Vous êtes sur la page 1sur 909

Montesquieu, Charles-Louis de Secondat (1689-1755 ; baron de La Brède et de). Oeuvres complètes de Montesquieu. 1834.

1/ Les contenus accessibles sur le site Gallica sont pour la plupart des reproductions numériques d'oeuvres tombées dans le domaine public provenant des collections de la
BnF.Leur réutilisation s'inscrit dans le cadre de la loi n°78-753 du 17 juillet 1978 :
*La réutilisation non commerciale de ces contenus est libre et gratuite dans le respect de la législation en vigueur et notamment du maintien de la mention de source.
*La réutilisation commerciale de ces contenus est payante et fait l'objet d'une licence. Est entendue par réutilisation commerciale la revente de contenus sous forme de produits
élaborés ou de fourniture de service.

Cliquer ici pour accéder aux tarifs et à la licence

2/ Les contenus de Gallica sont la propriété de la BnF au sens de l'article L.2112-1 du code général de la propriété des personnes publiques.

3/ Quelques contenus sont soumis à un régime de réutilisation particulier. Il s'agit :

*des reproductions de documents protégés par un droit d'auteur appartenant à un tiers. Ces documents ne peuvent être réutilisés, sauf dans le cadre de la copie privée, sans
l'autorisation préalable du titulaire des droits.
*des reproductions de documents conservés dans les bibliothèques ou autres institutions partenaires. Ceux-ci sont signalés par la mention Source gallica.BnF.fr / Bibliothèque
municipale de ... (ou autre partenaire). L'utilisateur est invité à s'informer auprès de ces bibliothèques de leurs conditions de réutilisation.

4/ Gallica constitue une base de données, dont la BnF est le producteur, protégée au sens des articles L341-1 et suivants du code de la propriété intellectuelle.

5/ Les présentes conditions d'utilisation des contenus de Gallica sont régies par la loi française. En cas de réutilisation prévue dans un autre pays, il appartient à chaque utilisateur
de vérifier la conformité de son projet avec le droit de ce pays.

6/ L'utilisateur s'engage à respecter les présentes conditions d'utilisation ainsi que la législation en vigueur, notamment en matière de propriété intellectuelle. En cas de non
respect de ces dispositions, il est notamment passible d'une amende prévue par la loi du 17 juillet 1978.

7/ Pour obtenir un document de Gallica en haute définition, contacter reutilisation@bnf.fr.


OEUVRES

COMPLETES

DE MONTESQUIEU.
IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES,
RUEJACOB,
M° 24.
MONTESQUIEU
OEUVRES

COMPLETES

DE
MONTESQUIEU,

PRÉCÉDÉES DE SON ÉLOGE, PAR D'ALEMBERT.

NOUVELLE ÉDITION,

MISE EN ORDREET COLLATIONNÉE


SUR LES TEXTES ORIGINAUX,

PAR J. RAVENEL,
SOUS-BIBLIOTHÉCAIRE
DELAVILLEDE TARIS.

PARIS,
L. DE BURE, LIBRAIRE,
ÉDITEUR DES CLASSIQUESFRANÇAIS EN CENT VOLUMES IN-32,
RUE DU BATTOIR, N° 19.

M DCCC XXXIV.
PRÉFACE

DU NOUVEL ÉDITEUR.

DANSle nombre assez considérable d'éditions nouvelles des oeuvres de Mon-


tesquieu publiées pendant ces vingt dernières années, et dont quelques-unes se
recommandent par leur belle exécution typographique, il en est deux à peine
qui méritent d'être distinguées pour les soins littéraires dont elles ont été l'ob-
jet de la part des éditeurs. La première a été donnée en 1819 par M. Lequien (1);
la seconde (2), de beaucoup préférable, fait partie de la Collection des classiques
françois. M. Parrelle, à qui l'on doit cette édition, a droit sans doute à des
éloges pour les améliorations qu'il y a introduites et pour la peine qu'il a prise
de collationner sur les éditions originales le texte des trois principaux ouvra-
ges de Montesquieu; mais il est à regretter qu'il n'ait pas apporté le même zèle
pour les écrits d'une moindre importance, et qu'il ait réimprimé dans toute
leur incorrection les opuscules et lettres familières. Les pénibles et conscien-
cieuses recherches auxquelles il s'est livré pour la première partie de son tra-
vail rendent d'autant plus sensible ce que la seconde offre d'inachevé et d'in-
complet.
Peut-être y a-t-il de ma part quelque maladresse à me montrer si rigoureu-
sement juste envers mes devanciers, et préparé-je fort mal le lecteur à
l'indulgence dont je puis avoir besoin pour mes propres fautes. Je ne sais ; mais
je lui livre avec confiance cette nouvelle édition , pour laquelle ma position de
dernier venu m'a permis de mettre à profit les améliorations et même les
erreurs de ceux qui m'ont précédé, certain qu'il y reconnaîtrait du moins, à
défaut d'autres mérites , le désir de faire mieux qu'on n'avait fait jusqu'à ce
jour.
Voici, au reste, comment j'ai compris mon devoir d'éditeur. La possibilité
de réunir dans un seul volume les oeuvres complètes de Montesquieu m'a décidé
à placer dans l'ordre chronologique de leur publication les différents écrits
dont elles se composent. Cette classification, que les exigences typographiques.

(1) Paris, E. A. Lequien, 8 vol. in-8° (imprimerie de vélin


P. Didot).
de J. Didot).
Paris, Lefèvre, 1826, 8 vol. in-8°, papier cavalier (imprimerie
(2)
ij PRÉFACE DU NOUVEL ÉDITEUR.
ne permettent pas toujours d'adopter, me semble la plus rationnelle et la meil-
leure en ce qu'elle met le lecteur à même de suivre l'auteur dans le développe-
ment progressif de son talent, de le prendre à son point de départ et d'arriver
avec lui, sans détours, jusqu'au terme de sa course. Ainsi, l'on trouvera d'abord
les Lettres persanes, publiées en 1721; ensuite le Temple de Gnide, qui est de
1725; puis les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur
décadence, qui parurent en 1734; et enfin le traité de l'Esprit des Lois, publié
en 1749. Sous le titre général. d'OEuvres diverses j'ai réuni , en les classant dans
l'ordre chronologique de leur composition, les différents opuscules qui n'ont
vu le jour qu'après la mort de Montesquieu. Dans le nombre, pourtant, il s'en
trouve quelques-uns (1) qui sont antérieurs à cette époque ; mais ils ont si peu
d'étendue qu'il y aurait eu quelque ridicule , ce me semble , à les enclaver entre
d'autres ouvrages par lesquels ils auraient été, pour ainsi dire, absorbés. Les
OEuvres diverses suivent immédiatement l'Esprit des Lois. Viennent ensuite les
Lettres écrites par Montesquieu de 1728 à 1755. J'ai assigné à quelques-unes
d'elles une date précise, que ne leur avaient pasdonnée les précédents éditeurs,
augmentant leur nombre de celle qui est adressée à l'abbé d'Olivet, et qui n'est
pas la moins intéressante (2). La Table des matières qui termine le volume , et
dans laquelle on a refondu celle que Richer avait faite pour l'Esprit des lois, a
été revue avec le plus grand soin. Il est de mon devoir de déclarer que je suis
entièrement étranger à ce travail.
La collation du texte de chaque ouvrage sur toutes les éditions données du
vivant de l'auteur, m'a mis à même de faire disparaître bon nombre d'erreurs (3)
qu'on retrouve jusque dans l'édition de M. Parrelle. J'aurais voulu pouvoir,
comme lui, faire ressortir chaque correction par une courte note; mais je n'ai
pas dû perdre de vue que le cadre étroit d'un volume , dans lequel j'étais con-
traint de resserrer la totalité des oeuvres de Montesquieu, ne me permettait que
rarement,et dans le cas d'absolue nécessité, de joindre au texte quelques rensei-
gnements concis destinés à l'éclaircir , lorsqu'il me paraîtrait en avoir besoin.
Toutefois, je me suis donné plus de latitude pour les annotations que j'ai jointes
aux Lettres; d'abord, parce qu'il est de la nature d'une correspondance familière
d'offrir de temps en temps quelques allusions difficiles à saisir et que j'ai dû
expliquer; ensuite, parce que je n'ai pas su résister toujours à l'occasion qui m'é-
tait offerte de donner des détails biographiques ignorés (4).

