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P&S.BNCE AFRICAINE DANS POLITIQUE AFRICAINE?

Présence africaine
dans Politique africaine ?

A LIMENTÉ, entre autre, par les


discours anti-impérialistes et
la diffusion d’une culture du (( politi-
tionalid, avant de les classer ensuite
par zone géographique. Quatre ca-
tégories ont ainsi été établies : Afri-
quement correct o, un débat se déve- cains, Européens, Français et Reste
loppe sur la légitimité des recherches du monde (2). Nous avons choisi
africanistesactuelles, qui restent lar- l’article comme unité de classement
gement dominées par des institu- la plus pertinente pour analyser I’es-
tions et chercheurs (( occidentaux H. pace éditorial accordé à chaque ca-
Créée en 1981 autour de la pro- tégorie au sein de Politique africaiiie.
blématique du politique par le
(( A des fins d’homogénéité, nous
bas o, Politique ufricaipze entendait n’avons retenu dans notre corpus
notamment réhabiliter les acteurs que les articles ayant été écrits dans
africains dans les recherches africa- trois rubriques : Thème, Magazine
nistes. La revue, qui est progressi- et Débats (Pistes jusqu’en 1995).
vement devenue plus académi- (( Nous avons donc exclu les rubri-
que o, s’est maintenant établie ques Document, Chronique scien-
comme une institution de référence tifique et Revue des livres. Les arti-
dans le domaine de la recherche sur cles collectifs ne pouvant être
l’Afrique (1). Dans le contexte ac- comptabilisés de la mème manikre,
tuel, elle se trouve donc logique- nous avons choisi d’affecter à cha-
ment traversée par le débat sur la cun d‘eux un coefficient relatif au
place des Africains parmi ses au- nombre d’auteur de l’article (de 1 à
teurs. A travers une analyse quanti- 1/6) afin de pondérer leur représen-
tative, nous avons cherché à donner tation. Enfin, notre étude porte sur
des termes objectifs à ce débat qui les dix dernières années de Politique
se fonde souvent sur de simples ajizcaine, de 1987 à 1996.
croyances. Nous effectuerons dans un pre-
Aussi, nous avons entrepris un mier temps une étude descriptive
recensement exhaustif des auteurs des données statistiques que nous
de Politique ajizcaine selon leur na- avons recueillies. Nous nous inter-
rogerons ensuite sur la signification
(1) Pour une analyse de l’évolution du débat avant de questionner la
historique et scientifique de Politique a f i - pertinence des termes dans lesquels
caine, cf. Lucie Emgba Meliongo, L a revue il est posé.
Politique africaine :Le politique par le bas en
Afrzqzre :line politique populaire ?, mémoire
de maîtrise en sciences de l’information et
de la communication, Université Paris-III- (2) La très forte représentation d’au-
Sorbonne nouvelle, DESTEC, 1994- teurs fiançais nous a invité à en faire une
1995. catégorie à part entière.

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GRAFHIQUE I
RÉPARTITION DES AUTEURS PAR NATIONALITÉ
DANS CHAQUE RUBRIQUE (EN %)

Revue ?&me Magazlne DBbats

Le graphique I indique que les tissent a peu près équitablement en-


articles d’auteurs africains repré- tre le Thème (42,2 %) et le Maga-
sentent 23,l % de la totalité des ar- zine (46,5 %).
ticles publiés dans Politique aficaine La proportion d’articles de
au cours de la période. Avec Français est largement la plus forte,
29,5 %, c’est dans le Thème que ces avec 58,5 % de la totalité des arti-
articles sont le mieux représentés ; cles. Les articles de Français consti-
ils ne constituent par contre que tuent près des deux tiers des articles
14,9 % de la rubrique Magazine. du Magazine et plus de la moitié des
C’est aussi dans le Thème que l’on deux autres rubriques. L’ensemble
retrouve la grande majorité (71 %) de ces articles se répartit au profit
des articles d’Ai5icains ; seulement du Thème (52,5 %), puis du Ma-
24,5 % d’entre eux sont publiés gazine (41,7 %).
dans le Magazine. Avec seulement 2,5 % de la to-
Les auteurs européens ont écrit talité des articles, les auteurs du
((
15,9 % des articles de la revue. Près reste du monde)) sont très margi-
d’un cinquième des articles du Ma- naux dans la revue. C’est dans les
gazine émanent de ces auteurs, mais rubriques Débats et Thème que
c’est dans Débats qu’ils sont le leur proportion est la plus forte (res-
mieux représentés (30,l %) ( 3 ) . pectivement 4,l % et 3,3 %> ;ils ne
Les articles d’Européens se répar- représentent que 1,l % des articles
(3) I1 faut relativiser la signification
du Magazine. Enfin, 72,4 % de ces
des résultats de la rubrique Débats en rai- articles sont publiés dans le Thème.
son du moindre nombre d’articles qui y est Le graphique II indique une
publié. La totalité des articles se répartit évolution sensible de la répartition
ainsi selon les rubriques : 56,37 % dans le
Thème, 36’99 % dans le Magazine et des articles par nationalité au cours
6,27 % dans Débats. des dix années étudiées. Les articles

