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Romantisme

Le grand homme et la conception de l'histoire au XIXe siècle


Mme Alice Gérard

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Gérard Alice. Le grand homme et la conception de l'histoire au XIXe siècle. In: Romantisme, 1998, n°100. Le Grand Homme.
pp. 31-48;

doi : 10.3406/roman.1998.3288

http://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1998_num_28_100_3288

Document généré le 26/05/2016


Résumé
Le grand homme n'a pas un statut réellement privilégié dans les conceptions de l'histoire du XIXe
siècle français : sans doute la Révolution française et le préjugé antiaristocratique dominant sont-ils
passés par là. Ni Hegel, ni Carlyle ne semblent avoir fait école parmi les historiens et les philosophes,
en dehors d'épisodes d'« acculturation » qui constituent des temps forts de cette étude. L'irruption des
idées hégéliennes sous la Restauration, avec Victor Cousin, peut servir de test à la réceptivité de la
pensée française, confrontée à une vision fataliste et « immorale » de l'histoire qui contredit la tradition,
volontariste et humaniste, des Lumières. La théorie des hommes providentiels engage trop
directement un enjeu de pouvoir, celui des Napoléon, pour échapper aux fluctuations de la vie
politique. En revanche, le choix culturel d'une histoire sociale, voire sociologique (Guizot, Comte,
Michelet, Fustel), assigne aux grands hommes une place subordonnée : ce sont les individualités
collectives (société, peuple, nation) qui font l'histoire.

Abstract
Great men had no specifie place in the historical conceptions of French Nineteenth century thought.
This may have been the result of the French Revolution and also of prevailing anti-aristocratie
prejudices. Neither Hegel nor Carlyle had any important impact on historians or philosophers outside of
the short periods of "acculturation " upon which the present study is contrated. Take, for instance,
Victor Cousin, and the arrival of hegelian ideas during the time of the Restauration. This is an
interesting confrontation between French tradition (a voluntarist and humanist tradition, evolving from
the Enlightenment) and the fatalist, "immoral" German vision. More precisely, in France, the theory of
the "hommes providentiels " led directly to the issue of political power, and therefore to Napoleon. The
reflection on history is therefore close to the reflection on policy. On the other hand, when French
historians such as Guizot, Comte, Michelet and Fustel, considered and praised social - or sociological -
history, they gave a subordinate position to the great man. History is supposed to be made by of
collectivities, such as the Society, the People, or the Nation.
Alice GÉRARD

Le grand homme et la conception de l'histoire au XIXe siècle

Le XIXe siècle nationaliste et pédagogue a abondamment pratiqué le culte des


héros, en France plus qu'ailleurs, et souvent avec la caution d'historiens éminents
comme Augustin Thierry ou Michelet, ou de philosophes comme A. Comte. Cette
consécration, évoquée ici dans d'autres études, relève d'une pratique civique qui a ses
finalités propres. La statuomanie qui en est résultée ne laisse pas préjuger néanmoins
du statut assigné au grand homme dans la théorie et la pratique historiographiques de
l'époque. Or, une rapide revue des grandes œuvres qui jalonnent le « siècle de
l'histoire », d'Augustin Thierry et Guizot à Lavisse en passant par Michelet et Fustel,
permet de constater que les historiens marquants de ce temps, romantiques ou
positivistes, n'ont guère honoré la biographie, mais avant tout l'histoire des sociétés,
des civilisations, des peuples, des institutions. Quant au philosophe français le plus
original du siècle, A. Comte, il a construit son œuvre, la fondation théorique de la
sociologie, sur l'évacuation de l'individu comme tel.
Tous ces auteurs se sont d'ailleurs expliqués sur les origines de cette conception
d'ensemble. Après les bouleversements de la période révolutionnaire et impériale, ni
les héros de Plutarque, ni même ceux de Voltaire ne répondaient à l'esprit du temps.
La révélation de la puissance des masses, et par delà, la fascination pour une obscure
« force des choses », annoncent dès le début du siècle une révision radicale du rôle de
l'individu dans l'histoire. Pas seulement en France. « Nous autres Occidentaux, nous
devenons de plus en plus collectifs », notait Michelet en 1845 ', reprochant à son ami
Mickiewicz d'attendre le salut de la Pologne d'un Messie improbable, sorti d'une
conception tout « orientale » de l'histoire. La remarque pourrait suggérer un examen
comparé des conceptions du grand homme dans les diverses cultures européennes qui
serait passionnant, mais évidemment hors de propos ici.
On doit pourtant souligner une spécificité française en la matière, qui apparaît
d'abord au niveau des sources. Le sujet, en France, n'a pas inspiré de texte éclatant
qui ait fait date dans l'histoire des idées, comme ceux de Hegel et de Carlyle dont on
verra d'ailleurs l'impact important, et significatif, dans le milieu français. Mais Victor
Cousin n'avait pas l'envergure intellectuelle de son ami Hegel, ni Taine le sens
mystique de Carlyle. Tout se passe comme si l'expérience de la Révolution et du passage
fulgurant de Napoléon, qui avait nourri en profondeur les méditations du philosophe
allemand et de l'écrivain anglais, restait en France trop présente, trop pesante, trop
liée à des enjeux politiques constamment réactualisés pour donner lieu à un discours
tout spéculatif. Historiens et philosophes français de l'histoire ne séparent pas leur
réflexion sur le passé d'un engagement, direct ou indirect, dans les luttes de la cité.

1. Note du 2/2/1845, citée par P. Viallaneix, La Voie royale. Essai sur l'idée de peuple dans l'œuvre de
Michelet, Delagrave, 1959, p. 102.

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Or, le « grand homme » peut être dit polysémique, étant, par définition,
suffisamment complexe, riche ou obscur pour se prêter à des interprétations idéologiques
divergentes. Napoléon peut servir ou desservir la cause des libéraux, comme celle des
démocrates, ou des bonapartistes, selon les moments et les contextes politiques. Et
ceux-ci se renouvellent rapidement au rythme des révolutions du siècle. Ainsi le débat
sur le grand homme apparaît-il discontinu dans le temps, marqué principalement par
deux temps forts : autour des années 1820, et autour des années 1860, les débats de la
fin du siècle ayant un caractère plus académique. La question étant de savoir si, au
terme de ce processus qui ressemble à un procès à rebondissements, le grand homme
sort acquitté, et quel type de grand homme.

Le XVIIIe siècle avait commencé à défricher le terrain, Le grand homme y est


progressivement laïcisé 2, humanisé et « civilisé ». Défini par ses qualités personnelles et
sociales, son amour du bien public et son action humanitaire, il est opposé désormais
au héros guerrier, dont « les crimes heureux ont usurpé le nom de vertus », lit-on dans
Y Encyclopédie 3. « J'appelle grands hommes », dit Voltaire, sarcastique, « tous ceux
qui ont excellé dans l'utile ou dans l'agréable. Les saccageurs de province ne sont que
des héros » 4. Les rois et autres grands hommes « par position » répondant rarement à
ces critères d'élection, on ne confondra plus l'histoire d'une nation avec la biographie
de ses princes : c'est un axiome de la nouvelle historiographie.
L'individu n'y est d'ailleurs pas isolé, les philosophes faisant intervenir les lois de
la nature (Montesquieu), les facteurs sociaux (Helvétius, d'Holbach), « l'esprit, les
moeurs, les usages des nations » (Voltaire), voire la volonté populaire (Mably).
Libérée de la Providence et des fausses grandeurs, l'histoire n'est pas pour autant perçue
comme l'œuvre spontanée des peuples. Le siècle exalte à la fois la liberté individuelle
et les vertus d'un bon gouvernement, dont celui de Louis XIV reste le modèle aux
yeux d'un adepte du despotisme éclairé comme Voltaire : on vit alors, dit-il à propos
du siècle de Louis XIV, « de quoi [les Français] sont capables quand ils sont
conduits » 5.
Socialisé, démilitarisé, mais pas encore démocratisé, le grand homme selon les
Lumières pourra, au siècle suivant, servir de référence en quelque sorte nationale, face
aux théories fatalistes inspirées par la philosophie allemande. On le verra à propos
d'Auguste Comte et de Michelet.
Des disciples des Encyclopédistes ont pu d' ailleurs traverser les événements
révolutionnaires sans que leur vision de l'histoire en soit modifiée. Daunou, notamment,
ex-Girondin, devenu titulaire, sous la Restauration, de la chaire d'histoire et morale au
Collège de France, incarne la résistance des « classiques » aux thèmes subversifs des
nouveaux historiens. D'un côté, une histoire toute laïque, qui reste l'œuvre de grands
hommes libres et exemplaires, et, par ailleurs, de la contingence, du hasard. De
l'autre, une histoire vue par en bas, ayant ses ressorts nécessaires dans des sociétés en
perpétuelle évolution, et qui restaure, sous d'autres noms, la notion de Providence.

