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SCIENCE ET FICTION – SUITE -

LECTURE LINEAIRE n°1 : Cyrano de Bergerac, Etats et Empires de la Lune et du Soleil,


1657-1662.

BIO : Savinien de Cyrano de Bergeac, dit Cyrano de Bergerac (1619-1655)


Sa courte vie fut à peine moins burlesque que les romans qu’ils nous a laissés : JH intelligent et
cultivé, mais aussi anticonformiste et bagarreur, il fut tour à tour collégien frondeur, courageux
soldat (blessé à deux reprises), pamphlétaire virulent, brillant dramaturge et romancier
truculent.
Sa vie mouvementée demeure assez mal connue, car sa biographie est largement romancée ;
on sait cpdt que c’est presque tjs le manque d’argent qui détermina les revirements de sa
carrière.
En 1653, son héritage épuisé, il se résolut à s’attacher à un riche protecteur, mais n’en profita
pas lgtps, puisqu’il mourut en juilet 1655 des suites conjuguées d’un banal accident et d’une
ancienne syphilis.
Cyrano empoignait sa plume comme une épée : en philosophie, en politique et en science, il mit
tjs + de conviction à attaquer plus qu’à défendre. Opportuniste, il n’hésitait pas à défendre une
thèse et à la réfuter le lendemain.
Le trait le plus stable de sa philosophie est le relativisme, pour ne pas dire le scepticisme
universel, consistant à affirmer que tout est vrai (ce qui revient ironiquement à proclamer que
rien n’est absolument vrai) et que les contraires ne sont pas incompatibles.
Prod° litt. : outre deux pièces de théâtre et plusieurs poèmes, lettres et pamphlets divers,
Cyrano a laissé deux romans burlesques, qu’il songeait sans doute à réunir sous un titre
commun : L’Autre Monde. Malheureusement, l’Histoire comique contenant les Etats et Empires
de la Lune et l’Histoire comique des Etats et Empires du Soleil furent publiés après sa mort, par un
ami trop bien intentionné qui en édulcora et en supprima plusieurs passages…

L’œ : Se jouant du partage entre raison et fantaisie, Cyrano porte le débat scientifique sur le
terrain de l’imagination fictionnelle, à laquelle il assigne une fonction d’expérimentation. C’est
donc par le moyen d’une fiction que se trouvera « vérifiée » l’hypothèse selon laquelle « la lune
est un monde comme celui-ci, à qui le nôtre sert de lune ».
Hypothèse prudemment qualifiée de « burlesque » : en invoquant le parrainage de Copernic,
le narrateur marque son intérêt pour un modèle astronomique réprouvé par l’autorité
religieuse. Parvenu dans la Lune, il y est bientôt jugé et condamné pour avoir affirmé que la
Terre est un monde habité et s’être déclaré en faveur de la physique d’Aristote : cette parodie
transparente du procès de Galilée vient rappeler ce que l’on risque à épouser les vues de la
nouvelle science. Un tel risque n’est pas étranger au choix de la forme fictionnelle, qui permet
d’atténuer la portée subversive du propos en le donnant pour simple fantaisie…
Stratégie de cryptage d’autant moins superflue que l’hypothèse de la pluralité des mondes,
doublement hétérodoxe, s’appuie tout à la fois, chez Cyrano, sur l’astronomie galiléenne et sur
la thèse épicurienne de l’existence de « mondes infinis dans un monde infini ». Aussi la thèse
est-elle énoncée par le truchement d’un docteur des États de la Lune, comme celle d’une
sensibilité générale de la matière (autre principe de la physique épicurienne) le sera sous le
couvert d’une fable végétale… Le jeu de la fiction permet de présenter sous des formes voilées
ou biaisées les principaux aspects d’une explication du monde qui n’est pas sans heurter de
front tout l’édifice de la pensée chrétienne.

LA n°1 : « Voici comment je me donnai au ciel […] j’étais tombé par une ligne quasi
perpendiculaire en Canada. ».
Situation du texte : 1ère tentative pour aller sur la lune (au moyen de fioles emplies de rosée).
Le narrateur se retrouve au Canada sans le savoir. Il rencontre des indigènes, puis des soldats
français surpris par son moyen de transport. Cette expérience amène le héros à conclure que la
terre tourne.

Type de texte : récit argumentatif à visée scientifique, apologue.

Définitions°:
- Apologue, n.m. (gr. apologos, récit fictif) : court récit en prose ou en vers, souvent présenté
sous forme allégorique et comportant un enseignement ou une morale. Ex : les fables de
d’Esope, de La Fontaine.
- le registre burlesque est une variante du registre comique, c’est à dire qu’il met en place une
forme particulière d’écart, de décalage comique. En effet, ce registre opère un décalage entre
son sujet grave, sérieux, élevé et la manière basse, légère et grossière dont est traité le sujet.

Problématiques possibles :
- En quoi ce texte est-il un apologue ?
- Quelles sont les caractéristiques de cet apologue ?
- Quel est le rôle du registre comique dans cet extrait ?
- Quels sont les enseignements qui émergent de cet extrait ? comment sont-ils mis en
place ?
- Ce récit fantaisiste a-t-il uniquement pour objectif de divertir le lecteur ?

1. Description de l’expérimentation et du vol du narrateur (l. 1 à 10)

Procédés Construction Sens et visées


Temps verbaux + que pft : « je m’étais attaché » Narrer au lecteur l’expérience vécue par le
impft : « la chaleur du soleil qui les personnage (= temps du récit)
attirait »
ps : « la chaleur [...] m’éleva »
Vocabulaire soutenu, recherché « Mon opinion ne fut point fausse », « je Esprit, démarche scientifique >
+ CL stfq = objectivité vous laisse à penser à quel point je fus expérimentation
// CL opinion = subjectivité du narrateur étonné » // point de vue du narrateur apporte
« pesanteur », « attraction » subjectivité + suspense
« paraissait », « étonné », « mon opinion »,
« je reconnus », m’imaginer »
CL temps ; complt circonstl de tps « rapidité », quelque temps après », Marque une évolution entre l’envol et
« midi », « minuit » l’atterrissage ; apporte de la précision au
discours
Métaphore « Dieu avait encore une fois recloué le Explication imagée et irrationnelle du
soleil aux cieux » passage du temps (minuit > midi) ;
l’imagination prend le pas sur la raison.
Hyperboles « combien je fus étonné […] je le fus de si Amplification du sentiment d’étonnement
bonne sorte » ; du narrateur > annonce la perte de
« une si généreuse entreprise » repères de la 2de partie ;
Valorisation de l’expérimentation
(« entreprise ») mise en place par le
narrateur (et, par extension, valorisation
du narrateur)

→ La description de l’expérience est précise par l’emploi de termes stfq et d’indices temporels ; néanmoins,
cette précision sera ensuite remise en question dans la 2de étape.
2. La découverte d’un nouveau-monde et la rencontre de ses autochtones

Procédés construction Sens / visées


Focalisation interne → l.11 – l.19 Emploi de pronoms de la première
personne (l.14 : « je me vis entouré »)

Champ lexical de la surprise L.11 « ébahissement », « surprise », La perte de repères du narrateur,


« surpris de ma rencontre » désorientation
Champ lexical de la vue « J’aperçus de la fumée » Le narrateur découvre cet endroit en
même temps que le lecteur. Le narrateur
ne possède aucun savoir sur ce lieu, il doit
donc s’appuyer sur ses sens.
Champ lexical de l’ignorance et de « Il me semblait » (11), « ils parurent » (14), (voir si-dessus)
l’apparence « comme-si » (20)
Lexique péjoratif « un grand nombre de sauvages » (14) Témoignage d’une infériorité des
« comme-si la frayeur les-eus changés en personnages rencontrés et une certaine
oiseaux » (20) « un vieillard olivâtre » (24) animalité visible avec la comparaison avec
des oiseaux et leur comportement.
= le point de vue d’un européen sur un
étranger avec toutes les connotations
racistes et péjoratives.
Registre comique Comique de situation L’apparence du narrateur qui fait fuir les
autres personnages parce qu’il y a
quiproquo (les autochtones qui prend le
narrateur pour un dieu ou un démon et le
narrateur qui prend le « vieillard olivâtre »
pour un muet). Il pense être revenu aux
alentours de Paris mais il se trouve au
Canada.

→ Cette 2de partie reprend les codes du récit de voyage (découverte d’un nouveau-monde, rencontre de tribus
indigènes) mais les détourne de manière comique, par le biais du quiproquo. Par le biais de l’humour, l’auteur
fait également la satire des Européens et de leur prétendue supériorité qui n’est en réalité qu’ignorance,
puisque, tel le narrateur, ils ont jugé avant de connaître.

