Vous êtes sur la page 1sur 5

REVUE DE SYNTHÈSE : TOME 139 7e SÉRIE N ° 3-4 ( 2018 ) 235-239

brill.com/rds

PRÉSENTATION

Mathématiques et machines

Liesbeth De Mol*, Maarten Bullynck** et Marie-José


Durand-Richard***

L ’historiographie moderne montre que l’image traditionnelle du « mathématicien au


travail », envisagé comme chercheur solitaire travaillant à son bureau avec papier
et crayon, est loin de correspondre à la réalité des pratiques1. Le/la ­mathématicien.
ne, en tant qu’acteur intervenant dans un contexte social, économique et politique,
échange avec ses collègues par la conversation, par l’écriture, par l’imprimé et par l’en-
seignement. Plus encore, la dimension technologique n’est pas absente de son travail.
Au-delà du papier et de l’encre, les instruments y sont toujours présents : non seule-
ment ils interviennent comme auxiliaires dans le travail, mais ils façonnent également

* Liesbeth De Mol, née en 1977, a étudié l’archéologie, l’histoire de l’art et la philosophie à Gand.
Elle a soutenu sa thèse Tracing unsolvability: a Mathematical, Historical and Philosophical Analysis
with a Special Focus on Tag Systems en 2007. Depuis 2013, elle est chargée de recherche au CNRS
à l’université de Lille. Elle travaille sur la calculabilité, l’usage des premiers ordinateurs et les
connexions épistémologiques et historiques entre la formalisation et le génie informatique. Elle est la
présidente-fondatrice de la commission inter-divisionnaire du DHST/DLMPST pour l’histoire et la
philosophie de l’informatique (HaPoC). Elle dirige actuellement un projet de recherche financé par
l’A NR, PROGRAMme, sur la question « Qu’est-ce un programme informatique ? ».
** Maarten Bullynck, née en 1977, a étudié les mathématiques, la langue et la littérature alle-
mandes, ainsi que la théorie des médias à Gand et Berlin. Il a soutenu sa thèse, Vom Zeitalter der
formalen Wissenschaften. Parallele Anleitung zur Verarbeitung von Erkenntnissen anno 1800, en 2006.
Entre 2007 et 2008, il était boursier de la Alexander-von-Humboldt-Stiftung pour un projet sur
J. H. Lambert. Depuis 2009, il est maître de conférences au département de mathématiques et histoire
des sciences à l’université Paris 8. Ses recherches portent sur l’histoire de la théorie des nombres, du
calcul informatique et de la communication scientifique au XVIIIe siècle.
*** Marie-José Durand-Richard, née en 1944, est historienne des mathématiques. Elle a long-
temps enseigné à l’université de Paris VIII et elle est maintenant chercheuse associée du laboratoire
SPHERE (UMR 7219 CNRS & Université Paris-Diderot). Ses intérêts portent particulièrement sur les
algébristes et logiciens anglais de la première moitié du XIXe siècle, l’historiographie de l’algèbre et
de l’arithmétique, l’histoire de la cryptographie et la mécanisation du calcul et ses applications (pla-
nimètres, analyseur différentiel).
1 Ce dossier est issu d’un symposium organisé par Liesbeth De Mol, Marie-José Durand-Richard
et Maarten Bullynck lors du 24th International Conference for the History of Science and Technology
(ICHST) à Manchester en 2013. Ce symposium intitulé « Mathematics and machines: Explorations

© fondation « pour la science » & koninklijke brill nv, leiden, 2019 | doi:10.1163/19552343-13900012


Downloaded from Brill.com12/20/2019 03:16:41PM
via University of Haifa
236 revue de synthèse : TOME 139 7e SÉRIE N° 3-4 ( 2018 )

les mathématiques – et réciproquement. Dans la période récente, cette influence est


