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Revue des Études Grecques

LE ROLE D'APOLLON DANS LES "EUMÉNIDES" D'ESCHYLE


Author(s): Maurice Croiset
Source: Revue des Études Grecques, Vol. 32, No. 146/150 (1919), pp. 100-112
Published by: Revue des Études Grecques
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/44269812
Accessed: 09-06-2018 09:51 UTC

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LE ROLE D'APOLLON

DANS LES EUMÊNIDES D'ESCHYLE

Des trois pièces dont se compose YOrestie d'Eschyle, la der-


nière, qui forme le dénouement de la trilogie, est en somme,
malgré ďadmirables scènes, celle qui en général satisfait le moins
le lecteur moderne. Cela ne tient pas seulement à ce que l'intérêt
du sujet traité dans les Eumênides est plus spécialement athé-
nien, et par conséquent moins universel. Car, à côté de l'institu-
tion de FAréopage et de rétablissement du culte des Eumênides,
qui sont de simples faits de l'histoire d'Athènes, cette tragédie
met en scène le jugement d'Oreste, problème moral plein d'an-
goisse et d'obscurité qui ne peut laisser aucun lecteur indifférent.
Mais, précisément, cette scène du jugement est celle qui nous
trouble et nous embarrasse le plus. Le langage que le poète y
prete au dieu Apollon .nous étonne, nous scandalise presque, par
endroits. La plupart des critiques qui ont eu à s'en occuper ont
exprimé ce sentiment ou l'ont laissé percer. S'il s'explique en
partie par certaines différences profondes entre nos idées et celles
des contemporains d'Eschyle, il pourrait bien cependant provenir
aussi, pour une part, d'une certaine méconnaissance des inten-
tions du poète. C'est ce que je voudrais essayer d'éclaircir rapi-
dement. Il ne s'agit, d'ailleurs, que de déterminer plus exactement
l'importance relative et le caractère de certains éléments de la
scène en question. Mais cette simple détermination me paraît de
nature à modifier quelque peu le jugement qu'on a l'habitude
d'en porter.

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LE ROLE D'APOLLON DANS LES EUMÊNIDES lOi

On admet en général que tout ce qui est dit par Apollon dans
cette scène constitue un plaidoyer en faveur ďOreste. Et, partant
de cette idée, on ne peut guère s'empêcher de constater que ses
arguments sont médiocres, subtils, presque étrangers au fond de
la cause, quelques-uns même déplaisants à entendre. Or la scène,
par sa contexture, me paraît démontrer que cette manière de
l'interpréter est loin de s'accorder avec les intentions du poète.
Bien loin de vouloir présenter une apologie en règle, le dieu s'y
refuse au contraire expressément. Et ses prétendus arguments
sont simplement des ripostes aux attaqnes injurieuses de ses
ennemis, ripostes qui n'ont qu'un rapport indirect avec la cause.
Remettons-nous devant les yeux le rôle qui lui a été attribué
par Eschyle. Il est caractérisé dans tous ses détails avec la netteté
vigoureuse qui est un des traits distinctifs de son génie. Ayant
adopté résolument la tradition déjà mise en honneur par Stési-
chore, d'après laquelle Oreste était censé avoir reçu d'Apollon
l'ordre formel de venger son père sur ses deux meurtriers, Égisthe
et Clytemnestre, il n'a rien négligé dans les Choéphores pour
l'imposer au public. Oreste y rappelle, avec un véritable senti-
ment de terreur, le caractère impérieux de cet ordre divin ; il
frissonne encore à la pensée des menaces effrayantes qui l'ont
accompagné. Et à la fin de la pièce, lorsque les Érinyes, visibles
pour lui seul, lui troublent l'esprit, le chassent du palais paternel,
il n'a pas un instant d'hésitation. C'est à Delphes, auprès d'Apol-
lon, qu'il ira chercher un refuge. Le secours doit lui venir d'où
lui est venu l'ordre épouvantable. Une question se pose alors
pour le spectateur. Oreste ne s'est-il pas trompé ? Le dieu a-t-i
bien ordonné le parricide? En acceptera-t-il la responsabilité,?
Cette question est tranchée dès le début de la dernière pièce.
Apollon, en personne, y confirme l'affirmation d'Oreste. Nous le
voyons aider la fuite du suppliant ; nous l'entendons lui ordonner
de se rendre à Athènes. « Là, dit-il, nous aurons des juges et là
nous trouverons des paroles persuasives, des moyens de salut,
qui mettront fin à tes souffrances ; car c'est moi qui t'ai décidé à
tuer ta mère (v. 84, xal yicp wcaveiv a êicewa [XYjipwov $£ixaç). » Quel-