3 – Rencontre des soldats et dénouement (évolution du quiproquo)

Procédés Construction Sens / visées


Verbe exprimant un questionnement « je leur demandai », « j’appris d’eux Introduit explication du quiproquo >
suivi d’un verbe exprimant la que... » dénouement
connaissance
Nombreux indices spatiaux / complmt « Europe », « Nouvelle-France », « à deux Fait voyager le lecteur + apporte les
circonstL de lieux lieux de Paris », « en Canada » repères manquants
Discours logique / démonstration Emploi du verbe « falloir » + connecteur Explication rationnelle (par opposition à
scientifique logique « puisque », exprimant la cause l’explication rationnelle donnée l. 9 et 10)
qui vise à convaincre
1. M. de Montmagny
2. le lecteur
du bien-fondé des théories de Copernic
(rotation de la Terre)

CONCLUSION : Ce récit de voyage fantaisiste et burlesque n’a donc pas pour seul objectif de divertir le lecteur ; il
a également pour fonction d’enseigner aux lecteurs des théories alors controversées, notamment celles de la
rotation de la Terre défendue par Copernic puis Galilée. La fiction permet donc ici à l’auteur de capter l’intérêt du
lecteur, de vulgariser des notions complexes mais aussi de se défendre de la censure.

LECTURE ANALYTIQUE :
1. UN RECIT FANTAISISTE
1.1 Le récit d’une étrange expérience
- Un récit dans la tradition des récits de voyage en vogue au XVIe s. :
 « je » = le narrateur, récit en focalisation interne + tps du passé = récit d‘une expérience vécue
 nbx vb de mvt à valeur spatiale : « éleva » (1), « monter » (3), « approcher » (3), « descendais » (5), « retombai »
(6), etc.

- mais récit fictif, voyage imaginaire :


 début de l’extrait = récit du vol du narrateur grâce à des « fioles de rosée » : expérience improbable qui se solde
apparemment par un échec: « Mais comme cette attraction me faisait monter avec trop de rapidité, et qu’au
lieu de m’approcher de la lune, comme je prétendais, elle me paraissait plus éloignée qu’à mon partement, je
cassai plusieurs de mes fioles, jusqu’à ce que je sentis que ma pesanteur surmontait l’attraction et que je
descendais vers la terre. »
 emploi conjonction « mais » + gpe prépositionnel « au lieu de » = oppose projet, volonté du narrateur / réalité
des faits
 emploi voc. registre merveilleux : adj. « miracle » pour qualifier le passage du temps + démarche aérienne du
narrateur : « je ne touchais presque point à la terre » et « j’eusse été, possible, à leur vue enlevé dans les airs »

= plonge le lecteur dans l’imaginaire, la fantaisie ;

1.2 La perte de repère du narrateur


- Cette absence de maitrise est renforcée par la perte de repères :
 temporels : « il devait être minuit. Cependant je reconnus que […] il était midi »
 spatiaux : le narrateur ne reconnaît pas son pays : écart entre ce qu’il voit « ne point connaître le pays où
j’étais » et ce qu’il pense : « je devais être descendu au même lieu d’où j’étais parti ».

- Paradoxes énoncés dès le début : « A compter de l’heure à laquelle j’étais parti, il devait être minuit. Cependant,
Cependant je reconnus que le soleil était alors au plus haut de l’horizon, et qu’il était midi. » (7-8)
+ « Ce qui accrut mon ébahissement ce fut de ne point connaître le pays où j’étais vu qu’il me semblait qu’étant monté
tout droit, je devais être descendu au même lieu d’où j’étais parti. »
 emploi modalisateurs (« il me semblait ») : montre l’incertitude, le doute dans lequel se trouve le narrateur au début.
Incertitude qui concerne le lieu où il est censé se trouver.
 emploi CL surprise, ignorance : « étonné » (8), « ne sachant » (9), « ébahissement » (11), « ne point connaître » (11),
« fort surpris » (14), « ne savaient-ils pas » (17)
+ CL apparence : « il me semblait » (11), « ils parurent » (14), « comme si » (20)
+ adverbes interrogatifs : « depuis quand » (21), « pourquoi » (23)

= Le narrateur apparaît comme totalement perdu et cherchant des réponses à ses questions. Problème : où se trouve-t-
il ? La focalisation interne permet en outre de tenir le lecteur en haleine.

2. UN RECIT COMIQUE
2.1 Des personnages comiques
- Portrait fantasque du narrateur : cf. descr° 1er et 3e paragraphes : « Je m’étais attaché autour de moi quantité de fioles »
et « j’étais le premier, à ce que je pense, qu’ils eussent jamais vu habillé de bouteilles »
+ « ils voyaient qu’en marchant je ne touchais presque point à la terre »
 apparence + démarche flottante qui lui donnent d’une créature fantastique, d’un dieu ou d’un extra-terrestre (NB : les
soldats penseront qu’il est alcoolique dans l’extrait tronqué)
- naïveté du personnage face à la perte de repères : il croit que Dieu est à l’origine de ce miracle, qu’il lui a fait don de
cette lumière pour « éclairer une si généreuse entreprise » (10)
 emploi d’une métaphore enfantine, comparant Dieu à un simple charpentier : « Dieu avait encore une fois recloué le
soleil aux cieux » (9-10)
- Premières impressions sur le narrateur = loser : son expérience semble être un échec, son apparence est ridicule, et la
parenthèse ligne 22 précise en outre qu’il ne bénéficie pas d’une bonne condition physique
 parodie de l’aventurier, qui ne maîtrise pas ce qui lui arrive
Cpdt, distanciation ironique du narrateur vis-à-vis de lui-même, comme le souligne l’emploi du verbe « imaginer » (« j’eus
l’insolence de m’imaginer que… ») et les différents modalisateurs ou encore la parenthèse en font un personnage plus
futé qu’il n’y parait, et attachant
- indigènes rencontrés également décrits de manière comique, car comparés à des animaux :
 comparaison à des « oiseaux » (20) pour exprimer leur rapidité à fuir et traduire ainsi leur manque de courage
 « depuis quand en France le monde allait tout nu » (23) laisse supposer qu’ils ne portent pas d’habits  peu
civilisés
 comique de gestes : « se jeta à mes genoux ; et joignant les mains en haut derrière la tête, ouvrit la bouche et
ferma les yeux. » + nvle métaphore animale avec comparaison du langage à un « gazouillement » (26)

2.2 Comiques de situation et quiproquo


- comique de mots : enchaînement de questions aux sauvages « Je lui demandai […] combien […], depuis quand, et
pourquoi […] » / absence de réponse des sauvages ; CL incompréhension : « gazouillement enroué d’un muet » (l.26),
« marmotta » (l.25), « je ne discernai pas qu’il articulât rien » (25-26)
+ comique de situation : il passe pour un dieu, ou un démon, pour les indigènes ; CL de la peur : « frayeur » (20),
« épouvante » (23)
 traduit éloignement culturel + parodie récits de voyage du XVIe

- quiproquo mis en place par la réponse des soldats : « Vous êtes en France » (30) ; nouveau paradoxe, renforcé par
antithèse « j’étais en France et n’étais point en Europe ».
 résolution du quiproquo ; emploi conjonction « car » marquant la cause : « car j’étais en la Nouvelle-France » (32)

= Le registre comique permet de mettre en place la perte des repères car il est, de par sa définition, un écart entre ce qui
est attendu et ce qui se passe réellement. On peut considérer par conséquent que la situation du narrateur correspond à
cette définition. Le comique de situation est renforcé par un comique de mots qui traduit aussi un comique de
caractère : le narrateur apparaît comme qqn de naïf.

Transition : Mais la fonction de ce registre n’est pas que de faire rire : il a un rôle dans l’intrigue et donc dans sa
résolution. Il participe de la dimension apologétique de l’extrait car la résolution du quiproquo apportera un
enseignement.

3. UN RECIT DIDACTIQUE
3.1 La vulgarisation des savoirs
- Début de l’extrait : explication du procédé d’évaporation, autrement dit du passage de l’état liquide à l’état gazeux
 La rosée contenue dans la « quantité de fioles » (l. 1-2) se transforme en gaz ; de fait, le narrateur s’envole.
Emploi voc stfq : « attraction » (3), « pesanteur » (5)

- Texte en boucle qui démontre la rotation de la terre : « il me semblait qu’étant monté tout droit… » (début)  « il fallait
que la terre eût tourné pendant mon élévation… » (fin).
 démarche stfq : observation, expérience, déduction
 passage du champ lexical de l’ignorance et de l’apparence à celui de la compréhension : « j’appris », « qui ne s’étonna
point »
 nouvel emploi modalisateur + connecteur logique : « il fallait que… puisque » = le verbe « falloir » indique ici la
certitude, la conj de sub « puisque » exprime la cause ; cpdt, l’emploi de l’imparfait du subjonctif a valeur ici
d’éventualité, et atténue la certitude de l’affirmation

= Texte de vulgarisation stfq parce que le phénomène de la rotation terrestre est expliqué par un exemple fictif qui n’est
rien d’autre qu’une sorte d’expérience : l’ascension est suivie d’une descente, le voyage se fait en un certain temps. Puis
le narrateur fait ensuite l’examen de données : il est midi au lieu de minuit, le lieu d’arrivée est différent du lieu de
départ. Enfin, il établit une conclusion : « il fallait que la terre eût tourné pendant mon élévation ».
Cette vérité scientifique est cpdt exprimée non avec vigueur mais avec précaution (détour par la fiction + imparfait du
subjonctif dans affirmation finale) : ce type de théorie était encore très mal perçue à l’époque et pouvait entrainer un
homme au bûcher…