devenue plus visible et a pris beaucoup d’importance du fait des usages multiples
que connaît l’ordinateur en mathématiques. Des mathématiciens comme Jonathan
Borwein peuvent ainsi maintenant prétendre que les ordinateurs modifient la façon de
faire des mathématiques2. Les instruments de calcul changent effectivement le mode
de production des connaissances mathématiques, ainsi que leurs transformations.
Or cette prétendue révolution, comme toutes les révolutions, n’est en fait ni nouvelle
ni inattendue. Elle résulte plutôt d’une longue et complexe évolution. Afin de mettre
cette « révolution » en perspective historique et critique, nous nous proposons dans ce
dossier de ré-examiner plus attentivement l’histoire des interactions entre les mathé-
maticiens et leurs instruments et machines. Ce nouveau regard permettra d’articuler
certains développements récents comme les mathématiques assistées par l’ordinateur
ou les mathématiques expérimentales, dans une histoire de longue durée. Replacer
ces évolutions dans leur(s) contexte(s) et leur(s) séquence(s) historique(s) spécifiques
permettra de restituer le long processus initié au moment de la première révolution
industrielle, et dont l’ère digitale est un aboutissement, montrant ainsi que l’ordina-
teur n’est pas une transition discrète mais fait plutôt partie d’une évolution continue.
Les articles rassemblés dans le présent dossier se concentrent sur la période des
prémisses et des suites de la Seconde Guerre mondiale, période-clé où les développe-
ments concomitants des mathématiques et de la technologie vont de pair avec une
adaptation aux menaces de la guerre et à ses conséquences. Différentes pratiques
mathématiques coexistent et évoluent ensemble au cours de cette période, qu’il
s’agisse de pratiques manuelles, assistées ou mécanisées. Elles s’inscrivent dans la
continuité d’une évolution des pratiques manuelles de calcul (souvent assistées par des
calculatrices mécaniques et des tables numériques) qui avaient été mises en place,
et partiellement standardisées, au début du XXe siècle3. En même temps, des instru-
ments de calcul plus élaborés – voire des machines – ont été construits dans les années
1930 pour aider à la résolution de systèmes d’équations différentielles. L’intérêt de ces
instruments analogiques, les analyseurs différentiels et harmoniques, ne concernait
pas seulement la recherche scientifique, mais aussi la recherche industrielle et mili-
taire. La résolution numérique s’effectuait notamment en représentant les équations
différentielles par des processus physiques, matérialisés surtout par des connections
mécaniques ou électriques, et en enregistrant des mesures – ou en traçant des gra-
phiques – pendant le déroulement du processus. À ces deux formes de calcul, manuel
et analogique, se joindra, à partir des années 1930, le calcul mécanisé et automatisé par
des machines discrètes ou digitales, voire numériques, qui précéderont les ordinateurs
d’aujourd’hui. D’abord commandées par des relais électromécaniques, ces machines

of machine-assisted mathematics since 1800 » se proposait d’ouvrir de nouvelles perspectives sur


l’histoire des mathématiques en examinant les machines qui ont été conçues, produites et utilisées
pour obtenir des résultats mathématiques. Peggy Kidwell, Johannes Lenhard, Helena Durnova, Ulf
Hashagen, Loic Petitgirard, Marie-José Durand-Richard, Alan Olley, Maarten Bullynck, Mark Priestley,
Stephanie Dick, Wolfgang Brand, Edgar G. Daylight et Renate Tobies sont intervenus à ce symposium,
voir Bullynck, De Mol & Durand-Richard, 2013.
2 Borwein & Bailey, 2004.
3 Voir par exemple Grier, 2005 ou Croarken, 1990.