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102 MAURICE CROISET

ques instants après, lorsqu'il cha


même affirmation est répétée :
tu n'as pas seulement ta part d
qui en es l'auteur ; tu en portes

199 Autoç au toutwv ou [AeiaiTi


àXX' etç to xav êicpaÇaç, o)v

Et Apollon, bien loin de cherc


nettement cette responsabilit
venger son père » (203). Ces
douter qu'Eschyle n'ait tenu à re
acte de la justice divine, dont
C'est l'idée qu'il veut imposer à s
sa pensée, dominer tout le dén
Apollon reparaît, comme on s
Le poète a même fait de son a
théâtre. Il nous a montré aupara
sur l'Aréopage auprès de l'aut
rejoint. Elles l'assiègent, l'obsè
menaces, de toutes les terreurs
la fille de Zeus, sa majesté sere
permettent pourtant pas de ref
pose. Mais leur tureur, loin de
s'y mêle une inquiétude qui
qu' Athéna s'est éloignée pour ch
juger le procès, elles se complais
les lois inéluctables dont elles
écoute, terrifié, sans protecteur.
Mais voici les juges, conduits pa
Elle invite le héraut à command
và faire une déclaration au su
par elle. Sur son ordre, une sonn
plit le théâtre tout entier. L'a
est en suspens.
C'est alors qu'Apollon entre à

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LE ROLE D'APOLLON DANS LES EUMÊNIDES 103

s'avance vers le tribunal. Il faut nous bien représenter l'allure


fière et hautaine que le poète a voulu certainement prêter à son
personnage et que le jeu de l'acteur devait traduire conformé-
ment à ses instructions. Son entrée est celle d'un vainqueur. Les
Érinyes, ses adversaires, en ont immédiatement l'impression. Elles
l'accueillent par un cri de colère, qui trahit leurs craintes : « O
roi Apollon, contente-toi de commander là où tu es le maitre !
En quoi cette affaire te regarde- t-ell e ? » (574-5). Et lui, sans
même tourner les yeux vers elles, s'adresse à Athéna : « Je viens
ici en témoin. Selon la loi, cet homme est mon suppliant, il s'est
assis à mon foyer ; je l'ai purifié du sang versé par lui. » Et, non
sans quelque ironie dédaigneuse, il ajoute : « Je viens aussi
prendre ma part dans ce procès. Je suis responsable du meurtre
que celui-ci a commis sur sa mère » (v. 579, /.at ÇuvS'.y^ŒCûv
ajTÓç* aWav S' iyiù touoe jjrçTpòs toü <povou). La situation est donc
aussi nette que possible. C'est Apollon qui se charge de justifier
Oreste, ou plutôt c'est lui qui prend à son compte l'acte dont
Oreste est accusé.

