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Chapitre 13

Libéralisme et intervention économique de


l’Etat : fondements théoriques.

1-LES FONDEMENTS DU LIBÉRALISME CLASSIQUE.


1-1 Le marché doit être libéré…
1-1-1 Aux origines philosophiques du libéralisme.
Francisco VERGARA, Introduction aux fondements philosophiques du libéralisme, 1992
1-1-2 Le libéralisme classique : l'Etat doit “laisser faire, laisser passer“.
1-1-3 Une économie qui n’est plus “politique“ : l’optimum néoclassique.
1-2 …mais les droits et la concurrence doivent être garantis.
1-2-1 Pourquoi l’Etat ? Les prérogatives régaliennes.
1-2-2 Une fonction consubstantielle : garantir la concurrence.

2-LES JUSTIFICATIONS LIBÉRALES D’UN RÔLE EFFICACE DE L’ETAT.


2-1 L'Etat producteur de biens et services utiles : les failles du marché néoclassique.
2-1-1 Les biens collectifs.
Paul SAMUELSON, La théorie pure des dépenses publiques, 1954
2-1-2 Les externalités : l’écart entre rendement social et rendement privé.
Arthur C. PIGOU, Economie du bien-être, 1920
2-1-3 Les monopoles “naturels“.
2-2 Au-delà des failles, réglementer les marchés eux-mêmes : le problème de l’information.
George AKERLOF, The market for “lemons“, 1970

3-L'ETAT REDISTRIBUTEUR : QUELLE RÉMUNÉRATION DES ACTEURS ?


3-1 Pourquoi des inégalités ?
3-1-1 Inciter : l’économie des retombées.
3-1-2 Maximiser le bien-être collectif : l'efficacité sans la justice.
3-2 Pourquoi redistribuer ?
3-2-1 La justice sociale.
John RAWLS, Théorie de la justice, 1971
Amartya SEN, Ethique et économie, 1987
3-2-2 La consommation.

4-COMMENT DÉCIDER ? LES CHOIX DE L’ETAT DÉMOCRATIQUE.


4-1 Libéralisme économique, libéralisme politique : les liens entre capitalisme et démocratie.
4-2 La logique de l’action collective.
4-2-1 L’impossible intérêt général.
John K. ARROW, Choix collectifs et préférences individuelles, 1951
4-2-2 Les mécanismes des choix publics : une critique radicale.
Anthony DOWNS, Une théorie économique de la démocratie, 1957
Mancur OLSON, Grandeur et décadence des nations, 1982
4-2-3 Un exemple de fonctionnement de l’Etat : le Japon.
Chapitre 13
Libéralisme et intervention économique de
l’Etat : les fondements théoriques

Action structurelle ≠ politique économique.
•La naissance au 18ème siècle de l'économie politique (soit selon Phelps de « la manière de rétribuer
les participants de l’économie sociale ») s’est faite autour de l'idée de  libéralisme, prolongée au
19ème dans un contexte d'émancipation économique (la généralisation du capitalisme en Occident)
mais aussi politique (les libéralismes et les nationalismes après 1789 du Code civil napoléonien en
Allemagne aux derniers sursauts de l’ordre féodal en 1914…).
•Si la liberté est préférable, la question de l’intervention de l’Etat reste bien entendu posée.

1-Les fondements du libéralisme classique.


