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LE PROCESSUS DE CRÉATION D'ENTREPRISES DE BIOTECHNOLOGIES

Résultats d'une étude exploratoire

Leila Temri et Samia Haddad

Lavoisier | « Revue française de gestion »

2009/2 n° 192 | pages 15 à 30


ISSN 0338-4551
ISBN 9782746224094
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-francaise-de-gestion-2009-2-page-15.htm
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LEÏLA TEMRI
Université Montpellier 1
SAMIA HADDAD
Faculté des sciences économiques
et de gestion, Nabeul, Tunisie

Le processus de
création d’entreprises
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de biotechnologies
Résultats d’une étude exploratoire

Dans cet article, les auteurs proposent une démarche


d’analyse du processus de création d’entreprises de
biotechnologies en croisant les approches de
l’entrepreneuriat avec ceux de l’innovation. Une étude
exploratoire permet de caractériser deux modèles, les
entreprises créées à partir de la recherche académique, ou
« science push », et celles provenant d’un essaimage
industriel. Ce dernier mérite, semble-t-il, plus d’attention de
la part des pouvoirs publics.

DOI:10.3166/RFG.192.15-30 © 2009 Lavoisier, Paris


16 Revue française de gestion – N° 192/2009

L
es biotechnologies sont définies par toujours bien préparés. Enfin, ces entre-
Ducos et Joly (1988, p. 5) comme prises doivent faire face à une forte incerti-
« un ensemble de techniques et de tude tant technologique que provenant des
connaissances liées à l’utilisation du vivant marchés et de la concurrence.
dans les processus de production, et issues Les premiers travaux français portant sur la
des progrès récents de la biologie molécu- création d’entreprises de hautes technolo-
laire. » Selon les auteurs, les biotechnolo- gies sont dus à Albert et Mougenot (1988).
gies étaient destinées à relayer le paradigme Depuis la loi de juillet 1999 encourageant la
physico-chimique en vigueur dans le sys- création d’entreprises par des chercheurs,
tème industriel. Ils s’interrogeaient alors ou essaimage universitaire, ces recherches
sur l’avenir des biotechnologies, se deman- se sont très nettement orientées vers ce type
dant si elles allaient devenir un secteur d’entreprise (Mustar, 1997, 2003), suivant
industriel à part entière ou diffuser leurs en cela un courant anglo-saxon déjà étoffé.
applications dans l’ensemble du tissu éco- D’autres travaux concernent les ingénieurs
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nomique. Aujourd’hui la question n’est tou- entrepreneurs (Fayolle, 1994).
jours pas résolue clairement en France, en Les premières entreprises de biotechnologie
raison du nombre jugé trop faible de créa- ont émergé à partir de la recherche fonda-
tions d’entreprises dans le secteur (environ mentale des grandes universités vers la fin
300 entreprises). C’est pourquoi de nom- des années 1960 début des années 1970,
breuses mesures ont été prises afin d’encou- principalement aux États-Unis. Leur créa-
rager ces créations. L’accent a été particu- tion s’est amplifiée au cours des 20 der-
lièrement mis sur la création d’entreprises nières années, notamment dans le marché
de biotechnologies par des chercheurs issus d’application consacré à la santé humaine
de la recherche publique. (Kopp, 2004). Ce sont généralement des
Les entreprises de biotechnologies sont des scientifiques de haut niveau qui se sont
entreprises de hautes technologies, caracté- détachés de leurs universités, en conser-
risées ainsi par Albert (2000) : situées dans vant, le plus souvent des liens avec elles,
des secteurs instables, elles ont des liens pour fonder des structures industrielles
forts avec la recherche, en termes de innovantes spécialisées, lesquelles cher-
dépenses de recherche et développement, chent à valoriser leurs découvertes fonda-
de relations avec les équipes académiques, mentales en produits commercialisables.
de qualification du personnel ; elles ont des Situées à la frontière de l’industrie, ces
besoins et des modes de financement parti- entreprises jouent un rôle prépondérant
culiers, auxquels participent des acteurs dans la recherche mondiale. Elles sont le
spécifiques : capital-risque, business plus souvent localisées à proximité des
angels, etc. Ces entreprises créent souvent organismes publics de recherche, où la
un nouveau marché en même temps science est produite. Ces liens de proximité
qu’elles se développent. Les créateurs sont, avec le monde universitaire et de recherche
la plupart du temps, des chercheurs ou des s’expliquent par la taille des entreprises de
ingénieurs, d’avantage préoccupés par les biotechnologies : souvent petites, elles doi-
performances techniques que managériales, vent mobiliser les ressources qui sont dans
pour lesquelles, d’ailleurs, ils ne sont pas leur environnement proche pour innover.
Création d’entreprises de biotechnologies 17

