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« J ’ai longtemps pensé que l’acte de consentir

du

Geneviève Fraisse
du consentement
relevait de l’intimité la plus grande, mélange

consentement
de désir et de volonté dont la vérité gisait
dans un moi profond. Lorsque j’ai entendu
ce mot consentement dans des enceintes
politiques, Parlement européen, débats télévisuels, discus-
sions associatives, j’ai compris qu’il pénétrait l’espace public
comme un argument de poids.
Je voyais bien que la raison du consentement, utilisée pour
défendre le port du foulard, ou exercer le métier de pros- Geneviève
tituée, s’entourait de principes politiques avérés, la liberté,
la liberté de choisir, la liberté offerte par notre droit ; et la Fraisse
résistance, la capacité de dire non à un ordre injuste. Car
dire « oui », c’est aussi pouvoir dire « non », l’âpreté de l’éta-
blissement d’un viol nous le rappelle méchamment. é d i t i on a ug m e nt é e
J’ai beaucoup cherché, des années durant, à identifier les
lieux de l’autonomie des femmes contemporaines. Ce travail
sur le consentement m’entraîne, désormais, dans la pensée
du lien, du mouvement de l’un vers l’autre des êtres, de
chacun des êtres que nous sommes. Par là commence, ainsi,


la construction d’un monde. »

Geneviève Fraisse est philosophe, directrice de recherche


émérite au CNRS. Ancienne députée européenne, elle est
l’auteure de livres sur sur la généalogie de l’égalité des
sexes et la problématique sexe/genre.

Avec un épilogue inédit Et le refus de consentir ?

www.seuil.com
Seuil

ISBN 978.2.02.137843.6
Imprimé en France 10.17 XX m
Table

Préface . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7

Les vertus du consentement . . . . . . . . . . . . . . . . . . 28


Les défauts du consentement . . . . . . . . . . . . . . . . . 61
Les ambitions du consentement . . . . . . . . . . . . . . 94
Misère du consentement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 122
Et le refus de consentir ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137
9

Remerciements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 149
Et le refus de consentir ?

À la dernière phrase de ce livre sur le consentement


apparaît enfin le « non », la possibilité, la décision de dire
« non » : « J’ai une dernière idée : le refus, le désaccord, la
contradiction, l’opposition, toutes ces formes pour dire
“non”, ne sont-elles pas des pistes à découvrir ? Quel est
ce temps où dire “non” semble de peu d’intérêt, et où
dire “oui” à la hiérarchie sexuelle devrait nous enthou-
siasmer ? »
On peut trouver étrange de consacrer un livre entier à
disséquer le « oui » pour finalement se demander si le
« non » ne serait pas bienvenu, attendu, et donc l’objet
d’une analyse. Mais l’étrangeté était plutôt venue de la
question posée, celle du consentement des femmes à
accepter, et même à revendiquer ce que d’autres femmes
tiennent pour de la servitude. L’objet de ce livre fut de
restituer toute l’épaisseur, toute la complexité de cette
autonomie du sujet, construite depuis trois siècles, sujet
qui pouvait prendre des chemins divers pour affirmer
son émancipation. Ainsi avons-nous appris au cours de
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DU CONSENTEMENT

ce travail que le consentement est à la fois une décision


radicale et un geste aux multiples facettes existentielles
et politiques, idéologiques et philosophiques.
Qu’il puisse exister un « oui » individuel à la domina-
tion, tout le monde en convient et presque tout le monde
le comprend. Plus provocant, plus stimulant, est le « oui »,
public et politique, le « oui » du consentement compris
comme un argument politique, argument qui assume
qu’une décision isolée puisse être vue comme un geste qui
engage la vie collective. Ainsi peut s’envisager le choix de
porter le foulard ou de se prostituer. Consentir indivi-
duellement pour penser collectivement, telle fut la ques-
tion que le travail précédent chercha à reconstituer dans
sa généalogie contemporaine. Cela consistait, par consé-
quent, à comprendre le paradoxe d’un « oui » au rapport
de domination, tout en se demandant si cette adhésion
avait un avenir politique. À cette question, ce travail, à la
toute fin, n’a pas pu, ou n’a pas voulu, répondre. Mais ce
paradoxe, en hissant l’argument au niveau collectif, vou-
lait parler de politique, notamment de politique des sexes.
De même alors pour la question ultime, et à venir : et le
« non », quel est-il ? On connaît le « non » individuel ; mais
où se trouve le « non » politique ?
Nous comprenons le slogan féministe : « Quand une
femme dit non, c’est non. » Répéter le « non », le dire deux
fois, pour qu’il soit entendu, souligne la conscience poli-
tique qui le sous-tend. Cette répétition nécessaire (et
néanmoins pas toujours efficace) souligne la difficulté,
autant que la volonté, de se faire entendre par-delà le
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ET LE REFUS DE CONSENTIR ?