2. Voir Jean-Claude Bonnet, « Les morts illustres », dans Les Lieux de mémoire, sous la direction de
Pierre Nora, t. II : La Nation, Gallimard, p. 217-239.
3. Article « Héros », par le chevalier de Jaucourt.
4. Œuvres complètes, éd. Moland, Garnier, 1875, t. XXXIII, p. 506.
5. Id.

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Entre les deux camps, cependant, les forces sont inégales, et il n'y aura pas de
véritable débat, tant la nouvelle génération des Thierry, Guizot, Thiers, Mignet, Villemain,
Cousin (Michelet, alors dans ses années d'apprentissage, sera évoqué par la suite)
l'emporte en talents et en ardeur militante.

L'historiographie de la Restauration, œuvre de jeunes gens en partie autodidactes,


formés surtout, comme ils aimaient le dire, « à la rude école des événements », a
voulu instaurer une nouvelle manière d'écrire l'histoire, et donc de considérer le grand
homme. Les auteurs, historiens ou philosophes, mais persuadés les uns et les autres
que l'histoire est une science régie par des lois, ont des sensibilités et des opinions
politiques diverses. Auguste Comte est un républicain autoritaire, les autres sont des
monarchistes libéraux. Augustin Thierry sympathise avec les victimes de l'histoire,
Victor Cousin décrète que le vaincu a toujours tort. Les doctrinaires (Guizot, Barante,
Villemain) sont soucieux de défendre la liberté et la responsabilité individuelle contre
le fatalisme absolu. Les uns et les autres partent cependant du même postulat : le
grand homme, ou réputé tel, est impuissant, à lui seul, à décider du cours des
événements. Il est situé dans un réseau de facteurs déterminants qui s'appellent les masses,
les « besoins » ou les « idées » du temps, et, en dernière analyse, l'Humanité, ou la
Providence.
Cette vision commune s'appuie sur le passé récent : l'extraordinaire leçon d'histoire
expérimentale que constitue la période révolutionnaire. La Révolution française ne
pouvait se résumer dans aucun grand nom. Et Napoléon, avec tout son génie, avait été
porté par les forces collectives que représentait la Révolution, avant d'être abattu par
d'autres forces extérieures. L'engrenage dramatique évoquait pour les esprits cultivés
le fatum des Anciens. Mais ce fatum moderne est désormais incarné dans une époque,
dans l'action d'un peuple qui se trouvent ainsi frappées du sceau de la nécessité. C'est
l'idée de la « force des circonstances » qui donne une clé, sinon pour analyser, du
moins pour faire accepter globalement le phénomène révolutionnaire. Toute la stratégie
intellectuelle et politique des libéraux, affrontés à des contre-révolutionnaires exaltés
et à une opinion incertaine, consiste à démontrer la grandeur et Finéluctabilité de cette
révolution qui reste inachevée.
Ce sont, de fait, les premiers historiens de la Révolution française, Thiers et
Mignet, qui ont appliqué de la manière la plus systématique ce parti pris de
dépersonnalisation de l'histoire, expliquant le processus révolutionnaire par le jeu quasi fatal
des conflits entre groupes sociaux, qui a réduit les individus, même exceptionnels à
l'impuissance : « Un homme est bien peu de chose pendant une révolution qui remue
les masses... En Révolution les hommes sont facilement oubliés, parce que les peuples
en voient beaucoup et vivent vite » 6.
Quand un grand homme, en période révolutionnaire, peut néanmoins conduire une
action personnelle, c'est qu'il est porté par la situation, mais très provisoirement. Pour
expliquer le destin de Mirabeau, Mignet pose en axiome qu'« il ne suffit pas d'être
grand, il faut l'être à propos » 7. Axiome hégélien : sans entrer dans la difficile
question des influences, on peut dire que la diffusion des théories « fatalistes » de Thiers

6. Mignet, Histoire de la Révolution française, 1824, t. I, p. 96, 169.


1. Ibid., t. I, p. 114.

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et de Mignet, historiens à succès, va alors dans le même sens que celle de la philosophie
allemande de l'histoire.
Guizot, professeur d'histoire à la Sorbonne depuis 1812, est l'un des mieux informés
sur le sujet par ses lectures et ses relations. C'est surtout Victor Cousin qui joue, à cet
égard, un rôle essentiel de médiateur culturel. Destitué de sa chaire à la Sorbonne,
comme Guizot, en 1821, il reste le centre d'une société intellectuelle qu'il fait bénéficier
de sa connaissance de la philosophie allemande contemporaine, celle de Schelling et
de Hegel surtout. Ce dernier, en 1827, vient à Paris où Thiers, Augustin Thierry,
Mignet, Quinet peuvent le rencontrer chez le maître. Quand le ministre Martignac, en
1827, rétablit les enseignements de Cousin, de Guizot et de Villemain à la Sorbonne,
ces trois cours, « ces trois années d'éloquence » (1827-1829), sont à eux seuls, par
leur retentissement national, un événement politique et culturel. Évoquant le succès
inouï du cours de Cousin, Taine a écrit après coup : « Nous étions un peu allemands
en 1828 » 8. De fait, pénètre alors dans la culture française quelque chose de la
philosophie allemande de l'histoire, dans ses deux thèmes essentiels : l'idée d'un plan
caché dans l'histoire, qui échappe à la conscience humaine et se développe selon des
voies dialectiques; le relativisme, qui érige chaque époque historique en entité
organique dont l'« idée » {Zeitgeist) doit se réaliser pour assurer la marche en avant de
l'humanité. Le grand homme est magnifié dans la mesure seulement où il contribue à
assurer cette marche.
Le grand homme selon Cousin est une application quasi mécanique de ce schéma
qui a connu sa plus grande diffusion, semble-t-il, à la fin des années 1820, et dont la
marque est également visible dans les cours en Sorbonne de Guizot et de Villemain. Il
y a, à ce point de vue, une nette évolution au cours de la décennie 1819-1829. Dans
les années 1820, les premiers écrits d'Augustin Thierry, de Guizot, d'Auguste Comte,
sont tout inspirés par l'exaltante découverte des peuples, des sociétés, des races : ce
sont les acteurs collectifs qui jouent les premiers rôles. Les grands hommes sont
relégués sans façon à l' arrière-plan de la scène de l'histoire.
Pour Guizot, cette inversion des rôles résulte du progrès réalisé dans la méthode
de travail elle-même, la recherche explicative des faits historiques : « À mesure que la
vue de l'historien s'est enfoncée dans les faits, elle y a rencontré la société elle-même,
la nation, le pays, et non plus seulement ces noms propres qui, pour être écrits seuls
dans l'histoire, n'en suffisent pas davantage à l'expliquer » 9. Mais la méthode, en
l'occurrence, vient à l'appui d'une conviction à la fois intellectuelle, politique, et
même, chez Augustin Thierry, sentimentale. En 1819, Villemain en fait la
démonstration dans son Cromwell. L'ouvrage est très discuté. Thierry, déjà orienté en ce sens
par l'influence reçue de Saint-Simon, publie un compte rendu enflammé où éclate en
outre sa sympathie pour la foule des anonymes méprisés par l'histoire officielle :
« Pour un historien sincère et juste, Cromwell n'est point le héros de sa propre histoire.
Ce n'est point de Charles Stuart ni d'Olivier Cromwell qu'il s'est agi dans la
révolution d'Angleterre : c'est du peuple anglais et de la liberté. [...] Qu'est ce que l'astuce
de Cromwell devant la grande idée de la liberté ? » 10.

8. Taine, Les Philosophes français au XIXe siècle, 1857, p. 95-96.


9. Essais sur l'histoire de France, 1823, p. 68-69.
10. Article du Censeur européen, 12 juillet 1819. Dans Lettres sur l'histoire de France, p. 357.

