Vous êtes sur la page 1sur 10

De quoi

Donald Trump
est-il l’image ?
par Dork Zabunyan

L
’élection de Donald J. Trump à la présidence des États-Unis d’Amérique n’a pas
uniquement affolé les chancelleries du monde entier ou provoqué l’incrédulité
d’une grande partie des gouvernants de la planète. À un niveau en apparence
plus intime, elle n’a pas seulement fait couler des larmes de rage chez certains adultes
qui, sans croire à cette issue improbable, la craignaient toutefois suffisamment pour
transmettre une inquiétude diffuse à leurs enfants (combien d’entre eux n’ont pas
prononcé au lendemain de l’élection un « j’ai peur » balbutiant ?). Il y a un constat
supplémentaire à faire dans le sillage de cet événement aux conséquences incertaines :
il concerne l’image de Trump et sa dispersion massive dans nos environnements de
vie, qu’ils soient politiques ou personnels, en nous et hors de nous. C’est que le passage
de « Trump for President » à « President Trump » a déjà eu des effets sismiques sur
Hollywood comme sur le système dominant de l’information, mais aussi sur les réseaux
dits « sociaux » grâce auxquels transitent toutes sortes de formes audiovisuelles (de
la vidéo partagée à la succession en boucle d’images nommées « gif », en passant par
le « mème », sorte d’imitations décalées devenues virales). Remarquons d’abord que
plusieurs actrices et acteurs parmi les plus célèbres (de Meryl Streep à Matthew
McConaughey), des réalisateurs de fiction ou de documentaire (de Frederick Wiseman
à George Clooney) et quelques producteurs sont intervenus publiquement après
l’élection du 8 novembre 2016, comme s’ils pressentaient un danger potentiellement
fatal pour le cinéma américain à la suite de ce résultat : non pas le risque d’un
accident industriel à court terme, peu probable en l’occurrence, mais quelque chose
de plus profond : le devenir de Hollywood comme gigantesque machine à faire rêver,
que le discours du nouveau président, par son exploitation calculée des peurs et l’effroi
qu’il suscite à un niveau national et international, ne peut que rendre inaudible,
invisible. 1

Zabunyan.indd 1 18/04/17 14:24


Les principaux médias américains, de leur côté, en particulier les chaînes d’informa­
tion en continu, sont également revenus sur la couverture qu’ils avaient proposée de
cette élection à nulle autre pareille. Il était presque émouvant d’entendre le mea culpa
formulé par CNN ou même Fox News dans leur traitement de la figure de Trump du
mois de juin 2015 (moment où il annonce sa candidature à l’élection présidentielle) à
sa victoire à l’automne 2016 : trop de dépendance à l’égard de la personnalité de
Trump au détriment de l’examen de son programme ; trop de paroles vulgaires relayées
depuis les meetings du candidat ; trop d’entretiens émaillés d’insultes pourtant
gardées au montage. C’est comme si le showman Donald Trump se donnait à voir sur
le terrain même de la spectacularisation de l’information, qu’il en utilisait les canaux
pour imprégner ses moindres recoins, et qu’à la surenchère du flot d’images média­
tiques se substituait le flux des attitudes du corps de Trump : ses mouvements de
lèvres entrouvertes («  Wrong ! ») ou légèrement tombantes (« Law and order ! ») ; ses
gestes de la main mimant un journaliste handicapé physique, ou alors lui servant
de mesure pour vanter la taille de son propre sexe (quelle serait l’unité de cette
mesure d’ailleurs – la paume, la longueur des doigts, les deux réunis ?) ; sa mèche
blonde en forme de pente dorée inimitable, qui le rend immédiatement reconnaissable
– et contrairement à la moustache de Chaplin que lui aurait volée Hitler, comme le
suggérait André Bazin dans un article demeuré célèbre sur Le Dictateur, la coiffure
de Trump n’est guère le fruit d’un « cambriolage ontologique » : elle n’appartient
qu’à lui.
Les stratégies de communication réticulaire sur internet ont elles-mêmes relayé
cette hypervisibilité du candidat à la présidence du Parti républicain, qui les a
exploitées comme aucun autre homme politique avant lui. Il est vrai que Barack
Obama avait déjà renouvelé l’usage de la Toile en politique dès la campagne de 2008,
en essaimant essentiellement sur YouTube les représentations de soi – corps svelte,
élégant, en mouvement –, associées à un slogan doux mais percutant : « Yes We Can ».
L’effet recherché était alors au moins double : d’une part, habituer l’opinion publique
à la possibilité d’un président afro-américain, mais, d’autre part, maintenir la dimen­
sion transgressive, virtuellement « antisystème », d’un président noir à la Maison-
Blanche. La mise en pratique de ces deux tâches pour accéder à la fonction suprême
était par ailleurs solidaire de ce que Michel Foucault nommait, vers le milieu des
années 1970, une « érotisation du pouvoir ». Celle-ci était selon lui indissociable
d’une question profonde : « comment aimer le pouvoir ? » – non pas l’examen d’une
volonté de pouvoir, mais l’analyse du mécanisme par lequel nous aimons celles
et ceux qui le portent ou souhaitent le détenir. Foucault indiquait ainsi que la
monarchie, avec ses fastes et ses rituels, reposait bien sur une érotisation du corps
du roi extrêmement protocolaire. Puis cette tendance s’est progressivement estompée :
en effet, comment aimer désormais les corps de Leonid Brejnev ou de Richard Nixon ?
se demandait alors Foucault. Mais il percevait à la même époque un processus de
« ré-érotisation du pouvoir », avec John F. Kennedy aux États-Unis ou Valéry Giscard
2 d’Estaing en France : « Il est certain que Giscard a fait une partie de sa campagne

