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LA PSYCHANALYSE ET SES TEXTES CLINIQUES

La construction du corpus théorique et clinique psychanalytique ne pose pas seule-


ment problème aux détracteurs de la psychanalyse, mais aussi à certains chercheurs
appartenant au domaine psychanalytique, qui voient le statut épistémologique de la
psychanalyse diminué par sa dimension spéculative. Ces mêmes chercheurs ont tenté
de résoudre ce problème, mais ils ne l’ont abordé, nous semble-t-il, que de manière
partielle.
L’absence de recherches empiriques en psychanalyse est une constante qui a fait
l’objet de dures critiques épistémologiques 1. Un aspect fondamental de la question se
situe dans le fait que la clinique psychanalytique a traditionnellement exclu toute
forme d’attestation directe de sa pratique (enregistrements audiovisuels), dont l’évi-
dence s’est vue limitée à des textes tels que des mémoires, des cahiers de bord ou des
notes rédigées par les participants 2. Même aujourd’hui, le savoir psychanalytique que
produit la pratique clinique se construit et se transmet principalement au moyen de
ce que l’on nomme des histoires de cas, c’est-à-dire, des textes élaborés par les théra-
peutes à partir des notes qu’ils ont eux-mêmes rédigées au cours de leurs séances thé-
rapeutiques avec un patient 3.
Or, la seule attestation directe de l’échange entre un patient et un thérapeute est
son enregistrement, que nous nommerons texte clinique, et qui diffère des autres tex-
tes produits au sein de la pratique clinique (comme les notes cliniques, et a fortiori,
les histoires de cas), en cela que ces derniers correspondent à une interprétation de
cet échange. Siegel décrit fort bien la situation en affirmant que « la psychanalyse s’est
constituée en la seule science sans données et en la seule herméneutique sans texte »
et que « le manque d’attestations directes de la pratique clinique fait de l’histoire de
cas un texte qui brouille la distinction entre un texte et ses diverses interprétations » 4.

1. Grünbaum 1984, Siegel et al. 2002.


2. Sherwood 1969 estime que probablement aucun autre domaine n’a construit un corpus théorique aussi
vaste à partir d’un registre de données publiques si restreint ; sur l’absence historique de textes cliniques
en psychanalyse, voir Glover 1952, Bellak et Smith 1956 et Parloff 1999 ; sur les « résistances » à l’enregistre-
ment des séances et au fait de rendre publique la pratique psychanalytique dont ont fait preuve les psycha-
nalystes, voir Kubie 1958, Bergman 1966, Carmiachael 1966 et Gill et al. 1968.
3. Sur les problèmes que pose le fait de fonder la recherche exclusivement sur les notes cliniques, voir Holt
1984 et Masling 1986.
4. Siegel et al. 2002, p. 40, traduction de l’auteur.

Psychiatries dans l’histoire, J. Arveiller (dir.), Caen, PUC, 2008, p. 189-198


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La psychanalyse prétend ainsi avoir résolu le problème de l’interprétation avant même


l’avoir posé.
En fondant la recherche sur la pratique clinique, tout en excluant de cette prati-
que une attestation directe qui permettrait de côtoyer les possibles distorsions du thé-
rapeute ou de mettre à l’épreuve ses hypothèses de travail, la psychanalyse se dépossède
de l’objet d’étude empirique dérivé de sa pratique clinique. Cet objet, devrait pour-
tant constituer l’objet privilégié de la recherche, du fait de la valeur heuristique que la
psychanalyse concède à sa pratique clinique. Comme l’affirme Kächele, si seule l’étude
de l’échange entre le patient et le thérapeute permet de mettre à l’épreuve les aspects
essentiels de la théorie psychanalytique et de développer une théorie empiriquement
construite du processus thérapeutique, l’étude de la pratique clinique ne peut alors se
comprendre sans l’étude de cet échange qui la constitue 5.
L’Association psychanalytique internationale publiait en 2000 un mémoire qui
confirmait l’inquiétante absence de recherches empiriques, ce qui se traduisait par une
incapacité à persuader la communauté scientifique, tout comme le public en général,
de la validité de la psychanalyse en tant que discipline et en tant que domaine d’exer-
cice professionnel 6.
Le besoin de disposer de recherches empiriques se fit déjà sentir dans les années
1960 lorsque, dans le but de se donner un objet d’étude le plus exempt possible de « dis-
torsions, d’omissions et d’inventions », selon les mots de Masling 7, un groupe de psy-
chanalystes américains, parmi lesquels se trouvaient M. Gill, I. Hoffman, B. Rubinstein
et D. Spence, pour ne citer que quelques noms, ouvrit ce domaine aux dimensions
empirique et critique en publiant des textes cliniques.
Leur travail inspira des chercheurs comme H. Dahl, ou plus récemment, P. Siegel
aux États-Unis, et H. Kächele et H. Tomä en Allemagne, lesquels ont contribué à main-
tenir tout de même vivante cette voie de recherche – la création de plusieurs banques
textuelles cliniques pendant la dernière décennie le prouve bien.
En résumé, si de nos jours la psychanalyse continue de faire l’objet des mêmes cri-
tiques 8 et si un secteur de praticiens continue de reconnaître la nécessité de remédier
à cet état carentiel, il est loisible d’inférer que le fait de s’être donné un objet empiri-
que dérivé de la pratique n’a pas permis, contrairement à ce que les chercheurs espé-
raient, de résoudre tout à fait le problème.
Il est courant de lire dans ces recherches que le fait de compter sur un objet d’étude
empirique garantit le caractère descriptif et non spéculatif des recherches 9. Mais cette