(1)Discoursde réceptionà l'académiefrançoise, 1728; Dialoguede Sylla et d'Eucrate, 1745


et non 1748,commeon l'a impriméà lort page582; et Lysimaque,1751.
(2) Unelettre de Montesquieu à DreuxDu Radier,en datedu 4 avril 1751, a été miseen vente
le 9 mars1834.Ellea pourobjetdele remercierde l'envoid'unedissertationde cet avocatdansla-
quelleil combattoitune opinionde Montesquieu.
(3) Ainsi,page625, j'ai imprimé:« J'appellela dévotionune maladiedu coeurqui donneà l'âme
unefoliedontle caractèreestle plusimmuable de tous, » et non aimable;ainsi,page627 j'ai mis:
« La vanitédesgueux,» et non desgens.
(4) On enverra, aux pages637, 644, 651, 667, desexemplesconcernantmadamede Fontaine-
Martel, Aubertde Tourny,Helvctius,Saurin,madamede Pompadouret Piron.
PREFACE DU NOUVEL ÉDITEUR. iij
Quelques éditeurs avaient jugé nécessaire de corriger Montesquieu. Je l'ai
traité avec plus de respect et ne me suis permis de hasarder aucune inconve-
nante rectification. J'ai donc imprimé mairerie , et non mairie, bien que ce
dernier mot ait prévalu; mais je n'ai pas osé rétablir le mot consent, pour
couvent; que je trouve dans les premières éditions des Lettres persanes, parce
que du vivant même de Montesquieu le mauvais usage avait fait recevoir cette
dernière locution, et que lui-même a fini par l'adopter.
J'avais projeté de faire suivre cette Préfacé de recherches bibliographiques
sur les éditions des oeuvres de Blontesquieu, et d'une liste d'ouvrages composés
à l'occasion de sa personne et de ses écrits ; mais le temps m'a manqué pour
mettre à fin ce travail, qui ne pouvait avoir quelque utilité qu'autant qu'il aurait
été complet.
J. RAVENEL.
Ce 12 avril 1834.

P. S. L'impression de ce volume était achevée lorsque ont paru, dans une Revue
départementale, la Gironde, des Fragments inédits de Montesquieu reproduits
par le Cabinet de lecture dans son numéro du 29 janvier 1834. On les retrouvera
avec plaisir ici.

FRAGMENTS INÉDITS DE MONTESQUIEU.

« Dans une courte visite, dit le rédacteur de la Gironde, que nous avons faite
au château de La Brède, M. de Montesquieu a eu l'extrême obligeance de nous
communiquer les manuscrits de son illustre aïeul, et nous a permis d'en extraire
ces fragments inédits. Nous sommes heureux d'être les intermédiaires d'une si
importante publication. »
Tibère et Louis XL.

Tibère et Louis XI s'exilèrent de leur pays avant de parvenir à la suprême


puissance. Ils furent tous deux braves dans les combats et timides dans la vie
privée. Ils mirent leur gloire dans l'art de dissimuler. Ils établirent une puis-
sance arbitraire. Ils passèrent leur vie dans le trouble et dans les remords , et
la finirent dans le secret, le silence et la haine publique.

Mais, si l'on examine bien ces deux princes, on sentira d'abord combien l'un
était supérieur à l'autre. Tibère cherchait à gouverner les hommes, Louis ne
songeait qu'à les tromper. Tibère ne laissa sortir ses vices qu'à mesure qu'il le
pouvait faire impunément; l'autre ne fut jamais le maître des siens. Tibère sut
paraître vertueux lorsqu'il fallut qu'il se montrât tel ; celui-ci se discrédita dès
le premier jour de son règne.

Enfin Louis avait de la finisse , Tibère de la profondeur ; on pouvait avec peu


iv PREFACE DU NOUVEL EDITEUR.
d'esprit se défendre de Louis ; le Romain mettait des ombres devant tous les
esprits et se dérobait à mesure que l'on commençait à le voir.

Louis , qui n'avait pour eux que des caresses fausses et de petites flatteries,
gagnait les hommes par leurs propres faiblesses; le Romain, par la supériorité
de son génie et une force invincible qui les entraînait. Louis réparait assez heu-
reusement ses imprudences et le Romain n'en faisait point. Celui-ci laissait tou-
jours dans le même état les choses qui pouvaient y rester, l'autre changeait tout
avec une inquiétude et une légèreté qui tenait de la folie.

Quand on veut gouverner les hommes, il ne faut pas les chasser devant soi,
il faut les suivre.

Quand on voit un homme actif qui a fait sa fortune, cela vient de ce que des
cent mille voies, la plupart fausses, qu'il a employées, quelqu'une a réussi;
de là, on en argumente qu'il sera propre pour les affaires publiques.
Cela n'est pas vrai. Quand on se trompe dans quelque projet pour sa fortune ,
ce n'est qu'un coup d'épée dans l'eau ; mais dans les entreprises de l'État, il n'y
a pas de coup d'épée dans l'eau.
ELOGE

DE
MONTESQUIEU,

PAR D'ALEMBERT.