Si les entreprises de biotechnologies font grer les caractéristiques du projet innovant


l’objet de nombreux travaux, en revanche la dans le processus de création d’entreprises
création proprement dite d’entreprises de de biotechnologies.
biotechnologies n’a pas donné lieu à des
publications très nombreuses. Pour notre 1. Les facteurs déterminants
part, à partir d’une étude exploratoire de du processus de création d’entreprises
huit entreprises de la région Languedoc- de biotechnologies
Roussillon, nous tentons de préciser les Les premiers travaux consacrés à la création
types de processus de création d’entreprises d’entreprises ont porté sur l’entrepreneur.
de biotechnologie, en nous appuyant sur Le modèle de base de Shapiro (1975)
deux corpus théoriques : les approches de constitue indéniablement le modèle de réfé-
l’entrepreneuriat, d’une part, celles de l’in- rence pour identifier les facteurs suscep-
novation, d’autre part. Leur croisement tibles de déterminer un comportement
s’avère fécond pour comprendre les diffé- entrepreneurial chez un individu. Il cadre
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rentes logiques de création que nous avons ainsi, selon Fayolle (2003), les différents
pu observer. En nous inspirant de Liao et éléments des approches statiques de l’entre-
Welsch (2002), nous définissons le proces- preneuriat. Selon cet auteur, ces différents
sus de création comme l’enchaînement apports peuvent être regroupés en quatre
dans le temps des différentes activités et catégories de facteurs :
événements qui se produisent lors de la – La première catégorie concerne les carac-
création d’une nouvelle entreprise. Ces téristiques psychologiques de l’entrepre-
observations nous permettent de dégager neur. Il s’agit des « traits » de personnalité
des pistes de recherche à développer pour de l’entrepreneur, de ses qualités person-
analyser le phénomène de création d’entre- nelles, mais également de ses motivations
prises de biotechnologies et de suggérer des pour l’entrepreneuriat. À partir de ces
propositions d’actions. caractéristiques, de nombreuses typologies
de profils d’entrepreneurs ont été élaborées
expliquant les logiques d’action des entre-
I – UN CADRE D’ANALYSE
preneurs à partir de leurs motivations prin-
À L’INTERSECTION
cipales. Dans l’un des premiers articles
DE DEUX TYPES D’APPROCHES
français consacrés à la création d’entre-
Les modèles d’analyse de l’entrepreneuriat prises de hautes technologies, Albert et
d’une part, identifient un certain nombre de Mougenot (1988) mentionnent certaines
facteurs influençant la création d’entre- motivations des créateurs : désirs d’indé-
prises, d’autre part, proposent une articu- pendance, d’épanouissement personnel et
lation de ces facteurs au sein d’un proces- de reconnaissance. Les entreprises de bio-
sus. Toutefois, la création d’entreprises de technologies n’ont pas fait l’objet de tra-
biotechnologies est fondée sur un projet vaux spécifiques concernant cet aspect.
d’innovation. Ce type de projet, d’un côté, – Des variables sociologiques permettent
implique un ensemble d’acteurs et de de « crédibiliser l’acte » de création
l’autre, est lui-même représenté en tant que (Hernandez, 2001). Ainsi, certains groupes
processus. Il nous semble nécessaire d’inté- sociaux tels que la famille ou le milieu pro-
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fessionnel, lorsqu’ils sont favorables à l’en- démarche de création et sont susceptibles


trepreneuriat, peuvent pousser à l’imitation, de l’accélérer. Dans le cas des entreprises
ou valoriser les comportements entrepre- de hautes technologies, la nécessité d’un
neuriaux. Les rôles du territoire, à travers la environnement adéquat en termes de com-
notion de « milieu entrepreneurial », mais pétences techniques, juridiques ou finan-
aussi de l’éducation, de la formation et de cières, qui peut se traduire par des complé-
l’expérience professionnelle sont égale- mentarités au niveau de l’équipe dirigeante
ment soulignés. Dans le cas des entreprises et du « noyau de compétences » qu’elle doit
de hautes technologies, Fayolle (1994) s’est réunir autour d’elle, a été soulignée. Pour
intéressé plus particulièrement aux caracté- les entreprises de biotechnologies, le rôle
ristiques individuelles et à la trajectoire des du capital social et des réseaux sociaux des
ingénieurs entrepreneurs, ainsi qu’aux fac- créateurs font l’objet d’une importante litté-
teurs ayant influencé leur comportement, rature (Murray, 2004 ; Catherine et al.,
notamment leur formation initiale, leur 2004 ; Catherine et Corolleur, 2004 ; Oliver,
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expérience professionnelle, les compé- 2004). Mustar (1997) précise les différentes
tences qu’ils ont acquises et leurs valeurs et catégories d’acteurs impliqués dans un pro-
représentations mentales. L’influence du cessus d’innovation : entreprises (PME et
contexte familial, l’expérience profession- grands groupes), laboratoires académiques,
nelle des créateurs et, au États-Unis notam- pouvoirs publics, financiers, et enfin clients
ment, l’exercice d’une responsabilité et usagers. Ces différentes catégories d’ac-
de chef d’entreprise antérieurement à la teurs sont en interactions, de nature coopé-
création, ont été soulignés par Albert et rative, pour produire l’innovation. Pour
Mougenot (1988). Ainsi, dans une approche Mustar (1997), la création de liens avec
fondée sur la théorie des ressources et com- l’ensemble de ces acteurs est une condition
pétences, Catherine et al. (2002) s’interro- indispensable du succès des petites entre-
gent sur le lien entre compétences des fon- prises de hautes technologies, plus précisé-
dateurs des nouvelles entreprises de ment celles créées par des chercheurs. Dans
biotechnologies, acquises au travers de leur le domaine des biotechnologies, c’est sur-
expérience antérieure, et modèles d’entre- tout la proximité avec les laboratoires aca-
prises correspondants. démiques et les échanges de connaissances
– En troisième lieu, des variables écono- qu’ils permettent qui ont été étudiés. Tou-
miques et relationnelles peuvent également jours dans ce secteur, plusieurs travaux se
intervenir. L’accès à certaines ressources, sont intéressés aux effets des politiques
notamment financières, humaines, techno- publiques (Walsch et al., 1995) ou aux
logiques, mais aussi informationnelles, les déterminants régionaux de la création d’en-
possibilités de recours à des conseils, ainsi treprises de biotechnologie, tels que le pro-
que l’accès aux marchés, sont indispen- fil scientifique et technologique de la
sables pour assurer la « faisabilité de région, la taille du marché local, ou encore
l’acte ». L’accent a également été mis sur les politiques régionales (Autant-Bernard et
les ressources relationnelles, notamment les al., 2006). Esposito (2003) a également
possibilités de recours à des réseaux per- relevé que la proximité d’un pôle de
sonnels et professionnels qui facilitent la recherche scientifique, l’existence d’une
Création d’entreprises de biotechnologies 19