1­1 Le marché doit être libéré…
1­1­1 Aux origines philosophiques du libéralisme.
Francisco VERGARA, Introduction aux fondements philosophiques du libéralisme, 1992
Il existe des fondements théoriques différents, pour répondre aux questions essentielles : pourquoi
la liberté est­elle un bien plutôt qu'un mal? Comment évaluer ses limites et selon quels critères
éthiques?   Les   réponses   se   sont   développées   autour   de   l'idée   de   Droit   naturel   et   de   l'idée
d'utilitarisme.
•Le Droit naturel, avec entre autres Locke, Condorcet ou Thomas Paine.
Le critère est la conformité à une norme existante fondée à plusieurs sources : révélation divine,
sens moral, ou raison humaine = fondement le plus important pour les libéraux du 18ème siècle, dans
une démarche déductive.
L’homme est un animal social qui vit en société car il ne peut satisfaire seul ses besoins => le Droit
Naturel est l’ensemble des droits et devoirs que doivent respecter les hommes pour que la vie en
société soit ordonnée et paisible.
On   parle   plutôt   de   Droits   de   l’Homme,   en   particulier le   droit   à   la   vie,   le   droit   à   la   liberté
(Condorcet ; «la liberté consiste dans le droit de faire tout ce qui n’est pas contraire aux droits des
autres»), le droit de propriété (comme conséquence du droit à la vie, donc propriété de son corps et
des fruits de son travail).
Toute action  doit  être  conforme, appréciée  en fonction de son respect des droits  et devoirs  de
l'Homme (comme le droit à la vie, à la liberté, à la propriété, la résistance à l'oppression mais aussi
l'égalité des droits…).
•L’utilitarisme  avec notamment  Jeremy Bentham  (1748­1832, études sur le droit privé, grande
influence sur les réformes législatives anglaises du début du 19ème siècle) ou John Stuart Mill.
Le   critère   est   le   bonheur   (utilité),   qui   est   fonction   des   plaisirs   qui   satisfont   des   êtres   humains
naturellement   à   la   recherche   de   leur   propre   intérêt.   L’utilité   dépend   en   fait   largement   de   la
prospérité matérielle, et l’objectif est la maximisation de l’utilité collective, à l’échelle de la société
et pas à celle de l’individu.
Il n’y a pas de définition morale ou transcendante de ce qui est bien ou mal. Toute action doit être
utile, appréciée en fonction des ses  conséquences  sur le bien­être  collectif  ou agrégé, dans une
approche qui est donc conséquentialiste. Les droits naturels  sont alors  subordonnés au principe
d’utilité.
Cette doctrine débouche sur une forme de libéralisme : la liberté conduit le plus souvent mieux au
bonheur collectif que la contrainte.
=> il y a donc deux façons très différentes de voir un même problème, comme par exemple la
condamnation de l’esclavage. Pour le Droit Naturel, les hommes naissent et demeurent libres et
égaux en droits ; pour l’utilitarisme, un ouvrier payé est plus productif qu’un esclave des Antilles…
Mais dans les deux cas la liberté économique apparaît positive.
 1­1­2 Le libéralisme classique   : l'Etat doit “laisser faire, laisser passer“.
La   Révolution   industrielle   s’inscrit   dans   le   contexte   de   destruction   des   cadres   féodaux   et   de
développement d’une économie de marché [voir le chapitre 2].
•De nombreux  penseurs  convergent  vers  le libéralisme   économique,  exerçant  une influence  sur
Smith :
­Bernard Mandeville joue un rôle important (né à Rotterdam puis médecin à Londres, traducteur de
La Fontaine). Réédition scandaleuse en 1723 de La Fable des Abeilles (sous­titre : Private Vices,
Public Benefits).
Son argument est que la ruche prospère si les abeilles sont mues par l'amour des biens matériels (en
particulier le luxe)! S’il y a vertu, alors leur économie périclite. L’économie est ainsi séparée de la
morale, voire contraire à la morale (l'auteur est surnommé Man Devil) et régulée par une diabolique
providence.
­les physiocrates, ensemble d’économistes français dont Vincent de Gournay (“laisser faire, laisser
passer“) ou François Quesnay (à Louis XV qui lui demande “que feriez­vous si vous étiez roi?“ il
répond “rien, sire“). Ils portent une vision de l’économie préoccupée (obnubilée ?) par les questions
agricoles.
Turgot, économiste et homme politique, contrôleur général des finances de 1774 à 1776, plaide
pour une libéralisation de l’économie. Il écrit dans L'Encyclopédie, publie des ouvrages, des arrêts
par exemple sur le commerce des grains.
•Adam  Smith  est  passé   à   la  postérité   avec  sa  « main   invisible »,  expression  pourtant  de  faible
occurrence (une seule fois dans La Richesse…), qui s’explique ainsi :
­le marché joue un rôle central en permettant l’échange – un penchant naturel chez l’homme ­ et la
socialisation des efforts individuels, autorisant ainsi une division du travail efficace.
­mais chacun poursuit librement son intérêt et le bien général est produit inconscient des volontés
particulières : il y a main invisible. Cela reprend l’idée subversive qu'une société peut se suffire à
elle­même (sans contrat social ou sans transcendance, autonomie “par nature“), reprenant le contenu
peu "moral" de l'utilité au sens économique qui est la satisfaction d'un désir.
On voit que « le discours de l’économie politique est donc le discours économique (car il adopte le
point de vue de l’efficacité) sur la liberté » (Deleplace). Smith fonde le paradigme libéral, même
s’il   n’imagine   pas   que   l’Etat   ne   fasse   rien   [voir   les   devoirs   du   souverain,   chapitre   5   de   la
Richesse…].
 1­1­3 Une économie qui n’est plus “politique“   : l’optimum néoclassique.
•Les néoclassiques sont une génération de la fin du 19 ème siècle, née dans les années 1830­1840. Ce
sont des spécialistes universitaires anglais (William Jevons ou Alfred Marshall), autrichien (Carl
Menger),   français   (Léon   Walras).   Ils   utilisent   beaucoup   les   mathématiques   (notamment   les
grandeurs marginales) pour développer de pures théories économiques. 
Pour les classiques, la valeur des choses ne vient que du travail (on parle de valeur­travail), et les
profits sont donc un prélèvement sur les salaires. Pour les néoclassiques, la valeur vient de l’utilité
(on parle de valeur­utilité), c’est­à­dire de la satisfaction qu’apporte un bien ou un service en dehors
de tout contenu moral. Cette utilité est décroissante à la marge (le premier verre d’eau désaltère, le
second moins, le troisième encore moins).
La théorie néoclassique considère des individus rationnels, qui cherchent à maximiser leur utilité
sous contrainte de rareté : on ne peut pas tout avoir, il faut donc faire des arbitrages.
•En situation de concurrence pure, on a un équilibre (qui est aussi un optimum) des marchés. Mais
ceci ne dit rien sur la répartition, contrairement à l’économie classique qui en fait un concept central
(voir par exemple le problème de l’état stationnaire ricardien).
Ainsi l’économie sous forme de théorie pure est complètement émancipée de la morale sociale, ne
considérant que des individus au comportement unifié.
•Ainsi, en théorie pure, l’intervention de l’Etat sur les marchés n’est qu’une perturbation [exemple
avec un graphique marché du travail et salaire minimum]. En fait, le marché n’est compatible avec
aucune forme de gouvernement, qui ne ferait que réduire son efficacité : il y a là un antagonisme
fondamental, dans une logique sous­jacente d’éviction et d’opposition entre sphère privée et sphère
collective (Rosanvallon : Adam Smith est « le théoricien du dépérissement de la politique »).
1­2 …mais les droits et la concurrence doivent être garantis.
 1­2­1 Pourquoi l’Etat   ? Les prérogatives régaliennes.
•Dans   une   perspective   économique   utilitariste   (sans   référence   à   une   norme,   une   transcendance
comme les Droits de l'Homme), pourquoi l’Etat est­il utile et donc nécessaire ?
On peut imaginer un état de nature avec des cultivateurs de pommiers ou des cow­boys contre les
voleurs de bétail. La protection peut être payée par un individu, mais elle coûte cher. Elle peut alors
être payée par plusieurs individus car il y a un gain à coopérer : le prix est moins élevé, le voleur
anticipe une poursuite plus tenace. Mais il peut y avoir plusieurs clubs de sécurité privés.
Comment passe­t­on à l’Etat ? On peut imaginer une concurrence entre clubs de protection qui
aboutit à la survie du moins coûteux d’entre eux, c’est­à­dire – grâce aux économies d’échelle ­
celui   qui   a   le   plus   de   membres.   Au   final,   un   seul   reste,   en   situation   de   monopole.   Ceci   pose
cependant la question des frontières…
Un   dernier   problème :   comment   faire   adhérer   tout   le   monde   si   certains   ne   veulent   pas   de
protection ? Impossible à une certaine échelle, car on ne peut exclure quelqu’un de la protection et
que les agents seraient tentés d’adopter un comportement de free rider : la contribution est rendue
obligatoire, c’est l’impôt.
•Historiquement, l’Etat est souvent formé dans la violence, et sur la base d'un échange entre une
protection contre un tribut (ou impôt). C’est net lors des conflits du 18ème siècle : France et GB sont
en guerre la moitié des cent vingt années allant du Bill of Rights à Waterlo. La demande budgétaire
croissante dans les deux pays et le lourd endettement conduisent à un « Etat militaro­fiscal ». Dans
les années 1780, l’impôt par tête est 2,7 fois plus élevé en GB qu’en France ce qui constitue un
facteur de victoire.
•La protection est d’abord tournée vers les violences physiques, mais aussi vers les biens matériels,
ce qui suppose une définition des droits de propriété.
On retrouve ici le rôle des institutions [dans leur version formelle, étatique] qui permettent par une
meilleure   définition   des   droits   de   propriété   un   abaissement   des   coûts   de   transaction.   Plus
généralement, leur fonction première est de fournir aux individus des incitations à créer ou valoriser
des actifs, et le thème constant de la théorie des droits de propriété est que leur parfaite définition
est la condition de l’efficacité économique.
Mais dans tous les cas, ceux­ci sont circonscrits, assortis de conditions (je possède une voiture, mais
je   ne   peux   pas   conduire   n’importe   comment…).   La   relation   de   possession   est   très   variée   et
complexe : « ce que l’on possède, ce sont des droits à l’action qui sont socialement reconnus »
(Alchian et Demetz) et qui sont progressivement définis, souvent par jurisprudence, à l’occasion de
litiges qui permettent de tracer la limite de la propriété. Le droit de propriété évolue fortement, et
les droits de propriété communaux ont plutôt régressé (voir par exemple les Enclosure Acts).
=> les fonctions régaliennes sont d’abord des fonctions liées à la protection, la sécurité (police,
armée, justice mais aussi affaires étrangères).
 1­2­2 Une fonction consubstantielle   : garantir la concurrence.
[Combe p. 215]
•Dés le départ, ce problème est considéré comme crucial par Smith, pour qui les capitalistes vont
chercher à s’affranchir de cette contrainte fortement modératrice de l’accumulation individuelle, en
recréant des coalitions  alors même  que les libéraux avaient combattu  contre celles  de l’Ancien
Régime. Ici, l’intérêt individuel n’est pas forcément compatible avec l’optimum collectif.
Du point de vue de l’analyse transactionnelle, l’Etat doit maintenir les deux formes de coordination
que sont le marché et la firme (cette dernière cherchant à éliminer le marché).
•Les   réglementations   apparaissent   seulement   à   la   fin   du   19ème  siècle,   lorsque   certains   marchés
deviennent   contrôlés   par   les   grandes   entreprises   (dés   1873   en   GB   sont   créées   les  Railway
Commissions pour lutter contre les prix artificiellement élevés).

Ex : l’évolution de la législation antitrust aux Etats-Unis.


