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Revue française de science

politique

L'Europe de l'Est entre l'Est et l'Europe


Monsieur Pierre Hassner

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Hassner Pierre. L'Europe de l'Est entre l'Est et l'Europe. In: Revue française de science politique, 19ᵉ année, n°1, 1969. pp.
101-144;

doi : https://doi.org/10.3406/rfsp.1969.393144

https://www.persee.fr/doc/rfsp_0035-2950_1969_num_19_1_393144

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Résumé
L'Europe de l'est entre l'est et L'Europe Pierre Hassner
Pour comprendre la situation de l'Europe de l'Est à l'intérieur du système européen et international, il
faut étudier l'interaction de trois niveaux : celui de l'activité diplomatique, celui de l'évolution sociale et
idéologique, celui de l'équilibre militaire et territorial. Après la guerre froide commandée par la division
territoriale et la domination militaire, les années 1962-1967 ont vu le primat des initiatives
diplomatiques venant en particulier de la France et de la Roumanie ; 1968 montre l'importance
première, même au point de vue international, des tensions et des transformations inté-rieures, et la
puissance de conservation et de réaction des structures appuyées sur la force. L'U.R.S.S, ne peut
supprimer en Europe de l'Est ni la volonté d'indépendance nationale ni la soif d'ouverture aux courants
transnationaux du monde moderne ; mais elle peut rendre apparent que l'espace géographique et
politique de l'Europe de l'Est est défini par la portée de sa domination.
Si ses objectifs sont essentiellement conservateurs, ils posent cependant des questions troublantes
quant aux limites de leur application. L'opposition entre l'aspiration au changement dans la population
et l'immobilisme autoritaire des dirigeants doit amener à une succession de crises imprévisibles.
Celles-ci ne peuvent manquer d'affecter le monde extérieur et d'être indirectement affectées par lui, à
travers les liens inévitables qui existent entre l'évolution à l'intérieur des deux alliances, la nature des
relations Est-Ouest et la stabilité de l'Europe.

Abstract
East europe between east and Europe Pierre Hassner
The situation of East Europe must be understood through the interaction of three fundamental levels
within the framework of the European and the international system ; diplomatie activity, social and
ideological evolution, military and territorial balance. After the primacy of the latter during the cold war,
we witnessed, between 1962 and 1967, the primacy of diplomatie initiatives, designs and tentative
realignments, personified by France and Rumania ; 1968 shows on the one hand the primacy, even
from the international point of view, of domestic tensions and transformations and, on the other hand,
the staying power of established structures based on force and their ability to fight back. The Soviet
Union can suppress neither the désire for national independence nor the need for an opening of the
région to transnational winds of change ; but she can make it clear that the geographical and political
limits of East Europe are defined by the scope of Soviet domination.
However, while her goals are mainly conservative, their theoreical formulation raises disturbing
questions about « grey areas » in Europe. The gap between popular aspirations to change in the
Soviet Empire, and the authoritarian conservatism of the rulers must bring about a period of
umpredictable instability and crises. Their outcome cannot help indirectly affecting the outside world
and being affected by it, via the inévitable link between the evolution within the Eastern and the
Western alliances, the nature of East-West relations, and the stability of Europe.
L'EUROPE DE L'EST
ENTRE LEST ET L'EUROPE

Pierre HASSNER

« Des anticommunistes américains et ouest-


allemands comme Brzezinski, Daniels, Nove,
Wiles, Seton-Watson, Lowenthal et d'autres
prétendent qu'au lieu d'une association
fraternelle d'Etats à structure économique uniforme,
ce qui existe c'est une association politico-
militaire soumise à la " domination "
impérialiste de l'Union soviétique et recouvrant des
antagonismes mutuels l. »

I. L'EUROPE DE L'EST EN QUESTION


La pluralité des niveaux

Qu'est-ce que l'Europe de l'Est ? La question peut sembler


académique. Pourtant, avant le 21 août 1968 (ou plutôt, pour qui savait
lire, avant le 15 juillet, car avec la « Lettre de Varsovie » le facteur
sonnait une première fois le glas), l'on pouvait commencer à se
demander si l'on savait encore ce qu'était l'Europe de l'Est et si elle
constituait encore un champ intelligible d'études. Aujourd'hui, ces
doutes sont dissipés et ce serait plutôt du concept de relations
internationales que l'on serait tenté de se demander s'il est bien le plus
adéquat pour comprendre des actions et des situations dont
l'occupation de la Tchécoslovaquie demeure le symbole. Peut-être pourrait-
on partir du premier problème pour aboutir au second.

1. Mirovaja socialisticeskaja systema i antikommunism, Moscou, Izd. « Nau-


ka », 1968, 309 p. Ouvrage publié, sous la direction d'A.P. Butenko, par l'Institut
d'économie du système socialiste mondial de l'Académie des sciences de l'U.R.S.S.,
fin août 1968 ; pp. 27-28.

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L'Europe de l'Est vingt ans après

L'Europe de l'Est... Derrière ce terme, rejeté par la plupart de


ceux à qui il s'applique et qui préfèrent celui d'Europe centrale,
puisque leur expérience historique, sociale, religieuse et culturelle
porte au moins autant la marque de l'Empire austro-hongrois que de
celui des Tsars, nous savons depuis 1945 qu'il y a avant tout une
réalité : l'armée soviétique. L'union d'une détermination géopolitique
(pays européens, voisins plus faibles de l'U.R.S.S.) et d'une
détermination politique (régimes gouvernés par le Parti communiste) trouve
sa clef dans un facteur central : pays occupés par l'armée soviétique
ou susceptibles de l'être sans bouleversement automatique de l'ordre
international. A son tour, cette situation, symbolisée par les
événements de 1956 en Hongrie, donne la clef de la relation politique
fondamentale à l'intérieur de chacun de ces pays, chacun des
gouvernements pratiquant un jeu d'équilibre entre sa propre population
et l'Union soviétique, et fondant son autorité sur sa position
d'intermédiaire, seule capable d'éviter la révolte de l'une et l'intervention
de l'autre.
Mais, précisément, les formes de ce double rapport du parti au
pouvoir avec sa propre population et avec la puissance impériale
avaient pris, depuis la mort de Staline, des aspects si divers, et ces
aspects semblaient si étroitement liés à une évolution qui dépassait
non seulement le cadre régional mais celui du monde communiste,
qu'à bien des égards l'Europe de l'Est c'était à la fois beaucoup
moins et beaucoup plus que l'Europe de l'Est.
Beaucoup moins car, désormais, chaque pays avait son histoire et
sa physionomie propres où, par-delà l'uniformité imposée de l'époque
stalinienne, reparaissaient traditions et conflits nationaux ; les
éléments communs eux-mêmes, tendance à une relative autonomie par
rapport à l'U.R.S.S. et à une relative recherche de légitimation
populaire, obéissaient à des séquences et à des rythmes originaux et
imprévisibles : à partir de priorités données aux satisfactions
économiques par les uns, à l'indépendance nationale par d'autres, à la
liberté de critique par les troisièmes, les évolutions divergent ou se
rejoignent en des combinaisons parfois inattendues : indépendance ou
désatellisation menant à la libéralisation ou à la déstalinisation
(Yougoslavie), désatellisation sans déstalinisation (Albanie), déstalinisation
sans désatellisation (Hongrie), aller et retour dans la désatellisation
comme dans la déstalinisation (Pologne), prudence extrême dans
l'une et dans l'autre (Bulgarie), réforme économique sans
déstalinisation et politique extérieure active sans désatellisation (D.D.R.),
désatellisation spectaculaire menant à un timide début de déstalini-

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Entre l'Est et l'Europe

sation (Roumanie), déstalinisation spectaculaire menant à un timide


début de désatellisation (Tchécoslovaquie).
Les rapports avec les autres pays (appartenant à l'Europe de
l'Est ou extérieurs à celle-ci) obéissent eux aussi à des situations
particulières liées aux positions géographiques et aux contentieux
historiques ; mais la tendance générale est à la recherche, tantôt
diplomatique, tantôt économique ou idéologique, d'un contrepoids à
l'U.R.S.S. et d'un contact avec l'Ouest (sous forme d'échanges et de
coopération), rendu impérieux par l'évolution des sociétés et les
aspirations des populations.
Mais c'est là que, pour comprendre l'Europe de l'Est, il faut
porter ses regards vers le paradoxe de l'époque actuelle, vers cette
double tendance à l'interdépendance des sociétés et à l'indépendance
des Etats, à l'universalisation des phénomènes économiques et sociaux
et à la renationalisation des problèmes politiques, à la diffusion de
la société industrielle et de la consommation de masse et à la
renaissance des particularismes, à l'érosion des idéologies anciennes et à
la contagion des courants nouveaux, à la désintégration des blocs et
des alliances et à la création de nouveaux liens ou du moins de
nouvelles influences.
A mesure que la guerre froide diminuait en intensité et que
l'opposition Est-Ouest perdait sa priorité, l'Europe de l'Est semblait
se trouver de moins en moins à l'Est et de plus en plus en Europe 2 ;
surtout, ce qui apparaissait au premier plan c'était, d'une part, le
niveau des spécificités nationales, d'autre part, celui de l'évolution
mondiale. Autant il semblait abusif de postuler un développement
harmonieux qui ou bien rendrait les différents Etats de moins en
moins communistes et de plus en plus européens en leur faisant
adopter différentes formes de neutralité3 ou bien permettrait une
négociation leur assignant une place nouvelle, savamment dosée, dans
le cadre d'une version franco-soviétique de l'équilibre européen 4 ou

2. Si la question est posée : « D'où, vers où et avec qui ? » on peut y


répondre brièvement : « De l'Asie, vers l'Europe, tout seuls », Svitak (Ivan), « La
tête à travers le mur », Student 15, 10 avr. 1968, reproduit dans Survey, juil. 1968,
pp. 83-86.
3. Cf. Ionescu (G.), The break-down of the Soviet Empire in Eastern Europe,
London, Penguin, 1965, pp. 9, 28, 40, 122, 149 ; et L'avenir politique de l'Europe
orientale, Paris, S.E.D.E.I.S., 1967. (Coll. Futuribles.) Troisième conclusion : « Que
les Etats communistes européens deviendront plus européens que communistes »,
p. 355.
4. Cf. Liska (G.), Europe ascendant, Baltimore, the Johns Hopkins University
Press, 1964, p. 167 ; Imperial America, Baltimore, the Johns Hopkins University Press,
1967, p. 130 ; nos critiques in : « L'après-guerre froide : retour à l'anormal ? », Revue
française de science politique, XVIII (1), fév. 1968, pp. 130-141, et in : Change and

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L'Europe de l'Est vingt ans après

bien, par le jeu des déterminismes économiques et sociaux et des


institutions multilatérales, ferait de leur ré-européanisation un
phénomène global entraînant l'Union soviétique dans un vaste mouvement
de réconciliation Est-Ouest tendant à une « communauté des pays
développés » 5, autant les différentes tendances au pluralisme et à la
convergence, à la renaissance de la diplomatie et à la transformation
des sociétés, sur lesquelles s'appuyaient ces différents diagnostics
unilatéraux étaient bien réelles. L'erreur des prophètes de la détente
automatique — polycentrique ou convergente — et de la fin des
blocs et de la guerre froide était d'ignorer que les tendances
nouvelles ne supprimaient pas d'elles-mêmes les structures existantes,
qu'elles ne pouvaient que s'y ajouter ou s'y heurter.
Ce qui caractérise la réalité internationale, et plus que toute autre
celle de l'Europe de l'Est où la contradiction entre les cadres
institutionnels et les forces de changement, entre l'évolution idéologique
et sociale et l'autorité politique et militaire, entre les aspirations
intérieures et les contraintes extérieures est à son comble, c'est
précisément la pluralité des niveaux et leur interaction. Dans le cadre
du continent dans son ensemble, cette pluralité prend la forme d'une
triade classique, celle du système, des Etats et des sociétés. A un
premier niveau, territorial et militaire, rien n'a changé depuis 1945 :
le système européen, au point de vue de la sécurité et de l'équilibre,
est toujours caractérisé par la présence directe des deux grandes
puissances, par leur équilibre militaire et par la division du
continent, de l'Allemagne et de Berlin selon une ligne de partage issue de
la situation militaire en 1945. Mais, au fur et à mesure que cet
équilibre semblait stabilisé et que la confrontation des deux grands
semblait se nuancer d'acceptation réciproque, voire de coopération, un
deuxième niveau se dégageait : celui des intérêts nationaux et de la
flexibilité diplomatique, celui du refus par les alliés ou les satellites
des deux grands d'accepter un alignement inconditionnel et
automatique, celui des manœuvres et des explorations vers de nouvelles
combinaisons à l'intérieur et à l'extérieur des anciens blocs : c'était
le niveau symbolisé par les diplomaties française et roumaine. Enfin,
de manière plus souterraine, à la fois plus constante et discrète mais,

security in Europe. II. In search of a system, London, Institute of strategic studies,


1968, p. 30. (Adelphi Papers, 49.)
5. Cf. Brzezinski (Z.), « The framework of East-West reconciliation », Foreign
Affairs, janv. 1968, p. 11 et les textes cités in: «L'après-guerre froide», art. cit.,
note 24, p. 138. Pour une critique pertinente, antérieure à l'invasion de la
Tchécoslovaquie, de l'optimisme évolutionniste, voir Hauptmann (Jerzy), « Amerikanische
Ost-Europa Diagnosen », Wissenschaftlicher Dienst Siidosteuropa 9-10, sept.-oct. 1967,
pp. 150-155.

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Entre l'Est et l'Europe

en dernière analyse, moins contrôlable et plus explosive, se déroule


l'évolution des sociétés, des attitudes et des croyances, qui
brusquement révèle un abîme entre institutions et aspirations, entre
générations d'un même pays ou entre pays d'un même bloc.
La double erreur possible a toujours consisté soit à ignorer cette
pluralité des niveaux soit à négliger leur interaction. Tout le
problème des relations internationales en général, et de l'Europe de l'Est
en particulier, consiste à se demander dans quelle mesure les vagues
du troisième niveau peuvent être endiguées par la muraille du
premier ou au contraire mordre sur elle, ou encore si le résultat est de
l'ordre du reflux, de l'érosion ou du déluge et si les agitations ou les
manœuvres du deuxième niveau consolident ou affaiblissent le statu
quo, accélèrent ou détournent l'évolution ou n'ont qu'un effet épiso-
dique — celui de rides à la surface de l'eau — sur le dialogue
essentiel de la force militaire et des forces profondes.
Selon les moments, il est arrivé à chacun des niveaux d'occuper le
devant de la scène en faisant oublier les autres : après la longue
période de la guerre froide, commandée par la division territoriale
et la domination militaire, les années 1962-1967 ont vu discours et
déplacements, défis et dialogues manifester le primat franco-roumain
de la flexibilité ; 1968 représente un double et douloureux réveil en
montrant d'une part l'importance première, même au point de vue
international, des tensions et transformations intérieures, d'autre
part, la puissance de conservation et de réaction des structures
institutionnelles appuyées sur la force. Dans l'instant, les semaines ou
les mois mêmes où il manifeste sa fragilité idéologique ou spirituelle,
l'ordre établi montre qu'il est capable de revenir en force tant qu'il
n'a pas décidé d'abdiquer. L'U.R.S.S. ne peut supprimer ni la volonté
d'indépendance nationale ni la soif d'ouvertures extérieures ; mais
elle peut suffisamment les freiner, les réprimer ou les réduire au
silence pour qu'il soit apparent que l'espace géographique et politique
de l'Europe de l'Est est défini par la portée de l'autorité soviétique.
Plus que jamais l'Europe de l'Est retrouve son destin ancestral
« d'Europe-objet » 6, « d'Europe périphérique » 7, « d'Europe-autre » 8
dont le sort, la nature, la définition mêmes sont dictés de l'extérieur
par sa situation géographique, par l'ambition ou l'indifférence des
empires qui l'entourent. Ses aspirations mêmes, éternellement déchi-

6. Luza (Radomir), «L'Europe objet», Esprit, fév. 1968, pp. 191-204. (Numéro
spécial. « L'autre Europe ».)
7. Keckskemeti (Karoly), « Les grandes lignes de l'histoire de l'Europe centrale »,
Ibid., pp. 167-191.
8. Puskas (Akos), « Une Europe autre », Ibid., pp. 306-328.