geste individuel de refus. Reste à utiliser un autre mode de


refus que l’argument et le verbe, celui qui use de l’arme
des femmes, leur sexe. Le sexe, c’est aussi bien l’être, la
catégorie femme, que la sexualité, érotique ou reproduc-
trice. Faire grève avec son corps, c’est aussi dire non.
Hormis toutes les pratiques connues de la politique
classique, partagée par les deux sexes, arrêtons-nous
donc, pour cette réédition, à quelques gestes radicaux qui
réfléchissent à la place historique du corps et du sexe des
femmes.

On connaît donc la grève du sexe, racontée par Aristo-


phane dans Lysistrata, grève décidée par les Athéniennes
pour faire cesser la guerre, menée par les hommes. On
connaît aussi la « grève des ventres », initiée par les anar-
chistes au tournant des années 1900, pour refuser de
fournir de la chair à canon en vue d’une guerre prochaine.
Le corps sexuel des femmes, corps du plaisir et corps de la
reproduction, serait donc une arme, notamment contre la
guerre, et serait ainsi un argument politique. Que le corps
féminin puisse surgir dans l’espace public, espace de l’ère
démocratique, est d’importance. Car ce corps est ce qui
sous-tend l’organisation de toute société, et encore plus
celle du contrat social de notre époque contemporaine.
« Contrat sexuel1 », dit la philosophe Carole Pateman,

1. Carole Pateman, Le Contrat sexuel (1988), traduit par Charlotte


Nordmann, préface Geneviève Fraisse, postface Eric Fassin, Paris,
La Découverte, 2010.
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DU CONSENTEMENT

contrat implicite, caché, non dit ; et à l’œuvre pourtant,


au fondement même de nos sociétés.
Faire la grève du sexe, ou bien inventer d’autres posi-
tions, autrement politiques ; positions fondées sur la caté-
gorie sociale. Quelques femmes du XIXe et du XXe siècle en
témoignent, avec radicalité. Les noms cités ici dessinent
une ligne signifiante, une lignée de résistance, en rien un
panorama.
Louise Michel ne voudra pas être défendue lors de son
procès après la Commune. « Pourquoi me défendrais-je ?
Je vous l’ai déjà déclaré, je me refuse à le faire. Vous êtes
des hommes qui allez me juger ; vous êtes devant moi
à visage découvert… et moi je ne suis qu’une femme,
et pourtant je vous regarde en face1. » Elle conclura par
cette phrase, qui dit autant sa solitude que sa cohérence :
« Il est bon, par le temps où nous vivons, de ne passer que
pour soi-même. » Louise Michel sait que sa légitimité est
avant tout en elle-même. Nécessairement en elle-même,
dirait la républicaine et féministe Hubertine Auclert,
quelques années plus tard, lorsqu’elle refuse de payer
ses impôts puisqu’elle n’est pas citoyenne ; puisqu’elle
ne peut participer à la gestion de l’argent public auquel
elle est censée contribuer. Ainsi, la contradiction de leur
situation de femmes est au cœur de leur refus de collabo-
rer à une société maîtrisée par les hommes. Comment
peut-on être jugée par un conseil de guerre, déclarera

1. « Le procès de Louise Michel, audience du 16 décembre 1871 »,


in Gérald Dittmar, Histoire des femmes dans la Commune de Paris, Paris,
Éditions Dittmar, 2003, p. 176-185.

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ET LE REFUS DE CONSENTIR ?

Hélène Brion, institutrice, féministe, accusée de pacifisme


en 1918, puisqu’elle n’est pas citoyenne ? Dedans et
dehors en même temps, là, en cette tension contradictoire,
« illogique », dit-elle, se trouve le lieu du refus. Membre
du corps social et non citoyenne, une femme serait-elle
pourtant responsable, et même coupable ? Être hors jeu,
ou hors champ : à partir de là, de la catégorie femme
exclue du politique, s’énonce une position critique.