3.2 Un enseignement moral


L’expérience menée enseigne également au lecteur deux leçons à visée plus philosophique ou morale :
1. L’autre leçon est celle de la relativité : si tout parait étrange au narrateur, notamment l’apparence et le comportement
des indigènes, force est de constater que l’inverse est d’autant plus vrai : pour les indigènes, comme pour le lecteur, le
narrateur incarne l’autre, tant par son expérience (il vole : fait impossible à l’époque pour un être humain ; en cela, il est
+ comparable à un « oiseau » que les indigènes rencontrés) que par son apparence (cf. 1.1 et 2.1).
 le récit invite donc le lecteur a faire preuve de relativité dans le regard qu’il pose sur ce qu’il ne connait pas, et à les
considérer non pas de l’œil effrayé de la superstition (comme le font les indigènes), mais de l’œil curieux du savant.
Cette leçon est largement représentée par les divers récits de voyage du XVIe s., dont Cyrano semble ici s’inspirer
2. Le narrateur adopte une posture sceptique face à ses propres connaissances et perceptions : il a besoin de preuves,
de certitudes pour établir son jugement.
 Cf. nbses tournures négatives et modalisateurs, qui expriment son incertitude : « mon opinion ne fut point fausse ….
Cependant… certes, … ne sachant à quoi attribuer ce miracle… » etc.
= démarche scientifique, qui part de doutes et de questions et qui, par l’expérience, aboutit à une question
# superstition ou foi, qui croit sans preuve : cf. métaphore de Dieu en charpentier, l. 9-10, qui contraste nettement avec
les principes stfq démontrés dans le texte (notamment la condensation, expliquée qq lignes précédemment)
 satire implicite de la religion, qui se contente d’explications fantasques pour expliquer certains phénomènes (ici, le
passage du jour à la nuit)

CCL : Récit fantaisiste à visée didactique :


- reprise des codes du récit de voyage + aspects fantastiques  nourrissent imagination du lecteur, transporte le lecteur
dans la fiction
- registre comique  rend le récit divertissant, plaisant à lire ; participe aussi à l’enseignement délivré, l’autodérision du
narrateur faisant écho à la posture de « doute », de distanciation // philosophe
- enseignement stfq et moral  prend parti, sous couvert de fiction burlesque pour crtns débats de l’époque
(conceptions copernicienne et galiléenne du cosmos # explication religieuse)
= implicitement l’extrait met en question les certitudes des gens de l’époque et propose en creux une nouvelle façon de
voir le monde. Pour le narrateur il s’agit de tout envisager, même les hypothèses les plus folles : ainsi ce passage
possède bien une dimension apologétique. L’anecdote racontée a pour fonction de faire réfléchir sur la relativité de nos
perceptions et de nos idées, et de faire reculer nos certitudes.

Ouvertures possibles : pour l’apologue : Voltaire, Micromegas ; pour la vulgarisation : Jules Verne, descr° de la Houillère
(entre autres).
VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE DE JULES VERNE
(// visite musée)

Source : Lionel Dupuy, Espace et temps dans l'œuvre de Jules Verne : « Voyage au centre de la
terre » et dans le temps, Université de Pau et des Pays de l'Adour, Certificat International
d'Ecologie Humaine, 1999. URL : https://memoireonline.com/08/09/2449/Eespace-et-temps-
dans-l-oeuvre-de-Jules-Verne-Voyage-au-centre-de-la-terre-temps.html

Biographie de Jules Verne (1828-1905)

Jules Verne est né en 1828 à Nantes. Très jeune, il s’essaie à la poésie. Ses vers furent publiés
après sa mort. En 1848, il s’installe à Paris pour achever ses études de droit. Il écrit une pièce de
théâtre, Les Pailles rompues, qui est jouée en 1850 grâce au soutien d’Alexandre Dumas. Il écrit
également des paroles de chansons.
Jules Verne voyage beaucoup : Écosse (1859, 1879), Scandinavie (1861), États-Unis (1866). Il fait
l’acquisition de plusieurs bateaux et fait des croisières en Méditerranée.
En 1862, il publie Cinq semaines en ballon. C’est le début de la collaboration avec l’éditeur Pierre-
Jules Hetzel qui a entre autres pour objectif de rendre accessible la science aux plus jeunes.
Jules Verne devient le codirecteur du « Magasin d’éducation et de récréation ».

- 1828 : naissance. Milieu bourgeois - 1865 : De la Terre à la Lune


- 1838-1846 : études. Elève au Petit Séminaire, puis au - 1866 : apparition du titre général de l’œuvre de J.
Collège royal de Nantes (classe de rhétorique) Verne : Voyages extraordinaires
- 1847-1850 : études de droit (licence). - 1870 : Vingt mille lieux sous les mers
- 1851 : premiers textes. Choix d’une carrière littéraire. - 1872 : notable provincial. Elu à l’Académie d’Amiens.
- 1862 : rencontre avec l’éditeur Hetzel - 1863 : premier - 1873 : Le Tour du monde en 80 jours
succès (5 semaines en ballon) - 1874 : L’île mystérieuse
- 1864 : Voyage au Centre de la Terre (2ème édition - 1892 : officier de la Légion d’honneur
augmentée en 1867)

Œuvres : outre les quatre-vingts romans qu'il a publiés, Jules Verne est aussi l'auteur d'une Géographie illustrée de
la France et de ses colonies (1868) et d'une Histoire des grands voyages et des grands voyageurs (1878).
 Partant de là, il n'est pas étonnant de retrouver constamment les dimensions spatiales et temporelles dans ses
différents romans, auxquelles il faut ajouter une capacité d'imagination et d'anticipation très importante, mais
tout aussi surprenante.

La Terre, source d’inspiration inépuisable :


- Dans Voyage au centre de la terre il s'agit de visiter ses entrailles, de découvrir un monde
parallèle, vestige des temps passés.
- Dans De la terre à la lune (1865), il s'agit au contraire pour l'homme de s'émanciper de son
cocon originel pour coloniser le satellite naturel de la terre.
- Dans Le tour du monde en 80 jours (1970), l'objectif est de montrer que les progrès
scientifiques et techniques de cette fin de 19° siècle permettent enfin de dominer la distance,
l'espace, l'étendue. Il en est de même dans Cinq semaines en ballon (1863), mais dans le cas
présent l'auteur procède à un changement d'échelle, et le moyen utilisé est différent de ceux
utilisés dans Le tour du monde en 80 jours. L'idée de conquête et de domination est toujours
présente.
Il s'agit de conquérir pour découvrir et apprendre, comme le firent les grands explorateurs du
15° et du 16° siècle.

La vulgarisation des découvertes stfq et techniques


Découvertes scientifiques et techniques = support de nombreuses aventures ; intégration de
description, explication et utilisation d'une (ou de plusieurs) invention récente.
 traduit et diffuse ainsi à un large public les derniers progrès en matière de science et de
technique, et extrapole à partir de ces derniers les possibilités qu'ils pourraient offrir à l'avenir
si l'utilisation qui en est faite devait aller en augmentant.
- Voyage au centre de la terre (1864) traduit l'intérêt croissant du public pour la géologie, la
paléontologie, la minéralogie, les théories de l'évolution.
- De la terre à la lune (1865) traduit les goûts du public en matière de balistique, d'aéronautique,
d'astronomie et de la recherche d'une éventuelle forme de vie extra-terrestre.
- Cinq semaines en ballon (1863), ainsi que Le tour du monde en 80 jours (1873), traduit l'intérêt
porté aux voyages, aux découvertes, à la géographie et à l'histoire.
- Vingt mille lieues sous les mers (1870) décrit les goûts en matière d'océanographie et
d'exploration sous-marine.

Voyage au centre de la Terre : un roman de science-fiction ?


Le terme « science-fiction » est emprunté à l’anglais. Au XXe siècle, ce terme s’est imposé pour
désigner les œuvres narratives « décrivant des situations et des événements appartenant à un
avenir plus ou moins proche et à un univers imaginé en exploitant ou en extrapolant les
données contemporaines et les développements envisageables des sciences et des
techniques » (TLFi).
 Dans Voyage au centre de la Terre, les technologies et outils exploités par les personnages
sont ceux du XIXe siècle. On ne peut donc pas parler d’anticipation. Il ne s’agit pas d’un roman
de science-fiction mais d’un roman scientifique.

Jules Verne = optimiste du progrès, même si parfois il tient des propos sceptiques sur l'avenir
de l'humanité face à une modernisation accrue et à outrance, entrainant certains abus sociaux
et environnementaux :
- L'Ile à hélice (1895) : décrit le fléau des politiciens et des missionnaires qui détruisirent les
cultures indigènes de diverses îles polynésiennes.
- Le Sphinx des glaces (1897) : met en garde contre l'extinction imminente des baleines.
- Le Testament d'un excentrique (1899) : signale (déjà) la pollution causée par l'industrie du
pétrole.
- Le Village aérien (1901) : il dénonce le massacre des éléphants pour leur ivoire.
(…liste non exhaustive !)

