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Smaller Is Better : Sur l’usage des mots ‘austérité’ et ‘austerity’ dans la

presse canadienne et leur non-usage par les politiciens


Martin Gladu

Il faut rétablir le sens véritable


des mots et, à travers eux, des choses.
Jean-François Mattéi

En économie comme en politique,


le choix du mot juste est un art.
Alain-Gérard Slama

À la fois arme (novlangue, langage opérationnel, rhétorique), refuge (langue de bois) et


outil de travail (communications, débats parlementaires, rédaction des lois, etc.), le
langage compte certainement parmi les plus hautes préoccupations du pouvoir politique
et de ceux qui le desservent (comme les firmes de relations publiques et les sondeurs). Il
en est ainsi depuis l’invention de la démocratie par les Grecs. Et à en croire la grogne
suscitée jadis par les sophistes, les premiers démocrates comprirent tôt l’importance du
débat oratoire, de la stylistique et de la rhétorique dans l’arène politique. « De tout temps
le pouvoir politique a voulu maintenir son emprise sur les mots et depuis toujours le
temps et l’usage ont eu le dernier mot. Changer un terme ne transforme pas magiquement
le réel. La langue a ses propres lois », écrivait Baudouin Burger (2010:163). Devant cette
évidence, il devient alors essentiel pour tout citoyen engagé de s’intéresser au langage de
la politique. Le philosophe Alain (1932:66) nous rappelle d’ailleurs que : « Tous les
moyens de l'esprit sont enfermés dans le langage; et qui n'a point réfléchi sur le langage
n'a point réfléchi du tout. »

Ce travail s’attarde à observer les mots ‘austérité’ et ‘austerity’, lesquels sont analysés au
moyen d’une sélection de notions et de concepts empruntés à diverses disciplines jugées
pertinentes : la linguistique cognitive, la sémiologie, la lexicographie, la lexicologie, la
sémantique lexicale, la théologie et la pragmatique. L’objectif visé est une meilleure
compréhension de la sémantique de ces deux mots.

Lexicographie et lexicologie

Symbole des aspérités du tissu social, mot de l’année du Merriam-Webster en 2010 et


terme maintenant passé dans le vocabulaire de bon nombre de journalistes, l’austérité est
sur toutes les lèvres, et ce, malgré l’arrière-goût désagréable qu’il laisse dans la bouche
de ceux qui la subisse et de son non-usage par les politiciens. Sa sombre popularité est
telle qu’il est à l’origine d’un néologisme, la growthsterity. Or l’acception contemporaine
du mot n’est plus la saveur âpre à laquelle réfère son étymon latin, mais la politique
consistant à prendre des mesures visant à ralentir la demande de biens ou de services afin
de limiter les risques inflationnistes ou de diminuer les déficits et la dette globale de
l'État. L’austérité se décline généralement par l’adoption d’une planification budgétaire

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sévère destinée à faire augmenter les recettes fiscales tout en diminuant les dépenses
publiques. Quoiqu’en pensent les politiciens, le terme est des plus approprié.

Le nom commun ‘austérité’ viendrait du latin austeritas (saveur âpre). Le Dictionnaire


italien, latin, et françois d’Annibale Antonini (1743) définit l’austérité comme suit :
« Sévérité. Signifie aussi, Mortification. »

Le Centre National de Recherche en Terminologie et en Lexicologie (CNRTL) donne


deux définitions : « Qualité d'une substance qui est astringente, âpre au goût » et
« Caractère de ce qui est austère, c'est-à-dire sévère, dépouillé, rigoureux dans les mœurs
et dans les actes. »

Le Petit Larousse Illustré (2006) fournit les deux définitions suivantes : « 1. Sévérité,
rigorisme de mœurs, de comportement. ÉCON. Politique d’austérité, visant à la
diminution des dépenses de consommation, des dépenses budgétaires, etc. et au
relèvement des recettes. 2. Absence de tout ornement, de toute fantaisie. »

Je retiens de ces trois définitions les mots suivants : sévérité, rigorisme, diminution (des
dépenses), relèvement (des recettes), mortification et absence (d’ornement, de fantaisie).
Je note également les adjectifs âpre, astringente, dépouillé et rigoureux.

Aux fins du présent travail, cette collection de mots constitue un réseau lexical simplifié à
partir duquel je fonde mon analyse multidisciplinaire.

Ce réseau lexical simplifié me permet déjà de poser un premier constat : la désuétude de


la première acception relevée par le CNRTL (celle relative au sens du goût).

Bien qu’elle soit liée à l’étymon du mot, cette acception est dite archaïque. Le Petit
Larousse Illustré (2006) n’en fait d’ailleurs aucune mention. Il y a, certes, un commun
dénominateur entre l’âpreté (du latin aspre), le dépouillement et le rigorisme (de mœurs
et/ou de comportements/actes), commun dénominateur sur lequel je
reviendrai. Contentons-nous pour l’instant de rappeler qu’un aliment âpre est « rude au
goût » (Le Petit Larousse Illustré 2006) et dépourvu de toutes saveurs et sensations
agréables. Malgré qu’elle ne soit plus au goût du jour, cette première acception relevée
par le CNRTL me sera utile dans la partie de mon analyse s’appuyant sur la linguistique
cognitive de George Lakoff.

Le réseau lexical simplifié me permet d’établir un deuxième constat : la finalité de


l’austérité est l’inconfort. Cela s’observe évidemment dans le langage, comme le
démontre cet énoncé du président de la Banque Centrale Européenne, Mario Draghi, sur
le plan d’austérité de la Grèce : « (...) what’s happening is painful but necessary (...) »
(tiré d’une entrevue donnée à Brian Blackstone en 2012). Comme nous le verrons plus
loin, j’ai observé cette même expression en français, mais dans une forme euphémisée :
« difficile mais nécessaire » (plutôt que la traduction littérale « douloureux mais
nécessaire »).

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L’inconfort comme finalité de l’austérité apparaît aussi dans l’utilisation du terme
‘mortification’ par Antonini, terme qui, de surcroît, indique ce que j’estime être la source
même de l’acception contemporaine du mot ‘austérité’ (nous y reviendrons). La
mortification est une « Pratique ascétique par laquelle, en s’infligeant des souffrances
corporelles, on cherche à se préserver du péché ou à s’en purifier » (Le Petit Larousse
Illustré 2006). Je note les locutions ‘pratique ascétique’ et ‘souffrances corporelles’ ainsi
que les lexies ‘péché’ et ‘purifier’. Nous verrons comment cette pratique trouve un
certain écho dans la doctrine janséniste et son opposition à celle, plus humaniste, des
jésuites.

Sémantique lexicale

On doit l’adoption de l’analyse sémique en traduction à Eugene Nida (1914-2011), qui


publia, en 1975, Componential Analysis of Meaning, une œuvre entièrement basée sur
l’approche moléculaire du sens des mots défendue par, entre autre, Roman Jakobson.

Comme son nom l’indique, l’analyse sémique “assumes that the meaning of any given
word is represented best by a unique bundle of meaningful features. The analytical
method of CA [Componential Analysis] is to compare the meanings of words from the
same area of meaning to discover the minimum number of features necessary to
distinguish the differences in their meanings” (McElhanon & Headland, n.d.). Née vers
les années 1960, elle apparaît comme la première tentative systématique de
décomposition du sens d'un mot en unités de sens élémentaires. Son but est la
désambiguïsation de l'usage d'un mot dans un texte.

Dans cette théorie, l'unité minimale de signification est appelée un sème. Un sème est un
trait sémantique minimal dont les seules valeurs possibles sont : positif (+), négatif (-) ou
sans objet (Ø). On appelle sémème un faisceau de sèmes correspondant à une lexie. On
dit des mots qui ont un (ou des) sème(s) positif(s) en commun qu’ils appartiennent au
même champ sémantique. (Nota : Nous verrons que les mots privilégiés par les politiciens québécois
– comme ‘relance’, ‘responsabilité’ ou ‘courage’ – n’appartiennent pas au même champ sémantique.)

Le sémème de la lexie ‘austérité’ est composé des sèmes +ÂPRE, +DURE, +SÉVÈRE,
+RIGOUREUX et +DÉPOUILLEMENT. Voyons ces sèmes individuellement.

Les sèmes +ÂPRE et +DURE sont l’héritage de l’étymon latin austeritas dont la
connaissance empirique par le sujet/patient se fait viscéralement par le biais de son
appareil gustatif. Dans la classification de Vendler (1967), l’âpreté et la dureté (de goût)
sont des États [- dynamique], [- borné], [- ponctuel].

Les sèmes +SÉVÈRE et +RIGOUREUX sont des manières d’agir, des façons de faire,
bref, des manières d’être. La sévérité et la rigueur sont donc des États.

Le sème +DÉPOUILLEMENT est une Activité [+ dynamique], [- borné], [- ponctuel].

Dans son acception contemporaine, la lexie ‘austérité’ est un Accomplissement [+


dynamique], [+ borné], [- ponctuel]. L’austérité budgétaire est donc un processus

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télique. Son têlos est, comme nous l’avons vu ci-dessus, l’« absence de tout ornement, de
toute fantaisie. »

Pragmatique et sémiologie

Passons maintenant en revue la « vie sociale » des signes ‘austerity’ et ‘austérité’ en


employant deux notions importantes en sémiologie, soit l’axe paradigmatique et l’axe
syntagmatique.

Cooccurrents (en anglais) : * measures, * cuts, against *, anti-*, impacts of *, age of *,


fight *, * debate, * economics, * capitalism, European *, combat the *, * program, pro-*,
plans for *, * strategy, agenda of *, * policies, budget *, fiscal *, * plan, policies of *,
drive to *, turn to *, * roadmap, * directives, * inititatives.

Ces cooccurrents forment l’axe syntagmatique.

Locutions et syntagmes apparentés (en anglais) : fiscal responsability, policy review,


budget woes, “fiscal cliff” (aux États-Unis), reduction of public spending, fiscal
consolidation, fiscal conservatism, re-balancing, cut spending, spending cuts, deficit
reduction, structural reforms, spending restraints, reduced spending.

Ces locutions et syntagmes forment l’axe paradigmatique.

Cooccurrents (en français) : plan d’*, nouveau plan d’*, programme d’*, budget d’*,
mesures d’*, cure d’*, contre l’*, politique(s) d’*, les manettes de l’*, * budgétaire,
refuser l’*, en temps d’*, en période d’*, effets de l’*.

Ces cooccurrents forment l’axe syntagmatique.

Locutions et syntagmes apparentés (en français) : Déficit zéro (au Québec), crise de la
dette, crise budgétaire, déficit budgétaire, redressement des finances publiques, révision
des programmes, régime minceur, cure minceur, équilibre budgétaire, équilibrer le budget
de l’État, « se serrer la ceinture » (au Québec), « vivre au-dessus de ses moyens » (au
Québec), « se diriger droit dans le mur » (au Québec), dette de l’État, coupes, coupures
gouvernementales, réduction des dépenses de l’État, réduire la taille de l’État, sabrer dans
les dépenses, économies, gel des dépenses, « couper dans le gras », guerre au déficit,
« être dans le rouge » (au Québec), compressions budgétaires, désengagement de l’État,
resserrements budgétaires, dépenser moins, exercice de réduction des dépenses, « mur

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budgétaire » (aux États-Unis), relance économique, politique de rigueur, politique de
stabilisation.

Les locutions et syntagmes susmentionnés forment l’axe paradigmatique, auquel


s’adjoignent les synonymes suivants : abstinence, ascèse, dépouillement, dureté, froideur,
gravité, jansénisme, rigorisme, rigueur, rudesse, sécheresse, sévérité, simplicité, sobriété,
stoïcisme. (Nota : Étudiée par plusieurs grands penseurs - Aristote, Marx, Weber, etc. -, l’abstinence est
un concept central dans l’étude de l’austérité. Florian Schui l’examine en détail dans son ouvrage
Austerity : The Great Failure.)

À première vue, le nombre d’éléments dans les deux axes paradigmatiques à de quoi
surprendre. Pourquoi voit-on, dans la presse canadienne, une telle variété d’expressions
pour une politique budgétaire pourtant claire et bien définie ? Certains diront qu’il est
tout à fait normal pour un journaliste de « jouer avec les mots. » Cette remarque est
parfaitement recevable. Mais pourquoi voit-on dans leurs textes autant d’euphémismes
(‘révision des programmes’, ‘redressement’, ‘relance économique’, par ex.) et
d’hyperboles (‘crise’, ‘mur budgétaire’, par ex.) ? Les chicaneurs diront que plusieurs
journalistes collaborent de bon gré à la machine de propagande néolibérale, qui elle-
même « joue avec les mots. » Cette hypothèse mérite certes d’être vérifiée, d’autant plus
que la majorité de ces mots et locutions ne partagent pas le même champ sémantique.
Nous pourrions, par exemple, chercher à comprendre pourquoi le Premier ministre du
Québec préfère les locutions « responsabilité budgétaire » et « relance économique » à
celle d’« austérité budgétaire » (nous y reviendrons), ou pourquoi le mot ‘austérité’ a été
banni du vocabulaire des chefs d’États à Davos en 2013 (Bérard 2013).