Cet acte, évidemment, il ne peut être question ni de le nier ni


de le pallier. Il importe même que cela d'abord soit bien compris
de tous. S'il s'agissait d'une action purement humaine, il y aurait
lieu d'en reconstituer la psychologie, d'y chercher des explications
ou des atténuations. Mais ici, c'est l'ordre d'un dieu qui esten
cause. Le fciit ne peut qu'être adéquat à cet ordre. Il est cet ordre
même réalisé. Voilà pourquoi Apollon n'intervient pas dans l'in-
terrogatoire auquel Oreste est soumis par les Érinyes et, pourquoi
Oreste n'atténue rien. Il a tué sa mère ; il l'a frappée de sa propre
main ; il a ainsi vengé son père. C'est seulement quand les Éri-
nyes invoquent contre lui la loi de la nature qu'il se tourne vers
Apollon et implore son appui. « A toi maintenant, lui dit-il, de
témoigner pour moi. Parle, Apollon; explique en mon nom si
c'était mon devoir de la tuer. Que je l'aie fait, cela est certain ;
je ne le nie pas. Mais ce sang a-t-il été versé justement ou non ?
C'est à toi d'en décider, pour que je le dise ensuite à ceux-ci. »
Appel particulièrement solennel, qui devait exciter vivement

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104 MAURICE CROISET

l'attente du public. Apollon était


pliant de se prononcer sur le fo
somme de trancher cette terrible
fictifs qui siégeaient sur la scèn
Le poète n'indiquait-il pas par là
vait, que la réponse du dieu devait
faute d'en avoir bien compris to
crois, mépris souvent sur ce qui v
Eschyle a pris soin ici de dessiner
dieu. Oreste répondait aux Ériny
adresser la parole. Il se tourne ve
tion divine ; et sa parole, grave
d'un plaideur, bien moins encore c
d'une révélation divine :

« C'est à vous que je veux parler, comme il est, juste, à ce tri-


bunal auguste institué par Athéna. Je suis le dieu prophète,
dont le verbe est vérité. Jamais, sur le trône fatidique, je n'ai
dit à propos ni d'une femme, ni d'un homme, ni d'une cité, une
seule parole qui ne fût l'ordre même de Zeus, le père des Olym-
piens. Combien vaut ce que j'ai déclaré juste, je vous le révèle
par là, et aussi votre devoir, qui est de vous conformer à la
pensée de mon père. La formule d'un serment ne saurait préva-
loir contre lui. »

Ainsi, point d'explication. Tout se réduit à ceci : ç Zeus s'est


prononcé; il a fait connaître sa volonté par mon organe. Vous,
juges, vous ne devez pas en demander davantage. »
La plupart des critiques semblent avoir considéré cette déclara-
tion du dieu comme une simple entrée en matière. Ni le ton du
personnage, ni la pensée elle-même ne se prêtent à cçtte manière
de voir. Bien loin d'annoncer d'autres arguments, elle les exclut
d'avance, en alléguant une autorité qu'il ne saurait être permis
de discuter. Faut-il donc la tenir pour une tentative malheureuse
d'éluder le débat ? Et devons-nous croire que, dans la pensée du
poète, Apollon, n'ayant pas obtenu de cette revendication d'in-
faillibilité l'eflet qu'il en attendait, se déciderait ensuite, bien

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LE ROLE D'APOLLON DANS LES EUMÊNIDES i05