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Thierry se place dés lors à la tête d'un combat qui est d'abord un révisionnisme
sémantique : la remise en question de « cette admiration commune pour ce qu'on
appelle les héros », l'abandon de « ce mot pompeux de grande figure » qui est une
« insulte » pour les peuples qui ont conduit les révolutions, et pour « les citoyens, fils
de citoyens », qui constituent la masse des Français. En 1827, la cause lui semblait
entendue : « la nouvelle école qui vient de commencer en France la régénération des
études historiques [...] a frappé d'un coup mortel la version monarchique de l'histoire
de France » u.
Le grand homme n'est pourtant pas absent, même de la version la plus républicaine,
celle d'A. Comte. Mais il ne s'agit plus du grand homme selon les Lumières, dont les
qualités humanistes sont transposables en tous temps et en tous lieux. Les hommes
supérieurs ne sont pas jugés selon leurs vertus ou leurs vices propres, mais selon leur
capacité à répondre aux « besoins du temps », à l'« esprit public » : leur raison d'être
est toujours extérieure et supérieure à eux-mêmes.
A. Comte, jeune philosophe qui se réclame à la fois de l' Encyclopédie et des
théoriciens organicistes de la contre -révolution, comme Bonald, expose, en 1822, dans son
Plan de travaux scientifiques, les principes, qui ne changeront pas, de sa politique
positive. La société évolue selon ses lois propres, en passant par des étapes
nécessaires. Sont néfastes les faux héros comme Napoléon, qui, prenant le parti des guerres
de conquête et la défense de religions anachroniques, a réalisé « la plus intense
rétrogradation politique dont l'humanité dut jamais gémir ». Sont positifs et, à ce titre,
seront commémorés par la suite dans le calendrier positiviste les grands politiques
comme César, Charlemagne, Richelieu, Cromwell, Frédéric et, en dernier lieu, Danton,
qui ont su inscrire leur action, chacun dans les conditions de son époque, dans le sens
du progrès de la civilisation :
Tous les hommes qui ont exercé une action réelle et durable sur l'espèce humaine, soit
au temporel, soit au spirituel, ont été guidés et soutenus par cette vérité fondamentale,
que l'instinct ordinaire du génie leur a fait entrevoir [...] : ils ont aperçu, à chaque
époque, quels étaient les changements qui tendaient à s'effectuer, d'après l'état de la
civilisation, et ils les ont proclamés, en proposant à leurs contemporains les doctrines ou
les institutions correspondantes n.
Le texte porte la marque du romantisme par son vocabulaire (« l'instinct du
génie ») et l'emploi du concept éminemment relativiste d'« époque ». Mais ces grands
hommes du panthéon positiviste, privés de toute psychologie propre (A. Comte ne
s'intéresse pas à la psychologie, même générique), ne sont guère que des repères
historiques et les emblèmes des valeurs (ordre et progrès) du positivisme.
En est-il autrement dans les ouvrages historiques d'un Guizot? Le choix qu'il fait
d'étudier, en les comparant, les civilisations et les institutions sous forme de tableaux,
exclut le récit des événements politiques, et les portraits des grands hommes qui s'y
rattachent classiquement. Guizot traite pourtant du grand homme, étudié en soi,
comme d'une catégorie intemporelle, notamment dans deux textes caractéristiques : à
propos de Clovis, dans V Essai sur l'histoire de France (1823), puis de Charlemagne,
dans le cours de 1828 : dans les deux cas sous la forme d'un parallèle, implicite pour
Clovis, explicite pour Charlemagne, avec Napoléon. Dans le passage de 1823,

11. Ibid., p. 407.


12. Écrits de jeunesse, Mouton, 1970.

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« l'homme supérieur [...] dans les temps barbares comme dans les temps civilisés »
apparaît comme un fléau de Dieu,
une puissance prédestinée qui marche, s'étend, conquiert, subjugue, pour assouvir sa
nature et remplir une mission qu'il ne connaît pas [...] .Quand la civilisation s'est
développée, de tels hommes sont des fléaux stériles ; dans les temps d'ignorance et de barbarie,
ils sont aussi des fléaux; mais par eux commencent les grands états 13.
Définition plutôt sommaire (on pense à la « force qui va » du héros hugolien ou
byronien) et péjorative, surtout pour un Clovis moderne comme Napoléon. Le texte de
1828, plus développé, traduit une évolution, un parti pris de réhabilitation (« Faudra-t-il
ne regarder ces chefs puissants et glorieux que comme un fléau stérile ou comme un
luxe onéreux ? »), et une problématique tout hégélienne :
II y a dans l'activité d'un grand homme deux parts ; il joue deux rôles ; on peut marquer
deux époques dans sa carrière. Il comprend mieux que tout autre les besoins de son
temps, les besoins réels, actuels, ce qu'il faut à la société contemporaine pour vivre et
se développer régulièrement [...] et il sait mieux que tout autre s'emparer de toutes les
forces sociales et les diriger vers ce but. De là son pouvoir et sa gloire. Il ne s'en tient
pas là : les besoins réels et généraux de son temps à peu près satisfaits, la pensée et la
volonté du grand homme vont plus loin. Il se lance hors des faits actuels ; il se livre à
des vues qui lui sont personnelles; il se complaît à des combinaisons plus ou moins
vastes, plus ou moins spécieuses, mais qui ne se fondent point, comme ses premiers
travaux, sur l'état positif, les instincts communs, les vœux déterminés de la société [...] Ici
commencent Fégoïsme et le rêve 14.
Ce beau morceau de littérature a une signification politique. Appliqué à Napoléon,
le diagnostic d'ambivalence conduit à un bilan plus équilibré de l'activité de l'Empereur,
législateur rationnel avant de céder à la folie des conquêtes : les libéraux s'acheminent
vers la réhabilitation tout au moins du « beau Consulat ». Le raisonnement qui y
conduit est directement inspiré de Hegel 15 et la démarche est quasi anthropologique.
Quoique historien et sensible à l'aspect dramatique du sujet (on est en pleine vogue
du drame romantique : le Cromwell de Hugo est de 1827 ), Guizot s'applique à
construire l'idéal type du grand homme, non à comparer deux psychologies. Quant au
critère du jugement, il pourrait être de Comte (« l'état positif de la société ») aussi
bien que de Cousin, c'est-à-dire de Hegel. L'explication paraît psychologique et morale
(le mégalomane est châtié), mais elle est sociologique en dernier ressort : « Le public,
qui ne saurait demeurer longtemps hors du vrai, s'aperçoit bientôt qu'on l'entraîne où
il n'a nulle envie d'aller, qu'on l'abuse et qu'on abuse de lui... ; et le grand homme
reste seul, et il tombe » 16.
Il n'y aurait donc pas de grand homme heureux, la gloire et la défaite étant liées,
selon Guizot, par une pente fatale. Là n'est d'ailleurs pas la question, puisque, dans le
nouveau paradigme qui s'est mis en place, c'est l'efficacité historique, non la
personnalité subjective, qui est considérée. Comme l'écrit Barante en 1828, l'homme
supérieur est reconnu dans la mesure où il apparaît comme « le produit et le symbole du
temps où il s'est élevé. C'est sans doute parce qu'il lui est conforme qu'il le domine
et le représente » 17. A. Thierry, le plus rétif à l'idée de personnalisation de l'histoire,
13. Essais sur l'histoire de France, 1823.
14. Histoire de la civilisation en France, t. II, p. 116-117.
15. Voir Leçons sur la philosophie de l'histoire, Vrin, 1987, p. 33-37.
16. Ouvr. cité, p. 118.
17. Mélange historiques et littéraires, 1835, t. II, p. 217.