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L'Europe de l'Est vingt ans après

rées et contradictoires, sont l'envers d'une situation vécue comme


contrainte et comme exil. Plus que jamais il y a donc, pour parler de
l'Europe de l'Est, primat des relations internationales et, à l'intérieur
de celles-ci, primat de la dimension territoriale et militaire.
Deux correctifs cependant : premièrement, si l'Union soviétique
décide de la situation en dernière analyse, par son action initiale de
1945-1948 et par sa réaction aux développements ultérieurs, il reste
que ce sont ces développements qui constituent le facteur
dynamique, PU.R.S.S. apparaissant de plus en plus comme essentiellement
conservatrice. Cela n'exclut pas qu'elle puisse prendre l'initiative
politique et militaire (nous avons développé ailleurs les paradoxes du
« révisionniste malgré lui » et du « conservateur agressif », que le
drame tchécoslovaque nous paraît illustrer particulièrement 9) mais
cela souligne que si la présence de l'U.R.S.S. définit la situation limite
des régimes d'Europe de l'Est (au sens très précis de leur naissance
et de leur mort), seules leur propre action et leur propre évolution
donnent à cette situation son sens ultime et son véritable visage. D'où
les diversités, encore imparfaitement expliquées qui ont pu aller
jusqu'à permettre à Berlin-Ouest 10 ou à la Finlande n d'échapper à
un déterminisme géo-politique assez proche de celui de la
Tchécoslovaquie de 1948, et à la Yougoslavie, à l'Albanie, voire à la
Roumanie, d'échapper, provisoirement du moins, au sort de la
Tchécoslovaquie de 1968.
Mais — et c'est le deuxième point — c'est précisément dans la
mesure où l'Europe de l'Est garde, aux yeux de l'U.R.S.S., un
caractère périphérique, ou du moins dans la mesure où son importance,
pour être cruciale à certains égards, ne l'est que par ses effets
indirects sur d'autres facteurs, que se crée cette marge de tolérance
permettant parfois à certains de sauvegarder ce qui est pour eux
l'essentiel tant que cela ne compromet pas ce qui l'est pour l'Union
soviétique. La domination de celle-ci, facteur décisif, ne l'est que pour les
situations décisives aux endroits et aux moments décisifs. Et ce
caractère décisif semble déterminé par des critères dont la clef est
ailleurs qu'en Europe de l'Est, dans la situation du gouvernement
soviétique par rapport à ses concurrents, actuels ou potentiels, sur le
plan intérieur, sur le plan européen ou sur le plan global, dans le

9. In Change and security in Europe. I. The background, London, Institute of


strategic studies, fév. 1968, p. 10. (Adelphi Papers. 45.)
10. Cf. Windsor (Philip), « Berlin », in Luard (Evan) éd., The cold war, London,
Thames and Hudson, 1964, pp. 120-127.
11. Cf. Fontaine (A.), Histoire de la guerre froide. I. De la Révolution d'octobre
à la guerre de Corée, Paris, Fayard, 1965, pp. 412-416.

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Entre l'Est et l'Europe

cadre de la société soviétique, dans celui du mouvement communiste


ou dans celui du système international.
Ainsi il serait faux de dire qu'alors que l'U.R.S.S. n'a pas toléré
l'évolution de la Tchécoslovaquie, elle a toléré celles de la
Yougoslavie, de l'Albanie, de la Chine, de la Roumanie. Dans chacun de
ces cas, elle s'est trouvée devant une évolution qui lui déplaisait et
qu'elle s'est efforcée d'empêcher. La question porte sur la comparaison
des inconvénients entraînés à chaque moment du conflit par le choix
de tel moyen d'action plutôt que de tel autre, ou par le choix entre
la redéfinition des objectifs et l'escalade des moyens, etc. Dans chacun
des cas précédemment cités, l'U.R.S.S. a essayé, à différents degrés et
à différentes reprises, l'encadrement institutionnel, la persuasion,
l'intimidation, la division du groupe dirigeant, les révoltes intérieures,
l'assassinat, les sanctions économiques, l'excommunication idéologique.
Dans certains cas, ces moyens ont pu mener à la victoire (Bulgarie ?)
ou à un compromis (Pologne) ; dans la plupart, ils ont échoué ; dans
la majorité des cas, l'U.R.S.S. semble s'être résignée, du moins
provisoirement, à cet échec ; à Berlin-Est, au bout de quelques heures, à
Budapest, au bout de quelques jours, à Prague, au bout de quelques
mois, elle est passée à l'action militaire. A propos de la Yougoslavie,
Khrouchtchev, se moquant de Staline qui avait dit : « II me suffira de
bouger le petit doigt et Tito disparaîtra », faisait remarquer : « II y a
mis tout le bras, et Tito est toujours là ». « Y mettre tout le bras »,
cela n'impliquait pas, apparemment, l'action militaire. Etait-ce parce
que, l'autorité du parti n'apparaissant pas menacée, la voie titiste
semblait plus tolerable ou parce que la position stratégique de la
Yougoslavie la rendait moins indispensable, face à l'Allemagne, que la
Tchécoslovaquie, ou plutôt parce qu'à la fois l'équilibre local (par les
possibilités de guérilla) et l'équilibre global (par les risques de
généralisation de la guerre) étaient moins favorables ? Ou était-ce que les
possibilités de résistance aux pressions politiques et économiques, sous-
estimées à l'époque, ne le sont plus aujourd'hui ? Ou encore que,
précisément en raison des échecs antérieurs, l'unité du bloc est
suffisamment entamée aujourd'hui pour que le danger de contagion semble
plus grand à la nieme dissidence, surtout si elle se produit dans un
monde où l'U.R.S.S. a subi des défaites de prestige et où l'idée que les
petits peuvent défier impunément les grands commence à se répandre,
tandis que Staline, sûr de son empire, pouvait plus facilement se
résigner à perdre complètement ce qu'il ne contrôlait pas totalement ?
Puisqu'il est impossible de répondre à ces questions, il est donc
impossible de fixer d'avance ce que l'U.R.S.S. consentira ou ne consentira pas

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L'Europe de l'Est vingt ans après

à tolérer, mais il importe d'autant plus de disposer de points de repères


permettant de situer un pays, une région ou un conflit dans le cadre
plus large de l'évolution des rapports internationaux, surtout lorsque,
comme pour l'Europe de l'Est, il s'agit, à plusieurs sens du terme,
d'une région « subordonnée ».

II. L'EUROPE DE L'EST EN SITUATION

La combinaison des systèmes

Les questions et les descriptions qui précèdent ont sans doute fait
apparaître une double distinction. Celle, permanente depuis qu'il
existe un Etat communiste, des rapports entre Etats et des rapports
entre partis, et celle, temporelle, de la guerre froide et de « l'après-
guerre froide », ou du monde à structure bipolaire et du monde à
tendances polycentriques. Que ce soit à l'intérieur de chacune des
deux oppositions ou entre elles, il n'y a ni coïncidence totale ni
séparation tranchée. En tant qu'Etats communistes européens, les Etats
d'Europe de l'Est se trouvent membres à la fois d'une alliance
hégémonique et d'une internationale idéologique, que les courants
centrifuges ont obligées à se distinguer l'une de l'autre et à se différencier
intérieurement, mais sans les supprimer. Pour les situer, il faut donc
faire appel à quatre cartes qui ne se recouvrent que partiellement et
qui représentent :
— le système européen et mondial de la guerre froide ;
— le système européen et mondial de la coexistence ou de
« l'après-guerre froide » ;
— le mouvement communiste international ;
— le système socialiste mondial ou la communauté des Etats
socialistes.
Ce sont le deuxième et le quatrième systèmes qui nous intéressent,
mais le premier, par ses retours de fait, et le troisième, par sa survie
de droit, sont nécessaires à leur compréhension.
La première carte, celle des deux blocs, est valable
approximativement de 1947 à 1962, et plus particulièrement pendant la première
moitié de cette période. Après les années de transition 1945-1947,
l'Europe est traversée par le rideau de fer et s'installe dans
l'opposition de deux blocs idéologiques dirigés par deux grandes puissances

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Entre l'Est et l'Europe

militaires. Contrairement aux mythes répandus sur Yalta, il n'y a pas


partage mais, pourrait-on dire, guerre de positions ou de tranchées,
chaque camp s 'efforçant de rendre la vie difficile à l'autre, en
attendant son effondrement. C'est en Europe, et avant tout en Europe de
l'Est, que cette militarisation bipolaire détermine le plus la réalité.
Pour l'Europe de l'Est, dans la période stalinienne, le monolithisme du
bloc supprime les relations internationales proprement dites, que ce
soit avec l'U.R.S.S. dont l'autorité directe s'exerce partout aux niveaux
du parti, de la police, de l'économie, avec le monde extérieur qui est
celui de l'ennemi de classe ou entre les pays du bloc eux-mêmes. Une
fois le bloc constitué, si l'on exclut les phénomènes marginaux qui lui
échappent (influence extérieure sans régime communiste en Finlande,
régime communiste excommunié en Yougoslavie), les différences entre
ces pays, que ce soit au point de vue de l'U.R.S.S. ou à celui des
puissances extérieures au bloc, sont réduites au minimum ; seule
l'Allemagne de l'Est, assimilée tardivement et imparfaitement aux autres
pays au point de vue institutionnel, tout en étant soumise au même
régime politique, idéologique et militaire de fait, témoigne, par son
statut provisoire, de l'ouverture du problème allemand, qui reste le
centre, l'enjeu, le baromètre et le point d'interrogation de la guerre
froide.
Ce dernier trait ne fera que s'accentuer après 1955. Après la
réconciliation avec Tito et les révolutions de 1956, un double processus de
différenciation intérieure du bloc et d'ouverture vers l'extérieur
accompagne la tentative khrouehtchévienne de relâchement et de multilatéra-
lisation du contrôle soviétique. Tandis que le Pacte de Varsovie et le
Comecon transforment au moins la présentation du bloc, l'Europe
centrale et les Balkans recommencent à exister, sous la forme de
propositions de zones dénucléarisées, d'origine polonaise (plan Rapacki) ou
roumaine (plan Stoica). Des liens traditionnels se renouent, des
présences nouvelles (celle des Etats-Unis, en particulier par l'aide
économique à la Pologne, celle de la Chine, par son influence lors des crises
de 1956 et des efforts de reconstruction qui ont suivi) apparaissent. Les
deux cartes d'une Europe désidéologisée et d'un monde communiste
décentralisé commencent à se dessiner.
Ce que nous avons appelé le système de la coexistence, ou de
« l'après-guerre froide » ou de l'Europe désidéologisée, c'est celui qui
apparaît en période de détente, lorsqu'à la fois l'hostilité irréductible
des blocs et leur unité interne sont remises en question. Quand les
rayons de la détente dissipent les nuages de la guerre froide et
traversent les voiles de l'idéologie communautaire, socialiste ou atlan-

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L'Europe de l'Est vingt ans après

tique, ce qui non seulement demeure mais devient de plus en plus


visible, c'est le squelette territorial et militaire dont la structure est
celle d'une Allemagne divisée, occupée par l'U.R.S.S. et les Etats-
Unis. Si l'on fait abstraction de la division en deux blocs, l'Europe
prend l'aspect de trois cercles concentriques, les deux grandes
puissances et l'Allemagne divisée constituant la structure de base, et les
autres Etats européens constituant une zone intermédiaire plus
inconsistante et plus mobile. Si l'on fait abstraction de l'idéologie, il n'en
résulte, dans la phase actuelle, ni un retrait des deux grands, ni un
équilibre continental, de l'Atlantique à l'Oural. La structure politique
et militaire du continent est au contraire dominée par la confrontation
mêlée de coopération de l'U.R.S.S. et des Etats-Unis, qui s'exprime
par leur double présence en Allemagne ; cette présence de chacun des
deux grands est commandée à la fois par le souci de contenir l'autre
et par celui de se prémunir contre l'éventualité d'une Allemagne
dangereuse soit par sa puissance autonome, soit par son alliance avec
l'autre grand. Pour chacun des deux grands, la puissance et le danger
actuels de l'autre, la puissance et le danger potentiels de l'Allemagne,
sont les deux considérations décisives en matière de sécurité
européenne. Leur politique à la fois envers leurs propres alliés et envers
ceux de l'autre (France, Grande-Bretagne dans un cas, Europe de
l'Est dans l'autre) est subordonnée à ces considérations. D'où une
tendance au partage, pour la première fois réelle, la modération de
la politique soviétique en Amérique latine, par exemple,
correspondant à celle de la politique américaine en Europe de l'Est. Si celle-ci
et l'Europe de l'Ouest ne sont pas logées à la même enseigne en raison
de la liberté d'action incomparablement plus grande de la seconde à
l'égard des Etats-Unis et, par conséquent, de la plus grande liberté
de manœuvre de l'U.R.S.S. à son égard, il reste que, quelles que soient
les initiatives diplomatiques ou les évolutions sociales et idéologiques
en Europe de l'Ouest et de l'Est, elles n'ont d'importance décisive
pour le système européen que si elles modifient la manière dont les
Etats-Unis et l'U.R.S.S. évaluent leurs relations entre eux et avec
l'Allemagne. A leur tour, ces relations risquent d'être influencées avant
tout par l'évolution intérieure des deux Allemagne et des deux grands,
et par des phénomènes extérieurs (course aux armements stratégiques,
problème chinois).
Si donc les Etats européens peuvent, de leur côté, influencer ces
alliances et ces oppositions, ces priorités et ces intérêts, c'est aussi
essentiellement de manière indirecte, en offrant des exemples ou en
provoquant des crises qui, s'ils surviennent en Europe de l'Est, seront

110
Entre l'Est et l'Europe

accueillis par les dirigeants de l'U.R.S.S. en fonction de l'effet qu'ils


risquent d'avoir soit sur l'évolution de leur propre société, soit sur
celle de l'Allemagne. Ce fut le malheur de la Tchécoslovaquie (si on
la compare à la Roumanie par exemple) que la situation
géographique et la nature de son évolution l'aient mise dans la position
la plus dangereuse à ces deux points de vue.
C'est ici qu'on aperçoit l'impossibilité de confondre comme de
séparer la position géographique et stratégique des pays et leur
évolution sociale et idéologique. A partir du moment où la carte
politique de l'Europe se différencie, les Etats de l'Europe de l'Est assument
ou retrouvent de nouvelles identités dont ils partagent certaines avec
d'autres Etats européens ; ainsi la qualité de « voisins de l'Allemagne »
reprend pour certains d'entre eux, à côté de celle de « voisins de la
Russie », une importance décisive. Mais ils ne cessent pas pour autant
d'être des Etats communistes, et c'est même avant tout en tant qu'Etats
soumis à une domination à deux échelons — celle de leurs partis
communistes respectifs et celle de l'U.R.S.S. — , en quête d'une double
légitimité, que leur situation géographique les affecte le plus. Il n'est
pas indifférent, pour juger la marge de tolérance dont bénéficie la
Tchécoslovaquie, qu'elle soit la voisine, d'une part, de l'Allemagne
de l'Ouest et de l'U.R.S.S., d'autre part, de la R.D.A. et de la Pologne
avec lesquelles elle est censée constituer un « triangle de fer » ou,
plus prosaïquement, le « premier échelon du Pacte de Varsovie ».
Mais cette importance vient moins de la crainte (inexistante) d'une
attaque allemande ou du souci (existant mais secondaire) d'un front
militaire continu, que du fait que, pour asseoir leur légitimité,
l'U.R.S.S. et les partis communistes des pays voisins de la R.F.A. ont
de plus en plus besoin de l'épouvantail ouest-allemand si l'épouvantail
américain recule à l'arrière-plan, et que la stabilité intérieure de la
R.D.A. et de l'U.R.S.S. elle-même peuvent être plus facilement
affectées par un exemple venu de Tchécoslovaquie que des Balkans 12.
Cette interpénétration de la géographie et de l'idéologie, cette
solidarité que les dirigeants soviétiques ressentent et essayent de
consolider contre toute menace polycentrique, entre les deux aspects
de leur rôle de dirigeants ou d'avant-gardes par rapport aux Etats-

