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Le caractère dominant de tout l' ouvrage est la

modération du bon sens, un bon sens plein, abondant

et distinct, sans système, ce media quaedam

ratio que nous retrouvons partout dans

l' enseignement de nos amis, et qui est ici comme à sa

source. -on sent déjà dans Arnauld Nicole qui

tempère.

Si Bossuet fait jamais une logique (et il en a fait

une), il est à croire qu' il saura moins uniment

s' aplanir, et qu' il ne se tiendra pas de tout point

dans cette médiocrité lumineuse.

La logique de port-royal ne s' embarque pas dans

une série de raisonnements ou d' inductions reposant

sur une idée première ; elle est plus expérimentale,

et pourtant rationnelle . Elle croit au je

pense, donc je suis , de Descartes, sans pour cela

s' engager dans les détours de sa métaphysique. La

clarté incontestable du je pense, donc je suis ,

qui suppose la conception distincte de penser et

d' être , suffit, selon port-royal, à prouver

que toutes les idées ne viennent pas des sens, qu' il

y a d' autres idées que celles qui se rattachent à de

certaines images. On accorde du reste aux sens leur


part, tout en maintenant à l' esprit sa faculté

propre.

Aux mots et aux signes, de même, la logique

accorde leur importance, sans les identifier avec

l' idée ; et à une objection cauteleuse de Hobbes

contre Descartes elle oppose trois ou quatre raisons de bon sens,

pour faire voir qu' en des cas précis on raisonne, à

n' en pas douter, non point par de simples

enchaînements de noms unis par le verbe, mais par la

considération effective des idées qu' on a dans

l' esprit.

Une plus grande subtilité d' analyse, une originalité

inventive, ne la cherchez pas dans cette logique ,

non plus que dans la plupart des écrits de ces

messieurs. Nous n' avons pas ici un monument hardi

construit sur une base simple, sur une pierre

angulaire, haute ou profonde. Nous sommes en plaine,

en fertile plaine. Les quatre règles dont Descartes

fait provision avant de se mettre en route pour sa

recherche, port-royal les accueille et n' en veut pas

d' autres, en avertissant toutefois que la grande

difficulté consiste à les bien observer. Les plus

belles règles du monde ne suppléent jamais à

l' adresse et à la qualité judicieuse de l' esprit.

La logique de port-royal est étendue, elle n' est

pas superficielle ; et si elle n' est pas plus


profonde, c' est que la profondeur ne s' enseigne pas.

Quand on la veut enseigner, on ne produit que le

creux dans un grand nombre d' esprits.

La pensée pratique ressort à chaque page. Une vérité

exprimée dans cette logique est toujours sans

préjudice des autres qui sont à côté. On suit

préférablement Descartes, on déclare les catégories

d' Aristote très-peu utiles , mais on ne veut pas

décrier Aristote : " tous les états violents ne

sont pas d' ordinaire de longue durée, et toutes les

extrémités sont violentes " . Et d' ailleurs, il

n' y a point d' auteur dont on ait emprunté plus de

choses dans cette logique que d' Aristote,

puisque le corps des préceptes lui appartient. On

profite de tout ce qu' il y a de bon chez tous, du

philosophe allemand Clauberg comme de Ramus. Ce

besoin d' équité, cette guerre à ses propres

préventions, perce dans les moindres circonstances.

Le père Petau, en un endroit, est cité parmi les

plus habiles gens de l' église. à l' égard de

Montaigne seul, on sort, en une page bien connue,

des bornes de la modération ; pourtant il est cité

en d' autres endroits honorablement, même à l' article

des faux miracles , où l' on donne son discours

comme ingénieux .

Les exemples nombreux sont pris à dessein de toutes


sortes de sciences, et en particulier de la morale :

on n' a pas craint d' en tirer parfois matière à

digression. écoutons la raison qu' en donne ce bon

sens libre, à la barbe des pédants formalistes et des

suppôts d' école, qui rangeaient avant tout chaque

science suivant l' étiquette : " quand on a jugé qu' une

matière pouvoit être utile pour former le jugement,

on a peu regardé à quelle science elle appartenoit.