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G-HIQUE II
ÉVOLUTION DE LA REPARTITIONDES ARTICLES
PAR NATIONALITE (EN %)

0 Africains
Europhns
Ftançals

Reste du Monde

1987-1988 1989-1890 19911992 19981994 19951996

d’auteurs français, qui constituaient ropéens ne représentent plus que


64,9 % des articles de Politique a h - 12,l ‘36 des articles de la rubrique
caine en 1987-1988, représentent (contre 25,6 % en 1987-1988). Pa-
moins de la moitié des articles de la rallèlement, le pourcentage des ar-
période 1995-1996. Parallèlement, ticles d’Africains passait de 7 % à
la proportion des articles d’Afri- 18,l %.
cains augmente régulièrement sur la D’autres disparités apparais-
période ; elle passe ainsi de 17,3 % sent si l’on établit une hiérarchie des
en 1987-1988 à 28,9% en auteurs selon le nombre d’articles
1995-1996. La place des articles qu’ils ont publiés dans Politique af%
d’auteurs européens ou du (creste caine au cours de la période analy-
du monde)) demeure quant à elle sée. Nous les avons ainsi répartis en
relativement stable au cours des dix quatre catégories : plus de six arti-
années. cles, entre quatre et six articles, en-
Dans le Thème, le pourcentage tre deux et quatre articles, et moins
d’articles d’Africains est passé de de deux articles.
24,2 % en 1987-1988 à 38,3 % en I1 nous faut tout d’abord noter
1995-1996. I1 se rapproche ainsi la répartition pyramidale des arti-
étroitement de celui des articles de cles que dévoile ce mode de classe-
Français qui est de 40 % en ment : 12 % des articles sont réper-
1995-1996 (contre 62,l % en toriés dans la catégorie a plus de six
1987-1988). Au contraire, dans le articles R, 11,4 % dans (( entre qua-
Magazine, la proportion d’articles tre et six i), 21,l % dans entre deux
((

d’auteurs français se maintient à un et quatre n, 55,4 % dans (( moins de


niveau élevé (plus des deux tiers des deux articles P.Plus de la moitié des
articleq). En 1995-1996, suiteà une articles publiés dans Politique a h -
baisse régulière, les articles des Eu- caine de 1987 à 1996 émanent donc

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................... ........ ___.
L
................ ................ - .. MAGAZINË
. -_ ................. ~

GRAPHIQUE III
&PARTITION DES ARTICLES PAR NATIONALITÉ
ET SELON LE NOMBRE D’ARTICLES PAR AUTEUR (EN %)

9 0 , ~ -
80.0-’