CHARLES de Secondai, baron de la Brède et de Secondat: il annonça de bonne heure ce qu'il


Montesquieu, ancien président à mortier au devoit être, et son père donna tous ses soins à
parlementde Bordeaux, de l'Académiefrançaise, cultiver ce génie naissant,objet de son espérance
de l'Académieroyale des scienceset des belles- et de sa tendresse. Dès l'âge de vingt ans, le
lettresde Prusse, et de la société royale de Lon- jeune Montesquieu préparait déja les matériaux
dres, naquit au château de la Brède, près de de l'Esprit des Lois, par un extrait raisonnédes
Bordeaux,le.18 janvier 1689 , d'une familleno- immenses volumes qui composent le corps du
ble de Guienne. Son trisaïeul, Jean de Secon- droit civil : ainsi autrefois Newton avoit jeté,
dât, maître-d'hôtelde Henri II, roi de Navarre, dès sa première jeunesse, les fondementsdes ou-
et ensuitede Jeanne, fillede ce roi, qui épousa vrages qui l'ont rendu immortel. Cependantl'é-
Antoinede Bourbon, acquit la terre de Montes? tude de la jurisprudence, quoique moins aride
quieu d'une somme de 10,000 livres, que cette pour M. de Montesquieuque pour la plupart de
princesselui donna par un acte autheutique, en ceux qui s'y livrent, parce qu'il la cultivoiten
récompense de sa probité et de ses services. philosophé, ne suffisoitpas à l'étendue et à l'ac-
Henri III,roi de Navarre, depuis Henri IV, roi tivité de son génie : il approfondissoit, dans le
de France, érigea en baronnie la terre de Mon- même temps, des matières encore plus impor-
tesquieuen faveur de Jacob de Secondat, filsde tantes et plus délicates1, et les discutoit dans le
Jean, d'abordgentilhommeordinaire de la cham- silence avec la sagesse, la décence et l'équité,
bre de ce prince, et ensuite mestre-de-campdu qu'il a depuis montréesdans ses ouvrages.
régiment de Châtillon. Jean-Gaston de Secon- Un oncle paternel, président à mortier au par-
dai, son secondfils, ayant épousé la fille du pre- lement de Bordeaux, juge éclairé et citoyenver-
mier président du parlement de Bordeaux, tueux , l'oraclede sa compagnieet de sa province,
acquit dans cette compagnie une charge de pré- ayant perdu un fils unique, et voulant conserver-
sident à mortier.Il eut plusieurs enfants, dont dans son corps l'esprit d'élévation qu'il avoit
un entra dans le service, s'y distingua, et le tâché d'y répandre, laissasesbiens et sa charge à
quitta de fort bonne heure : ce fut le père de M. de Montesquieu.Il étoit conseillerau parle-
Charlesde Secondat, auteur de l'Esprit desLois. ment de Bordeaux depuis le 24 février 1714, et
Cesdétails paraîtront peut-être déplacésà la tête fut reçu président à mortier le 13 juillet 1716.
de l'éloge d'un philosophedont le nom a si peu Quelques années après, en 1722, pendant la
besoin d'ancêtres; mais n'envions point à leur minorité du roi, sa compagniele chargeade pré-
mémoirel'éclat que ce nom répand sur elle.
Les succès de l'enfance, présage quelquefois (1)C'étaitun ouvrageenformedelettres,dontlefautétoit
deprouver quel'idolâtrie
dela plupartdespaïens
neparoissoit
si trompeur, ne le furent point dans Charles de pasmériterunedamnation éternelle.
(Note ded'Atembert.)
VJ ELOGE
senterdes remontrancesà l'occasiond'un nou- pose surtout avec autant de légèreté que d'é-
vel impôt.Placéentre le trône et le peuple,il nergie ce qui a le plus frappé parmi nousses
remplitensujetrespectueux et enmagistratplein yeuxpénétrants;notre habitudede traiter sé-
de couragel'emploisi nobleet si peu enviéde rieusementles chosesles plusfutiles,et de tour-
faire parveniran souverainle cri des malheu- ner les plusimportantes en plaisanterie;nos
reux; et la misèrepublique,représentéeavec conversationssi bruyanteset si frivoles;noire
autantd'habiletéque de force, obtintla justice ennui dansle sein du plaisirmême;nos préju-
qu'elle demandoit.Ce succès,il est vrai, par gés et nos actionsen contradictioncontinuelle
malheurpour l'État bien plusquepour lui, fut avecnos lumières;tant d'amour pour la gloire
aussipassagerque s'il eût été injuste;à peinela joint à tant de respectpour l'idoledé la faveur;
voixdes peupleseut-ellecesséde sefaire enten- noscourtisanssi rampantset si vains;notrepo-
dre, que l'impôtsuppriméfut remplacépar un litesseextérieureet notre mépris réel pour les
autre : maisle citoyenavoitfaitsondevoir. étrangers, pu notre prédilectionaffectéepour
Il fut reçu, le 3 avril 1716, dansl'académie eux; la bizarreriede nos goûts,qui n'a rien au-
de Bordeaux,qui ne faisoitque de naître.Le dessousd'elleque l'empressement de toutel'Eu-
goût pour la musiqueet pour les ouvragesde rope à les adopter; notre dédainbarbare pour
pur agrémentavoitd'abordrassemblélesmem- deuxdes plusrespectablesoccupationsd'un ci-
bres qui la formoient.M. de Montesquieucrut toyen, le commerceet la magistrature;nos dis-
avecraison que l'ardeurnaissanteet les talents puteslittéraires,si viveset si inutiles;notrefu-
desesconfrèrespourraients'exerceravecencore reur d'écrireavant que de penser, et déjuger
plusd'avantagesur les objetsde la physique.Il avant que de connoître.A cette peinturevive,
étoit persuadéque la nature, si digned'êtreob- maissans fiel, il oppose, dans l'apologuedes
servéepar-tout,trouvoitaussipar-toutdesyeux Troglodytes,le tableaud'un peuple vertueux,
dignesde la voir; qu'au contraireles ouvrages devenusagepar le malheur;morceaudignedu
de goûtne souffrantpoint de médiocrité,et la Portique.Ailleursil montrela philosophielong-
capitaleétanten ce genrele centredes lumières temps étouffée,reparaissanttout-à-coup,rega-
et dessecours,il étoit trop difficilede rassem- gnantpar ses progrèsle tempsqu'ellea perdu,
blerloind'elleunassezgrandnombred'écrivains pénétrantjusque chezles Russesà la voix d'un
distingués.Il regardoitles sociétésde bel-esprit, génie qui l'appelle, tandis que, chezd'antres
si étrangementmultipliéesdans nos provinces, peuplesde l'Europe, la superstition, semblable
commeune espèceou plutôtcommeune ombre à une atmosphèreépaisse,empêchela lumière
de luxe littéraire, qui nuit à l'opulenceréelle, qui lesenvironnedetoutespartsd'arriverjusqu'à
sans mêmeen offrirl'apparence.Heureusement eux. Enfin, par les principesqu'il établitsur la
M. le ducde La Force, par un prixqu'il venoit naturedes gouvernements ancienset modernes,il