Zabunyan.indd 2 18/04/17 14:24


pas seulement sur sa prestance physique, mais aussi sur une certaine érotisation de
son personnage 1. »
Donald Trump, de son côté, n’a pas réellement façonné la silhouette d’un homme
au physique désirable, ce qui ne veut pas dire que sa campagne électorale ait été
dénuée d’un puissant halo érotique sur lequel il faudra revenir. Sur sa page Facebook
ou son compte Twitter, qui comptent respectivement près de 22 millions d’« amis » et
27 millions d’abonnés, il a multiplié une image de soi qui a épousé divers formats
visuels et sonores, la plupart oscillant entre l’organisation d’un clivage forcé avec des
ennemis politiques venus de tous bords et l’élaboration d’un personnage providentiel,
porte-parole des sans-part de l’Amérique. En témoignent entre autres des clips de
campagne de moins de deux minutes le montrant en train d’humilier ses opposants
républicains durant les primaires du parti, en laissant par exemple sans voix « Lyin’
Ted » (Ted Cruz « le menteur », sénateur du Texas) ou « Little Marco » (Marco Rubio,
sénateur de Floride), juste après leur avoir adressé une salve d’attaques ad hominem.
Significatives sont en outre de courtes séquences où alternent en champ-contrechamp
le candidat Trump et la foule des anonymes venus l’accueillir en masse durant ses
meetings – trait de mise en scène traditionnel dans la propagande des régimes
autoritaires –, engendrant par là même l’effet d’une fusion entre le magnat de l’immo­
bilier et des catégories sociales pourtant aux antipodes du milliardaire de New York. Il
faut en outre noter la présence de vidéos extrêmement brèves, de cinq à dix secondes,
moins sophistiquées que les précédentes, où Donald Trump ne fait que répéter son
slogan de campagne : « Make America Great Again ». Cadré en plan fixe assis à son
bureau de la Trump Tower ou filmé avec un téléphone portable tandis qu’il est debout
dans un avion, il martèle ce slogan dans toutes les circonstances, en fonction de ses
déplacements, et quelle que soit la qualité plus ou moins médiocre de la captation
sonore. Ainsi se crée-t-il une espèce de correspondance, déjà entrevue en son temps
par Marshall McLuhan, entre le format de ces documents, avec le message politique
élémentaire qu’ils véhiculent, et la technologie qui leur sert de support de transmission.
Par-delà les habituels spots de campagne publicitaires, leur brièveté et leur basse
définition renvoient à un tournage minimal dont le résultat est destiné à être envoyé
en un temps record à des millions de personnes, et cela avec une régularité qui doit
elle-même être aisée à mettre en œuvre : tout ce que les réseaux sociaux permettent.