culture entrepreneuriale, la disponibilité de s’efforcent d’identifier différentes étapes


main-d’œuvre qualifiée, la présence d’en- dans le processus1. Toutefois, les entre-
treprises spécialisées dans les services aux prises de biotechnologies sont dites « fon-
entreprises, et de cabinets de consultants, et dées sur la science » car elles entretiennent
enfin, la possibilité d’accès à des finance- des liens très étroits avec la recherche aca-
ments, favorisent la création d’entreprises démique. La fonction qui leur est attribuée,
de biotechnologies au sein des clusters. en termes de politique publique, est même
D’autres travaux, enfin, soulignent l’impor- d’assurer le transfert, ou plutôt la transfor-
tance du financement des entreprises de mation des connaissances scientifiques en
biotechnologie, Walsch et al. (1995) s’inté- innovations industrielles. C’est pourquoi
ressent à différentes facettes de cette com- nous compléterons ces travaux en nous ins-
posante incontournable de leur création pirant des approches en termes de proces-
(Champenois et al., 2006). sus d’innovation.
– Enfin, des variables de situation ou La plupart des modèles de création d’entre-
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« contextuelles » sont susceptibles de sti- prises combinent des éléments relatifs au
muler le désir de création. Il s’agit d’événe- créateur, à l’entreprise et à l’environne-
ments positifs, tels que la survenue d’une ment, et s’intéressent aux actions réalisées
opportunité d’affaires ou la rencontre avec par les créateurs. Ainsi, Bruyat (1994) pro-
de futurs partenaires, ou négatifs, comme pose la prise en compte de quatre dimen-
par exemple le chômage ou l’insatisfaction sions pour rendre compte du phénomène de
au travail. Ces facteurs sont également peu création d’entreprise : l’entreprise, le créa-
étudiés dans le secteur des biotechnologies. teur, l’environnement, le processus de créa-
Ces « facteurs déterminants » (Fayolle, tion. Le processus de création intervient ici
2003) constituent les éléments susceptibles comme variable, Verstraete (2001) suggère
de jouer un rôle fondamental à un moment une modélisation du phénomène entrepre-
ou à un autre lors de la création, mais ne neurial comme articulant trois dimensions
reflètent pas l’aspect dynamique, c’est-à- indissociables et interactives : cognitive,
dire la manière dont se déroule la création praxéologique et structurale, autour de la
d’une entreprise au cours du temps. Les relation dialectique entrepreneur - organisa-
approches en termes de processus, plus tion qu’il crée.
récentes, permettent de mieux rendre Concernant l’enchaînement des actions,
compte de cette dimension. plusieurs modèles ont été proposés. Géné-
ralement, les activités et événements sont
2. Le processus de création regroupés en différentes phases afin de faci-
d’entreprises de biotechnologies : liter la compréhension du phénomène.
un processus d’innovation Ainsi, Borges et al. (2005), synthétisant la
Plusieurs modèles de processus de création littérature existante, distinguent trois phases
d’entreprises ont été proposés. Ils agencent dans le processus de création : l’initiation,
dans le temps l’intervention des différents qui va de l’identification de l’opportunité
facteurs qui viennent d’être énumérés et d’affaires jusqu’à la décision de créer l’en-

1. Voir une recension de ces modèles dans Hernandez (2001).


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treprise, la conception et la préparation, qui linéaire et séquentiel. Puis, Kline et


