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Conférence sur Haiti, Stanford

Communication de Madame Mirlande MANIGAT


Vice rectrice de l'Université Quisqueya
Haiti

Je remercie très chaleureusement les organisateurs de la rencontre laquelle


exprime l'intérêt porté à mon pays, Haiti. Ma gratitude est en outre justifiée
par l'invitation qui m'a été adressée d'y participer et aussi par le fait qu'ils ont
accepté, en compensation de l'impossibilité dans laquelle je me suis trouvée
d'y prendre part, que je vous adresse une communication écrite en français.

Ces motifs renforcent mon regret de ne pas être des vôtres physiquement,
ce qui m'aurait gratifiée d'un triple plaisir : connaître ce site mythique qu'est
Stanford qui concilie l'excellence du savoir et une réputation méritée;
participer à un débat portant sur mon pays; enfin apporter ma contribution à
un échange dont je ne doute pas qu'il aurait pu être fort gratifiant pour moi.

Avant toute chose, permettez-moi de me présenter brièvement. Haitienne


de naissance, j'ai été éduquée en Haiti puis à Paris, à la Sorbonne pour
une licence en Histoire et à l'Institut d'Etudes Politiques où j'ai décroché un
diplôme puis un Doctorat en Science Politique.

Mon itinéraire professionnel et les nécessités de l'exil politique m'ont


conduite à travailler successivement à Paris au Centre d'Etude des
Relations Internationales, laboratoire rattaché au CNRS '1070-1974); puis
à Trinidad à l'Institut des Relations Internationales de la University of the
West Indies pendant quatre ans (1974-1978); enfin, au Venezuela pendant
huit ans (1978-1986) à l'Université Simon Bolivar. De retour en Haiti après
la chute de la dictature des Duvalier, j'ai poursuivi ma carrière universitaire,
articulant enseignement et recherche et, actuellement, j'occupe le poste
de Vice Rectrice de l'Université Quisqueya, chargée de la Recherche, de
l'Extension Universitaire et de la Coopération Internationale.

A côté de ces activités académiques, j'assume un engagement politique


afin d'aider à concilier, dans une articulation planifiée, trois impératifs :
la démocratie à installer et à préserver en particulier par l'instauration et
le respect de l'état de droit; le développement économique dans une
perspective endogène et durable; la justice sociale afin de résorber les
injustices sociales qui accablent la société haitienne et rendent aléatoire tout
effort de développement et handicape la mise en oeuvre d'un authentique
système démocratique. J'ai été Première Dame et Sénateure de la
République et, depuis trois ans, je dirige un parti d'opposition, le
Rassemblement des Démocrates Nationaux Progressistes (RDNP) comme
Secrétaire Générale.

Ces deux activités, académique et politique, sont autonomes pour ce qui


concerne mon emploi du temps et le respect d'une certaine déontologie
professionnelle, mais ma formation et mes responsabilités d'enseignement
et de recherche dans le domaine de la Science Politique et du Droit
Constitutionnel m'aident à mieux appréhender les problèmes de mon pays
et à poursuivre une carrière politique avec un certain professionnalisme.

Ces précisions biographiques ont pour but, par delà une présentation sous
forme de Curriculum Vitae abrégé, de souligner le fait que je suis une
observatrice engagée de la vie de mon pays, ce qui n'affecte ni mon
objectivité, ni ma capacité d'analyse.

Vous me permettrez de souligner que les circonstances tragiques dans


lesquelles évolue mon pays depuis le tremblement de terre fatidique du
12 janvier dernier, me placent aussi dans un contexte émotionnel : mon
intervention est celle d'une analyste politique, certes, mais aussi celle d'une
citoyenne et d'une femme, d'une mère et d'une grand-mère. Mes
observations concernant un sujet et un milieu qui me sont familiers prennent
ainsi un relief particulier, car elles seront nécessairement imprégnées par
une réflexion post-séisme.

Mes propos concernant la problématique de l'enseignement supérieur en


Haiti seront articulés autour des points suivants :
1- Etat des lieux : l'héritage reçu;
2- Les conséquences du désastre du 12 janvier 2010;
3- Les défis liés à la rénovation du système universitaire dans la
perspective globale de la reconstruction du pays.