De la pauvreté volontaire

Tout se passe comme si Trump, utilisateur compulsif de Twitter – un tweet, comme
on sait, fait cent quarante signes – s’était efforcé d’en trouver un équivalent visuel.
Pour être accessible et saillante, on présume qu’une vidéo de campagne doit être de

1. Michel Foucault, « Anti-Rétro », entretien avec les Cahiers du cinéma, n° 251-252, juillet-août 1974,
repris in Dits et écrits, Gallimard, coll. « Quarto », 2001, p. 653. 3

Zabunyan.indd 3 18/04/17 14:24


courte durée, condition d’une circulation à grande échelle et en temps réel, ce qui a
pour conséquence notoire de contrarier une analyse critique de ses composantes
visuelles et sonores. La pauvreté d’un discours politique et de sa représentation ; la
reprise de l’un et de l’autre destinée à un large public ; l’espèce d’anesthésie qu’ils
produisent dans l’esprit des supporteurs de Trump comme chez ses détracteurs :
voilà bien trois qualités qui semblent faire la spécificité de la parole et de la figure
de Trump (candidat, puis président), et en déterminer corrélativement la monotonie
fondamentale. De fait, qui, parmi ses adversaires, ne s’est-il pas ému d’une termino­
logie qui contient en définitive un nombre fort limité de mots ? C’est là, aussi bien, ce
qui en constitue la redoutable efficacité. Mais comment la puissance d’un homme
politique peut-elle naître d’une pauvreté des images et des mots qui s’y rapportent ?
Une mise en perspective historique n’est pas inutile à cet égard. Victor Klemperer l’a
bien montré dans son essai sur la « langue du IIIe Reich » : la propagande nazie
reposait sur des caractéristiques similaires. Klemperer indique notamment comment
le nazisme « s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expres­
sions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions
d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente ». Cette adoption
subie d’« expressions isolées » trouve précisément son origine dans la pauvreté de
leur formulation. Klemperer est catégorique sur ce point : la langue du IIIe Reich
– la Lingua Tertii Imperii (LTI) – « est misérable ». Il ne s’agit pas d’un jugement de
valeur, puisque nous avons plutôt affaire à une question de principe : « [La] pauvreté
est une pauvreté de principe ; c’est comme si [la LTI] avait fait vœu de pauvreté. »
« L’éternelle répétition » de ses tournures de phrase désigne en ce sens une « mono­
tonie » à entendre ici « littéralement » : il s’agit d’une répétition du même, dont les
contenus s’imprègnent progressivement, mais sûrement, dans les esprits, y compris
chez celles et ceux qui feignent de s’y opposer. En découle un discours où tout est
«  harangue, sommation, galvanisation », un discours digne d’un « agitateur charla­
tanesque » qui s’adresse davantage à ce que les spectateurs veulent entendre qu’à
une pensée qui déplace leur système d’évidence (sans doute parce que c’est trop tard,
et que ce système demeure le seul rempart contre un anéantissement des valeurs
auquel pourtant il contribue) 1.
Reste cependant ce paradoxe d’une langue « toute-puissante autant que pauvre et
toute-puissante justement de par sa pauvreté 2 ». Gilles Deleuze, dans un passage de
L’Image-temps consacré à Hitler, un film d’Allemagne de Hans-Jürgen Syberberg,
avance des arguments très semblables, lesquels peuvent en retour renouveler la relation
critique que nous entretenons avec l’image de Donald Trump, si jamais nous éprouvons
la nécessité de nuire à cette image et à sa dissémination dans nos expériences vécues.
Vers la fin de son essai sur le cinéma où il traite du film de Syberberg, Deleuze

1. Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich, trad. Élisabeth Guillot, Pocket, 1996, respective­
ment p. 40, 45, 46 et 49.
4 2. Ibid., p. 46.