5. Kächele 2005.
6. A. Cooper avertissait déjà en 1984, lors de son discours d’investiture comme président de cette Associa-
tion, que la société n’allait pas permettre indéfiniment à la psychanalyse d’exercer la clinique sans prouver
son efficacité.
7. Masling 1986. Traduction de l’auteur.
8. La polémique déclenchée par la publication en septembre 2005 du Livre noir de la psychanalyse (éd. Les
Arènes) en est un exemple.
9. Ceci peut être illustré par les propos de Teller et Dahl 1986, p. 765 : « If one takes these words, the patient’s
words, seriously, if one records them and transcribes them, if one then searches and re-searches them, one is
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affirmation n’aborde que partiellement le problème de la construction des données.


En effet, le débat autour de l’objectivité s’est focalisé principalement sur la question de
la méthode employée pour l’analyse textuelle, en laissant dans l’ombre deux aspects :
1. le fait que l’objet empirique n’est pas donné et doit par conséquent être consti-
tué ;
2. le fait que l’objectivité de l’analyse textuelle ne réside pas tant dans la méthode
employée – vu que toute méthode peut se mettre au service de différentes stratégies
d’analyse – mais dans les stratégies mêmes et, surtout, dans les théories qui les sous-
tendent 10.
Fonder une recherche sur un objet empirique constitue alors une condition néces-
saire mais non suffisante pour garantir l’objectivité de l’étude, les autres conditions
étant que la constitution de l’objet ainsi que les stratégies d’analyse utilisées ne fassent
pas violence à l’objet.
En définitive, la question était de savoir si les recherches psychanalytiques se ser-
vent des textes cliniques comme d’objets permettant la construction de théories ou,
au contraire, si elles se servent de ces textes pour confirmer les théories qu’elles défen-
dent, ce qui revient en premier lieu à se demander si les analyses des textes cliniques
sont descriptives ou aprioristiques.
Le cadre conceptuel et méthodologique qui a orienté cette recherche est celui que
propose la sémantique interprétative de F. Rastier. Cette théorie, qui résulte de la lin-
guistique autonome de tradition saussurienne, définit la signification comme une rela-
tion linguistique entre signifiés établis par contraste linguistique et non en fonction de
possibles corrélats psychologiques ou physiques. Elle se présente comme une théorie
unifiée capable de rendre compte du contenu, à tous les paliers de l’analyse sémanti-
que, du morphème au texte, en suivant le principe de détermination de la signification
locale par le sens global. Son rationalisme empirique, compris comme un empirisme
éloigné du réalisme naïf, qui considérerait les données comme préétablies, ainsi que
du rationalisme dogmatique, entend la construction des données comme composée
par un objet, un sujet et une situation. Elle s’élabore donc dans la pratique descriptive
et pas avant elle, et appuie l’analyse sémantique sur un substrat empirique dont le
texte, et non le signe, est l’objet privilégié 11. En reprenant la formulation de Rastier,
accorder aux textes la condition d’objet d’étude suppose de privilégier le principe de
réalité par rapport au principe de plaisir, en préférant une construction rationnelle
empirique à une construction aprioristique des données. Cette vocation descriptive, et
non spéculative, ainsi que l’importance qu’elle accorde à la spécificité de chaque texte
font de la sémantique interprétative une perspective particulièrement intéressante