malgré lui, à essayer ďy suppléer par un plaidoyer proprement


dit? Ge serait vraiment se faire une trop médiocre idée de l'art
ďEschyle. Et il faut avouer que son dieu, après une entrée à
grand fracas, se serait préparé à lui-même une sortie passable-
ment piteuse.
Mais quand nous apprécions ainsi ce que dit Apollon, nous
jugeons inconsciemment d'après nos sentiments à nous, et non
d'après ceux du public pour qui cette scène fut faite.
Il s'agit de savoir quelle était l'autorité de cette fière déclara-
tion pour Eschyle et pour les Athéniens. Elle équivalait, en
somme, à dire que l'acte d'Oreste ne relevait pas des jugements
humains, mais qu'il devait être justifié du moment que Zeus,
dans sa divine sagesse, l'avait estimé nécessaire. Une pareille
proposition n'avait rien d'insolite de la parł d'Eschyle et n'était
pas non plus de nature à étonner ses contemporains. Zeus
n'étáit-il pas, pour eux comme pour lui, le dieu dont les desseins
demeuraient souvent impénétrables aux mortels, mais s'accom-
plissaient en dépit de toute résistance ? C'est ce qu'affirmait, dans
ses Suppliantes , le chœur des filles de Dañaos : « Rien ne peut
s'opposer, disaient-elles, à la grande pensée insondable de
Zeus (1). » EÍt, avec plus d'éclat encore, dans la même pièce :
« Le désir de Zeus échappe à qui veut le connaître. Mais toujours
il s'illumine, jusque dans l'obscurité, par l'événement sinistre,
pour les peuples mortels (2). » D'ailleurs, cette volonté toute-puis-
sante était aussi pour eux une volonté de justice. Déjà Hésiode,
autrefois, avait fait de Dikè la fille chérie de Zeus, celle qui pro-
tégeait et vengeait au besoin. Et cette paternité, Eschyle l'avait
rappelée lui-même dans ses Choéphores : « C'est assurément la
fille de Zeus qui a tenu le glaive dans ce combat, celle que nous,
mortels, nous appelons la Justice, nom qui est vraiment le
sien (3). » Il n'est guère douteux qu'il ne s'appropriât aussi l'affir-

(1) Suppl. 1059 : Aio; ou 7tapêaTÓç i<j xiv iieyála çprjv aTcsparo^.
(2) Ib., 89 ss. : Aiòç "{Jtepoç ovx | eùO^paxo; I rcavra toc (pXeyéôec | xàv crxóto)
fjieXařva | xúxa pepónevat Xocotç.
(3) Choéph., 948.

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106 MAURICE CROISET

mation de son Hermès dans le Prométhee enchaîné : « La bouche

de Zeus ne sait pas mentir. Tout ce qu'il dit, il le réalise (1) »


Ces idées étant acceptées, la déclaration ďApollon coupait court
à toute discussion. Elle imposait ďautorité la justification d'Oreste
et l'obligation pour les juges de le déclarer innocent.
Notons tout particulièrement, à ce point de vue, les dernières
paroles du dieu. Elles sont bien remarquables par leur étrangeté
même. « La formule d'un serment, dit-il, ne saurait prévaloir
contre Zeus » (v. 624, ofaoq yap cuti Zvjvsç íj^úei i :Xáov). Qu'en-
tend-il par là ? Le serment dont il s'agit est visé un peu plus loin
par Athéna en termes plus précis. Les juges ont juré de voter arcò
Yvw[/yj; (v. 674), d'après ce qui leur paraît juste. Leur décision
dépend en définitive d'une appréciation personnelle. Un scrupule
excessif pourrait donc leur faire croire qu'ils n'auraient pas le
droit de se conformer au jugement de Zeus, s'ils ne pouvaient en
conscience l'approuver. C'est ce scrupule qu'Apollon repousse
énergiquement. Aucnn serment ne peut autoriser un homme à
substituer son appréciation personnelle à celle de Zeus, c'est-à-dire,
en somme, à se croire plus sage que lui. La cause est jugée, du
moment que la volonté divine s'est prononcée. Après cela, il n'y
a vraiment rien à ajouter (2).
Pourquoi donc Eschyle ne s'en est-il pas tenu là? Et à quelle
intention de sa part répond la prolongation du débat ?
C'est qu'il n'a pas voulu mettre sur la scèfle une question de
droit ou de morale sous forme abstraite. Il en a fait une lutte

entre des personnages qu'animent des sentiments passionnés. Or,


de ce que la question est tranchée il ne résulte pas que les pas-
sions soient apaisées. Ses Érinyes ne seraient plus les déesses
violentes et furieuses qu'il avait imaginées, si elles s'inclinaient
sans combattre devant la déclaration du jeune dieu, de cet

(1) Prom., 1032 : tļ^fr^opeiv yàp oùx èirc'crraTai dtófxa | to Atov, àXXà ti ãv Ire o;
teXET.