Théologie

Force est de constater que plusieurs des synonymes ci-dessus sont reliés aux domaines de
la religion et de la spiritualité : abstinence, ascèse et jansénisme. Bien qu’ils ne soient pas
propres à ces mêmes domaines, d’autres mots les connotent néanmoins : dépouillement,
gravité, rigorisme, rigueur, sévérité, simplicité et sobriété.

La vie religieuse – plus particulièrement celle dans les ordres – se caractérise par ces
mêmes synonymes. Les Trappistes, les Capucins et les Dominicains sont d’ailleurs
reconnus pour l’austérité et la sévérité de leurs règles monastiques. Ils ne sont pas les
seuls : « (…) there are groups whose defining characteristic is that they have important
values that conflict with those of the mainstream culture », affirme Lakoff (1980:467).
Plusieurs de ces groupes considèrent l’accumulation de biens comme une nuisance au
cheminement spirituel des dévots, et le mode de vie (austère, simple, dépouillé, etc.)
qu’ils adoptent se veut le reflet de leur obédience. En observant ce mode de vie de plus
près, on réalise que le quotidien des dévots incarne deux métaphores conceptuelles
antinomiques au mode de vie contemporain :

SmallerIsBetter + LessIsBetter
vs
BiggerIsBetter + MoreIsBetter

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Certains pourraient voir dans ces règles ordinales le fondement moral et philosophique
des politiques d’austérité. Or comme Le Petit Larousse Illustré (2006) nous rappelle que
le jansénisme « trouva un terrain favorable dans la bourgeoisie parlementaire, gallicane et
austère (…) », j’estime qu’il convient plutôt de brosser les grandes lignes théologiques de
cette doctrine et d’expliciter les liens la reliant à l’idéologie qui semble porter ce type de
politique.

C’est dans les mots de François Mauriac que nous retrouvons l’essence du jansénisme :
« Le jansénisme, qui enlève tout à l'homme pour ne diminuer en rien la puissance de l'être
infini, et qui accoutume un jeune être à vivre dans le tremblement, a laissé plus de trace
qu'on n'imagine, au fond de nos provinces », écrivait-il dans La Vie de Racine (1962).
Notez le substantif ‘tremblement’. La connaissance de l’histoire du jansénisme est
essentielle pour apprécier la justesse lexicale dont fait preuve Mauriac.

Il faut d’abord comprendre que les jansénistes se sont opposés aux jésuites qu'ils
accusaient d'être trop indulgents envers les pécheurs. En effet, Cornélius Jansen (1585-
1638) était d’avis que l'homme devait vivre dans la crainte permanente (le tremblement
de Mauriac) de l’ultime décision de Dieu, car le sacrifice de son fils n'a été accompli que
pour sauver un nombre restreint d'hommes (les élus). Par contre, il croyait que Dieu
pouvait leur refuser sa grâce s’ils n’accompagnaient pas leurs vies d’une morale des plus
stricte. La grâce divine – seule voie vers la subordination de la « délectation terrestre » à
la « délectation céleste » – exigeant de ceux qui la reçoivent un combat quotidien contre
le mal (Nota : Dans cette doctrine, l'homme tendrait vers le mal de façon naturelle par suite du péché
originel). En somme, le jansénisme s'inscrivait en réaction contre l'humanisme et le
molinisme, et contre la vision optimiste de l'homme et ses capacités.

Nous pouvons, certes, reprocher à l’évêque d’Ypres sa compréhension des pouvoirs de


Dieu – si cela est même concevable – et des intentions de ce dernier envers les pénitents.
Il n’en demeure pas moins que sa doctrine a eu une certaine portée dans l’histoire des
religions. Elle mérite donc sa place dans la présente analyse.

Je retiens deux éléments centraux de la doctrine janséniste : le rigorisme moral que


s’imposaient ses partisans et la primauté de la grâce divine sur la liberté humaine.

Nous avons vu la centralité du sème +RIGOUREUX dans le sémème de la lexie


‘austérité’. Nous avons vu aussi que ce sème est absent des sémèmes des lexies
privilégiées par les politiciens (comme ‘responsabilité’, ‘courage’ ou ‘relance’, par ex.).
La notion de primauté, d’autorité ou de pouvoir suprême, omnipotent et métaphysique est
cependant une nouvelle variable qu’il nous faut considérer. Clairement, la rigueur
budgétaire est une composante intégrante des mesures d’austérité. La primauté d’une
autorité ou d’un pouvoir suprême, omnipotent et métaphysique est toutefois moins
évidente à cerner lorsqu’il est question des politiques d’austérité. Pour ce faire, nous
devons identifier l’idéologie qui les sous-tend.

La religion et l’administration de l’État sont deux systèmes distincts. Ils le sont davantage
depuis que le pouvoir temporel s’est complètement dissocié du pouvoir spirituel (1905 en

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France). Il n’en demeure pas moins que “political thought and language is inherently
moral and emotional” (Lakoff n.d.), et que certaines connivences ont pu se lier au fil des
années où les deux pouvoirs se sont côtoyés. Cette dernière hypothèse m’amène à me
poser la question suivante : et si les préceptes moraux du jansénisme avaient infiltré cette
« bourgeoisie parlementaire, gallicane et austère » pour parvenir jusqu'à nous sous la
forme de politiques d’austérité ?

Si l’on accepte l’idée selon laquelle toute politique, quelle qu’elle soit, a un fondement
moral, alors il va de soi que toute politique repose sur une conception de la moralité (que
nous pouvons nommer ‘idéologie’). Et si l’on admet que toute politique repose sur une
conception de la moralité (une ‘idéologie’), une infiltration des préceptes moraux du
jansénisme dans ceux du pouvoir temporel devient alors plausible.

Toute idéologie prévoit une hiérarchie des valeurs avec à son sommet un idéal. Cet idéal
est à la fois le moteur et la finalité de toutes les actions qui tendent à sa réalisation. Dans
le cas des politiques d’austérité, cet idéal suprême, omnipotent et métaphysique n’est plus
Dieu, mais l’équilibre budgétaire, soit l’atteinte du point mort dans le grand chiffrier d’un
gouvernement. Autrement dit, la volonté d’un gouvernement d’équilibrer son budget – ce
qui implique nécessairement son refus de financer tout déficit par l’endettement – sera la
motivation première qui guidera chacune de ses décisions exécutives. Au Québec, cet
idéal que représente l’équilibre budgétaire est inscrit dans un texte de loi, la Loi sur
l’équilibre budgétaire (auparavant, la Loi sur l'élimination du déficit et l'équilibre
budgétaire) dont l’article 6 prévoit que « Le gouvernement ne peut encourir aucun déficit
budgétaire. » Le bilan et l’état des résultats de l’État ayant détrôné la divinité dans la
hiérarchie des valeurs, le gouvernement doit absolument se sauvegarder du péché qu’est
l’endettement excessif, car accumuler les dettes reviendrait à agir immoralement.

L’immoralité amène nécessairement la culpabilité, et l’emprise que peut avoir cette


émotion sur l’opinion publique ne doit absolument pas être évacuée de l’équation
(Damasio 1994). Déjà en 1997, les auteurs québécois Michel Beaudin, Yvonne Bergeron
et Guy Paiement posaient une observation en ce sens qui mérite d’être citée :

(…) le « discours » qui s’articule autour de la problématique de la dette dépasse de loin les
paramètres de la fiscalité. Au niveau des mécanismes de la pensée, l’idéologie budgétaire qui naît
de l’absolutisation des principes de la fiscalité s’insère dans la logique de ce que Herbert Marcuse
nommait jadis la pensée instrumentale. La lutte au déficit et, plus globalement, l’élimination de la
dette, devient la fin ultime (l’ennemi commun) pour toute une génération de Canadiens (…) On
assiste ainsi au désengagement de l’État et à la transition d’une société de consommation (où les
valeurs hédonistes prévalent selon la séquence : consommation, croissance illimitée, plaisir) vers
une culture de l’austérité (où prévalent le sacrifice, la culpabilité, l’équilibre et, bien sûr, la
rigueur budgétaire.) Le pouvoir de l'argent et le développement solidaire, p. 124

Plus récemment, les chercheurs membres de l’Austerity Research Group de l’Université


McMaster pensent avoir observé des traces, pour reprendre un autre mot de Mauriac, de
ces politiques d’austérité dans les sociétés qui y sont soumises :

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It is likely that austerity will have an impact, probably corrosive, on social cohesion, social
relations more generally, on political practices (...) Democratic and public life is being
diminished, public spaces eroded, and people conditioned not only to expect less in material
terms but to count less, and participate less as citizens. Society and the sense of community, of
belonging to a collective enterprise are being hollowed out and replaced by individualism and
fragmentation in the face of crisis. In this context austerity is a means of conditioning people to
live more limited and restricted lives. www.socialsciences.mcmaster.ca

Qu’elles soient vraies ou fausses, ces observations reflètent néanmoins l’indiscutable


finalité de l’austérité, soit l’inconfort qu’elle se doit de créer chez ceux qui se l’imposent.
Sans vouloir faire un mauvais jeu de mots, il y a un prix à payer à vivre austèrement,
sinon à quoi bon l’austérité sert-elle ?

Quant à son origine, contrairement à Blyth (2013), qui la renvoie à la Scottish


Enlightenment, je postule plutôt qu’elle trouve sa source dans les pratiques privatives
(jeûne, abstinence, restrictions alimentaires, observation de périodes de silence, excision,
etc.) et purificatrices (mortification, jeûne, purge, communion, confession, etc.) observées
dans plusieurs religions. L’ascétisme est d’ailleurs fondé sur l’idée que l’on doit « payer
le prix de sa personne » pour s’élever. Il en est de même pour l’austérité. En ce sens, mon
postulat se rapproche de Schui (2014), qui soutient la thèse selon laquelle la persistance
historique du concept d’austérité ne peut pas s’expliquer en adoptant une perspective
d’analyse qui soit strictement économique – puisque l’austérité budgétaire est une
politique qui, depuis toujours, aboutit à un retentissant échec –, mais bien en découvrant
la force persuasive des idéaux moraux et politiques qui la sous-tend.

Linguistique cognitive

“All words are defined relative to frames. And the frames in politics are all defined
relative to moral systems”, affirme George Lakoff (Lakoff & Rutsch n.d.). On doit la
découverte des frames (cadres) à trois chercheurs : Erving Goffman, Marvin Minsky et
Charles Fillmore, l’inventeur de la Grammaire des cas.

Un cadre est un circuit neuronal que nous utilisons pour comprendre la réalité. C’est en
quelque sorte une structure mentale organisatrice de la pensée. Un match de football,
manger au restaurant et avoir un emploi à temps partiel sont des exemples de cadres que
la plupart d’entre nous partageons.

L’étude des cadres se fait généralement dans un programme de recherche spécifique


nommé Frame Semantics, lequel “emphasizes the continuities between language and
experience” (Petruck n.d.). Les chercheurs évoluant dans ce programme défendent l’idée
que les éléments d’un cadre sont indexés par des mots qui lui sont associés. Par exemple,
le sens du mot ‘vendredi’ dans la phrase « Il a fait très chaud vendredi dernier » viendrait
de son association au cadre ‘semaine’, lui-même associé au cadre ‘calendrier’.

Les cadres sont composés d’éléments. Ces éléments peuvent être de divers types. Par
exemple, le cadre ‘match de football’ contient les éléments ‘touché’, ‘plaquer’ et ‘essai’.
Acquise culturellement par la répétition, notre connaissance des cadres – comme reflets

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de pratiques culturelles normées – nous permet donc de saisir le sens des mots. Ainsi,
nous comprenons les substantifs ‘touché’, ‘plaquer’ et ‘essai’ lorsque le commentateur
sportif les répète à la télévision. Inversement, comprendre le terme ‘hypoténuse’ nous
sera impossible sans connaissance préalable du cadre ‘trigonométrie’. Et si une ballerine
venait qu’à prendre position sur le terrain, ou que le rayon serait présenté comme une
mesure trigonométrique, nous saurions instinctivement qu’il y a erreur dans le script,
comme diraient Schank et Abelson (1977).

