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Ulysse Desjardins

19 novembre 2010

L’humanité est-elle sur la voie


du progrès?
1) a) Le terme progrès vient du mot latin progressus qui désigne l’action
d’avancer. Il désigne le passage d’un état à un autre, jugé préférable,
meilleur. Les considérations pour juger de cette amélioration peuvent être
de différents ordres : financières, technologiques, morales, politiques ou
encore en rapport au bonheur. La notion de progrès a pris tout son sens à
partir du XVIIIe siècle avec le mouvement des Lumières en Europe. Se ce
siècle est surnommé ainsi, c’est en opposition à l’obscurité des siècles
précédents. Pour la première fois, les penseurs ont déclaré : « nous avons
progressé ». Ce progrès est imputé à l’usage de la raison pour lutter
contre les traditions, les préjugés et l’autorité qu’elle soit politique ou
religieuse. Depuis, quand on parle de progrès, on évoque principalement
le progrès politique avec l’émergence de la démocratie, et surtout le
progrès scientifique sur lequel le système économique en place depuis le
XIXe siècle -à savoir le capitalisme- est basé. La finalité de ce progrès est
un état de richesse et de bonheur, un retour à l’état d’âge d’or. Le mythe
de l’âge d’or mérite d’ailleurs d’être mentionné ici. Alors que l’on voit
souvent le progrès comme une avancée linéaire, il nous dit qu’il peut
également y avoir régression. Or, l’idéal poursuivi par les Lumières n’a
jamais été atteint. Aujourd’hui, les progrès technologiques sont
permanents et ont amélioré de façon considérable le quotidien des
hommes. La démocratie est bien installée, tout du moins dans les pays
occidentaux. Malgré ces progrès qui étaient censés nous apporter le
bonheur, nous assistons aujourd’hui à une crise des valeurs et à une crise
sociale. Après tous les espoirs mis en ces avancées, c’est le temps du
désenchantement. C’est dans son contexte qu’on peut se poser la
question suivante : malgré toutes les avancées faites en matière politique,
scientifique et technologique, l’humanité est-elle sur la voie du progrès ?
Son état est-il réellement meilleur qu’auparavant ? Et si oui, quelles sont
les considérations selon lesquelles on juge cet état meilleur ?

b) Pour répondre à ces interrogations, nous allons tout d’abord étudier les
deux extraits et les comparer. Ensuite, nous développerons une réflexion
personnelle en s’appuyant sur les enseignements de ces deux extraits et
également sur le texte de Sébastien Charles.

2) Considérons d’abord la position de René Descartes dans le Discours de


la méthode. Dans l’extrait proposé, le penseur français oppose la physique
qui amène « à des connaissances fort utiles à la vie » à « cette philosophie
spéculative qu’on enseigne dans les écoles ». Par cette philosophie
spéculative, il entend la scolastique qui était la matière enseignée alors
dans les écoles et qui essayait de concilier les apports de la philosophie
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Grecque avec la théologie chrétienne. La scolastique consistait à étudier
les textes et à les commenter. Ce que Descartes lui reproche, c’est son
aspect trop théorique. C’est une pure spéculation intellectuelle qui n’a
aucun effet dans le réel. Au contraire, la physique selon Descartes,
apporte des « connaissances fort utiles à la vie ». La physique a donc des
applications pratiques et l’on peut étendre ce raisonnement à l’ensemble
des sciences. Le but ultime étant d’après Descartes de « nous rendre
comme maîtres et possesseurs de la nature ». Il s’agit non plus de subir le
monde en tentant de le comprendre mais de le contrôler et de le dominer
afin de rendre la vie plus agréable. Descartes se pose donc ici en fervent
défenseur du progrès technique qui selon lui ne peut qu’améliorer le sort
des hommes.

Étudions maintenant l’extrait proposé du Discours sur les sciences et les


arts de Jean-Jacques Rousseau. La position de Rousseau est opposée à
celle de Descartes. Il associe clairement progrès et corruption : « Nos
âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont
avancés à la perfection ». Peu avant dans le texte, il dit « Le luxe, la
dissolution et l'esclavage ont été de tout temps le châtiment des efforts
orgueilleux que nous avons faits pour sortir de l'heureuse ignorance où la
sagesse éternelle nous avait placés ». Selon Rousseau, les sciences n’ont
fait que corrompre les mœurs et leur cacher la servitude dans laquelle ils
sont. On peut mettre en parallèle ce texte avec Le discours sur l’origine et
le fondement de l’inégalité parmi les hommes dans lequel Rousseau
affirme que l’homme à l’état de nature était meilleur que l’homme
socialisé. Il explique cette opinion principalement par l’absence chez
l’homme à l’état de nature de désir de perfectibilité. La perfectibilité est le
désir de chacun de se perfectionner. On peut légitimement estimer que le
désir de perfectibilité présent en chacun des hommes est la raison du
progrès.

