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Comptes rendus des séances de

l'Académie des Inscriptions et


Belles-Lettres

Le papyrus Jumilhac
Jacques Vandier

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Vandier Jacques. Le papyrus Jumilhac. In: Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 89ᵉ
année, N. 2, 1945. pp. 214-218;

doi : https://doi.org/10.3406/crai.1945.77842

https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1945_num_89_2_77842

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COMMUNICATION

LE PAPYRUS JUMILHÀC, PAR M. VAND1ER

Le département des Antiquités égyptiennes du Musée


du Louvre a acquis récemment un papyrus datant de la fin
de l'époque ptolémaïque ou peut-être même de l'époque
romaine. Ce papyrus comprend 23 feuilles couvertes d'un
long texte hiéroglyphique et ornées de nombreuses vignettes
dessinées au trait. Les hiéroglyphes et les vignettes sont
d'une grande finesse et décèlent, chez l'artiste, une
habileté et une sûreté de main qu'on ne peut qu'admirer sans
réserve. Mais ce n'est pas seulement par ces caractères tout
extérieurs que le nouveau papyrus du Louvre se
recommande à notre attention. Le texte qu'il nous révèle nous
apporte, en effet, sur la religion locale égyptienne, des
renseignements originaux d'un très grand intérêt. Ce papyrus
dont on ignore malheureusement l'histoire exacte, a été
rédigé dans le XVIIIe nome de Haute-Egypte dont l'enseigne
est un faucon représenté, à partir de la XIXe Dynastie,
avec les ailes éployées. Le nom primitif de l'enseigne semble
avoir été Dounânouy , c'est-à-dire « Celui qui étend les deux
serres » ; mais ce nom fut modifié en même temps que
l'enseigne elle-même, et le papyrus Jumilhacnous apprend
d'une façon certaine que le faucon du XVIIIe nome s'appela
à partir de la XIXe Dynastie Dounâouy, nom qui signifie
« Celui qui étend les deux bras », ou, autrement dit « les
deux ailes ».
La nouvelle acquisition des Musées Nationaux n'a rien
d'un exposé logique et suivi. Le scribe a pourtant essayé
de mettre un peu d'ordre en faisant précéder d'un titre les
principaux chapitres, mais à l'intérieur de chacun de ces
chapitres, le désordre domine le plus souvent. D'une manière
générale, on peut diviser le texte en deux grandes parties :
une partie documentaire et une partie légendaire. Dans la
première, il convient de ranger toutes les listes dont notre
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scribe est particuJiièrement prodigue. Grâce à cette heureuse
tendance,, nous sommes exactement renseignés sur le
panthéon et La géographie religieuse du XVIIIe nome. Le
papyrus, dont le commencement est malheureusement perdu,
s'ouvre, dans son état actuel, sur une liste: de génies. Puis
viennent dans l'ordre : la liste des dieux, la liste des
divinités qui s'étaient transformées en Anubis, la liste des épi-
thMes d'Anubisr la liste des noms qui ont été usurpés paj
Seth, la liste des sanctuaires du nome, les noms de ces
sanctuaires étant repris et commentés dans un chapitre
spécial·, la liste des buttes sacrées, la liste des lacs sacrés, la
liste des serpents divinisés, la liste des arbres sacrés et
enfin la liste des choses qui sont en abomination dans le
nome. Le chapitre suivant est consacré à l'explication des
mystères de la nébride. Ce chapitre est un des plu&
intéressants du papyrus, mais il fourmille malheureusement
d'obscurités et de difficultés. En voici toutefois les conclusions :
la nébride se compose d'un mortier, d'un bâtonnet et de la
dépouille d'un animal. Le mortier contient des remèdes
destinés à guérir Osiris ;,le bâtonnet sert sans doute, bien que le
texte ne précise pas ce point, à écraser les remèdes, à les transr
former en poudre. Quant à la dépouille d'animal, elle
renferme les membres d Osiris réunis par Isis après le crime
abominable de Seth. C'est pour cela qu'on rappelle Méhit,
c'est-à-dire «la remplie». Cette dépouille est celle de Seth.
Le dieu s'était transformé en panthère, mais Anubis s'était
emparé de lui, l'avait dépecé et avait fait la nébride avec sa
peau. C'est pour cette raison, conclut le texte, q;ue lia
nébride est en peau de panthère.
Il n'est pas possible d'exposer en détail chacune des
nombreuses légendes que mous a conservées le papyrus
Jumilhac. Le centre de ces légendes, comme si souvent, en
Egypte, est Osiris. On sait que les membres d'Osiris avaient
été dispersés dans le pays par Seth etquie plusieurs no.mes
se vantaient de posséder une Felique du dieu de Busiris.
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Le XVIIIe nome avait reçu, pour sa part, les humeurs de la
célèbre victime. Il avait eu à défendre sa précieuse relique
contre les incursions incessantes de Seth et de ses
partisans qui avaient établi leur quartier général dans les XVIIe
et XIXe nomes de Haute-Egypte, situés exactement en face
de lui, de l'autre côté du Nil. C'est là le drame unique
qu'exposent, sous des formes diverses, la plupart des
légendes du papyrus. Il vient d'être question de deux nomes
dont l'un, au moins, le XIXc(oxyrhynchite), est bien connu
pour être séthien ; en revanche, la situation religieuse du
second (le XVIIe nome cynopolite) est beaucoup moins nette.
L'enseigne du nome est un chien couché, c'est-à-dire Anu-
bis, celui-là même qui fut adoré, par la suite, dans le XVIIIe
nome voisin et qui fut confondu avec le faucon de
l'enseigne sous le nom d'Horus-Anubis. Mais le dieu-chien
n'avait pas été, pour autant, oublié dans son nome
d'origine. Le conte des Deux Frères, qui nous a conservé les
mésaventures d'Anubis et de Bâta en est la meilleure preuve.
Il y a longtemps que Gardiner, en se fondant sur un
passage d'un ostrakon d'Edimbourg, a démontré qu'il fallait
voir, dans les noms des deux héros, des noms divins. Celui
d'Anubis est trop célèbre pour qu'il soit nécessaire de
pousser plus avant la démonstration ; en revanche, celui de
Bâta, en dehors du conte des Deux Frères, n'est guère
connu que par l'ostrakon d'Edimbourg, déjà mentionné,
ostrakon qui précise que Bâta était un dieu adoré à Kasa
(aujourd'hui El-Qeis), métropole du XVIIe nome. Une stèle
de Leyde cite enfin, dans une liste de divinités, un taureau,
maître de Kasa. En rapprochant le texte du conte des Deux
Frères, dont un passage nous apprend que Bâta s'était
transformé en taureau, du texte d'Edimbourg, on arrive à cette
conclusion que le taureau de Kasa, mentionné par la stèle de
Leyde, ne peut être que Bâta. Tel était l'état de la question
avant la découverte du papyrus Jumilhac. Ce nouveau
document consacre tout un passage à Bâta qu'il appelle Bat, maître
LE PAPYRUS JUMILHAC 217
de Kasa. Le dieu est représenté sous la forme d'un taureau
portant sur son dos la momie d'Osiris. Derrière lui Anu-
bis a tête de chien lui ligote les pattes postérieures. Le texte
nous apporte une précision intéressante : ce Bâta, maître
de Kasa, dont nous ne savions à peu près rien, ne serait
qu'une forme de Se th. Ce fait, s'il explique bien pourquoi
le XVIIe nome a été considéré comme typhonien, rend
plus délicate l'interprétation du conte des Deux Frères et il
est encore prématuré de proposer une explication définitive.
Il me reste à conclure. Peut-on, en se fondant sur le
contenu du texte, deviner les raisons qui ont amené le
scribe égyptien à réunir tous ces renseignements sur
l'histoire religieuse et légendaire du XVIIIe nome de Haute-
Egypte ? Il s'agit, semble-t-il, d'une manœuvre destinée à
rendre à ce nome un peu de son ancien prestige dont le
souvenir, depuis de longues années, s'était complètement
perdu. En effet, dès le début de l'époque ptolémaïque, et
peut-être même auparavant, le XVIIIe nome avait été
partagé entre les nomes hérakléopolitain, oxyrhynchite et cyno-
polite. Cette situation nouvelle avait, sans doute, amené
une diminution sensible dans les revenus des temples.
Devant ce danger certain, les prêtres locaux avaient eu
l'idée d'élever à la gloire de leur nome, un monument
susceptible de leur ramener les faveurs de leurs anciens fidèles.
Un long passage du papyrus nous laisse entrevoir
clairement la manœuvre, qui s'effectue autour de la relique
d'Osiris. Le point de départ est une constatation, ou plus
exactement une affirmation : il est rappelé que le blé et l'épeautre
sortent des humeurs du dieu, qui étaient conservées dans
le château des humeurs sur le territoire de l'ancien XVIIIe
nome. Or le blé et l'épeautre étaient un symbole de
l'abondance, abondance à laquelle tous les Egyptiens aspiraient,
mais qu'il leur fallait mériter en s'acquittant bien
régulièrement de leurs devoirs religieux, c'est-à-dire en apportant
fidèlement à Osiris les offrandes auxquelles il avait droit.
218 COMPTES RENDUS· DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