0 Afrimlns
Françals

Eumphns

Reste du Monde

,4et6 Entre 2 et 4 Mohs de 2

d’auteurs ayant écrit moins de deux des chercheurs de Politique afi-


articles dans la revue durant cette caine) .
période. C’est au sein de ce ((pôle Cette étude descriptive du
du bas o que la répartition des arti- ((pôle du haut peut être complétée
cles selon les nationalités apparaît la par celle des coordinateurs de
moins inégale. Les articles de Fran- thème de chaque numéro de la re-
çais y représentent 4S,4 % de l’en- vue. Les pilotes de numéros se ré-
semble, les articles d’Africains partissent ainsi : SO % de Français ;
31’5 YO, et ceux des Européens 15 % d’Africains et 5 % d‘Euro-
16,9 %. péens. Notons ici que plus des trois
Un peu plus d’un cinquième quarts d’entre eux sont membres de
des articles de la revue proviennent 1’ACPA.
d’auteurs qui y ont écrit plus de Nous avons volontairement es-
quatre articles au cours des dix der- quivé toute interprétation de ces ré-
nières années. Les 24 auteurs de la sultats quantitatifs quant à la place
catégorie plus de quatre articles o
(( des auteurs africains au sein de la
se répartissent ainsi : 19 Français, revue : elle aurait nécessité une ana-
3 Européens, 2 Africains et aucun lyse qualitative que nous n’avons
du (1 reste du monde )). Dans ce pôle pas eu les moyens de faire. Nous ne
d’auteurs plus récurrents, 71,7 % soulèverons donc que quelques hy-
des articles sont produits par des pothèses, ni exclusives, ni exhausti-
Français. Les articles d’Européens ves.
et d’Africains constituent respecti- Mais d’abord, peut-on fixer un
vement 16,l % et 12,l % du total. seuil qui permette de juger la repré-
Notons aussi que 82 % des articles sentation des Africains comme suf-
de ce ((pôle du haut o émanent de fisante ?
membres de 1’ACPA (Association Faute d’un tel critère, d’autres

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cPKÉSENCEA F R I C A I N E D A N S POLITIQUE AFREAINE ?

questions nous paraissent plus per- Un Africain a-t-il nécessairement


tinentes : pourquoi les Africains une appréhension différente de la
sont-ils moins bien représentés recherche? Faute de traiter ces
parmi les auteurs récurrents de la questions complexes, le débat ne
revue ? Pourquoi écrivent-ils moins peut que glisser sur la pente du po-
dans le Magazine, rubrique qui litiquement correct et perdre alors
colle le plus à l’actualité africaine ? toute dimension scientifique.
Cette marginalité découle-t-elle Comment alors expliquer
d’une insuffisante soumission d’ar- l’existence même de ce débat? I1
ticles à la revue ? Les causes peu- dépasse largement le cadre de Poli-
vent ici être multiples : un contexte tique ahcaine et révèle des confì-on-
politique autoritaire et bâillonneur ; tations d’intérêts au sein du champ
des conditions matérielles d’études de l’africanisme en général. Tout
et de recherches difficiles ;un isole- champ scientifique est en effet
ment des milieux internationaux de animé par des logiques de type po-
la recherche ; ou plus simplement, litique, des relations de pouvoir,
une attitude personnelle négative à d’autant plus qu’il est traversé par
l’égard de la revue et ce qu’elle peut des questions de société plus globa-
représenter. les (4). La question de l’((africani-
Les chercheurs africains sont- sation de Politique aficaine peut en
))

ils moins sollicités ? Sont-ils victi- partie être interprétée comme la


mes d’un ((effet de structure H qui manifestation d’une lutte pour les
les rend moins utiles dans les stra- profits matériels et symboliques qui
tégies de promotion individuelles sont associés à la revue.
au sein du champ de l’africanisme De par son statut, Politique a f i -
et des sciences sociales, du fait caine constitue en effet une des por-
même que les positions dominantes tes d’accès au marché de I’africa-
y sont occupées par des (( Occiden- nisme. Un marché d’autant plus
taux R ? attractif qu’il dépasse de plus en
Les articles d’Africains sont-ils plus le simple cadre universitaire
plus souvent rejeté par la rédaction pour englober des pratiques de
de Politique aficaine ? De façon plus consultance au profit de diverses
générale, les auteurs africains sont- institutions de gouvernement liées
ils victimes d’un cens caché )) (de
((
au continent africain (5). Dans
quelle nature ?) de la part de leurs cette optique, la revendication
pairs du Nord ?
(4) Cf. P. Bourdieu, La cause de la
Répondre à ces questions per- science Actes de la recherche e12 sciences so-
J),
mettrait d’expliquer la faible repré- ciales, 106-107, 1995, pp. 3-10.
sentation des auteurs africains dans (5) Remarquons ici que si (( africain I)
Politique ahcaine, mais cela ne ré- ne signifie pas nécessairement (4 anti-impé-
rialiste I), c’est souvent d’Africains qu’éma-
soudrait en rien la question de la né- nent les principales critiques des relations
cessité d’une plus grande participa- entre africanisme et pouvoir, relations en-
tion des Africains à la revue. Cette core plus ambiguës dans un contexte de
question nous semble mal posée, conditionalités, mais qui se conjuguent
maintenant le plus souvent sur le mode du
voire biaisée, car elle pose le débat B cela va de soi I) ;cf. J.O. Adesina, (I Le dis-
dans des termes quasi essentialistes. cours sur la gouvemance en Afrique : cri-
A qui renvoie, dans ce débat, le tique et anticritique I), Bzilletitz du Codesria,
terme africain H ? Est-ce la natio-
((
no 2, 1993, p. 24 ; ou encore R. Buijten-
huijs, ((Anthropologieet impérialisme : où
nalité ou la pigmentation de la peau en sommes-nous aujourd’hui ? I), Politique
qui fait l’identité d’un chercheur ? africaine, no48, décembre 1992.