3) Ces deux textes se différencient tout d’abord par le fait qu’ils ne se


placent pas dans le même système de considérations pour juger du
progrès. Le point de vue de Descartes est très pratique et pragmatique
alors que celui de Rousseau relève plutôt de la morale. Pour en témoigner,
on peut remarquer le champ lexical de la morale voir de la religion
présent dans le texte de Rousseau : « dépravation » ;
« âmes » ; « corrompues ». De même l’allégorie désignant la nature
comme la mère des hommes s’inscrit dans la même logique.

Ce que dit Descartes est indéniable, la science apporte à l’homme un


niveau de vie et de confort plus important. La force du texte de Descartes
est là, mais c’est aussi sa faiblesse. Car en ne prenant en compte que
l’agréabilité de la vie, Descartes limite la portée de façon considérable. Si
c’est une considération non négligeable, elle n’est pas au même niveau
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que des notions telles la liberté, l’égalité ou le bonheur. Rousseau, au
contraire, prend le pas de placer sa réflexion au niveau de grandes
notions, notamment le bonheur, la liberté et la morale. Le problème chez
Rousseau est qu’il ne nous tend que des affirmations sans jamais nous
donner des arguments pour comprendre le cheminement qu’il a fait pour
en arriver à de telles déclarations. Il énonce ses idées tel un Dieu qui n’a
pas à être remis en question. Or, le propre d’un philosophe est d’avancer
des arguments pour défendre sa thèse et pour permettre la discussion.

4) Ces objections faites, il faut admettre que ces textes nous donnent des
pistes de réflexions importantes pour essayer de répondre à nos
interrogations sur le monde actuel. Comme le note très bien Sébastien
Charles dans Réponse à la question : qu’est-ce que l’hypermoderne ?,
nous sommes à une période charnière. Depuis le XVIIIe siècle jusqu’à il y a
peu, le progrès technique avait un but, une finalité qui était ce retour à
l’âge d’or que nous avons évoqué plus haut. Aujourd’hui, cet âge d’or
paraît plus loin que jamais. La crise des années 70 et plus récemment la
crise financière ont montré que notre système n’était pas infaillible et que
surtout il semblait composé de cycle alternant la croissance et la
récession. La répétition du passé que nous avons essayé de fuir en entrant
dans la modernité semble nous avoir rattrapé. L’avenir est incertain, et le
progrès ne semble être désormais qu’une fuite en avant.

Si l’on se place comme Descartes d’un point de vue pratique, on ne peut


nier que l’humanité est en progrès. En se limitant au monde occidental, et
en considérant les quatre principes de la modernité énoncés par Sébastien
Charles, le progrès est flagrant. L’individu est désormais considéré comme
un être unique libre de son choix. Il évolue dans un régime politique
démocratique dans lequel sa liberté est accrue. Le marché est
omniprésent permettant à de nombreuses personnes de sortir de la
pauvreté et la paix entre les nations. Et enfin, le développement technique
ne cesse de se complexifier pour offrir de plus en plus de possibilités aux
hommes.

D’un autre côté, si l’on se place tel Rousseau du point de vue de grands
concepts, on s’aperçoit d’une chose. Comme le note Sébastien Charles, le
marché a fait de « chaque individu un concurrent potentiel pour tous les
autres ». Cette formulation rappelle l’état de « guerre de tous contre
tous » tel que le décrit Hobbes dans le Léviathan. L’homme redevient un
loup pour l’homme. Il n’y a pas besoin de parler des replis
communautaires ou du terrorisme pour le montrer, il suffit d’évoquer la
compétition qui peut exister entre les étudiants dans les grandes écoles
ou entre les jeunes cadres dans les grandes entreprises.
Ulysse Desjardins

19 novembre 2010

5) Nous l’avons vu, juger le progrès dépend du point de vue duquel vous
vous placez et de quels critères vous estimez primordiaux. D’un point de
vue pratique, nul ne peut nier que l’humanité est en progrès. D’un autre
côté, si l’on considère des concepts plus importants, c’est une autre
question. Nous sommes en désaccord avec Rousseau lorsqu’il estime que
progrès technique est synonyme de dépravation. L’humanité entre le XVIII
siècle et le troisième quart du XXe siècle a été globalement en progrès car
elle avait un idéal qu’elle espérait atteindre au moyen de ce progrès.
Depuis les années 70, ce n’est plus le cas, et c’est à ce titre qu’on peut
estimer que l’humanité n’est plus en progrès. Le progrès technique
continue mais sans but et est donc sujet à des dérives de taille. Alors que
la liberté et l’égalité n’avaient cessé de progresser depuis le XVIIIe siècle,
ce n’est plus le cas. Dans certains pays développés, les inégalités se
creusent et parfois les régimes se durcissent pour priver les citoyens de
certaines libertés fondamentales. Parallèlement, l’environnement est
dégradé par la surindustrialisation. Cela dit, la prise de conscience autour
de l’environnement est porteuse d’espoir. Elle peut être la source de la
responsabilisation de chacun que Charles réclame pour vaincre les maux
de l’hypermodernité. Mais pour qu’elle ait un impact, il faut que cette
responsabilisation soit collective. Autrement dit, l’humanité a besoin d’un
nouvel idéal sur lequel s’appuyer pour légitimer le progrès et éviter la
fuite en avant.