12. Comme l'écrit admirablement l'auteur tchécoslovaque A. Miiller : « Ce n'est


pas la politique extérieure de Prague mais sa politique intérieure qui menaçait la
stabilité des groupes dirigeants dans les autres pays communistes, particulièrement en
Pologne et en R.D.A. Elle dérangeait aux yeux des Soviétiques toute la stabilité du
bloc déjà ébranlé, elle isolait Berlin, discréditait Varsovie, tentait Bucarest, enhardissait
Budapest et réhabilitait Belgrade ». Muller (Adolf), « Die internationalen Zusamen-
hange », in Schmidt-Hauer (Christian), Muller (Adolf), Viva Dubcek, Reform und
Okkupation in der C.S.S.R., Kôln-Berlin, Kiepenhauer und Witsch, 1968, pp. 177-179.

ni
L'Europe de l'Est vingt ans après

frères du Pacte de Varsovie et du Comecon et par rapport aux partis-


frères du mouvement communiste mondial, nous permettent de
comprendre les rapports de notre troisième et de notre quatrième
systèmes, à la fois avec les deux premiers et entre eux.
De même qu'à l'Europe des deux blocs succède un équilibre plus
classique, mais où l'Europe de l'Est se trouve néanmoins verrouillée
entre la R.D.A. et l'U.R.S.S., de même au Parti communiste mondial
de la Troisième Internationale succède un mouvement communiste
mondial secoué de crises et d'oppositions, où certains partis au
pouvoir dans des Etats indépendants échappent à l'autorité du parti-
guide, où d'autres, dans l'opposition, lui obéissent moins fidèlement
qu'auparavant, mais où la discipline des partis au pouvoir dans des
Etats que la géographie place dans l'orbite de l'U.R.S.S. n'en est que
plus précieuse à celle-ci. D'où le rôle croissant de cette notion de
« communauté des pays frères » ou des « Etats socialistes », qui se
trouve à la rencontre de ce double mouvement de régionalisation :
empêchée par les Etats-Unis, par la Chine et par les diversités
régionales de dominer l'ensemble du système international et du système
communiste mondial, l'U.R.S.S. ne s'en rabat que plus sur l'Europe
de l'Est, à la fois base de repli et de départ, à la fois symbole et
moyen de ce qui reste des réalités de sa domination et des perspectives
de son expansion.
Dans leurs rapports avec l'Europe de l'Est comme avec les
républiques de l'U.R.S.S., le système tel qu'il devrait être aux yeux des
dirigeants soviétiques comporte ce qu'on pourrait appeler l'unité des
quatre centralismes — ou des quatre primats du centre sur la
périphérie ou du sommet sur la base ou de l'avant-garde sur l'ensemble :
primat de l'appareil à l'intérieur de chaque parti communiste, de
chaque parti communiste à l'intérieur de chaque Etat, du Parti
soviétique à l'intérieur du mouvement communiste mondial, de l'Union
soviétique à l'intérieur de la communauté des Etats socialistes. La
contestation de l'un de ces primats entraîne un danger pour les autres
et, en dernière analyse, pour celui qui constitue le sommet du système :
le primat de l'appareil à l'intérieur du Parti soviétique et du Parti
soviétique à l'intérieur de l'U.R.S.S. En revanche, l'autorité du
P.C.U.S. à l'intérieur du mouvement communiste mondial et celle de
l'U.R.S.S. à l'intérieur de son bloc se prêtent mutuellement main-
forte, non seulement contre les menaces directes des tentatives
d'indépendance nationale ou idéologique mais aussi contre la menace
indirecte de la décentralisation à l'intérieur des différents partis ou
des différentes sociétés communistes. Le caractère hiérarchisé et le

112
Entre l'Est et l'Europe

pouvoir exclusif du parti dans les régimes d'Europe de l'Est facilitent


le contrôle par l'U.R.S.S. de leur politique ; les pressions politiques
et militaires que l'U.R.S.S. peut exercer sur ces Etats facilitent le
maintien des partis respectifs dans le camp soviétique à l'intérieur
des conflits du monde communiste.
Là encore, cependant, il ne s'agit pas de simples relations
bilatérales mais d'un champ où tendent à s'instaurer des rapports de
force complexes. Un Etat d'Europe de l'Est peut lui aussi, chercher
un contrepoids à l'U.R.S.S. soit dans la sphère de l'équilibre
interétatique soit dans celle des rapports entre partis. Ainsi l'Albanie, avant
tout hostile à la Yougoslavie pour des raisons nationales, s'est trouvée
opposée à l'U.R.S.S. à partir de la réconciliation entre Khrouchtchev
et Tito ; comme celle-ci s'opérait sous le signe de la déstalinisation
et des concessions au révisionnisme de droite, l'Albanie s'est trouvée
dans son conflit avec eux sur des positions staliniennes et dogmatiques
de gauche, ce qui Ta amenée à chercher un contrepoids non du côté
de l'Occident mais du côté de la Chine, dans le cadre d'un équilibre
aberrant au point de vue géographique, économique ou militaire,
mais fondé sur la structure propre du monde communiste. La
dynamique propre du conflit avec l'U.R.S.S. après l'invasion de la
Tchécoslovaquie l'amène d'autre part aujourd'hui à se trouver objectivement
alliée à la Yougoslavie, c'est-à-dire à l'ennemi numéro un sans lequel
elle ne se serait pas opposée à l'U.R.S.S.
La Roumanie, sans négliger les ouvertures ou les appuis de toute
origine, y compris occidentale, et sans choisir, comme l'Albanie, de
s'identifier à la Chine, a quand même vu dans le conflit sino-soviétique
la chance majeure de sa tentative d'indépendance. D'où ses efforts
pour exploiter et à la fois limiter ce conflit, car elle savait bien que,
comme dans toutes les situations triangulaires où un petit cherche à
exploiter la rivalité de deux grands, la réconciliation comme la rupture
totale entre ces derniers lui seraient défavorables.
Au contraire, la Pologne, la Hongrie et la R.D.A., avec des nuances
et après, pour certaines d'entre elles, des tentatives timides et discrètes
pour utiliser la possibilité d'une ouverture chinoise destinée à renforcer
leur position devant Moscou, se sont rangées sans équivoque dans le
camp de cette dernière. Et la Tchécoslovaquie du printemps 1968, se
plaçant à l'opposé de la position albanaise et même de la tactique
roumaine, semble avoir voulu compenser ses velléités de réforme intérieure
et d'indépendance économique par une fidélité impeccable à l'U.R.S.S.
dans les débats du mouvement communiste portant, par exemple, sur la
convocation d'une conférence des partis communistes. Là encore,

113
L'Europe de l'Est vingt ans après

cependant, leur propre évolution intérieure transformait les


communistes tchécoslovaques en révoltés « objectifs » ou malgré eux : si
Michel Tatu a pu appeler leur déstalinisation et leur dé-léninisation
intérieures « l'hérésie impossible », on peut dire que celle-ci, à son
tour, transformait en « orthodoxie impossible » leur docilité
extérieure puisque, pour satisfaire Moscou, il leur fallait ne pas devenir
ce qu'ils devenaient : le simple fait de trouver des préoccupations ou
un langage commun avec Rome ou Belgrade quant à l'évolution du
parti et de ses rapports avec la société entraînait, aux yeux des
Soviétiques, le risque de création de ce troisième pôle ou de ce troisième
groupement au sein du monde communiste (quatrième, en fait, si l'on
tient compte de la ligne révolutionnaire de priorité à la lutte
antiimpérialiste commune à Cuba, à la Corée du Nord et au Vietnam du
Nord) qui représenterait un communisme démocratisé ou humanisé,
propre à l'Europe ou aux pays industrialisés. L'existence d'un tel
groupement sur le plan des partis et de l'idéologie n'est pas moins
inacceptable pour l'U.R.S.S. qu'un groupement danubien ou une
renaissance de la Petite Entente, groupant Prague, Belgrade et
Bucarest sur le plan des Etats et de l'économie ou de la politique extérieure.
Dans les deux cas, la réponse est dans l'union de la géographie et de
l'idéologie, opérée par le resserrement du contrôle exercé sur le bloc ;
autrement dit, sur le plan des partis, par la « rebolchevisation à l'Est »,
au risque d'accroître la « débolchevisation à l'Ouest », selon
l'opposition formulée avec bonheur par Branko Lazitch 13. Il s'agit, encore
plus littéralement que ne le pensait R. Lo wen thai en inventant la
formule, d'un « communisme dans un seul bloc 14 » ou « dans un
seul empire », qui rappelle le socialisme dans un seul pays de Staline.
L'insistance sur la notion de communauté socialiste et sur son primat
à la fois sur le communisme mondial et sur les communismes
nationaux, autrement dit le primat du bloc ou de l'empire à la fois sur les
intérêts particuliers des partis communistes qui lui sont extérieurs 15
et sur ceux des pays communistes qui le composent, représente
incontestablement une reprise en mains de style stalinien.
13. Lazitch (Branko), « Les « partis-frères » entre la « rebolchevisation » à l'Est
et la « débolchevisation » à l'Ouest ». Est-Ouest 414, 16-30 nov. 1968, pp. 1-3.
14. Lowenthal (Richard), « Les chances du communisme pluraliste », in Dra-
chkovitch (M.), éd., De Marx à Mao Tsé-toung, Paris, Calmann-Lévy, 1967, p. 342.
Voir aussi pour la place de l'Europe de l'Est dans la crise du mouvement communiste
mondial : Lowenthal (Richard). Khrouchtchev et la désagrégation du bloc
communiste, Paris, Calmann-Lévy, 1964, pp. 272 et 297.
15. C'est le sens du discours de M. Gomulka au cinquième congrès du P.O.U.
polonais et c'est l'objet de la controverse actuelle entre communistes est-allemands
et italiens. Cf. les articles d'Enrico Berlinguer dans Rinascita du 25 octobre 1968
et de Luca Pavolini dans Rinascita du 15 novembre 1968, ainsi que le discours de
L. Longo dans L'Unità du 30 août 1968.

114
Entre l'Est et l'Europe

Mais une question reste posée, plus que du temps de Staline : y


a-t-il des limites définies, à la fois pour l'étendue géographique et pour
l'intensité ou la rigidité, à ce contrôle centralisé ? La définition de
la « communauté socialiste » varie-t-elle en extension et en
compréhension selon les moments et les occasions ? De la réponse à cette
question dépend le primat donné à la sécurité ou à l'idéologie ainsi
qu'à la défensive ou à l'offensive dans l'interprétation de la phase
actuelle.
Le problème est en particulier de savoir quel est le rapport entre
le groupe des cinq puissances invitées à entendre les Tchécoslovaques
à la conférence de Dresde, en mars, signataires de la lettre de Varsovie
du 15 juillet et participant à l'invasion de la Tchécoslovaquie le
21 août, et l'organisation du Pacte de Varsovie aussi bien que la
communauté socialiste dont ils se réclament. Que le groupe des Cinq
soit un de ces groupements ad hoc qui tendent à se multiplier et à
s'ajouter ou à se substituer aux organisations traditionnelles et
formelles, c'est un point de départ incontestable et intéressant. A cet
égard, on peut remarquer également que le réseau de pactes bilatéraux
conclus après la décision de Bucarest et de Bonn d'instaurer des
relations diplomatiques, pactes qui ont pour centre la R.D.A. et pour
repoussoir l'Allemagne fédérale, semblent également concerner avant
tout ces cinq pays plus la Tchécoslovaquie et constituer une structure
de remplacement possible, à la fois plus souple, plus restreinte quant
aux membres et plus tournée vers l'extérieur (c'est-à-dire l'Allemagne
et la sécurité européenne) que le Pacte de Varsovie. Mais le problème
important concerne les pays communistes européens autres que ces
cinq : Tchécoslovaquie, Roumanie, Yougoslavie, Albanie. Il tient à
ce que, dans la mesure où la notion de communauté socialiste entraîne
une doctrine d'intervention, les Etats en question risquent d'être les
objets auxquels elle s'applique, sans être, même en droit, parmi les
sujets qui la définissent, la décident ou la mettent en pratique.
S'il y a primat des intérêts communs de la communauté socialiste
sur la souveraineté de chacun de ses membres, qui sont les membres
de cette communauté, et qui décide de ce que sont ces intérêts et
de la manière de les appliquer ?
Si l'on examine l'ensemble des textes qui vont du discours de
Brejnev, le 3 juillet 1968, au célèbre article de la Pravda du 26
septembre 1968 16, en passant par la lettre de Varsovie du 15 juillet 1968
et le communiqué de l'agence Tass du 21 août 1968, la réponse

16. Kovalev (Serge), « Souveraineté et devoirs internationaux », Pravda, 26 sept.


1968.

115
L'Europe de l'Est vingt ans après

semble être la suivante : pour que la communauté socialiste et son


droit supérieur entrent en action, il suffit que des Etats socialistes
(pas nécessairement la majorité, puisqu'il n'y a pas de spécification
de nombre et que certains sont exclus des réunions préparatoires),
liés soit par des traités soit simplement par des liens d'amitié et de
coopération, considèrent que le socialisme est directement ou
indirectement menacé dans un autre Etat socialiste, que celui-ci soit d'accord
ou non. L'appartenance au Pacte de Varsovie peut fournir un
argument supplémentaire (c'est pourquoi l'Albanie l'a quitté officiellement
après l'occupation de la Tchécoslovaquie) mais n'est pas
indispensable ; de même, l'appel à l'aide, de préférence au nom d'un
gouvernement, est souhaité mais on peut s'en passer si l'on n'arrive pas à
le susciter. Le primat de l'U.R.S.S. comme juge de dernier ressort,
toujours reconnu implicitement, n'avait pas eu, en général, à être
affirmé sous sa forme la plus nue ; l'escalade idéologique ou théorique,
consistant à nier la souveraineté des satellites, n'est que la conséquence
soit d'une déficience pratique rendant impossible d'habiller
l'intervention d'une fiction légale, soit d'un avertissement symbolique allant
au-delà du problème de la souveraineté formelle et du principe de
classes. Ce qui est nouveau, du moins par rapport à un passé récent,
c'est le refus des gradations entre adversaires et entre moyens, la
réduction à l'absurde de principes (division idéologique en deux blocs,
modèle unique du socialisme, absence de scrupules juridiques et
moraux, considérés comme bourgeois ou abstraits, dans l'usage de la
force) qui, sans jamais disparaître complètement, avaient été
considérablement atténués ou nuancés depuis le vingtième congrès du
P.C.U.S.
D'une part, à l'intérieur du bloc lui-même, la notion de «
communauté socialiste » signifie à la fois homogénéisation forcée et
fermeture par rapport à l'extérieur. L'idée des modèles nationaux du
socialisme est déclarée, par la Pravda du 24 juillet, être une
invention maoïsto-titiste ; les contacts culturels et touristiques avec
l'Occident, hier expression de la détente et de la coopération, sont
aujourd'hui porteurs de « contre-révolution tranquille » ou « pacifique » ;
les échanges commerciaux à l'intérieur du Comecon doivent avoir la
priorité, et l'autarcie est proclamée comme idéal, du moins par
M. Ulbricht.
L'acceptation de l'impopularité liée à un usage trop voyant de
la force se rattache à ce primat géographique, à ce que, dès janvier
1968, Michel Tatu décelait dans le « style » de Moscou, à savoir « le
retour aux vieilles conceptions staliniennes sur l'espace stratégique