de fonderà Bordeaux,avoit secondédes vues présentele germedeces idéeslumineuses,déve-
si éclairéeset si justes.On jugeaqu'uneexpé- loppéesdepuisparl'auteurdanssongrandouvrage.
riencebien faiteserait préférableà un discours Cesdifférentssujets, privésaujourd'huides
fpibleou à un mauvaispoème;et Bordeauxeut grâcesdela nouveautéqu'ilsavoientdansla nais-
une académiedes sciences. sancedes Lettrespersanes, y conserveronttou-
M.de Montesquieu,nullementempressédese joursle mérite du caractèreoriginalqu'on a su
montrerau public,sembloitattendre, selonl'ex- leur donner, mérited'autantplusréel qu'ilvient
pressiond'un grand génie, un âge mûr pour ici du génieseul de l'écrivain,et non du voile
écrire.Ce ne fut qu'en 1721, c'est-à-direâgé étrangerdontil s'estcouvert;car Usbeka pris,
de trente-deuxans, qu'il mit au jour les Lettres durantsonséjoureu France, non-seulemeut une
persanes.Le Siamoisdesamusementssérieuxet connoissance si parfaitede nosmoeurs,maisune
comiques pouvoitlui en avoirfournil'idée: mais si forteteinturede nosmanièresmêmes,que son
il surpassason modèle.La peinturedesmoeurs stylefait -souventoublierson Ce léger dé-
pays.
orientales,réellesou supposées,de l'orgueilet fautde vraisemblance peut n'êtrepassansdessein
du flegmede l'amour asiatique, n'est que le et sansadresse: en relevantnos ridiculeset nos
moindreobjet deceslettres; elle n'y sert, pour vices, il a voulusans douteaussirendre
ainsidire, que de prétexteà une satire finede à nos avantages.Il a senti toutela fadeur justice
d'un
nos moeurs,et à des matièresimportantesque élogedirect,et il nousa finementloués,en
plus
l'auteurapprofonditenparoissautglissersurelles. prenantsi souventnotre ton pour médire
Danscette espècedetableaumouvant,Usbekex- agréablementde nous. plus
DE MONTESQUIEU.
Malgréle succèsde cet ouvrage, M. de Mon- noître le poison et le danger. M. de Montesquieu
tesquieu ne s'en étoit point déclaré ouvertement sentit le coup qu'une pareille accusationpouvoit
rauteur. Peut-être croyoit-iléchapper plus aisé- porter à sa personne , à sa famille, à la tranquil-
ment par ce moyen à la satire littéraire, qui lité de sa vie. Il n'allachoit pas assezde prix aux
épargueplus volontierslesécritsanonymes, parce honneurs littéraires, ni pour les rechercher avec
que c'est toujours la personne et non l'ouvrage avidité, ni pour affecterde les dédaigner quand
qui est le but de ses traits. Peut-être craignoit-il ils se presentoient à lui, ni enfin pour en regar-
d'être attaqué sur le prétendu contraste des Let- der la simpleprivation commeun malheur; mais
trespersanes avec l'austérité de sa place : espèce l'exclusion perpétuelle, et surtout les motifs de
de reproche, disoit-il, que les critiques ne man- l'exclusion, lui paroissoientune injure. Il vit le
quentjamais, parce qu'il ne demande aucun ef- ministre, lui déclara que, par des raisons parti-
fort d'esprit. Mais son secret étoit découvert, et culières, il n'avouoit point les Lettres persanes,
déjà le public le montrait à l'Académiefrançoise. mais qu'il étoit encore plus éloigné de désavouer
L'événementfit voir combien le silencede M. de un ouvrage dont il croyoit n'avoirpoinl à rougir,
Montesquieuavoitété sage.Usbeks'exprimequel- et qu'il devoit être jugé d'après une lecture, et
quefoisassezlibrement, non sur le fonddu chris- non sur une délation. Le ministre prit enfin le
tianisme,maissur des matières que trop de per- parti par où il auroit dû commencer;il lut le li-
sonnesaffectentdeconfondreaveclechristianisme vre, aima, l'auteur, et apprit à mieux placer sa
même; sur l'esprit de persécution dont tant de confiance. L'Académie françoise ne fut point
chrétiensont été animés; sur les usurpationstem- privée d'un de ses plus beaux ornements; et la
porellesdela puissanceecclésiastique;sur la mul- France eut lebonheur de conserverun sujet que
tiplicationexcessivedes monasières, qui enlèvent la superstition ou la calomnieétoient prêtes à lui
des sujetsà l'État sans donner à Dieu des adora- faire perdre; car M. de Montesquieu avoit dé-
teurs; sur quelquesopinionsqu'on a vainement claréau gouvernementqu'aprèsl'espèced'outrage
tenté d'ériger en dogmes; sur nosdisputes de re- qu'on alloit lui faire, il iroit chercher chez les
ligion, toujours violentes, et souvent funestes. étrangers, qui lui tendoient les bras, la sûreté,
S'il paroit toucher ailleurs à des questions plus le repos, et peut-être les récompensesqu'il au-
délicateset qui intéressentde plusprès la religion rait dû espérer dans son pays. La nation eût dé-
chrétienne, ses réflexions, appréciées avec jus- ploré cette perte, et la honte en fût pourtant re-
tice, sont en effet très-favorablesà la révélation, tombée sur elle.
puisqu'ilse borne à montrer combien la raison Feu M. le maréchald'Estrées, alors directeur
humaiueabandonnéeà elle-mêmeest peu éclairée de l'Académie françoise, se conduisit dans cette
sur cesobjets. Enfin, parmi les véritableslettres circonstanceen courtisan vertueux et d'une ame
de M. de Montesquieu,l'imprimeur étranger en vraiment élevée : il ne craignit ni d'abuser de
avoitinséré quelques-unesd'une autre main , et son crédit, ni de le compromettre; il soutint son
il eùt fallu du moins, avant que de condamner ami, et justifia Socrale. Ce trait de courage, si
l'auteur, démêlerce qui lui appartenoit en pro- précieux aux lettres, si digne d'avoir aujourd'hui
pre. Sans égard à ces considérations, d'un côté des imitateurs, et si honorable à la mémoirede
la hainesousle nom de zèle, de l'autre le zèle M. le maréchal d'Estrées, n'aurait pas dû être
sansdiscernement ou sans lumières, se soulevè- oublié dans son éloge.
rent et se réunirent contre les Lettres persanes. M. de Montesquieufut reçu le 24 janvier 1728.
Des délateurs, espèce d'hommes dangereuse et Son discoursest un des meilleurs qu'on ait pro-
lâche, que mêmedans un gouvernementsage on noncés dans une pareille occasion: le mérite en
a quelquefoisle malheur d'écouter, alarmèrent est d'autant plus grand que les récipiendaires,
par un extrait infidèlela piétédu ministère. M. de gênés jusqu'alorsunepar ces formules et ces éloges
le conseilde ses amis, soutenu d'usage auxquels espèce de prescription les
Montesquieu,par