SYNTHESE : Jules Verne a essayé de traduire la complexité du monde par une approche
transdisciplinaire en proposant des voyages dits « extraordinaires », en ce sens qu'ils sortent
de l'ordinaire, en diffusant les derniers résultats des recherches scientifiques et techniques.
En cela, il a non seulement été un visionnaire, mais aussi un inspirateur pour les scientifiques
du XXe (cf. mission APOLLO 11 en 1969 > envoi d’homme dans la Lune à partir de la Floride,
comme décrit dans le roman De la Terre à la Lune).
LE DEBUT DE LA QUETE

Supports : Arrêt sur lecture n°1 p. 110-111 ; Chap. 1 à 8.


Le roman débute avant le départ pour l’Islande. Les premiers chapitres posent le cadre de
l’intrigue, présentent les personnages et créent un effet d’attente.

1. Un cadre réaliste : Questions 1 et 2 p. 110


1.1 Indices temporels :
Le chapitre 1 débute ainsi : « Le 24 mai 1863, un dimanche » (chapitre I, l. 1, p. 9).
La date initiale du récit entre en relation avec la date de la première parution du roman en 1864.
Indices spatiaux :
Le narrateur insiste également sur la localisation de la « maison située au numéro 19 de
Königstrasse, l’une des plus anciennes rues du vieux quartier de Hambourg » (chapitre I, l. 2-4,
p. 9). Axel évoque même la présence de l’église « Saint-Michel » (chapitre I, l. 13, p. 9) à
proximité. Le lecteur apprend aussi l’oncle Lidenbrock enseigne au « Johannæum » (chapitre I,
l. 36, p. 10) à Hambourg.

 Les premières pages du Voyage au centre de la Terre introduisent le lecteur dans une intrigue
étroitement liée à un cadre contemporain (pour le lecteur de l’époque) et réaliste.
C’est une des caractéristiques de plusieurs romans des Voyages extraordinaires comme par ex.
le Tour du monde en quatre-vingts jours, qui paraît pour la première fois en feuilleton à la fin de
l’année 1872 : « En l’année 1872, la maison portant le numéro 7 de Saville-row, Burlington
Gardens, — maison dans laquelle Shéridan mourut en 1814, — était habitée par Phileas Fogg,
esq., l’un des membres les plus singuliers et les plus remarqués du Reform-Club de Londres,
bien qu’il semblât prendre à tâche de ne rien faire qui pût attirer l’attention. »

1.2 Le roman est écrit à la première personne du singulier. Le « je » du narrateur apparaît à la


ligne 7 (chapitre I, p. 9) et indique l’emploi d’un narrateur interne à l’histoire. C’est en effet à
travers les yeux du neveu du professeur Lidenbrock que le récit va être mené. Les liens de
parenté et l’identité de ces personnages sont vite annoncés : « il avait jeté [...] à son neveu ces
paroles retentissantes : “Axel, suis-moi !” » (chapitre I, l. 26-29, p. 10). Le récit revêt de cette
manière la forme d’un témoignage rétrospectif qui laisse place à une grande subjectivité,
généralement caractéristique de la narration interne.

2. Des personnages opposés et complémentaires : Quel portrait nous est dressé du professeur
Otto Lidenbrock et d’Axel ? En quoi ces deux personnages apparaissent-ils à la fois opposés et
complémentaires ?

2.1 Le professeur Lidenbrock :


 les 1res lignes du roman insistent sur son caractère impétueux : « le plus impatient des
hommes » (chapitre I, l. 7-8, p. 9) ; « [le] plus irascible des professeurs » (chapitre I, l. 19-
20, p. 9).
 son statut social et professionnel est également mis en avant : « professeur au
Johannæum, et faisait un cours de minéralogie » (chapitre I, l. 36-37, p. 10).
 la description souligne son irascibilité naturelle ainsi que son incapacité à faire des
concessions : « C’était un savant égoïste, un puits de science dont la poulie grinçait
quand on en voulait tirer quelque chose » (chapitre I, l. 42-44, p. 10).
 Sa description physique corrobore cette représentation (chapitre I, l. 89-93, p. 12).
 Même s’il n’est pas le narrateur, le professeur Lidenbrock apparaît très tôt comme le
personnage principal du roman : c’est lui qui fait avancer le récit et met en œuvre l’expédition
en Islande. Lidenbrock fait preuve d’une grande autorité à l’égard de ses proches. Il entraîne
son neveu contre son gré dans l’aventure périlleuse vers le centre de la Terre. C’est un
scientifique hors-pair, sûr de ses connaissances et de son savoir.

2.1 Le narrateur, Axel :


 a hérité de « l’appétit » de son oncle pour les « sciences géologiques » (chap. 1, p. 14,
l.118-120) : « j’avais du sang de minéralogiste dans les veines, et je ne m'ennuyais jamais
en compagnie de mes précieux cailloux ».
 est présenté comme un jeune homme romantique, amoureux de sa Virlandaise, au «
caractère un peu indécis » (chapitre I, l. 20, p. 9).
 ne semble pas posséder les qualités d’un héros de roman d’aventures : il est entrainé
contre son gré dans l’expédition, et le fait savoir à plusieurs reprises au lecteur par
l’insertion de remarques humoristiques et bien souvent ironiques. Ainsi, l’annonce du
départ pour l’Islande à la fin du chapitre V (p. 37) provoque chez le jeune homme « un
frisson [...] par tout le corps » (chapitre VI, l. 1, p. 37). D’après lui, ce projet est une « folie
» (chapitre VI, l. 5, p. 37).

 À travers le personnage d’Axel, Jules Verne instaure une distance avec la vocation
pédagogique du roman et en facilite la lecture : le lecteur, tout comme le narrateur, est
entrainé malgré lui dans cette folle aventure entre science et fiction.

2.3 Des personnages opposés, mais complémentaires


- L’oncle et le neveu présentent des différences frappantes.
 Lidenbrock est un scientifique dont la culture acquise au fil des années est étendue alors
qu’Axel est un jeune homme encore inexpérimenté qui considère son oncle avec un
certain amusement.
 L’un ne pense qu’à la composition du centre de la Terre, l’autre s’est pris de passion
pour la jeune Graüben.
 L’âge, les centres d’intérêt, les caractères séparent ces deux hommes.
Les deux personnages s’opposent aussi sur leur théorie concernant la structure du centre du
globe terrestre, incarnant en cela les thèses de l’époque :
 Axel oppose ainsi à son oncle la théorie de la chaleur interne (ou centrale) : « C'est que
toutes les théories de la science démontrent qu'une pareille entreprise est impraticable ! »
(p. 47)
 Le professeur réfute cette théorie : « ni toi ni personne ne sait d'une façon certaine ce qui
se passe à l'intérieur du globe, attendu qu'on connaît à peine la douze-millième partie de
son rayon ; c'est que la science est éminemment perfectible, et que chaque théorie est
incessamment détruite par une théorie nouvelle » (p. 48). Il partage la théorie de Davy et
de Poisson, et émet l’hypothèse qu'il existe des seuils, des discontinuités, permettant
ainsi la faisabilité de l'entreprise.
 Le postulat de départ est donc bien un questionnement, auquel seule pourra répondre
l’observation et l’expérience (le voyage) // posture positiviste.

- Malgré les différences, le duo Axel / Lidenbrock présente un équilibre. Malgré certaines
divergences, l’autorité du professeur et la jeunesse d’Axel se complètent. Unis par des liens
familiaux, ils s’entraident et surmontent les difficultés grâce à leurs qualités respectives.
L’invention romanesque de ce duo montre bien que la fiction et la science fonctionnent de
concert dans l’oeuvre. Le plaisir de l’intrigue et la transmission du savoir sont étroitement
associés.
UN VOYAGE DANS L’ESPACE ET DANS LE TEMPS

Supports : Arrêts sur lecture n°1 et 2, p. 110-111 et 175-176 ; chapitres 8 à 28.

1. UN VOYAGE GEOGRAPHIQUE…
1.1 Sur une carte, retracez les étapes du voyage effectué par les personnages, de Hambourg
jusqu’au Snaeffel.
Les deux voyageurs partent de Hambourg (Allemagne) en empruntant la « ligne du chemin de
fer de Kiel » (chapitre VIII, l. 1-2, p. 51). De Kiel (nord de l’Allemagne), un bateau les conduit à
Korsör, au Danemark, avant un nouveau voyage en train qui les amène à Copenhague (chapitre
VIII, p. 52-54). De là, ils longent les côtes d’Écosse (chapitre IX, l. 44, p. 61) et prennent la
direction de la « côte méridionale de l’Islande » à bord de la Valkyrie (chapitre IX, l. 51, p. 61)
pour atteindre Reykjavik. Une fois en Islande, il traverse plusieurs villages avant d’arriver à
Stapi, hameau situé au pied du Snaeffel.

NB : la carte sera à compléter en fin de chapitre : en sortant du Volcan, les personnages se


retrouvent à Stromboli (pointe sud de l’Italie) ; de là, ils regagnent Marseille en bateau puis
Hambourg.