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admet, à la fin des années 20, qu'il faut des hommes comme Charlemagne, « doués
de ce génie administratif [...] que, par une singularité remarquable, on voit reparaître
presque identiquement le même aux époques les plus différentes ». Ainsi s'est
généralisée, banalisée, une conception toute fonctionnaliste du grand homme, érigé en
« représentant », « incarnation », « symbole », « porte-parole » de son temps, et de
celui-ci exclusivement. On est loin du rationalisme universaliste et volontariste des
Lumières. Dans son cours à la Sorbonne de 1828, Villemain, lui aussi très applaudi,
critique Hume et Robertson pour leur défaut de sens historique. Robertson faisait de
Luther un philosophe éclairé et libéral. Villemain veut montrer qu'il partageait le
fanatisme de ses contemporains et que, au reste, son espace de liberté (ce qu'il
pouvait « ajouter » à la fatalité) était restreint : « Née de causes probablement inévitables,
[la Réforme] a été déterminée par des hommes qui ajoutent quelque chose à la fatalité
même, qui en sont l'instrument le plus actif et qui partagent son empire » 18.
Il reste à savoir ce que cette conception, dont on a esquissé le cheminement à
travers l'historiographie de l'époque, doit à l'influence du philosophe Victor Cousin, et à
marquer l'originalité du fameux cours donné par celui-ci à la Sorbonne, en 1828. À
cette date déjà, l'influence de Cousin sur la jeunesse des écoles était « incalculable »
selon le mot de Quinet, alors son disciple. Considéré comme le chef spirituel du parti
libéral, et comme l'universitaire le plus prestigieux de la Restauration, il incarne cette
alliance de l'histoire et de la philosophie qui était l'idéal de cette génération. De son
cours de 1828, A. Thierry dit avoir gardé un souvenir « presque fabuleux ». Plus tard,
Taine, reconstituant avec quelque ironie le spectacle extraordinaire qu'a offert alors la
Sorbonne, écrit qu'« on y courait comme à l'Opéra »... l9
La 10e leçon du cours est consacrée aux grands hommes. Cousin l'a prononcée, et
plus ou moins improvisée selon ses proches, sous l'emprise de ses lecture de Hegel et
de ses conversations avec lui en 1827. L'histoire définie comme « une géométrie
inflexible », le concept du grand homme est construit à coup de théorèmes, de
catégories hégéliennes et de formules délibérément provocantes. Au départ, il y a un
peuple donné, qui n'existe historiquement, à une époque donnée, qu'à la condition de
s'exprimer par « l'idée » qui est son principe d'unité et de développement. Cette idée
anime tous les domaines de son activité, mais, diffuse dans la foule, elle reste
amorphe : « Si les masses ne font rien que pour elles-mêmes, elles ne font rien par
elles-mêmes, elles agissent par leurs chefs ». Les grands hommes sont nécessaires
parce que, par leur ascendant sur les masses (Cousin ne s'explique pas sur la nature
de cet ascendant), ils permettront à l'idée de s'incarner. Ainsi, « les historiens ont fort
raison de ne s'occuper que des grands hommes » : l'affirmation, après les campagnes
révisionnistes menées depuis le XVIIIe siècle, après celle de Thierry surtout,
ressemblait à un défi. Elle est corrigée par la théorie de l'homme représentatif, qui était déjà
dans l'air du temps :
II faut qu'ils [les historiens] aient bien soin de ne les donner [les grands hommes] que
pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire, non pas pour les maîtres, mais pour les représentants de
ceux qui ne paraissent dans l'histoire ; autrement, un grand homme serait une insulte à
l'humanité 20.

18. Cours de littérature française, p. 26.


19. Taine, ouvr. cité, p. 97.
20. Cours de philosophie, Fayard, 1991, p. 257.

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Est capable d'être un vrai représentant de son peuple celui qui aura su établir en
lui-même « l'harmonie de la particularité et de la généralité ». Guizot développe, au
même moment dans son cours, on l'a vu, le même thème de la dualité dans l'action
du grand homme. Chez Cousin, la dualité, à vrai dire, n'a plus sa place : « le grand
homme n'est pas un individu en tant que grand homme ». Disparaissent donc le libre
arbitre et la responsabilité morale qui restaient des valeurs irréductibles pour Guizot et
les doctrinaires : « Cet homme n'est qu'un instrument.... et de qui, Messieurs? De la
divine Providence? Oui, sans doute en dernière analyse, mais d'abord et
immédiatement des idées qui dominent dans son temps et dans son pays » 21.
Le développement prend ensuite une ampleur cosmique. Comme la nature
représente Dieu, le grand homme représente son peuple, et tous les grand hommes
représentent l'humanité. Ainsi, dans ce système panthéiste, « tout dans le monde travaille à
former cette merveille du grand homme ». Merveille sans doute dépourvue de ce qui
fait le grand homme de la tradition classique, la liberté, la volonté propre et la
conscience de ses actes. S'il a des desseins particuliers, ils sont immanquablement
déjoués par les ruses de l'histoire : il « accomplit les desseins de la puissance
supérieure qui agit en lui et par lui. ..Mais il n'en sait rien ».
En déclarant que « les deux genres qui se prêtent le plus au développement des
grandes individualités, ce sont [...] la guerre et la philosophie », Cousin achève de
brouiller les repères posés par les Lumières, la distinction entre les exploits néfastes
du « héros » militaire et la bienfaisance civile du « grand homme ». C'est Hegel qui
inspire l'apologie, si contraire à l'esprit de YAufklàrung (cf. Herder), des hommes de
guerre : au prix « d'épouvantables ravages », ils assurent l'exportation des idées
nécessaire au progrès de la civilisation : « C'est là, dans le mouvement conquérant de
l'esprit d'un peuple, que se déploie toute la puissance de cet esprit [...] Nulle part les
masses ne s'identifient plus visiblement avec le grand homme que sur un champ de
bataille » 22.
Gloire et succès toujours éphémères, car le grand homme est voué à disparaître
« quand on n'a plus besoin de lui ». Et il n'y a pas lieu de s'en affliger : « le grand
homme vaincu est un grand homme déplacé dans son temps, son triomphe eût arrêté
la marche du monde ». Ce discours philosophique en cache évidemment un autre, plus
politique. Tout en paraissant heurter de front l'éthique libérale par l'agressivité de son
fatalisme et de son réalisme politique, le philosophe n'en poursuit pas moins le même
but que les historiens libéraux : justifier globalement la Révolution française et le
Consulat, se désolidariser de la dictature et de l'impérialisme napoléonien. Mais, c'est
là le point important, l'effondrement de l'Empire ne signifiait pas la victoire de la
réaction. La règle d'or - « être du parti du vainqueur, car c'est toujours celui de la
meilleure cause » - n'entraînait évidemment pas pour Cousin le ralliement au système
de Metternich. À Waterloo, « il n'y a pas eu de vaincus. Les seuls vainqueurs ont été
la civilisation européenne et la Charte ». L'avenir de l'Europe ne pouvait être que
dans la monarchie constitutionnelle, synthèse de la tradition monarchique et des libertés,
qui tiendrait à distance la démocratie. La Charte de 1815 incarne ce compromis
historique. Celle, révisée dans un sens libéral, de 1830, sera encore plus conforme à l'idéal
de l'éclectisme politique.

21. Ibid., p. 272.


22. Ibid., p. 274.

ROMANTISME n° 100(1998-2)
Le grand homme et la conception de l 'histoire au XIXe siècle 39

Quant à Cousin lui-même, n'était-il pas, dans la catégorie des philosophes - la


première en dignité avec celle des guerriers —, le grand homme de son époque? Il en
incarnait et diffusait à travers des flots d'éloquence l'idée maîtresse, celle, du moins,
de sa bourgeoisie : l'aspiration à un ordre libéral bien réglé. Il en connut le succès
européen (ses cours, traduits en plusieurs langues, étaient lus jusqu'à Moscou), la gloire
intellectuelle et mondaine, et bientôt la puissance politique et universitaire sous la
monarchie de Juillet. C'était d'ailleurs un succès ambigu, comme était ambigu le
modèle contemporain du grand homme, dont Cousin donnait la version la plus
bril ante et la plus radicale. Car ce héros prédestiné, soumis à la dure loi d'incarner son
époque, ne pouvait passer pour un emblème de la liberté, ni de la morale. La leçon de
1828, préfigurant la psychologie des foules, le montre comme un personnage
charismatique, capable d'électriser les masses qui s'identifient obscurément à lui :
Aussitôt que le vrai représentant se montre, tous reconnaissent en lui distinctement ce
qu'ils n'avaient saisi que confusément en eux-mêmes [...] Ils considèrent le grand
homme comme leur image véritable, comme leur idéal; c'est à ce titre qu'ils l'adorent
et qu'ils le suivent, qu'il est leur idole et leur chef 23.
On comprend que, sous le Second Empire, des républicains et des libéraux aient
accusé Cousin d'avoir cautionné, avec quelque inconscience sans doute, une image
positive de l'homme providentiel, bon tyran moderne que la démocratie réclame,
image dont les partisans de Louis Napoléon Bonaparte avaient su tirer parti.