de la voix publique, s'étant présenté pour la assujettit, n'avoient encore osé franchir ce cer-
tres sujets, ou n'avoient point
placedel'Académiefrançoisevacante par la mort cle pour traiter d'au
de M. de Sacy, le ministre ' écrivit à celle com- pensé du moins à les y renfermer. Dans cet état
sa ne donneroil son même de contrainte, il eut l'avantage de réussir.
pagnie que majesté jamais son discours on
à l'auteur des Lettrespersanes ; qu'il Entre plusieurs traits dont brille
agrément au seul por-
n'avoit point lu ce livre, mais que des personnes reconnoîtroit l'écrivain qui pense
eu qui il avoitconfiance lui en avoient fait con- trait du cardinal de Richelieu , « qui apprit à la
France le secret de ses forces, et à l'Espagne ce-
(1)M.lecardinal
deFleury.
viij ELOGE
lui de sa foiblesse; qui ôta à l'Allemagneses que le peut faire un ennemi, sur les suitesfu-
de-
chaînes, et lui en donnade nouvelles.» Il faut nestesde cette divisionintestinequi trouble
admirerM. de Montesquieud'avoirsu vaincrela puis si long-tempsl'églisede France : l'homme
difficultéde son sujet, et pardonnerà ceux qui d'État en prévoyoitla durée et les effets, et les
n'ont pas eu le mêmesuccès. prédit au philosophe.
Le nouvelacadémicienétoit d'autant plus di- M. de Montesquieupartit de Viennepour voir
et habitée
gne de ce titre, qu'il avoit, peu de tempsaupa- la Hongrie, contrée opulente fertile,
ravant, renoncéà toutautretravailpourselivrer par une nation fière et généreuse,le fléaude ses
entièrementà son génieet à son goût. Quelque tyrans et l'appui de sessouverains.Commepeu
a écrit
importanteque fût la placequ'il occupoit,avec de personnesconnoissentbience pays, il
quelqueslumières et quelqueintégritéqu'il en avecsoincette partie de ses voyages. à Venise
eût rempli les devoirs,il sentoitqu'il y avoit des D'Allemagneil passaen Italie. Il vit
objets plus dignesd'occuper ses talents; qu'un le fameuxLaw, à qui il ne restoit de sa desti- gran-
citoyenest redevableà sanationet à l'humanité deur passéeque des projets heureusement
de toutle bien qu'il peut leur faire, et qu'il se- nés à mourir dans sa tête, et un diamant qu'il
rait plus utile à l'une et à l'autre en leséclairant engageoitpourjouer auxjeux dehasard.Un jour
par ses écrits, qu'il ne pouvoitl'être en discu- la conversationrouloitsurle fameuxsystèmeque -
tant quelques contestationsparticulièresdans Lawavoit inventé, époque de tant de malheurs
l'obscurité.Toutes ces réflexionsle déterminè- et de fortunes, et surtoutd'une dépravationre-
rent à vendre sa charge. Il cessa d'être magis- marquabledansnosmoeurs.Commele parlement
trat, et ne fut plus qu'hommede lettres. de Paris, dépositaireimmédiatdes loisdansles
Mais, pour se rendre utile par ses ouvrages tempsde minorité, avoit fait éprouverau minis-
aux différentesnations, il étoit nécessairequ'il tre écossoisquelquerésistancedanscette occa-
les connût. Ce fut dans cette vue qu'il entreprit sion, M. de Montesquieului demandapourquoi
de voyager.Sonbut étoit d'examinerpartout le on n'avoit pas essayéde vaincrecette résistance
physique et le moral; d'étudier les lois et la par un moyenpresquetoujoursinfaillibleen An-
constitutionde chaquepays; de visiter les sa- gleterre, par le grand mobile des actions des
vants, lesécrivains,les artistescélèbres;de cher- hommes, en un mot par l'argent. « Ce ne sont
cher surtout ces hommesrareset singuliersdout pas, répondit Law, des génies aussiardentset
le commercesuppléequelquefoisà plusieursan- aussi dangereuxque mes compatriotes:mais ils
nées d'observationset de séjour.M. de Montes- sont beaucoupplusincorruptibles.» Nous ajou-
quieu eût pu dire commeDémocrite: « Je n'ai terons, sansaucun préjugéde vanité nationale,
rien oublié pour m'instruire; j'ai quitté mon qu'un corps, libre pour quelquesinstants, doit
payset parcourul'universpour mieuxconnoître mieuxrésisterà la corruptionque celui qui l'est
la vérité;j'ai vu tous les personnagesillustresde toujours; le premier, en vendantsa liberté, la
montemps.» Maisil y eut cette différenceentre perd; le secondne fait pour ainsidire que la prê-
le Démocritefrançoiset celui d'Abdère, que le ter, et l'exercemême en l'engageant.Ainsi les
premiervoyageoitpour instruire leshommes,et circonstanceset la nature du gouvernementfont
le secondpour s'en moquer. lesvices et les vertus des nations.
Il alla d'abordà Vienne, où il vit souventle Unautre personnage, non moinsfameux,que
célèbre princeEugène.Ce héros, si funesteà la M. de Montesquieuvit encoreplus souventà Ve-
France( à laquelle il aurait pu être si utile ), nise, fut le comtede Bonneval.Cet homme, si
après avoirbalancéla fortunede LouisXIV et connu par ses aventures, qui n'étoient pas en-
humiliéla fiertéottomane,vivoitsansfaste du- core à leur terme, et flatté de converseravecun
rant la paix, aimantet cultivantleslettres dans jugedignede l'entendre, lui faisoit avec plaisir
unecouroù ellessont peu en honneurx, et don- le détail singulier de sa vie, le récit des ac-
nant à sesmaîtresl'exempledelesprotéger.M. de tions militairesoù il s'étoit trouvé, le portrait
MontesquieuCrutentrevoirdanssesdiscoursquel- des générauxet desministresqu'il avoit connus.
quesrestesd'intérêtpoursonanciennepatrie.Le
princeEugène(2) en laissoitvoirsurtout, autant lesaffaires dela constitution
enFrance.M.deMontesquieu lui
Allemands.ont -
très malà réponditqueleministre desmesures
prenoit pour éteindre
peu
(1)Quelques pris, propos, ces à peulejansénisme et dans
, que quelques il
années n'enseroit
paroles pouruneinjure. L'amour desnommes estundevoir plusquestion. n'en
"Vous sortirez jamais,ditle prince
:lefeu
danslesprinces : l'amourdeslettresestungoûtqu'illeurest rois'estlaissé
engagerdansuneaffaire
dontsonarrière-petit-fils
permis denepasavoir. de
(Note d'Alembert.) neverrapaslafin." (Elogemanuscrit
deM.deMontesquieu ,
(2) LeprinceEugèneluidemanda un en
jour quel état étoient M.d e
par Secondat, sonfils.)
DE MONTESQUIEU. IX
M. de Montesquieuse rappèloitsouventcescon- quieu se relira pendant deux ans à sa terre de la
versations, et en racontoitdifférentstraits à ses Brède.Il y jouit en paix de cette solitudeque le
amis. spectacleet le tumultedu monde servent à ren-
Il alla de Veniseà Rome.Danscette ancienne dre plus agréable: il vécutaveclui-même,après