1- Etat des lieux : l'héritage reçu


Au cours des 200 ans d'histoire nationale, la question de l'enseignement
supérieur à organiser sur des bases rationnelles et pérennes ne s'est jamais
véritablement posée. Il n'y a pas eu de politique définie et continue à cet
égard, et l'histoire enregistre des initiatives ponctuelles et des réalisations
sectorielles. La première Faculté, celle de Droit a vu le jour il y a maintenant
150 ans suivie, peu de temps après, par la création d'une Faculté de
Médecine. L'héritage est donc formé de couches sédimentaires accumulées
au fil des ans. Il se présente de la manière suivante : Une Université d'Etat
qui regroupe 13 Facultés et accueille la moitié des 50.000 étudiants admis
à l'enseignement supérieur. En même temps ont bourgeonné quelques
150 Centre privés sous des appellations diverses (Universités, Centres ou
Instituts d'Enseignement Supérieur, etc) dont seulement 42 sont reconnus
par l'Etat. Cette nébuleuse offre une formation supérieure très variée, du
niveau le plus médiocre pour la plupart à celui de l'excellence internationale
pour un petit nombre.

Le problème fondamental est l'absence de normes de référence, car il


n'existe pas de loi sur l'enseignement supérieur régissant les conditions
institutionnelles et académiques requises pour ouvrir et faire fonctionner une
Université, les qualifications exigées pour y dispenser un enseignement, la
structure et la durée des études, l'homologation des diplômes.

Certes, de nombreux colloques, des conférences tant nationales


qu'internationales, des tables-ronde ont été organisés sur la question. J'ai
participé à un grand nombre d'entre eux et le résultat est effarant : les
participants aussi bien des responsables gouvernementaux et académiques
que des experts étrangers, animés de bonne volonté, ont produit des
Rapports, élaboré des propositions et des plans de rénovation, fruit de
longues et laborieuses discussions, mais. qui sont restés sans effet car ils
se sont heurté à l'inertie voire à l'opposition des pouvoirs publics. Le résultat
de cette gestion anarchique a abouti à un bilan sinon totalement négatif,
car ces centres d'enseignement ont fonctionné, mais au moins affligeant
car il a produit des diplômés de qualité relative et surtout a contribué à
neutraliser cet élément indispensable pour le développement personnel qui
est l'émulation qui conduit à l'exigence d'excellence. Un diplômé du premier
cycle en Haiti n'a pas l'opportunité de poursuivre sa formation au delà,
d'abord parce que le cursus universitaire s'arrête à ce niveau pour la plupart
des centres et seuls quelques uns proposent des programmes de maitrise
et rares sont ceux qui s'aventurent vers le doctorat, et aussi parce que
le milieu ne lui sert pas d'adjuvant, ne récompense pas toujours le mérite
et se contente de la médiocrité. A cela s'ajoute le fait que dans un milieu
qui compte encore 55% d'analphabètes, posséder un diplôme universitaire,
quelle que soit sa qualité, représente un privilège car y parvenir signifie que
l'individu aura franchi de nombreux obstacles sociaux.

Il convient de replacer l'enseignement supérieur dans le système éducatif


global du pays qui a enregistré une inquiétante dégradation depuis quelques
décennies. En effet, on ne saurait saisir toutes les dimensions du cycle
sans en considérer les faiblesses évidentes à tous les niveaux, le primaire
et le secondaire. Plus de 80% des écoles du pays sont privées et elles
fonctionnent sans contrôle de l'Etat. Les carences sont accablantes : vétusté
des locaux impropres à servir d'écoles, impréparation des maitres lesquels,
au niveau secondaire, sont obligés d'assurer en moyenne 30 à 40 heures
de cours par semaine afin de récolter un maigre salaire, sans avoir la
certitude d'un emploi durable, obsolescence des méthodes et inadaptation
du contenu de l'enseignement aux réalités locales, absence de bibliothèque
et de laboratoire. Les résultats accumulés, d'un niveau à l'autre, de tant
de déficiences produisent des jeunes inaptes à suivre un enseignement
universitaire. Aussi, les enseignants les plus compétents et les plus sérieux
se trouvent placés devant un choix : abaisser le niveau de leurs cours afin
de faciliter la compréhension du plus grand nombre, ou alors observer les
exigences requises avec le risque que peu de postulants réussissent leurs
examens.