(2) Wecklein, dans son édition annotée de YOrcstie, au y. 624, paraît croire que
ce vers vise le serment de juger xocxà toù; vÓ(jlou;, qui était celui des juges athé-
niens. Le vers 674 ráfute cette manière de voir. Il est d'ailleurs inutile de faire re-
marquer que la loi athénienne n'a rien à faire avec le jugement d'Oreste.

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LE ROLE D'APOLLON DANS LES EUNÉM1DES 107

Apollon qui les a humiliées, insultées, chassées de chez lui, et


qu'elles détestent. La fin de la scène est une querelle personnelle
entre les deux parties. Apollon ne défend plus la cause ďOreste ;
il repousse avec colère des objections injurieuses qui s'adressent,
non à son protégé, mais à lui-même. Ainsi compris, le débat
prend un tout autre caractère.
Insolemment, les Érinyes mettent en doute la véracité de leur
adversaire. Elles se refusent à admettre que Zeus ait été réelle-
ment l'inspirateur de l'ordre donné par le dieu de Delphes. Et,
pour autoriser ce doute, elles prêtent en fait à cet ordre, par la
forme absolue qu'ellés lui donnent, une portée qu'il ne pouvait
avoir. « Quoi ! s'écrient-elles, Zeus, selon ce que tu prétends, t'a
fait dire à Oreste par ton oracle, qu'appelé à venger son père
assassiné, il ne devait plus rien à sa mère. » Ainsi mis en cause,
il faut bien qu'Apollon se défende. Mais, ici encore, il a soin de
dire expressément que, s'il répond, c'est par égard pour Athéna
et pour les juges. En quelques paroles indignées il rappelle
l'abominable piège tendu à Agamemnon par sa femme, la gloire
et la noblesse de la victime, la lâcheté de l'épouse criminelle. Il
laisse entendre par là que Clytemnestre s'était mise elle-même en
dehors du droit naturel et, par conséquent, que Zeus, en com-
mandant à son propre fils de la tuer, n'a visé qu'une monstrueuse
exception. En repoussant l'injure des Érinyes, il a été amené à
mieux expliquer la portée de l'ordre qu'il a transmis. Il l'a fait,
non pour excuser Oreste, mais pour défendre son honneur per-
sonnel. En même temps, il se réjouit de mettre ainsi au cœur des
juges quelque chose de la colère qu'il éprouve lui-même : « J'ai
dit ce que fut cette femme, afin que soient mordus au cœur par
l'indignation ceux qui ont à juger cette cause (1). »
Ici s'accuse plus vivement encore l'intention d'Eschyle. Les
Érinyes, dans leur riposte, ne cherchent pas à faire ressortir la
culpabilité d'Oreste. Il semble qu'elles l'aient oublié. C'est de
plus en plus à Apollon personnellement qu'elles s'en prennent.
(1) 658 : r/)V ô'au ToiavTrjV ecuov, wç Sr )-/0yj Àew;, | oauep Tsraxxat rr,v6e xuptoa-a».
ÔÍXYjV.

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108 MAURIGE CROISET

Elles s'obstinent à le convain


prouver que Zeus n'a certain
comme il le prétend. Et, par u
thologique, elles nient qu'il e
absolue des droits du père, ce
prétendu ; Zeus, disent-elles, n
propre père, Kronos? U est m
principe général, qu'elles ve
l'oracle, mais qu'elle ne touc
particulière posée devant le tr
lement, de la réponse d'Apol
laisse alors déborder, en term
pour ces êtres de sinistre ma
ciel, qui osent attentera la ma
il laisse entrevoir la réconcilia
Rien, pour le dieu qui peut tou
En tout le reste, il mène les c
cipitation, comme sans effort
par Pindare, selon laquelle Z
fixée par lui, l'avait installé
besoin de faire remarquer enc
à un plaidoyer en faveur d'Ore
Mais voici le passage le plus
à discuter l'oracle, attaquent A
gieux. Si Oreste, disent-elles à
dans sa demeure, il sacrifier
sa cité, lui qui a versé un sang
Sacrilège épouvantable, boule
Remarquons bien qu'ici la qu
plus en jeu. Il s'agit uniquem
tume, de décider si elle est
qu'on semble avoir trop souve
On sait quelle est la réponse d