Une autre notion importante en Frame Semantics et en linguistique cognitive est celle des
rôles sémantiques (nommés thêta-rôles, θ-roles ou rôles thématiques en grammaire
générative). Un rôle sémantique est une étiquette abstraite caractérisant la relation
sémantique qu’un prédicat (verbe, mais aussi préposition, adjectif, nom prédicatif) peut
entretenir avec l’un de ses arguments.

Les principaux rôles sémantiques sont :

• Agent ou acteur : entité accomplissant volontairement une action


• Instrument : entité servant involontairement à l'accomplissement d'une action
• Patient ou objet : siège de l'accomplissement d'un procès
• Siège : entité où se manifeste un état physique ou mental
• Expérient : entité affectée par l'accomplissement d'une action ou la manifestation
d'un état physique ou mental
• Bénéficiaire : entité recevant un profit ou un dommage du fait d'un procès
• Cause : entité déclenchant l'accomplissement d'un procès
• Résultat : état final après l'accomplissement d'un procès
• Source : état initial avant l'accomplissement d'un procès
• But : état vers lequel progresse un procès
• Lieu : circonstances spatiales d'un procès
• Temps : circonstances temporelles d'un procès

Comme mon approche analytique emprunte largement à la linguistique cognitive de


George Lakoff, j’utiliserai ces notions dans mon travail d’analyse. Mais revenons d’abord
à cette importante question de la moralité en politique.

Lakoff soulignait dans une entrevue accordée à Edwin Rutsch que “all policies are based
on morality. All politics is moral (...) Now if you adopt other people’s language, you
adopt their frames and strengthen their moral system in you. That is, you’re changing
your brain and the brains of other people.” Il est essentiel de bien saisir cet axiome,
surtout considérant que la presse répète – quasi machinalement – le langage des
politiciens. Il faut donc comprendre que la répétition, par la presse, du discours pro-
austérité (et par le fait même de sa terminologie) change les connections neuronales dans
les cerveaux des lecteurs. Considérant les inéluctables conclusions empiriques des
béhavioristes au siècle passé, cela ne devrait guère nous surprendre. Cela étant, il
m’apparaît toutefois important d’analyser non pas le conditionnement des lecteurs
(comme l’aurait fait un béhavioriste), mais le cadre par lequel ces derniers assimilent les
substantifs ‘austerity’ et ‘austérité’ lorsqu’ils y sont exposés (comme le fait le lakoffien).

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Selon la base de données FrameNet, le cadre du mot ‘austerity’ serait celui de la
Frugality (frugalité), pour lequel on donne la définition suivante :

The words of this frame describe how a Resource_controller spends money or other Resources
for a particular purpose. They can be applied to the Resource_controller or to their Behavior in
particular instances. These words indicate a judgment of how conservatively the
Resource_controller guards their Resource.

Ses éléments principaux sont : Behavior (Action), Resource (Ressource) et


Resource_controller (Autorité). Ses éléments accessoires sont : Degree (“identifies the
Degree to which a Resource_controller is frugal or profligate”) et Judge (“the individual
whose point of view is taken in assigning the judgment denoted by the target”).

La frugalité apparaît donc comme une action par laquelle une ou plusieurs personnes
s’imposent ou se voient imposer une réduction (d’accès et d’utilisation) d’une ou de
plusieurs ressources matérielles par une autorité. On dira dans le langage ordinaire d’une
personne frugale qu’elle « vit avec peu » (“living small” en anglais), ou qu’elle « se
contente de peu ». Tout énoncé comprenant les substantifs ‘austerity’ et ‘austérité’ sera
traité invariablement dans le cerveau de chaque lecteur (Lakoff 2004) au moyen des
éléments susmentionnés.

On comprend alors pourquoi Lakoff (2013) affirmait, à juste titre, que l’austérité renvoi à
l’idée (c.-à-d. au cadre) de “self-denial”. Pour qu’il y ait austérité, il faut qu’il y ait
fantaisie, artifice, ornement, etc. bref, quelque chose qualifié d’excédentaire par le Juge et
l’Autorité, deux rôles généralement incarnés par un seul et même Acteur. La réduction
(d’accès et d’utilisation) de la Ressource est également obligatoire.

Comme le Résultat et le But de l’austérité sont la réduction, voire l’abandon de ces


fantaisies, artifices et ornements, le rôle de l’Autorité dans la poursuite du But et du
Résultat est de décider comment cette finalité s’accomplira. Il posera d’abord un
jugement sur la Ressource (« Cette Ressource est excédentaire, ornementale, fantaisiste,
etc. ») et déploiera ensuite une Action (adopter des mesures de contrôle, par ex.) pour en
réduire l’approvisionnement, l’accès et l’utilisation. L’Autorité peut être le Bénéficiaire
direct et le Patient de l’Action (comme dans le cas des adeptes de la simplicité volontaire,
par ex.), ou pas. Son Action envers la Ressource peut-être très, moyennement ou peu
sévère.

Je crois qu’il est approprié, à ce moment-ci, d’introduire une métaphore conceptuelle très
importante dans nos sociétés : SavingResourcesIsVirtuous. Comme toutes les métaphores
conceptuelles, SavingResourcesIsVirtuous est un circuit neuronal bien ancré dans le
cerveau de l’homme moderne. On la reconnaît d’ailleurs dans plusieurs
expressions linguistiques telles que « économiser l’électricité », « épargner pour nos
vieux jours » ou « réduire sa consommation d’essence ». J’estime qu’elle entre en jeu
dans la métaphore conceptuelle observée dans ce travail : SmallerIsBetter (et par
ricochet, LessIsBetter). En fait, j’argue qu’elles forment le noyau conceptuel sur lequel
repose l’idéologie qui sous-tend l’austérité budgétaire :

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Concept d’’austérité budgétaire’ = (SmallerIsBetter & LessIsBetter) +
SavingResourcesIsVirtuous

Cette équation illustre comment la dimension morale de l’idéologie s’intègre au principe


fondateur de la politique d’austérité. Cela étant, une question demeure : de quelle vision
de la moralité la politique d’austérité émane-t-elle ? Pour répondre à cette question, je
fais appel à la doctrine janséniste dans ses principales caractéristiques :

- l’homme est un éternel pénitent prompt à la « délectation terrestre »;


- querelle avec les jésuites qu’ils trouvent trop indulgents envers les pécheurs;
- primauté de la grâce divine sur la liberté humaine;
- subordination de la liberté humaine à la grâce divine comme seule planche de salut des
pécheurs;
- rigorisme moral;
- soutenue par la bourgeoisie parlementaire de l’époque;
- ‘jansénisme’ est un synonyme d’’austérité’.

Bien que l’analogie puisse sembler osée à première vue, j’observe des cross-domain
mappings entre l’idéologie qui sous-tend les politiques d’austérité et la doctrine
janséniste.

Domaine d’origine Domaine d’arrivée

Jansénisme Idéologie soutenant les politiques d’austérité

Indulgence excessive des jésuites envers les Indulgence excessive envers les contribuables qui
pécheurs en demande toujours plus

Péché L’augmentation de la dette est un péché

Rigorisme moral (pour que les élus obtiennent la Adoption de politiques de rigueur budgétaire (pour
grâce divine) que les États obtiennent la « grâce du déficit zéro »)

Grâce divine Atteinte de l’équilibre budgétaire

Soutient du jansénisme par la bourgeoisie Classe politique contemporaine (professions


parlementaire de l’époque libérales, « indépendants de fortune », gens du
monde des affaires, etc.)

Subordination de la liberté humaine à la grâce Subordination de la population à la classe politique


divine / primauté de la grâce divine sur la liberté / inversion de la nature même de la démocratie (c.-
humaine à-d. « la pouvoir du peuple par le peuple et pour le
peuple »)

Tout comme l’adepte de la mortification s’inflige des souffrances corporelles afin de se


purifier et de se protéger du péché, la personne frugale, dans son désir d’évacuer toutes
choses jugées fantaisistes, ornementales, excédentaires, malsaines, etc., s’impose un
inconfort qui lui est dicté par sa volonté d’observer les préceptes moraux de son
obédience idéologique, religieuse, spirituelle, ordinale, philosophique, doctrinale, etc. La

11
dimension morale de l’idéologie se trouve précisément dans le jugement que cette
personne pose sur certaines ressources matérielles présentes dans son environnement.
Son jugement est conduit, guidé et empreint de l’idéologie à laquelle elle adhère, et son
mode de vie devient l’interface entre son environnement (monde matériel) et l’idéologie
(monde immatériel).

Le tableau ci-dessous présente d’autres cross-domain mappings identifiés lors de la


conduite de la présente analyse :

Domaine d’origine Domaine d’arrivée

Sens du goût (âpreté, dureté, astringence) Caractéristique de ce qui est austère

Mortification Réduction des dépenses publiques + Relèvement


des recettes fiscales

Fantaisies, artifices, ornements, etc. Programmes révisés, coupés ou abolis

Modèle du père strict (Lakoff) Le gestionnaire comme « bon père de famille »


(NationalBudgetIsAFamilyBudget)

Surcharge pondérale, suralimentation « régime minceur », « réduire la taille »,


rationalisation, « couper dans le gras », etc.

Frugalité (surtout alimentaire) Rationalisation (des denrées)

Efforts de guerre, efforts en temps de guerre « se serrer la ceinture », rationalisation, « guerre au


déficit »

Explication des quatre questions opératoires

Afin d’observer la « vie sociale » des signes ‘austérité’ et ‘austerity’, j’ai fait une veille
médiatique, laquelle s’est limitée à quatre sources journalistiques (deux en français et
deux en anglais) : lesaffaires.com, lapresse.ca, vancouversun.com et
montrealgazette.com. Une recherche des archives de ces sources a également été menée
tout au long du travail d’analyse, qui s’est déroulée du mois de janvier 2015 au mois
d’avril 2015.

Compte tenu de la fréquence élevée de ces deux signes dans les textes des quatre
publications, un tri sélectif a été fait au moment de la sélection des échantillons
d’analyse. Ce tri s’est opéré selon quatre critères, dont voici les questions opératoires :

1) L’occurrence est-elle significative et polarisée ?


Si l’occurrence est significative et témoigne d’une polarisation (c.-à-d. d’une « charge »
politique ou rhétorique) du discours, elle était retenue. Voici un exemple d’occurrence
jugée non-significative parce que neutre : « C’est en tout cas ce que semblent croire la
chancelière Angela Merkel et d’autres dirigeants européens partisans de l’austérité. »

2) Le jupon dépasse-t-il ?

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J’ai retenu l’occurrence si l’idéologie décrite ci-dessus était perceptible en filigrane des
énoncés. (Nota : La majorité des quotidiens ont une allégeance politique, que plusieurs d’entre eux ne
cherchent guère à dissimuler. Le jupon en question est donc celui du quotidien ou du journaliste.) Les
citations ont fait l’objet d’une attention particulière. Bien que le but du présent travail ne
soit pas de révéler l’allégeance politique des quatre médias retenus, j’estime toutefois
intéressant de considérer cette variable en ce qu’elle permet de voir qui d’entre eux jouent
volontairement le rôle de porte-voix du pouvoir politique.

3) Le journaliste (ou le locuteur) emploi-t-il une figure de rhétorique, la novlangue, la


langue de bois ou du langage opérationnel ?
Comme le coeur de mon approche analytique emprunte à la linguistique cognitive de
Lakoff, les occurrences contenant des figures de rhétorique – surtout les métaphores – ont
été retenues.

Le langage opérationnel est un concept né de la pensée d’Herbert Marcuse. Le réputé


philosophe écrivait dans L’homme unidimensionnel (1968:137) : « Le langage clos ne
démontre pas, il n'explique pas : il communique la décision, le diktat, l'ordre. » C'est un
type de langage « qui cherche à enlever le rapport de l'individu à l'histoire pour le
maintenir dans un univers clos sur le plan symbolique » (Quang Nguyen 2009).

Ce langage exerce le contrôle en opérant une réduction sur les formes et sur les signes
linguistiques de la réflexion, de l'abstraction, du développement, de la contradiction; il les réduit
en substituant les images aux concepts. Il nie ou il absorbe le vocabulaire transcendant; il ne
recherche pas le vrai ou le faux, il les établit, il les impose. Cette sorte de discours n'est pas
cependant terroriste. On ne peut pas vraiment dire que les auditeurs croient ou qu'ils sont forcés
de croire ce qu'on leur dit. Le rapport que les gens ont avec le langage rituel et magique est
nouveau en ceci que les gens ne le croient pas, ou ne font pas attention à lui et pourtant, ils
agissent en conséquence. On ne « croit » pas à un concept opérationnel, mais il se justifie lui-
même dans l'action-il permet au travail de se faire, il permet de vendre et d'acheter, il refuse de
rester ouvert aux autres concepts, etc." Herbert Marcuse, L'homme unidimensionnel, p. 139

Le mot ‘novlangue’ est l’équivalent français du terme anglais Newspeak, un néologisme


créé et introduit par Orson Welles dans son roman 1984. La traduction française du terme
est d’Amélie Audiberti, qui est célèbre pour ses traductions d’auteurs futuristes tels que
L. Ron Hubbard, Isaac Asimov et Vargo Statten. Le terme ‘logocratie’, du grec logos
(parole et par extension, raison) et kratos (pouvoir, autorité), est parfois préféré au
néologisme orwellien. La logocratie désigne un langage épuré, convenu, rigide, destiné à
dénaturer la réalité. Elle est généralement imposée par une autorité quelconque (un
gouvernement, un gourou, une équipe de direction, etc.). Ses objectifs sont 1) de
restreindre la pensée des destinataires en réduisant, au strict minimum, le lexique
disponible, notamment en supprimant les termes conceptuels, et par l’usage de structures
grammaticales ramenées à un niveau infantile, et 2) d’empêcher la critique.