10. rewarded with the discovery of patterns and structures that are indeed there to be found, that are not merely
invented or arbitrarily imposed on unwilling data. It is these words that we take to be the data of psychoanaly-
sis » ou de Bucci 1988, p. 38 : « Patterns detected by this approach are there to be found ; not constructed by the
observer in any sense. »
10. Rastier 2001b.
11. Rastier 1989, p. 11 ; Rastier 2001a, p. 12.
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pour la psychanalyse, qui privilégie l’approche idiographique et dont les recherches


sur les textes cliniques se veulent empiriques.
Nous avons formulé l’hypothèse que les analyses sémantiques des textes cliniques
psychanalytiques sont aprioristiques. Cette hypothèse se vérifierait dans les conditions
suivantes :
1. lorsque l’attribution de sens se réalise uniquement sur des sections du texte cen-
sées représenter le sens global ;
2. lorsque l’attribution de sens ne s’effectue pas en fonction des données textuel-
les, mais suivant d’autres considérations (qui ne s’excluent d’ailleurs pas mutuelle-
ment) :
– l’établissement d’une signification fixe et invariable qui ferait automatiquement
correspondre à chaque signifiant un signifié préétabli sans tenir compte du contexte.
Or, puisque le sens est déterminé par le contexte, décontextualiser les unités textuel-
les revient à les dépouiller de ce qui leur permet de faire sens 12. Cette approche fixiste
repose sur le préjugé que la langue est homogène et identique à elle-même dans tous
les textes et dans toutes les situations de communication 13 ;
– l’adoption d’une lecture aprioristique (économique, sexuelle, de castration, etc.)
comme le ferait une herméneutique dogmatique 14 ;
– l’adoption d’un procédé intuitif exempt de toute méthode, et par conséquent,
ne permettant pas de transformer la compréhension, nécessairement intuitive, en une
interprétation empiriquement fondée.
Nous avons mis notre hypothèse à l’épreuve sur un corpus composé de 31 articles
publiés entre 1964 et 2005, appartenant au domaine psychanalytique et analysant des
textes cliniques 15. L’étude de textes cliniques étant fort rare en Espagne, je me suis tour-
née vers les publications américaines, un peu plus nombreuses à ce sujet, d’autant plus
qu’elles constituent des modèles sur lesquels se développe la recherche, non seule-
ment en Espagne, mais dans d’autres pays d’Europe également (la banque textuelle
TextBank à Ulm en est un exemple).
Les textes cliniques sont parfois très volumineux (ils peuvent atteindre plus de
4 millions de mots), et cela a posé problème pour la plupart des articles du corpus,
même lorsqu’ils disposaient de systèmes d’aide à l’analyse textuelle par ordinateur. Si
certains de ces auteurs, faisant appel à un principe d’économie (en détriment de l’unité
même de l’objet empirique), s’interrogent sur la possible perte de sens textuel consé-
cutive à la « réduction » des données textuelles 16, la plupart d’entre eux réduisent sans

12. Par contexte nous entendons l’ensemble des unités, du palier du morphème à celui du texte, qui ont une
incidence sur une unité sémantique au moyen de déterminations qui s’imposent à travers le système fonc-
tionnel de la langue, mais aussi et surtout, à travers les normes génériques et discursives relatives à la pra-
tique qui produit et interprète le texte.
13. Bourion 2001, p. 48.
14. Voir à ce sujet les propos de Laplanche 1997.
15. La liste de ces articles, qui constitue approximativement la moitié des textes publiés présentant ces carac-
téristiques, se trouve en annexe.
16. En particulier Teller et Dahl 1986.
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justification le texte à un volume parfois inférieur à 1 % du volume originel 17. Par ail-
leurs, presque la moitié des articles de notre corpus ne précisent pas le volume originel
des textes cliniques qu’ils analysent, ce qui peut s’interpréter dans le sens du manque
de valeur qu’ils octroient au texte comme unité de sens.
La moitié des articles étudiés imposent des suppressions d’ordre divers aux textes
cliniques qu’ils analysent. Il est courant de supprimer la plus grande partie du texte
excepté quelques fragments choisis soit intuitivement soit de manière stochastique.
Les fragments sélectionnés peuvent être composés d’une ou de plusieurs séances 18,
mais aussi par des blocs de mots (en général, de 100 à 250) ou des intervalles tempo-
rels (de 5 ou 10 minutes) 19. Ces unités textuelles constituent des artifices méthodolo-
giques qui facilitent sans doute l’analyse, mais qui ne peuvent pas être réifiés en objets
qui, agrégés, seraient à même de remplacer le texte.
D’autres articles ne conservent du texte clinique que les unités traditionnelle-
ment porteuses de sens (les lexèmes), voire uniquement les lexèmes manifestés par
un substantif ; parfois, encore, les recherches éliminent complètement le texte et réa-
lisent l’analyse sémantique sur une sorte de reconstruction logique de propositions
abstraites caractérisées par la seule présence/absence de sujet ou de verbe 20.
Quant aux attributions de sens au texte, le procédé le plus courant est d’assigner
une signification fixe aux signes 21. Plusieurs recherches prennent même bien garde que