La situation de l'enseignement supérieur en Haiti est une résultante et non


un phénomène isolé.

2- Les conséquences du désastre du 12 janvier 2010

Elles peuvent être synthétisées de manière contrastée et apparemment


contradictoire : une tragédie et une opportunité. Le bilan humain et
matériel doit être compris en termes absolus et non globalement relatifs.
En effet, une cinquantaine de Professeurs, toutes catégories et toutes
institutions confondues et un millier d'étudiants ont péri pendant le
tremblement de terre, pour la plupart immédiatement, mais pour un certain
nombre, faute d'avoir pu être dégagés à temps des décombres et des
témoignages hallucinants confirment que, parfois, 48 heures après, on
enregistrait encore des signes de vie, une précision qui ajoute la dimension
de l'impuissance poignante à des situations déjà dramatiques. En
comparaison avec les 217.000 morts officiellement recensés et admis alors
que des estimations fiables placent la barre bien plus haut (on pense
que plus d'un mois après, des cadavres demeurent encore prisonniers
des décombres qui sont loin d'être déblayés), le tribut payé par le milieu
universitaire ne pèse pas lourd, en termes statistiques. Mais, tout en
soulignant que, d'un point de vue moral, il faut admettre l'égalité entre
les disparus, en comparaison avec la dotation humaine du milieu, cela
représente une ponction significative dans un pays qui souffrait déjà d'une
carence de cadres.

Sur le plan matériel, on enregistre la destruction totale de 6 Universités


parmi les plus prestigieuses, particulièrement la mienne dont les locaux
flambant neufs ont été inaugurés le 20 décembre 2009, ce qui oblige les
cadres dirigeants à travailler sous des tentes, à proximité des ruines, et
à envisager la reprise des activités en faisant appel aux ressources des
moyens modernes, en particulier la visio-conférence. Les autres centres
sont endommagés et les responsables attendent une expertise
professionnelle pour s'assurer de la sécurité des locaux avant de les
réintégrer. Les pertes en mobilier, en matériel informatique et en
installations de toutes sortes alourdissent le bilan. Selon les estimations les
plus conservatoires, la reprise des activités universitaires, selon le cas, ne
pourra pas s'amorcer avant le mois d'avril et, sans doute, seulement à la
prochaine rentrée de septembre.

L'effort de reconstruction devra s'inscrire en deux étapes : le retour au


statu quo ante et, dans un deuxième temps, l'amélioration quantitative
et qualitative des batiments et de l'effectif. Il convient de signaler que
même avant le drame, les parents qui en avaient les moyens envoyaient
leurs enfants étudier dans les Universités étrangères et dans la République
Dominicaine voisine, on comptait quelques 20.000 étudiants haitiens;
depuis le 12 janvier, le mouvement s'est accentué, ce qui représente un
« manque à gagner » potentiel car il faut admettre, de manière prospective,
qu'un pourcentage élevé d'entre eux ne reviendra pas au pays après avoir
complété les études. La tragédie n'a pas créé cet exode, mais elle en a
aggravé les conséquences.
Il n'est pas sans intérêt de souligner que tout le système éducatif est
sérieusement ébranlé, en particulier dans la capitale et dans les villes
de province affectées par le séisme : 9O% des écoles sont détruites ou
exposées à la démolition. Outre la dislocation de la chaine éducative à tous
les niveaux, cette situation laisse des centaines d'enfants déjà traumatisés
inoccupés, ce qui affecte leur équilibre mental. L'expérience d'autres pays
qui ont souffert une tragédie naturelle de cette magnitude (tremblements
de terre ou cyclone) enseigne qu'il faudra attendre quelques 6 mois avant
d'envisager la réouverture normale des classes : la perte d'une année
scolaire représente un lourd passif au niveau national dont vont souffrir les
familles car seul un petit nombre d'entre elles ont la possibilité d'envoyer
leurs enfants en âge scolaire à l'étranger, aux Etats Unis, au Canada et
dans la proche République Dominicaine.

3- Les défis liés à la rénovation du système universitaire dans la


perspective globale de la reconstruction du pays.