Le paradoxe de cette théorie du grand homme élaborée sous la Restauration, la


contradiction entre la philosophie historique des libéraux et leur philosophie politique,
n'apparaissent qu'après 1830, et surtout après le coup d'État du 2 décembre 1851.
Dans l'immédiat, les libéraux, désormais au pouvoir, se distancient des théories
déterministes qui étaient censées conforter leurs revendications de naguère. Les historiens
se montreront désormais respectueux d'une morale et d'une Providence plus
conventionnelles. Mignet, à l'Académie des sciences morales, se fait une spécialité des
Éloges des académiciens défunts, héros d'un rang mineur mais emblématiques des
valeurs libérales bourgeoises 24. Quant à Cousin, reconnu comme le philosophe
français le plus influent du siècle, et le maître de l'enseignement de la philosophie, au
moins jusqu'aux années 1870, il répudie de plus en plus cette philosophie allemande à
laquelle il avait dû une originalité d'emprunt, mais qui, depuis, a pu servir aux
théoriciens du socialisme. Il lui impute maintenant tous les maux de l'anarchie, écrivant en
1861 :
Qu'est devenue cette métaphysique hégélienne qu'on nous donna dans les jours néfastes
de 1848 comme le dernier mot [...] de toute spéculation philosophique, et qui n'était
qu'un renouvellement passager d'un mal, hélas ! trop ancien, le vieil athéisme, rajeuni
sous le nom de panthéisme et décoré des livrées de la démagogie ? 25

II est possible, dès lors, de dissocier l'image du grand homme de la conception


fataliste de l'histoire qui l'avait portée jusque-là, et d'en faire au contraire un pôle de
liberté, une figure exemplaire. C'est un peu la démarche de Carlyle qui, quoique
23. Ibid., p. 262.
24. Voir Y. Kniebehler, Naissance des sciences humaines : Mignet et l'histoire philosophique au
XIXe siècle, Flammarion, 1973.
25. Cité dans Dictionnaire des philosophes, sous la direction de D. Huisman, PUF, 1984, p. 633-634.

ROMANTISME n° 100(1998-2)
40 Alice Gérard

imprégné de culture allemande, rejetait l'hégélianisme et l'idée d'un plan préétabli de


l'histoire. C'est ainsi, en tout cas, que l'œuvre de Carlyle {Heroes and Heroworship,
1841) et celle de son disciple Emerson {Representative men, 1850) sont présentées par
la Revue des deux mondes, notamment dans un article, très significatif, de Montégut,
en septembre 1850. L'auteur, qui écrit sous le choc des événements révolutionnaires
récents, dit son admiration pour Goethe et Napoléon (« nos deux grands hommes, ce
sont eux seuls qui peuvent répondre aux questions modernes ») et son affection
« pour les grandes individualités et pour tous les hommes vertueux et héroïques qui
répandent quelques lumières sur les masses muettes et sombres du genre humain ».
Les idées dominantes en France font malheureusement obstacle à cette reconnaissance
des « grandes âmes » :
II y a une certaine thèse qui a été développée à satiété durant les cinquante dernières
années, et qui consiste à croire à la puissance des circonstances pour créer de grands
hommes. C'est la doctrine la plus matérialiste qui ait été conçue sur ce sujet [...] une
grande âme est toujours une grande âme, quelles que soient les conditions qui lui sont
imposées. Avec Napoléon, une grande âme était née : que m'importe le costume qu'il
portera [...] manteau taillé dans les circonstances?
Déplorant que « cette malheureuse doctrine [ait] été soutenue par l'école libérale,
Benjamin Constant en particulier », Montégut entrevoit cependant un changement des
esprits. Les livres de Carlyle et d'Emerson, quoique peu connus, sont à ses yeux un
signe du temps : ils annoncent une saine réaction antidémocratique, et, à la longue, la
disparition de la philosophie fataliste de l'histoire :
Cette doctrine [le culte des héros] est aujourd'hui à l'état d'instinct et de pressentiment
dans tous les cerveaux [...] Les exigences et les difficultés de la situation ont éclairé
bien des gens sur la valeur et l'importance des grandes individualités. Tel bourgeois
qui, avant février, vous soutenait obstinément qu'on pouvait se passer des grands
hommes, se croise aujourd'hui les bras et s'écrie, désespéré : « Et s'il y avait un
homme encore ! Mais quoi ! pas un homme pour nous tirer de là ! »
En cautionnant d'avance le pouvoir bonapartiste, Montégut, n'était pas infidèle à
l'esprit de Carlyle. Pour celui-ci, « tout pouvoir est moral » quand il est détenu par un
grand homme qui, surgi d'une crise, assume sa mission de chef et même de prophète.
Carlyle avait conçu son héros, en pleine vague chartiste, comme un homme d'action
guidé par une inspiration divine, une sorte de « miracle » et non le produit fatal de
son temps Pour l'écrivain anglais, qui restait, semble-t-il, dans la filiation de Hobbes,
ce héros libre, mais né pour commander, n'avait rien à voir avec l'idéal politique des
libéraux.
En fait, on ne voit pas que - parmi les grands noms du libéralisme français -
Taine et Renan par exemple aient, en dépit de leur méfiance pour la démocratie,
partagé les émois de la Revue des deux mondes. Carlyle ne pouvait être un substitut à
cette philosophie allemande de l'histoire que, contrairement à V. Cousin, ils n'avaient
jamais reniée. Pour eux, le sujet de l'histoire (et l'objet de l'étude des historiens) ne
saurait être du côté de l'individu, mais seulement du côté des grands phénomènes
culturels : les productions de l'esprit pour Renan, les milieux et les « races » historiques
pour Taine. Témoin la lecture que fait ce dernier, dans YHistoire de la littérature
anglaise, de l'ouvrage de Carlyle, et son interprétation, sociologique jusqu'au
contresens, de la théorie du héros. Loin d'y voir l'affirmation d'une grande individualité, il
pense que Carlyle a voulu faire de son héros (par exemple avec Cromwell, incarnation
du Puritanisme) « un abrégé du reste », qui « contient et représente la civilisation où

ROMANTISME n° 100 (1998-2)


Le grand homme et la conception de l'histoire au XIXe siècle 41

il est compris ». Il le loue de cette « nouvelle façon d'écrire l'histoire », entendant par
là, non la biographie des héros, mais l'histoire du « sentiment héroïque », qui
explique les grandes révolutions. Loin d'incarner l'idée de liberté, ce héros lui paraît
illustrer « les profondes et lointaines liaisons des choses, celles qui rattachent un
grand homme à son temps » : c'est le concept déterministe de Zusammenhang, central
dans la philosophie allemande de l'histoire dont Taine reste un grand admirateur. Se
transportant d'emblée sur le plan collectif, Taine prête en somme à Carlyle sa propre
conception, réductrice, du grand personnage, celle qu'il applique par exemple dans La
Fontaine et ses fables : l'artiste est celui qui « exprime » au plus haut degré l'esprit
de son pays et son temps, le terrain et le génie national. Quant au culte du héros, en
plein Second Empire, l'idée en est évoquée par cet universitaire libéral brimé par le
régime, avec une ironie toute voltairienne : « II faut de grands maux pour susciter de
grands hommes, et vous êtes obligés de chercher des naufrages quand vous souhaitez
contempler des sauveurs... » 26.
Plus sensible au romantisme de ces temps d'orage (« le génie ne végète
puissamment que sous l'orage »), Renan souffre, quant à lui, de voir ses contemporains,
« petits-fils des héros de la grande époque », s'enfoncer dans « la nullité de la vie
bourgeoise ». Mais la gloire militaire n'est plus que le vestige de ce que, « durant sa
période d'antagonisme et de brutalité, l'humanité aura dû décerner aux exploits ».
Renan se dit persuadé que le temps des grand politiques et des hommes d'action est
passé. « Le rôle principal va de plus en plus, ce me semble, passer aux hommes de la
pensée » 27.
Toutefois, ces « hommes de la pensée », philosophes, poètes, savants, pas plus que
les hommes d'action et de guerre de Victor Cousin, ne sont des créateurs à part entière.
Ils tiennent leur grandeur de l'Humanité, définie comme « un être se développant par
sa force intime [...] qui, par sa seule tendance au parfait, accomplit le plan
providentiel ». C'est la définition de Hegel, cité avec vénération, comme « le
fondateur définitif de la philosophie de l'histoire ». Mais Renan n'en tire pas les mêmes
conséquences que Hegel : pour lui, les progrès de la Raison s'accomplissent par les
seules œuvres de l'esprit, non par celles de la force. Dès lors, le grand homme (de la
pensée) s'apparente à Orphée bien plus qu'à Napoléon; pour autant, il ne surgit pas
du néant :
Les génies ne sont que les rédacteurs des inspirations de la foule [...] Ils donnent un
langage et une voix à ces instincts muets qui, comprimés dans la foule, être essentiellement
bègue, aspirent à s'exprimer et qui se reconnaissent dans leurs accents [...] Admirable
dialogue de l'homme de génie et de la foule ! 28
À l'époque où il écrit cela, dans L'Avenir de la science (1848), Renan, plus herdé-
rien qu'hégélien en l'occurrence, considère les œuvres de l'esprit comme des créations
collectives des peuples : « les plus belles choses sont anonymes ». Quelques années
plus tard, il publie la retentissante Vie de Jésus, qui n'est pourtant pas une œuvre de
psychologie historique, et dont il se sent tenu de justifier le « tour biographique » :
Quand je conçus pour la première fois une histoire des origines du christianisme, ce que
je voulais faire, c'était bien, en effet, une histoire de doctrines où les hommes n'auraient
eu presque aucune part.. .Mais j'ai compris, depuis, que l'histoire n'est pas un simple jeu

