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POÈMES

Erich Arendt, traduits et présentés par Arnaud Villani et Maryse Jacob

Belin | « Po&sie »

2013/2 N° 144 | pages 13 à 24


ISSN 0152-0032
ISBN 9782701175188
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Erich Arendt
Chinua Achebe
Yu Jian
Leung Ping-kwan
Avrom Sutzkever
John Montague
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Erich Arendt

Poèmes
Traduits et présentés par Arnaud Villani et Maryse Jacob

Erich Arendt, le rebelle

C’est à plus de cinquante ans qu’Erich Arendt, né en 1903, à Neuruppin dans le Brandebourg,
acquiert ses lettres de noblesse dans le domaine de la poésie avec la publication du recueil Mer
Égée (1967). Non seulement la virulence du propos, mais aussi la modernité du dire marquent,
en effet, un tournant décisif dans sa carrière littéraire. Après quelques débuts expressionnistes,
son engagement à gauche l’avait obligé à quitter Berlin, dès 1933. Ses voyages dans le Sud de
l’Europe lui feront découvrir la sensualité des paysages méditerranéens, leur lumière et la mer.
Commence alors une longue période d’exil, faite de clandestinité, de lutte aux côtés des Répu-
blicains espagnols, puis de séjours dans les camps d’internement français pendant l’occupation
allemande. Réfugié en Colombie, c’est en 1950 qu’il vient s’installer en RDA, accueilli par le
poète Peter Huchel. Il subsiste en traduisant les auteurs sud-américains et la poésie espagnole,
réussissant même à publier deux recueils de Saint-John Perse. Toutefois, son enthousiasme pour
le communisme est bientôt tempéré par les nombreux procès, la répression des soulèvements de
Berlin et de Prague, l’exclusion et l’emprisonnement des écrivains ou bien leur exode massif vers
l’Ouest. Il se déclare ouvertement rebelle à toute instrumentalisation de la création artistique par
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le pouvoir. Ses textes particulièrement érudits et obligatoirement cryptés dénoncent les violences
de l’Histoire passée et présente. Avant sa mort, en 1984, il publiera encore quatre recueils Fétu
de Feu (1973), Mémento et Image (1977), Lisière du Temps (1978) et hors limites (1981) qui témoi-
gnent envers et contre tout de sa croyance en la mission mémorielle et médiatrice de la poésie.

Le Retour d’Ulysse

Heure qui n’a plus cours


et
la mémoire de la mort,
vaste !

Coquille vide du
ciel : cœur, mon bâti de
cicatrices !

de la mort
et tu la posais, tu la poses
pour survivre, en quête
des Mortels,
et de la lune qui mène au pays natal,
ta tête

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contre le roc immuable
de la mémoire
comme LUI.

Inquiétude, errance
qui mène au vide, regard
qui n’oublie pas ! Iris,
peau à vif, elle ne se sépare
pas de l’œil : de ses souvenirs, bouche des Enfers
tournée vers tout
l’éclat des trépassés…
regard qui abandonne, qui
trahit –

Derrière le firmament
les jours se murent dans le silence,
et toujours
endurer le rêve qui
se fait face,
se pétrifie !

Voile frôlant la mort,


et pourtant y
échapper ! Marée
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qui ne porte pas, qui
porte et
rejette !

Et alors :
l’ivraie du soir quand
sur l’illimité, loin alentour,
une Douleur veut descendre
dans le grand sommeil :
si exsangue le courage ! Et
le visage de Niké, à la proue,
ne rêvant plus
de victoire, nue. Dans le vent
nulle parole ne monte
de ces jours.

Temps d’excès ! Quel


ciel ne
fut pas enterré ! Et
le fracas des boucliers ? –
noir, comme une nuit de mort, toute
Troie prise en vain. Hélas,

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Comme cela prend à la gorge, l’amertume
des mottes de terre, mon ami : à qui
se fier dans cette nuit
de vide et d’avidité.
À qui
confier le sommeil –
mûr pour la poussière ?
Foule la trace sinueuse qui
noue le destin
d’un homme : le- doute- et- encore-
le- doute.