Parfois appelée ironiquement la xyloglossie, du grec xylon (bois) et glossos (langue), la


langue de bois désigne tout discours convenu, figé, incantatoire, délivrant un message
coupé de la réalité. C’est une manière de discourir qui n'apporte aucune information
nouvelle, ou qui se veut intentionnellement truquée, voire manipulatoire. L’origine du

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terme est russe. En effet, l'expression ‘langue de chêne’ était utilisée avant la révolution
pour qualifier la bureaucratie du tsar. L’expression s’est par la suite modifiée – on a
substitué le méronyme ‘chêne’ pour l’holonyme ‘bois’ – pour finalement désigner le
discours idéologique de l'ex-URSS.

4) La formulation attire-t-elle l’attention du lecteur ?


Le but des figures de rhétorique est « de créer un effet de surprise chez celui à qui l’on
s’adresse » (Boutet de Monvel 1984:7) tout en aiguillant sa pensée vers certaines idées ou
images au détriment d’autres. Le sens de la formule est donc une des principales armes
que s’affaire à aiguiser le journaliste…et le politicien.

Analyse des échantillons

lesaffaires.com

Échantillon 1 - M. Couillard, qui préfère parler de "responsabilité budgétaire", a


affirmé, en marge du discours, que malgré d'importantes compressions, le budget déposé
la semaine dernière par son gouvernement comportait également des mesures "créatives
d'emplois", comme la relance du Plan Nord ainsi que la stratégie maritime de son parti.
http://www.lesaffaires.com/secteurs-d-activite/general/mesures-d-austerite-le-premier-ministre-couillard-d-accord-avec-
lagarde/569744

Cet extrait illustre parfaitement l’importance du choix des mots dans le discours
politique. Selon le journaliste, le Premier ministre du Québec préférerait la locution
‘responsabilité budgétaire’ à celle de ‘budget d’austérité’. Non seulement les mots
‘responsabilité’ et ‘austérité’ ne partagent pas le même champ sémantique, mais ils
activent des cadres différents.

En effet, le cadre du mot ‘responsability’ est Being_obligated. Ce dernier fait appel à la


notion du devoir. FrameNet définit le cadre Being_obligated comme suit : “Under some
Condition, usually left implicit, a Responsible_party is required to perform some Duty. If
they do not perform the Duty, there may be some undesirable Consequence, which may
or may not be stated overtly.” En comparant Being_obligated à Frugality (le cadre du
mot ‘austérité’), force est de constater la différence marquée entre leurs éléments
respectifs.

En privilégiant la locution ‘responsabilité budgétaire’, M. Couillard rappelle aux


destinataires de ses messages le sens du devoir de son gouvernement, et la conséquence
néfaste qu’aurait l’augmentation de la dette. Les compressions budgétaires imposées par
son gouvernement (cf. métaphores conceptuelles SmallerIsBetter, LessIsBetter et
SavingResourcesIsVirtuous) ne sont donc plus assimilées dans le cerveau des
destinataires comme des choix (ce qui impliquerait des alternatives et des contingences),
mais comme des actes de devoir (ce qui implique des obligations et des certitudes).

Le devoir est rarement immoral. Une personne agissant selon son sens du devoir est une
personne responsable, et par conséquent, morale aux yeux de sa communauté. De plus, il

14
nous est impossible de nous défaire de la métaphore conceptuelle
SavingResourcesIsVirtuous que la majorité d’entre nous a dans nos cerveaux.

En substituant la négativité du mot ‘austérité’ pour la positivité du mot ‘responsabilité’, le


Premier ministre se prémunit contre la critique en misant sur la pensée unique (c.-à-d. une
sélection dans le langage consistant à imposer une représentation positive du modèle
dominant et à éliminer tout autre représentation du monde). Il fait ce que Marcuse
appellerait une utilisation thérapeutique (guérir le négatif en le rendant positif) du
langage. L’éducateur spécialisé Jacques Richard (2014:24) explique :

L'enjeu de ces brouillards et brouillages sémantiques n'est évidemment pas neutre et ne relève pas
d'un inoffensif effet de mode, mais bien d'un véritable conditionnement politique de la population
au sens où il ne s'agit rien moins que – via la puissance des grands médias – de diffuser une sorte
de vision (et de version) officielle de la réalité qui nous entoure au moyen de signifiants nouveaux
destinés à inculquer une manière de penser comme il faut, c'est-à-dire compatible avec la
conception du monde liée aux intérêts du système de domination en vigueur. Les maîtres mots qui
s'imposent sont bien les mots des maîtres : « posséder les mots et les diffuser, c'est posséder la
pensée » nous rappelle Claude Hagège avec, dans les cas les plus préoccupants, rien moins que «
la conquête de l'esprit des hommes » (…) Ainsi, pour nous faire prendre des vessies pour des
lanternes, pour rendre acceptable l'inacceptable, il faut - et il suffit bien souvent - de nous faire
prendre un mot pour un autre, notamment au moyen des nombreuses figures de style dont regorge
la rhétorique de la modernité (…) Le discours politique est le domaine d'application premier de
cette arnaque sémantique, le lieu permanent d'une sorte de surréalisme communicationnel (…)

L’austérité d’un individu est certes reprochable – parce qu’elle s’avère nuisible à sa santé,
à sa vie sociale, etc. –, mais comment critiquer son sens du devoir ? Si ce même individu
estime qu’il est de son devoir d’adopter l’austérité comme mode de vie, notre critique
empruntera inévitablement le terrain (glissant) de la morale. En somme, débattre du sens
du devoir et des responsabilités nous conduit sur un tout autre terrain – celui de la morale
(monde immatériel) – que celui de la frugalité (monde matériel). Et du reste, qui d’entre
nous peut se targuer d’avoir la meilleure morale ?

Critères Commentaire
Occurrence significative et - Polarisation dans la rhétorique
polarisée ? du Premier ministre
- Le Premier ministre reconnaît
que son budget prévoit
« d’importantes compressions »
Jupon dépasse ? Non
Emploi d’une figure de La locution « responsabilité
rhétorique, de la novlangue, de la budgétaire » est du langage
langue de bois ou du langage opérationnel
opérationnel ?
Formulation accrocheuse ? « Mesures créatives d’emplois »

Échantillon 2 - Selon M. Couillard, à l'instar d'une famille dont les dépenses dépassent
les revenus, le Québec se doit de prendre des décisions "difficiles mais nécessaires" et
qu'il n'était pas question de développer des programmes sociaux à crédit.
http://www.lesaffaires.com/secteurs-d-activite/general/mesures-d-austerite-le-premier-ministre-couillard-d-accord-avec-
lagarde/569744

15
Le concept de la famille est universel. Non seulement est-il universel, il est très important
en sciences politiques, car la famille est le lieu de nos premières expériences avec la
gouvernance et l’autorité. C’est d’ailleurs ce qui explique le grand nombre de métaphores
familiales dans le langage ordinaire relatif à l’État (‘Uncle Sam’, ‘mère patrie’, ‘sending
our sons and daughters to war’, ‘les pères de la confédération’, etc.). Il ne faut donc pas
se surprendre d’observer la métaphore de l’État comme une famille dans le discours des
politiciens.

Les métaphores conceptuelles NationalBudgetIsAFamilyBudget et


ANation’sWealthIsTheGovernment’sCashOnHand sont, elles aussi, empruntées
fréquemment par les politiciens comme arguments de persuasion. Voir le Premier
ministre du Québec les utiliser allègrement ne devrait donc guère nous surprendre. Cela
étant, comme le rappelle l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (2014:30) :
« En effet, il n’y a rien de bon dans une dette personnelle et un individu a tendance à
vouloir éviter l’endettement le plus possible. Une dette personnelle et la dette d’un État
ne sont néanmoins pas tout à fait la même chose. »

Enfin, l’expression ‘difficiles mais nécessaires’ réitère la finalité de l’austérité, soit


l’inconfort.

Critères Commentaire
Occurrence significative Journaliste rapporte les propos du Premier ministre
et polarisée ?
Jupon dépasse ? Non
Emploi d’une figure de Métaphores conceptuelles
rhétorique, de la NationalBudgetIsAFamilyBudget
novlangue, de la langue et ANation’sWealthIsTheGovernment’sCashOnHand
de bois ou du langage
opérationnel ?
Formulation « pas question de développer des programmes sociaux à
accrocheuse ? crédit »

Échantillon 3 - Le gouvernement serbe a adopté mardi des mesures d'austérité pour


parer à la crise économique, éviter la faillite et regagner la confiance des institutions
financières internationales et des créditeurs http://www.lesaffaires.com/monde/europe/la-serbie-prend-des-
mesures-d-austerite-pour-eviter-la-faillite/562238

J’ai retenu cet extrait pour l’usage que fait le journaliste de l’expression ‘regagner la
confiance’. Pour un adolescent turbulent, regagner la confiance de ses parents implique
généralement qu’il devra passer un dur moment (punition, retrait de privilèges, privation
de sorties, etc.). Au terme de ce dur moment, il aura ‘appris sa leçon’ (notez l’expression)
et aura regagné la confiance de ses parents. Ces derniers lui permettront un retour à la vie
normale, c'est-à-dire à une existence sans privations, sans contraintes et sans restrictions
de droits ou de privilèges réputés être bénéfiques à son épanouissement. Pour un
prisonnier, regagner la confiance signifie ‘payer sa dette’ (notez l’expression) envers la
société au moyen d’une privation extrême (isolation physique, perte de la liberté de
mouvement, etc.). Dans un cas comme dans l’autre, la privation – comme mesure
punitive, rééducative et salvatrice – prévôt.

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Selon le journaliste, la Serbie aurait erré en perdant le contrôle de ses finances. Or ce
n’est qu’une partie du message (la plus percutante, j’en conviens). Elle aurait erré par
laxisme, sinon pourquoi devrait-elle regagner la confiance de quiconque ? Suivant la
logique du modèle du père strict de Lakoff, elle doit donc être rappelée à l’ordre et punie
par une autorité qui lui est supérieure. Le journaliste nous informe que le duo institutions
financières internationales/créditeurs incarne ce rôle.

Critères Commentaire
Occurrence significative et Identification de l’Autorité/Juge
polarisée ?
Jupon dépasse ? Non
Emploi d’une figure de « regagner la confiance »
rhétorique, de la novlangue, de la
langue de bois ou du langage
opérationnel ?
Formulation accrocheuse ? Mots chocs : crise, faillite

Échantillon 4 - Bruxelles a décidé de desserrer la bride de l'austérité à certains pays de


la zone euro, dont la France, en accordant vendredi des délais pour ramener les déficits
publics dans les clous, après avoir dressé un tableau très sombre de l'économie
européenne. http://www.lesaffaires.com/bourse/revue-des-marches/austerite-bruxelles-devient-plus-permissive-/557132

J’ai retenu cette phrase pour les figures de style qu’elle contient. Il y a d’abord une
métonymie (‘Bruxelles’), puis une métaphore hippique (‘desserrer la bride’), laquelle est
suivie d’une métaphore spatiale (‘ramener les déficits publics dans les clous’) et d’une
métaphore picturale (‘dresser un tableau sombre’).

Le mapping entre les domaines de l’hippisme et de l’austérité budgétaire est digne de


mention. L’hippisme se caractérise par deux notions inter reliées : la compétition et la
course chronométrée. Toute course a un vainqueur, soit le compétiteur le plus rapide à
franchir le fil d’arrivée. Dans le domaine hippique, le conducteur d’un cheval tire sur la
bride (il la serre) pour freiner sa course. À l’extrémité de la bride se trouve le mords, qui
est placé dans la gueule de l’animal (d’où son nom). Inversement, lorsque le conducteur
souhaite voir le cheval courir au maximum de sa vitesse, il relâche la bride (il la
desserre). Les hauts dirigeants de l’Union européenne (la métonymie ‘Bruxelles’) ont
donc apparemment décidé de laisser certains chevaux (la France, etc.) sur leur aire d’aller
plus longtemps afin que ceux-ci franchissent le fil d’arrivée (l’équilibre budgétaire) après
les autres chevaux (les autres états de l’UE) dans la course (l’idéologie). « Mais cela est
contradictoire », me direz-vous. Pas du tout. Voyons pourquoi.