Zabunyan.indd 4 18/04/17 14:24


s’interroge sur le rôle des informations dans le combat contre Hitler, et il reprend à
ce propos l’hypothèse formulée par le cinéaste allemand, qui rejoint la position de
Klemperer appréhendée cette fois du côté de la dénonciation de l’entreprise de propa­
gande nazie : « C’est que nulle information, quelle qu’elle soit, ne suffit à vaincre Hitler.
On aura beau montrer tous les documents, faire entendre tous les témoignages : ce qui
rend l’information toute-puissante (le journal, puis la radio, et puis la télé), c’est sa
nullité même, son inefficacité radicale. L’information joue de son inefficacité pour asseoir
sa puissance, sa puissance même est d’être inefficace, et par là d’autant plus dange­
reuse 1. » Si l’image de Trump sur les réseaux sociaux reste pauvre, monotone, et par
là même « toute-puissante », son traitement télévisuel que ces réseaux contaminent de
façon continue est lui-même dégradé, « nul » et non moins périlleux pour autant. Car
malgré d’excellents papiers de presse sur la campagne de Trump, ceux du Washington
Post notamment, ou plusieurs reportages télévisés qui sont revenus avec insistance
sur les déclarations fracassantes du candidat – comme, parmi les plus racistes, « les
Mexicains sont des violeurs » ou « l’islam déteste l’Amérique » –, force est de constater
que rien n’y a fait : c’est comme si aucune information n’avait pu atteindre la présence
médiatique de Donald Trump, imperturbable dans ses excès mêmes. Deleuze assigne
néanmoins une tâche à l’art des images que nous pourrions reprendre dans l’optique
de « vaincre » Trump (comme Syberberg a tenté, dans les années 1970, de « vaincre
Hitler » a posteriori) : « dépasser l’information » au lieu d’en révéler simplement les
failles ou les lacunes ; « retourner l’image » au lieu de chercher à la détourner sur le
mode convenu de la parodie 2.
Dans le cas de Trump, cette tâche est d’autant plus ardue que sa figure est elle-
même multiple, fuyante, au sens où elle se déploie depuis des décennies sur de
nombreuses scènes spectaculaires : interviews pour les télévisions depuis le début
des années 1980 en tant qu’homme d’affaires à la richesse indéfinie ; publicités pour
Pizza Hut (en 1995, avec son ancienne femme Ivana, pour le lancement d’une pizza
avec sa croûte fourrée au fromage), pour McDonald’s (en 2002, avec Grimace, l’une
des mascottes de la marque) ; brèves apparitions dans des films de fiction (Celebrity
de Woody Allen en 1998, Zoolander de Ben Stiller en 2001), des sitcoms (comme Le
Prince de Bel Air, en 1996, avec Will Smith), ou encore une vidéo érotique soft sous la
bannière de Playboy (Playboy Video Centerfold en 2000, avec les playmates Darlene
et Carolin Bernaola) ; combattant dans le match de catch le plus important de
l’année en 2007 (match dit de la « bataille des milliardaires », avec Vince McMahon) ;
coorganisateur du concours de Miss Univers pendant près de vingt ans jusqu’en
2015 ; créateur et animateur d’émissions de télé-réalité (The Apprentice en 2004,
puis The Celebrity Apprentice en 2008)… Si bien que la personne de Trump, de
manière plus sensible encore aux États-Unis, est indissociable dans les esprits de cet
ensemble bigarré d’images qui en font un personnage aux mille visages, dont aucun

1. Gilles Deleuze, L’Image-temps, Minuit, 1985, p. 352-353 (souligné par Deleuze).


2. Ibid., p. 353. 5

Zabunyan.indd 5 18/04/17 14:24


cependant ne contredit l’autre : son narcissisme acharné l’en empêche, orienté vers
la constante célébration d’un soi figé malgré ses mutations. Quelle est la vocation
de ce personnage ? Le grand critique de cinéma américain Jim Hoberman souligne
que Trump est davantage une « célébrité » qu’une « star », comme avait pu l’être par
exemple Ronald Reagan avant lui, ancien acteur de cinéma devenu le quarantième
président des États-Unis en 1980 1. C’est que Reagan croyait ardemment en la dimen­
sion impérialiste du rêve américain véhiculée par la puissance de Hollywood, tandis
que la célébrité de Trump est fondamentalement liée à une présence télévisuelle
délestée d’une visée de conquête transnationale. C’est pourquoi « America First »
n’est pas seulement un slogan politique inquiétant que ce dernier partage avec
plusieurs suprémacistes blancs ; il désigne aussi le territoire principal que l’homme
de spectacle Trump cherche à occuper coûte que coûte, avec son lot de réussites
éclatantes et d’échecs cuisants.