comprend la rédaction du plan d’affaires, la Rosenberg (1986) ont proposé un modèle
constitution de l’équipe entrepreneuriale, et dit « de liaison en chaîne », ou encore « de
la mobilisation des ressources, et enfin le la chaîne interconnectée » (Linked-Chain
démarrage, qui va de l’enregistrement juri- Model), qui rend compte des nombreux
dique de l’entreprise jusqu’à la première feed-back observés au cours du processus.
vente. Ce modèle est articulé autour d’une chaîne
Ces approches s’intéressent à l’organisation centrale d’activités qui comprend : l’identi-
et à l’entrepreneur, mais ne prennent pas en fication du marché, l’invention ou la
compte le contenu du projet lui-même. conception (analytic design), le développe-
Nous intégrons celui-ci à partir des apports ment, la production, et la distribution. Cette
en termes de processus d’innovation. chaîne centrale est reliée à la recherche
Le processus d’innovation est aujourd’hui scientifique, qui produit des connaissances.
appréhendé selon deux types d’approches. La recherche scientifique est elle-même
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La première, cognitive, fait référence à l’ac- considérée comme un processus, autrement
quisition, au traitement et à la transforma- dit « des actions effectuées au cours du
tion de connaissances, dans le cadre d’ap- temps, et non stockables », tandis que les
prentissages (Divry et al., 1998). Elle connaissances sont « des quantités qui exis-
justifie les développements importants tent et peuvent habituellement être stockées
accordés au rôle des réseaux sociaux, pour un usage futur » (Kline, 1985). Ces
notamment dans le cas des biotechnologies. différents éléments : recherche scientifique,
La seconde, issue de la sociologie de l’in- connaissances, chaîne de l’innovation peu-
novation, met l’accent sur les acteurs qui vent être connectés en différents points.
réalisent le processus d’innovation, les liens Plusieurs enchaînements ont été observés.
de toute nature qui les unissent, et les Ce modèle, centré sur une innovation, est
échanges qu’ils réalisent. Dans cette susceptible de s’appliquer à une firme,
approche, la production des innovations celle-ci pouvant être représentée par la
n’est pas le résultat de l’activité d’un indi- chaîne centrale d’innovation. Cette
vidu isolé, symbolisé par l’entrepreneur approche permet de définir un certain
schumpetérien, mais elle est la plupart du nombre d’étapes dont l’enchaînement est
temps l’aboutissement d’un processus col- susceptible de constituer un processus, mais
lectif (Ackrich et al., 1988). en revanche, elle ne précise rien concernant
Durant longtemps, le processus d’innova- les acteurs qui le mettent en œuvre.
tion a été considéré comme un processus Gaillard (2000) modélise une activité de
linéaire et séquentiel, débutant par la R&D technologique en deux phases : une
découverte de nouvelles connaissances, séquence de génération de l’idée et une
passant obligatoirement et successivement séquence de développement. La première
par différentes étapes de développement est constituée de l’enchaînement de la
avant d’aboutir à une forme finale viable. construction de l’idée, qui s’appuie sur un
Même le traditionnel débat entre innovation processus de convergence d’un problème
« poussée par la technique » ou « tirée par technique et d’un moyen technique, et la
le marché » s’inscrivait dans un cadre formalisation de l’idée, qui permet d’expri-
Création d’entreprises de biotechnologies 21

mer et de « rendre lisible » cette idée pour facteurs susceptibles d’intervenir dans le
d’autres acteurs. Cette phase aboutit à la processus d’émergence organisationnelle.
construction d’un objet technique, qui sera En nous appuyant sur leurs apports, nous
ensuite concrétisé au cours de la séquence pouvons inclure, au-delà de facteurs plus
de développement pour le transformer en classiques comme les variables écono-
offre commercialisable, adaptée aux miques et relationnelles, ou encore cer-
besoins du marché. Cette représentation taines variables sociologiques, déjà traités
nous paraît particulièrement bien adaptée dans la littérature consacrée aux biotechno-
pour les entreprises de biotechnologies dont logies, des composantes peu étudiées, telles
les projets sont souvent issus de résultats de que les motivations des créateurs, ou les
recherche parfois peu concrets au départ. variables de situation, ou « contextuelles ».
En combinant les différentes approches La prise en compte des analyses en termes
évoquées précédemment, nous pouvons de processus d’innovation nous permet de
proposer le modèle de la figure 1 pour préciser le contenu du projet et surtout,
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représenter la création d’entreprises de bio- comme nous le verrons ultérieurement, sa
technologie. chronologie, ainsi que son articulation avec
La création d’entreprises de biotechnolo- l’émergence de l’organisation. Car si la lit-
gies peut être représentée comme un phéno- térature sur l’entrepreneuriat aborde les
mène situé à l’intersection de trajectoires étapes de la création de l’organisation, elle
d’entrepreneurs et de trajectoires d’innova- ne prend pas en compte, en revanche, les
tion, en lien avec un environnement, dans le caractéristiques du projet autour duquel
cadre d’une forme organisationnelle parti- s’élabore cette organisation. L’analyse en
culière, l’entreprise, qui émerge et se forme termes de processus d’innovation nous per-
progressivement. Les approches de l’entre- met de les intégrer. Le modèle de Gaillard
preneuriat nous permettent de préciser les (2000) permet de mieux comprendre la

Figure 1 – Le processus de création d’entreprises de biotechnologies : cadre d’analyse


22 Revue française de gestion – N° 192/2009

construction de l’idée d’innovation et sa travers leurs récits, complétés par une