La concurrence est faussée à la fin du 19 ème siècle [voir cours sur l’entreprise] par la
concentration notamment sous forme de trust : liée au développement de la société par
action, cette forme juridique consiste en un transfert des titres détenus par les actionnaires de
plusieurs entreprises à quelques hommes de confiance (trustees). Ceux-ci coordonnent la
gestion des différentes firmes en se réunissant dans un Board of trustees. La première est la
Standard Oil de l’Etat de l’Ohio par Rockfeller en 1882.
Ce big business pratique des tarifs coalisés (comme ceux des compagnies de chemins de fer)
et crée des quasi-monopoles de la Standard Oil ou de US Steel.
Il exerce aussi une grande influence sur la vie politique : le parti républicain est dominé par
les intérêts économiques (urbains et industriels plutôt que agrariens chez les démocrates) et il
est presque continûment au pouvoir de la fin de la guerre de Sécession à Wilson, soit un demi-
siècle.

Le Sherman Act puis le Clayton Act sont votés en 1890 et 1914. La première prohibe en fait
les obstacles aux échanges entre Etats : le commerce intérieur est en effet une prérogative
fédérale, ce qui permet à la loi de ne pas être anticonstitutionnelle. Pour faire face à la vague
de fusions (concentration horizontale et verticale) de la fin du 19 ème, qui permet de contourner
l’antitrust. Le Clayton Act introduit explicitement des critères relatifs aux prix, aux circuits de
distribution… En 1914 est également créée la Federal Trade Commission (FTC) assez
autonome par rapport à l’exécutif.

La loi produit des résultats sous Théodore Roosevelt (républicain réformiste) et Taft (1905-
1912) avec la dissolution de la SO, de Du Pont de Nemours, tandis que US Steel est acquittée.
Depuis plus d’un siècle cependant, son application [à toujours bien prendre en compte] a
beaucoup varié.
-comme toujours dans la Common Law du droit anglo-saxon, la jurisprudence joue un rôle
majeur et a beaucoup orienté la politique de concurrence.
-les interprétations de la Cour Suprême sont toujours variables selon sa composition politique.
-les orientations politiques et les inspirations doctrinales également changent. Ainsi le Celler-
Kefauver Act de 1950 durcit la législation, tandis qu’ensuite est largement mis en avant le rôle
de la concurrence potentielle.

Un des problèmes vient des grandes difficultés à mesurer le pouvoir de marché, et à apporter la
preuve des distorsions de concurrence (comment montrer que les prix sont manipulés ? des prix
identiques traduisent­ils l’entente ou le marché presque parfait ? comment caractériser une barrière
à l’entrée ?). Une possibilité consiste à considérer que le dépassement d’un certain seuil de part de
marché constitue en soi une position dominante (règle per se).
A   l’inverse,   on   peut   prendre   en   compte   les   arguments   liés   à   l’efficacité   économique :   la
concentration permet les économies d’échelles, la baisse des prix à la consommation, tandis que la
rente de monopole peut favoriser l’investissement en recherche et développement et l’innovation
(voir par exemple les Bell Labs de AT&T).
Cela peut être rattaché à la volonté de constituer des champions nationaux pour des préoccupations
de puissance.
Ex : l’Allemagne puis l’UE.
L’Allemagne a longtemps favorisé les cartels qui d’ailleurs bénéficient d’une assise légale. Ce
n’est qu’après la Seconde guerre mondiale que les positions dominantes sur les marchés sont
devenus une préoccupation centrale, inspirant d’ailleurs en partie la réglementations
européenne.
La politique de concurrence est d’ailleurs un des aspects les plus aboutis de la construction
européenne. Elle est une compétence communautaire, supranationale, et très active.

2-Les justifications libérales d’un rôle efficace de l’Etat.