« Vous êtes viré ! »

The Apprentice et The Celebrity Apprentice sont un condensé de cette situation :


succès d’audience phénoménal pendant des années sur la chaîne NBC, avec vingt
millions de téléspectateurs pour chaque épisode dès ses débuts, ces émissions de télé-
réalité n’ont jamais reçu d’Emmy Awards (les Oscars de la télévision), au grand
dam de son animateur, qui n’a pas manqué d’exprimer son ressentiment après coup
sur Twitter, indiquant que les Emmy relevaient d’un concours « truqué » dont la
cérémonie était « horrible » à regarder. Le but du jeu dans The Apprentice est de
parvenir à décrocher un poste de travail dans l’une des entreprises de Trump. The
Celebrity Apprentice, pour sa part, composée de personnalités connues du public
américain – mais peu de stars internationales justement, plutôt des célébrités de
seconde zone –, demande à ces dernières de concourir pour bénéficier d’une somme
d’argent fournie par le groupe de la famille Trump et destinée à une organisation
caritative de leur choix. Assis dans un grand fauteuil en cuir rouge et devant une
longue table où il fait face aux candidats, Trump entretient le suspense en vue de
savoir qui va être éliminé et qui va rester pour la suite de l’émission. D’où la phrase
qui résume à elle seule l’issue fatale de son déroulé, celle, cruelle, d’un entretien
d’embauche qui finit mal : « You’re Fired ! » (« Vous êtes viré ! »). Une sentence qui,
dans la mise en scène de l’émission, s’accompagne en général d’un plan montrant la

1. Jim Hoberman, « The Entertainer : Trump l’œil », publié le 29 novembre 2016 sur le site du
critique : <http://j-hoberman.com/2016/11/the-entertainer-trump-loeil>. Signalons que Trump, dans ses
aveux forcément calculés, a toujours indiqué que Reagan était une source d’inspiration profonde pour lui.
Son slogan – « Make America Great Again » – provient d’ailleurs de l’un des discours de l’ancien président
républicain (1980-1988). De même, l’une des expressions que Trump n’a pas cessé d’ânonner tout au long
de sa campagne – « Law and Order » – est le titre d’un western réalisé en 1953 par Nathan Juran, et
6 dans lequel Reagan joue le rôle principal du shérif.

