journal a cédé. »
Edouard Fillias, auteurs du blog e- le terrain, en cas d’attaque. Sophie et Franck ont pu supprimer
reputation.org (images et straté­gies). Des patrons comme Arnaud Lagar- leur lien parce qu’il n’y en avait
Pour le patron de Spintank, Nicolas dère, Franck Riboud ou François Pi- qu’un. Pour les personnes média-
Vanbremeersch, lui-même star du nault arrivent dans le peloton de tête tiques, c’est plus compliqué. Ré­
Net sous le nom de Versac, «  une du baromètre annuel « des e-réputa- cem­m ent, les photos dénudées
identité numérique ne s’improvise tions du Cac 40 » réalisé par l’agence d’une sportive de haut niveau (sans
pas dans l’urgence : ça se cons­truit ». de communication Hopscotch. Chez doute mises en ligne par son ex-
Quand une réputation est me­nacée, les politiques, des « jeunes » comme ami) se sont retrouvées sur la Toile,
« il faut trouver les failles juridiques, Nathalie Kosciusko-Morizet ont relayées, en vingt-quatre heu­res,
être très pointu », témoigne le juriste compris le truc. Quant aux particu- par des centaines de sites : « Assi­
Didier Frochot, patron des Infostra- liers, une minorité a saisi l’intérêt gner n’était pas la solution, té-
tèges. «  Agir vite. Essayer la négo­ d’occuper l’espace. D’aucuns le font moigne un de ses avocats. Il fal­lait
ciation. Eviter avant tout la propaga­ avec talent : des inconnus sont deve- aller vite et chercher l’efficacité. Nous
tion, ajoute Bastien Millot, patron de avons contacté les principaux blo­
Bygmalion. Mais le mieux est de pré­ gueurs français et ils ont accepté de
venir : il faut occuper le terrain. »
Un boulot chronophage –  ou coû-
Facebook, Twitter tout arrêter d’eux-mêmes. Ils ont
même inventé un contre-buzz au ni­
teux pour ceux qui délèguent –, sans
cesse renouvelé, jamais terminé. On
et compagnie… veau planétaire drôle et décalé.  »
Quand les internautes tapaient le
Yannick Labrousse/Temps Machin

reconnaît les bons élèves à leur Ces réseaux sociaux permettent à l’internaute nom, ils tombaient sur des vidéos
page Google ordonnée, leur fiche de se créer une carte d’identité virtuelle (« profil »), bidon, pastiches les ramenant à leur
Wikipédia soignée, l’abondance de se construire un réseau en ligne d’« amis » statut de voyeur. Opération réus-
d’articles « corporate » officiels, le (sur Facebook), de « followers » (sur Twitter), sie ? Sauf que tout le monde n’a pas
blog à jour, les liens professionnels d’échanger des informations, des photos. Certains suivi, notamment à l’étranger : au-
(LinkedIn, Viadeo) mis en avant, les sites ont un caractère essentiellement professionnel jourd’hui, les photos sont encore
réseaux sociaux actifs, la partici­ (Viadeo, LinkedIn), d’autres mélangent les univers visibles. Alors, condamnée à voir ses
pation aux forums de discussion… (Twitter), d’autres encore sont plus orientés photos sur le Web à perpétuité ? p
Les contenus, écrits souvent par les « privé » (Facebook). Emmanuelle Anizon

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