116
Entre l'Est et l'Europe

et les zones d'influence militaire, la préférence donnée aux bases et


points d'appui militaires sur les succès de propagande, aux échecs sur
le poker », bref un militarisme croissant. Mais, d'autre part, c'est un
militarisme idéologique et militant, qui correspond à la fois à un
durcissement idéologique à l'intérieur de l'U.R.S.S. et, à l'extérieur
du bloc, à « une diplomatie plus risquée, conjuguée avec le désir
d'effacer les humiliations subies entre 1962 et 1967 ».17, l'un et l'autre
se donnant comme justification l'idée de la lutte inévitable et constante
entre deux camps représentant deux systèmes sociaux. La synthèse
des trois notions de communauté socialiste, d'autarcie du bloc et de
lutte des classes internationale est opérée de la manière la plus claire
par M. Ulbricht : « Dans la lutte acharnée du socialisme et de
l'impérialisme sur le plan mondial, une loi de la lutte de classes entre
Etats impérialistes et socialistes se cristallise : c'est la nécessité, pour
la communauté des Etats socialistes de résoudre tous les problèmes
importants : scientifiques, techniques, militaires, économiques et autres
par ses propres moyens » 18.
De là découlent deux prolongements possibles de la doctrine du
droit d'intervention de la communauté socialiste : d'une part, une
plus grande belligérance dans l'usage de la force contre les régimes
non socialistes ; d'autre part, une menace contre les régimes
socialistes qui se veulent nationaux ou non alignés, même si, comme la
Yougoslavie ou l'Albanie, ils ne sont plus soumis depuis longtemps
à l'autorité directe de Moscou ou si, comme en Roumanie, le contrôle
du parti n'y est pas menacé.
Sur le premier point, deux références peuvent inquiéter : la
première est l'exemple donné par Kovalev, dans l'article doctrinal cité
(Pravda du 26 septembre 1968), pour illustrer le danger de perdre
l'approche de classe au profit du formalisme juridique « Une telle
approche de la question de la souveraineté signifie que, par exemple,
les forces progressistes du monde ne pourraient pas s'insurger contre
la renaissance du néo-nazisme dans la République fédérale allemande,
contre les actions des bouchers Franco et Salazar, contre les actions
arbitraires, réactionnaires des " colonels noirs " en Grèce, parce que
c'est l'affaire intérieure d'Etats " souverains " 19 ». L'autre, c'est l'idée
affirmée par l'organe central du S.E.D. allemand de l'Est, qu'une

17. Tatu (Michel), Les relations Est-Ouest dans dix ans, Paris, Institut atlantique,
1968, p. 2 (texte ronéotypé).
18. Texte cité d'après Die Welt, 29 nov. 1968.
19. Kovalev, art. cit., p. 377.

111
L'Europe de l'Est vingt ans après

guerre entre les deux Allemagne serait une guerre juste et non
fratricide, puisqu'elle opposerait des ennemis de classe20.
On pourrait être tenté d'en conclure à une remise en cause non
seulement de la détente mais de la « coexistence pacifique », à une
lutte accrue pour éliminer non seulement les déviations, humanistes
ou nationalistes, du socialisme mais ses ennemis capitalistes. On
pourrait évoquer la thèse de Jean Laloy, selon laquelle le véritable
changement dans le sens de la coexistence s'est produit à l'intérieur
du monde communiste où les relations ont changé et où les
successeurs de Staline doivent s'accommoder de ce qu'ils trouvent, alors
qu'avec le monde capitaliste l'hostilité de principe demeure21. Mais
précisément, cette thèse est, dans Entre guerres et paix, la seule qui
nous paraisse devoir être abandonnée, voire inversée. Lorsque, dans
La vie internationale de Moscou, O. Pavlov écrit que « le principe
de coexistence pacifique n'est applicable qu'aux rapports entre Etats
à différents systèmes sociaux » et s'insurge contre l'idée
tchécoslovaque de l'appliquer aux rapports entre Etats socialistes car « la
tentative de substituer au principe de l'internationalisme prolétarien
le principe de coexistence pacifique dans les relations entre Etats
socialistes a pour but de modifier le caractère même de ces relations22»,
il traduit fidèlement, avec une ironie involontaire, non seulement la
théorie de l'U.R.S.S. mais sa pratique.
Le principe de l'aide fraternelle est l'application à la
communauté socialiste du vieux proverbe : « Qui aime bien châtie bien ». Il
est frappant en effet de constater qu'alors que, depuis 1945, les Etats-
Unis sont intervenus militairement dans le monde plus souvent que
l'Union soviétique mais tolèrent beaucoup plus généralement que leurs
alliés les critiquent, les attaquent ou abandonnent les organisations
militaires qu'ils dirigent, l'Union soviétique, elle, est intervenue trois
fois, mais chaque fois dans sa propre sphère, contre les populations
de ses propres satellites. Les Etats-Unis retirent leurs troupes de
France sur simple demande et bombardent un allié de l'Union
soviétique, le Vietnam du Nord. L'Union soviétique n'intervient pas
directement pour protéger ce dernier mais intervient préventivement
contre un pays soupçonné d'imiter la politique française de
dégagement par rapport à l'organisation militaire.

20. Neues Deutschland, 23 nov. 1968. Il s'agit d'un article du théoricien militaire
Wolfgang Wùnsche.
21. Cf. Laloy (Jean), Entre guerres et paix, Paris, Pion, 1967, p. 213.
22. Pavlov (O.), « L'internationalisme prolétarien et la défense des conquêtes
du socialisme », La vie internationale (Moscou) 10, oct. 1968, p. 15.

118
Entre l'Est et l'Europe

C'est que, bien qu'imprécises (le Vietnam du Nord, justement, en


fait-il partie ?), les frontières de la communauté socialiste le sont
beaucoup moins que celles de la zone d'action militaire des Etats-
Unis, précisément parce que, se fondant essentiellement sur le critère
de la possibilité de contrôle direct, l'U.R.S.S. ne connaît guère de
milieu entre « nous » et « eux », entre un bloc qui se veut plus qu'une
alliance et des ténèbres extérieures étrangères et potentiellement
hostiles, où sont parfois rejetés les membres du bloc qu'on ne peut
retenir par la force. Les Etats-Unis, connaissant plus de gradations,
ont eu tendance à être plus tolérants envers leurs alliés et plus
aventureux dans le reste du monde parce que leurs objectifs étaient, dans
le premier cas, plus limités que ceux de l'U.R.S.S. et qu'ils croyaient,
souvent à tort, que leurs possibilités l'étaient moins que les siennes
dans le second. En règle générale, cependant, si pour l'U.R.S.S. les
critères décisifs sont, d'une part, l'équilibre et le risque de résistance
ou de généralisation, d'autre part, le danger et le risque de contagion
en cas d'inaction, les pays de la communauté socialiste sont à la fois
ceux envers lesquels il est le moins dangereux d'utiliser la force,
puisqu'ils ne sont pas protégés par des alliés puissants, et ceux envers
lesquels il peut être le plus urgent de le faire, parce que leur évolution
peut être la plus dangereuse pour l'ensemble de l'empire et pour
l'U.R.S.S. elle-même.
On peut donc conclure que la notion de droit d'intervention de
la communauté socialiste, même liée à celle d'intensification de la
lutte entre Etats socialistes et impérialistes, ne signifie pas
nécessairement des intentions plus belliqueuses à l'égard de ces derniers et
que les premiers menacés sont les Etats socialistes eux-mêmes. Le
souci mis par l'Union soviétique à préserver la détente avec les Etats-
Unis et à engager des négociations avec eux en même temps qu'elle
occupe la Tchécoslovaquie, en est la meilleure illustration. Mais cela
n'entraîne nullement que les intentions contenues dans la nouvelle
doctrine soient uniquement défensives, ni dans la définition des limites
de la communauté ni dans celle des moyens utilisés à son service.
Aussi la deuxième menace que nous avons distinguée nous paraît-
elle beaucoup plus sérieuse. Elle conduirait à envisager la «
communauté socialiste » comme extensible, comme expression d'une
conception dynamique qui, en droit ou en puissance, repousserait ses limites
jusqu'à Belgrade et aux pays arabes, reconnus comme socialistes. Si
l'affrontement direct avec les Etats-Unis est exclu, l'affrontement
indirect ne l'est pas ; si la pesée frontale directe sur les alliés européens
des Etats-Unis est exclue par l'engagement physique de ceux-ci, la

119
L'Europe de l'Est vingt ans après

pesée sur les neutres l'est moins ; si la perspective du soutien à la


révolution mondiale dans le Tiers Monde est mise en sourdine, la
perspective de l'expansion diplomatico-militaire à partir de régions
voisines traditionnellement visées par la Russie n'a jamais été plus
actuelle. Enfin et surtout, si les pays non-alignés sont plus exposés et
les pays socialistes plus menacés, les pays qui se trouvent le plus
directement mis en cause, ce sont les pays socialistes non alignés.
S'il y a une idée clairement soulignée, c'est bien la nécessité, pour
chacun, de choisir son camp. Les notions mêmes de neutralité et de non-
alignement sont implicitement mises en cause, celle de non-alignement
d'un pays socialiste est explicitement attaquée et implicitement
assimilée à la trahison 23. La Roumanie qui appartient au Pacte de
Varsovie, mais qui y a vécu en état de semi-exclusion, qui est le plus
souvent nommée mais a parfois été omise dans la liste des pays
socialistes et qui, pendant plusieurs années, a cherché toutes les
occasions de s'en distinguer — y compris les plus brûlantes comme le
conflit arabo-israélien, les relations avec l'Allemagne fédérale et le
traité de non-prolifération des armes nucléaires — ne peut pas ne pas
être visée. La Yougoslavie, modèle du socialisme national et apôtre
du non-alignement, ne peut pas voir sans inquiétude que les
dirigeants d'Allemagne de l'Est à la fois la considèrent comme un Etat
socialiste et déclarent que sa politique ne se distingue plus en rien
de celle de Bonn 24. Elle-même n'obtient des pays « socialistes », y
compris l'U.R.S.S., ni l'arrêt des attaques contre elle ni la garantie
qu'elle n'est pas concernée par la doctrine du droit d'intervention de
la communauté socialiste. En revanche, l'assistance économique et
la manifestation de « l'intérêt que les Etats-Unis attachent à son
indépendance et à son intégrité territoriale » sont, sinon sollicitées
ouvertement, du moins accueillies avec satisfaction. Les déclarations
des Etats-Unis et de l'O.T.A.N. à ce sujet doivent, note Borba, accroître
les attaques dont elle est l'objet mais augmenter également sa
sécurité 25. Effectivement, l'Union soviétique attaque, par la voix de
l'agence Tass, les participants à la réunion de l'O.T.A.N., en no-

23. Cf. Pavlov (O), art. cit., p. 16 ; Kovalev, art. cit., p. 375 ; Sanakoev (C),
« Politique extérieure du socialisme et communauté des pays frères », La vie
internationale (Moscou) 10, oct. 1968, p. 81.
24. Djoric (Lj), « Attaques continuelles ; une course de relais », Vjesnik (Zagreb),
26 oct. 1968. Traduction intégrale par Slobodan Stankovitch dans Radio Free Europe
Research, Yugo/53, 28 oct. 1968. L'auteur de l'article évoque notamment les attaques
de Gerhard Grueneberg, membre du Bureau Politique du S.E.D. Cf. aussi l'éditorial
de Neues Deutschland, 13 nov. 1968.
25. Borba, 18 nov. 1968. Cité in « Jugoslawiens bewaffnete Blockfreiheit », Neue
Zùrcher Zeitung, 24 nov. 1968.

120
Entre l'Est et l'Europe

vembre 1968, qui, en incluant dans leur sphère d'intérêts de nouveaux


« Etats, sans même leur demander leur avis », se font les « tuteurs
bénévoles des intérêts des autres » 26 ; mais elle attaque aussi par la
voix de la Pravda la Yougoslavie et la Roumanie qui, contrairement
à l'Autriche et à la Finlande, ne se sont pas empressées de déclarer
qu'elles n'avaient que faire de ces soins 27. C'est que, sur les quatre
Etats, les deux Etats communistes, pour lesquels la protection
occidentale est la plus paradoxale, sont également, et pour la même raison,
les deux qui l'accueillent le plus volontiers parce que ce sont eux qui
se sentent le plus menacés.
Le paradoxe constitué par ces deux Etats socialistes non alignés
(l'un en droit depuis longtemps, l'autre en fait depuis quelques années)
qui voient des « tuteurs bénévoles de leurs intérêts » reprocher à
d'autres de se proposer pour la même fonction, et qui sont membres
simultanément d'une « communauté socialiste » aux limites et à la
compétence mal définies et d'une « sphère de sécurité » de l'O.T.A.N.
encore plus imprécise sous les deux rapports, tel est le point où les
quatre systèmes que nous avons distingués se rencontrent, tels sont
aussi, avec Berlin, autre lieu géométrique d'exigences et d'évolutions
contradictoires, la zone d'ambiguïté et le foyer d'instabilité les plus
sensibles de la situation européenne.
Si on laisse de côté la neutralité juridique de pays occidentaux
comme la Suisse ou la Suède, on peut dire que la neutralité, plus
politique et ambiguë, d'Etats-frontières comme l'Autriche et la
Finlande et le non-alignement, encore plus politique et ambigu, d'un
pays communiste comme la Yougoslavie, ont eu leur âge d'or dans
le système européen de transition, tel qu'il s'est présenté entre 1955
et 1962. Dans la période de la guerre froide et de la bipolarité
maxima, la neutralité n'existait pas, du moins au point de vue de la
sécurité. La situation matérielle et militaire interdisait aux pays européens,
à l'Est comme à l'Ouest, une indépendance réelle ; la doctrine stalino-
jdanovienne ne permettait pas de neutralité idéologique ; la
supériorité militaire américaine permettait aux Etats comme la Yougoslavie
qui, néanmoins, ne faisaient pas partie de l'O.T.A.N., de bénéficier
par extension de la protection liée au danger de guerre résultant d'une
attaque dont ils auraient été l'objet.
Entre 1955 et 1962, quand la recherche de la détente s'instaura,
sans être encore accompagnée par la tendance à la désintégration des

26. Texte dans Le Monde, 26 nov. 1968.


27. Commentaire de Y. Joukov, Pravda, 25 nov. 1968, cité dans Le Monde,
ïl nov. 1968.

121
L'Europe de l'Est vingt ans après

blocs, on vit, d'une part, la Yougoslavie chercher une politique


extérieure positive en imitant le non-alignement des pays du Tiers Monde,
d'autre part, les idées de neutralisation militaire ou politique fleurir
au centre de l'Europe à la suite de la conclusion du traité d'Etat
autrichien.
Après 1962, avec le déclin de la bipolarité, la notion de
non-alignement, qui lui était liée, commence à perdre de sa signification
devant la difficulté de répondre à la question : non aligné entre qui
et qui ? L'Europe de l'après-guerre froide qui semblait se dégager
était celle où, dans certaines limites fixées par la présence militaire
des grands, les alignements perdaient leur caractère inconditionnel
et exclusif parce que les blocs perdaient leur caractère monolithique.
Certains en concluaient que les alliances étaient devenues inutiles ou
nuisibles puisque tout le monde aspirait au non-alignement ; d'autres
au contraire pensaient qu'il devenait inutile de les supprimer puisque,
désormais, on pouvait être indépendant et coopérer avec des Etats
extérieurs en multipliant les alignements plutôt qu'en supprimant
ceux qui existaient28. En tout cas, dans une crise comme celle du
Moyen-Orient, c'est la Yougoslavie, théoriquement non alignée, qui
faisait bloc avec les pays du pacte de Varsovie dont se distinguait la
Roumanie, qui en était membre.
Aujourd'hui où, à l'Est du moins, l'idée de la division en deux
blocs renaît fortement sous les espèces de celle de la communauté
socialiste, neutralité au sens strict comme non-alignement relatif et
général sont à nouveau mis en question. Le 21 août 1968 est morte
la phase où, selon l'expression bien connue d'Henry Kissinger, « les
neutres bénéficient de presque autant de protection que les alliés et
où les alliés aspirent à la même liberté d'action que les neutres » 29.
Brusquement l'on s'aperçoit non seulement que, le plus souvent,
liberté d'action et sécurité sont en raison inverse l'une de l'autre, mais
que certains neutres, comme l'Autriche et la Finlande, ont à la fois
moins de liberté d'action et moins de sécurité que certains alliés. En
tout cas, la différence entre alliés et neutres, atténuée quand la menace
est absente, est brutalement soulignée quand, dans une situation ten-

28. Sur cet historique et ces problèmes, voir notre : Les alliances sont-elles
dépassées ?, Paris, Fondation nationale des sciences politiques, 1966, (Série C.
Recherches. 10), pp. 13-18 et 39-41, ainsi que Mates (Leo), Neutrality, neutralism, non-
alignment after the Second World War, rapport Br/Neutr/5 au Congrès de
l'Association internationale de science politique, Bruxelles, 1967, et Ort (Alexandre), La
neutralité dans le cadre des relations entre pays socialistes et pays occidentaux,
Br/Neutr/3, Ibid.
29. Kissinger (H.), « Coalition diplomacy in a nuclear age ». Foreign Affairs,
juil. 1964, p. 530.