Downloaded from Brill.com12/20/2019 03:16:41PM


via University of Haifa
l. De Mol et al. : Mathématiques et machines 237

ont pris de l’importance avec leur réalisation électronique, d’abord les tubes à vide,
puis les semi-conducteurs. Cette avancée technologique a conduit à une vitesse de
calcul cent à mille fois supérieure à toutes les techniques de calcul disponibles avant la
Seconde Guerre mondiale. Néanmoins, cette augmentation de la vitesse, ainsi que l’au-
tomatisation des machines, a également imposé de développer de nouveaux moyens
matériels et conceptuels pour la programmation des processus de calcul, sans lesquels
les premiers ordinateurs manquaient d’efficacité.
Contrairement au tableau que propose l’historiographie classique de l’informatique,
l’émergence de l’ordinateur ne fait donc pas disparaître les anciens modes de calcul,
manuels ou analogiques. Au contraire, plusieurs modes de calcul continuent à coexis-
ter l’un à côté de l’autre, avec de nombreux transferts entre eux4. Ces transferts ne
concernent pas seulement les méthodes mathématiques, mais aussi l’organisation des
calculs ou certaines innovations conceptuelles. Qui plus est, des entrecroisements se
produisent très souvent entre ces trois modes de calcul, manuel, analogique et digital.
Les installations où une machine analogique communique avec un ordinateur digi-
tal, et qui sont gérées, complémentées et interprétées par un.e opérateur/­opératrice
humain.e. sont en effet fréquentes.
Les quatre premiers articles de ce dossier témoignent de ces interactions entre
les trois modes de calcul entre les années 1920 et les années 1960. Ces études de cas
permettent de montrer comment, dans différents lieux de production, de nouvelles
technologies sont mises en œuvre pour le calcul numérique, ainsi que des méthodes
de calcul qui leur sont associées. Leur utilisation ouvre un champ interactif qui étaye le
développement parallèle des algorithmes et des premiers concepts de programmation.
Dans le premier article, Maarten Bullynck se concentre sur un seul lieu de pro-
duction, Aberdeen Proving Ground à Maryland (États-Unis). Il montre comment
l’organisation du calcul manuel mise en place après la Première Guerre mondiale sert
de base aux mécanisations ultérieures des calculs balistiques. Dans un premier temps,
le calcul analogique a été développé par l’armée parallèlement au calcul manuel. Avec
l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale, l’évolution s’accélère. Au
fur et à mesure que la technologie balistique s’améliore et se complexifie, les besoins
en calcul augmentent, tant en quantité qu’en qualité. Pour pallier cette demande,
les machines commandées doivent pouvoir automatiser le processus de calcul, en
y incluant la manipulation des tables numériques et la prise des décisions. Avec ces
machines, électromécaniques comme le Bell Model III ou V, ou électroniques comme
l’ENIAC, commence alors une lente transformation de l’organisation du calcul. Au
lieu de reproduire l’organisation manuelle du calcul, une nouvelle organisation, auto-
nome et automatique, devient nécessaire. La planification d’un calcul complètement
automatisé s’avèrera un problème difficile et donnera naissance à la programmation
automatique.
Marie-José Durand-Richard examine ensuite une histoire très parallèle à celle du
premier article. Elle restitue dans son contexte le travail de Douglas R. Hartree, qui
joue un rôle de « passeur » entre le Royaume-Uni et les États-Unis en matière de calcul
scientifique. Hartree est physicien de formation, spécialisé en crystallographie et

4 Pour la coexistence du calcul analogique et digital, voir Small, 2001 et Mindell, 2003.

Downloaded from Brill.com12/20/2019 03:16:41PM


via University of Haifa
238 revue de synthèse : TOME 139 7e SÉRIE N° 3-4 ( 2018 )

habile dans le calcul numérique appliqué aux systèmes différentiels non-linéaires. Il