Fuir ? Où donc ! – Sois


comme l’eau – que la mort n’atteint pas.
Ou bien
être une stèle de Lemnos
dressée dans la terre, qui
s’enfonce, insensiblement,
et sans bruit –
Vent
qui parfois vient encore
peser sur les épaules, et
ta voile, ce
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rêve blanc, encalminée. Pour finir,
l’aller et le retour (ayant quitté
la dernière fleur, elle
t’était interdite), morts. Nul
éclair qui déterre !

Et pourtant Circé ! Circé,


le baiser unique, mortel
sans donner la mort, de fait,
l’œil et son globe
de noirceur et de peau
qui rêve !
Serpent, gardien des morts
à la roche du jour, sa
mue et sa langue d’or
dans ma main, et le nuage
et l’arbre pour moi dans le miroir
du sang : innocence
de l’animal ! – dernier
oubli, Ô ne jamais –
oublier !

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Écoute, refoulé par les vents,
privé de descendance
le courant solitaire ! Plus large
le désir des mers. Et non pas
le toit, la volute de fumée
au-dessus du cœur, une
pointe d’épée qui rouille,
effeuillant
les lauriers. Mais toi,
les abois de chiens dans l’oreille,
tu as laissé
celle qui jouait
avec l’agonie des animaux et,
une vague de printemps, étrangère
elle devint.

Le vent de mon
hélas ! de son
cœur est tombé ! Où ?

Ici,
sous le rêve du ciel
mis en pièces qui
brise en silence
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ta mâture, ta voile,
toi qui as échoué,
tu la hisses
noire.

(Mer Égée, p. 55-59)

Voyage de nuit
Pour Jeanette

Tranchant la nuit d’encre


et crête après crête,
la proue.
Et la peau sent
glisser, invisibles, les îles.

Large,
étalée autour d’elle, la jupe
comme la noire cape
de la mort, elle se tient accroupie
sur le pont de bois.

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Elle presse son sein
pour en tirer le lait,
elle lit la nuit dans ma main
et voit à travers ton œil et
voit l’herbe se flétrir :
ne vas pas écraser
le grillon terreux
sur le chemin,
pour toi, il chante une vie
brève comme la nuit qui
se referme sur Naxos – Sommets, là-bas,
à distance, dans
le croisement des éclairs
sont couchés les dieux,
taillés dans la pierre
pour prendre vie :

Oubliés !
C’est là que je me tenais et je voyais
ceux qui ne se sont jamais levés,
leur cœur, un coquillage qui résonne.
C’est là que l’antique Affliction,
avec son dos cassé,
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passe le porche des vents toujours ouvert.
Là, elle est assise
après périple et famine,
sans enfant, elle dit
comme l’eau
et le sable, tel est
l’avenir
et elle monte
comme toi à bord.

(Fétu de Feu, p. 16-17)

Décompte en secondes
Pour Ludvík Kundera

« On doit plus dormir. »


Pascal

Nous le savons –
encore,
et toujours.

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Comment c’est arrivé, subreptice,
sous les langues
qui se débattent :
mutité,
impénétrable.
Blême de peur :
lacéré, l’horizon du regard,
le peu de confiance.

Une étoile
fut-elle jamais –
proche ?
sous la rétine,
et quoi ?
C’est qu’ils se sont enfouis
et la terre
les a privés de tête.
Quand donc
hier
demain ?
Toujours, aucun –
Nous le savons.
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(Fétu de Feu, p. 29)

Ein Zeichen sind wir,


deutungslos…
Hölderlin

I
À l’encontre des voix unanimes,
arracher la poussière au silence.

À l’encontre des eaux


de la Fortune, les
chemins de la mémoire :
la traîne du temps.

Mer d’exil,
les voyelles :

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dans le penser-
vrai de la douleur
toujours lointaine patrie,
la parole :
descente encore plus profonde dans
le refus qui grandit,
et des questions,
questions cruellement
sans réponse.
À nous
le parler-vivant
du silence :
avant de tourner
le regard vers un rêve proche, qu’en
pleine veille le front
abrite la bile noire.