122
Entre l'Est et l'Europe

due, d'une part, l'Autriche, la Finlande, la Yougoslavie s'aperçoivent


que la sécurité indirecte dont elles bénéficient est qualitativement
différente de celles des pays où la protection américaine est matérialisée
par la présence d'otages qui assurent une certaine automaticité à un
engagement même peu rationnel ; d'autre part, la liberté d'action d'un
pays comme la Roumanie et, plus généralement, la capacité de défi
des petits par rapport aux grands apparaissent comme largement
révocables puisqu'elles sont fondées sur le consentement du grand frère
à ne pas employer la force.
Et pourtant, la situation actuelle ne saurait, particulièrement sur
le point qui nous occupe, avoir le caractère d'un retour pur et simple
à la guerre froide de l'époque stalinienne. Les survivances du système
de « l'après-guerre froide », avec sa combinaison de « bipolarité coopé-
ratice » (selon l'expression de von Weizâcker) entre les deux grands et
de rébellion polycentrique des petits, exercent une influence complexe
et ambiguë sur la guerre froide retrouvée.
D'une part, les neutres sont moins protégés que du temps de
Staline, à cause du plus grand degré d'équilibre et de coopération
qui s'est instauré au sommet ; à une époque où la supériorité
américaine était plus grande, la garantie implicite qu'elle représentait
rayonnait au-delà de sa sphère stricte d'application ; aujourd'hui, la
garantie américaine n'est guère valable que là où elle risque
sérieusement d'être appliquée même si les Etats-Unis changent d'avis ; il en
résulte une tendance à une délimitation plus stricte des sphères de
protection, qui risque d'aboutir à une reconnaissance plus explicite
des sphères d'influence et de laisser les pays qui n'entrent dans aucune
à la merci de celui des grands qui aura pris l'initiative en s'engageant
le premier, l'autre ne voulant pas risquer la guerre nucléaire ni même
mettre en péril sa coopération bilatérale avec le premier. Mais, d'un
autre côté, cette coopération bilatérale, si elle est reconnue par tous
les deux à la fois comme souhaitable et révocable, peut constituer une
arme de dissuasion dans la mesure où elle risque d'être mise en
cause par l'opinion ou les alliés de l'un, par l'irrationnalité ou la
brutalité de l'autre. Enfin et surtout, les petits qui ont goûté à
l'indépendance et au changement, au polycentrisme et au pluralisme,
opposent une résistance plus obstinée et peuvent à la longue trouver
des répondants à l'intérieur de l'U.R.S.S. elle-même.
On entre donc, à long terme, dans une phase d'incertitude et
d'instabilité qu'il est impossible d'analyser en restant au niveau des
systèmes. Plus que par la stabilité d'un système immobile, plus que
par l'harmonie d'un progrès automatique et plus que par les combi-

123
L'Europe de l'Est vingt ans après

naisons stratégiques de grands desseins diplomatiques, l'avenir sera


déterminé par les degrés d'engagement, de patience et de courage des
grands et des petits, par la dialectique de leurs volontés, elle-même
influencée par leurs transformations intérieures sous l'effet de
courants qui leur échappent.

III. L'EUROPE DE L'EST EN SUSPENS


La dialectique des volontés

Décrire l'Europe de l'Est en situation c'est avant tout, aujourd'hui,


la décrire en prison. Aussi avons-nous analysé un système juridique
et pénitentiaire, en nous plaçant surtout au point de vue du juge et
du geôlier. Autrement dit, en réaction contre des illusions récentes,
notre perspective a été, parfois délibérément, parfois involontairement,
statique, globale et axée sur les conceptions, les motivations et les
objectifs de l'Union soviétique. Mais les ambiguïtés mêmes de ceux-ci,
surtout lorsqu'on s'efforce de deviner leur portée pour des Etats qui
se situent dans une « zone grise » aux frontières géographiques,
idéologiques ou politiques des deux blocs, nous amènent d'elles-mêmes à
dépasser cette perspective pour retrouver, en définitive, les facteurs
de mouvement et d'incertitude que nous avons signalés en
commençant : la diversité des nations et des régimes d'Europe de l'Est, le
rôle universel des courants techniques, économiques, sociaux et
culturels, l'influence, directe ou indirecte, des puissances extérieures,
agissant comme exemple ou comme repoussoir, comme facteur de
différenciation ou d'intégration. Les relations de chacun de ces termes
avec chacun des autres et avec l'attitude soviétique sont liées aux
contraintes ou aux possibilités provenant de l'ensemble. Nous allons
tenter de rappeler cette interaction par une rapide rétrospective
historique, avant d'en tirer quelques conclusions théoriques et
politiques.
A - Le système soviétique, si son
idéal a toujours été la centralisation maxima, s'est instauré sous sa
forme actuelle à la suite d'une série d'actions et de réactions
provenant de PU.R.S.S. elle-même ou de tel ou tel de ses satellites, mais
dans un cadre variable tenant aux facteurs extérieurs. Le système
instauré par Staline entre 1944 et 1947 reposait sur une assez grande
diversité et sur un contrôle assez indirect ; cela tenait aux différents

124
Entre l'Est et l'Europe

degrés et aux différentes formes de spécificités et de résistances


nationales, au caractère provisoire de la phase, mais aussi au double
rôle du cadre extérieur : volonté de se réserver des chances à long
terme de dominer l'Allemagne et, sinon de dominer l'Europe
occidentale, du moins de l'empêcher de s'organiser ; crainte de provoquer
les Anglo-Américains, notamment dans les Balkans. La stalinisation
proprement dite de l'Europe de l'Est, après 1947, était en un sens
prévue ; mais, en un autre sens, elle a été une réaction au fait que
les leaders d'Europe orientale tendaient à prendre trop au sérieux leur
« domesticisme » 30 et à le transformer en socialisme national, soit en
croyant vraiment à l'existence de voies nationales propres, soit en
commençant à se grouper entre eux ; l'exclusion de Tito a été le signal
de la Gleichschaltung du bloc, elle-même s'étendant d'ailleurs sur
plusieurs années à un rythme et selon des modalités différentes en
fonction de l'importance, du zèle et de la résistance des pays. Mais
des éléments extérieurs jouaient : la combinaison du rapatriement
des troupes américaines, du plan Marshall (et de son offre adressée
à l'Est), de la création de la trizone, de l'échec du blocus de Berlin,
enfin de la doctrine Truman sur la Grèce et la Turquie montrait que
l'Occident était prêt à bloquer toute avance ultérieure mais non à
exercer des pressions pour éviter ou atténuer la soviétisation de
l'Europe de l'Est — même si son aide économique pouvait la mettre en
danger. En même temps, à l'intérieur de l'U.R.S.S., la brutalité de
la phase jdanovienne contribuait à ce durcissement impitoyable à
l'intérieur du bloc, accompagné de prudence à l'extérieur, du moins
en Europe.
Le rapprochement des différentes données d'alors avec ce qui
leur correspond aujourd'hui est frappant ; mais, surtout, ce que l'on
retrouvera à trois reprises au moins, c'est, succédant à un certain
relâchement de l'autorité de Moscou, la rébellion d'un Etat de
l'Europe de l'Est qui se trouvera rétrospectivement avoir excédé les limites
tolérées par Moscou, laquelle procédera à un effort de reprise en
main du bloc. Les trois étapes se trouvent dans le cas de la Hongrie
(et de la Pologne), de la Roumanie et de la Tchécoslovaquie ; mais

30. Cf. Brzezinski (Z.), The Soviet bloc, Cambridge (Mass.), Harvard University
Press, 1967, pp. 41-67. Pour tout cet historique, voir cet ouvrage, ainsi que : Brown
(J.F.), The new Eastern Europe, New York, F.A. Praeger, 1966 (passim pour la
période khrouchtchévienne) et les travaux des historiens tchécoslovaques Kotyk et
Sedivy, en particulier: Sedivy (J.), « Notre politique étrangère». Veda a Zivot 9,
1965, traduit in : Czechoslovak Press Survey 1703 (280), R.F.E. Research, 6 oct. 1965 ;
Kotyk (V.), « Quelques aspects de l'histoire des relations entre pays socialistes »,
Czekoslovensky Casopis Historicky 4, 1967, traduit in : Czechoslovak Press Survey
1973 (233), 30 oct 1967.

125
L'Europe de l'Est vingt ans après

les types d'action adoptés de part et d'autre diffèrent largement selon


les cas, en fonction du contexte intérieur, soviétique et mondial.
Après la mort de Staline, un tournant vers la consommation, à
l'intérieur de l'U.R.S.S., et le « nouveau cours » suscité par l'U.R.S.S.
dans les démocraties populaires, mais appliqué par certaines seulement
d'entre elles, appartiennent à une inspiration unique (où cependant
le problème allemand, par la conjonction possible d'une exploration
vers une réunification négociée, de la résistance d'Ulbricht au
nouveau cours et de la révolte du 17 juin 1953, introduit sa spécificité
— celle d'être le point où les changements sont le plus vite arrêtés
parce qu'ils risquent le plus de devenir explosifs). Khrouchtchev, par
la réconciliation avec Tito, l'offensive envers le Tiers Monde et,
surtout, le vingtième congrès et la déstalinisation, rend cette inspiration
plus dynamique et plus globale. La conjonction d'une ambition à plus
grand rayon d'action et d'un contrôle plus relâché apparaît nettement ;
mais leur contradiction aussi, puisque l'explosion de 1956 amène
Khrouchtchev à revenir en arrière.
Les deux révolutions de 1956 proviennent de la conjonction d'un
mécontentement interne lié à la fois au régime et à la conjoncture
économique, et de l'espoir suscité par la déstalinisation soviétique.
L'influence internationale y fait défaut, à moins de croire que le
rollback annoncé quatre ans plus tôt par John Foster Dulles ait suscité
des espoirs en Hongrie ; elle apparaît a contrario, dans l'affaire de
Suez qui rend l'intervention plus facile à l'Union soviétique. Mais,
inversement, la combinaison de détente et d'offensive sur le plan
mondial, caractéristique de Khrouchtchev, a certainement contribué,
à côté de son effort pour imprimer un certain dynamisme réformateur
à l'Union soviétique, à l'empêcher de choisir le regel stalinien pur et
simple en Europe de l'Est. Si les conservateurs (comme l'était Ulbricht
et semblait l'être Gheorghiu Dej) sont renforcés, la reconstitution du
bloc se fait plutôt par la voie multilatérale, à la fois par des
institutions et avec l'aide de la Chine, par un contrôle plus souple et plus
idéologique, au niveau des partis.
En même temps, cependant, que la détente et le dialogue sur le
désarmement, se poursuit également sur le plan extérieur l'offensive
appuyée par le succès du spoutnik et dont la nouvelle crise de Berlin
est le symbole. Comme pour tout ce qui touche l'Allemagne, il est
difficile d'interpréter cette offensive comme étant destinée à
déstabiliser l'Ouest, ou à stabiliser l'Est ; à isoler la République fédérale et
à créer un moyen de pression sur les Etats-Unis, ou à arrêter une
émigration qui rendait l'Allemagne de l'Est in viable. De même, les ten-

126
Entre l'Est et l'Europe

tatives pour revitaliser le Comecon et esquisser une coopération avec


le Marché commun sont en partie une réaction de défense contre le
succès de celui-ci, en partie un effort pour l'imiter sur le plan
économique, en partie un effort pour l'utiliser en vue d'une centralisation
et d'une spécialisation économiques à l'intérieur du bloc.
C'est bien ainsi que l'entendait la Roumanie, nouveau rebelle qui
s'efforçait de combattre l'une et l'autre. Mais si la cause immédiate
de sa révolte est la différence des niveaux de développement et des
intérêts économiques entre l'U.R.S.S. et ses alliés, et entre ceux
d'entre eux qui sont industrialisés et les autres, la Roumanie est
aussi celui des hérétiques pour lequel les conditions internationales
ont le plus joué. Non seulement parce qu'elle s'est livrée à une
certaine imitation de la politique gaulliste, avec qui elle a de commun
l'affirmation de la souveraineté, la lutte contre les institutions
supranationales, l'opposition aux plans de réforme de l'organisation
militaire proposés par le leader, la recherche, dans l'immédiat, d'un rôle
spectaculaire sur la scène mondiale et, à plus long terme, d'un
véritable changement du statu quo en Europe par la fin des deux alliances
militaires ; mais surtout parce que, comme l'a souligné S. Fischer-
Galati31, son pari fondamental reposait sur le caractère durable de
deux facteurs — le conflit sino-soviétique et la détente Est-Ouest —
qui la mettraient à l'abri d'une réaction brutale de l'U.R.S.S.
Dans une certaine mesure, il s'agissait bien des conditions
extérieures essentielles de la relative émancipation de l'Europe de l'Est
ou de la transformation de l'empire soviétique en alliance
hégémonique ; le retour en arrière actuel est rendu possible précisément
parce que, d'une part, le conflit sino-soviétique est allé trop loin
pour que la menace d'une rupture avec la Chine puisse encore protéger
efficacement l'Europe de l'Est et que, d'autre part, l'attachement
occidental à la détente est également allé trop loin pour que la menace
de sa remise en question soit plus plausible que la perspective d'un
mélange de coopération bilatérale soviéto-américaine et de liberté
d'action pour chaque grand dans sa zone respective. Pour éviter cette
dernière hypothèse, la Roumanie s'est efforcée de rechercher des
solutions de rechange ou des appuis économiques et diplomatiques
dans toutes les directions (celle des Etats-Unis, surtout en 1964-1965
et après l'invasion de la Tchécoslovaquie, celle de la Chine, de la
31. Fischer-Galati (S), « Rumania and the Sino-Soviet conflict» in London
(K.) éd., Eastern Europe in transition, Baltimore, Johns Hopkins Press, 1966, p. 273.
Cf. sur cette question la mise au point détaillée due à Levesque (Jacques), Les effets
du conflit sino-soviétique sur les relations de l'U.R.S.S. avec les démocraties populaires
de Pologne et de Roumanie, Paris, Thèse pour le doctorat en science politique, soutenue
en décembre 1968.