1.2 Combien de temps dure le voyage jusqu’au Snaeffel ?


Le roman commence le 24 mai 1863 (chap. I, l. 1, p. 9). La traduction du parchemin révèle, au
chap. V, une échéance à respecter pour trouver l’entrée du cratrère : « avant les Calendes de
Juillet » (p. 36, l. 148). Axel et son oncle commencent donc leur voyage dès le 27 mai (chap. VII,
p. 49 et 50) et embarquent le 2 juin sur la Valkyrie (chap. IX : « le 2, à six heures du matin », l. 6,
p. 59). Ils arrivent le 13 juin à Reykyavik et reprennent la route le 16 (chapitre XI). Ils entament
l’escalade du Snaeffel le 23 juin (chapitre XIV, l. 157, p. 96). Ils ont alors des provisions et de
l’eau pour « 8 jours » (l. 162, même page) ; une fois parvenus au cœur du cratère, ils doivent
attendre jusqu’au 28 juin pour entamer la descente dans la cheminée du volcan.
 Un mois s’est déjà écoulé avant que le véritable voyage, celui qui a donné son titre au roman,
ne commence ; pourtant, le lecteur est déjà à la moitié du roman !

= Un effet d’attente est ainsi créé (et sera prolongé, puisque les personnages prendront
d’abord un mauvais chemin qui les fera aboutir… à un cul de sac) :
 L’accumulation des dates insistent sur l’idée d’une course contre la montre : d’abord
pour parvenir au cratère avant les calendes de juillet, ensuite pour ne pas mourir de
soif… Cela génère de la tension au sein du récit.
 En retardant ainsi le début de la quête, Jules Verne joue également avec la patience de
son lecteur ; on comprend alors que l’enjeu du roman ne réside pas uniquement dans le
récit d’une aventure, mais également dans les descriptions qui participent à la
transmission d’un savoir culturel et scientifique. On peut aussi supposer que si le centre
de la Terre symbolise le savoir ultime, il faut, pour l’obtenir, l’avoir mériter…
NB : La quête s’achèvera le 9 septembre de la même année. Un peu plus de trois mois séparent
donc le début et la fin du roman qui s’ouvre et se clôt à Hambourg.

2. … ET TEMPOREL
2. 1 Description de l’Islande = 1 er voyage dans le temps ; Lecture chap. XV, p.98-99, l. 22 à 65 ; relevé des indices
temporels.
Axel nous fait un exposé relativement détaillé (et probable) de l'origine de l'Islande, île tirant sa
source d'après lui des feux souterrains. Sa description et son explication nous font alors déjà
remonter le cours du temps ; effectivement, d'un point de vue géologique, l'Islande correspond
à une des parties émergées de la dorsale médio-atlantique de part et d'autre de laquelle les
continents (Europe et Amériques) s'éloignent (= tectonique des plaques). De cette dorsale (où
des remontées de magma s'effectuent) les geysers et les volcans, par exemple, tirent ainsi
leurs origines.

2.2 Volcan = machine à remonter le temps ; Question 6 p. 176 (arrêt sur lecture n°2) ; s’appuyer sur les chapitres
XVII à XX seulement.
Dès le début de la descente, Axel énumère parfaitement, en partant des plus récentes aux plus
anciennes, les époques géologiques qui se sont succédé sur terre : « pliocène, miocène, éocène,
crétacé, jurassique, triasique, pernien1, carbonifère, dévonien, silurien, primitif » (chap. XVII, l. 91 à
93, p. 117-118). Certaines de ces époques seront explorées par les personnages, au fil de leur
descente vers le centre de la Terre.
 La descente fait d’abord passer les personnages dans un tunnel creusé par la lave de « la
dernière éruption de 1229 » (chap. XVIII, l. 78, p. 122) ;
 De là, ils arrivent « en pleine époque de transition, en pleine période silurienne », « cette
période pendant laquelle ont apparu les premières plantes et les premiers animaux »
(chapitre XIX, l. 90-91 et 101-105, p. 128-129) ;
 Ils progressent ensuite vers des périodes plus récentes : « Depuis la veille, la création
avait fait un progrès évident. Au lieu des trilobites rudimentaires, j'apercevais des débris
d'un ordre plus parfait ; entre autres, des poissons Ganoïdes et ces Sauropteris dans
lesquels l'oeil du paléontologiste a su découvrir les premières formes du reptile. Les
mers dévoniennes étaient habitées par un grand nombre d'animaux de cette espèce, et
elles les déposèrent par milliers sur les roches de nouvelle formation. Il devenait évident
que nous remontions l'échelle de la vie animale dont l'homme occupe le sommet »
(chap. XX, l. 24-32, p. 131) ;
 Enfin, une page plus loin, les voyageurs découvrent une mine de charbon caractéristique
de l'époque carbonifère et permienne , « cet âge du monde qui précéda l'époque
secondaire » (l. 79, p. 133). Il en est alors fini avec l'ère primaire... ce qui correspond
quand même à un voyage d'environ 330 millions d'années !

 Corrélation distance parcourue à l'intérieur de la terre // retour dans le temps : plus les héros s'enfoncent vers
le centre de la terre, plus ils remontent le cours du temps partant des origines du monde pour arriver à l'apparition
de l'homme

= principe de stratigraphie  crédibilise le voyage en s'appuyant sur des bases scientifiques

+ confère à la narration des allures de voyage temporel, comme on en retrouve dans certains récits de science-
fiction (ceux de H. G. Wells, par exemple). L’auteur respecte ainsi les contraintes éditoriales d’une pédagogie
divertissante tout en s’inscrivant dans un genre littéraire plus proche de l’aventure, qui se nourrit d’un exotisme
nécessaire et du dépaysement, afin de capter un large lectorat.

1
Le pernien est plus connu actuellement sous le nom de permien.
LA n°1 : LA HOUILLERE

Support : Chap. XX, p. 133-135 (« Cette espèce de caverne comptait cent pieds […] Nous étions
arrivés au fond d’une impasse. »).

Objectif : Montrer que le vocabulaire scientifique confère à l’extrait une dimension épique.

Situation du passage : Le « voyage au centre de la Terre » vient tout juste de commencer.


Accompagnés de leur guide, Hans, un Islandais dévoué mais peu bavard, Axel et son oncle, le Pr
Liddenbrock, poursuivent leur descente dans les entrailles du volcan. Cette descente constitue
à la fois un voyage spatial et temporel : au fur et à mesure de leur descente, les personnages
remontent le temps, selon le principe de la stratigraphie (cf. cours précédent). Au passage qui
nous intéresse, les trois personnages arrivent dans une mine de charbon caractéristique de
l'époque carbonifère et permienne, « cet âge du monde qui précéda l'époque secondaire » (l.
79, p. 133). La description de cette houillère, qui est l’occasion pour l’auteur de transmettre au
lecteur des connaissances géologiques, constitue une pause, sinon un détour dans le récit
puisque, arrivés en fin d’extraits, les personnages se rendent compte qu’il s’agit d’une
impasse…

Problématiques possibles :
 La description de la Houillère est-elle purement didactique ou possède-t-elle également
une fonction narrative ?
 Comment Jules Verne joue-t-il avec les attentes du lecteur dans ce passage ?
 En quoi l’utilisation d’un vocabulaire scientifique, confère-t-il à l’extrait une dimension
épique ?

Progression du passage :
1. Lignes 69 à 108 : description de la houillère ; leçon de géologie.
2. Lignes 109 à 120 : réflexion sur l’exploitation du charbon.
3. Lignes 121 (« Cependant nous marchions… ») à 140 : reprise de la narration ; progression
des personnages jusqu’à l’impasse.
Analyse linéaire – procédés à observer :

Procédés Repérage Analyse Interprétation


Vocabulaire « terrain », « massif Vocabulaire précis qui donne Texte
1. Description de la houillère ; leçon de géologie.