2­1 L'Etat producteur de biens et services utiles : les failles du marché néoclassique.
2­1­1 Les biens collectifs.
Paul SAMUELSON, La théorie pure des dépenses publiques, 1954
[né en 1915, nobélisé en 1970, cet économiste généraliste est une des grandes figures du
20ème siècle. Homme de la synthèse, il écrit un manuel best-seller, le théorème HOS,
l’oscillateur…]
Smith a l’intuition de l’existence de biens collectifs utiles mais que les producteurs privés n'ont pas
intérêt à produire.
•Un bien collectif est un bien non­rival au sens ou il n'y a pas de rivalité pour en bénéficier : : le fait
que quelqu'un en profite n'empêche pas quelqu'un d'autre d'en profiter aussi. Ce bien est donc non
tarifiable car son coût marginal est nul.
On peut citer par exemple un tableau (je le regarde, mais les autres aussi sans que la tableau
ne devienne pour autant moins beau), ou bien la lumière d'un phare (il s'allume pour mon
petit navire mais aussi pour tous les bateaux qui naviguent à proximité) ou encore la Défense
Nationale. Au contraire, un même pain au chocolat ne peut pas être mangé par plusieurs
personnes.
•On dit aussi que ce sont des biens indivisibles du point de vue de la demande (car chaque individu
consomme   la   totalité   du   bien   ou   du   service)   mais   aussi   de   l’offre   (produire   la   moitié   de   la
Défense ?). Il n’y a pas d’ajustement possible par les quantités puisque tout le monde consomme
l’intégralité du bien, en même temps.
•Un bien collectif est non­excluable par les prix : il est impossible d'empêcher quelqu'un de profiter
de   ce   bien.   Comment   empêcher   quelqu'un   de   bénéficier   de   la   Défense   Nationale   s'il   habite
précisément sur le territoire national? Comment empêcher quelqu'un de regarder une chaîne de TV
qui émet "en clair"?
Se   pose   alors   le   problème  free   rider  ou   passager   clandestin :   il   est   préférable   d'attendre   que
quelqu'un d'autre paie pour le bien, pour ensuite en profiter. Les solutions sontles suivantes :
­ne faire payer personne car ce n'est pas nécessaire (des chaînes de radio sont financées par la pub).
­faire payer tout le monde : le bien collectif devient alors un bien public produit par l'Etat contre
impôt.
•Les biens collectifs sont donc des biens qui sont mal pris en compte par le marché, car personne ne
peut s’approprier les avantages qui leur sont associés. Il est plus intéressant de trouver une solution
coopérative, mais plus rationnel de ne pas payer : ainsi, la rationalité individuelle ne conduit pas
toujours à une rationalité collective par les biais des échanges.
 2­1­2 Les externalités   : l’écart entre rendement social et rendement privé.
Arthur C. PIGOU, Economie du bien-être, 1920
•Les externalités sont définies par Marshall puis Pigou : le coût total (ou le gain total) de l’action
d’un individu est supérieur à celui encouru (perçu) par cet individu pour cette action. La collectivité
bénéficie   ou   pâtit   de   cette   action,   positivement   (le   parfum   de   mes   roses,   mon   éducation)   ou
négativement (ma tondeuse, la pollution).
Autrement dit, la production d’un bien ou un service a une conséquence (positive ou négative) sur
d'autres que le consommateur ou le producteur mais sans passer par le marché et sans avoir un prix
i.e. sans pouvoir être intégrée dans le calcul économique.
•Dans le cas d’une externalité positive, le bénéfice privé est inférieur au bénéfice social. Les acteurs
vont investir à concurrence du bénéfice escompté, mais n'investiront pas assez pour un bénéfice
social maximum, ce qui peut justifier un investissement public car le marché est sous­optimal.
Les théories de la croissance endogène par exemple donnent une place à l’Etat dans le domaine de
l’éducation  et de la recherche, compte tenu des externalités positives du progrès technique et du
capital humain.
A l’inverse, une déséconomie externe montre que la poursuite de l’intérêt individuel est néfaste. Ce
qui est bon pour l’individu ne l’est pas pour la collectivité : nous sommes dans ce cas les ennemis
de nous­mêmes !
•Deux solutions se dégagent :
­fixer des règles et des normes pour limiter les effets négatifs (ex : rejet des eaux usées…).
­trouver des procédés pour internaliser les coûts, c’est­à­dire faire en sorte que les effets externes
soient   intégrés   dans   le   calcul   économique   des   acteurs   selon   le   procédé   "pollueur­payeur".   La
taxation   peut   permettre   d’égaliser   coût   privé   et   coût   social.   L'Etat   adopte   en   fait   une   logique
marchande, puisque le marché taxé fixera les quantités produites (par exemple de fumée toxique…)
sans plafond. Si les pollueurs sont prêts à payer, la pollution peut continuer. 
Mais   il   peut   être   très   difficile   pour   l’Etat   d’évaluer   à   sa   juste   valeur   la   déséconomie   (qui
précisément n’a pas de prix de référence) et donc la taxation. Pour évaluer les bénéfices d’une
dépollution,   faut­il   par   exemple   prendre   en   compte   les   générations   futures ?   On   a   encore   un
exemple d’une information très imparfaite.
Ex : ADP doit participer au financement des travaux d'insonorisation, écotaxes…
­instaurer un marché des droits à polluer comme le suggère Coase. En définissant des droits de
propriété, y compris de fait sur l’atmosphère, et en permettant aux acteurs de se les échanger, on
permet  au mécanisme  marchand  d’allocation  optimale  des ressources  de fonctionner.  Ainsi, les
acteurs  peuvent  acheter  ou vendre des  droits  d’émission de CO2. Un des avantages  est que la
quantité totale que l’on peut émettre est plafonnée.
2­1­3 Les monopoles “naturels“.
•En situation de rendements d’échelle croissants, le prix est le plus bas est obtenu par un monopole
parfait dit "naturel" (mais un monopole sur un produit ne signifie pas absence de possibilité de
substitution : EDF est en concurrence avec d'autres énergies).
Souvent,   on   retrouve   des   situations   d'indivisibilité   d’offre,   comme   pour   les   infrastructures   de
transport   (pont,   autoroute).   La   question   de   la   rentabilité   à   très   long   terme   (au­delà   d’une   vie
humaine) apparaît également souvent. Ainsi, les réseaux sont en particulier concernés.
•Quelle tarification adopter ?
Selon le modèle marchand, la tarification se fait au coût marginal et on arrête de la production
quand le coût marginal est égal au prix. Mais ici, le coût marginal est décroissant et inférieur au
coût moyen. Il faut donc une autre solution.
­la gratuité est peu efficiente (gaspillages…) d'autant plus qu'elle profiterait aussi aux plus fortunés
avec un effet anti­redistributif.
­le péage est possible en général (ces biens sont rarement non­excluables). Maurice Allais (prix
Nobel français) propose de tarifier au coût marginal et de subventionner la différence (c’est une
politique de prix de ce type qu’a suivie pendant longtemps EDF ).
2­2 Au­delà des failles, réglementer les marchés eux­mêmes : le problème de l’information.
George AKERLOF, The market for “lemons“, 1970
•Les transactions marchandes reposent sur des bases fragiles et d’une certaine manière tiennent du
miracle : l’incertitude est grande, les coûts encourus en cas de non respect sont élevés et probables
compte tenu de l’opportunisme des agents (tricherie, dérobade…).
Cette vision est assez différente de celle de Smith : très préoccupé de sentiments moraux, il montre
que   la   poursuite   par   chacun   de   ses   intérêts   égoïstes   permet   justement   de   neutraliser   les   effets
pervers des aléas moraux.
David Hume le souligne dés 1739 : deux bergers auraient intérêt à mettre leurs efforts en
commun pour drainer un marécage et en faire un pâturage, mais les deux auront intérêt à
faire moins que leur part de travail tout en profitant du résultat.
On retrouve ici l’importance de l’encastrement structural des relations marchandes : la
sociologie économique montre l’importance des relations sociales, notamment de confiance,
dans les transactions.
De   ce   point   de   vue,   l’économie   néoclassique   est   plutôt   naïve   qu’idéaliste.   En   fait,   le   marché
néoclassique   est   un   marché   sans   coût   d’information   (disponible   et   gratuite,   dans   les   prix)   ni
asymétrie dans la connaissance (par exemple technique : il n’y a pas d’entrepreneur), mais aussi
sans aléa moral.
•La   théorie   moderne   des   marchés   accorde   une   grande   importance   à   l’information  et   à   la
connaissance,   imparfaite   et   incomplète :   on   connaît   mal   ses   fournisseurs,   la   qualité   de   leurs
produits, le positionnement des concurrents, leurs prix…
Le   problème   de   la   qualité   est   particulièrement   important,   comme   le   souligne   Akerlof   dans   un
célèbre article sur les voitures d’occasion. Pourquoi une voiture subit­elle une décote de 20% dés
ses premiers kilomètres ? Le marché de l’occasion présente une forte asymétrie d’information au
détriment   des   acheteurs.   Ceux­ci   exigent   des   prix   nettement   plus   bas,   ce   qui   provoque   un
phénomène de sélection adverse, les meilleures occasions (car pas vendable à leur juste prix) sortant
du marché sur lequel ne restent que les lemons. Cependant, le prix des pires d’entre elles ne baissent
pas trop, car il fonctionne comme un indicateur de qualité qui dissuaderait les acheteurs de payer
trop peu cher. Bref, le marché s’ajuste mal.
•La notion de marché de clientèle permet de mieux cerner les conséquences de ce problème. Une
entreprise possède un stock de clients, parfois fidélisés depuis longtemps, attachés au prix et à la
qualité des produits de l’entreprise.
Les   concurrents   ou   les   nouveaux   entrants,   pour   gagner   des   parts   de   marché,   doivent   proposer
mieux, mais l’information circule mal : la nouvelle d’un meilleur prix, ou d’un nouveau produit de
meilleur   qualité,   ne   se   transmet   pas   facilement.   Gagner   des   clients   engendre   donc   un   coût
important.
Ainsi, une innovation peut être découragée, ou un produit de mauvaise qualité exister, et le marché
n’est pas spontanément optimal car des acteurs plus efficients que ceux en place rencontrent des
obstacles.
=> des produits peu sûrs, ou peu optimaux peuvent exister, ou des conditions de travail dangereuses
[dans ce cas, un néoclassique plaiderait pour l’autorégulation, tandis que la théorie moderne montre
les difficultés qu’a une entreprise à informer sur ses meilleures conditions de sécurité – justifiant
éventuellement des salaires moins élevés].
•Une manière de pallier cette inefficience des marchés est d’obliger d’informer (contre la publicité
mensongère   par   exemple)   ou   d’obliger   à   une   certaine   qualité   (en   matière   de   sécurité   des
équipements automobiles par exemple).
Dans  bien des  cas, des  mesures  gouvernementales  visant  à  protéger  les  agents  (notamment  les
consommateurs) en intervenant sur le marché sont donc souhaitables.

Ex aux Etats-Unis. Le Food and Drug Act de 1906 [le mandat de Theodore Roosevelt
correspond à une lutte contre les pratiques sauvages du big business des robber barons]
marque l’essor de l’actuelle Food and Drug Administration ainsi nommée en 1930.
Les pratiques frauduleuses étaient très nombreuses à la fin du 19 ème siècle : médicaments
inefficaces, nourriture falsifiée (argile dans la farine, produits chimiques variés issus de la
Révolution industrielle…) particulièrement dans les abattoirs de Chicago dénoncés par Upton
Sinclair dans La Jungle (bel exemple de la littérature des muckrackers, les remueurs de
merde). La FDA emploie aujourd’hui près de 10.000 personnes, supervisant des biens
représentant ¼ des dépenses de consommation aux Etats-Unis.

3-L'Etat redistributeur : quelle rémunération des acteurs ?