121
L'Europe de l'Est vingt ans après

France, de l'Allemagne, d'Israël, aussi bien que celle de la


coopération balkanique et de la coopération des petits Etats), sans
nécessairement pouvoir éviter le tête-à-tête décisif avec l'U.R.S.S.
Dans la période 1964-1966, cependant, la réaction soviétique au
niveau du bloc fut essentiellement de rechercher des moyens indirects
de rétablir son contrôle, sans pour autant mettre en question la
détente et l'ouverture à l'extérieur. Les efforts de Khrouchtchev pour la
réforme du Comecon en 1962-1964, ceux de ses successeurs pour la
réforme du Pacte de Varsovie en 1965-1966, dans le sens d'une plus
grande coordination et centralisation, échouèrent devant l'obstination
de la Roumanie. Le résultat fut une sorte de match nul : la
Roumanie ne fut pas suivie dans la voie de la contestation directe du Kremlin
ni dans celle de la réforme du Pacte de Varsovie, mais, plus
discrètement, d'autres Etats d'Europe de l'Est émirent des critiques du même
genre à l'intérieur du Comecon, exprimèrent, sur des questions de
sécurité, comme les antimissiles ou la non-prolifération, des vues qui
n'étaient pas absolument identiques à celles de Moscou, continuèrent
à orienter lentement leur commerce vers l'Ouest et à coopérer avec
les différents pays occidentaux disposés à pratiquer la construction
de ponts économiques et culturels. Si le Comecon était clairement en
crise, l'Europe de l'Est et l'U.R.S.S., aux prises avec des conflits
d'intérêt normaux, évoluaient cependant sur le plan économique dans
la même direction ; de même, l'organisation du Pacte de Varsovie
semblait, à partir de l'échec des entreprises opposées soviétique et
roumaine, s'orienter, fort lentement et prudemment, vers une alliance
plus équilibrée et plus classique à l'intérieur de laquelle le « triangle
nordique » des trois pays politiquement, stratégiquement et
économiquement essentiels à l'U.R.S.S. (R.D.A., Pologne, Tchécoslovaquie)
et la fidélité à toute épreuve de la Bulgarie semblaient limiter très
strictement les risques de désintégration 32. Comme, d'autre part, la
R.D.A., thermomètre essentiel, semblait acquérir de plus en plus de
stabilité et d'assurance, les Soviétiques pouvaient, tout en continuant
la détente khrouchtché vienne postérieure à Cuba, rechercher moins
exclusivement l'acceptation du statu quo par les Etats-Unis et
s'efforcer de profiter des tensions que la guerre du Vietnam et la politique
gaulliste créaient au sein de l'Occident. D'où les slogans de la
conférence de sécurité européenne, de la fin de l'O.T.A.N. pour 1969, etc.,
qui impliquaient une certaine confiance dans la stabilité de leur
propre zone.

32. Wolfe (Thomas), The evolving nature of the Warsaw Pact, Santa Monica
(Calif.), The Rand Corporation, 1965, pp. 27-28.

128
Entre l'Est et l'Europe

Une première alerte vint de l'extérieur ; ce fut, fin 1966 et début


1967, la formation de la grande coalition en Allemagne et
l'établissement de relations diplomatiques entre Bonn et Bucarest. Celle-ci
entraîna une activité fébrile d'Ulbricht auprès de Moscou qui se servit
du danger de la pénétration ouest-allemande et de l'isolement de la
R.D.A. comme d'un nouveau moyen d'unifier le bloc. La série de
traités bilatéraux conclus au printemps 1967, l'acceptation plus ou
moins forcée par les Etats d'Europe de l'Est (dont certains, comme la
Tchécoslovaquie et la Hongrie, s'apprêtaient à suivre les Roumains
dans les relations diplomatiques avec Bonn) permettaient de présenter
un front plus uni qu'auparavant et de reprendre l'offensive à la
conférence de Karlovy-Vary. Mais, d'une part, le durcissement
idéologique à l'intérieur de l'U.R.S.S., la priorité donnée dans les discours
de Brejnev comme celui du 10 mai 1967 à la conservation des
conquêtes du socialisme puis à l'isolement de l'Allemagne de l'Ouest, la
recherche de la sécurité et de la coopération européenne n'intervenant
qu'en troisième lieu, apparaissent déjà à cette époque ; d'autre part,
Ulbricht et Gomulka ont gagné en autorité comme mentors et gardiens
de l'orthodoxie antirevancharde, puis antisioniste (après la guerre du
Moyen-Orient qui a vu à la fois la Roumanie se singulariser et les
« sionistes » rejoindre les impérialistes comme boucs émissaires de
tous les maux intérieurs et paratonnerres du nationalisme dans des
pays comme la Pologne). Lorsque, après janvier, la Tchécoslovaquie
commencera à donner des inquiétudes, Ulbricht et Gomulka, forts
de leur nouvelle autorité, la tourneront contre elle, en encourageant
l'U.R.S.S. dans sa tendance naturelle à retrouver et à accentuer le
durcissement du printemps 1967. Ainsi, indirectement, l'attitude
proallemande et israélienne de la Roumanie en 1966-1967 a-t-elle pu
contribuer à la brutalité de la réaction dont a souffert la
Tchécoslovaquie, pourtant plus prudente sur l'un et l'autre point.
Si l'évolution de la Tchécoslovaquie elle-même est due
davantage à des causes intérieures, économiques, nationales et culturelles,
où se manifestent cependant des facteurs internationaux ou
transnationaux comme la crise économique générale des régimes communistes
ou le décalage entre les bureaucrates du type Novotny et une jeunesse
intellectuelle ouverte aux influences occidentales, la dimension
internationale proprement dite joua un grand rôle dans la crise elle-même.
Si les pays occidentaux, à commencer par les Etats-Unis et y compris
l'Allemagne fédérale, ont manifesté peu de chaleur à la
Tchécoslovaquie nouvelle, soit pour ne pas la compromettre soit pour ne pas
irriter l'U.R.S.S., et si la Tchécoslovaquie déclarait rester fidèle pour

129
L'Europe de l'Est vingt ans après

l'essentiel à la politique extérieure du camp socialiste, le changement


d'atmosphère à tout le moins rompait le front des invectives
anti-allemandes, les perspectives de réorientation commerciale affectaient les
intérêts de l'U.R.S.S. et les perspectives d'évolution politique
pouvaient, à long terme, poser le problème de la continuité du Pacte de
Varsovie.
Dès le début de l'année, l'U.R.S.S. complétait le déplacement
d'accent amorcé en 1967. Si, en 1965 et 1966, la guerre du Vietnam
et l'opposition de la France à l'O.T.A.N. la poussaient à l'offensive,
en 1967-1968, la conversion de l'Allemagne à une politique de détente
plus active en Europe de l'Est et l'évolution de la Tchécoslovaquie la
poussaient à la défensive. Le souci premier étant la consolidation de
son propre bloc, celui de désagréger le bloc opposé passait au second
plan, et était même, pour l'instant, abandonné. La campagne contre
l'O.T.A.N. et pour un système de sécurité européenne était en veilleuse.
La même peur de la contagion et la même priorité du statu quo qui
lui font souhaiter, en mai 1968, le maintien au pouvoir du général
de Gaulle, lui font également souhaiter que l'O.T.A.N. ne s'écroule
pas sous ses coups car elle risquerait d'entraîner le Pacte de Varsovie.
En même temps, le souci de limiter les réactions occidentales à
l'invasion de la Tchécoslovaquie la poussent à apprécier à son juste prix
la réaction française selon laquelle cette invasion n'est qu'un accident
de parcours sur le chemin de la détente ; et celui-ci peut mener un jour
à reprendre l'offensive.
De même que le choix entre stabilisation défensive de l'Europe
de l'Est et déstabilisation offensive de l'Europe de l'Ouest n'est
jamais fait une fois pour toutes, puisque la conception soviétique du
statu quo dynamique consiste à le dépasser, de même le choix entre
le dialogue bipolaire, global ou stratégique, avec les Etats-Unis, et
la recherche d'une avance régionale en utilisant leurs alliés à leurs
dépens, n'a pas à être fait tant qu'il est possible de jouer sur les deux
tableaux — position qui à la fois donne à l'U.R.S.S. une supériorité
tactique et lui pose de difficiles problèmes de perspective à long
terme33. Mais, dans les deux cas, les circonstances imposent les
priorités et, de même que la priorité soviétique actuelle est à l'Europe de
l'Est, elle est, dans le contexte de la crise, au dialogue bilatéral avec
les Etats-Unis, seuls capables à la fois d'inquiéter l'U.R.S.S. et de la
comprendre.

33. Cf. Nehrlich (Uwe), Europaïsche Sicherheit der 70er Jahre, Eggenberg,
Stiftung Wissenschaft und Politik, 1968, p. 51 (AZ 147.), qui corrige utilement la
formulation que nous avions adoptée in : Change and security, I, loc. cit., p. 16.

130
Entre l'Est et l'Europe

Le grand souci qu'a l'administration démocrate finissante de


conclure la guerre du Vietnam et de commencer des pourparlers sur la
limitation de la course aux armements stratégiques constitue un
élément favorable. Dès juin 1968, par la bouche de M. Gromyko, puis,
à la veille de l'invasion, par la bouche de M. Kossyguine, l'U.R.S.S.
manifestait son intérêt pour ces pourparlers qu'elle avait longtemps
refusés en posant le préalable du Vietnam. Sur le Vietnam, elle
semblait également manifester sa bonne volonté à propos des
négociations de Paris. Sans suggérer de marchandage planétaire, on doit
noter l'extrême discrétion des Etats-Unis avant l'invasion, leur
empressement à déclarer aussitôt après que la détente continuait et que
même le voyage du président Johnson à Moscou n'était pas exclu,
leurs efforts pour éviter l'ajournement du traité de non-prolifération.
La réaction du gouvernement français n'était pas moins molle, et le
gouvernement allemand lui-même, par la rencontre Brandt-Gromyko
à New York, montrait en octobre qu'il était prêt à reprendre avec
Moscou le dialogue sur... l'échange de déclarations de non-retour à
la force ! Bref, dans l'ensemble, si les réactions des partis
communistes étrangers étaient en majorité défavorables (à de notables
exceptions près, comme Cuba et le Nord-Vietnam), la réaction des
gouvernements occidentaux et de ceux du Tiers Monde donnait un sens
d'une ironie amère au titre du remarquable article qu'André
Fontaine, presque seul dans son cas, consacrait à la réaction extérieure
souhaitable dans Le Monde du 9 septembre 1968 : « Les
Tchécoslovaques ne sont pas seuls ». Victimes non d'une véritable collusion ni
d'un manque total de sympathie34, ils l'étaient d'une échelle de
priorités presque universellement défavorable.
Entre-temps pourtant, la situation avait commencé à changer, du
moins provisoirement. Ce qui était intervenu, c'étaient les difficultés
rencontrées par l'Union soviétique à Prague, c'étaient la résistance non-
violente de la population et les lenteurs du processus de décomposition
de l'unité nationale. Une semaine après l'invasion, un haut
fonctionnaire américain déclarait au New York Times, avec une nuance de
regret, que, la résistance se prolongeant plus longtemps que prévu, il
serait difficile de reprendre le cours normal de la détente aussi vite
qu'on l'avait espéré 35. D'autre part, une menace sur la Roumanie, réelle
ou supposée, amène l'avertissement du président Johnson à San Antonio

34. Cf. cependant Ben (Philippe), « Diplomates et journalistes communistes en


poste aux Etats-Unis s'attendaient à l'intervention ». Le Monde, 22 août 1968.
35. New York Times, 29 août 1968 : « Johnson's hope for another meeting with
Kossyguin seems to be fading as a result of Czech crisis ».

131
L'Europe de l'Est vingt ans après

le 30 août : « Que personne ne détache les chiens de la guerre ! »


et son avertissement du 9 septembre, selon lequel « l'usage de la
force dans les régions d'intérêt commun ne serait pas toléré ». A la
même époque, la conférence de presse du général de Gaulle souligne,
plus que les réactions initiales, et plus surtout que ne le feront les
silences ultérieurs, la gravité de l'événement. Malgré la signature des
deuxièmes accords de Moscou, la répugnance de la population
tchécoslovaque à accepter les compromis des gouvernants, et surtout les
nouvelles menaces contre la Yougoslavie et l'annonce cent fois répétée des
Yougoslaves qu'ils se défendront les armes à la main retiennent
l'attention et soulèvent l'inquiétude. Les attitudes occidentales ne changent
pas — les Etats-Unis sont toujours désireux de ne pas diminuer les
chances d'une issue au Vietnam de la non-prolifération et de la
limitation des armements ; la France, toujours soucieuse de proclamer que
la voie de la détente est la seule possible — mais chacun se rend
compte qu'une deuxième et une troisième invasion rendraient cette
position de moins en moins tenable et que si elles touchaient à Berlin
ou à la Yougoslavie elles comporteraient des dangers de généralisation :
détente et équilibre — ancien ou nouveau — ne sont compatibles que
s'il existe un minimum d'entente réciproque sur les limites des actions
acceptables à l'intérieur des sphères respectives et surtout dans les
zones marginales ou équivoques. Sinon, selon la formule d'A. Papan-
dreou, des actions qui, au départ, étaient des interventions intérieures
aux blocs, pourraient transformer une région comme les Balkans en
une nouvelle zone de confrontation entre super-puissances.
D'où la succession, de la part des Américains, de manifestations
exprimant leur soutien à la Yougoslavie et leur inquiétude touchant
l'application de la doctrine Brejnev : déclarations du président
Johnson, visite du sous-secrétaire d'Etat Katzenbach à Belgrade, discours de
Dean Rusk le 15 novembre, mentionnant non seulement les neutres
mais aussi la Roumanie, déclaration de la réunion de l'O.T.A.N. à
Bruxelles qui, sans nommer de nation, déclare que « toute
intervention soviétique affectant directement ou indirectement la situation en
Europe ou en Méditerranée créerait une crise internationale aux
conséquences graves ». Des indiscrétions calculées semblent indiquer
qu'en cas de conflit soviéto-yougoslave les Etats-Unis soutiendraient
les Yougoslaves par des livraisons d'armes, créant ainsi un parallèle
au Vietnam 36. Ainsi, de même que les Tchécoslovaques ont peut-être,
en partie, subi les conséquences des initiatives des Roumains, ils auront
peut-être servi à éviter à ceux-ci et aux Yougoslaves le même sort.
36. Cf. l'article de Charles Douglas-Home dans The Times, du 28 novembre 1968.

132
Entre l'Est et l'Europe

Après quoi les Occidentaux retournent à ce qui les intéresse vraiment,


comme A. Fontaine, seul une fois de plus, le déplore dans son article
du Monde du 8-9 décembre 1968, intitulé avec une ironie cette fois
volontaire : « Oublions le passé... ». Mais surtout, la double vérité de
la situation en Europe de l'Est apparaît plus clairement.
D'une part, au-delà des médiations et des complexités, les deux
volontés aux prises sont essentiellement celle des dirigeants
soviétiques et celle des populations qu'ils dominent. C'est la résistance,
violente ou non-violente, de celles-ci qui constitue le seul contrepoids
immédiat37 et, à ce point de vue, malgré le rôle des situations et des
dirigeants nationaux, le problème est en dernière analyse le même
dans la métropole soviétique et dans les colonies : les populations ne
peuvent, au sens fort, compter que sur elles-mêmes, et la situation
des dirigeants locaux reflétera, autant qu'elle influencera, le rapport
entre les deux volontés collectives, celles du Politbureau soviétique et
celle de l'étudiant pragois ou du paysan bosniaque ou, finalement, de
l'étudiant moscovite et du paysan ukrainien.
Mais, d'autre part, l'enceinte où sont enfermés les deux
combattants n'est pas entièrement isolée. Le public ne peut intervenir
directement, mais il peut encourager l'un ou l'autre combattant, il peut
les prévenir qu'ils risquent de provoquer un accident, il peut menacer
le plus fort de ne plus le considérer comme un partenaire de jeu
acceptable et de le priver de contrats fructueux s'il adopte des
méthodes défendues. Bref, si ni les origines ni le déroulement des conflits
ne tiennent à une action extérieure directe, le monde extérieur agit
néanmoins indirectement sur les décisions des protagonistes, que ce
soit passivement, en tant qu'il fait partie de la situation globale par
rapport à laquelle ils se déterminent, ou activement, en influençant
leur calcul des avantages, des coûts et des risques, en proposant des
récompenses ou des sanctions, ne serait-ce qu'en coûts d'opportunité
ou en manques à gagner.
Au départ, l'U.R.S.S. a le champ libre car la priorité qu'elle
attache à l'Europe de l'Est est plus grande que celle de toute autre
puissance. Mais, dans la mesure où ce qui se passe en Europe de
l'Est risque d'intéresser directement d'autres Etats, il reste à savoir
si ceux-ci peuvent ou veulent offrir à l'Union soviétique des
perspectives de marchandage de nature à modifier ses priorités. Cette
modification ne saurait certes consister pour elle à « abandonner l'Europe
de l'Est », à cesser d'y occuper une position hégémonique ou permet-

37. Cf. Liska (G.), « A broken record », Interplay, oct. 1968, p. 24 et Roberts
(Adam), « Resisting the Russians », The Guardian, 7 oct. 1968.