est le premier à développer un analyseur différentiel au Royaume-Uni, après une visite
à Vannevar Bush qui avait produit une telle machine aux États-Unis. Hartree renou-
velle les techniques mathématiques, afin de les adapter à la machine. Il est impliqué
dans l’effort de guerre anglais et, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, fait partie des
premiers non-Américains qui ont l’occasion d’utiliser l’ENIAC, machine discrète et
électronique. Cette expérience le mène de nouveau à reconsidérer les méthodes d’ap-
proximation numérique, ainsi qu’à élaborer des stratégies de programmation. Hartree
deviendra finalement l’un des moteurs de la construction et surtout de l’utilisation du
premier ordinateur anglais, l’EDSAC, à Cambridge. Il est aussi l’un des fondateurs de
la nouvelle discipline mathématique qu’est l’analyse numérique.
L’astronomie est l’une des disciplines qui a eu depuis toujours besoin de beaucoup
de calculs. Dans le troisième article, Alan Olley considère la co-évolution des modèles
en théorie de la lune et des schémas opératoires avec les machines utilisées pour les
calculs. Il montre comment l’astronome Wallace Eckert a fait appel, tout au long de sa
carrière, aux technologies calculatoires les plus nouvelles, en particulier celles venant
d’IBM. Dès les années 1930 Eckert a essayé de faire revivre un schéma de calcul de
George B. Airy pour la théorie lunaire en utilisant les machines comptables. Après la
guerre, il entreprend de faire les calculs sur les machines d’IBM des générations sui-
vantes (SSEC, IBM 650, IBM 701 et IBM 7090), adaptant et améliorant les méthodes
d’approximation pour résoudre des systèmes linéaires à plusieurs centaines, voire des
milliers, d’inconnus. Vers la fin de sa vie, Eckert change encore de modèle et reprend
celui de Brown-Hill, sur lequel il avait calculé manuellement en tant qu’étudiant de
l’astronome Ernest W. Brown. Le travail utilise alors les grands mainframes d’IBM
développés dans les années 1970.
Enfin, dans le quatrième article, Loïc Petitgirard étudie les travaux du Centre de
Recherche en Physique à Marseille dans les années 1950. Au lieu d’essayer d’utiliser
les premiers ordinateurs, les travaux de ce Centre s’appuient sur le développement et
l’utilisation de dispositifs analogiques. Le directeur du Centre, Théodore Vogel, spécia-
liste en systèmes dynamiques, développe une épistémologie mathématique défendant
une approche « expérimentale » pour étudier ces systèmes complexes. À contretemps
des mathématiques bourbakistes, le Centre n’est pourtant pas isolé. Il s’inscrit, entre
autres par des conférences organisées en 1951 et 1964, dans une recherche interna-
tionale qui mêle mathématiques et ingénierie et qui vit de la rencontre entre calcul
digital et calcul analogique.
Le dossier se clôt avec une chronique de la recherche en histoire de l’ordinateur
et de l’informatique. Cette chronique esquisse le développement de l’historiogra-
phie de l’informatique en analysant sa relation avec l’histoire des mathématiques.
L’importance du calcul scientifique pour les débuts de l’ordinateur, combinée au
prestige qu’avait l’histoire des mathématiques dans les années 1960 et 1970, fait que
l’histoire de l’ordinateur s’est alors laissé inspirer en partie par l’histoire des mathéma-
tiques. Cette orientation vers l’histoire des mathématiques et des sciences s’est perdue
avec le temps, et depuis les années 1990, c’est surtout vers l’histoire de la technologie
(états-unienne) que tend l’histoire du computing. Cette évolution n’est toutefois pas

Downloaded from Brill.com12/20/2019 03:16:41PM


via University of Haifa
l. De Mol et al. : Mathématiques et machines 239

terminée et suscite toujours des débats – parfois très vifs – au sein de la communauté
des informaticiens et des historiens.
L’une des conséquences de cette évolution est que peu d’historien.ne/s ont tenté
d’étudier les interactions entre mathématiques et informatique, en raison de cette
orientation méthodologique et de l’analyse nécessaire en mathématiques. Le présent
dossier se veut une contribution aux présentes recherches, qui visent précisément à
combler cette lacune considérable de l’historiographie des mathématiques et de l’his-
toriographie de l’informatique.

LISTE DES RÉFÉRENCES

Borwein (Jonathan), Bailey (David), 2004, Mathematics by Experiment: Plausible Reasoning


in the 21st Century, Natick (Mass.), A. K. Peters.
Bullynck (Maarten), De Mol (Liesbeth), Durand-Richard (Marie-José) (eds), 2013,
« Report of the Symposium “Mathematics and Machines: Explorations of machine-assisted
mathematics since 1800” », dans Report of the sessions of the 24th International Congress on
the History of Science, Technology and Medecine, Manchester 2013, p. 37-42.
Croarken (Mary), 1990, Early Scientific Computing in Britain, Oxford, Oxford University Press.
Grier (David A.), 2005, When Computers Were Human, Princeton, Princeton University Press.
Mindell (David A.), 2003, Between Human and Machine: Feedback, Control, and Computing
before Cybernetics, Baltimore, John Hopkins University Press.
Small ( James S.), 2001, The Analogue Alternative: The Electronic Analogue Computer in Britain
and the USA, 1930-1975, Londres, Routledge.

Downloaded from Brill.com12/20/2019 03:16:41PM


via University of Haifa

Vous aimerez peut-être aussi