L’austérité implique nécessairement l’inconfort. L’austérité budgétaire est aussi


inconfortable pour les peuples qui la subissent que pour le cheval dont le mords lui rentre
dans la gueule. On peut cependant amenuiser cet inconfort. En relâchant la bride, le
conducteur permet à son cheval de courser naturellement. Comme les périodes d’austérité
(ou d’inconfort) sont inconfortables (ou austères), l’enclin naturel est donc de les étaler
dans le temps. Autrement dit, plus les délais dont bénéficient les gouvernements sont
courts, plus intense et difficile sera l’inconfort (ou l’austérité). En leur « donnant du
laisse » (notez l’expression), Bruxelles permet à certains gouvernements d’arriver bons

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derniers, une victoire contre l’inconfort inhérent aux mesures d’austérités (et donc une
plus forte probabilité pour ces mêmes gouvernements d’être réélus).

Critères Commentaire
Occurrence significative et L’UE permet à certains
polarisée ? gouvernements d’arriver bons
derniers dans la course
Jupon dépasse ? Non
Emploi d’une figure de Métonymie, métaphores (3)
rhétorique, de la novlangue, de la
langue de bois ou du langage
opérationnel ?
Formulation accrocheuse ? Métaphore hippique

Échantillon 5 - Face à l'augmentation constante de leur dette, les pays d'Europe


réagissent en mettant en place des plans d'austérité qui s'avèrent fort peu populaires,
mais nécessaires. Ils réagissent ainsi pour éviter la catastrophe. En effet, actuellement,
ce sont les investisseurs (créanciers) et les agences de notation qui forcent ces pays à
passer à l'action. Autrement, l'inaction perdurerait pendant des années.
http://www.lesaffaires.com/blogues/les-investigateurs-financiers/pourquoi-les-plans-d-austerite-fonctionnent-peu/539741

Précisons que la plume à l’origine de cet extrait n’est pas celle d’un journaliste, mais
celle de deux blogueurs dont les services ont été exclusivement retenus par la publication.
Dans cet extrait, le duo opine que les plans d’austérité doivent être vues comme un mal
nécessaire (cf. l’inconfort comme la finalité de l’austérité et la métaphore conceptuelle
SavingResourcesIsVirtuous). Selon eux, l’usage de la force (notez leur choix du verbe
‘forcer’ plutôt que des verbes ‘contraindre’ ou ‘obliger’) par les créanciers est acceptable,
car seul l’usage de la force parviendra à défaire un status quo destiné à « la catastrophe ».
Sans leur intervention, les administrations futures continueront à accumuler les dettes (cf.
métaphore conceptuelle DifficultiesAreBurdens) « pendant des années ».

Qu’il soit vrai ou faux, ce dernier argument laisse paraître le jupon de l’idéologie à
laquelle le duo semble souscrire. J’ai assimilé cette idéologie au jansénisme, qui, faut-il le
rappeler, soutient une doctrine théologique visant la subordination de la liberté humaine
(dans ce cas-ci, la capacité d’un peuple à s’autodéterminer) à la grâce divine (dans ce cas-
ci, la grâce des créanciers). Or dans cette doctrine, l’homme, cet éternel pécheur prompt à
la délectation terrestre (cf. métaphores conceptuelles DepravityIsDown et VirtueIsUp), ne
peut se sauver lui-même : seule l’intervention punitive d’un pouvoir suprême peut le
remettre dans le droit chemin.

Critères Commentaire
Occurrence significative et - Grâce des créanciers
polarisée ? - Péché originel (tendance des
gouvernements à l’inaction)
- SavingResourcesIsVirtuous
Jupon dépasse ? Les auteurs approuvent les
mesures d’austérité
Emploi d’une figure de
rhétorique, de la novlangue, de la
langue de bois ou du langage

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opérationnel?
Formulation accrocheuse ? Mots chocs : forcer, catastrophe

Échantillon 6 - La Grèce espère convaincre les représentants de la "troïka" - composée


de la zone euro, du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque centrale
européenne (BCE) (…) http://www.lesaffaires.com/monde/europe/la-grece-devrait-adopter-de-nouvelles-mesures-d-
austerite-pour-obtenir-de-l-aide/535124

Je fus surpris d’observer la renaissance du substantif ‘troïka’. C’est d’ailleurs ce qui


explique pourquoi j’ai retenu l’extrait malgré qu’il ne contienne pas le mot ‘austérité’. Le
terme ‘troïka’ connote l’ex-URSS et son régime communiste. Son usage pour désigner
les trois entités susmentionnées m’a donc fait sourciller, d’autant plus que ces dernières
semblent exercer une influence, voire un contrôle sur un État pourtant souverain. La
troïka soviétique étant une entité super gouvernementale, je pense que le journaliste tente
de nous faire comprendre que c’est en fait le trio zone euro/FMI/BCE qui conduit les
destinées économiques de la Grèce. Si on en croît l’Association pour une solidarité
sociale étudiante (2014:28), cela est de bien mauvais augure :

L’exemple de la Grèce ne peut être plus éloquent. Alors que l’État grec s’enfonce dans le piège
de l’austérité/stagnation, le FMI exige la privatisation d’une grande partie du secteur public,
laissant ainsi le peuple aux prises avec de nouveaux propriétaires. Contrairement à l’État, ces
derniers et dernières n’ont pas à rendre de comptes au peuple, pas plus qu’assurer son bien-être.
Cette série de privatisations massives n’a cependant rien de récent. Le FMI, tout comme la
Banque mondiale et d’autres institutions similaires, ont entre autres été responsables des
privatisations successives des possessions d’État en Afrique du Sud en 1993, en Russie en 1996 et
plus récemment en Irak en 2001, pour ne citer que celles-là.

Critères Commentaire
Occurrence significative et Le trio zone euro/FMI/BCE
polarisée ? conduirait les destinées
économiques de la Grèce
Jupon dépasse ? Non
Emploi d’une figure de Usage métaphorique du terme
rhétorique, de la novlangue, de la ‘troïka’
langue de bois ou du langage
opérationnel ?
Formulation accrocheuse ? Renaissance du terme ‘troïka’

Échantillon 7 - « Des dépenses de 11,5 G$ en infrastructure, c’est très élevé, estime M.


Leitao. On ne peut pas qualifier cela d’austérité. » http://www.lesaffaires.com/secteurs-d-
activite/gouvernement/la-stimulation-de-leconomie-degonfle/569602

J’ai retenu cet extrait pour exposer le problème de la gradation de l’austérité. Quelles sont
les variables qui nous permettent de dire d’une personne qu’elle est peu, moyennement
ou très austère ? Lorsqu’il est question de finances publiques, le jugement est encore plus
difficile à poser pour les citoyens. 11,5 G$ est certainement un chiffre qui frappe
l’imaginaire. Nous pouvons donc prétendre que l’énonciation de ce montant est une
manoeuvre défensive de la part du ministre Leitao, sans doute préoccupé à démentir
l’adoption par le gouvernement d’une politique d’austérité. Mais comment cette dépense

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se compare-t-elle avec les autres dépenses de l’État québécois ? Malheureusement, le
journaliste ne nous fournit pas la réponse. Faute d’information, les lecteurs sont laissés à
eux-mêmes dans la collecte et la comparaison de ces données pourtant cruciales à la
pleine compréhension du message. Tout comme la locution ‘responsabilité budgétaire’
privilégiée par M. Couillard lui sert de pare-balles, il y a fort à parier que peu de lecteurs
sont en mesure de tirer à boulets rouges sur son ministre des Finances.

Critères Commentaire
Occurrence significative et - Le journaliste rapporte les
polarisée ? propos du ministre des finances
- Le ministre tente de démentir
l’adoption de mesures d’austérité
en présentant la somme des
dépenses pour les infrastructures
publiques
Jupon dépasse ? Non
Emploi d’une figure de MoreIsUp
rhétorique, de la novlangue, de la
langue de bois ou du langage
opérationnel ?
Formulation accrocheuse ? 11,5 G$ est un montant qui
frappe l’imaginaire

montrealgazette.com

Échantillon 1 – I must set the record straight about the popular use, and abuse, of the
word “austerity.” (...) As if some masochistic groups were “pro” austerity, wanting more
than anything to live through hard times and do without. The odd Tibetan monk who’s
relinquished all his worldly goods, maybe. But large political movements in modern
Western nations? Austerity is not something anyone wants; it’s something painful that is
sometimes necessary to bring public finances under some semblance of control.(...) In
reality, austerity has hardly been tried in Europe. And even to the meagre extent that it
has been tried, it is not governments that by and large have tightened their belts, but
taxpayers who have been forced to further tighten theirs. http://montrealgazette.com/news/world/opinion-
what-austerity-its-european-taxpayers-not-governments-who-have-tightened-their-belts#

Précisons d’emblée que ce texte n’a pas été rédigé par un journaliste, mais par Michel
Kelly-Gagnon, qui est à la tête de l’Institut Économique de Montréal. J’ai retenu cet
extrait parce que Monsieur Kelly-Gagnon démontre à la fois la connotation négative du
mot ‘austerity’ et le coefficient de difficulté inhérent à « vendre » une politique
budgétaire fondée sur les métaphores conceptuelles SmallerIsBetter et LessIsBetter.

L’adjectif ‘masochistic’ (masochiste) nous renvoie à la pratique de la mortification. Les


expressions ‘live through hard times’ (vivre en des temps difficiles) et ‘do without’ (faire
sans) ainsi que l’adjectif ‘painful’ (douloureux) rappellent les idées de dépouillement, de
sévérité, de dureté, de privation et d’inconfort physique. Enfin, la phrase ‘relinquish
worldly goods’ (se départir de ses biens) et l’analogie avec le moine bouddhiste sont très
éloquentes en ce qu’elles rappellent l’austérité de certains dogmes (religieux,

20
idéologiques, philosophiques, etc.) et leur croyance au dépouillement comme seule
planche de salut.

Critères Commentaire
Occurrence significative et - Renforcement du message du
polarisée ? gouvernement qu’il n’y a pas
d’austérité
- SmallerIsBetter/LessIsBetter
- Mortification, dépouillement,
inconfort physique
Jupon dépasse ? Non (publié dans la section
Opinion)
Emploi d’une figure de - Analogie au bouddhisme
rhétorique, de la novlangue, de la - “Belt tightening”
langue de bois ou du langage
opérationnel ?
Formulation accrocheuse ? - “austerity has hardly been tried”
- ton paternaliste et hautain

Échantillon 2 - “There is no austerity, it’s a figment of the imagination,” Couillard said a


few weeks ago while wrapping up the political year at a news conference in the lobby of
the National Assembly in Quebec City. “‘Austerity’ is diminishing the government’s
budgets. Quebec’s economic and fiscal policy continues to be expansionist; slowly, but it
is. We are spending more this year than we did last year and we will spend more the
next.” http://montrealgazette.com/news/quebec/quebec-politics-in-2014-the-road-to-austerity

Je traduirais le commentaire de Monsieur Couillard comme suit : « Il n’y a pas


d’austérité, c’est une création de l’esprit. L’austérité, c’est diminuer les dépenses de
l’État. Les politiques du gouvernement du Québec en matière d’économie et de fiscalité
demeurent expansionnistes. Elles le sont à un rythme lent, mais elles sont bel et bien
expansionnistes. Nous dépenserons davantage cette année et l’année prochaine que nous
avons dépensé l’année dernière. »

L’énoncé de Monsieur Couillard active la métaphore conceptuelle MoreIsUp dans le


cerveau du lecteur. L’activation se produit dans deux régions de son cerveau : celle sur la
quantité et celle sur la verticalité. On comprend donc la logique (binaire) du Premier
ministre : sans A (la réduction du budget de l’État), B (l’austérité) ne peut exister. Cela
dit, il convient toutefois de souligner que son Action de contrôle sur la Ressource, comme
condition sine qua non de l’austérité, peut néanmoins s’accomplir envers certains Patients
tout en épargnant d’autres. C’est d’ailleurs cette disparité qui est décriée par ceux qui ont
déclenché la « grève sociale » à la mi-mars 2015.