capitale du monde, qui l'est encore à certains en être sortisi long-temps; et, ce qui nousinté-
égards, il s'appliquasurtout à examiner ce qui ressele pins, il mit la dernière main à son ou-
la distingueaujourd'hui le plus; les ouvragesdes vrage sur les Causesde la Grandeur et dela Dé-
Raphaël, des Titien, et des Michel-Ange.Il n'a- cadencedes Romains, qui parut en 1734.
voit pointfait une étude particulièredes beaux- Les empires, ainsi que les hommes, doivent
arts; mais l'expression dont brillent les chefs- croître, dépérir, et s'éteindre. Mais cetterévo-
d'oeuvreen ce genre saisit infailliblementtout lution nécessaire a souvent des causes cachées
hommede génie.Accoutuméà étudier la nature, que la nuit des temps nous dérobe, et que le
il la reconnoîtquand elle est imitée, commeun mystèreou leur petitesseapparentea mêmequel-
portrait ressemblantfrappe tous ceux à qui l'o- quefoisvoiléesaux yeux des contemporains.Rien
riginal est familier.Malheuraux productionsde ne ressembleplus sur ce point à l'histoire mo-
l'art dout toute la beauté n'est que pour les ar- derne que l'histoireancienne.Celledes Romains
tistes! mérite néanmoinsà cet égardquelqueexception:
Après avoir parcouru l'Italie, M.de Montes- elle présente une politique raisonnée, un sys-
quieu vint en Suisse.Il examinasoigneusement tème suivi d'agrandissementqui ne permet pas
les vastespays arrosés parle Rhin. Et il ne lui d'attribuer la fortune de ce peupleà desressorts
resta plus rien à voir en Allemagne,car Frédéric obscurset subalternes. Les causes de la gran-
ne régnoitpas encore.Il s'arrêta ensuite quelque deur romaine se trouvent donc dans l'hisloire;
tempsdansles Provinces-Unies,monument ad- et c'est au philosopheà les y découvrir.D'ail-
mirabledece que peut l'industriehumaine ani- leurs, il n'en est pas des systèmesdanscette étude
mée par l'amourde la liberté. Enfin il se rendit commedans celle de la physique. Ceux-cisont
enAugleterre,où il demeuradeuxans.Dignede presquetoujours précipités,parce qu'une obser-
voiret d'entretenir les plus grands hommes, il vation nouvelleet imprévue peut les renverser
n'eut à regretterque de n'avoir pas fait plus tôt en un instant; au contraire, quand on recueille
ce voyage.Lockeet Newtonétoientmorts.Mais avecsoin lesfaits que nous transmetl'histoirean-
il eut souventl'honneur de faire sa cour à leur cienned'un pays, si on nerassemblepastoujours
protectrice, la célèbre reine d'Angleterre, qui tous lesmatériauxqu'on peut désirer, on ne sau-
cultivoitla philosophiesur le trône, et qui goûta, roit du moins espérer d'en avoir un jour davan-
commeelle le devoit, M. de Montesquieu,il ne tage. L'élude réfléchiede l'histoire, étudesi im-
fut pas moinsaccueillipar la nation, qui n'avoit portante et si difficile,consisteà combinerde la
pas besoinsur cela de prendre le ton de sesmaî- manièrela plusparfaitecesmatériauxdéfectueux:
tres.Il formaà Londresdes liaisonsintimesavec, tel serait le mérite d'un architecte qui, sur des
deshommesexercésà méditer et à se préparer ruines savantes, tracerait de la manièrela plus
aux grandes chosespar des études profondes.Il vraisemblablele plan d'un édifice antique en
s'instruisitavec eux de la nature du gouverne- suppléantpar le génie et par d'heureusesconjec-
ment, et parvint à le bien connoître.Nous par- tures à des restésinforméset tronqués.
lonsici d'aprèslestémoignagespublicsquelui en C'estsousce point de vue qu'il faut envisager
ont rendusles Angloiseux-mêmes, si jaloux de l'ouvrage de M. de Montesquieu.Il trouve les
nosavantages,et si peu disposés à reconnoître causesde la grandeur desRomainsdansl'amour
en nousaucunesupériorité. de la liberté, du travail, et de la patrie, qu'on
Commeil n'avoit rien examinéni avecla pré- leur inspirait dès l'enfance; dans la sévérité de
ventiond'un enthousiasteni avecl'austéritéd'un la discipliné militaire; dans ces dissentionsin-
cynique, il n'avoit remporté de ses voyages, ni testines qui donnoientdu ressort aux esprits, et
un dédain outrageantpour les étrangers, ni un qui cessoienttout-à-coup à la vue de l'ennemi;
méprisencoreplus déplacépour son proprepays. dans celle constance après le malheur, qui ne
Il résultoit de ses observationsque l'Allemagne désespéraitjamais de la république; dansle prin-
étoit faite pour y voyager, l'Italie pour y séjour- cipe où ils furent toujours de ne faire jamais la
ner, l'Angleterre pour y penser, et la France paix qu'après des victoires; dans l'honneur du
poury vivre. triomphe, sujet d'émulation pour les généraux;
De retour enfindanssa patrie, M. deMontes- dansla protection qu'ils àccordoientaux peuples
ELOGE
révoltéscontreleurs rois; dansl'excellentepoli- peuplesqui l'habitent.L'île fameusequi se glo-
tique de laisseraux vaincusleursdieuxet leurs rifie tant de seslois et qui en profitesi malavoit
coutumes;danscellede n'avoirjamaisdeuxpuis- été pourlui, dansce longvoyage,ce que l'île de
santsennemissur les bras, et de tout souffrirde Crètefutautrefoispour Lycurgue,une école où
l'un jusqu'à ce qu'ils eussent anéanti l'autre. Il il avoit su s'instruire sanstout approuver.Enfin
trouvelescausesde leur décadencedansl'agran- il avoit, sion peut parler ainsi, interrogéet jugé
dissementmêmede l'État, qui changeaen guer- lesnationset les hommescélèbresqui n'existent
res civileslestumultespopulaires;dansles guer- plus aujourd'huique danslesannalesdu monde.
res éloignées,qui, forçantles citoyensà unetrop Ce fut ainsi qu'il s'élevapar degrésau plus beau
longueabsence,leur faisaientperdre insensible- titre qu'un sagepuissemériter, celui de législa-
ment l'espritrépublicain;dansle droit de bour- teur des nations.
geoisieaccordéà tant de nations, et qui ne fit S'il étoitanimépar l'importancede la matière,
plus du peupleromainqu'une espècede monstre. il étoit effrayéen mêmetempspar son étendue :
à plusieurstêtes; dansla corruption introduite il l'abandonna, et y revint à plusieursreprises.
par le luxe de l'Asie; dans les proscriptionsde Il sentit plus d'une fois, commeil l'avouelui-
Sylla,qui avilirentl'esprit de la nationet la pré- même, tomberles mainspaternelles.Encouragé
parèrent à l'esclavage;dans la nécessitéoù les enfin par sesamis, il ramassatoutes ses forces,