26. Histoire de la littérature anglaise, t. V, chap. IV, p. 328.


27. L'Avenir de la science, Flammarion, 1995, p. 456.
28. Ibid., p. 240.

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42 Alice Gérard

d'abstractions, que les hommes y sont plus que des doctrines. Ce n'est pas une certaine
théorie sur la justification et la rédemption qui a fait la Réforme : c'est Luther, c'est
Calvin 29.
Jésus, « cet homme extraordinaire », ce symbole de perfection, n'en est pas moins
un vaincu de l'histoire, il n'appartient donc pas à la catégorie des grands hommes
selon les critères du Cousin de 1828. Idéaliste impénitent, Renan continue de penser,
à la fin de sa vie, que ce sont les grandes âmes vertueuses et les savants qui portent le
salut de l'humanité. Réaliste, par ailleurs, sur les problèmes que pose la démocratie
moderne, il cherche un contre-pouvoir, comme Taine, non pas du côté d'un homme
fort, d'un héros à la Carlyle, mais de cette minorité éclairée « qui est la raison d'être
de notre planète » 30. Prospéro est l'emblème de ces élites nécessaires dans une
république démocratique : thème clé de la pensée libérale de la fin du siècle.
Élites, grand homme providentiel, ou héros volontariste : on échappe difficilement
au dilemme et, en tout cas, à la nécessité de reconnaître que certains hommes ont
compté et comptent plus que les autres, du point de vue de l'histoire générale. La
difficulté paraît plus grande pour des démocrates, qui mettent au premier plan de leurs
valeurs l'égale dignité des hommes. Mais comme ils sont, à cette époque, les plus
soucieux de pédagogie populaire, ces mêmes démocrates ne peuvent éviter le recours
aux grandes figures exemplaires : c'est le sens de l'invocation à Plutarque que Jaurès
place en tête de son Histoire socialiste, en 1900. Avant lui, c'est évidemment Michelet
qu'il faut interroger, plus que tout autre, sur cette question. Sa position est complexe
et partagée, comme précisément son jugement sur Plutarque, auquel il a consacré sa
thèse, et qu'il a critiqué par la suite. Antibonapartiste dès son adolescence, à la différence
de tant de ses contemporains, il a rejeté définitivement, après 1830 (l'illumination de
Juillet !), la théorie fataliste de l'histoire, substituant à la Providence l'Humanité
combattant pour la liberté, et incarnant ce combat dans un héros collectif, le Peuple. Il se
défend périodiquement, au reste, de personnaliser l'histoire : « je ne prodigue guère
de héros dans mes livres », écrit-il en 1855 31. La préface à Y Histoire romaine de
1866 est la plus explicite à ce sujet :
« L'humanité se fait », cela veut dire [...] que les masses font tout et que les grands
noms font peu de choses, que les prétendus dieux, les géants, les titans (presque
toujours des nains), ne trompent sur leur taille qu'en se hissant par fraude aux épaules du
bon géant, le Peuple... Pendant trente-cinq ans, dans l'immense labeur de mon Histoire
de France, j'ai marché d'âge en âge, toujours dans cet esprit 32.
Continuité à travers corsi e ricorsi, pour parler comme Vico, car d'autres textes
nuancent l'affirmation : « j'ai eu tort de trop lier ce principe (l'humanité est son
œuvre à elle-même) à l'anéantissement des grandes individualités historiques », note-
t-il dans son Journal (30 mars 1842) à propos de la première préface de l' Histoire
romaine. Il livre le fond de sa pensée dans les pages de présentation de La
Renaissance :

29. Vie de Jésus, p. 104.


30. Dialogues philosophiques, dans Œuvres complètes, Calmann-Lévy, 1947, t. I, p. 578.
31. Histoire de la Renaissance, préface. Dans Œuvres complètes, Flammarion, 1974, t. IV.
32. Ibid., t. III (1972), p. 335.

ROMANTISME n° 100(1998-2)
Le grand homme et la conception de l 'histoire au XIXe siècle 43

Ce livre est un appel aux forces vives. Celle de l'Antiquité tenait, je pense, à ce qu'elle
crut que l'homme fait son destin lui-même (fabrum suae quemque esse fortunaé). Ce
temps-ci, au contraire, frappé des grandes puissances collectives qu'il a créées,
s'imagine que l'individu est trop faible contre elles. Ces temps-là crurent à l'homme; nous
croyons à Y individu [...] L'énormité même de notre œuvre à mesure que nous
l'exhaussons, nous ravale et nous décourage [...] Au nom de l'histoire même, au nom de la vie,
nous protestons. L'histoire n'a rien à voir avec ces tas de pierres. L'histoire est celle de
l'âme et de la pensée originale, de l'initiative féconde, de l'héroïsme, — héroïsme
d'action, héroïsme de création 33.
Position de moraliste, qui peut faire penser, par anticipation, à celle de Nietzsche
dans les Considérations inactuelles, très éloignée, en tout cas, de celle de Cousin La
marque de celui-ci, qui avait révélé Vico, entre autres, au jeune Michelet des années
1820, était pourtant sensible dans les premières œuvres, surtout dans Y Histoire
romaine : César, « âme immense » qui « par ses vices mêmes, était le représentant de
l'humanité », est légitimé, au nom de l'histoire, contre Caton que « sa rigueur aveugle
et son opiniâtre attachement au passé [...] rendait incapable de comprendre son
temps ». Le jugement est banal à cette époque où César bénéficie d'une impunité totale
dans l'ensemble de l'historiographie. Plus originale, dans la même Histoire romaine,
est l'interprétation symbolique des origines de Rome, qui avait été suggérée par Vico,
et reprise par Niebuhr. Pour Michelet, cette démystification a une portée non
seulement scientifique, mais démocratique : elle fait comprendre le mécanisme d'aliénation
politique qui est le fait de l'imagination populaire elle-même :
Ces héros mythiques, ces Hercule [...] ces Lycurgue et ces Romulus, sont les créations
de la pensée des peuples. L'homme [...] s'est fait des idoles historiques, des Romulus et
des Numa. Les peuples restaient prosternés devant ces gigantesques ombres. Le
philosophe les relève et leur dit : ce que vous adorez, c'est vous-mêmes, ce sont vos propres
conceptions 34.
À mesure qu'il devient plus historien (sans cesser de se considérer aussi comme
philosophe), Michelet va constater qu'à travers l'histoire, même contemporaine, le
peuple continue de créer des héros, cherchant à se connaître à travers eux. Il dévie
parfois, prêt à sacrifier sa liberté pour un « dieu sauveur », Robespierre ou Bonaparte.
A partir de la Révolution française, l'historien du peuple approfondit sa réflexion sur
la question, en citoyen autant qu'en historien, cherchant et trouvant dans l'histoire les
« grandes individualités », et préférant le mot de héros pour sa connotation épique, à
celui de grand homme qui désigne, pour lui, une autorité politique ou institutionnelle
extérieure à la vie du peuple. Le héros, en effet, n'est rien sans l'impulsion populaire
qui le porte. Inversement, le peuple, qui déborde d'énergie et d'audace inconsciente, a
besoin d'être révélé à lui-même et guidé, aux moments cruciaux, par un chef lucide.
Ce fut, par exemple, le rôle de Danton dans la journée décisive du 20 juin 1792 :
« C'est là que se plaçait la nécessité de l'intervention individuelle de l'art et du génie,
pour que le mouvement n'avortât pas [...] pour que l'âme du peuple ne restât pas
muette et comprimée par son respect des faux sages » 35.
Michelet consacre un petit chapitre, dans Le Peuple, à la définition de « ce mystère
de la nature qu'on appelle l'homme de génie ». Le titre du chapitre donne la clé du