Lisible-de nous-seuls : pas un


maillage de feux trompeurs.

II
(Seigneur, comme cela tombait ! Seigneur,
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tranchant comme la guillotine,
syllabe d’un regard courroucé,
le cœur – et… à quoi bon ?
Dites-moi, et le vôtre, Monsieur
Le Conseiller Privé, était-il
– désormais obsolète,
la lumière de l’éternité –
installé
dans le noir, sans même un soupir,
la fin
quoi ?)

III
Vie d’errance,
le deuil et,
ce qui ne tarit pas, le
verbe clair, quand
le rêve d’incarnation
a pris fin, le moi meurt
mais pas seulement,
les yeux de la nuit
demeurent :

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et tu écoulais tes jours.

Il était imposant, il attirait l’œil


au bord du chemin
le caillou, impossible de le manquer
comme l’entame dans
la blancheur terrestre
de la miche :
la
petite joie d’être un homme.

Inquiétante fugacité de la terre !


Et le ciel
qu’il a construit :
signe et parole, et sur la
rive sans retour
la clarté
effrayante !

Écoute,
où l’hirondelle a son nid,
le son des cloches depuis la tour :
si-seul-dans-la
beauté-du-monde… mais
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l’œil de dure cornée
sortant du buisson ardent, toi,
tu l’as trouvée une –
la trace visible, l’
inachevé
achevé,
syllabe après syllabe
exacte :

clarté de grain de sel.

Pour G. L.

(Mémento et Image, p. 16-19)

*
Leba
pour Carlfriedrich Claus

Cloches mortes
ici aussi !
Sonnerie, elles
sonnent et –

21

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on tend l’oreille :
pas un chant qui sort d’une
bouche de poussière
mais plus profond
dans l’épaisseur
du sable,
les chenilles
qui broient,
tourelles
qui progressent en aveugle.

De nuit rêve
dans l’enclos,
paupière gonflée,
la terreur :
marqué de sang au front
le troupeau :
il ne retient pas le fuyard :

Berger !
Écrasée la
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ville ! Dans les
rues des estropiés,
sauvagement. Vous
les saints sur le pont,
lapidés de lumière.

Nous avons tenu.


À présent,
dans l’étroitesse
des cellules, crucifiés.
Nul souffle
dans la pierre.
Où donc est
la vérité ! Au sol les
larges ailes :

plumes arrachées.
Vérifie des dents
le denier d’argent :
le jour
attend son jugement.

22

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Tu descends,
tes bras ne portent aucun espoir,
vers le fleuve :

nous avons tenu…


Drapeau, taillé
dans notre peau…

Ensevelie
la parole clair-
voyante :
Libussa.

(Mémento et Image, p. 40-41)

*
Au Musée

Écorché dans un passé


insaisissable…

seuls les casques,


l’un contre l’autre,
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à guetter d’un œil
vide,
ils témoignent
de l’Histoire, une folie meurtrière
du début à la fin.

Vers le futur,
la promesse
d’un faux bonheur,
à grandes enjambées, leur
ange.
Le regard tourné vers l’arrière,
il ne vit
que ruines.
Et quoi, si
le guerrier roidi de sang
n’avait pas obstrué
le Défilé
avec sa mort
en jambières ?

(Lisière du Temps, p. 37)

23

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*

À se remémorer, du sang

l’Histoire,
une impasse.

– Cannes
ou la campagne d’Alexandre,
sanglante
cicatrice de Poltava,
rêve
de congères blanches
et le
baiser fraternel de la Grande Puissance,
qui massacre sur
ce fameux pont, même
les anges de pierre, le
huitième mois de l’année… Selah –

Retour à la poussière

mais guettant
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l’heure imprévisible,
les corps
toujours
étrangers l’un à l’autre

édentée, rouée de coups,


la parole !

(hors limites, p. 43)

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