Il va de soi que cette question doit s'inscrire dans un cadre général et elle
représente une importance primordiale dans la mesure où toute politique
à cet égard impose la nécessité préalable de penser d'abord les bases de
la relance, les objectifs à court et à long terme, la stratégie appropriée et
les méthodes à mettre en oeuvre, avec une double perspective intégrée en
tenant compte des nécessités de chaque niveau, et articulée en liaison avec
les différents programmes envisagés qui doivent s'emboiter logiquement
afin de produire un résultat positif et surtout durable. Dans cette perspective,
il s'agit de considérer la relance de l'activité universitaire comme un levier
susceptible de déclencher un effet cumulatif, je dirais à rebours car, car elle
se trouve placée au bout et au sommet de la chaine éducative, et son intérêt
est de stimuler les niveaux inférieurs, le primaire et surtout le secondaire qui
lui sert de source directe.

Les défis se présentent sous forme d'alternatives interrogatives auxquelles il


convient de proposer des réponses libellées en termes de choix, d'options
pas nécessairement opposées mais différentes.

A- L'alternative public/privé.
Elle place au cœur de la problématique de l'enseignement supérieur le rôle
de l'Etat d'une part et des entreprises privées de l'autre. Certes, d'un point
de vue moral et par référence à la Constitution de 1987 laquelle, malgré
ses faiblesses, commande encore le destin du pays, l'éducation à tous les
niveaux relève de la responsabilité de l'Etat chargé d'en assurer l'accès au
plus grand nombre. C'est un impératif qui est édictée en termes de justice
sociale et de nécessité démocratique, particulièrement en ce qui concerne
l'enseignement primaire.

Avant la tragédie du 12 janvier, l'Etat haitien se montrait laxiste et négligent


et ne pouvant assumer seul la charge de l'éducation, il avait laissé
bourgeonner de manière anarchique une myriade de centres privés qui
fonctionnaient sans contrôle. Actuellement, accablé par le nombre il est
largement phagocyté par ces derniers, aussi il ne démontre pas la volonté
et il n'a pas les moyens de remédier à cette situation, de rétablir son autorité
sur des initiatives désordonnées et peu productives à moins de repenser sa
nature et ses méthodes de fonctionnement, dans ce domaine comme dans
d'autres. Parmi les tâches de rédemption nationale à accomplir, il y a celle
de la refonte de l'Etat lui-même car il est évident qu'il ne saurait demeurer
dans son état actuel, son incapacité lamentablement révélée par sa gestion
calamiteuse de la crise actuelle. La problématique de l'enseignement
supérieur en Haiti pose, essentiellement, la question politique d'une certaine
qualité d'Etat.

En effet, la situation actuelle, toute débilitante qu'elle soit, offre l'occasion


de poser le problème du rôle de l'Etat. Celui-ci n'a pas pour vocation
d'être « savant », mais il se doit de coordonner l'enseignement supérieur
en termes professionnels, faire appel aux spécialistes afin de définir une
vraie politique pour laquelle le rôle essentiel lui revient. Il s'agit donc de
renverser la situation actuelle : c'est à lui de définir les règles pour mettre en
oeuvre cette politique et non se laisser imposer celles que, par commodité
ont établi les centres privés. Des décisions radicales devront être prises,
en exploitant cette opportunité offerte. J'ai toujours défendu la thèse qu'en
ce qui concerne l'éducation primaire et secondaire assumée à 80-90% par
l'initiative privée, dans des conditions précaires qui les font mériter cette
appellation d'écoles « borlette » du nom d'un jeu de hasard très populaire,
qu'il valait mieux disposer de ces écoles plutôt que de ne pas en avoir
du tout, mais qu'elles devront disparaître un jour lorsque l'Etat ou plutôt
des hommes qui détiennent le pouvoir d'Etat ainsi l'auront décidé. Sans
faire glisser cette appréciation plutôt défaitiste au système universitaire, j'en
constatais les criantes défectuosités et, faute de pouvoir le changer, je m'en
accommodais tout en m'efforçant, avec d'autres, de préserver les standards
de qualité universelle dans mes domaines d'activité.