transformation progressive en produits ou étude documentaire, de reconstruire à
services commercialisables, tandis que grands traits le processus qui les a
Kline et Rosenberg (1986) identifient conduits à la création de leur entreprise,
d’autres « activités » telles que l’identifi- tout en prenant en compte les caractéris-
cation du marché ou la distribution, suscep- tiques de leur projet d’innovation.
tibles de constituer des étapes importantes
dans le processus à travers la génération de 1. Les observations
connaissances qu’elles peuvent susciter. Les observations réalisées sont synthétisées
À partir de ce cadre d’analyse, nous avons dans le tableau 1.
réalisé une étude exploratoire auprès de huit
Un processus collectif
entreprises de biotechnologies de la région
Languedoc-Roussillon. Conformément aux analyses réalisées anté-
rieurement, les enquêtes confirment que la
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création d’entreprises de biotechnologies
II – RÉSULTATS D’UNE ÉTUDE
est un processus collectif, qui engage rare-
EXPLORATOIRE
ment un créateur isolé, mais une équipe
Des entretiens semi-directifs ont été réali- d’au moins deux individus ou plus, dont les
sés auprès de dirigeants-créateurs dans huit compétences peuvent ou non être complé-
entreprises reflétant une grande diversité de mentaires, et qui doivent nécessairement
situations, dans le cadre d’une étude sur la s’appuyer sur leur environnement. Ici,
génopole de Montpellier. La création de aucune entreprise n’a été créée par un indi-
l’une des entreprises résulte de la scission vidu seul. Selon les cas, l’environnement
d’une autre entreprise de biotechnologies, est constitué par des laboratoires de
suite à la pression des actionnaires. La recherche, où se déroule l’incubation, ou
branche vendue a été rachetée par le créa- des pépinières d’entreprises.
teur d’une autre entreprise de biotechnolo-
gies afin, dans un premier temps, de garan- Profils des créateurs
tir ses propres approvisionnements. La création des entreprises de biotechnolo-
Par rapport à la création d’entreprises, gies est généralement le fruit de la collabo-
nous avons interrogé les créateurs sur ration d’au moins deux individus ou plus.
l’histoire de leur entreprise, en leur Nous avons analysé les parcours des créa-
demandant de préciser leurs motivations teurs et leurs motivations. Dans la mesure
pour la création (variables psycholo- où il s’agit d’un processus collectif, nous
giques), leurs parcours (variables sociolo- nous sommes également intéressés au pool
giques), leurs modalités d’accès aux diffé- de compétences global de l’équipe diri-
rentes ressources nécessaires (variables geante, qui résulte des parcours des diffé-
économiques). Nous les avons interrogés rents créateurs, tandis que nous avons déli-
sur les liens entretenus avec les différentes bérément écarté leur profil psychologique.
catégories d’acteurs identifiés par Mustar, En effet, un consensus existe actuellement
en insistant particulièrement sur la sur le fait que les caractéristiques psycholo-
recherche académique. Nous avons tenté, à giques des individus discriminent rarement
Création d’entreprises de biotechnologies 23

les créateurs des non créateurs d’entreprise trielles ont duré plus de dix ans dans
de manière suffisamment significative. quatre cas, moins de cinq ans dans un cas.
– En ce qui concerne le parcours des créa- – En ce qui concerne les compétences glo-
teurs, on peut noter que tous, à l’exception bales de l’équipe impliquée dans la créa-
d’un cas, avaient une sensibilité indus- tion, seules deux entreprises de l’échan-
trielle en plus de leurs compétences scien- tillon ont bénéficié de compétences
tifiques avant la création. Cette sensibilité spécialisées en management, plus précisé-
est perceptible à travers leur formation ou ment en finance, de haut niveau, d’un des
leur expérience. Ainsi, si la majorité des créateurs. Malgré cela, l’une des sociétés a
créateurs sont titulaires d’un doctorat, rencontré de grosses difficultés pour émer-
dans le champ disciplinaire de la biologie ger, tandis que la seconde, dont l’équipe
moléculaire ou dans un champ voisin, cer- bénéficiait déjà d’une expérience réussie
tains d’entre eux ont une formation initiale dans la création, a eu moins de problèmes.
d’ingénieur, ou ont acquis une formation – Les motivations pour la création énoncées
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complémentaire soit professionnalisée par les créateurs rencontrés sont classiques:
(DESS), soit en management (MBA, désir et volonté d’« indépendance », « chal-
DESS dans le domaine de la gestion d’en- lenge », « pari », « liberté de développer des
treprise) au cours de leur cursus. Ce type idées innovantes », « ambition », « aven-
de formation atteste d’une sensibilité aux ture ». Des motivations altruistes peuvent
problèmes industriels préalablement à la également apparaître dans le domaine du
création de leur entreprise. A contrario, un médicament, tandis que d’autres mention-
créateur ne disposait d’aucune formation à nent la certitude de l’existence d’une oppor-
la gestion avant la création de son entre- tunité de marché. Plusieurs avancent leur
prise. Sa formation a été assurée par la volonté de faire aboutir un projet auquel ils
suite grâce aux structures d’accompagne- croient et qu’ils n’ont pu mener à terme
ment local. En ce qui concerne l’expé- autrement. On peut aussi relever dans trois
rience des créateurs, que ce soit dans le cas des événements particuliers, les facteurs
domaine scientifique ou industriel, dans situationnels de Shapero, qui ont motivé la
toutes les équipes, figure au moins un création d’entreprise : dans un cas, il s’agit
scientifique ayant une expérience d’une du licenciement d’un chercheur, après le
certaine durée dans le domaine scienti- dépôt de plusieurs brevets. Dans le second,
fique, mais il n’apparaît pas toujours la création d’entreprise a été envisagée
comme le principal porteur de projet. Dans après le refus de plusieurs industriels de
cinq cas, les créateurs bénéficient en outre développer des molécules à vocation théra-
d’une expérience industrielle, alors que peutique. Enfin, dans le troisième cas, la
dans deux cas, ils n’en ont aucune. Parmi décision de créer une entreprise a été prise
ceux ayant eu une expérience industrielle, après le refus de l’employeur du moment de
trois créateurs ont déjà une expérience de développer industriellement les résultats de
création, dont deux réussies. Un quatrième recherche obtenus, alors qu’un potentiel
a exercé des responsabilités dans la fonc- intéressant avait été identifié par le porteur
tion recherche et développement d’un éta- du projet. Cependant, comme le souligne
blissement public. Ces expériences indus- l’un des créateurs, « ce n’est pas le dépit qui
24 Revue française de gestion – N° 192/2009