33. Ibid., t. IV (1974), p. 50.


34. Ibid., t. II (1972), p. 341.
35. Histoire de la Révolution française, Gallimard, 1962, t. I, p. 906.

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mystère : « L'instinct des simples. L'instinct du génie. L'homme de génie est par
excellence le simple, l'enfant et le peuple ». « Le grand homme est un bon homme »,
écrit Michelet un peu plus loin 36.
Il y a assurément, de sa part, quelque provocation à paraître ainsi rabaisser la nature
du héros au niveau de la plus modeste humanité. Ni surhomme, ni « individu », ni la
« merveille » de Cousin, ni le « miracle » de Carlyle, mais pleinement un être
humain, doué à la fois de l'instinct des simples et de la réflexion critique des sages :
« il a les deux sexes de l'esprit ». Les héros préférés de Michelet sont « éminemment
raisonnables » et sensés : Jeanne d'Arc est « le bon sens dans l'exaltation ». Loin
d'être consacrés par le succès et la gloire, comme le voudrait la théorie des hommes
providentiels, ils sont le plus souvent sacrifiés (Jeanne, Danton), incarnant ainsi le
combat, toujours recommencé, de l'homme libre contre la fatalité. En même temps,
ignorant la peur et la tristesse de l'âge médiéval, ils retrouvent quelque chose de la
magnifique assurance des héros de l'Antiquité : c'est ainsi qu'est vu Luther, « qui a
changé le monde » par sa seule force morale : « La bénédiction de Dieu qui était en
Luther apparut en ceci surtout que, le premier des hommes depuis l'Antiquité, il eut le
Joie et le rire héroïque » 37.
En exaltant, à travers le héros, les valeurs de la vie, les vertus humanistes, Michelet
s'inscrit dans la tradition des Lumières, y ajoutant la mystique du peuple qui lui est
propre, et un amour de la Révolution française qui lui est également propre, et qui va
l'opposer à Quinet et à Louis Blanc, à l'intérieur même du camp républicain.

Dans les années 1860, la situation politique donne une actualité nouvelle à la
problématique du grand homme. À travers Napoléon III, porté au pouvoir par ceux qui
voyaient en lui un sauveur politique, l'opposition libérale et républicaine s'interroge,
et s 'autocritique parfois, sur les conceptions de l'histoire qui avaient pu légitimer la
dictature et son acceptation par le pays. Par contrecoup, la Révolution française est
reconsidérée : Robespierre n'a-t-il pas fatalement frayé le chemin à Bonaparte? La
publication de La Révolution française (1865) de Quinet, républicain en exil, enflamme
la polémique, notamment avec Louis Blanc, lui aussi en exil. Quinet dirige ses coups
contre les hommes de la Convention, accusés d'avoir trahi, par la dictature, la Terreur
et le maintien artificiel du catholicisme, l'idéal libéral et laïque des Lumières. Louis
Blanc rétorque que la Convention « n'eut pas d'existence propre, elle fut ce que la
Révolution la fit » ; et « la Révolution », ce fut « un esprit mystérieux, indéfinissable
[qui] passa sur la France, comme un vent d'orage » et lui fit accomplir des
« prodiges ». Quinet croit à l'inertie des masses et au rôle démiurgique de quelques
grands esprits, « cimes de l'humanité », surgis « des ténèbres » au début des
révolutions. Les philosophes du XVIIIe siècle ont été, et eux seuls, ces phares : «
Longtemps, la foule en apparence inanimée résiste à toutes les excitations des esprits
supérieurs [...] Enfin, une partie de la masse a ressenti l'effet de cette longue
incubation du génie. On dirait qu'une âme a pénétré ce qui n'était auparavant qu'une inerte
argile [...] Maintenant, c'est elle qui les devance » 38.

36. Le Peuple, Flammarion, 1971, chap, vu, p. 182-189.


37. Ouvr. cité, t. IV, p. 307.
38. La Révolution française, p. 4-44.

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Le grand homme et la conception de l'histoire au XIXe siècle 45

Mais la masse déchaînée n'a plus retrouvé de guides éclairés dans le cours de la
Révolution, et « par degrés, elle retombe à l'état d'inertie d'où elle avait été tirée ».
Louis Blanc inverse le rapport entre les masses et les hommes à leur tête : « Si j'ai
mis vivement en relief, dans le drame révolutionnaire, le rôle de ses principaux
acteurs, à commencer par Robespierre, Saint- Just et Danton, ce n'a jamais été sans
montrer (comment) leur force venait du peuple, et avait été plus considérable ou
moindre, selon qu'ils l'avaient plus ou moins complètement représenté, plus ou moins
servi » 39.
Peu après, Michelet écrit une préface à ses chapitres sur la période jacobine, sous
le titre « Le Tyran », avec en exergue le mot d'A. Cloots : « France, guéris-toi des
individus ». Le texte est en forme de parallèle entre Robespierre et Bonaparte : « cette
tyrannie [celle de Robespierre] précéda la tyrannie militaire. Elles s'expliquent l'une par
l'autre » 40. On comprend son désaccord avec Louis Blanc soutenant que « Robespierre
eût rendu impossible Bonaparte ». Et avec Quinet, « trop chrétien » à ses yeux, et trop
peu confiant dans la spontanéité des masses.
Un autre parallèle, devenu classique, entre César et Napoléon, alimente le débat,
d'abord en inspirant directement le discours de l'homme providentiel sur lui-même.
Napoléon III, en effet, publie sous son nom, en 1865-1866, une Vie de Jules César,
dont la préface est un manifeste pro domo :
Mon but est de prouver que lorsque la Providence suscite des hommes tels que César,
Charlemagne, Napoléon, c'est pour tracer aux peuples la voie qu'ils doivent suivre,
marquer du sceau de leur génie une ère nouvelle, et accomplir en quelques années le
travail de plusieurs siècles. Heureux les peuples qui les comprennent et les suivent!
Malheur à ceux qui les méconnaissent et les combattent ! Ils font comme les Juifs,
ils crucifient leur messie, ils sont aveugles et coupables, car ils ne font que retarder le
progrès 41.
Une des ripostes les plus vives est celle de Pierre Larousse, ardent militant
républicain, dans son grand Dictionnaire. Il s'en prend, d'une part, dans l'article
« Génie », à la théorie romantique de l'homme de génie, qui en fait un être inspiré,
entraîné par une force aveugle, exorbitant des lois communes : de là, le glissement est
facile vers la théorie des messies politiques. Mais celle-ci est surtout, pour lui,
« l'écho des doctrines historiques qui ont régné avec éclat au début du XIXe siècle »,
celles de Hegel, de Victor Cousin, d'Auguste Comte et de Saint-Simon. L'article
« César », où prend place ce réquisitoire (les jugements sur César servant en quelque
sorte de test pour apprécier la complaisance envers ces doctrines), en fait, sur six
colonnes, l'analyse critique, pour conclure :
Le principal reproche [à adresser] à la théorie des hommes providentiels, c'est de
supprimer la conscience naturelle de l'histoire et d'y introduire une conscience mystique
favorable à toutes les ambitions, à tous les despotismes [...] en un mot, de fonder le
droit divin des dictatures.
Mis en accusation, des philosophes reconnaissent avoir péché avant 1848 par
« optimisme historique ». Parmi ces philosophes, tous plus ou moins brimés par le
régime, y compris Cousin, il y avait encore beaucoup d'anciens disciples de celui-ci,

39. Histoire de la Révolution, préface de la nouvelle édition de 1866, p. XX.


40. Ouvr. cité, Gallimard, t. II, Appendice, p. 104.
41. Cité dans le Larousse du XIXe siècle. Article « César ».

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46 Alice Gérard

comme Paul Janet et Vacherot, plus portés qu'un Larousse à relativiser les
responsabilités du maître de leur jeunesse. Vacherot avait d'autant plus d'autorité pour le faire
qu'après avoir été suppléant de Cousin à la Sorbonne, il avait refusé de prêter serment
et été privé de ses droits civiques à la suite de la publication de son livre La
Démocratie (1859). À la fin du Second Empire, il publie La Science et la Conscience
£1869), essai de synthèse du positivisme (le déterminisme historique) et du spiritualisme
(le droit au jugement moral sur l'histoire). Il reconnaît à cet égard l'aberration de la
théorie des hommes providentiels. Mais il y voit, dans le contexte français de la
Restauration, une improvisation rapide de Cousin, et un succès explicable (« tant on était
rassasié alors des lieux communs des historiens moralistes ») mais superficiel. « La
doctrine de la moralité du succès n'est pas française ». Ainsi il ne s'était
heureusement pas trouvé beaucoup d'« adorateurs du succès », « du moins dans les hautes
sphères de la pensée » pour justifier en droit le coup d'État. En fait, il y en eut deux
seulement : Napoléon III lui-même dans sa Vie de Jules César, et le célèbre
jurisconsulte Troplong (qui en avait été largement récompensé, par la présidence du Sénat,
notamment) 42. « Se seraient-ils souvenus, se demande Vacherot, que Victor Cousin
avait eu le malheur de dire un jour, à propos de César, que toute démocratie veut un
maître, ou n'est-ce point plutôt de la science allemande que leur est venue la théorie
des hommes providentiels ? » 43
La théorie des hommes providentiels se trouve donc doublement discréditée, d'une
part du fait du coup d'État, d'autre part en raison de l'origine germanique qui lui est
attribuée (on est au lendemain de Sadowa, et la désaffection des intellectuels français
pour la culture allemande, naguère vénérée, ne fait que commencer). D'ailleurs, pense
Vacherot, cette théorie est désormais hors d'état de nuire, grâce à la maturation de
l'esprit public dans un sens démocratique et libéral. Michelet croit aussi que « la
manie des incarnations, inculquée soigneusement par l'éducation chrétienne, le
messianisme, passe. Nous sommes un peu moins imbéciles » 44. La chute de l'Empereur,
associée au désastre national de 1870, achève de déboulonner le personnage du
sauveur. L'éducation de la démocratie peut commencer.