3­1 Pourquoi des inégalités ?
 3­1­1 Inciter   : l’économie des retombées.
•La   question   posée   est   celle   de   la   rémunération   à   la   fois   juste   et   efficace   des   participants   à
l’économie sociale, objet central de l’économie politique.
­d’une   manière   générale,   toute   règle   de   détermination   de   la   structure   des   rémunérations   doit
s’appliquer à toutes les personnes semblables dans des situations semblables. Par exemple (Hare
dans Phelps) le passager d’un compartiment rappelle à son voisin qu’il est interdit de fumer, puis
s’allume un clope… Comment justifier un tel comportement ? Doit­il soudain fumer, question de
vie ou de mort ?
­mais les conceptions de justice sont généralement distributives, c’est­à­dire que la rémunération est
proportionnelle à l’effort fourni.
En effet, l’égalitarisme strict pose un problème majeur d’incitation : pourquoi travailler plus ou
mieux si les autres qui ne le font pas gagnent autant ? (même les structures de rémunérations en
URSS n’étaient pas fondées comme cela).
L’égalitarisme « à temps égal, salaire égal » pose des problèmes du même ordre, concernant les
incitations à la productivité.
=> il faut autoriser quiconque produit plus à conserver plus pour préserver les incitations.
•Le capitalisme  en effet (dans  une vision schumpétérienne)  est  consubstantiellement  générateur
d’inégalités,   car   fondamentalement   dynamique,   en   déséquilibre,   et   lié   à   l’initiative   d’individus
s’inscrivant dans un rapport de différence par l’innovation.
Pour Hayek, c’est précisément cette inégale capacité des individus à saisir les opportunités qui se
présentent qui permet la croissance. Leur enrichissement est donc absolument nécessaire, et à des
conséquences positives sur l’ensemble de la société (économie des retombées). Hayek critique de
manière   très   virulente   les   mesures   redistributives   de   justice   sociale.   Pour   lui   et   d’une   manière
générale, la liberté s’oppose à l’égalité.
=>   en   ce   sens,   les   inégalités   sont   stimulantes   pour   la   croissance.   Le   système   de   rémunération
efficace est issu du marché.
3­1­2 Maximiser le bien­être collectif : l'efficacité sans la justice.
Les utilitaristes portent l’attention sur le bien­être collectif, depuis Bentham et ses descendants : la
meilleure structure de rémunération est celle qui aboutit au plus grand “bonheur“ collectif.
•Dans sa première version (Bentham), l’utilitarisme définit le bien­être social comme la somme de
toutes les utilités individuelles, qui sont donc implicitement mesurables (mesure cardinale). 
Les néo­classiques et Pareto soulignent que les utilités ne peuvent pas être quantifiées précisément.
Simplement,   les   individus   peuvent   comparer   deux   situations   personnelles   (je   préfère   vivre   la
situation A plutôt que la situation B) sans se comparer entre eux (mesure ordinale).
Lorsque on ne peut plus améliorer la situation d’un individu sans diminuer celle d’un autre, on
atteint un optimum : l’allocation des ressources rares est alors efficiente, avec une répartition des
revenus   déterminée   par   la   productivité   marginale.   Cet   optimum   est   atteint   en   situation   de
concurrence pure.
•Mais cette théorie ne dit rien sur la répartition des richesses une fois l’optimum atteint :
­la solution proposée par Pareto est largement indéterminée et peut être très inégalitaire (99 et 1).
Ainsi, la situation des perdants peut se détériorer aussi longtemps que s’accroît l’utilité collective,
même si on peut imaginer qu’une réduction des inégalités soit efficace compte tenu de l’utilité
marginale décroissante du revenu.
­au nom de l’efficacité collective, la liberté peut être menacée, des droits fondamentaux peuvent
être bafoués [ex de l’expropriation]. On n’est pas dans une logique des droits naturels.
•Il faut donc introduire un critère moral, qui est du ressort du politique et non de l’économique. La
science économique ne dit rien sur ce qui est Bien ou Mal. Ainsi, contre la vision utilitariste, le
l’Efficace doit composer avec le Juste, sans pour autant excessivement nuire à la croissance.
Le choix de ce critère de justice est cependant compliqué, même si toutes les théories de la justice
sont liées à  l’idée d’égalité. En effet, les conceptions de la justice sont variées : où s’arrête une
inégalité acceptable sur le plan de la justice, c’est­à­dire où commence une inégalité sociale?
3­2 Pourquoi redistribuer ?
Redistribuer, c’est modifier la répartition primaire i.e. modifier les mécanismes allocatifs du marché
si ceux­ci président à la répartition (celle­ci peut aussi être directement influencée par l’Etat, à
travers les normes de salaires ou les emplois publics).
3­2­1 La justice sociale.
John RAWLS, Théorie de la justice, 1971
Amartya SEN, Ethique et économie, 1987
Une théorie de la justice sociale peut être vue comme l'ensemble des principes qui régissent la
définition et la répartition équitable des droits et des devoirs entre les membres de la société. John
Rawls occupe une place essentielle par les débats qu’il a suscité et auxquels il a beaucoup contribué
à la suite de son livre. Pour lui, ce qui est en jeu est « la façon dont les institutions sociales les plus
importantes   répartissent   les   droits   et   devoirs   fondamentaux   et   déterminent   la   distribution   des
avantages tirés de la coopération sociale ».
•Rawls   inverse   la   démarche :   critiquant   l’utilitarisme   suspecté   de   ne   pas   accorder   assez
d’importances aux libertés, il part d’un certain nombre de principes (droits) à respecter, pour ensuite
chercher un optimum social compatible avec ces principes. Il définit les biens premiers.
­les biens premiers naturels : talents, santé.
­les   biens   premiers  sociaux :   libertés   fondamentales,   chances   d’accès   aux   positions   sociales,
avantages sociaux économiques (richesse, pouvoir, “bases sociales du respect de soi“, loisir).
•Rawls choisit un critère d’évaluation à la place du bien­être collectif : une société juste est une
société dans laquelle les biens premiers sociaux sont répartis de manière équitable. Les principes de
répartition de ces biens sont trouvés à partir d'une situation fictive d'impartialité, dite « position
originelle », dans laquelle des individus rationnels sont invités à choisir des principes de justice en
étant placés sous un « voile d'ignorance », c'est­à­dire sans avoir la moindre information sur la
position qu'ils occuperont dans la société ni sur ce que seront leurs caractéristiques personnelles
(homme ou femme, intelligence, état de santé, goûts, etc.).
Le résultat serait le suivant :
1­D’abord, le principe d’égale liberté : tout le monde doit avoir un égal accès au plus grand nombre
de libertés fondamentales.
2­Dans   ce   contexte,   les   inégalités   économiques   et   sociales   doivent   satisfaire   les   conditions
suivantes :
a) La situation des moins favorisés doit être la meilleure possible (maximin).
b) Les possibilités d’accès aux positions sociales doivent être les mêmes pour tous, à talents donnés
(égalité équitable des chances).
•Ces principes appellent quelques commentaires :
­d’abord, il s’agit d’instaurer une égalité équitable des chances. Ceci signifie que la société ne doit
pas chercher à permettre à tous d’avoir les mêmes chances d’accès à une position sociales donnée
(par exemple, faire qu’un handicapé ait les même chances qu’un autre de devenir sportif de haut
niveau).
­l’égalité des chances se fait donc à talents donnés. Mais cela ne signifie pas que tous les acteurs
ayant   ces   biens   premiers   naturels   aient   la   même  probabilité  d’accéder   à   une   position   sociale
donnée. Tous ne le veulent pas, ils ont des conceptions différentes de ce qu’est une bonne position
sociale… C’est simplement une égale possibilité qui est proposée.
­enfin, le principe du maximin vise à organiser la société de manière à ce qu’une position sociale
soit véritablement accessible à tous (par exemple, travailleur non qualifié) et que les biens premiers
sociaux associés à cette position sociale soit maximisés. C’est une manière de rendre les inégalités
acceptables, c’est­à­dire au fond de légitimer les inégalités, autrement dit de définir une équité i.e.
des inégalités justes [ce qui suppose un critère de justice sociale].
•Amartya Sen,  économiste  indien,  situe  sa réflexion  par rapport à celle  de Rawls, mais  il s’en
démarque nettement en insistant sur la diversité et l'hétérogénéité fondamentale des êtres humains et
en soulignant que les différences liées à des caractéristiques telles que l'âge, l'hérédité, la santé, ou
les aptitudes physiques et intellectuelles leur donnent à la fois des conceptions très différentes de la
“vie bonne“.
Surtout, cette diversité conduit à des possibilités  effectives  très différentes d’atteindre cet idéal,
même quand les acteurs disposent d'un bagage ensemble identique de biens premiers sociaux. La
relation entre ceux­ci et le bien­être obtenu varie beaucoup selon les personnes, car tous ne peuvent
pas également convertir les biens premiers sociaux en liberté de poursuivre leurs objectifs.
En fait, il montre que l’égalité équitable des chances ne résout pas tout. Le problème n’est pas tant
d’obtenir une répartition équitable de ces biens premiers – en égalisant les possibilités – mais de
permettre aux personnes d’en obtenir effectivement des avantages socio­économiques –en égalisant
la capacité des individus à saisir ses possibilités pour les convertir les biens premiers sociaux en
fonctionnement réel. Il s’agit alors d’une liberté réelle.
Il propose donc une théorie de la justice sociale basée sur un ensemble de capabilités de base, qui
doivent être garanties à chacun (pouvoir se nourrir, avoir un logement, pouvoir participer à la vie
sociale de la communauté…).
Par   exemple,   Sen   souligne   que   Rawls   ne   s’attache   pas   à   compenser   les   inégalités   initiales,
notamment en matière de biens premiers naturels. Ceci le conduit à considérer qu’il faut agir par
exemple  pour compenser les  handicaps  qui ne permettent pas d’obtenir un fonctionnement  réel
satisfaisant (cela sous­tend les politiques de discrimination positive).
Autre   exemple,   la   pauvreté   est   vue   comme   un  processus  et   non   comme   un  état,   comme   un
empêchement (d'accéder à certaines positions sociales) et non comme un manque. La pauvreté est
donc “multidirectionnelle“, n’étant plus seulement absence de ressource mais impossibilité plus ou
moins grande de vivre comme on le souhaiterait, selon ce qui nous paraît bon de faire ou d’être.
En fait, il prolonge la théorie de Rawls en s’intéressant non pas seulement aux biens premiers, mais
aux effets des biens premiers sur les individus.
3­2­2 La consommation.
Il y a déjà chez les utilitaristes comme Bentham une présomption en faveur de la redistribution
efficace,   intrinsèquement   liée   à   la   décroissance   de   l’utilité   marginale,   qui   permettrait   un
accroissement du bonheur collectif.
Pour les mêmes raisons au fond, Keynes justifie la redistribution : comme la propension marginale
à consommer est décroissante, une réduction des inégalités de revenus permettrait d’accroître la
composante consommation de la demande globale.
De ce point de vue d’ailleurs, il y a un logique sociale sous jacente à l’explication économique : le
rentier est un capitaliste “oisif“ et l’inflation permet de résoudre une partie du conflit de répartition
en décourageant les rentiers.
CCL :   deux   justifications   de   la   redistribution   (croissance   et   justice   sociale),   et   deux   modes
d’intervention : directement dans la répartition, ou après­coup par la redistribution.