m’a poussé vers la création, car on ne fait il n’est pas nécessaire, pour ces entreprises,
rien par dépit ». de se trouver en contact permanent et quo-
tidien avec les chercheurs.
Les variables environnementales locales :
En ce qui concerne les ressources octroyées
l’identification des ressources clés
par l’environnement local, nous nous
et leur accès
sommes intéressés essentiellement, outre
Toutes les entreprises ont bénéficié d’un les équipements, mentionnées ci-dessus,
appui de la part de leur environnement aux ressources financières. Cinq entreprises
local lors de la phase de création. Cet appui ont bénéficié de concours de l’ANVAR,
a pu prendre des formes diverses : structure mais une seule a été financée par une
d’incubation, ou bien pépinière d’entre- société de capital risque local. Sept entre-
prises. Le rôle de l’environnement local prises ont fait appel à des capitaux privés.
dans la mise en relation avec différents Les entreprises entrant directement en pépi-
types de ressources, notamment finan- nière, sans passer par l’incubation, ont éga-
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cières, a été également plus ou moins lement obtenu des financements divers en
important selon les cas. Cinq entreprises provenance de la région, ou de divers orga-
ont été incubées au sein d’organismes de nismes locaux : CCI, DRIRE, CEEI3, struc-
recherche, qu’il s’agisse d’universités ou ture d’incubation, etc. Une entreprise a
d’instituts de recherche. Elles ont ainsi même obtenu des ressources financières
bénéficié des équipements de recherche de européennes, pour la construction de ses
ces institutions, ainsi que d’une proximité locaux. Les universités ou d’autres orga-
en termes de collaboration scientifique. Cet nismes académiques ont, dans certains cas,
appui est généralement jugé indispensable participé au financement de manière indi-
par les créateurs pour faire aboutir leur recte (mise à disposition de personnel ou
projet. Trois autres entreprises se sont en autres dispositifs). Enfin, deux entreprises
revanche installées directement dans une ont obtenu des ressources financières grâce
pépinière, sans passer par le stade de l’in- à divers concours. La participation du sec-
cubation. Ces entreprises possèdent leurs teur public apparaît donc comme indispen-
propres équipements, et leurs fondateurs sable, conformément aux observations de
avaient déjà une solide expérience, soit Mustar, mais peut prendre des formes
dans la création, soit en tant que respon- diverses selon les cas.
sables de développement industriel – voire
les deux successivement –. Leur choix L’idée innovante de départ :
d’implantation, en l’occurrence un parc rôle de la recherche académique et
industriel, s’explique à l’unanimité par la du marché dans la création de l’entreprise
réactivité et le dynamisme du personnel de Tous les créateurs des entreprises étudiées
la CEEI2 qui gère celui-ci. La proximité ont entretenu des liens privilégiés avec la
scientifique est également appréciée, mais recherche académique, et ceci antérieure-

2. Voir note 3.
3. CCI : chambres de commerce et d’industrie, DRIRE : direction régionale de l’industrie, de la recherche et de l’en-
vironnement, CEEI : Centre européen d’entreprises et d’innovation.
Création d’entreprises de biotechnologies 25

Tableau 1 – Synthèse des résultats de l’enquête

Cas 1 2 3 4 5 6 7 8

Année
2000 2001 2003 1999 1999 1998 1999 2000
création

Génomique
fonction-
Identifica- nelle
Identifi- tion et Recherche et appliquée : Tests de
Synthèse cation et Recherche authentifi- mise au point profil de diagnostic
à façon synthèse de et dévelop- cation de nouvelles gènes dans de cancers
Tests de de peptides peptides à pement de d’espèces enzymes pathologies et maladies
Activité diagnostic à visée thé- vocation médica- animales et industrielles et humaines, mentales
biologique rapeutique thérapeu- ments végétales à de méthodes recherche par sondes
(service) tique contre le partir d’analyse des de médica- nucléiques
(recherche diabète molécule acides ments, (criblage de
+ service) d’ADN nucléiques développe- chromo-
(service) ment somes)
d’outils de
diagnostic
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Laboratoires Industrie
Actionnaire Grands Hôpitaux et
d’analyses Sociétés agro-
principal et groupes Grandes firmes Laboratoires laboratoires
Marché médicales pharma- alimentaire
laboratoires pharma- industrielles publics publics et
publics et ceutiques et
publics ceutiques privés
privés distribution

Mise au Projet en
Liens avec
point de la Thèse en collabora- Développement Technique
recherche Transfert du Résultat de Technique
technique contrat tion avec la antérieur d’un développée
acadé- résultat recherche identifiée au
avec un Bourse recherche programme de et adaptée
mique d’une en collabo- cours de la
laboratoire CIFFRE publique recherche, dans dans un
(antérieur découverte ration avec thèse du
de avec dans une autre laboratoire
ou lors de la brevetée industrie fondateur
recherche industriels entreprise entreprise académique
création)
public antérieure