133
L'Europe de l'Est vingt ans après

tant de détenir un droit de veto sur l'évolution de l'Allemagne. Mais


elle peut l'amener à « pratiquer le jeu des influences d'une manière
plus libre et plus équitable » 38, ce qui s'appliquerait à la fois à sa
propre influence, aux aspirations populaires montant de la base et
aux facteurs économiques, techniques, culturels qui prennent souvent
la forme de courants transnationaux.
B - II semblerait donc que notre
arsenal de niveaux, de systèmes et de facteurs s'ordonne
approximativement, pour l'Europe de l'Est, selon le schéma suivant :
1. une relation fondamentale entre les gouvernants de l'Empire (a)
et ses sujets (b) qui est
2. affectée par les facteurs économiques, sociaux et culturels (f) qui
jouent particulièrement sur le niveau de satisfaction et d'aspiration
de b, et donc sur le degré de contrainte employé par A ;
3. médiatisée par les dirigeants nationaux (x, y, z...) « princes-
esclaves » ou courroies de transmission, dans les deux sens, entre
a et b, et pouvant, par des esquisses d'opposition ou de
collaboration entre eux (relations xy, yxz, etc.), accroître leur marge
d'autonomie ou d'influence ;
4. indirectement influencée par les pays extérieurs (e) ou le système
international (s) qui jouent avant tout par leurs propres rapports
avec a (les relations ae ou as influençant la relation ab) ou par
l'encouragement qu'ils accordent aux courants et échanges
transnationaux (f), le rapport direct aux gouvernements nationaux
(x, y, z) ou aux populations (b) se heurtant au veto et au danger
de réaction des dirigeants de l'empire (a). Ce veto et cette réaction
peuvent également agir contre les courants transnationaux ou
contre les exigences de l'économie, en provoquant, par la
contrainte, isolement et stagnation, mais au risque de provoquer à
leur tour une réaction explosive en b, qu'il leur faudra réprimer
encore par la force, en se créant peut-être des complications au
niveau de s, etc.
On retrouverait ainsi — surtout si parlant des sociétés,
représentées ici plus globalement par l'opposition gouvernants-populations
à l'intérieur et, pour l'extérieur, par la distinction entre pays et forces,
38. Meier (Victor), « A l'Est, une Europe des patries ? », Preuves, juil. 1968,
p. 44. Cf. aussi Bromke (Adam), « Czechoslovakia and the world », Canadian Slavonic
Papers, janv. 1969. L'auteur montre bien comment le printemps de Prague pouvait
offrir une formule de coexistence pour l'Euroe de l'Est, et comment la diplomatie
américaine aurait dû se donner pour but une telle formule, plutôt que la construction
de ponts... Mais, s'il a raison de souligner l'échec de cette dernière, il exagère ses
conséquences pour la détente et l'importance de l'Europe de l'Est sur le plan mondial.

134
Entre l'Est et l'Europe

on faisait place à la différenciation et à la solidarité nationale et


transnationale des groupes — l'application des schémas de Karl
Kaiser sur la politique transnationale et sur l'interaction entre sous-
systèmes régionaux, et de ceux de Roland Robertson sur l'interaction
entre contraintes intérieures et extérieures 39. Cela nous amène, au
niveau national comme au niveau régional, a des conclusions à la fois
théoriques et politiques.
Premièrement, il apparaît impossible de respecter l'opposition des
deux modèles arono-hoffmaniens de la politique intérieure et de la
politique extérieure dans le cas de systèmes dépendants ou de
subordination à plusieurs niveaux, où la distinction entre usage inter-étatique
et usage policier de la force est niée ; mais, de là, il semble qu'on
puisse passer à une idée plus générale : de même que le débat éternel
entre idéologie et intérêt national, révolution communiste et sainte-
Russie, l'opposition entre la conduite (ou le calcul) diplomatico-stra-
tégique et la conduite (ou le calcul) de politique intérieure se trouve
peut-être provisoirement écartée, si l'on se place au niveau le plus
immédiat, le plus incontestable et le plus omniprésent, celui du désir
qu'a le groupe dirigeant de rester au pouvoir. S'il s'agit, comme dans
le cas de l'U.R.S.S., d'un groupe de bureaucrates conservateurs
conscients des dangers que le changement et la spontanéité comportent
pour leur pouvoir, ils auront tendance, ne serait-ce qu'à cause des
phénomènes de contagion transnationale, à voir les dangers ou les
forces de contestation, qu'ils soient extérieurs ou intérieurs, et à
ordonner leurs propres réactions à ces derniers de manière assez
comparable. Ils feront volontiers appel aux menaces extérieures, et
donc à l'intérêt national, ou aux complots de l'ennemi de classe, donc
à l'idéologie, alors que dans les deux cas ils craindront essentiellement
la mise en question de leur autorité par ceux à qui elle est imposée.
Un philosophe yougoslave, Zoran Glouchtchevitch, souligne le fait
psychologique de la crainte engendrée par l'autorité tyrannique en
celui qui l'exerce et projetée par lui sur une menace extérieure. « La
clique staliniste craignait plus son propre peuple que Pennemi réel,
l'Allemagne nazie. m » De même, ils craignent plus le modèle du
socialisme tchécoslovaque ou yougoslave que les impérialistes américains

39. Kaiser (Karl), « The interaction of regional subsystems. Some preliminary


notes on recurrent patterns and the role of superpowers », World Politics, XXI (1),
oct. 1968. p. 84-107. Cf. aussi : Robertson (R.), « Strategic relations between national
societies : a sociological analysis », Journal of Conflict Resolution 12 (1) mars 1968,
p. 16.
40. Glouchtchevitch (Z), in Knji Zevne Novine, Belgrade, 20 juil. 1968, cité
par Stankovitch (Slobodan), «"Quo vadis Eastern Europe", a Yugoslav periodical
asks », R.F.E. Research, 20 juil. 1968.

135
L'Europe de l'Est vingt ans après

ou allemands. L'idéologie de la sécurité sert de protection à la


sécurité de l'idéologie, et celle-ci est elle-même une idéologie au sens de
Marx, c'est-à-dire qu'elle sert avant tout de protection à la classe
dirigeante. De même, à la formule de Merle Fainsod : « l'insécurité
politique du commandement militaire est, en U.R.S.S., la garantie de
la sécurité militaire du commandement politique » 41, on peut ajouter
que l'insécurité militaire des Etats d'Europe de l'Est est la garantie
de la sécurité politique des maîtres du Kremlin.
Dès lors, il n'est pas tellement faux que ce soit une solidarité de
classe autant qu'un réflexe de grande puissance qui les ait fait agir
en Tchécoslovaquie : simplement, il s'agit de l'internationalisme
bureaucratique plutôt que de l'internationalisme prolétarien. Comme
toute bureaucratie cherche à se protéger par un prestige idéologique,
celle de l'U.R.S.S. fera feu de tout bois, et il deviendra vain de
distinguer entre l'idéologie de la puissance et la puissance de l'idéologie,
l'essentiel étant la répression du changement par l'autorité 42.
Dans cette perspective, le bilan de l'opération du 21 août pourrait
s'établir ainsi : à court terme, les dirigeants soviétiques ont rencontré
et rencontrent toujours de graves difficultés auprès de la population
tchécoslovaque, ainsi que quelques inconvénients à l'extérieur ; à
long terme, on peut penser qu'ils auront nui à la permanence et à
l'expansion du communisme et que la victoire des forces de
changement aura été rendue plus certaine ; mais à moyen terme, et c'est ce
qui compte politiquement, ils auront atteint leur but : conserver leur
autorité en infligeant un recul aux forces de changement.
Pour les dirigeants d'Europe de l'Est, le même type de calcul entre
menaces à court ou à long terme, prétendues ou réelles, venant de
leur population, de l'U.R.S.S., des forces séculaires de changement
ou de menaces extérieures permanentes, comme celles de l'Allemagne,
permet des permutations indéfinies entre la perspective de l'intérêt
du groupe dirigeant, celle de la nation et celle de l'idéologie. Peut-être
ces permutations, plus qu'une simple interaction, indiquent-elles
l'ambiguïté d'une réalité complexe et commune ?

C - Notre deuxième remarque, à la


fois théorique et politique, porte sur les rapports possibles entre

41. Cité par Lazitch (Branko), « Les maréchaux face aux apparatchiks du
Kremlin », Est-Ouest 413, 1-15 nov. 1968, p. 1.
42. Cf. Svitak (I.), « La signification de l'intervention par la force ». Edition
spéciale de Reporter, non datée, parue en août, traduite dans : Czechoslovak Press Survey
2129, Munich, 29 oct. 1968, et Fejtô (F.), « Le second coup de Prague ou les avatars
du Pacte de Varsovie », La Nef 35, oct.-déc. 1968, p. 188. (« Les communismes ».)

136
Entre l'Est et l'Europe

l'évolution du milieu international extérieur et celle de l'Europe de


l'Est.
Nous avons distingué les actions directes des Etats extérieurs,
s'adressant aux Etats ou aux populations d'Europe de l'Est, et les
influences indirectes qu'on peut considérer comme de trois types :
action auprès de l'U.R.S.S. se répercutant sur l'action de celle-ci en
Europe de l'Est, influence passive comme modèle ou comme
repoussoir, influence indirecte, passive ou active, par la tolérance ou
l'encouragement accordés à la pénétration de courants transnationaux.
D'autre part, nous avons distingué ailleurs, au niveau des rapports
entre alliances ou « sous-systèmes régionaux », deux conceptions
fondamentales de l'évolution européenne et de l'ordre international en
général — l'une fondée sur l'interdépendance des sociétés et l'autre
sur l'indépendance des Etats, l'une sur l'extension progressive d'une
zone ouverte de stabilité et de coopération, l'autre sur le rejet
préalable des deux hégémonies. Et nous les avons rattachées à deux
postulats, celui du contraste (pour lequel la force et l'unité d'un camp font
la faiblesse et la division de l'autre) et celui de la symétrie ou du
mimétisme (pour lequel les phénomènes d'intégration et de
désintégration qui se produisent dans un camp entraînent leurs homologues
dans l'autre43).
Il nous semble que l'expérience de l'Europe de l'Est, tout en
montrant la fausseté des lois générales qui feraient abstraction des données
spécifiques des sociétés et des groupements, tend, au niveau des pays,
à travers la diversité des expériences, à indiquer un primat de
l'influence indirecte sur l'influence directe avec, actuellement, un blocage
assez net de l'une et de l'autre. Au niveau des groupements, il nous
semble que l'influence de l'Est sur l'Ouest confirme le plus souvent
le postulat de la symétrie ou du mimétisme et que, par contre, l'effet
de l'Europe de l'Ouest sur l'Europe de l'Est va plutôt dans le sens
du contraste, par la jeu de l'action et de la réaction, un mimétisme
esquissé tendant à être bloqué ou renversé, le plus souvent par
l'U.R.S.S. L'essentiel est donc dans la nature des deux types de
sociétés et de leurs rapports avec les deux leaders. Pour l'Europe de l'Est
il est de fait que PU.R.S.S. est à la fois beaucoup plus rétrograde que
ses alliés, au point de vue de l'évolution sociale et du rapprochement
avec l'Occident, et beaucoup plus puissante qu'eux au point de vue
de la force militaire et du poids politique. C'est donc en encourageant
l'U.R.S.S. à évoluer et en la décourageant d'employer la force mili-
43. Hassner (P.), Newhouse (J.), Les diplomaties occidentales : unités et
contradictions, Paris, Fondation nationale des sciences politiques, 1966, pp. 18-19 et 41-42.
(Nations et alliances. 1.)

137
L'Europe de l'Est vingt ans après

taire que le monde extérieur, ou en tout cas les puissances non


européennes, peuvent avoir le plus d'influence sur le sort de l'Europe
de l'Est.
C'est ce que nous voudrions montrer rapidement, à travers
l'expérience des vingt dernières années, d'abord pour l'influence des
différents pays extérieurs pris individuellement, ensuite pour les
groupements régionaux tels que l'Europe de l'Ouest. Dans les deux cas, on
retrouve d'une part le primat de l'influence indirecte, d'autre part
les dilemmes et les paradoxes qui résultent des différences entre
l'U.R.S.S. et ses satellites.
On peut distinguer cinq cas dans la situation des pays extérieurs
vis-à-vis de l'Europe de l'Est :
1. ceux qui, comme la Chine et les Etats-Unis, s'y intéressent dans
la mesure où, ayant une place ou une ambition globale, ils
s'intéressent à tout ;
2. ceux qui, comme l'Allemagne, y ont des intérêts et un poids
spécifiques : l'Allemagne a, à la fois, des problèmes traditionnels, de
frontières et de minorités avec la Pologne et la Tchécoslovaquie ;
elle y a une zone traditionnelle d'expansion commerciale et
d'activité politique, mais surtout, aujourd'hui, elle s'y intéresse parce
que l'Allemagne de l'Est en fait partie et qu'elle espère que ses
relations avec les autres capitales de la région auront une influence
sur Pékin et Moscou ;
3. ceux qui, comme la France, sans y avoir d'intérêts nationaux
directs, lui portent cependant un grand intérêt à la fois à cause
de leur rôle traditionnel et parce qu'ils ont une conception
d'ensemble de l'Europe et de la solution du problème allemand, où
l'Europe de l'Est a un rôle à tenir.
Les deux derniers cas sont plus simples, ce sont ceux de pays
pour lesquels l'Europe de l'Est, comme telle, ne pose pas de problèmes
global et spécifique :
4. ceux qui, comme la Grèce et la Turquie, ont surtout des rapports
de voisinage, bons ou mauvais, avec, par exemple, les pays
balkaniques communistes ;
5. ceux qui, comme l'Italie ou la Grande-Bretagne, y voient une zone
comme une autre, où ils poursuivent une politique commerciale
et de détente.
La Chine est intervenue dans la région directement, à plusieurs
reprises, mais son rôle indirect a été bien plus important que son
rôle direct, soit en servant de contrepoids et de moyen de pression à
l'égard de l'U.R.S.S., soit au contraire en soulageant celle-ci, bien

138
Entre l'Est et l'Europe

malgré elle, par l'attention croissante donnée à l'Asie par les Etats-
Unis. Le rôle potentiel de la Chine dépasse de beaucoup encore son
rôle passé ou actuel : ce serait un rôle stratégique qui pourrait être
en train de se substituer à son rôle idéologique. Bien des espoirs
pour l'Europe de l'Est reposent sur l'idée soit que l'U.R.S.S.,
préoccupée par le danger chinois, aura tendance à se retirer d'Europe, ou
à y rechercher un règlement (on a pu faire aussi l'hypothèse inverse,
selon laquelle le danger chinois l'amenait à tenir l'Europe de l'Est
encore plus solidement) soit que l'Occident puisse un jour se
réconcilier avec la Chine et s'appuyer sur elle contre l'U.R.S.S. — idée que
les Soviétiques prennent ou feignent de prendre très au sérieux.
C'est que les facteurs essentiels pour l'U.R.S.S. continuent à être
en Europe la politique américaine et la situation de l'Allemagne. Les
Etats-Unis ont toujours eu, depuis la guerre, une politique ouest-
européenne, ils ont toujours eu une préoccupation, sinon une politique
allemande, et ils ont naturellement eu une politique à l'égard de
l'U.R.S.S. Leur attitude envers l'Europe de l'Est, dans la mesure où
elle existait, est toujours apparue comme une conséquence, et parfois
comme un moyen, de ces politiques. Ni l'accusation de partage
conscient à Yalta, ni celle, inverse, de volonté de reconquête avec le «
rollback » de John Foster Dulles, ne sont vraiment justifiées, précisément
parce que la politique réelle des Etats-Unis en Europe de l'Est a
toujours été passive et empirique, résultant d'une situation plus que
d'une décision. Les Etats-Unis, se souciant essentiellement de la
défense et de la prospérité de l'Europe occidentale, ont toujours pensé
qu'ils ne pouvaient pas faire grand-chose au-delà du rideau de fer,
tout en espérant que les choses ne s'y passeraient pas trop mal. Ils
ont aidé la Yougoslavie et la Pologne lorsque des évolutions qui
n'étaient pas de leur fait leur en ont donné l'occasion. Ils ont certes
commencé, les premiers d'ailleurs, à avoir un programme de détente
active en Europe de l'Est, à partir de 1961-1962, mais cette activité n'a
guère été fondée sur une vision cohérente. Kennedy s'était surtout
placé sur le plan d'une détente globale. Sur le plan européen, l'idée de
peaceful engagement a consisté d'abord à détacher les satellites de
l'U.R.S.S. ; puis, en 1964-1965, à poursuivre une détente multilatérale
en commençant par les pays d'Europe de l'Est mais en y incluant
progressivement l'U.R.S.S. tout en en excluant la R.D.A. qu'il
s'agissait d'isoler ; elle a fini par inclure et l'U.R.S.S. et la R.D.A. dans
un processus grandiose de rapprochement multilatéral fondé sur la
technologie, appuyé par un dialogue surtout bilatéral avec l'U.R.S.S.,
où le Vietnam et la non-prolifération ont eu une priorité constante
sur le règlement européen.