scientifique, terrestre », « géologue », au texte une teinte didactique, dont


relatif à la « strates de grès ou d’argile scientifique et crédibilise le l’objectif est de
géologie ou à la compacts », « sphéroïde » ; propos, tout en rendant plus transmettre au
végétation Enumération : « Il y avait visuel la description pour le lecteur un savoir
peu d’arbres, des plantes lecteur. sur la formation
herbacées seulement, de la couche
d’immenses gazons, des terrestre
fougères, des lycopodes,
des sigillaires, des
astérophyllites » (96-98)
Indices « À cet âge du monde qui Propos structuré, qui retrace
temporels : précéda l’époque la formation de la croûte
- complmt secondaire » (79), « les terrestre (tel un exposé) ;
circonst. de climats n’existaient pas l’emploi des connecteurs
temps encore » (86-87), « les permet aussi aux lecteurs de
- adverbes plantes […] formèrent peu suivre cette progression et
marquant la à peu » (103) ; « Alors… de mieux appréhender le
progression puis… » (105-106) propos.
Connecteurs « De là cette conclusion Progression logique qui
logiques que… » (84), « or » (100), s’apparente à un exposé ; cf.
« de là… » (102), « Ainsi » rmq ci-dessus.
(109)
CL du feu, de la « les hautes températures »Semble valider la théorie Confère une
chaleur (84), « foyer » (85) « une d’Axel concernant la dimension
chaleur torride » (87), « un
consitution du centre de la épique à la
feu violent » (90), « dans les
Terre ; crée une ambiance description ; le
terrains brûlants des
inquiétante, presque voyage des
premiers jours » (94) fantastique. personnages
Métaphore + « un feu violent couvait Personnification du globe s’apparente à
personnificatio dans les entrailles du terrestre et comparaison de une descente
n sphéroïde » (90) celui-ci à un œuf aux Enfers.
(« couvait ») au centre Suscite
duquel se trouverait du feu. l’admiration et
Hyperboles « le terrain avait été Traduit la taille démesurée l’effroi.
violemment écarté… » (70), et incroyable du lieu.
« quelques puissantes
poussées » (72), « ce large
vide » (72), « d’immenses
végétations » (80), « cette
exubérante végétation »
(100), « ces immenses
couches de charbon » (109)
2. Réfexion sur l’exploitation du charbon. CL de « consommation », Le discours, jusqu’alors stfq, Parenthèse
l’économie « épuiser », « peuples devient économique ; dans la
industriels », « richesses l’enjeu n’est plus le même. description qui
houillères », « exploitation » permet une
Hyperboles « consommation Dénonce la démesure de réflexion
excessive » (110), « sacrifices l’exploitation des mines de critique sur
trop considérables » ( charbon l’exploitation
Emploi de l’ind. « doit », « prennent » Présent d’énonciation + des richesses
Présent vérité générale ; retour au naturelles (ici le
contexte d’écriture de charbon) ;
l’œuvre (le voyage au centre l’auteur
de la Terre étant un récit dénonce cette
rétrospectif, le discours du exploitation de
narrateur se déroule près, la nature (et de
soit à l’époque d’écriture du l’homme), et
roman) met en garde
Expression de la « en moins de trois siècles, Pose un ultimatum aux les lecteurs de
condition + si… » (110-111) « peuples industriels », son époque
Complt CircL autrement dits aux peuples contre les
Tps qui détiennent la plus conséquences
grande part des richesses de de l’expansion
la planète et exploitent les d’une telle
richesses naturelles pour pratique.
leur propre profit.
Conditionnel « seront » (114), Nuance le propos et atténue
présent « demanderait » (115), l’avertissement formulé ; la
« seraient » (119) menace demeure
cependant : cette
atténuation est exprimée via
le mode du virtuel, alors que
le constat de l’épuisement
des ressources (l. 110) est
exprimé sur le mode du réel
(indicatif)
Narration et Marques de 1re personne : Retour présence du L’exposé
focalisation « nous marchions », narrateur, jusqu’alors effacé didactique est
interne « j’oubliais », « me perdre », (aucune marque avant l. 118, terminé, la
« mon odorat »… soit fin de la 2de partie) narration
CL sens « la température » (123), Rend la description de la reprend son
« mon odorat » (125), « une scène plus vivace au lecteur, cours.
odeur très prononcée de comme s’il la vivait (procédé Le lecteur suit à
protocarbure renforcé par l’emploi de la nouveau Axel
d’hydrogène » (125), « nous foc° interne). dans sa
étions éclairés » (130) progression
(identification
au personnage)
CL du voyage « nous marchions » (121), Traduit la progression des Le périple des
« la route » (122), « notre personnages, leur personnages
passage » (124), « cette « voyage » au centre de la s’apparente à
3. reprise narration ; progression des personnages jusqu’à l’impasse. excursion » (134), « la Terre une véritable
route » odyssée ; on
Indices spatiaux « la longueur de la route », Insiste sur la longueur retrouve là
et temporels ; « cette excursion dans la « interminable » de encore la
énumération houillère dura jusqu’au l’excursion, aussi bien en dimension
soir », « mon oncle terme de distance épique de cette
contenait à peine parcourue que de temps excursion, en
l’impatience que lui causait passé ; même temps
l’horizontalité de la route », que sa
« la longueur de la galerie », dimension
« interminable » initiatique : en
descendant
Adv « soudain » (marque un dans les
changement, une rupture), L’adv « soudain » crée un profondeurs de
« à six heures », effet de rupture ; le mot de la Terre, les
Enumération suivie d’une la fin, « impasse », contraste personnages
tournure négative : « à avec le reste de l’extrait et pourraient bien
droite, en haut, en bas, en met un terme à l’expédition se perdre
gauche, il n’y avait aucun de manière brutale (= >
passage » ; « au fond d’une chute). géographiquem
impasse ». ent (cf. allusion
à son prochain
CL du danger « ce fluide dangereux […] Le voyage comporte des égarement, l. 121
dont l’explosion a si dangers (les personnages à 123)
souvent causé sont d’ailleurs déjà en >
d’épouvantables manque de provisions et symboliquemen
catastrophes » (127-129), risquent leur vie) : plus t (folie qui
« imprudemment », « une qu’un simple périple, on guette le
explosion terrible eût fini le peut ici parler d’une narrateur à
voyage en supprimant les véritable « épreuve du feu » plusieurs
voyageurs » pour Axel, qui en sortira endroits du
grandi. récit)

CCL : Récit didactique ; vulgarisation de la formation de la croûte terrestre  engendre


réflexion plus matérialiste et avant-gardiste (pour l’époque) sur l’épuisement des ressources
naturelles par l’homme.
Récit = véritable odyssée épique // descente aux enfers  fonction symbolique de ce passage =
voyage initiatique au cours duquel Axel va devoir affronter ses peurs, dépasser ses limites pour
en sortir grandi et devenir un homme (en mesure d’épouser qui il veut, en l’occurrence
Graüben)
UNE QUETE EPIQUE ET INITIATIQUE

1. UNE ODYSSEE HOMERIQUE


Dans la mythologie grecque, les mondes souterrains sont associés aux enfers et seuls quelques
héros ont pu s’y aventurer. Jules Verne réexploite les mystères qui entourent ces espaces
inexplorés.

1.1 Comment Jules Verne exploite-t-il les connaissances scientifiques pour faire surgir des
dangers ?
Jules Verne exploite sa connaissance des entrailles de la Terre et de la paléontologie pour
tendre des pièges aux héros qui perdent leurs repères dans un espace labyrinthique à la fois
ouvert (chemins sans fin) et fermé (cavités qui peuvent devenir des prisons) peuplé de
monstres (découverte d’un gigantesque ossuaire et de créatures préhistoriques). La science
est donc toujours associée à l’inconnu, aux mystères, au monde avant les hommes. Ce
traitement de la science qui cherche à expliquer les temps présents à la lumière du passé est
particulièrement visible dans la construction des personnages de savants qui forment une
communauté et assurent la transmission du savoir à travers les âges. Dès l’incipit, on voit ainsi
Lidenbrock réunir les connaissances du naturaliste Alexander von Humboldt, de l’explorateur
John Franklin ou du zoologiste Henri Milne-Edwards. Par ailleurs, il est aidé en Islande par le
professeur de sciences naturelles Fridriksson et c’est l’alchimiste Saknussemm qui guide les
explorateurs jusqu’à l’entrée du gouffre et leur indique le tunnel vers la sortie par une trace
laissée dans le roc.

- Voyage qui opère un changement de référentiel (// Montesquieu, Lettres Persanes, 1721) : permet dvpmt de la
fiction et de l’imaginaire
 monde clos, fermé, limité dans l'espace (et dans le temps ?)
 les espaces vécus et perçus du lecteur s'en retrouvent modifiés, les points de repères retenus par l'auteur
n'étant pas forcément les mêmes que ceux du lecteur  cf. dérèglement de la boussole.
 Les descriptions frôlent parfois avec le fantastique ; cf. nombreuses allusions aux rêves, cauchemars ou
hallucinations dont se pense victime le narrateur (cf. notamment combat des monstres marins, avant
lequel le narrateur s’endort…)

- Recherche du centre de la terre // recherche d'un « point zéro », source de l'origine du monde :
 échec pour les persos, qui peut s’expliquer par le fait que les scientifiques ignoraient
alors la structure interne exacte du globe
 cpdt, après leur expulsion du volcan en éruption, les héros atterrissent finalement en
Italie, berceau de la civilisation gréco- romaine. Or cette civilisation gréco-romaine se
croyait, il y a deux millénaires, au centre du monde et au centre de la terre (ce
géocentrisme était flagrant dans les cartographies contemporaines, plaçant le domaine
méditerranéen au centre du monde, tel que conçu et imaginé par les érudits de
l'époque2)
 d’autre part, l’éruption finale fait écho aux théories scientifiques selon lesquelles
l'origine de la vie sur terre tire une partie de ses origines de la combinaison des
éruptions volcaniques, de l'eau, des météores... En ce sens, la fin du roman fait aussi
écho au « point zéro » recherché par les personnages.