Constat de
Préalable à
Analyse du l’existence
l’idée de
marché d’un marché Identifica-
création de
Après après Recherche Préalable à la préalable, tion du
Perception la société et
résultat Antérieure à découverte, finalisée par création de la mais marché
du marché même à la
découverte la création mais avant rapport au société changement après la
mise en
décision de marché de l’envi- découverte
œuvre de la
création ronnement
recherche
par la suite

Projet
sélectionné
pour
Issu scission Refus transfert
Refus de
d’une autre d’industriels dans un
Événe- Perte l’entreprise
entreprise. de déve- premier
ments d’emploi du antérieure
Rachat par lopper les temps, puis
particuliers créateur de dévelop-
client molécules refusé
per le projet
principal découvertes par une
institution
de
recherche
26 Revue française de gestion – N° 192/2009

Cas 1 2 3 4 5 6 7 8

Année
2000 2001 2003 1999 1999 1998 1999 2000
création

Profil des
fondateurs

– Formation Ingénieur Ingénieur Professeur


Doctorat Scientifique Doctorat Doctorat
Scientifique + docteur + docteur d’université

MBA en
DESS en DESS en
Gestion Non Non manage-
gestion gestion
ment

Expérience
Responsa- Directeur du Expérience Expérience
Créateur dans
– Expé- bilité R&D développe- industrielle et de créateur
d’une autre Non l’industrie Non
rience établisse- ment chez de création et de
entreprise pharma-
ment public un industriel d’entreprise consultant
ceutique

– Compé-
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tences spé-
cialisées en Non Oui Non Non Non Oui Oui Non
manage-
ment

Environne-
ment local

Laboratoire Laboratoire Laboratoire Laboratoire


Institut de
de de de de
– Incubation recherche
recherche recherche recherche recherche
public
public public public public

– Pépinière Oui Non Oui Non

1) Amor-
çage : Privé
2) Fusion
avec
une autre Organisme
entreprise ANVAR, recherche ANVAR,
Apports per-
et privés CCI, CEEI, publique, Aides de la
ANVAR et sonnels, Une SCR
Ressources 3) Après Région Universités, Région, Incubateur
fondateurs ANVAR, nationale et
financières contrat de (aides ANVAR, Capital et Apport
DRIRE, capitaux
initiales partenariat publiques) Région, risque local, personnel
FEDER privés
avec un et fonds Groupe actionnaires
(Europe)
groupe personnels industriel, privés
pharma- concours
ceutique
et Capital
Risque
national

ment à la création de leur entreprise. Cer- – travaux de recherche menés par des scien-
taines créations d’entreprises sont directe- tifiques de haut niveau, impliqués dans la
ment issues de résultats de recherche acadé- création de l’entreprise,
mique. Il s’agit, selon les cas, de : – travaux de recherche menés dans un cadre
– thèse de doctorat, industriel en collaboration avec des scienti-
Création d’entreprises de biotechnologies 27

fiques de haut niveau antérieurement à la départ ou non ou soient les créateurs. Les
création de l’entreprise, organismes de recherche publique ou les
Dans le cas de la scission, l’idée innovante universités peuvent également intervenir en
a été développée dans l’entreprise-mère. tant qu’incubateur, et leur contribution est
Cependant, la place de la perception du nécessaire lorsque le projet s’articule direc-
marché par les créateurs dans le processus tement autour des résultats d’une recherche
de création de l’entreprise n’est pas iden- menée dans un laboratoire dont sont issus
tique dans tous les cas. Ainsi, dans certains les fondateurs. Le processus de création
cas, bien que des liens aient été entretenus d’entreprise est enclenché en un point de la
avec la recherche académique, le projet de trajectoire du processus d’innovation diffé-
création n’est devenu effectif que parce rent suivant les entreprises. Par rapport au
qu’un potentiel de marché avait été identi- modèle de Gaillard, ce point doit se situer au
fié, tandis que d’autres ont eu l’idée de cours de la séquence de développement,
créer une entreprise seulement après avoir faute de quoi le projet n’est pas lisible par
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obtenu des résultats intéressants, et se sont des acteurs extérieurs. En biotechnologie, le
posés la question du marché ultérieurement. processus d’innovation est généralement
Donc, chronologiquement, la place de la très long. La mise au point de méthodes et
perception du marché dans le processus d’outils d’analyse requiert une mise au point
peut être située plus ou moins en amont ou longue, mais peut ensuite être exploitée de
en aval dans le processus de création. manière assez large, tandis que la recherche
de nouvelles molécules à visée médicale
2. Interprétation doit sans cesse être renouvelée. Il nous
Toutes les entreprises étudiées ont une his- semble ici que ce n’est pas le type d’innova-
toire différente. Cependant, nous pouvons tion qui est en cause, dans la mesure où
avancer quelques pistes de réflexion à partir notre échantillon ne comprend que des
des observations réalisées. En particulier, entreprises utilisant le génie génétique, mais
nous avons identifié deux processus dis- le moment dans le processus d’innovation
tincts conduisant à la création d’entreprises ou intervient la création de l’entreprise.
de biotechnologies en prenant en considéra- – Par ailleurs, dans le processus de création
tion deux aspects : lui-même, deux modèles distincts peuvent
– d’une part, le processus d’innovation être identifiés : d’une part, la création d’en-
technologique et sa relation avec le marché, treprise à partir de résultats de la recherche
– d’autre part, le processus de création d’en- publique, par des chercheurs, d’autre part,
treprise lui-même, ses facteurs déterminants, la création d’entreprise par des scientifiques
avec les difficultés inhérentes à cette activité. issus du milieu industriel.
Plusieurs points nous semblent importants à Dans le premier cas, qui concerne cinq
souligner : entreprises, les difficultés rencontrées sont
– Tout d’abord, le lien indispensable à toute plus importantes, en raison notamment du
création entre recherche académique manque d’expérience dans l’entrepreneu-
publique et industrie : aucun projet n’a riat, qui conduit les porteurs de projet,
émergé sans lien avec la recherche publique, quelles que soient leurs qualifications
que des industriels aient été impliqués dès le scientifiques, à commettre quelques erreurs.
28 Revue française de gestion – N° 192/2009