(1) 657 : Kat touto >i£u) xai fiáô' ¿d; ó

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LE ROLE D'APOLLON DANS LES EUMÊNIDES 109

dogme, comme une vérité indubitable, que la part de la mère,


dans la génération, se réduit à recevoir le germe, à le laisser
grandir en elle-même, à le conserver jusqu'au jour de la nais-
sance. Il la compare à une simple dépositaire, dont le rôle serait
seulement de garder ce qui lui a été confié. Nous savons, par un
passage du Traité de la génération des animaux ďAristote (1),
que cette théorie, réfutée par lui et si contraire à ce que l'em-
bryogénie moderne nous apprend, avait été soutenue par Anaxa-
gore et par ďautres physiologues. Il n'est guère douteux, en fait,
qu'elle ne lût beaucoup plus ancienne. Anaxagore sans doute a
seulement été le premier qui ait essayé de la fonder sur des
observations ou des raisonnements. On peut admettre qu'au
temps où fut jouée YOrestie , elle était généralement tenue pour
vraie. Mais ce qui importe ici, c'est de bien comprendre l'emploi
qu'en a voulu faire le poète. Lorsque l'on considère toute la scène
comme un plaidoyer d'Apollon en faveur d'Oreste, on est natu-
rellement incliné à croire que le dieu, par cette théorie, cherche
à disculper ou à excuser d'une manière générale le meurtre de la
mère par son fils. Chose manifestement absurde autant que scan-
daleuse. En réalité, il n'en est rien. La question de l'innocence
d'Oreste est résolue pour Apollon ; elle l'est, nous l'avons vu, par
de tout autres raisons. Celle qui a été soulevée par les Érinyes
est bien différente. C'est la question des conséquences d'un ac-
quittement qu'elles prévoient. Il s'agit de savoir si une certaine
loi religieuse, celle de la communauté du sang, n'interdit pas au
parricide, quand même son acte serait reconnu non coupable en
droit, d'accomplir certains rites esssentiels de la vie de famille et
déla vie publique. Elles donnent de cette loi une certaine inter-
prétation. Apollon en donne une autre. Il n'y a rien de plus dans
ce passage. Il est vrai qu'Euripide l'a entendu autrement. Dans son
Oreste , la même idée prend une valeur toute différente. Oreste,
essayant de se justifier devant son grand-père maternel Tyndare,
allègue formellement que son devoir envers son père l'emportait

(i) L. IV, ch. i.

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HO MAURIGE CROISET

sur son devoir envers sa mère.


la vie, ma mère m'avait seulem
terre qui reçoit ďailleurs la se
ment le souvenir de ce passage
prétation de celui ďEschyle. O
la note qu'il a suggérée à Hen
mênides d'Eschyle, dit cet exce
même argument en plaidant
véritable erreur. Apollon se se
ce n'est aucunement en plaida
à Euripide la responsabilité d
fait.