Zabunyan.indd 6 18/04/17 14:24


mine défaite du candidat « licencié », et cela pendant une plage de silence qui
renforce l’ascendant que possède Donald Trump sur l’ensemble des participants.
L’importance de cette émission est considérable pour comprendre la façon dont il
exerce le pouvoir aujourd’hui. Car une continuité insoupçonnée existe bien entre les
procédés de commu­ni­cation de The Apprentice et les formes d’apparition du nouveau
président américain, créant un brouillage entre ce cadre spécifique de télé-réalité et
le quotidien de l’action politique – brouillage qui transit les opposants de Trump
comme il exalte ses partisans. De quelle continuité s’agit-il  ? Elle insiste
premièrement au niveau du contenu des échanges. Par exemple, quand le candidat à
la présidence s’emporte dans plusieurs meetings électoraux de l’hiver 2015 contre le
réchauffement climatique – il déclare en substance : « Regardez autour de vous : il
neige ; pourquoi diable parler encore de réchauffement de la planète ? » –, il faut savoir
que cette même déclaration avait été faite la même année lors de la dernière saison
de The Celebrity Apprentice animée par Trump (la saison 7) : dans un froid polaire,
en plein Manhattan, seul devant ses « célébrités » regroupées sur le bitume comme
des automates, l’homme d’affaires leur demande s’ils croient encore à l’idée d’une
hausse globale des tempéra­tures… Ainsi, ce qui est dit sur le ton de la comédie dans
la télé-réalité (puisque tout le monde rigole à cette fausse blague sur le climat) se
retrouve ensuite sur un mode dramatique dans les discours du candidat à la
présidence, avec en supplément la vraie cause de cette fausse réalité du
réchauffement : il s’agirait selon lui, ni plus ni moins, d’un complot chinois contre
l’Amérique. D’une certaine manière, Trump renverse la formule de Marx : avec lui,
en effet, l’histoire semble d’abord une comédie (telle qu’il la raconte à la télévision ou
sur les réseaux sociaux), mais elle se répète comme tragédie à partir du moment où
il est devenu l’un des hommes les plus puissants de la planète.
La continuité audiovisuelle entre The Apprentice et l’image présidentielle de Trump
reste également sensible dans le contexte de ses entretiens télévisés avec les grandes
chaînes d’information américaines. On notera que, contrairement à son prédécesseur,
Trump n’intervient jamais dans la salle de presse de la Maison-Blanche, qu’il laisse
davantage à son porte-parole sur place, l’inénarrable Sean Spicer. C’est qu’il préfère
converser assis et en tête-à-tête avec les journalistes dans une semi-obscurité enve­
lop­pante, à l’intérieur de salons d’apparence privés aux couleurs chaudes – un
clair-obscur présumé rassérénant et une ambiance chromatique qui rappellent l’envi­
ronnement de la Trump Tower où se déroulent les discussions de The Apprentice.
La nouveauté radicale de l’image du président, c’est qu’elle s’inscrit dans le prolon­
gement d’une société spectaculaire qui l’a massivement fait entrer dans les foyers
américains. C’est comme si les protocoles de la vie politique n’étaient plus opératoires,
désormais recouverts d’un ensemble de représentations télévisuelles préexistantes,
lesquelles sont maintenues presque telles quelles malgré la conquête de la plus
haute fonction du pays. Là est l’une des grandes ruptures du président Trump :
précisément en n’engendrant pas de rupture avec l’homme de spectacle qu’il était
auparavant, et qu’il continue d’être de manière persistante. C’est le cas jusque dans 7

Zabunyan.indd 7 18/04/17 14:24


ses décisions politiques les plus controversées. Quand Sally Yates, la ministre de
la Justice d’Obama encore en poste durant la période de transition qui a suivi
l’investiture de Trump, a refusé de défendre un ordre exécutif qui interdisait aux
ressortissants de sept pays musulmans de pénétrer sur le sol national, le nouveau
président l’a limogée sur-le-champ, comme il a pu le faire au fil de ses différentes
saisons avec les candidats de The Apprentice. Ce que l’un de ses soutiens politiques
inconditionnels, le républicain ultra-conservateur Newt Gingrich, a confirmé dans
un tweet éloquent : « Trump practiced “you’re fired” for years. Today he applied it to
an insurbodinate acting atty general. Congratulations 1. »

Pornographie de Trump

Comment comprendre d’ailleurs qu’une phrase aussi clivante issue d’une émission
de télé-réalité – « You’re Fired ! » –, et pas n’importe quelle phrase, puisqu’elle a trait
à l’un des sujets les plus sensibles en politique, celui du monde du travail, puisse à ce
point être mobilisée et célébrée, y compris par celles et ceux qui en souffrent dans
leur vraie vie (les classes moyennes qui ont traversé la Grande Récession de l’année
2008 ; les catégories de la population qui suivent le déclin du secteur industriel,
etc.) ? Le verdict devenu culte de The Apprentice charrie ainsi une violence acceptée
par ceux-là mêmes qui la subissent par ailleurs, dans la mesure où l’électorat de
Trump est constitué majoritairement de ce peuple d’Amérique en déshérence, habitant
loin des grandes villes et victime de toutes les crises systémiques du capitalisme.
Pour saisir les raisons de cette acceptation, et pour tenter de savoir comment cette
violence « s’insinue dans la chair et le sang du grand nombre » (Klemperer), il convient
de signaler que les implications de ce verdict irriguent bien d’autres comportements
de Donald Trump enregistrés par les caméras ou relayés par les réseaux sociaux.
Ces attitudes se focalisent en particulier sur les relations que Trump entretient avec
l’autre sexe, et où se cristallise sa conception du pouvoir et des manières de l’exercer.
Exemplaire demeure à cet égard la vidéo de la fameuse « conversation de vestiaire »
(« locker room talk ») qui précède le tournage en 2005 d’une intervention de Trump
dans Days of Our Lives, célèbre soap opera de la télévision américaine, en compagnie
de Billy Bush, l’un des animateurs de l’émission Access Hollywood consacrée à
l’industrie du divertissement. Dans cette vidéo mise en ligne en exclusivité par le
Washington Post un mois avant l’élection, on entend le dialogue entre les deux hommes
qui ont l’un et l’autre une voix très claire, retransmise par un micro accroché à
leur veste, alors que la caméra suit à distance le bus en train d’arriver à son point
de stationnement. Cette disjonction entre l’image et la parole ne fait qu’accentuer
l’énormité de ce que l’on entend en off, à savoir les stratégies de séduction de Donald