Romainsse trouvèrentde souffrir des maîtres et donnal'Esprit desLois.
lorsque leur liberté leur fut devenueà charge; Dans cet important ouvrage, M. de Montes-
dans l'obligation où ils furent de changer de quieu, sans s'appesantir, à l'exemple de ceux
maximesen changeantde gouvernement;dans qui l'ont précédé, sur des discussionsmétaphy-
cette suite de monstresqui régnèrent, presque siquesrelativesà l'hommesupposédans un état
sans interruption, depuis Tibère jusqu'àNerva, d'abstraction,sansse borner, commed'autres,
et depuis Commodejusqu'à Constantin;enfin à considérercertainspeuples dans quelquesre-
dansla translationet le partagede l'empire, qui lations ou circonstancesparticulières,envisage
périt d'abord en Occident par la puissancedes les habitantsde l'universdans l'état réel où ils
barbares, et qui, après avoir langui plusieurs sontet danstousles rapportsqu'ilspeuventavoir
sièclesen Orient sousdes empereurs imbéciles entre eux. La plupart des autres écrivainsen ce
ou féroces, s'anéantit insensiblement,comme genresont presquetoujoursou de simplesmo-
ces fleuvesqui disparaissentdansdes sables. ralistes, ou de simplesjurisconsultes, ou même
Un assez petit volumea suffià M. de Mon- quelquefoisde simples théologiens.Pour lui,
tesquieupour développerun tableausi intéres- l'hommedetousles payset detoutesles nations,
sant et si vaste.Commel'auteurne s'appesantit il s'occupemoinsde ce que le devoir exige de
point sur lesdétailset ne saisitque les branches nous, que des moyenspar lesquelson peut nous
fécondesde son sujet, il a su renfermeren très obligerde le remplir; de la perfectionmétaphy-
peu d'espaceun grand nombre d'objetsdistinc- sique des lois, que de celledont la nature hu-
tement aperçuset rapidementprésentés,sansfa- maineles rend susceptibles;des lois qu'ona fai-
liguepour le lecteur.En laissantbeaucoupvoir,. tes, que de cellesqu'on a dû faire; des loisd'un
il laisseencore plusà penser; et il aurait pu in- peupleparticulier,que de cellesde tousles peu-
tituler son livre: Histoireromaineà l'usagedes ples. Ainsi, eu se comparantlui-même à ceux
hommesd'Etat et desphilosophes. qui ontcouruavantlui cette grandeet noblecar-
Quelqueréputation que M. de Montesquieu rière, il a pu dire, commele Corrègequand il
se fût acquisepar ce dernier ouvrageet par ceux eut vu les ouvragesde sesrivaux, « El moiaussi
quil'avoientprécédé, il n'avoitfait que sefrayer je suispeintre. »
le cheminà une plus grandeentreprise, à celle Rempli et pénétré de son objet, l'auteur de
qui doit immortaliserson nom et le rendre res- l'Esprit desLois y embrasseun si grand nombre
pectableaux sièclesfuturs.Il en avoit dèslong- de matières, et les traite avec tant de brièveté
tempsformé le dessein: il en médita pendant et de profondeur,qu'une lecture assidueet mé-
vingtansl'exécution;ou, pour parler plus exac- ditée peut seule faire sentir le mérite de ce li-
tement, toute sa vie en avoit été la méditation vre. Elle servira surtout, nous osonsle dire, à
continuelle.D'abord ils étoit fait en quelquefa- faire disparaîtrele prétendu défautde méthode
çon étranger dans son propre pays, afin de le dont quelqueslecteursont accuséM. de Mon-
mieuxconnoître;il avoitensuiteparcourutoute tesquieu; avantagequ'ils n'auroient pas dû le
l'Europe et profondémentétudié les différents taxer légèrementd'avoirnégligédans une nia-
DE MONTESQUIEU. xj
tière philosophique,et dans un ouvragede vingt quoiqu'un philosophe qui a fait ces deux lectu-
années.Il faut distinguer le désordre réel de ce- res soit dispenséde beaucoupd'autres, il n'avoit
lui qui n'est qu'apparent. Le désordre est réel pas cru devoir eu ce genre rien négliger ni dé-
quand l'analogieet la suite des idées n'est point daigner de ce qui pouvoit être utile à son objet.
observée; quand les conclusionssont érigéesen La lecture que supposel'Esprit des Loisest im-
principes, ou les précèdent; quand le lecteur, mense; et l'usageraisonné que l'auteur a fait de
après des détours sans nombre, se retrouve au celte multitude prodigieusede matériauxparaî-
point d'où il est parti. Le désordren'est qu'appa- tra encore plus surprenant quand on saura qu'il
rent, quand l'auteur, mettant à leur véritable étoit presque entièrement privé de la vue et
placeles idéesdontil fait usage, laisseà suppléer obligéd'avoirrecoursà des yeux étrangers.Cette,
aux lecteurs les idées intermédiaires. El c'est vaste lecturecontribue non-seulementà l'utilité,
ainsi que M. de Montesquieu a cru pouvoir et mais à l'agrément de l'ouvrage.Sansdérogerà la
devoir en user dansun livre destiné à des hom- majesté de son sujet, M. de Montesquieusait en
mes qui pensent, dont le génie doit suppléer à tempérer l'austérité, et procurer aux lecteursdes
des omissionsvolontaireset raisonnées. moments de repos, soit par des faits singuliers
L'ordre qui se fait apercevoirdansles grandes et peu connus, soit par des allusionsdélicates,
parties de VEspritdes Lois ne règne pas moins soit par ces coups de pinceau énergiqueset bril-
dans les détails : nous croyonsque plus on ap- lants qui peignent d'un seul trait les peuples et
profondiral'ouvrage,plus on eu sera convaincu. les hommes.
Fidèle à ses divisionsgénérales, l'auteur rap- Enfin, car nous ne voulons pas jouer ici le
porte à chacuneles objets qui lui appartiennent rôle des commentateursd'Homère, il y a sans
exclusivement;et à l'égard de ceux qui par dif- doute des fautes dans l'Esprit des Lois, comme
férentesbranchesappartiennent à plusieursdivi- il y en a dans tout ouvrage de génie dont l'au-
sions à la fois, il a placé sous chaque division teur a le premier osé se frayer des roulesnou-
la Branchequi lui appartient en propre. Par là velles.M. de Montesquieua été parmi nouspour
on aperçoit aisémentet sansconfusionl'influence l'étude des lois ce que Descartes a élé pour la
que les différentesparties du sujet ont les unes philosophie : il éclaire souvent, et se trompe
sur les autres, commedans un arbre ou système quelquefois;et en se trompant même il instruit
bienentendudes connoissanceshumaineson peut ceux qui! savent lire. La nouvelle édition qu'on
voir le rapport mutuel des sciences et des arts. prépare montrera, par les additionset correc-