Pour en revenir à Eschyle, la raison qui lui a fait introduire


cette discussion, peu intéressante pour nous, est manifeste. Elle
lui a servi à préparer le passage qui suit, où Apollon, poursuivant
son idée, affirme que le concours d'une mère n'est même pas
strictement indispensable à la naissance de l'enfant et en donne
pour preuve celle de la glorieuse déesse issue du cerveau de Zeus,
Athéna, qui préside le tribunal. Si l'on se rappelle quelle impor-
tance nationale les Athéniens attachaient à cette légende, com-
bien ils en étaient fiers, et avec quelle joie orgueilleuse ils devaient,
quelques années plus tard, la faire sculpter en marbre au fronton
oriental du Parthenon, on se représentera sans peine les acclama-
tions qui ont dû saluer la démonstration imprévue et victorieuse
du dieu de Delphes.
Je n'ai pas à m'occuper de la fin de la scène qui comprend la
déclaration ď Athéna au sujet de l'avenir du tribunal institué par
elle et le voie des juges. Pendant ce vote, Apollon etlesÉrinyes
échangent encore quelques paroles en forme d'altercations. Ce
sont des reproches, des menaces, des propos méprisants, qui ne
touchent plus à la cause elle-même. Finalement, Athéna fait
savoir qu'elle donne son suffrage à Oreste, parce que, fille de
Zeus, elle est de cœur et de pensée avec lui, et qu'elle ne peut

(i) Eurip., Oreste , 552-3.

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LE ROLE D'APOLLON DANS LES EUMÊNIDES lii

sacrifier les droits du père. C'est donc encore une raison en quel-
que sorte surnaturelle, en tout cas plus divine qu'humaine, qu
détermine son jugement. On compte les voix. Elles sqnt e
nombre égal de part et d'autre. Oreste est acquitté. Mais, comme
on le voit, il l'est moins par les hommes que par les dieux. E
c'est ce qui est dit plus loin aussi clairement que possible
lorsqu' Athéna s'efforce, après l'acquittement, d'apaiser les Er
nyes. « Il y avait, dit-elle, un témoignage éclatant, émané d
Zeus lui-même. Celui qui avait rendu l'oracle venait en personn
attester qu'Oreste en agissant ainsi n'encourait aucune peine (1). »
C'est donc bien, d'après elle, la déclaration d'Apollon, et non c
qui a été dit ensuite, qui a déterminé l'acquittement. Eschyle,
par ce dernier trait, confirme ce que la première partie de la scène
nous avait fait pressentir. Il fait entendre que, là où la conscience
humaine se sent incapable de porter un jugement, elle n'a qu'
s'incliner avec respect devant celui que les dieux ont daigné
exprimer.
Il me semble qu'ainsi interprétée, la scène manifeste une fer-
meté de dessin tout à fait digne du grand poète. Son Apollon
n'est aucunement un plaideur embarrassé qui défend une cause
douteuse avec des arguments médiocres. C'est un dieu qui veut
être cru, et qui n'entend pas laisser discuter ni mettre en doute
la volonté de son père, dont il est le représentant. Mais ce dieu
n'est pas une froide apparition, un deus ex machina. Il est hau-
tain, prompt à s'irriter, impatient de la contradiction. Il a en
face de lui des divinités dont la nature cruelle est contraire à

la sienne, des divinités jalouses, qui sont ses ennemies person-


nelles> et qui cherchent à l'embarrasser dans leurs sophismes
malveillants. Un conflit violent s'engage entre lai et elles ; à
propos d'Oreste sans doute, mais au-dessus de sa tête. Il ne plaide
pas. Il repousse avec indignation des doutes injurieux, des insi-
nuations blessantes, des scrupules dont on abuse. Il fait appel

(i) 796 : 'AXX' èx Ata; yàp Xa[A7rpà [xaptúpea 7tapr¡v, ļ aOróç 6' ó ^piqo-a; ocOtò; ó
uaptupùW ļ a>; tout' 'OpéaxYjV Spâjvxa jxr, pXáêa; b/iw.

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112 MAURICE CROI S ET

enfin à l'appui fraternel de la f


alliée, confidente elle aussi des
Nous avons toute raison de croir
d'Eschyle, son personnage ne p
ď Alhena, auquel le poète l'avait si

Maurice Croiset.

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