1.2 Quels coups de théâtre rythment les péripéties ? Quels sont les types d’obstacles qui se
dressent devant les personnages ? De quelles qualités héroïques font-ils preuve ?
2
Cependant, certains émettaient des avis contraires, comme, notamment, Claude Ptolémée (environ 100-170 après J.C.) qui avait réussi à
calculer la circonférence de la terre. Par conséquent, il démontrait aussi que la terre est ronde, et que donc le domaine méditerranéen ne pouvait
constituer le centre du monde (plutôt le centre d'un monde, celui des romains...).
Le décryptage des caractères runiques constitue le premier coup de théâtre qui va lancer les
personnages sur le chemin de l’aventure. Aux explications rationnelles s’ajoute toujours une
part de hasard. La galerie choisie par Lidenbrock est une impasse et les protagonistes, à cours
d’eau, manquent de mourir. Hans, le guide, puise dans ses dernières forces pour explorer les
environs et trouve de manière providentielle un fleuve souterrain. Cette première
confrontation avec la mort met bien en évidence les différents types d’obstacles que les
personnages doivent surmonter. Les entrailles de la Terre où la lumière et la nourriture font
défaut sont hostiles aux personnages dont les corps sont mis à rude épreuve. La topographie
accidentée renforce d’adversité : rocs à gravir, gouffres à traverser, chemins sans issue. Par
ailleurs, le monde souterrain n’est pas que minéral. L’eau, source de vie mais aussi de dangers,
est constamment présente.
Les personnages présentent donc des qualités physiques (force, résistance à la faim et à la soif,
agilité) et morales (persévérance, courage).

2. UNE QUETE INITIATIQUE


Axel ressort grandi de cette expédition. Qu’a-t-il appris ? En quoi son caractère est-il changé ?
Au début du roman, Axel est un jeune homme sans expérience. Son oncle organise l’expédition
jusqu’en Islande et il se contente de le suivre. À Copenhague sa formation commence au
sommet de l’église de VorFrelsersKirk où il reçoit une leçon pour se préparer au vertige.
Lorsqu’il se retrouve seul après s’être égaré dans une galerie, il est confronté à la peur de la
mort. Cette épreuve a une dimension initiatique. Si le professeur donne son nom à la mer
souterraine, c’est Axel qui donne celui de celle qu’il aime au rivage d’où ils vont s’embarquer. À
son retour, aguerri par les épreuves, il apparaît plus fort. Il est devenu un adulte et épouse
Graüben.

Bilan : Voyage au centre de la Terre peut naturellement se lire au premier degré, comme une
simple « histoire extraordinaire », ponctuée de planches qui ont fait rêver des générations
d'adolescents. Il est cependant difficile de ne pas percevoir la signification symbolique d'un
récit qui, par bien des aspects, renvoie aux mythes les plus universels comme aux pulsions les
plus archaïques. Avant tout, le roman ressortit au récit d'initiation, dont il reprend la structure
et la plupart des motifs. Axel, le jeune novice subit un certain nombre d'épreuves dont il sortira
vainqueur. Comme souvent, le rite initiatique a pour objet le passage de l'enfance à l'âge
adulte, passage dont le mariage (ici avec Graüben) est à la fois la récompense et l'attestation.
Pour cela, le jeune garçon doit « tuer le père », c'est-à-dire prendre sa place : à la fin du roman,
c'est Axel qui donnera des explications à son oncle médusé. Quant aux épreuves, elles peuvent
toutes se résumer en une seule, centrale : l'épreuve de la mort. Le néophyte doit en effet
« mourir », se dépouiller de ce qu'il est, pour mieux renaître « autre », expérience décisive à
laquelle Axel n'échappe pas : « Après plusieurs heures, à bout de forces, je tombai comme une
masse inerte le long de la paroi, et je perdis tout sentiment d'existence ! Quand je revins à la
vie, mon visage était mouillé, mais mouillé de larmes. » Or, dans les mythes, cette épreuve
prend souvent la forme d'un engloutissement (par un monstre) ou, ce qui revient à peu près au
même, d'une descente « dans les entrailles de la terre » (ainsi pour Ulysse, Jason, Héraclès,
Orphée...). Il existe au moins deux raisons à cela : d'une part, le voyage aux Enfers met le jeune
homme en relation avec les ancêtres morts, lui permettant ainsi de nouer les fils du passé et du
présent et de trouver sa place dans la filiation. D'autre part, le séjour in inferno est aussi
régression ad uterum […]. (Sources : Encyclopédie Universalis en ligne)

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,


Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Joachim du Bellay, (1558
ZOLA ET LE NATURALISME

LA4 : Émile Zola, Le docteur Pascal, chapitre I (extrait), 1893.


LC : Emile Zola, La Fortune des Rougon, Préface, 1871. Émile Zola, Le docteur Pascal, chapitre 4
(extrait), 1893.

Zola et le modèle expérimental


À la démarche qui consiste à donner au discours scientifique le tour et l’agrément du discours
littéraire, répond symétriquement le mvt qui conduit de gds romanciers du XIX e siècle, de
Balzac à Zola, à revendiquer pour le roman la caution de la science (dans un temps où celle-ci
jouit en effet d’un immense prestige).
 Pour ces auteurs héritiers de Buffon, il ne s’agit pas (sauf exception) de mettre leur plume au
service des savoirs et des savants, mais de leur emprunter des modèles opératoires
susceptibles d’être transposés dans le champ propre du roman, et d’en constituer à la fois
l’étayage et l’outillage.
 Balzac, dans son « Avant propos » (1842) à La Comédie humaine convoque explicitement
le modèle zoologique

 Lecture du corpus théorique sur l’esthétique naturaliste + questions


NB : Si Zola emprunte à la médecine expérimentale une méthode, c’est à la génétique qu’il
demande une grille de référence : le cycle des Rougon-Macquart (1869-1893) est doublement
structuré par un arbre généalogique qui en fournit le schème organisateur et par une théorie
de l’hérédité qui en constitue le socle scientifique. Théorie développée par le docteur Pascal
dans le roman qui porte son nom, vingtième et dernier de la série, et qui fait ainsi fonction de
clef de voûte.

LA n°2 : Zola, Le Docteur Pascal

Présentation du roman Le Docteur Pascal :


Le Docteur Pascal = dernier roman du cycle des ROUGON-MACQUART  fresque romanesque
écrite par Émile ZOLA, de 1871 à 1893
Zola en parle comme « le résumé et la conclusion de toute [s]on œuvre ».
Protagoniste = Pascal Rougon, fils de Félicité Puech et de Pierre Rougon ; un des plus
importants de l'histoire car il est désintéressé et ne possède aucune tare. Il consacre sa vie à
l'étude de l'hérédité en vue d'expliquer la généalogie de sa famille, et possède des dossiers sur
chaque cas. Cela inquiète sa mère qui souhaiterait les détruire.
Nous assistons au fil de l'intrigue à une opposition constante et belliqueuse entre la science et
le progrès, et la religion voire l’obscurantisme. Le texte célèbre un hymne à la vie, à l'existence
comme force puissante, supérieure aux croyances et aux promesses irréalistes.

Proposition d'introduction : L'extrait étudié émane du dernier roman des Rougon-Macquart, le


Docteur Pascal, la grande fresque romanesque d’Émile Zola. Il a été publié en 1893. L'œuvre
illustre les idées de l'auteur, fervent défenseur de la science et du progrès, réticent à l'égard de
toute croyance irréaliste par essence, et détournant la société de la vérité. Dans le passage
soumis à notre étude, Pascal Rougon, dit le Docteur Pascal énonce ses convictions profondes à
sa nièce Clotilde dans un discours très éloquent.

Ptq possibles :
 Quelle vision de la science est ici exposée ?
 Nous nous interrogerons sur le postulat de Pascal, double scientifique de l'auteur.
 En quoi la conviction de Pascal reflète-t-elle le naturalisme de son auteur ?
 Nous analyserons le caractère subversif du passage, dans la société du XIX e siècle.

Dans un premier temps, nous étudierons le dialogue entre les personnages, et les thèses
défendues ( Domination discursive de Pascal et aisance oratoire). Puis nous nous intéresserons
à l'émergence d'une nouvelle religion: le scientisme. Un hymne à la vie, à l’ici et maintenant,
aux réalités concrètes.