Maintenant que le désastre a brutalement mis à nu les déficiences,


l'occasion est offerte d'effectuer le tri nécessaire entre les Universités
privées susceptibles d'accompagner cette relance et ce travail devrait
commencer avec l'Université d'Etat elle-même dont le fonctionnement
laissait à désirer; par exemple, la Faculté de Médecine qui ne forme que
200 professionnels par an était paralysé depuis près d'un an par des grèves
et un grave problème concernant les études entre la direction et un petit
groupe d'étudiants, ce qui créait une rupture dans le service social de la
médecine d'Etat : le drame du 12 janvier la place dans la même situation
que les autres et il faudra en envisager la réouverture non dans le cadre
isolé que la crise avait créé, mais dans une perspective globale intégrant
l'ensemble des activités.

Une telle approche requiert une résolution et entrainera l'application de


mesures impopulaires, mais c'est l'impératif du moment. Et il appartiendra
à l'Etat de réaliser que telle est sa responsabilité, même en partageant
avec des centres privés la mise en œuvre pratique et sous son contrôle
d'une vraie politique d'éducation supérieure, en application de cette Loi tant
attendue.

Un point particulier mérite d'être souligné. L'enseignement supérieur coûte


cher surtout en ce qui concerne les disciplines scientifiques qui réclament
des laboratoires et un équipement sophistiqué. Les centres privés ne
reçoivent aucune subvention de l'Etat et leurs sources de revenus sont
alimentées exclusivement ou prioritairement par le paiement effectué par
les étudiants, ce qui représente une lourde ponction dans les finances des
familles.

A côté d'une nécessaire subvention par l'Etat des centres les plus
performants, il y a lieu de verser au dossier de la reconstruction la question
du crédit universitaire, une formule déjà utilisée dans d'autres pays, qui
permettrait aux jeunes de financer leurs études grâce à une avance
consentie par des banques privées, dont le remboursement à terme serait
garanti aussi bien par l'Etat que par les familles. J'ai déjà proposé cette
formule lors de conférences et je crois que l'occasion se présente pour
relancer le débat sur la question. Une telle formule permettrait de concilier
l'accès à l'éducation universitaire des citoyens appartenant à des couches
défavorisées et l'allègement de la charge de l'Etat.

B- L'alternative savoir universel/formation pratique

A cause de l'absence d'une politique à long terme concernant l'éducation


supérieure, ce qui a prévalu tout au cours de notre histoire, c'est l'effet
de la séduction spontanée vers certaines matières dites de luxe capables
d'enrichir l'esprit humain, de flatter l'ego, permettant de briller dans les
salons, dans une salle cours ou au Parlement, mais qui souvent n'avaient
pas de prise sur l'environnement physique et surtout social. On a toujours
préféré les disciplines humaines aux sciences exactes.

Cela revient à s'interroger sur la finalité du savoir et induit l'interrogation


suivante : pour un pays sous-développé comme Haiti, accablé par des
problèmes de toutes sortes, est-ce un luxe stérile que d'étudier la
philosophie, les lettres classiques, les langues et mortes et les textes gréco-
latins plutôt que la physique et les sources alternatives d'énergie ?

Aristote plutôt qu'Einstein ?

Le latin plutôt que l'anglais, langue universelle ?

De manière plus immédiatement concrète, est-il loisible d'enseigner la


philosophie lorsque les gens meurent de faim et croupissent dans
l'ignorance ?

Répondre de manière affirmative à ces questions en insistant sur la


dimension pratique de l'enseignement reviendrait à dénier aux jeunes non
l'accès aux études mais à celles qui n'auraient pas de finalité pratique.

Le savoir universel est une richesse commune à partager et il n'y a pas


d'incompatibilité mais plutôt une complémentarité entre les différentes
disciplines. L'enseignement supérieur doit être nationaliste dans ses
objectifs et ses méthodes et viser la connaissance de l'homme haitien et lui
assurer un certain bien-être. Mais il doit aussi s'ouvrir sur l'universel et tirer
profit du savoir accumulé par le développement des sciences sociales.

C- L'alternative orientations dirigistes/choix individuels

Dans une perspective optimale mais difficile à réaliser concrètement, un


pays comme Haiti devrait pouvoir faire l'inventaire exhaustif de ses besoins
et orienter les programmes d'enseignement de manière à les satisfaire. En
d'autres termes, calculer le nombre de cadres qui lui seraient nécessaires,
médecins, infirmières, agronomes, chercheurs dans le domaine des
énergies alternatives, l'enseignement à distance, en utilisant les moyens
modernes de communication afin de suppléer à la carence de cadres,
ensuite organiser les structures de l'enseignement universitaire de manière
à répondre à ces besoins.