Virginia Woolf, entre les deux guerres mondiales,


semble tirer la leçon de cette position paradoxale d’être à
la fois engagée et exclue. Elle choisit l’exclusion et dessine
alors la figure de la « société des marginales1 ». Contraire-
ment aux « grévistes » de l’histoire passée, les Marginales
ne décident pas de s’opposer à la guerre par leur sexe de
femmes, sexe érotique comme les Athéniennes ou sexe
reproducteur comme les néo-malthusiennes. Elles assu-
ment l’extériorité sociale de la catégorie femme, visible
et représentée par les exemples des militantes ci-dessus.
Pas de lutte contre, pas de rétorsion sexuelle, mais le
choix de l’« indifférence totale ». Il suffit de suspendre la
complicité entre les sexes pour désigner un autre regard
que celui de l’homme pacifiste qui sollicite l’écrivaine
pour l’aider à empêcher la guerre. Nous sommes en 1938.
Dire non à la guerre faite par les hommes, c’est refuser de
signer le texte proposé et contester un militantisme

1. Virginia Woolf, Trois Guinées (1938), traduit et préfacé par


Viviane Forrester, Paris, Éditions des femmes, 1977, chapitre 3.
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DU CONSENTEMENT

confus, fait de bons sentiments ; et, par là même, voué à


l’échec. La Marginale dit non par un geste politique
opposé à celui de l’engagement humaniste du XXe siècle,
du pacifisme. La Marginale est telle parce que, femme,
elle est une « étrangère », étrangère au bellicisme du sexe
masculin. Virginia Woolf dit simplement qu’il faut rester
à l’« extérieur »…
Or cette pratique d’extériorité, revendiquée par des mili-
tantes féministes ou par une écrivaine « fille d’hommes
cultivés », n’est pas toujours possible, loin s’en faut.
Posons alors la question : le refus à l’intérieur même de
l’oppression, quel est-il ?
Que fait Une femme à Berlin1 quand les Russes libèrent
la ville en 1945 et se jettent sur les femmes présentes,
simples proies sexuelles ? Face à la tradition prédatrice
masculine, que peut une femme, celle dont nous pou-
vons lire désormais le journal anonyme ? Le rapport de
force n’est pas en sa faveur, c’est clair. Alors, si le corps
peut faire semblant de dire oui, si le corps s’arrangera
avec le viol répété de ces occupants, elle dira non de la
tête, par sa raison, par sa lucidité ; par son récit quotidien
dans un journal intime ; et pour finir par le pluriel d’un
comportement solidaire avec les autres femmes violées.
Résistance passive ou analyse de la situation ? Ruse de
survie ou consolidation d’une dignité intérieure ? Elle
n’est pas une victime consentante, elle est une soldate de

1. Anonyme, Une femme à Berlin, Journal 20 avril-22 juin 1945


(2002), Présentation de Hans Magnus Enzensberger, traduit par
Françoise Wuilmart, Paris, Gallimard, 2006.
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ET LE REFUS DE CONSENTIR ?

la guerre des sexes. Sa pensée sauve son corps. Dans la


guerre, elle mène sa guerre. Cela s’appelle de la résistance
par le dédoublement. Est-ce une forme d’indifférence, de
mise hors-jeu ? Non, elle n’est pas une Marginale puis-
qu’elle agit, puisque son corps est engagé dans une lutte
pour la survie. Une survie sans futur ? Lorsque son com-
pagnon revient de guerre, la lecture du journal, qu’elle
lui montre, les sépare brutalement. Sa résistance, men-
tale et non sexuelle, fut au prix de l’affect, de l’amour. Me
revient ici une très brève histoire écrite par Voltaire, dans
laquelle Sophronie, une jeune fille, renonce à celui
qu’elle aime (au profit de celui qu’elle estime) car sa rai-
son l’alerte, et « la crainte d’être tyrannisée » la conduit
au refus. Elle est un « être pensant », dit-elle, et non une
poupée1. Penser, c’est pouvoir dire non, dit le philo-
sophe ; c’est aussi être plusieurs en soi-même, notam-
ment désirer et refuser en même temps ; c’est être obligé
de se dédoubler. La femme de Berlin affronte l’exploita-
tion sexuelle et l’anesthésie du corps coexiste avec l’in-
différence mentale : « Je me raidis comme un bout de
bois, me concentre les yeux fermés, sur le non. » Ce n’est
pas une indifférence offensive, plutôt de la distanciation
combative, ce « « non » intérieur » qui l’a même préservée
d’une grossesse, dit-elle. Elle sépare son sexe de son être,
car son sexe a « accepté » tandis que la femme disait non.