Le Premier ministre jouit du pouvoir d’imposer des mesures d’austérité à certains


Patients (commissions scolaires, assistés sociaux, parents d’enfants en garderie, villes,
fonction publique, par ex.) et d’exempter d’autres Patients (députés, grandes entreprises,
Investissement Québec, par ex.) de mesures similaires. En clair, les dépenses totales du
gouvernement peuvent effectivement augmenter, mais elles peuvent aussi être réparties
autrement qu’elles le sont actuellement. Or Monsieur Couillard tait cette manœuvre dans

21
son énoncé. Certains activistes (Susan Georges, Noam Chomsky, par ex.) nomment cette
manœuvre la lutte des classes (Class War), un vocable emprunté à la philosophie
politique marxiste. Selon le milliardaire Warren Buffett (2006), la manœuvre serait à
l’avantage de la classe dominante : "There’s class warfare all right, but it’s my class, the
rich class, that’s making war, and we’re winning."

Critères Commentaire
Occurrence significative et - Le journaliste rapporte les
polarisée ? propos du Premier ministre
- Lutte des classes en filigrane
Jupon dépasse ? Non
Emploi d’une figure de Langue de bois, car silence sur la
rhétorique, de la novlangue, de la répartition des enveloppes
langue de bois ou du langage budgétaires aux différents
opérationnel ? ministères
Formulation accrocheuse ? “There is no austerity, it’s a
figment of the imagination”

Échantillon 3 - Coiteux took issue with the word “austerity,” which he refuses to use in
everyday speech, preferring instead the word “recovery.” “It’s time to face up to
reality,” he said, inviting his audience to disregard those who want to pass his
government’s economic plans for austerity. “Austerity is a slogan, a slogan of those who
don’t want to change the state of things in Quebec,” he said. http://montrealgazette.com/news/local-
news/its-not-austerity-its-recovery-treasury-board-head-coiteux-says

Je traduirais le commentaire de Monsieur Coiteux comme suit : « Le temps est venu pour
nous d’être réalistes. L’austérité est un slogan, le slogan de ceux, au Québec, qui ne
veulent pas défaire le status quo. »

À l’instar du Premier ministre, Monsieur Coiteux dit préférer la lexie ‘recovery’ (relance)
à celle d’’austerity’. J’ai observé, lors de la conduite de la présente recherche, que
d’autres membres du Conseil des ministres ont cette même préoccupation d’ordre
linguistique. Le zèle que plusieurs d’entre eux démontrent à éviter le mot ‘austérité’ n’est
pas anodin. Les transmutations sémantiques observées dans leurs choix lexicaux
(‘discipline’, ‘relance’, ‘courage’, ‘responsabilité’, etc.) laissent paraître une réflexion
onomasiologique par le gouvernement :

Concept de compressions budgétaires -> A-u-s-t-é-r-i-t-é (Terme REJETÉ et ÉVITÉ)


Concept de compressions budgétaires -> R-e-l-a-n-c-e (Terme RETENU et UTILISÉ)
Concept de compressions budgétaires -> R-i-g-u-e-u-r (Terme RETENU et UTILISÉ)
Concept de compressions budgétaires -> D-i-s-c-i-p-l-i-n-e (Terme RETENU et UTILISÉ)

Critères Commentaire
Occurrence significative et - Le journaliste rapporte les
polarisée ? propos du président du Conseil
du Trésor
- Exemple du zèle linguistique
des membres du Conseil des
ministres à éviter le mot

22
‘austérité’
Jupon dépasse ? Non
Emploi d’une figure de - Métaphore “face up to reality”.
rhétorique, de la novlangue, de la - ‘Recovery’ est du langage
langue de bois ou du langage opérationnel
opérationnel ?
Formulation accrocheuse ? “It’s time to face up to reality”

Échantillon 4 - There are a few things Philippe Couillard doesn’t like to talk about.
Austerity is one of them. The Quebec premier doesn’t like to hear the word “austerity”
applied to his government’s program to eliminate a recurring, “structural” deficit in its
annual budget. He prefers to use more positive-sounding words, such as rigour, or
courage, or responsibility. Calling it austerity is an “illusion,” he said at his news
conference on Friday at the end of the fall sitting of the National Assembly. To him,
austerity means reducing the overall budget, while his government’s will continue to
grow. The Canadian Oxford Dictionary, for one, disagrees with the premier. One of its
definitions of austerity is “frugality or money-saving practices,” which fits the
government’s program. http://montrealgazette.com/news/quebec/don-macpherson-philippe-couillard-warns-quebecers-to-
get-used-to-austerity

En plus de son usage de l’expression ‘more positive-sounding words’, l’ajout, par le


journaliste, de la définition lexicographique du mot ‘austerity’ sont précisément les
raisons qui ont motivées ma retenue de cet extrait. Rappelons que le cadre du mot
‘austerity’ est celui de la frugalité, et que les mots ‘courage’ (courage) et ‘responsibility’
(responsabilité) ont des cadres différents de celui de l’austérité.

Critères Commentaire
Occurrence significative et Le journaliste rapporte les propos
polarisée ? du Premier ministre. Il se sert de
la définition lexicographique de
la lexie ‘austerity’ pour
contredire le Premier ministre et
exposer son usage du langage
positif.
Jupon dépasse ? Le journaliste contredit les
propos du Premier ministre. Il
expose la stratégie linguistique
du gouvernement.
Emploi d’une figure de
rhétorique, de la novlangue, de la
langue de bois ou du langage
opérationnel ?
Formulation accrocheuse ? Usage du mot “illusion”

Échantillon 5 - The phrase that best captures what’s happening isn’t very austere. It’s on
Page 3 of the update and it’s called “disciplined spending management”.
http://montrealgazette.com/business/local-business/quebec-is-slowing-spending-but-its-a-far-cry-from-european-style-austerity

Le document auquel le journaliste fait référence ici est le communiqué de presse intitulé
Update on Québec’s Economic and Financial Situation, émis par le ministère des

23
Finances le 2 décembre 2014. Le syntagme ‘disciplined spending management’ ne se
trouve non pas à la page 3, mais à la page 2 :

“We pledged to reduce the weight of spending in the economy to a tolerable level for taxpayers,
and we are taking the action necessary to do so. Through disciplined spending management,
consolidated expenditure as a percentage of GDP will be reduced to 21.5% by 2019, which is
close to the level seen prior to the 2009 recession,” the Minister indicated.

Cet extrait, comme d’autres retenus lors de la présente analyse, illustre un cas de figure :
le journalisme financier comme porte-voix du pouvoir politique.

Critères Commentaire
Occurrence significative et Le journaliste renforce le
polarisée ? message du gouvernement
Jupon dépasse ? Le journaliste renforce le
message du gouvernement
Emploi d’une figure de “Disciplined spending
rhétorique, de la novlangue, de la management” est du langage
langue de bois ou du langage opérationnel
opérationnel ?
Formulation accrocheuse ? “what’s happening isn’t very
austere”

lapresse.ca

Échantillon 1 - On tente de corriger le tir: le mot «austérité» est subitement banni du


discours, la prochaine session parlementaire sera celle de la «relance économique»,
clame-t-on. http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201502/09/01-4842764-le-gouvernement-couillard-
parle-de-relance-economique-plutot-que-dausterite.php

Comme le souligne Lepage (2011), une des caractéristiques de la novlangue –


caractéristique qu’elle partage avec la xyloglossie – est qu’elle abuse du langage positif.
En mettant consciemment des mots positifs sur des concepts négatifs, les politiciens se
prémunissent contre la critique tout en inoculant l’idéologie qui sous-tend leurs
politiques, empêchant ainsi toute remise en question, toute résistance, voire tout progrès.
Il y a d’ailleurs un lien à faire avec le domaine du spectacle :

Le spectacle se présente comme une énorme positivité indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien
de plus que « ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît ». L’attitude qu’il exige par principe
est cette acceptation passive qu’il a déjà en fait obtenue par sa manière d’apparaître sans réplique,
par son monopole de l’apparence. Guy Debord dans La Société du spectacle

Critères Commentaire
Occurrence significative et Le journaliste expose la stratégie
polarisée ? linguistique du gouvernement
Jupon dépasse ? Le journaliste expose la stratégie
linguistique du gouvernement
Emploi d’une figure de Métaphore : ‘corriger le tir’
rhétorique, de la novlangue, de la
langue de bois ou du langage

24
opérationnel ?
Formulation accrocheuse ?

Échantillon 2 - « À Sherbrooke, nous recevons de plein fouet cette nouvelle vision des
services publics accompagnée du rouleau compresseur de l'austérité. Dans nos
établissements d'éducation, pourrons-nous continuer à rayonner quand les coupures
répétitives viennent sabrer dans les services essentiels en éducation? », questionne celle
qui est également professeure à l'U de S. http://www.lapresse.ca/la-tribune/sherbrooke/201502/05/01-4841507-le-
gouvernement-desagrege-le-tissu-social-selon-francoise-david.php

J’ai retenu cet extrait pour le langage imagé qu’il contient. La citation est de Madame
Hélène Pigot, porte-parole de Québec Solidaire, un parti politique dit « de gauche. » Son
usage métaphorique des mots ‘plein fouet’, ‘rouleau compresseur’ et ‘sabrer’ appelle des
images très fortes (de destruction et de violence) dans le cerveau des destinataires, ce qui
vient renforcer le discours qu’elle souhaite faire passer.

Critères Commentaire
Occurrence significative et - Le journaliste rapporte le
polarisée ? discours d’une experte
- Le financement des cégeps et
des universités est un des enjeux
centraux du « Printemps érable »
de 2012
Jupon dépasse ? Non
Emploi d’une figure de Fouet, sabre et rouleau
rhétorique, de la novlangue, de la compresseur
langue de bois ou du langage
opérationnel ?
Formulation accrocheuse ? Mots chocs : ‘rouleau
compresseur de l'austérité’,
‘sabrer’, ‘rayonner’, ‘plein fouet’

Échantillon 3 - En déplacement à Philadelphie où il s'est exprimé devant des


parlementaires démocrates, le président Obama a plaidé pour mettre fin à ce que la
Maison-Blanche a qualifié de «crises fabriquées et d'austérité gratuite».
http://www.lapresse.ca/international/etats-unis/201501/29/01-4839733-obama-veut-mettre-fin-aux-coupes-budgetaires-
automatiques.php

Cette citation est traduite de l’anglais (probablement ‘fabricated crisis and gratuitous
austerity’). De tous les cooccurrents du mot ‘austerity’, l’adjectif ‘gratuitous’ est de loin
le plus inhabituel. Son usage est très éloquent, car il implique la notion d’injustice : ce qui
est gratuitous (gratuit) est forcément uncalled-for (pas nécessaire), et donc, unjustifiable
(injustifiable).

Critères Commentaire
Occurrence significative et - Le journaliste rapporte les
polarisée ? propos du président des États-
Unis
- La fabrication de la crise dont
fait mention le président est en
fait une critique lancée contre les

25
parlementaires républicains
Jupon dépasse ? Non
Emploi d’une figure de
rhétorique, de la novlangue, de la
langue de bois ou du langage
opérationnel ?
Formulation accrocheuse ? - La locution ‘fabricated crisis’
est sensible aux États-Unis, un
pays où les conspirationnistes
pullulent
- ‘austerité gratuite’

Échantillon 4 - Sur le front intérieur, le gouvernement prévoit de [sic] consacrer 1,2


milliard d'euros pour lutter contre «l'exclusion sociale» subie par des dizaines de milliers
de Grecs après six ans d'austérité drastique, de rétablir le salaire minimum de 580 à 751
euros, supprimer certains impôts et lutter «contre le clientélisme» et «la corruption».
http://www.lapresse.ca/international/europe/201501/27/01-4838845-un-pourfendeur-de-la-dette-odieuse-au-gouvernement-grec.php

La lourdeur du style est ce qui m’a d’abord frappé dans cet extrait. Il semble que nous
ayons à faire à une traduction (boiteuse) d’un texte rédigé par une agence de presse
internationale. Bien que les journaux localisent les textes qu’ils achètent de ces agences,
ils se trouvent néanmoins à disséminer les idées de la classe politique et tout ce qui vient
avec (querelles partisanes, langage opérationnel, logocratie, etc.).

En plus de l’usage de mots chocs (‘clientélisme’ et ‘corruption’), la phrase ‘lutter contre


l’exclusion sociale’ est ce qui m’a incité à retenir cet extrait. Cette formulation semble
née d’un désir de variété dans la manière de communiquer le concept marxiste de la lutte
des classes. Pour qu’il y ait exclusion, il faut qu’il y ait un « exclueur » et un exclu, c'est-
à-dire, quelqu’un qui empêche quelqu’un d’autre d’intégrer (ou de rester dans) un
système quelconque. Le verbe ‘lutter’ – que l’on a gardé de la locution ‘lutte des classes’
– s’avère très éloquent, car la lutte implique nécessairement la réalisation d’une puissance
(pour reprendre une expression deleuzienne). Dans ce contexte, ‘lutter contre l’exclusion
sociale’ serait donc la réalisation d’une puissance dans un acte combatif. La lutte en
question opposerait non pas l’« exclueur » contre l’exclu, mais une tierce partie (l’État)
contre l’« exclueur ». L’enjeu de cette lutte serait l’intégration (ou la réintégration) dans
le système de l’exclu.