A ce sujet, je voudrais faire deux observations. En premier lieu, je ne


crois pas qu'il faille utiliser des méthodes coercitives et adopter le dirigisme
incitatif préférentiel. En Haiti, le choix des jeunes et de leurs parents porte
de manière automatique vers la médecine conduisant à un diplôme
socialement prestigieux et lucratif. Or le calcul du nombre de médecins
nécessaires pour assurer un service de santé efficace se mesure au prorata
de la population et doit tenir compte de son déploiement dans le pays. Or,
la situation actuelle est de un médecin pour 20.000 habitants, un rapport
très en dessous de la norme des pays développés mais aussi par référence
à notre environnement caraibe; l'offre médicale est concentrée dans la
capitale et quelques villes de province et elle est pratiquement inexistante
dans les 570 sections communales où vivent 60% de la population. Cela dit,
la capacité d'accueil des Facultés publiques et privées est fort limitée et ne
va pas augmenter à court terme.

Il y a plus de médecins haitiens dans la seule province canadienne de


Québec que dans toute Haiti; les associations médicales ont démontré par
des enquêtes réalisées qu'au cours de ces quarante dernières années seuls
30% de médecins formés à la Faculté de l'Université d'Etat sont revenus
et travaillent dans le pays. Or, il faut le souligner, celle-ci fonctionne sur la
base du principe de la gratuité totale. Ainsi, l'Etat finance la formation de
jeunes, médecins et autres, pour les voir après émigrer : du point de vue
économique, cela représente une perte sèche pour la nation.

Dans ces conditions, on ne saurait concentrer les efforts sur l'adéquation


de l'offre aux besoins en négligeant les sciences auxiliaires de la médecine.
Toutes les disponibilités financières ne suffiraient pas.

En d'autres termes, s'il est opérationnel de tenir compte des besoins pour
orienter une politique nationale en matière d'éducation, il faut se garder
d'introduire un rapport trop rigoureux entre les deux. Pour le moment, le
pays souffre de précarité professionnelle alors que des études sérieuses
démontrent qu'il ne manque pas de cadres compétents sur place et dans la
diaspora qui dispose d'un vivier de professionnels désireux de servir et qu'il
ne peut pas utiliser faute de structures d'accueil adéquates.

En second lieu, en tenant dompte de ce constat, la satisfaction des besoins


réclame aussi l'aménagement des possibilités d'utilisation sans lequel on
risque de produire un engorgement de professionnels sous-utilisés et
relativiser l'impact de l'effort consenti pour les préparer. Ainsi, il est
nécessaire d'adopter une planification modulée afin d'articuler les besoins
identifiés en amont et, en aval, l'utilisation des cadres formés dans les
centres dédiés à l'enseignement supérieur.

D- L'alternative massification/élitisme.

Elle revient à poser au moins la question fondamentale : quelle est la


finalité de l'enseignement supérieur ? Une production de masse de diplomés
(approche quantitative) ou une sélection orientée vers l'excellence
(approche qualitative) ?

Le développement d'un pays se mesure par le PIB mais aussi par le


nombre de diplômés. Sans nier la magie du diplôme comme critère
d'appréciation, celui-ci mériterait d'être relativisé d'une part par le domaine
d'application, de l'autre par le niveau atteint et ainsi privilégier le nombre de
détenteurs de Doctorat plutôt que celui de licenciés. La première catégorie
suppose un écrémage par l'effet combiné des aptitudes individuelles, des
facilités d'apprentissage pour les révéler et les optimiser et aussi de cette
donnée sociale et psychologique qu'est la renommée. La méritocratie
comme choix délibéré est un instrument efficace mais souvent injuste,
car elle ne tient pas compte des conditions dans lesquelles les jeunes
poursuivent leurs études, car tous ne disposent pas de cette liberté d'esprit
qui sous-tend et stimule l'acquisition du savoir et surtout de l'opportunité
sociale de poursuivre les études au plus haut niveau, car ils sont parfois
obligés d'interrompre un itinéraire personnel prometteur pour gagner leur
vie.