Les créateurs peuvent avoir une sensibilité la sphère académique, pour aboutir dans le
industrielle par leurs formations complé- monde industriel, même si la relation n’est
mentaires ou par leur expérience profes- pas directement linéaire, et se distingue à la
sionnelle. L’expérience industrielle des fon- fois par les variables sociologiques et par la
dateurs seule, lorsqu’elle se situe dans le chronologie du processus.
domaine de la recherche et développement, Dans le second cas, qui concerne trois entre-
ne suffit pas, de même que la collaboration prises, la création est réalisée par des per-
avec des industriels lors de la phase amont sonnes issues du monde industriel, même si
du projet d’innovation. L’entrepreneuriat est des collaborations avec la sphère académique
donc une activité distincte de la pratique ont eu lieu préalablement, et si les créateurs
industrielle de recherche et développement. sont de haut niveau scientifique. Dans ce cas,
Ces résultats soulignent l’importance des la perception du marché est fondamentale
facteurs sociologiques de Shapiro. dans le processus de création d’entreprise. Le
Par ailleurs, ces entreprises se différencient projet de création n’est envisagé qu’à partir
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dans la chronologie du processus par deux du moment où un marché potentiel a été
éléments : identifié, et où l’innovation technologique est
– d’une part, la perception du marché peut parvenue à un stade suffisamment développé,
intervenir plus ou moins tôt dans le proces- grâce à des collaborations avec le secteur
sus d’innovation, mais la création de l’en- public. La logique des créateurs consiste à
treprise est fondée sur des résultats de rechercher dans la sphère académique les
recherche, même si celle-ci a pu être finali- compétences scientifiques nécessaires pour
sée dès le départ ; compléter celles internes. Pour ces entre-
– d’autre part, la phase d’incubation dans prises, la phase d’incubation n’est pas néces-
un organisme de recherche, par l’utilisation saire, et leur installation directement en pépi-
des équipements publics qu’elle permet, et nière leur permet d’obtenir plus facilement
par la collaboration directe avec les des soutiens financiers. À noter que ce pro-
chercheurs par échange de différents ser- cessus ne signifie pas que le niveau scienti-
vices, apparaît indispensable. Cette période fique ou le degré d’innovativité est moindre
d’incubation permet la mise au point des dans ces entreprises. En revanche, la création
techniques ou des produits développés. Elle de l’entreprise intervient plus en aval dans le
n’aurait pu être menée par les fondateurs processus d’innovation. Nous retrouvons ici
seuls, qui ne disposent pas des capitaux l’importance des facteurs sociologiques, et la
nécessaires, et ne les trouvent généralement différence dans la chronologie du processus
pas dans leur environnement, malgré les de création.
différentes mesures de politique publique Ainsi, deux points nous semblent fonda-
en vigueur. Ces aspects soulignent l’impor- mentaux :
tance des facteurs économiques et relation- – d’une part, l’expérience industrielle, mais
nels dans le processus de création, notam- aussi, éventuellement, de création, de
ment le rôle fondamental des structures l’équipe fondatrice, qui induit généralement
d’incubation pour ce type d’entreprise. une sensibilité et sans doute aussi une
Finalement, le processus qui conduit à la connaissance meilleure des problèmes de
création de l’entreprise part, dans ce cas, de marché,
Création d’entreprises de biotechnologies 29

– d’autre part, le positionnement de l’acti- d’initiation du processus de création, et par le


vité initiale dans le processus d’innovation, rôle de la phase d’incubation. Celle-ci permet
lors de la création, sur un continuum entre à l’entreprise du modèle « poussé par la
connaissances scientifiques et innovations, recherche » non seulement de consolider son
même si le processus qui permet le passage capital social et intellectuel, mais aussi de
de l’un à l’autre n’est pas linéaire. bénéficier d’infrastructures lui permettant Le
second modèle, que l’on pourrait qualifier
CONCLUSION « d’essaimage industriel », ne suscite que peu
d’intérêt tant dans les politiques publiques
Cette recherche, exploratoire, confirme que dans les travaux académiques. Pourtant,
l’existence d’au moins deux modèles d’entre- dans ce modèle, on observe que des liens
prises de biotechnologies, et surtout précise avec la recherche publique existent, en amont
les modalités de leurs processus de création. du processus de création, et que les modalités
L’un semble « poussé par la recherche », de création semblent simplifiées. Il mérite
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l’autre « tiré par le marché ». Ces deux sans doute davantage d’attention en termes
modèles diffèrent notamment par la place de de recherches académiques comme de
la perception du marché lors de la phase mesures d’accompagnement.

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