Critères Commentaire
Occurrence significative et Texte publié suite à l’élection
polarisée ? d’un gouvernement anti-austérité
Jupon dépasse ? Non
Emploi d’une figure de
rhétorique, de la novlangue, de la
langue de bois ou du langage
opérationnel ?
Formulation accrocheuse ? Mots chocs : drastique,
clientélisme, corruption, ‘lutter
contre l’exclusion sociale’

26
Échantillon 5 - Après plusieurs années d'augmentation rapide de ses dépenses, le
gouvernement du Québec a décidé de mettre la pédale douce. Pas de «couper» les
dépenses, mais d'en ralentir la croissance pour deux ans. C'est de la saine gestion, pas de
l'austérité, encore moins le «démantèlement du modèle québécois».
http://www.lapresse.ca/debats/editoriaux/andre-pratte/201501/09/01-4833875-ceci-nest-pas-de-lausterite.php

L’auteur de cet extrait est éditorialiste à La Presse depuis plusieurs années. Ses opinions,
toujours bien articulées, sont connues du lectorat et soulèvent parfois l’ire des « gens de
la gauche. » La rhétorique utilisée ici est fondée sur le concept opérationnel (Marcuse) de
la ‘saine gestion’, qui, selon l’éditorialiste, serait analogue à l’adoption de saines
habitudes alimentaires chez les amateurs de bonne chère lorsque le système digestif de
ces derniers leur rappelle leurs excès du temps des Fêtes. À son avis, il est tout à fait
normal que la cure (le ralentissement des dépenses publiques = la diète d’après les Fêtes)
suive l’excès (l’augmentation rapide des dépenses publiques = s’empiffrer pendant les
Fêtes), faute de quoi l’organisme s’engorge et développe des maladies. Cette formulation
n’a rien d’originale puisque, comme je l’ai démontré ci-dessus, l’idée même de l’austérité
repose sur la privation physique – souvent alimentaire – dans le but de se sauvegarder ou
de se purifier du péché (la gourmandise est un des sept péchés capitaux identifiés par
saint Thomas d’Aquin).

L’auteur utilise aussi la métaphore de la locomotion par l’emploi de deux lexies et une
expression propres à ce même domaine : ‘rapide’, ‘mettre la pédale douce’ et ‘ralentir’.
Le budget de l’État devient ici un véhicule en marche piloté par un conducteur (le
gouvernement). Ce véhicule motorisé est, selon son analyse de la situation, en
accélération. Le gouvernement, en conducteur prudent, se doit de préparer la décélération
du véhicule, faute de quoi celui-ci se dirigera « droit dans le mur », ou dans le gouffre
(fiscal cliff). L’auteur joue donc sur l’idée que la vitesse entraîne la perte de contrôle, la
dérape, voire la dérive…Encore là, la formulation n’a rien d’original.

Critères Commentaire
Occurrence significative et L’auteur approuve les
polarisée ? compressions budgétaires
Jupon dépasse ? - L’auteur approuve les
compressions budgétaires
- Les propriétaires de La Presse
sont très près des Libéraux
Emploi d’une figure de - métaphore de la locomotion
rhétorique, de la novlangue, de la - analogie entre saine
langue de bois ou du langage alimentation et saine gestion
opérationnel ?
Formulation accrocheuse ? « C'est de la saine gestion, pas de
l'austérité »

vancouversun.com

Échantillon 1 - “The sovereign Greek people today have given a clear, strong,
indisputable mandate. Greece has turned a page. Greece is leaving behind the
destructive austerity, fear and authoritarianism (....) The verdict of the Greek people

27
ends, beyond any doubt, the vicious circle of austerity in our country.”
http://www.vancouversun.com/business/Eurozone+shaken+anti+austerity+parties+form+coalition+government+Greece/10761463/sto
ry.html

Cette citation est de Monsieur Alexis Tsipras, le nouveau Premier ministre de la Grèce.
On sent que l’énoncé a fait l’objet d’une préparation réfléchie avant d’être communiqué
aux médias. J’ai d’ailleurs retenu cet extrait pour la force des signes qu’il contient :
évocation d’un renouveau (‘turned the page’, ‘leaving behind’, ‘ends’), fermeté (‘clear’,
‘strong’, ‘indisputable’, ‘verdict’, ‘beyond any doubt’) et opposition au diktat des
puissances favorables à l’austérité (‘destructive’, ‘fear’, ‘authorianism’, ‘vicous circle of
austerity’).

Critères Commentaire
Occurrence significative et Le journaliste rapporte les propos
polarisée ? d’un homme d’État
Jupon dépasse ? Non
Emploi d’une figure de Métaphores : “turned a page”,
rhétorique, de la novlangue, de la “leaving behind”, “verdict of the
langue de bois ou du langage Greek people”
opérationnel ?
Formulation accrocheuse ? Mots chocs : “destructive
austerity”, “fear”,
“authoritarianism”,“vicious
circle”

Échantillon 2 - Reich is a favourite bête noir for those who think the answer lies in
greater austerity (on the part of everyone but themselves, of course); who argue for
balanced budgets through draconian slashing of public services; who demand lower
wages and fewer benefits for workers; and, of course, who advocate tax cuts that benefit
mostly the rich and yield higher profits for those wealthy enough to own companies and
invest in financial instruments.
http://www.vancouversun.com/business/2035/Stephen+Hume+Does+income+inequality+imperil+economy+society/8909006/story.ht
ml#ixzz3Rp1dL8M0

La phrase “(...) those who think the answer lies in greater austerity (on the part of
everyone but themselves, of course) (...)” est ce qui m’a fait retenir cet extrait. Elle
souligne, sans soucis de rectitude politique, la lutte des classes qui se dresse en toile de
fond des politiques d’austérité adoptées simultanément par plusieurs États européens. Sa
teneur idéologique est attribuable à la pensée de Monsieur Reich plutôt qu’à celle du
journaliste.

Critères Commentaire
Occurrence significative et Reich est effectivement une des
polarisée ? rares voix discordantes du monde
des affaires qui ose s’élever
contre l’austérité
Jupon dépasse ? Non
Emploi d’une figure de
rhétorique, de la novlangue, de la
langue de bois ou du langage
opérationnel ?

28
Formulation accrocheuse ? Ton revendicateur

Échantillon 3 - Bad idea if it leads to an “austerity trap” in which government spending


is cut so much that total demand for goods and services is compromised, thereby slowing
economic growth or even triggering another recession.
http://www.vancouversun.com/business/2035/Stephen+Hume+Does+income+inequality+imperil+economy+society/8909006/story.ht
ml#ixzz3Rp1lfV5Q

Du même auteur que l’échantillon précédent, cet extrait se veut aussi une voix de
dissension dans le discours de la pensée unique, que certains accusent la presse de
colporter. L’usage évocateur du mot ‘trap’ (piège) est ce qui m’a fait retenir l’extrait.
Comme dans l’échantillon précédent, la teneur idéologique du message est attribuable à
la pensée de Monsieur Reich plutôt qu’à celle du journaliste.

Critères Commentaire
Occurrence significative et Reich est une des rares voix
polarisée ? discordantes du monde des
affaires qui ose s’élever contre
l’austérité
Jupon dépasse ? Non
Emploi d’une figure de Usage métaphorique du mot
rhétorique, de la novlangue, de la “trap”
langue de bois ou du langage
opérationnel ?
Formulation accrocheuse ? “austerity trap”

Échantillon 4 - Simple economics — and a glance at Europe — tells us what happens


when social spending outstrips an economy's capacity to pay: Austerity, which appears to
be more painful than discipline. Balancing the books became a near-religion in Canada
in the late 1990s, driven by Liberals.
http://www.vancouversun.com/business/Tandt+census+making+Harper+arguments/6696259/story.html#ixzz3Rp6bMu6o

J’ai choisi cet énoncé parce qu’il rappelle la finalité de l’austérité (‘more painful than
discipline’) et son origine idéologique dans la religion (‘Balancing the books became a
near-religion’).

Je note également l’usage du syntagme ‘simple economics’ et du substantif ‘glance’,


lesquels donne au texte un ton hautain, voire paternaliste. De plus, le journaliste allie, à
l’intérieur d’une phrase, les concepts ‘social spending’ (dépenses pour les programmes
sociaux) et ‘capacity to pay’ (capacité de payer), créant ainsi un lien causal douteux parce
que trop simpliste. À vrai dire, l’argument économique qu’il met de l’avant ici tombe à
plat tant l’analyse qui le défend est boiteuse. Schui (2014:167) nous explique pourquoi :

For the past 2,500 years proponents of austerity have mostly failed to make a convincing
economic case for their cause. Perhaps the only instance in which the tools of economic analysis
have successfully been used to show a connection between abstinence and growth has been in the
context of industrialisation. But even there abstinence from consumption as a precondition for
capital accumulation was only half of the economic story : the other half was about expanding
markets and a new consumer culture.

29
Critères Commentaire
Occurrence significative et Le journaliste renforce le
polarisée ? message du gouvernement en se
basant sur un sondage et son
interprétation 1) de l’histoire 2)
de la théorie économique, et 3)
de la problématique européenne
Jupon dépasse ? Le journaliste renforce le
message du gouvernement
Emploi d’une figure de
rhétorique, de la novlangue, de la
langue de bois ou du langage
opérationnel ?
Formulation accrocheuse ? - Ton paternaliste et hautain
- « near-religion »

Résumé de la méthode

La partie lexicographique et lexicologique de la présente analyse m’a permis de constater


que 1) l’étymon latin de la lexie ‘austérité’ réfère au sens du goût 2) la première
acception relevée par le CNRTL est désuète, et 3) la finalité de l’austérité est l’inconfort
physique. En lien avec ce dernier point, la pratique ascétique de la mortification a été
retenue dans la conduite de cette partie de l’analyse.

L’angle qu’offre la sémantique lexicale m’a permis 1) d’identifier les sèmes de la lexie
‘austérité’ dont ceux hérités de l’étymon latin, et 2) de distinguer les sèmes qui sont des
États, des Accomplissements ou des Activités (dans la taxonomie de Vendler). Au terme
de cette analyse, l’austérité budgétaire apparaît comme est un processus télique dont le
têlos est d’arriver à l’absence de tout ornement, de toute fantaisie.

Puis, j’ai dressé la liste des termes et locutions constituant les axes paradigmatiques et
syntagmatiques en soulignant le synonyme le plus pertinent, soit ‘jansénisme’. Cette lexie
m’a incité à prendre une perspective théologique, perspective qui m’a permis de
circonscrire plusieurs des autres synonymes relevés dans les domaines de la religion et de
la spiritualité, deux domaines dont les valeurs s’opposent (souvent) aux valeurs de la
masse séculière. Au moyen de quelques exemples, j’ai démontré que le mode vie de
certains ordres religieux incarne deux métaphores conceptuelles – SmallerIsBetter et
LessIsBetter –, qui sont à l’antipode du mode de vie contemporain. L’austérité, comme
caractéristique du mode vie de ces ordres religieux, m’a inspiré l’observation de cross-
domain mappings entre la doctrine janséniste (les élus, la crainte permanente, le péché
originel, la « délectation terrestre », le rigorisme moral, la primauté de la grâce divine sur
la liberté humaine, l’écho dans la bourgeoisie parlementaire et gallicane, etc.) et
l’austérité budgétaire.

J’ai ensuite présenté l’axiome selon lequel toute politique a un fondement moral et est
basée sur une conception de la moralité. Cela m’a amené à poser la question : et si les
préceptes moraux du jansénisme avaient infiltré cette « bourgeoisie parlementaire,
gallicane et austère » pour parvenir jusqu'à nous sous la forme de mesures d’austérité ?

30
En guise d’élément de réponse, j’ai introduit l’idée d’une hiérarchie de valeurs
« idéologiques » et conclu que le bilan et l’état des résultats de l’État avaient détrôné la
divinité dans cette même hiérarchie. J’ai postulé que l’austérité budgétaire trouve sa
source dans les pratiques privatives (jeûne, abstinence, restrictions alimentaires,
observation de périodes de silence, excision, etc.) et purificatrices (mortification, jeûne,
purge, communion, confession, etc.) proposées dans plusieurs religions, surtout celles qui
opinent que l’on doit « payer le prix de sa personne » pour s’élever.