Dans ce cas, et dans ce cas seulement, la prospérité devait


régner dans le nome ; et si la prospérité régnait dans ce
nome, elle régnait également dans le pays tout entier. Les
prêtres du château des humeurs étaient pleins d'ambition
et voulaient attirer au sanctuaire dont ils avaient la garde,
les produits de l'Egypte entière. Ce thème,
alternativement exposé sous la forme positive et sous la forme
négative, donne lieu à de multiples variations. Il ne semble pas
d'ailleurs que les efforts des prêtres du château des humeurs
aient été couronnés de succès. Mous ne savons pas si les
offrandes se multiplièrent, mais nous savons que le XVIIIe
nome ne recouvra jamais son indépendance. Toutefois, nous
serions bien ingrats en cherchant à ridiculiser les efforts
du clergé local ou en critiquant trop sévèrement son âpreté
au gain. Si les prêtres s'étaient montrés moins intéressés·,
il est probable que nous aurions toujours ignoré les
précieux renseignements qu'ils ont réunis sur la situation
religieuse de leur notne et sur les rapports qu'ils entretenaient
avec les nomes voisins.
Il n'est pas encore possible de dégager tous les résultats
qui pourront être obtenus. J'ai simplement voulu signaler
à l'Académie l'existence de l'important document qui vient
d'être acquis par le Musée du Louvre, et montrer, par une
brève analyse du texte, une partie des richesses qu'il nous
apporte,, et toutes les possibilités qu'il nous laisse
entrevoir et qui, je l'espère du moins, pourront être précisées à
la suite d'une étude plus approfondie.