1. UN DIALOGUE ENTRE UN ONCLE ET SA NIECE, DU MAITRE A SON ELEVE


1.1 Un rapport de force inégal dans la prise de parole
Dialogue entre le Docteur Pascal et sa nièce, Clotilde ; supériorité du docteur Pascal visible à
travers :
- le débit de parole : les répliques du Dr sont + longues et + récurrentes que celles de Clotilde
- l’âge  sagesse et expérience :
 Dr Pascal = homme déjà avancé en âge (« cheveux blancs » l. 14)
 Clotilde = enfant : « mademoiselle » (l. 3), « mon enfant » (l. 24) = terme affectif + « petite
têtue » (l. 7) = terme marquant à la fois une certaine familiarité mais connotant aussi
supériorité du locuteur ; cf. enfin l’allusion aux « boucles de ses cheveux blonds » (l. 32-
33) qui peuvent évoquer une tête d’enfant (ce que renforce d’ailleurs le geste du Dr)
- l’attitude des personnages :
 Dr Pascal = personnage passionné, comme l'indique le portrait en mouvement que
dresse de lui le narrateur : « il eut un geste d’impatience » (l. 6), « il s'était levé, le geste
large » (l.13), « et son geste élargi encore, faisait le tour du vaste horizon » (l. 22) ;
l’antithèse l. 13 et 14 (« une telle foi le soulevait, que la jeune file le regardait, surprise de
le trouver si jeune, sous ses cheveux blancs ») insiste sur cette passion, cette « foi » qui
habite le dr et qui lui confère son dynamisme.
 Clotilde = plus effacée et écoute son oncle : elle se contente de « hocher » la tête, elle
montre sa surprise (« la jeune fille le regardait surprise »)
1.2 L’éducation d’une innocente
L'organisation du texte tend à souligner cette opposition par le biais d'un dialogue entre l'oncle
et sa nièce, pétrie d'une éducation religieuse, et ignorant tout autre possible.
NB : Nous ne l'apprenons pas dans l'extrait étudié mais Clotilde a été retirée à sa famille afin
qu'elle évolue loin de son milieu naturel. Cette idée de Pascal visait à braver les lois de
l'hérédité. A ce titre la jeune femme se perçoit comme la « chose » de son oncle.
- Dialogue didactique, de maitre à élève :
 Vouvoiement en début d’extrait (jusqu’à la ligne 5) qui crée une distance
 Apostrophe « Maître » (l. 5 et 26) employé par Clotilde pour s’adresser au Dr + tournure
euphémistique : « je crois que… » (l. 5) : humilité, déférence de l’élève à l’égard du
maître
- Emploi de tournures majoritairement négatives par Clotilde (« nous ne savons pas tout », l. 5 ;
« je ne puis, moi ! », l. 30)
 connote l’ignorance, mais aussi un certain scepticisme à l’égard de la science : « je les ouvre
[ses yeux], et je ne vois pas tout… » (l. 26-27) ; Clotilde a été élevée dans une éducation
religieuse et ignore tout autre possible.
# tournures affirmatives employées par Pascal, connotant l’assurance et la connaissance :
anaphore « je crois… » l. 16 à 21 + emploi présent gnomique donnant à ses paroles valeur de
sentences : « tout est illusion et vanité, en dehors du trésor des vérités lentement acquises » (l.
18)
1.3 Renversement des rapports en fin d’extrait
Fin de l’extrait, la relation maître /élève évolue :
- le passage du vouvoiement au tutoiement, dès la l. 7, introduit déjà une certaine proximité
entre les personnages ;
- au « petite têtue » (l. 7) dont la gratifie son oncle, Clotilde rétorque en fin d’extrait « c’est toi,
maître, qui es un entêté » (l. 26) : ici, la reprise de deux termes dérivés (« têtue »/ « entêté ») +
tournure emphatique (« c’est toi… qui ») permet le renversement des rapports
 l’ingénue n’est pas si innocente ni effacée qu’elle n’y parait et, malgré son jeune âge et son
manque d’expérience, elle n’est pas dupe de la condescendance de son oncle
Cf. exclamation ironique qui succède : « Oh ! je sais, tu es trop intelligent pour ignorer cela » (l.
27-28) : réfute l’idée défendue par Pascal selon laquelle l’intelligence humaine aurait réponse à
tout.
+ attaque du destinataire à travers anaphore « tu » : « tu ne veux pas… tu mets… tu as beau
dire… », auquel vient d’ailleurs s’oppose d’ailleurs le « je » final du locuteur, lui aussi mis en
emphase pour appuyer l’opposition des deux personnages (« je ne puis pas, moi ! » l. 30)

- Cpdt, la révolte de Clotilde est davantage mue par l’impatience et la crainte de l’inconnu : « le
mystère tout de suite me réclame et m’inquiète » (l. 30-31) : ces deux sentiments traduisent
l’immaturité de la JF.
 L’objectif du dr Pascal va donc être de rassurer sa nièce en lui apportant la connaissance, ce
qu’il commence déjà à faire dans l’extrait.

2. L’EMERGENCE D’UNE NOUVELLE RELIGION : LA SCIENCE


2.2 L’opposition de la science et de la religion
- Clotilde représente la croyance et la référence aux idées religieuses : lexique de « l’inconnu »
(répété l. 27, 28, 30) et du « mystère » (l. 29 et 30), qui font référence à la Création, au « miracle
de la vie » engendré par Dieu
+ métaphore « il y a, là-bas, un inconnu où tu n’entreras jamais » (l. 27) // épître de Saint Paul :
Épître aux Romains 11, 33 : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de
Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! »
# Pascal : double de l'écrivain, s'acharne à prouver la vérité scientifique et à prôner le progrès :
- Emploi voc scientfq : « scientifiquement », « lois invariables qui régissent l’univers » (l. 8) ;
« l’intelligence humaine » (l. 9), « le progrès de la raison par la science » (l. 16) » ; « la poursuite
de la vérité par la science » (l. 16)
= ZOLA met en scène le rapport conflictuel entre la science et les autres domaines sociaux,
notamment la religion.
inversion par rapport aux réalités sociales puisque dans l'extrait c'est la voix de la science et de
la raison qui supplante celle de la religion.

2.2 Présentation du « credo » de Pascal (références dans la fiche)


L'emploi du mot « Credo », fortement connoté marque le début d'un monologue lyrique.
Le terme CREDO est issu d'une formule désignant la version latine du Symbole de Nicée-
Constantinople utilisée dans l’Église catholique : Credo in unum Deum (Je crois en un seul
Dieu).
Credo in unum Deum, Patrem omnipoténtem, factórem cǽli et terræ, visibílium ómnium et
invisibílium.
= Je crois en un seul Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre, de l'univers
visible et invisible.
Cf. anaphore « Je crois » + contre-emploi du verbe faisant référence à la religion pour Clotilde et
aux convictions profondes pour Pascal.
 aisance et emploi subtil d'un vocabulaire réservé à la religion.
Le vocabulaire employé est celui de la chrétienté, et l'auteur le détourne afin de proposer une
vision scientifique de la vie. Cette vie si importante et précieuse que les propos de Pascal en
deviennent presque un hymne.
 cf. pls occurrences des vocables « vie », et « existence ».
La « foi » n'est plus la foi crédule en une religion mais la croyance solide dans la science et le
progrès, seules voies menant à la vérité.
= Argumentation éloquente, qui vise aussi bien à convaincre qu'à persuader en utilisant des
termes familiers à Clotilde (et aux lecteurs de l’époque…), même si la fin révèle qu'elle n'a rien
vu.
Ce contraste entre voir et croire est intéressant puisqu'en général ce sont les scientifiques qui
demandent à voir pour croire…
Le nom du Docteur Pascal fait naturellement songer à l’auteur des Pensées, mais sa foi en Dieu
le conduit à la science.
L’hérédité est en effet pour lui l’un de ces signes que le Dieu caché a placés sous les yeux de
celui qui le cherche. Il reflète la démarche inductive adoptée par la nouvelle physiologie que
pratique Claude Bernard, qui part de l’expérience et s’élève vers des conclusions générales.

2.3 Rapprochement en filigrane du poète et du romancier


Deux thèmes transparaissent et s'affrontent dans le texte : la science et son besoin de
conscience, de preuves tangibles, et d'expérimentation, et la croyance établie sur une
éducation traditionnelle.
Pascal en appelle ainsi à l'intelligence, en référence à la réflexion et au besoin de vérité.
 travail de recherche de la vérité et de valorisation de la raison // démarche du romancier
naturaliste
Zola propose un parallèle entre analyse scientifique et imagination poétique. La science aux
yeux de Pascal est essentielle. Idem pour Zola qui écrira : « Je compte sur tous les points me
retrancher derrière Claude Bernard. Le plus souvent il me suffira de remplacer le mot
« médecin » par le mot « romancier » pour rendre ma pensée claire et lui apporter la rigueur
d'une vérité scientifique ».
 Science et poésie vont de pair vers la vie et la vérité.
– le dispositif narratif fait du Docteur Pascal le porte-parole de Zola. La pensée du Docteur
Pascal coïncide avec le projet littéraire du romancier naturaliste qui a sondé les âmes et les
corps pour comprendre l’évolution de l’homme;
– Le Docteur Pascal, dernier roman du cycle des Rougon-Macquart, en ferme le cycle par la mise
en relation théorique de l’aspiration au bonheur et des buts de la médecine;
– les voix mêlées du personnage et du romancier assignent à l’homme une règle de conduite et
une mission: rechercher librement la vérité et comprendre l’homme par une méthode
scientifique.

CCL : Insister sur la vulgarisation opérée par le docteur pour convaincre sa nièce (et par ext. Le
elcteur de l’époque) de la nécessité du progrès stfq
Ouverture : la réponse de Clotilde  traduit espoirs et désillusions de l’époque (révolution
technique et stfq  questionnement métaphysique) et questionnements sur les progrès stfq
rencontrés (// essai A. Jacquard) : la science peut-elle conduire l’homme au bonheur ?