Puis, j’ai présenté un second axiome : “All words are defined relative to frames. And the
frames in politics are all defined relative to moral systems”. Ce faisant, j’ai expliqué les
notions de cadre – particulièrement celui de Frugality – et de rôle sémantique. J’ai posé
la question : de quelle vision de la moralité la politique d’austérité émane-t-elle ? Les
cross-domain mappings entre l’idéologie qui sous-tend les politiques d’austérité et la
doctrine janséniste ont été présentés en guise de réponse à cette question.

Enfin, j’ai observé la « vie sociale » des signes ‘austérité’ et ‘austerity’ dans quatre
sources journalistiques et présenté mes quatre critères de sélection des échantillons :
L’occurrence est-elle significative et polarisée ? Le jupon dépasse-t-il ? Le journaliste
(ou le locuteur) emploi-t-il une figure de rhétorique, la novlangue, la langue de bois ou
du langage opérationnel ? La formulation attire-t-elle l’attention du lecteur ?

Note aux traducteurs généralistes

La plupart des auteurs en économie ne font pas de distinction entre une politique
d’austérité, une politique de rigueur et une politique de stabilisation, voyant dans ces
termes des synonymes interchangeables. Il faut cependant souligner que tous considèrent
ces termes comme antinomiques à la politique dite de relance. La politique de relance
correspond à l'application de la théorie keynésienne selon laquelle le gouvernement
intervient dans l'économie par le biais de certaines mesures qui permettent la relance
économique et la diminution du chômage.

Vous aurez sans doute remarqué que c’est précisément sur la distinction entre des mots
comme ‘relance’, ‘courage’, ‘discipline’, ‘responsabilité’ et ‘austérité’ que se situe
l’enjeu (linguistique) du présent travail. Comme vous devez, dans le cadre de votre
travail, distinguer ces termes afin de bien les utiliser, il importe de saisir cet enjeu.
Rendre ‘austerity directives’ ou ‘austerity measures’ par ‘politiques de relance’ est de
commettre une impropriété, c’est-à-dire : « Dans un contexte donné, mauvais choix de
terme qui entraîne une altération de sens » (Horguelin & Pharand 2009:231). Par contre,
les rendre par ‘rigueur budgétaire’ ou ‘politiques de rigueur’ est tout à fait acceptable,
surtout dans le cas où, à l’instar des politiciens, votre client souhaite éviter le mot
‘austérité’.

Conclusion

Certaines métaphores conceptuelles sont si profondément ancrées que notre cerveau


conscient n’en tient même plus compte. C’est le cas, par exemple, des métaphores

31
AffectionIsWarmth, MoreIsUp / LessIsDown et FutureIsAhead / PastIsLeft. En revanche,
d’autres métaphores opèrent plus singulièrement et sont, par conséquent, moins
répandues dans le langage ordinaire. Nous avons vu que c’est le cas de SmallerIsBetter et
LessIsBetter, qui, au premier chef, semblent « contre nature ». Le fait qu’elles soient les
antithèses de BiggerIsBetter et MoreIsBetter – qui sont toutes les deux constamment
répétées par les médias, la doxa, etc. – expliquerait cette impression.

Krzeszowsky (1992:544) affirme, à juste titre, que “The metaphor is cognitively valid if
and only if the target domain is initially evaluated as valid. If the target domain is initially
evaluated negatively, the metaphor LessIsBetter becomes cognitively valid.” J’ai donc
tenté d’expliciter, au moyen de cross-domain mappings, comment les mots et expressions
linguistiques qui activent les métaphores conceptuelles SmallerIsBetter et LessIsBetter
viennent qu’à changer les connections neuronales dans les cerveaux des destinataires et
ainsi valider cognitivement ces métaphores.

Les politiques d’austérité annoncées par plusieurs gouvernements sont des exemples
concrets nous permettant d’observer l’activation de ces deux métaphores conceptuelles.
Comme leurs annonces défraient la manchette, j’ai misé sur l’analyse de textes que la
presse soumet quotidiennement à l’intelligence de son lectorat. La presse canadienne
s’est avérée le meilleur champ de recherche pour observer ces métaphores conceptuelles
« en action ».

Au terme de cette analyse, j’observe que le discours du pouvoir politique est en voie
d’inoculer les métaphores conceptuelles SmallerIsBetter, LessIsBetter,
NationalBudgetIsAFamilyBudget et ANation’sWealthIsTheGovernment’sCashOnHand,
en les présentant comme des vérités « naturelles » applicables aux finances publiques. Si
on en croît les plus récents sondages – qui démontrent que plus de la moitié des
Québécois sont en faveur des priorités budgétaires de leur gouvernement (voir en annexe)
–, cette inoculation a effectivement eu lieu. Un changement de paradigme visant
l’abolition de l’État Providence semble donc avoir été mis en branle.

Or devant le zèle des politiciens à éviter les termes ‘austérité’ et ‘austerity’, j’en suis venu
à me demander si nous avons effectivement à faire à des politiques d’austérité, ou à autre
chose. Selon les dires de certains observateurs (comme Warren Buffet, Noam Chomsky
et Franck Lepage), cette autre chose pourrait être de l’ordre de la lutte des classes, une
épineuse problématique que plusieurs ont longtemps cru être une fabulation née de
l’imaginaire d’une poignée de marxistes. Ayant limité mon analyse à un corpus restreint
de textes journalistiques, je ne puis affirmer si c’est effectivement le cas; la vérification
de cette hypothèse ne pouvant se faire qu’au terme d’une fine analyse du discours des
politiciens, et d’une observation rigoureuse et exhaustive de l’ensemble de leurs décisions
tant linguistiques que législatives et exécutives. Cela étant, je puis toutefois arguer que 1)
la rhétorique entourant les politiques d’austérité qui m’a été donné d’observer dans la
presse canadienne est fondée sur l’activation neuronale des métaphores conceptuelles
(SmallerIsBetter & LessIsBetter) + SavingResourcesIsVirtuous, ce qui lui donne un air et
une teneur jansénisante, 2) le zèle des politiciens à éviter les termes ‘austérité’ et
‘austerity’ provient d’une réflexion onomasiologique et 3) l’usage thérapeutique du

32
langage qui découle de cette réflexion vient brouiller les définitions des concepts, et par
le fait même, la pensée.

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35
ANNEXE

Sondage Léger (février 2015)

« Selon un sondage Léger, réalisé pour Le Devoir et le Journal de Montréal, 53 % des répondants
appuient cette priorité [l’atteinte de l’équilibre budgétaire], mais ils ne s'entendent pas tous sur les
mesures prises par le gouvernement pour y parvenir.

Ainsi, 44 % estiment que le gouvernement va trop vite dans la mise en oeuvre des mesures pour y
arriver, tandis que 62 % jugent que l'objectif ne sera pas atteint malgré les compressions. »
http://www.rythmefm.com/montreal/nouvelles/quilibre-budgetaire-plus-de-la-moitie-des-quebecoi-549066.html

Sondage de l’Association des économistes québécois (décembre 2014)

« Une majorité (68%) des économistes consultés jugent que le ministre des Finances devrait
reporter son objectif d’équilibre budgétaire à 2016-2017. Les économistes croient aussi nécessaire
dans une proportion de 88% que le gouvernement du Québec se dote d’un plan de gestion
budgétaire sur un horizon de cinq années. »
http://www.economistesquebecois.com/programmes_et_activites/sondages

Sondage Léger (mai 2014)

« Une écrasante majorité de répondants (71 %) estiment que la meilleure chose à faire pour
relever les finances publiques serait de ‘’réduire les dépenses du gouvernement et maintenir les
taxes et impôts à leurs niveaux actuels’’. À peine 14 % suggèrent de reporter l’atteinte de
l’équilibre budgétaire. » http://www.vigile.net/Sondage-Leger-creux-historique

Notes sur la Loi sur l'élimination du déficit et l'équilibre budgétaire

La Loi sur l'élimination du déficit et l'équilibre budgétaire a été introduite sous le


gouvernement de Lucien Bouchard par Bernard Landry, vice-premier ministre et ministre
d'État de l'Économie et des Finances (Vote du 19 décembre 1996 : Pour 75, Contre 0,
Abstention 0).

Monsieur Landry avait dit au moment du vote en chambre :

Je soumets, en toute amitié, tout respect pour les opinions contraires, qu'il faut aller au déficit
zéro et qu'il faut y aller dans le calendrier prescrit (…) Pourquoi est-ce qu'il est impérieux de faire
ça ? (…) Disons globalement que notre société a été négligente. Notre société a été négligente en
ce qu'elle n'a pas compris complètement le message d'un des plus grands économistes de notre
temps, John Maynard Keynes (…) Lord Keynes, qui n'était pas, sans faire injure à sa mémoire, un
joyeux drille, c'est le moins qu'on puisse dire – c'était un économiste austère et rigoureux – n'a
jamais dit qu'il fallait s'endetter jusqu'à la fin des temps. Il a dit qu'il fallait, en période de haute
conjoncture, reponctionner ce qu'on avait injecté pour rembourser ses dettes. Et cette deuxième
partie de la phrase n'a pas été comprise par plusieurs gouvernements; par celui qui siège dans la
capitale du Canada, en particulier, qui a accumulé, avec cette doctrine, 600 000 000 000 $ de
dette, mais par plusieurs autres gouvernements dans le monde. Ça a été un vice occidental que
d'endetter sans fin les gouvernements et les États (…) Je voudrais aussi dire, à ceux et celles

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qui prétendent que c'est une attitude néolibérale... Mais, d'abord, pour nos amis d'en face, ça
devrait être un compliment; c'est mieux d'être néolibéral que paléolibéral, n'est-ce pas ? Mais ce
n'est pas une injure, dans un cas comme dans l'autre, parce que, selon moi - j'ai hâte de voir ce
que les porte-parole de l'opposition vont dire - c'est être ni libéral, ni conservateur, ni être à
gauche, ni à droite que de vouloir avoir des finances publiques saines. J'irais plus loin: c'est être
réactionnaire, injuste et inéquitable que de repousser vers les générations futures les fruits
de ses propres excès, et c'est là que les progressistes se rejoignent. Ce n'est pas une idée de
droite, ni une idée de gauche de ne pas vouloir se déshonorer vis-à-vis de ses enfants; c'est
une idée humaine, c'est une idée éthique, une idée morale. Il y a aussi une forte composante
éthique et morale à vouloir rétablir nos finances publiques, et c'est la raison pour laquelle
notre Assemblée nationale - je crois ne pas être présomptueux en disant à l'unanimité et dans
l'enthousiasme encore une fois - va faire que la collectivité québécoise aura une loi antidéficit, s'y
conformera pour le plus grand bien des Québécois et des Québécoises d'aujourd'hui, et pour nos
fils, nos filles et nos petits-enfants dans l'avenir. (notre emphase) http://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-
parlementaires/assemblee-nationale/35-2/journal-debats/19961219/6751.html

Fortier et Tremblay-Pépin (2014) font le contrepoids des propos de Monsieur Landry (et
Couillard) en expliquant la composition de la dette du Québec :

Quand on se concentre sur le seul montant de la dette du Québec, on oublie souvent de penser
d’où elle vient. Souvent, on présume qu’il s’agit de dépenses du gouvernement pour des
programmes sociaux. Il faut pourtant se rappeler que la dette s’est en fait accrue régulièrement
pour répondre à des crises financières ou à cause de hausse des taux d’intérêt. On ne peut donc
présumer que la dette est uniquement le résultat des excès d’un gouvernement dépensier.
(p.15) (notre emphase)

D’abord, on sait que 28,4 G$ des 191 G$ de la dette brute du Québec est due aux employé·e·s
mêmes de l’État en raison de leur régime de retraite. Il s’agit par conséquent d’une part de 14,9 %
de la dette qui n’est pas négociée sur les marchés financiers. Ensuite, on sait également que la
moitié des obligations détenues par la Caisse de dépôt et de placement sont des obligations du
Québec15, pour un total de 27 G$16, soit 14,1 % de la dette. En ajoutant ce montant à celui de la
dette liée aux régimes de retraite, on parvient à situer 29 % des détenteurs de la dette québécoise
qui sont nul autre que le gouvernement du Québec lui-même et ses employé·e·s. À cette part de la
dette dont les détenteurs québécois sont identifiables, s’ajoutent les titres que possèdent les
régimes de retraite et les institutions bancaires québécoises dont il est impossible de connaître le
montant total. Ainsi, l’Institut économique de Montréal (IEDM), une organisation ayant
largement insisté sur la taille de la dette du Québec, considère qu’ « il est probable que la réalité
québécoise soit relativement similaire17 » à la situation canadienne pour laquelle l’IEDM
évalue qu’elle est détenue à 85 % par des institutions et particuliers domiciliés au Canada.
(p.17) (notre emphase)

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