1. Voltaire, « L’Éducation des filles » (1761), in Mélanges, Paris,


Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1961.
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DU CONSENTEMENT

Ainsi la question sexuelle fait retour, non pour distin-


guer les sexualités entre femmes et hommes, mais tou-
jours pour interroger l’espace, la place où la femme se
tient. Marginale et indifférente, tel était le refus proposé
par Virginia Woolf ; dédoublement et anesthésie lucide,
telle est la stratégie du « non » pour « une femme à
Berlin ».

Alors, que sera le refus à l’heure du féminisme, d’un


féminisme à nouveau dans l’Histoire depuis le début des
années 1970 ? Là encore, deux expressions d’un refus
global, d’un refus qui se veut par-delà l’indifférence, par-
delà la résistance, et par-delà, enfin, l’obtention de nou-
veaux droits dans une société inclusive. Le féminisme des
années 1970 a contesté l’ordre établi dans sa totalité, a
rêvé de subvertir, c’est-à-dire de renverser, une société
mâle, masculine, machiste. Comment serait-ce possible,
de manière conséquente ? Valérie Solanas, autrice de
SCUM (Association pour tailler les hommes en pièces),
ne veut « ni banderoles, ni défilés, ni grèves », pas « de
simple désobéissance civile1 » non plus. Il s’agit bien
de « démolir le système ». La désobéissance est insuffi-
sante car elle suppose déjà l’appartenance au tout social,
et n’est donc qu’une des formes de désaccord à l’intérieur
du contrat social lui-même. Valérie Solanas pourrait bien
avoir lu Hannah Arendt, qui explique clairement que la

1. Valerie Solanas, Scum Manifesto, Association pour tailler les


hommes en pièces, (1967), traduit par Emmanuèle de Lesseps, Paris,
Éditions des Mille et une nuits, 2005, p. 79.
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ET LE REFUS DE CONSENTIR ?

désobéissance civile est l’expression d’un désaccord qui


se transforme en résistance7, mais aussi, et surtout,
qui maintient une pratique interne au contrat. Or, chez
Valérie Solanas, nous restons bien dans l’idée d’être
dehors, à l’extérieur de la société, du « système ». Mais ici,
c’est un choix de pensée et non plus un simple fait social,
celui de la catégorie femme. Et ce choix appelle l’agir : pas
d’indifférence revendiquée, mais plutôt l’affirmation
du crime à venir, en vue de la destruction du système,
« effondrement du gouvernement et de l’économie »,
« paralysie de la nation2».
Le texte, le «manifeste», de Valérie Solanas date de 1967;
il eut un succès considérable. Lui fait suite, comme en une
induction logique, l’œuvre de Monique Wittig, qui reven-
dique de quitter le contrat sexuel, précisément hétéro-
sexuel, toujours impliqué par le contrat social. Pourquoi
s’échapper, et fuir l’obligation hétérosexuelle ? Parce que
l’hétérosexualité est un régime politique que l’homo-
sexualité peut et doit mettre en cause comme tel. Ainsi,
« les lesbiennes ne sont pas des femmes », et l’extériorité
revendiquée, ne renvoie pas à la constatation d’une
réalité héritée de l’Histoire mais à une proposition d’uto-
pie. S’échapper, fuir, est un mouvement qui n’a rien
d’une volonté abstraite ; ou plutôt si, ce mouvement
indique une décision formelle, celle qui se traduit en
littérature. L’écriture, en effet, est le chantier principal de

1. Hannah Arendt, Du mensonge à la violence, Paris, Calmann-


Lévy, 1969, p. 103.
2. Valerie Solanas, Scum Manifesto, op. cit., p. 68.
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DU CONSENTEMENT