1. « Trump a pratiqué le “vous êtes viré” pendant des années. Aujourd’hui, il l’a appliqué à l’actuel
8 ministre de la Justice qui a osé le défier. Félicitations. » (Tweet du 30 janvier 2017.)

Zabunyan.indd 8 18/04/17 14:24


Trump qui avoue être attiré par les femmes comme un « magnet », qu’il les « attrape
par la chatte » (« I grab them by the pussy ») et qu’elles se « laissent faire » parce qu’il
est une « star ».
C’est là sans conteste l’une des manifestations de ce que Pauline Kael nommait
dans les années 1970 le « fascisme sexuel », et qui lui permettait de traquer à l’écran
le « machisme » des hommes dans l’histoire 1. Elle désigne également la façon dont le
corps de Trump érotise le pouvoir, en plus d’utiliser le pouvoir pour satisfaire ses
propres impulsions érotiques. Nous ne nous situons plus du côté d’une élégance
physique (type J.F.K., dont les conquêtes étaient innombrables, sans qu’il s’en vante
pour autant ou qu’il parle en public de son anatomie). Nous sommes davantage sur
le terrain d’une pornographie qui ne se limite pas uniquement au genre filmique
petit-bourgeois dont la consommation s’est aujourd’hui généralisée. Nous évoluons
désormais sur une « scène pornographique » qui éclaire parallèlement une conception
du pouvoir que notre époque a intégrée, et qui explique en partie comment l’inac­
ceptable, au final, est accepté ou toléré. Dans un article portant sur Crash de David
Cronenberg, Jacques Rancière propose une définition potentiellement très utile de
cette scène, à la croisée des jeux du désir au sein d’une industrie normative et des
rapports tacites entre les individus dans une économie générale du travail. « Ce qui
caractérise la scène pornographique, écrit Rancière, c’est la présupposition que ce
que l’un fait à l’autre est précisément ce que l’autre souhaite qu’on lui fasse. Ainsi la
pornographie illustre-t-elle à sa manière la version libérale du contrat social. C’est
pourquoi elle développe son empire visuel au rythme du néolibéralisme consensuel 2. »
Donald Trump présuppose que les femmes souhaitent être « attrapées » par leur sexe
parce qu’il a du pouvoir, et c’est parce qu’il présuppose que le capitalisme est le
meilleur système qui soit, aussi cruel soit-il, qu’il élabore une émission de télé-réalité
fondée sur l’une des expressions de cette cruauté capitaliste. En ce sens, le « You’re
Fired !  » n’est pas moins pornographique que le « fascisme sexuel » qui suinte du corps
gras de Trump, si l’on en croit les nombreuses femmes qui ont témoigné contre
l’homme d’affaires pour harcèlement sexuel (dont une actrice célèbre de l’industrie
pornographique, Jessica Drake). Il faudrait toutefois prolonger le raisonnement de
Rancière pour entrevoir comment cette violence exercée sur autrui peut elle-même
être désirée, y compris, on l’a dit, quand on en est victime comme le sont une grande
majorité des électeurs et électrices de Trump, ce « peuple oublié » ainsi qu’il les appelle
fréquemment. C’est que le pouvoir ne s’exerce pas seulement de manière pyramidale,
et la dictature n’en est pas le modèle à la fois ultime et paradigmatique. Le pouvoir
peut être aimé, par n’importe qui, avec l’espoir de l’exercer à son tour, même dans
« les formes menues qui font l’amère tyrannie de nos vies quotidiennes », comme l’avait
noté Foucault en son temps. Se reconnaître dans le peuple décrit par Trump, c’est
aussi croire en la promesse d’un pouvoir qui peut effectivement déboucher sur le pire :