17. Teller et Dahl 1986, p. 767 indiquent que les 612 mots prononcés par la patiente au cours de la séance que
leur article analyse correspondent approximativement au 1 / 7000 de la totalité des mots prononcés par la
patiente au cours de son analyse.
18. La séance correspond à une unité classique d’analyse dans ce domaine, comme l’attestent les articles
publiés par Gill et Hoffman 1982 et par Dahl, Kächele et Thomä 1988.
19. La sélection de blocs de mots est un procédé utilisé par Spence 1969. Iker et Harway 1965, Luborsky et al.
1973, Weiss et Sampson 1986 et Dahl 1972 lui préfèrent la sélection d’intervalles temporels. Ces procédés
sont fortement associés aux méthodes d’analyse de contenu, ainsi qu’à une haute valorisation de l’analyse
quantitative (statistique) des données (voir à ce propos le titre de l’article de Dahl 1974 : The Measurement
of Meaning).
20. Les limites d’espace ne me permettant pas d’illustrer toujours mes affirmations, je signalerai au moins le
texte source auquel elles font référence. Dans ce cas, Bucci 1988, p. 36 : « One set of judges divides the text
into idea units. […] The idea units are taken out of the context in which they appear in the hour […]. The
second set of judges translates the sentences in the idea units into propositional statements, each containing
at least a subject and an action, with qualifiers and nonsubstantive words removed. These judges also remove
all references to specific actions, times, and people and replace them with coded category terms. These are general
categories, e.g. “act”, “objet” […]. » Spécifions que par sentence, il faut entendre ici une unité textuelle appar-
tenant à la langue en tant qu’objet empirique, et par propositional statement, une unité appartenant au lan-
gage en tant que construction abstraite.
21. Dahl 1972, p. 252, décrit cette perspective comme suit : « This approach [computer content-analysis] is based
on two simplifying assumptions. The first is that words alone, independent of grammar, carry significant infor-
mation. […] In this dictionary [the Harvard III Psychosociological Dictionary], each of about 3 200 words is
defined by assigning it to one of 55 denotative categories and to one or more of 28 connotative categories. Thus a
word is defined by the categories to which it is assigned. A category is in turn defined by the words that are assi-
gned to it. » ; Bucci 1988, p. 40, pour sa part, se sert de gradations selon elle fondées à la fois sur la critique
littéraire et sur l’expérimentation pour mesurer certaines qualités linguistiques comme la concrétion, la
spécificité ou la clarté d’expression.
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le contexte textuel ne fausse pas l’attribution de signification 22. Les analyses qui se veu-
lent plus objectives se servent de dictionnaires (d’analyses de contenu) qui permettent
de lire le contenu d’un texte clinique. Et bien que ces études soient plus objectives, dans
le sens où elles explicitent comment s’est effectuée l’attribution de sens, il reste que ces
attributions de sens demeurent spéculatives du fait que le dictionnaire préétablit de
manière normative : les unités textuelles porteuses de sens (les mots), les mots suppo-
sément significatifs dans le domaine choisi, ainsi que le contenu qu’il faut leur attri-
buer. L’utilisation de mots-clés constitue un procédé courant pour cette perspective :
il permet d’établir des corrélations entre catégories, mais aussi des thèmes pour les
séances ou les thérapies.
Cela nous amène aux interprétations suivant une clé de lecture. Les interprétations
d’ordre sexuel, très courantes, semblent dériver parfois plus des théories psychanaly-
tiques que des textes cliniques analysés 23. Une autre façon d’attribuer au texte un sens
prédéterminé tout en le psychologisant consiste à postuler qu’il manque une séquence
linguistique que le chercheur fournira par défaut, grâce au postulat que les séquences
psychologiques d’un sujet restent les mêmes indépendamment des situations 24. En
définitive, on se sert du texte clinique pour éviter les spéculations sur les schèmes men-
taux du patient, tout en se référant à de supposés schèmes mentaux pour décrire le
texte clinique 25.
En dernier lieu, la quasi-totalité des procédés d’attribution de sens repose exclu-
sivement sur l’intuition, même si pour cela les recherches ont recours à diverses stra-
tégies. Elles font souvent appel à des juges pour décider intuitivement 26 du sens d’un
texte, lesquels, selon les objectifs, peuvent s’avérer experts en la matière ou non 27.
Comme cela pose des problèmes d’objectivation, le juge unique est remplacé parfois
par des juges indépendants 28, ce qui déplace le problème de la subjectivité vers celui
de l’intersubjectivité, mais sans résoudre le vrai problème dont dépend l’objectivité :
celui de l’absence de méthode dans l’attribution de sens. Une autre stratégie consiste