4-Comment décider ? Les choix de l’Etat démocratique.


4­1 Libéralisme économique, libéralisme politique : les liens entre capitalisme et démocratie.
•Le terme “libéralisme“ peut s’entendre non seulement sur le plan économique, mais aussi comme
libéralisme sociétal (droits étendus en matière de mœurs, de croyance…) ou politique. Il y a des
points communs structurels :
­le libéralisme politique refuse l’absolutisme, et reconnaît l’autonomie de la société, qui ne peut se
voit   imposer   une   conception   morale.   Les   membres   de   la   société   sont   donc  libres  de   pouvoir
poursuivre leurs objectifs, dans la limite de la liberté des autres. Les régimes autoritaires risquent de
limiter les choix individuels, économiques par exemple.
­le   libéralisme   politique   comme   économique   valorise   l’individu,   acteur   ultime   dans   la   société
capitaliste comme dans la société démocratique (un homme, une voix).
­la  société  moderne  démocratique  (par opposition  par exemple   à une aristocratie  fondée  sur la
naissance) est la société d’égalisation du  statut  politique (les hommes naissent libres et égaux en
droit),   faisant   de   la   richesse   l’élément   clé   de   la   différenciation   (par   le   statut)   et   poussant   à
l’enrichissement.
D’une manière générale, le libéralisme politique apparaît comme une bonne garantie du libéralisme
économique,   en   garantissant   un   ensemble   étendus   de   libertés   économiques.   Mais   les   libéraux
politiques sont parfois favorables à une intervention de l’Etat qui tempère ou limite le libéralisme
économique [voir plus haut la redistribution]. Cependant, les libertés  économiques  peuvent être
correctement assurées dans des Etats autoritaires, comme le Chili de Pinochet.
•Incontestablement, il y a une corrélation entre niveau de développement et de richesse d’une part,
et démocratie d’autre part : les pays les plus riches sont démocratiques, sans exception désormais.
Dans ce cas, la démocratie  serait plutôt  une conséquence  favorisée par l’élévation  des revenus
(comme le notait Tocqueville) : classe moyenne, pacification…
Au­delà de ce constat, on peut poser le débat ainsi : la démocratie favorise­t­elle le développement
ou présente­t­elle un coût en matière de croissance ?
•L’étude   empirique   de   Barro   (1996)   porte   sur   la   croissance   :   l’effet   global   d’un   surcroît   de
démocratie est faiblement négatif… « Il existe des indices d’une relation non linéaire dans laquelle
plus de démocratie accroît la croissance lorsque les libertés politiques sont faibles, mais déprime
la croissance lorsqu’un niveau modéré de liberté politique a été atteint ».
En fait, l’important est que les marchés soient libres et les droits de propriété garantis (et que plus
généralement les institutions soient favorables). Un régime autoritaire peut imposer ces choses.
Pour   lui,   « les   pays   riches   ont   les   moyens   de   se   payer   une   réduction   du   taux   de   progrès
économique », par exemple par des programmes de redistribution exigés par la démocratie et qui
faussent l’allocation marchande des revenus. La dictature éclairée est un bon régime [cf les pays du
sud­est asiatique, les justifications tunisiennes ou de Pinochet].
Finalement,   « les  pays   avancés   contribueraient   davantage  au  bien­être   des  nations   pauvres  en
exportant leur système économique, notamment les droits de propriété et les marchés libres, plutôt
que leur système politique » (autrement dit, pourquoi conditionner les aides au respect des Droits de
l’Homme si le but est le développement économique ?).
•Pour   Dani   Rodrick   (1997),   la   démocratie   présente   au   contraire   des   avantages   en   termes   de
croissance :
­en offrant un cadre plus efficace limitant le népotisme ou la corruption qui accroissent l’incertitude
et les risques. Les institutions seraient donc plus 
­en réduisant la conflictualité (donc les comportements non coopératifs : révoltes, guérillas…).
­en   réduisant   la   variabilité   de   la   croissance   (par   exemple   par   une   meilleure   gestion   des   chocs
exogènes grâce à l’apprentissage du changement politique).
Cela rejoint les conclusions d’Amartya Sen :
­pour une même quantité de ressources agricoles, il n’y a beaucoup moins de famines dans les
démocraties (information…). La famine est un phénomène politique.
­le trend de croissance dépend beaucoup plus de l’ampleur des reculs que des phases d’expansion,
et ces crises sont plus fortes en régime autoritaire (révolutions…).
•En   ce   sens,   la   capacité   d’adaptation   du   système   démocratique,   par   les   choix   collectifs   qu’il
enregistre, permet en fait au capitalisme de  survivre  en se réformant et s’adaptant à de nouvelles
exigences sociales et politiques. Selon Fitoussi, « le système d’équité que fournit le marché ne peut
être que partiel et doit être manipulé par la démocratie, car c’est son acceptabilité, et donc la
survie du régime politique et du système économique lui­même, qui est en cause ». La  résilience
serait un autre point commun.
4­2 La logique de l’action collective.
4­2­1 L’impossible intérêt général.
John K. ARROW, Choix collectifs et préférences individuelles, 1951
Dans une approche positive et non normative, le problème posé est celui de l’action collective :
comment l’Etat opère­t­il ses choix ?
On pourrait penser que dans un  cadre démocratique, les gouvernements  étant représentatifs, ils
agissent en fonction de préférences clairement exprimées, majoritaires [même s’il y a forcément des
insatisfaits : les lois contre le vol dégradent le bien­être des voleurs comme le soulignait Sismondi].
•La première question est celle de l’émergence d’un intérêt collectif. Or le cas le plus fréquent est
sans doute qu’il est impossible de trouver une opinion commune.
Dés 1942, Schumpeter souligne que le bien collectif est une chimère vide de sens dans un monde de
contradictions.   Il   critique   sévèrement   la   vision   néoclassique   individualiste   et   utilitariste   dans