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d’une plus grande représentation conditionnée par l’objectivationpar
africaine pourrait traduire une stra- le chercheur de sa propre situation
tégie de différenciation de cher- par rapport à son objet.
cheurs africains qui se posent de Pourtant, la connaissance im-
plus en plus en concurrents (et médiate autorise une appréhenlion
moins en clients) des chercheurs différente de l’objet étudié. Plus gé-
(( occidentaux o, et se heurtent aux néralement, c’est la trajectoire indi-
barrières de certains prés carrés in- viduelle et la situation de chaque
tellectuels. chercheur qui lui donnent une pers-
Les chercheurs africains ne sont pective particulière sur son ob-
évidemment pas les seuls à avoir in- jet (7). Elles conditionnent d’ail-
térêt à ce débat. La participation leurs aussi en partie l’adhésion du
(ou non) à celui-ci permet en effet chercheur à un certain cadre
à l’ensemble des chercheurs de se conceptuel. Le caractère africain
positionner au sein du champ afri- (national ?) des chercheurs les
caniste en fonction d’intérêts mul- conduit-il alors à produire un autre
tiples et de positions ébiques. Au discours scientifique (8) ?
sein de Politique africaine, la ques- Aussi, une meilleure représen-
tion de la représentation africaine tation (une banalisation ?) des Afri-
constitue un enjeu dans la défini- cains dans le champ de l’africa-
tion du statut et du rôle de la revue. nisme (et dans Politique aficaivie en
Après ces quelques hypothèses particulier) contribuerait-elle à gé-
qui peuvent expliquer l’existencedu néraliser un croisement de regards
débat, il nous faut retraduire laques- et à favoriser le jeu d’une libre ((

tion au niveau épistémologique, à concurrence scientifique entre


notre sens le seul pertinent pour trai- pairs )) (9) ? Par ailleurs, une telle
ter d’une revue à prétention scienti- banalisation doit-elle être confinée
fique comme Politique aficaine. En dans le seul champ de l’africa-
quoi une meilleure représentation nisme ? Un regard ethnocentrique
des auteurs africainsmodifierait-elle africain ne contribuerait-il pas aussi
le contenu de Politique aficaine ? Ou, à renforcer la connaissance des so-
plus généralement : en quoi les cher- ciétés non africaines ?
cheurs africains sont-ils Dorteurs
d’une autre connaissance des socié- Ivan Crouzel
tés africaines ? Centre d’études d’Ajkque noire
C’est avant tout de la pertinence
Boubacar Issa Abdourahmane
des schémas d’analyse, et de leur ar-
Cmtre d’études d’Ajhque noire
ticulation avec le terrain,- que
- dé-
coule la connaissance scientifique. (7) La trajectoire d’A. Mbembé est
Au niveau du rapport au terrain, le ici exemplaire de cette multiplicité des si-
regard autochtone est porteur d‘une qations d’observation ; A. Mbembé,
(( familiaritépremière D (6). Cette fa- (I Ecrire l’Afrique 1 partir d’une faille i), Po-

miliarité avec l’objetne constitue ce- litique ufrzcuine, no 51, octobre 1993. Ces
perspectives d’observation, même concur-
pendant pas en soi un avantage rentes, nous semblent complémentaires.
scientifique par rapport au (i regard Aussi, favoriser a priori un regard sur un
étranger n, nécessairement chargé autre relève plus d’une logique politique
d’ethnocentrisme.La pertinence de que scientifique.
(8) Au même titre, par exemple,
l’analyse est en effet avant tout qu’un discours scientifique produit aux
Etats-Unis peut différer d’un autre, pro-
(6) P. Bourdieu, Riponses, Paris, duit en France.
Seuil, 1992, p. 55. (9) P.Bourdieu, art. cit., p. 5.

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