Le sujet ne retrouvera plus l'actualité qu'il avait eue sous la Restauration et sous
le Second Empire. D'abord pour des raisons politiques. L'établissement de la
République, difficile, mais durable, relègue dans un passé désormais révolu la figure de
Napoléon qui avait été, en somme, la raison d'être, la cible ou le phare du discours
sur le grand homme Dans les années 1890, après l'expérience de Boulangisme, se
développe un autre discours, à pointe antidémocratique, qui associe le thème des élites
à la psychologie des foules, technique de manipulation proposée par Gustave Le Bon 45
aux futurs guides ou maîtres de la démocratie. Le traducteur de Carlyle, le philosophe
Jean Izoulet, professeur au Collège de France, connaît un certain succès en
réhabilitant la fonction du héros à la lumière de la science « bio-sociale » : « la Foule humaine,
aveugle et languissante, ne vit que par le Héros » 46.

43. La Science et la Conscience, p. 127, 1869.


44. Le Tyran, ouvr. cité, p. 1022.
45. La Psychologie des foules, 1895.
46. La Cité moderne et la métaphysique de la sociologie, 1894.

ROMANTISME n° 100(1998-2)
Le grand homme et la conception de l'histoire au XIXe siècle 47

Mais Le Bon et Izoulet restent marginaux par rapport au courant intellectuel


dominant, du moins dans l'Université, qui relègue la philosophie de l'histoire dans un
passé préscientifîque. L'histoire positiviste ne se pose pas de questions «
métaphysiques » et il n'est pas question, en effet, des théories concernant le rôle des grands
hommes dans V Introduction aux études historiques de Langlois et Seignobos (1898).
Gabriel Monod, le directeur de la Revue historique, plus préoccupé, par son
attachement à la culture allemande et à Michelet, des fondements philosophiques et moraux
de l'histoire, pose la question des grands hommes dans son cours au Collège de France
sur la méthode en histoire : « Question très ardue. Sont-ils l'expression de leur temps
et de leur milieu ? Et en sont-ils les conducteurs ou simplement les représentants ? » 47 La
réponse qu'il y donne (aucun n'est indispensable à la marche générale de l'humanité,
et aucun ne peut être compris en dehors de son milieu et de son époque), sans être
originale, marque son penchant pour une interprétation sociologique de l'histoire.
De fait, la concurrence entre la sociologie et l'histoire, qui, dès la fin du siècle,
prépare une profonde évolution dans les conceptions de l'histoire, ranime le débat sur
le rôle des grandes individualités dans l'évolution humaine. C'est l'axe de réflexion
des deux principaux théoriciens de l'histoire du moment, Paul Lacombe et Henri Berr.
Tous deux conçoivent une histoire rénovée où l'individu créateur trouverait sa place à
côté d'une histoire des faits généraux et répétitifs. Lacombe s'inspire de la psychologie
sociale de Tarde pour expliquer comment l'invention, ou l'innovation, se diffuse, par
un processus d'imitation, dans la masse 48. Henri Berr, philosophe de formation,
fondateur de la Revue de synthèse (1900), envers laquelle les créateurs des Annales,
L. Febvre et M. Bloch ont dit leur dette, s'emploie à promouvoir la psychologie
historique, synthèse de la sociologie et de la psychologie, qui aboutirait à mettre en lumière
le rôle des grandes individualités dans l'histoire. Il s'en explique dans deux articles
publiés en 1890 49 en critiquant le déterminisme systématique d'auteurs comme
L. Bourdeau 50 et Mougeolle 51 qui voient dans l'étude statistique des faits de masse
du passé la seule forme d'histoire possible dans une démocratie fondée sur l'esprit
scientifique. Berr prend la défense de la « méthode biographique » attaquée par ces
auteurs, et refuse de réduire les individus à leur milieu. Reprenant l'argument de
l'évolution, il le retourne habilement en faveur de sa thèse : la loi darwinienne des
mutations permet précisément d'expliquer « comment se produit cette variation
importante qu'on appelle le génie » et de fonder scientifiquement la théorie des
grands hommes. Ces hommes « non point providentiels, mais privilégiés », n'agissent
pas seulement comme représentants de leur milieu et de leur époque, comme dans le
schéma hégélien, mais tout autant contre milieu et époque, en vertu de leur génie
personnel. « II est vrai que la foule est puissante, et il est vrai que le génie est puissant ».
En étudiant les grands hommes, « ce qu'ils ont dit, fait, écrit, et tout ce qui a été dit et
écrit sur eux », la psychologie historique fera comprendre le processus du
changement, et permettra même de prévoir l'avenir des sociétés : l'histoire scientifique
débouchera sur « l'art politique ». Optimiste, Berr pense que l'évolution et la
sélection dégageront « un nombre toujours plus grand d'êtres supérieurs » capables

47. Dans Félix Thomas, De la méthode dans les sciences, 1909, p. 35-36.
48. De l'histoire considérée comme science, 1894.
49. « La Méthode statistique et la question des grands hommes », Nouvelle Revue, 1 et 15 juin 1890.
50. Histoire et historiens, essai critique sur l'histoire considérée comme science positive, 1888.
51. Les Problèmes de l'histoire, préface d'Yves Guyot, 1886.

ROMANTISME n° 100(1998-2)
48 Alice Gérard

« d'orienter la masse tâtonnante ». Grâce à leur dialogue avec la foule, le niveau de la


démocratie ne manquera pas de s'élever : scénario inverse de celui de Gustave Le
Bon qui, au même moment, préfigurait les dictatures totalitaires du siècle à venir.

Le XIXe siècle a commencé dans la flamboyance du discours romantique. L'onde


de choc partie des bouleversements de la période révolutionnaire et impériale, et —
autre choc culturel - la découverte de la philosophie hégélienne qui rationalisait ces
phénomènes historiques, expliquent le sort fait aux grands hommes dans les années
1820 : excès d'honneur et excès d'indignité, car la grandeur du personnage, dans cette
vision fataliste, égale sa servitude. Après 1830, et encore plus après 1851, les
penseurs du libéralisme, comme ceux de la démocratie se garderont de mettre sur le
même plan les hommes de guerre et les philosophes, comme l'avait fait Victor
Cousin. Ils ne reviennent pourtant pas à la conception du grand homme, libre acteur de
l'histoire, qui était celle des philosophes du siècle précédent. Les concepts nouveaux
de l'historicité, de la spontanéité des masses, du progrès, ont pour effet de priver les
acteurs de l'histoire d'une bonne partie de leur personnalité et de leur autonomie,
transférée sur le mouvement de l'histoire elle-même. Selon les systèmes de pensée, la
Société, le Peuple, la Nation, sont les supports de cette individualité collective.
Si le grand homme est honoré en proportion des sacrifices qu'il a assumés pour
ces causes supérieures, le vrai grand homme est peut-être surtout un vaincu. Après les
malheurs de 1870, Camille Jullian se fait l'historien et le chantre de Vercingétorix, et
l'oppose au César de Mommsen; Ernest Denis réhabilite avec flamme Jean Hus, contre
l'historiographie des vainqueurs germaniques. Gloria victis ! Signe que le modèle
hégélien avait épuisé ses effets, n'étant plus pertinent. Et signe que la nature humaine,
comme l'avait noté Michelet, ne peut sans doute se passer de créer des héros.

(Université Paris-I)

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