laquelle   l'Etat   démocratique   n'est   que   le   reflet   des   préférences   individuelles   (pas   d'existence
“organique“, stricte neutralité).
Le processus démocratique offre simplement la possibilité de faire ressortir une volonté commune
d’un fouillis de volontés individuelles, mais sans garanties du tout que ce choix soit optimal.
•Plus encore, la théorie montre que le système majoritaire ne permet pas forcément l’émergence
d’une solution, car les choix ne sont pas nécessairement transitifs. C’est le paradoxe de Condorcet,
ou encore théorème d’impossibilité énoncé par Arrow (1951).
On peut prendre les exemples suivant :
-si l’alternative porte entre trois choix, mais que personne n’est majoritaire, une position de
compromis peut émerger si elle est meilleure que pas de choix du tout. Par exemple, au Brésil
dans les années 1950, pas de majorité pour Rio ou Sao Paulo ou Salvador, alors Brasilia.
-mais les trois groupes ne sont pas forcément indifférents aux solutions qui n’ont pas leur
préférence, par exemple le groupe A préfère x à y à rien, le groupe B y puis rien plutôt que x
et le groupe C rien plutôt que x mais encore moins y.
Tout dépend alors de la manière dont la question est posée : s’il faut choisir entre x et y, x
l’emporte (A+C) ; mais à la question rien ou x, c’est rien qui l’emporte (B+C) ; et on a encore
un autre résultat pour la troisième alternative.
Le simple scrutin majoritaire ne permet donc toujours pas de faire émerger des choix. Le système
ne fonctionne pas exactement comme cela, et les différents groupes doivent influencer les choix
collectifs pour faire agir l’Etat dans le sens de leurs motivations.
 4­2­2 Les mécanismes des choix publics   : une critique radicale.
Anthony DOWNS, Une théorie économique de la démocratie, 1957
Mancur OLSON, Grandeur et décadence des nations, 1982
[école du Public choice ou de Virginie implantée à l’université George Mason près de Washington]
•Dans la lignée de Schumpeter (Capitalisme, Socialisme et Démocratie, 1942), Downs applique les
hypothèses standard aux comportements politiques [comme le font les font les théoriciens du choix
rationnel   à   propos   de   la   délinquance,   de   la   famille…   Pour   Becker   les   enfants   sont   “biens   de
consommation durables“ : enfants pour le plaisir, faible mortalité, mais coût élevé et interférence
avec les stratégie professionnelles des femmes].
Les  politiciens  sont donc des acteurs  en concurrence  sur un marché des  votes, et les   électeurs
cherchent également à maximiser leur utilité.
­les politiciens ont donc comme objectif de maximiser le nombre de votes en leur faveur, et se
comportent   comme   si   leur   principal   objectif   était   l'élection   ou   la   réélection   (même   s'ils   sont
altruistes), la motivation étant le pouvoir plutôt que le profit. « L’hypothèse fondamentale de notre
analyse [est que] les partis définissent des choix politiques en vue de gagner les élections, et ne
gagnent pas les  élections  dans le but de fixer  des choix politiques » (Downs). On retrouve les
analyses de Nordhaus sur le cycle monétaire électoral.
­les citoyens comparent les utilités reçues du parti au pouvoir et de ses concurrents, et votent en
conséquence.   Maximiser   leur   utilité   ne   signifie   pas   forcément   pour   les   électeurs   être   égoïste
(« certains   citoyens   par   exemple   considéreraient   que   leur   revenu   d’utilité   a   augmenté   si   le
gouvernement augmentait leurs impôts pour distribuer une aide alimentaire gratuite  aux petits
Chinois »).
En   l’absence   d’écart   significatif   entre   les   prétendants,   les   électeurs   s’abstiennent   ou   bien
reconduisent les sortants si leur bilan est correct. Par ailleurs, ils doivent pouvoir sanctionner les
attitudes opportunistes (je me fais réélire puis j’oublie mes promesses), à condition qu’ils soient
bien informés.
•Mais   la   suite   de   l’analyse   de   Downs   est   beaucoup   moins   irréaliste :   « dans   le   monde   réel,
l’incertitude et le manque d’information empêchent même le plus intelligent et le mieux informé des
électeurs de se comporter exactement comme nous l’avons décrit ».
En fait, il est très coûteux de rechercher une information complète sur ce que proposent et font
réellement les gouvernements (s'intéresser aux arcanes du budget ?…). Il est donc tout simplement
rationnel de ne pas savoir ce que font les politiciens, au­delà de ce qui est aisément mesurable en
terme d’utilité retirée de tel ou tel parti et qui fournira un critère de différenciation.
Par   exemple,   les   problèmes   d’information   relatifs   aux   marchés   se   retrouvent   au   niveau   des
réglementations gouvernementales : les électeurs peuvent­ils les évaluer ? Et d’ailleurs, l’Etat a­t­il
la bonne information pour instaurer ces réglementations ?
•Ainsi, « étant donné que les gouvernements planifient leur action pour satisfaire les besoins des
électeurs et que ceux­ci décident de leur vote en fonction de leur vote, une relation en boucle de
mutuelle   interdépendance   sous­tend   le   fonctionnement   du   gouvernement   dans   les   régimes
démocratiques ».
Du coup, les groupes intermédiaires apparaissent comme des maillons essentiels, tant pour fournir
l’informations   aux   partis   politiques   (que   veut   le   peuple ?)   que   pour   éclairer   ou   convaincre   les
citoyens.   En   fait,   la   manière   de   gouverner   apparaît   comme   la   manière   pour   certains   groupes
d’obtenir satisfaction en échange de leur soutien au pouvoir (comme le soulignait déjà Machiavel).
Autrement   dit,   les   dirigeants   cherchent   à   satisfaire   une  somme   de   minorités,   elles­mêmes
organisées   pour   défendre   leurs   intérêts   (lobbies,   syndicats,   partis   au   sein   d’une   coalition…)   et
rechercher des rentes par des réglementations qui leur sont favorables.
Cette tendance serait d’autant plus forte que les conflits idéologiques sont forts et que les intérêts
électoraux sont dispersés géographiquement, chaque élu de circonscription voulant sa part (Alesina
et Perotti).