139
L'Europe de l'Est vingt ans après

La politique suivie a toujours été inefficace, à la fois pour avoir


été trop vantée en paroles et trop peu appliquée dans les faits. Les
Etats-Unis étaient pris dans le dilemme classique d'un trop grand
empressement envers les satellites, qui risquait de faire réagir
l'U.R.S.S., ou d'un dialogue exclusif avec celle-ci, qui risquait de
consolider sa domination. Au lieu de lier les deux aspects sur le plan
d'un dialogue diplomatique, ils ont eu tendance à perdre sur les deux
tableaux, laissant passivement se faire une évolution où ils n'étaient
pas pour grand chose, mais sans la protéger ni la canaliser,
réagissant de manière contradictoire avant et après l'invasion de Prague,
à propos de la Tchécoslovaquie, de la Yougoslavie ou de la Roumanie.
D'où une impression d'impasse et des chasses-croisés : G. Liska,
critiquant violemment, à juste titre, les Etats-Unis pour avoir fait
ce qu'il leur conseillait, à savoir se désintéresser de l'Europe au profit
de l'Asie, le leur conseille à nouveau, pour laisser l'Europe au
dialogue de Paris et de Bonn avec Moscou, sinon au sort de la
Tchécoslovaquie 44. Z. Brzezinski, qui décrit fort justement la nouvelle
intransigeance soviétique, n'en continue pas moins à sembler postuler un
rapprochement automatique45 comme si, pour l'un et pour l'autre,
l'invasion de la Tchécoslovaquie n'avait rien révélé des intentions et
des possibilités de l'U.R.S.S., et comme si l'engagement « global »
et « impérial » des Etats-Unis en Asie n'était pas l'une des causes de
cette liberté d'action soviétique.
On trouve une impasse analogue dans YOst-politik allemande,
comme d'ailleurs dans la politique française. Après la passivité de
l'ère Adenauer, la politique plus active de M. Schroder puis de la
« grande coalition » semble avoir été suffisante pour inquiéter la
R.D.A. et l'U.R.S.S., insuffisante pour satisfaire la Pologne et la
Tchécoslovaquie. Sous M. Schroder, il s'agissait de profiter du poly-
centrisme à Bucarest ou à Prague en l'absence de perspectives
positives, dans les endroits essentiels, à Pankow ou Moscou. Mais l'absence
de perspectives existait également à l'Ouest. Une fois abandonnée
par la grande coalition l'idée d'isoler la R.D.A., certains succès
(Roumanie, Yougoslavie) étaient enregistrés mais sans qu'on sût à quel
aboutissement, en termes de solution au problème allemand et
européen, ils devaient mener. L'idée même d'un dynamisme ouest-allemand

44. Liska (G.), «A broken record», art. cil., passim.


45. Brzezinski (Z.), «Power and peace», art. cit., p. 11. Notons cependant que
si une partie de cet article donne parfois l'impression d'apartenir à un monde
antérieur au 21 août 1968, un article postérieur du même auteur fait le point de manière
infiniment plus réaliste et plus féconde : Brzezinski (Z.), « Die begrenzte Koexistenz »,
Die Zeit, 13 déc. 1968, p. 3.

140
Entre l'Est et l'Europe

et d'un mouvemnt vers la réconciliation, même accompagné de vague


et de prudence, suffisait à provoquer la réaction que l'on sait : la
crainte inspirée par l'Allemagne ou la fonction d'épouvantail ou de
bouc émissaire ont eu finalement une action négative plus importante
que ses initiatives bilatérales, pourtant insuffisantes et timides — du
moins sur le plan politique.
Dans le cas de la politique française, les conceptions d'ensemble
étaient plus élaborées, si les initiatives bilatérales avaient moins de
poids. La politique gaulliste a eu un effet par ce qu'elle représentait,
plus que par ce qu'elle faisait. Elle a intrigué, intéressé, parfois séduit,
plus qu'elle n'a suscité d'espoirs réels ou de crainte. Si elle avait eu
une chance d'atteindre ses objectifs, qui étaient incompatibles avec
ceux de l'U.R.S.S., celle-ci aurait réagi comme dans le cas de
l'Allemagne. En fait, avec moins de poids effectif, la politique française a
très vite rencontré le même dilemme que la politique américaine avant
et la politique allemande après elle ; fallait-il s'adresser à Moscou
ou à Bucarest et Prague ? La Pologne y voyait une garantie
supplémentaire contre l'Allemagne mais refusait les perspectives de
dépassement du statu quo qui auraient signifié le détachement de l'U.R.S.S.
et le départ des Etats-Unis ; à l'inverse, la Roumanie appréciait la
suppression des blocs, mais non l'entente franco-soviétique. De toute
manière, sur le plan des faits, les retrouvailles sentimentales esquissées
n'aboutissaient pas à court terme à un changement politique à l'Est.
A long terme, l'idée de l'Europe de l'Atlantique à l'Oural pouvait
reposer soit sur la résurgence parallèle de l'Europe occidentale
conduite par la France et de l'Europe de l'Est, l'une et l'autre faisant
contrepoids à l'Allemagne et à une Russie plus ou moins en retraite,
soit sur un dialogue franco-soviétique où l'Europe de l'Est gardait
une place subordonnée. Dans les deux cas, le postulat était le
caractère irrésistible des volontés nationales, aboutissant soit à
l'indépendance des satellites, soit à la conversion de la Russie à un dialogue
européen avec la France par-delà les idéologies, soit aux deux. En
fait, les deux postulats ont été démentis, l'U.R.S.S. refusant de se
laisser convaincre d'abandonner ses priorités conservatrices et
bipolaires.
Mais la conception opposée du progrès européen, celle qu'on peut
appeler multilatérale ou monnetiste et que partagent en partie les
Etats-Unis, ne se porte guère mieux, et pour les mêmes raisons. Pour
que l'Europe et la « communauté des pays développés » se
réconcilient harmonieusement et multilatéralement, par les transports et la
culture, par l'économie et les sociétés, il faudrait que l'U.R.S.S. n'y

141
L'Europe de l'Est vingt ans après

vît pas une atteinte à ses intérêts. Elle est, certes, disposée à des
échanges, à des réformes économiques, à une coopération technique.
Mais le dilemme fondamental est celui d'une sorte de « loi d'inégal
développement politique » ou de retard idéologique et culturel, qui
fait que dès que le processus de convergence européenne s'engage
vraiment, les pays d'Europe centrale comme la Tchécoslovaquie se
trouvent tout de suite beaucoup trop avancés dans la voie d'une
civilisation et d'un langage communs, pour ne pas inquiéter les dirigeants
soviétiques et les amener à donner un coup d'arrêt46. Loin que,
comme l'aurait voulu Brzezinski, les Européens de l'Est, attirés par
le Marché commun et l'O.C.D.E., y entraînent à leur tour l'U.R.S.S.,
c'est celle-ci qui retient ceux-là. Pour M. Brejnev, comme pour
M. Ulbricht, les évolutions ne sont acceptables que si l'on est certain
d'en garder le contrôle. Aussi n'iront-elles jamais assez loin par peur
qu'elles n'aillent trop loin.
Ce décalage idéologique et social joint aux liens forcés de la
puissance militaire (et de l'intérêt propre de certains dirigeants d'Europe
de l'Est qui reproduit en petit le schéma) crée une curieuse dissymétrie
avec l'Europe de l'Ouest. Dans les deux cas, il y a opposition entre
la tendance au détachement des deux Europe et la présence militaire
des deux Grands. Mais à l'Ouest il y a eu à la fois tendance à la
création d'un fossé politique et progrès de l'interdépendance ou de la
pénétration économique, sociale, culturelle. D'une part, les sociétés
convergent ou l'Europe s'américanise, d'autre part la France peut
quitter l'O.T.A.N. et les Etats-Unis être tentés par le
néo-isolationnisme. A l'Est, au contraire, le fossé est plus évident tous les jours
entre les mentalités des Européens de l'Est et celles des Soviétiques,
la tendance spontanée des économies est la séparation ou la
réorientation plutôt que l'intégration, mais l'U.R.S.S. ne manifeste aucune
envie ni de se retirer ni de laisser ses alliés se détacher d'elle. A
l'Ouest, les évolutions, même contradictoires, sont possibles, parce
que le décalage entre elles n'est pas trop grand et parce que chacune
d'elles est limitée ; il y a à la fois suffisamment de diversité et de
liens pour que ni l'américanisation, ni le départ de la France, ni celui
des Etats-Unis n'aient beaucoup de chances d'aller jusqu'au bout.
A l'Est, on a une lutte brutale entre des tendances contradictoires
dont chacune risque de détruire l'autre et entre lesquelles il y a moins
dialogue ou compromis que tendance au tout-ou-rien.

46. Ce décalage, également souligné par Milovan Djilas, est excellemment décrit
par Kende (P.), « L'U.R.S.S. et ses alliés», Le Monde, 20, 21, 22 août 1968.

142
Entre l'Est et l'Europe

C'est là, nous semble-t-il, ce qui explique notre dernier problème.


Les évolutions de l'Est — détente, polycentrisme, redurcissement,
regroupement — sont en général suivies, plus ou moins mollement,
à l'Ouest. Quand les courants partent de l'Ouest, ils tendent à
produire un effet d'imitation (Khrouchtchev imitant le Marché commun,
la Roumanie imitant la France dans l'organisation militaire), mais
celui-ci à son tour provoque une réaction qui, très souvent, aggrave
la situation antérieure. Plus feutrée et aboutissant à des compromis
dans un cas, plus brutale et aboutissant à des renversements dans
l'autre, les deux évolutions correspondent aux deux types de société,
plus élastique parce que plus pluraliste dans un cas, plus tendue entre
des extrêmes dans l'autre. Quoi qu'on pense des vertus du
pluralisme et de celles de la dialectique, il reste que le bloc de l'Est est
soumis à des crises graves et multiples à cause du paradoxe d'un
extraordinaire manque d'homogénéité socio-culturelle et d'une
extraordinaire volonté d'homogénéité politique. Pour rendre la vie
possible à ceux qui, étant plus faibles, font les frais de cette différence,
il n'y a que deux solutions, liées : réduire la différence sociale et
intellectuelle par l'évolution de l'U.R.S.S., accroître la diversité
politique par une tolérance accrue de sa part.
Cela suppose beaucoup de choses : à long terme, un Dubcek
soviétique et une Europe capable d'offrir de nouvelles structures à une
Europe de l'Est plus autonome et à une U.R.S.S. moins jalouse de
son autorité exclusive ; à court terme, une situation internationale,
des pressions et des propositions qui modifient au moins son
comportement. En attendant ces évolutions, il ne peut y avoir de
normalisation en Europe de l'Est. On pense à la phrase d'un écrivain
tchécoslovaque : « Nous vivons dans un monde où les fous passent la
camisole de force aux gens normaux », et à ce rêve, poignant de modestie,
qu'A. Kliment intitulait « Une vie normale » : « Le règne de la loi,
la prospérité, de libres échanges d'opinion, et un gouvernement
démocratique représentatif dans une Europe démocratique » 47. Pour
longtemps encore l'Europe de l'Est ne pourra aspirer qu'à des fous
un peu moins délirants, une camisole un peu moins étroite, une force
un peu moins brutale. Peut-être pourtant un jour viendra-t-il, si le
monde extérieur le veut bien, où l'idée d'une « vie normale » cessera
d'être, pour cette région, la plus folle des utopies ou la plus éphémère
des fêtes.
Novembre 1968.

47. Kliment (A.), « Une vie normale », Literarni Listy 19, 4 juil. 1968.

143
L'EUROPE DE L'EST ENTRE L'EST ET L'EUROPE
EAST EUROPE BETWEEN EAST AND EUROPE
PIERRE HASSNER

Pour comprendre la situation de The situation of East Europe must be


l'Europe de l'Est à l'intérieur du système understood through the interaction of
européen et international, il faut three fundamental levels within the
étudier l'interaction de trois niveaux : framework of the European and the
celui de l'activité diplomatique, celui international system ; diplomatic
de l'évolution sociale et idéologique, activity, social and ideological evolution,
celui de l'équilibre militaire et military and territorial balance. After
territorial. Après la guerre froide commandée the primacy of the latter during the
par la division territoriale et la cold war, we witnessed, between 1962
domination militaire, les années 19624967 and 1967, the primacy of diplomatic
ont vu le primat des initiatives initiatives, designs and tentative
diplomatiques venant en particulier de la realignments, personified by France and
France et de la Roumanie ; 1968 Rumania ; 1968 shows on the one
montre l'importance première, même hand the primacy, even from the
au point de vue international, des international point of view, of
tensions et des transformations domestic tensions and transformations
intérieures, et la puissance de conservation and, on the other hand, the staying
et de réaction des structures appuyées power of established structures based
sur la force. L'U.R.S.S. ne peut on force and their ability to fight
supprimer en Europe de l'Est ni la back: The Soviet Union can suppress
volonté d'indépendance nationale ni la neither the desire for national
soif d'ouverture aux courants independence nor the need for an opening
transnationaux du monde moderne ; mais of the region to transnational winds
elle peut rendre apparent que l'espace of change ; but she can make it clear
géographique et politique de l'Europe that the geographical and political
de l'Est est défini par la portée de sa limits of East Europe are defined by
domination. the scope of Soviet domination.
Si ses objectifs sont However, while her goals are
essentiel ement conservateurs, ils posent mainly conservative, their theoretical
cependant des questions troublantes quant formulation raises disturbing questions
aux limites de leur application. about « grey areas » in Europe. The
L'opposition entre l'aspiration au gap between popular aspirations to
changement dans la population et change in the Soviet Empire, and the
l'immobilisme autoritaire des dirigeants doit authoritarian conservatism of the
amener à une succession de crises rulers must bring about a period of
imprévisibles. Celles-ci ne peuvent umpredictable instability and crises.
manquer d'affecter le monde extérieur Their outcome cannot help indirectly
et d'être indirectement affectées par affecting the outside world and being
lui, à travers les liens inévitables qui affected by it, via the inevitable link
existent entre l'évolution à l'intérieur between the evolution within the
des deux alliances, la nature des Eastern and the Western alliances, the
relations Est-Ouest et la stabilité de nature of East-West relations, and the
l'Europe. stability of Europe.