Monique Wittig, par exemple dans Les Guérillères1, ou


Virgile, non2. L’écriture rend possible la ruse du cheval
de Troie. La fuite, l’échappée revendiquée se transforme
en une stratégie précise. Nathalie Sarraute lui avait fait
comprendre que « tout travail littéraire important est, au
moment de sa production, comme un cheval de Troie3 ».
Abandonner la catégorie femme à son destin hétéro-
sexuel et perdre volontairement les repères du « ils » et
du « elles » dans l’écriture même, comme pour un lancer
de boomerang…

Quelques décennies plus tard, la femme est une


soldate, dans une guerre lointaine, propre à la mondiali-
sation. À l’évidence, une soldate ne conteste pas la vio-
lence, elle est incluse dans l’institution du pouvoir.
L’artiste américaine Coco Fusco adresse alors une longue
lettre à l’autrice des Trois Guinées : l’agression sexuelle
s’est déplacée et la femme peut en être responsable.
Témoins les photos de la prison d’Abou Ghraïb en Irak
(2003-2004) où une femme soldate violente un homme,
des hommes. Dans ce cas, l’interrogatoire sexuellement
humiliant commis par la soldate est souligné comme une
« extension territoriale », une « extension du domaine de
la femme ». Elle n’est plus « étrangère » à la société mas-

1. Paris, Minuit, 1969.


2. Paris, Minuit, 1985.
3. Monique Wittig, Le Chantier littéraire, préface de Christine
Planté, édition établie par Benoît Auclerc, Yannick Chevalier,
Audrey Lasserre, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2010, p. 73.
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ET LE REFUS DE CONSENTIR ?

culine, elle est incluse pleinement dans l’espace mascu-


lin. Cet espace, mixte désormais, est comme augmenté
par la présence féminine. Il n’y a pas intégration, assimi-
lation au monde guerrier des hommes, il y a comme un
agrandissement de l’espace des femmes, partagé entre
les deux sexes. Alors comment la femme, ici l’artiste
Coco Fusco, peut-elle y inscrire son refus ? C’est au récit
de cette question sans réponse que son livre nous convie.
Dans une longue lettre adressée à Virginia Woolf, elle
témoigne d’une expérience menée à plusieurs femmes,
celle d’aller suivre une formation militaire d’interroga-
toire, pour tenter de comprendre un possible « usage
stratégique1 » de la féminité. Coco Fusco n’a pas voulu se
contenter de constater l’implication des femmes dans
la violence dominante. Elle a tenté de comprendre de
l’intérieur « la face sombre du progrès du droit de la
femme ». Pour pouvoir refuser, il faut analyser. Et s’adres-
ser à une ancêtre pour prendre la mesure de la nou-
veauté. Virginia Woolf n’avait pas choisi une « posture
morale », rappelle l’artiste, elle a montré une conscience
faite de maturité historique : « C’est donc toi, la marraine
légendaire de générations de féministes, qui a reconnu
qu’être exclue du pouvoir ne prémunissait pas nécessai-
rement contre ses sortilèges, et que cela ne menait pas
automatiquement à une critique de l’usage de la force1 ».

1. Coco Fusco, Petit manuel de torture à l’usage des femmes-soldats,


traduit par François Cusset, préface de Claire Fontaine, Paris, Les
Prairies ordinaires, 2008.
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DU CONSENTEMENT

Dans le passage de l’exclusion à l’inclusion, la dyna-


mique de notre histoire récente ne se montre pas
toujours favorable au refus, refus de la guerre, refus
de la domination. Il n’y a rien d’« automatique ». Et c’est
pourquoi nous n’avons pas à regretter ce mouvement de
l’Histoire. Il ne nous fera sûrement pas abandonner le
féminisme comme refus, un refus doublé de subversion.

Il faudra donc, encore, inventer de nouvelles pratiques.


Le refus, le « non », s’il se dessine à partir d’une place
occupée par une, la, ou des femmes, signifie que cette
place permet d’énoncer, ou plutôt d’ébaucher des straté-
gies, distinctes des mécaniques politiques habituelles.
Car ce qui se donne à voir dans la brève lignée indiquée
ci-dessus, c’est moins une avancée historique qu’un
déplacement dans l’espace. Être exclue, hors champ ; ou
être dans le champ, opprimée ; ou être augmentée en
puissance et élargir le champ. Tout est une question
d’espace plus que d’appartenance. Et, peut-être est-ce jus-
tement dans l’espace plus que par le temps que l’époque
devra penser l’égalité.
Paris, mai 2017

1. Ibid. p. 34.