ex : ainsi peuvent être octroyées des subventions ou une fiscalité favorable (le gazole en
France), imposées des normes technique ou de sécurité (le contrôle technique, qui toutefois
répond aussi aux problèmes d’incertitude sur la qualité évoqué plus haut avec Akerlof), des
réglementations recherchées pour limiter la concurrence…

ex : la législation antitrust aux Etats-Unis n’avait pas qu’un objectif économique. Il s’agissait
de mettre fin à une agitation politique et elle a suscité une âpre controverse également
politique.
Les mouvements populistes et agrariens propres implantés Midwest et au Sud défendent les
“petits“ (artisans, agriculteurs) contre les “gros“, notamment les trusts et les compagnies de
chemins de fer accusés de concurrence déloyale. Les “minors“ pétrolières insistent beaucoup
auprès du sénateur républicain de l’Ohio John Sherman.
D’ailleurs, les plaintes au titre de la législation sur la concurrence sont rarement déposées par
les consommateurs qu’elle est censée protéger mais plutôt par des compagnies rivales. C’est
un des arguments libéraux pour souligner que l’Etat recréé du monopole par ces
réglementations. Les théories de Baumol sur les marchés contestables [voir chapitre sur
l’entreprise] vont dans le même sens.

•Ces analyses montrent que l’Etat n’est pas neutre. Elles sont plutôt libérales et insistent sur le
risque de “sclérose institutionnelle“ car l’action collective met en place toutes sortes d’entraves au
marché.
D’une   manière   générale   souligne   Mancur   Olson,   ces   actions   collectives   sont   de   nature
redistributrice car elles modifient la répartition plutôt que la production (i.e. bouger sur la frontière
des optima de Pareto plutôt que la repousser). L’Etat se retrouve au cœur du conflit social pour la
répartition inhérent au capitalisme.
Il avance dans  Grandeur et décadence des nations (1982) l’idée que les pays ou les groupes de
pression sont les plus anciens sont aussi ceux où la croissance a été moins forte car l’Etat a du
composer avec tout le monde… (difficilement testable même si le tissu institutionnel plus récent
des pays vaincus de la guerre – Allemagne, Japon par exemple – s’est accompagné d’une croissance
plus forte. Mais c’est à insérer dans le contexte plus général du rattrapage).
James   Buchanan   propose   un   système   fédéral   où   les   différents   pouvoirs   locaux   seraient   en
concurrence. Le “vote avec les pieds“ des acteurs révèlerait ainsi indirectement leur préférence et
permettrait ainsi une meilleure allocation des biens publics.
 4­2­3 Un exemple de fonctionnement de l’Etat   : le Japon.
L’Etat japonais est souvent présenté comme un modèle d’Etat “développeur“, mais persiste une
interrogation récurrente : qui dirige vraiment le Japon ? Il se serait établi une sorte d’équilibre des
pouvoirs entre le politique, l’administratif et l’économique : chacun défend ses intérêts mais ils sont
aussi en collusion pour promouvoir la Japan Inc.

Les moyens.
L’Etat japonais est plutôt frugal : relativement peu de fonctionnaires, des prélèvements obligatoires
également assez faibles (25% du PIB, un des taux les plus faibles de l’OCDE). L’administration est
plurielle, avec de nombreux fiefs bureaucratiques qui se disputent les champs de compétences, et les
ressources qui leur sont allouées.
Le pouvoir de l’administration vient aussi de ce que les lois sont très générales, laissant une grande
marge pour la préciser dans les règlements d’applications, qui encadrent de nombreux aspects de la
vie japonaise. De plus, sont émises des “directives administratives“ (gyosei shido) qui ne sont pas
des   contraintes   légales   mais   permettent   un   guidage   souple   vers   les   orientations   stratégiques
décidées par l’Etat.
La continuité  au plus  haut niveau administratif  contraste  avec le renouvellement  des  ministres,
même s’ils sont issus du PLD. A l’inverse, de nombreux membres du parti sont des commis de
l’Etat.
Le fonctionnement.
 
 1­Le  ringisei  .
D’une manière générale, la recherche du consensus par la pratique de la consultation (le ringisei) est
très ancienne. Tous les projets (administratifs, ou d’entreprise) sont soumis à une longue discussion
pour être déjà approuvés avant la prise de décision.
L’administration   a   recours   à   de   multiples   organisations   partenaires,   comme   les   dizaines   de
commissions administratives ou les organisations industrielles et patronales. Par exemple, les cadres
du Zaikai rencontrent régulièrement les hauts fonctionnaires  (souvent issus du  même « moule » :
Todai…). C’est au cours de réunions, de repas, à la suite de discussions, conciliations, promesses,
pots de vin, parfois un peu de chantage, que sont élaborées les grandes décisions de l’État.
 
 2­L’ amakudari  .
La   pratique   de   l’amakudari  (littéralement   la   “descente   du   ciel“)   est   une   forme   de   pantouflage
institutionnalisé. Le passage a généralement lieu eu après 50 ans, chaque année au mois d’avril,
sous le contrôle des ministères.
Il génère un flux régulier de hauts fonctionnaires vers des postes de cadres dirigeants des grandes
entreprises. Les postes n’étant pas suffisants, une galaxie d’“établissement publics“, souvent des
coquilles vides, est créée (et financée par des commandes publiques) par les ministères eux­mêmes
pour servir de courroie de transmission avec les entreprises.
L’amakudari  assure  un  flux  d’information  permanent  entre   Etat  et   entreprises.   Ceci   permet   de
donner   une   grande   efficacité   aux   “directives   administratives“   mais   aussi   multiplie   les  conflits
d’intérêts,   car   les   dirigeants   des   entreprises   sont   souvent   issus   des   administrations   de   tutelle,
dirigées  par de futurs cadres… Une des conséquences  est la grande difficulté à apurer la crise
bancaire des années 1990.
=> globalement, le processus de décision est étonnamment long, mais la mise en œuvre est ensuite
très rapide et efficace.

La réforme ?
Le débat sur la réforme est très ancien (déjà sous Edo puis surtout sous Meiji, dont l’administration
hérite aussi de l’autoritarisme féodal). L’idée est de limiter le nombre d’organismes, de renforcer les
moyens du Premier ministre face aux grands commis, et plus généralement de déréglementer. La
pratique de l’amakudari a été en partie combattue sous le gouvernement libéral et réformateur de
Koizumi Junichiro (2001­2006).
L’exemple emblématique est celui du MITI, chargé de la politique industrielle, commerciale et
technologique et paré de nombreuses vertus. Sa puissance vient des facteurs évoqués plus hauts :
éventail  très  large   des  domaines   réglementés,   densité  des   organismes   satellites  de  consultation,
omniprésence   de   ses  amakudari.   Il   a   fait   évoluer   son   arsenal   réglementaire   au   cours   de   la
croissance.
Mais l’ouverture progressive du Japon a conduit à remettre en cause, y compris par les grands
groupes,   son   emprise.   Toutefois,   le   ministère   a   réussi   à   étendre   son   emprise   à   la   faveur   des
réformes,   et   ce   nouveau   METI   continue   à   jouer   un   rôle   important,   notamment   pour   le
développement des nouvelles technologies.

CONCLUSION :
Une intervention structurelle de l’Etat trouve donc sa place même dans le corpus libéral, en plus des
considérations   conjoncturelles   de   politique   économique.   La   question   de   la   justice   sociale   reste
cependant posée.
Musgrave dans  La théorie des finances  publiques  (1959) recense cinq grandes justifications  de
l’intervention   de   l’Etat   (règles   et   droits   pour   le   bon   fonctionnement   du   marché ;   rendements
croissants ; externalités ; biens collectifs ; biens tutélaires) et propose un célèbre découpage des
grandes fonctions de l’Etat : les “services“ allocation – répartition – stabilisation.