22. Ainsi, Bucci 1988, p. 36 et p. 42 présente les données aux juges sous la forme de segments regroupés de
manière aléatoire.
23. Par exemple, pour Hoffman et Gill 1988, p. 79-80, l’affirmation de la patiente « I think we’re always (chuc-
kle) panic stricken when we find we’re going to be alone together with each other » permet, grâce à cette autre
affirmation de la patiente, plus tard dans la séance, « I think I found it hard to come in here and lie down on
the couch, with just you, being a man, in the room. But then that could be any man, I suppose. », d’interpréter
un désir sexuel inconscient de la patiente envers son père.
24. Ces stratégies font appel à des théories cognitives inspirées de la Frames Theory proposée par M. Minsky
en 1975.
25. Les articles de Dahl 1988 et de Teller 1988 illustrent ces propos.
26. Hoffman et Gill 1988, p. 75 : « The judge is free to use his clinical judgment in a more intuitive way when rating
the session in its entirety. In effect, it becomes an empirical question as to what the relationship is between the
microscopic and macroscopic assessment of the hour. » ; Bucci 1988, p. 45 : « the identification of the emotional
structures was done by one clinician following the general definition of frame structures outlined by Teller and
Dahl (1986) » ; par ailleurs, les transformations de « phrases » en « propositions », signalées plus haut (Bucci
1988), restent elles aussi intuitives.
27. Dahl 1988, p. 52 : « We had clinicians rate the degree to which the evidence supported the hypotheses ».
28. Bucci 1988, p. 36, se sert de juges indépendants et d’un clinicien.
La psychanalyse et ses textes cliniques 195

à recourir explicitement au sens commun, qui n’est en fait que le sens que valorise la
doxa (l’idéologie). Ces stratégies ne sont pas exclusives du recours à des postulats invé-
rifiables relatifs à l’intention (ou à un désir inconscient) du patient, comme nous
l’avons déjà signalé.
Le résumé que nous présentons des résultats montre qu’il ne suffit pas de dispo-
ser d’un objet empirique pour garantir que la recherche sera, elle aussi, empirique ;
une approche empirique de l’objet, tant dans sa constitution, comme dans son étude,
sont également nécessaires.
Quelques considérations générales peuvent se dégager de cette étude. En premier
lieu, le besoin que ressentent maints chercheurs de s’éloigner de l’interprétation, con-
sidérée comme un procédé subjectif contradictoire avec une approche scientifique,
les pousse à adopter un empirisme ingénu non exempt de pièges.
Deuxièmement, la conception du texte comme simple agrégat d’unités sémanti-
ques dont la signification se combine avec celle d’autres unités pour produire un sens
global reste tributaire d’une problématique du signe qui attribue aux unités sémanti-
ques un signifié préétabli et immuable. Cette approche s’accorde d’ailleurs bien avec
la conception freudienne du langage 29, avec la perspective cognitiviste dont certaines
recherches psychanalytiques aspirent à incorporer le caractère « scientifique », ainsi
qu’avec les méthodes statistiques d’analyse textuelle généralement employées en psy-
chanalyse (analyse de contenu).
D’autre part, la conception du texte comme objet mental qui prévaut en psycha-
nalyse favorise l’attribution de sens plus en fonction de ce que l’on croit savoir à pro-
pos de la représentation mentale qu’en fonction des constructions imposées par le
texte que l’on prétend décrire. Les recherches abordent les textes cliniques comme s’ils
cachaient ce qu’en vérité ils veulent dire, ou plutôt comme s’ils ne disaient qu’une par-
tie de ce qu’ils devraient dire, selon une conception du double sens où s’inscrit le sens
latent psychanalytique (mais aussi la conception cognitive des scripts et, en définitive,
peut-être toute conception du langage comme objet mental). Et pourtant, l’attribution
normative du sens semble renvoyer aux apories d’une herméneutique dogmatique
dont la recherche empirique des textes cliniques prétendait précisément s’éloigner.
Si cette étude s’est donnée pour objectif de problématiser l’étude empirique des
textes cliniques sous un aspect à notre connaissance non abordé encore en psychana-
lyse, c’est que nous sommes convaincus que seule une perspective empirique permet-
trait à la psychanalyse de construire un corpus théorique systématiquement validé.

Cristina L. Núñez Ronchi 30

29. Bercherie 1983.


30. cnunezronchi@yahoo.com.
196 Cristina L. Núñez Ronchi

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