l' arrangement de nos diverses connoissances est

libre comme celui des lettres d' une imprimerie ;

chacun a droit d' en former différents ordres selon

son besoin, quoique, lorsqu' on en forme, on les doive

ranger de la manière la plus naturelle. "

ces exemples nombreux sont une partie variée de la

logique , et qui la fait lire avec un peu moins

de chagrin , ce qu' on voulait obtenir. Ils

tiennent en éveil l' intérêt et donnent une quantité

d' ouvertures à l' esprit pour s' adresser ensuite à ces

auteurs dont on a cité quelque opinion. Le choix

de certains exemples atteste une noble et, disons

mieux, une chrétienne indépendance. Si Louis Xiv

y obtient l' indispensable louange :

la loi divine oblige d' honorer les rois :

Louis Xiv est roi :

donc la loi divine, etc., etc. ;


c' est le simple cachet du temps, la date du livre.

Mais ce qui vaut plus la peine d' être remarqué comme

dérogeant aux habitudes régnantes, c' est que dans ce

livre, composé d' abord pour l' instruction du jeune

duc de Chevreuse, il y a nombre d' exemples et de

réflexions directes propres à rabattre la vanité des

grands, et à leur donner une juste idée de leur

condition. Ainsi ce passage sur la fausse estime

qu' on fait d' eux, et sur la confusion qui s' établit

dans l' esprit des autres, et surtout dans le leur,

entre leur fortune et leur personne même :

" ... ils ne peuvent souffrir que ces gens qu' ils

regardent avec mépris prétendent avoir autant de

jugement et de raison qu' eux ; et c' est ce qui les

rend si impatients à la moindre contradiction qu' on

leur fait. -... etc. " ce n' est certes là que du bon sens, et même du bon

sens un peu long, quoique je l' aie abrégé encore.

Mais songez à la date, à la destination du livre pour

un jeune grand ; et soyez sûr qu' on ne trouverait

jamais rien de pareil dans un ouvrage venu des

jésuites, mais bien probablement quelque flagornerie

en vers latins sur l' excellence des aïeux :

cara deum soboles...

dans ces exemples tirés de la morale, il y a des

moments où l' on domine tout d' un coup le sujet, des

accents de finale élévation vers les choses


éternelles : ainsi dans le chapitre x de la 1 re

partie, où l' on rapporte quelques exemples d' idées

confuses et obscures , toute la dernière page me

fait l' effet d' être du Pascal un peu amorti, étendu

et solidifié, pourtant du Pascal ; un chapitre déjà

des essais de morale de Nicole.

[…]

Ce qu' il y aurait encore de

mieux aujourd' hui, à mon sens, ce serait une logique

à la port-royal ; non pas la même, car tout

vieillit ; mais l' équivalent en notre temps,

c' est-à-dire, une logique où après avoir adopté cette

division (des idées , des jugements ou

propositions , du raisonnement , de la

méthode ), cette division-là, ou telle autre

suffisamment établie, on parcourrait ce cadre en

promenant ses réflexions sur chacun

des points, sans aucun système, sans même celui du

soi-disant éclectisme qui en est un, mais selon le

simple bon sens direct appliqué en chaque rencontre.

On renouvellerait les exemples, on rajeunirait les

digressions ; au lieu des critiques de Flud et de

Lulle, on ferait passer sous les yeux, en les

appréciant, les résultats empruntés aux principaux

systèmes plus modernes ; on tirerait à clair leur

phraséologie ; on percerait à jour les cloisons, le


plus souvent très-minces, qui les séparent. Dans cet

examen critique, on se rangerait provisoirement aux

principes les plus plausibles, les plus indiqués par

le bon sens général, sans prétendre sur toutes ces

choses avoir trouvé le dernier mot. En maintenant

tout sentiment honorable et moral, on ne

supprimerait pas, on laisserait entrevoir le côté

physiologique des questions. Puis, ce cadre amplement

et librement parcouru, on congédierait ses élèves, non

pas après leur avoir enseigné un système, un corps de

doctrine, mais après avoir choisi des exemples dans

tous, et en avoir discouru sensément à l' occasion ; et

pour conclusion finale et morale, comme dans la

logique que nous venons de feuilleter, on leur

dirait, -sinon tout à fait comme ce philosophe

ancien : mes amis, il n' y a pas d' amis ; -du

moins : mes amis, il n' y a point de logique ni de

philosophie qu' on apprenne, il y a celle qu' on se

fait ; et plus heureux, comprenant toutes ces

choses, quand on sait mieux et qu' on s' en passe !

Saint-Beuve Port-Royal