Le pays a besoin de spécialistes et de techniciens de niveau moyen, de


neuro-chirurgiens comme d'infirmières et de praticiens pour accomplir une
médecine de proximité. Ainsi, poser le problème ne commande pas de faire
un choix mais de souligner des possibilités ouvertes. L'ambition n'est pas de
fabriquer des candidats au Prix Nobel de Physique car le pays ne dispose
pas de laboratoires de recherche dans lesquels les compétences pourraient
se révéler et s'épanouir, mais pourquoi pas un Nobel de littérature ? Par
ailleurs, il n'est pas exclu que, grâce à des recherches appropriées, il puisse
trouver un créneau de réalisation pour lequel il disposerait d'un avantage
comparatif car la pensée créatrice peut être fécondée malgré le dénuement.

En guise de conclusion provisoire.

Cette présentation que le format dicté par les circonstances a rendu brève
et schématique a posé succinctement les principaux problèmes de
l'éducation supérieure en Haiti dans le contexte des conséquences de la
tragédie du 12 janvier 2010. Je voudrais la compléter par quelques propos
qui placent la problématique dans un cadre de réflexion plus large.

Le choc provoqué par le tremblement de terre a créé, à côté des


destructions irréparables, une opportunité pour penser le développement
du pays non en faisant table rase du passé, mais en tirant les conclusions
nécessaires de façon à engager les programmes en termes novateurs. Tout
n'est pas négatif dans le bilan à dresser. Mais il s'agit de faire le tri entre
ce qui est récupérable et ce qu'il convient de déposer comme reliques
inutilisables à embaumer dans le patrimoine historique.

L'orientation institutionnelle de l'enseignement supérieur dans le cadre des


différentes Facultés me paraît adéquate, mais il s'agira désormais de le
compléter en mettant l'accent sur des matières nouvelles utiles pour le
développement du pays, comme les nouvelles technologies de
communication.

Je voudrais souligner les exigences du facteur temps. Le pays ne peut


pas attendre de disposer de tous les cadres nécessaires afin d'assurer
un enseignement de qualité. Des expériences prometteuses sont déjà en
cours de réalisation pour optimiser l'enseignement à distance et il s'agira
de s'orienter délibérément dans cette voie. L'Université haitienne devrait par
ailleurs pouvoir compter non seulement sur les cadres nationaux évoluant
dans les centres étrangers et qui sont disposés à dispenser un
enseignement intensif sur deux mois par exemple, ou a passer une année
académique dans le pays, mais aussi sur l'assistance internationale en
espérant que les Professeurs étrangers ne seront pas dissuadés de se
rendre en Haiti : avant il y avait les effets des turbulences politiques qui
créaient un climat d'insécurité qui décourageait les bonnes volontés; il est à
craindre maintenant que la psychose révélée par les études scientifiques
qui soulignent la fragilité géologique du pays, le réveil possible, dans un an
ou dans cent ans, de l'activité sismologique n'agisse sur les consciences
étrangères comme elle le fait sur celles des Haitiens. Mais pour que cette
offre étrangère soit efficace, il convient que, du côté haitien, on définisse
très clairement la nature des besoins et ceci ne peut se faire que grâce à ce
que l'on pourrait appeler les Etats généraux de l'enseignement supérieur,
en évitant les erreurs passés, en premier lieu, en élaborant cette Loi tant
attendue sur l'enseignement universitaire.

Enfin, avec conviction mais sans arrogance, je postule que nous sommes
trop accablés de précarités de toutes sortes pour nous contenter de projets
immédiatement réalisables mais médiocres. Notre dénuement,
paradoxalement, nous autorise à être exigeants d'abord envers nous-
mêmes mais aussi dans notre manière de traiter avec les amis étrangers.
Parce que nous vivons la situation qui est la nôtre, fruit de nos carences
passées et de l'action d'une nature impitoyable, nous avons le droit d'être
orgueilleux.

M'adressant à cette audience de professionnels académiques, de donateurs


et aussi de « personnes enthousiastes » comme le souligne la lettre
d'invitation, j'exprime mieux que l'espoir, la conviction que j'aurai contribué
à faire entendre une voix haitienne, sans doute pas la seule, capable de
susciter, par delà la compassion humaine pour notre tragédie, un effort de
compréhension de nos besoins. Et nous attendons de vous une aide qui
concilie l'efficacité quantitative et qualitative et le souci de respecter notre
dignité de peuple.

Je vous remercie.