1. Pauline Kael, Chroniques américaines, trad. Aurélia Lenoir, Sonatine Éditions, 2010, p. 115.
2. Jacques Rancière, Chroniques des temps consensuels, Seuil, 2005, p. 40. 9

Zabunyan.indd 9 18/04/17 14:24


le racisme, la misogynie, toutes les formes d’extrémisme – situations extraordinaires
qui se développent dans le plus ordinaire. D’où ce conseil à la fois elliptique et sobre
formulé par Foucault, et dont le cinéma pourrait s’emparer pour retourner l’image de
Trump et en révéler les mécanismes d’autorité : « Ne tombez pas amoureux du
pouvoir 1. »
Reste à savoir comment réagira Hollywood, si ses productions emprunteront le
chemin de cette nécessaire mais périlleuse entreprise de démystification, ou si elles
continueront à représenter le président des États-Unis comme auparavant, sous les
traits d’un héraut du « monde libre ». Scénario peu probable. Bien sûr, il est toujours
possible, pour se rassurer, de parcourir l’histoire du cinéma en y trouvant des films qui,
d’une manière ou d’une autre, ont anticipé l’accès à la présidence d’un personnage
aussi incertain que Donald Trump : de Meet John Doe (1941) de Frank Capra à Dead
Zone (1984) de Cronenberg, en passant par A Face in the Crowd (1957) d’Elia Kazan
(cité par Jim Hoberman), sans oublier le cinéma d’animation avec les Simpson, qui
avaient imaginé l’élection de Trump à la présidence des États-Unis dans un épisode
de la série en 2000. Il est aussi un film qu’il faudra voir et revoir ; un film qui
permettra d’éviter le double écueil du montage malin sur le mode d’un sottisier de
Donald Trump (l’effet critique d’un bêtisier sur Trump est nul) et de la démonstra­
tion à charge qui ne convainc que les convaincus (même Michael Moore, dans son
documentaire sur TrumpLand tourné en 2016, semble l’éviter). Ce film est Citizen
Kane, qui est par ailleurs l’œuvre de cinéma préférée de Donald Trump. Celui-ci s’en
est d’ailleurs inspiré durant sa campagne électorale. Ainsi, la scénographie de la
convention nationale républicaine au mois de juillet 2016 – avec une reproduction
géante de Trump derrière le pupitre où il a proclamé son discours d’investiture –
trouve son origine directe dans la célèbre scène du meeting filmé par Orson Welles
où Charles Foster Kane s’en prend violemment à son opposant et raille les sondages
qui lui sont défavorables 2. Sans doute Trump a-t-il lui aussi son « Rosebud », mot
énigmatique prononcé par Kane à l’instant de sa mort et dont la signification échappe
à tous ceux qui l’ont connu. Dans l’espèce de désorientation où son élection nous a
durablement plongés, l’une des tâches du cinéma est peut-être d’arpenter les facettes
de cet être insaisissable jusqu’à atteindre ce point où l’on ne se demande plus quel
serait son « Rosebud » à lui, mais plutôt si Trump n’est pas un « Rosebud » en nous.

1. Michel Foucault, préface à l’édition anglaise de L’Anti-Œdipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari
(1977), in Dits et écrits, II, Gallimard, coll. « Quarto », 2001, p. 136.
2. Une étonnante vidéo d’Errol Morris filme Trump en train de parler du film de Welles :
<https://www.youtube.com/watch?v=aeQOJZ-QzBk>. Pour un commentaire de cette vidéo, on consultera
l’article de Jean-Marie Pottier : <http://www.slate.fr/story/127457/pour-comprendre-trump-il-faut-revoir-
10 citizen-kane>.

Zabunyan.indd 10 18/04/17 14:24