Cette comparaison d'ailleurs est d'autant plus tions qu'ily a faites, que, s'il est tombéde temps
juste qu'il eu est du plan qu'on peut se fairedans en temps,- il a su le reconnoître et se relever.
l'examenphilosophiquedes lois, commede l'or- Par là il acquerra du moinsle droit à un nouvel
dre qu'on peut observerdans un arbre encyclo- examendans les endroits où il n'aura pas été de
pédique des sciences: il y restera toujours de l'avis de ses censeurs; peut-être même ce qu'il
l'arbitraire; et tout ce qu'on peut exigerde l'au- aura jugé le plus digne de correction leur a-t-il
teur , c'estqu'il suivesansdétour et saus écart le absolument échappé, tant l'envie de nuire est
systèmequ'il s'est une fois formé. ordinairementaveugle!
Nousdirons de l'obscurité qu'on peut se per- Mais ce qui est à la portée de tout le monde
mettre dans un tel ouvrage, la mêmechose que dans VEsprit des Lois, ce qui doit rendre l'au-
du défautd'ordre : ce qui serait obscur pour les teur cher à toutes les nations, ce qui servirait
lecteurs vulgaires ne l'est pas pour ceux que même à couvrir des fautes plus grandesque les
l'auteur a eus en vue. D'ailleurs l'obscurité vo- siennes, c'est l'esprit de citoyen qui l'a dicté:
lontairen'en est point une. M.de Montesquieu, l'amour du bien public, le désir de voirleshom-
ayant à présenter quelquefoisdes vérités impor- mes heureux, s'y montrent de toutes parts; et,
tantes dont l'énoncé absolu et direct aurait pu n'eût-il que ce mérite si rare et si précieux, il
blesser sans fruit, a eu la prudence louable de seroit digne, par cet endroit seul, d'être la lec-
les envelopper, et, par cet innocent artifice, les ture des peuples et des rois. Nous voyonsdéjà
a voiléesà ceux à qui elles seraient nuisibles, par une heureuse expérience que les fruits de
sansqu'ellesfussent perdues pour les sages. cet ouvragene se bornent pas dans ses lecteurs
Parmi les ouvragesqui lui ont fourni des se- à des sentimentsstériles. Quoique M. de Mon-
courset quelquefoisdes vues pour le sien, on tesquieuait peu survécuà la publicationde VEs-
voit qu'il a surtout profité des deux historiens cellede1756
ont Probablement
(1) , en3vol.in-4°,lapremière
qui le et
pensé plus, Tacite Plutarque.Mais, desoeuvres complètes.
xij ELOGE
prit des Lois, il a eu la satisfactiond'entrevoir que l'Esprit des Loisa été écrit au milieu d'un
leseffetsqu'il commenceà produireparminous; peupledebarbares.
l'amour naturel des François pour leur patrie M. de Montesquieuméprisa sans peine les
tournéversson véritableobjet; ce goût pour le critiquesténébreusesde ces auteurssans talent,
commerce,pour l'agricultureet pour lesarts uti- qui, soit par une jalousie qu'ils n'ont pas droit
les, qui se répand insensiblementdans notrena- d'avoir, soit pour satisfairela malignitédu pu-
tion; cette lumièregénéralesur les principesdu blie, qui aime la satire et la méprise, outragent
gouvernementqui rend les peuplesplus attachés ce qu'ils ne peuvent atteindre, et, plus odieux
à ce qu'ils doivent aimer.Ceuxqui ont si indé- par le mal qu'ils veulent faire que redoutables
cemmentattaqué cet ouvragelui doivent peut- par celui qu'ils font, ne réussissent pas même
être plus qu'ils ne s'imaginent.L'ingratitudeau dansun genred'écrire que safacilitéet son objet
reste est le moindre reproche qu'on ait à leur rendent égalementvil. Il mettoitles ouvragesde
faire. Cen'est pas sansregret et sanshonte pour cette espècesur la même ligne que ces nouvelles
notre siècle que nous allonsles dévoiler, mais hebdomadairesde l'Europe, dont les élogessont
cette histoire importetrop à la gloire de M. de sansautorité et les traits sans effet, que deslec-
Montesquieuet à l'avantagede la philosophie teurs oisifsparcourentsans y ajouter foi, et dans
pour être passéesous silence.Puisse l'opprobre lesquelleslessouverainssont insultés sanslé sa-
qui couvreenfin ses ennemisleur devenirsalu- voir, ou sans daigner se venger. Il ne fut pas
taire! aussi indifférent sur les principes d'irréligion
A peineVEspritdesLoisparut-il, qu'il fut re- qu'on l'accusa d'avoir semés dans l'Esprit des
cherchéavecempressementsur la réputationde Lois.En méprisantde pareilsreprochesil aurait
l'auteur ; mais, quoiqueM. de Montesquieueût cru les mériter, et l'importance de l'objet lui
écrit pour le bien du peuple, il ne devoit pas fermales yeux sur la valeur de ses adversaires.
avoir le peuplepourjuge; la profondeurdel'ob- Ces hommes, égalementdépourvusde zèle, et
jet étoit une suite de son importancemême.Ce- égalementempressésd'en faire paraître, égale-
pendant lestraits qui étoientrépandusdans l'on-, ment effrayésde la lumière que les lettres ré-
vrage, et qui auraientété déplacéss'ils n'étoient pandent, non au préjudicede la religion, mais
pas nésdu fonddu sujet, persuadèrentà trop de à leur désavantage;avoientpris différentesfor-
personnesqu'il étoit écrit pour elles.On cher- mes pour lui porter atteinte. Les uns, par un
choitun livre agréable,et on ne trouvoit qu'un stratagèmeaussipuéril que pusillanime,s'étoient
livre utile, dont on ne pouvoit d'ailleurssans écrit à eux-mêmes;les autres, après l'avoir dé-
quelque attentionsaisir l'ensembleet les détails. chirésousle masquede l'anonyme,s'étoient en-
On traita légèrementl'Esprit des Lois; le titre suite déchirésentre eux à son occasion.M. de
mêmefut un sujet de plaisanterie1; enfin, l'un Montesquieu,quoiquejaloux de les confondre,
dés plus beaux monumentslittérairesqui soient ne jugeapas à propos de perdre un temps pré-
sortisdenotrenationfut regardéd'abordpar elle cieuxà les combattreles uns après les aulres; il
avecassezd'indifférence.Il fallut que les véri- se contentade faireun exemplesurcelui qui s'é-
tables jugeseussenteu le temps de lire : bientôt toit le plussignalépar ses excès.
ils ramenèrentlà multitude, toujoursprompteà C'étoit l'auteur d'une feuille anonyme et
changerd'avis.La partie du publicqui enseigne périodique(1), qui croit avoirsuccédéà Pascal
dicta à la partiequi écoulece qu'elledevoitpen- parce qu'il a succédéà ses opinions; panégy-
ser et dire; et le suffragedes hommeséclairés, riste d'ouvragesque personne ne lit, et apo-
joint aux échosqui le répétèrent, ne formaplus logiste de miracles que l'autorité séculière a
qu'unevoixdanstoute l'Europe. fait cesser dès qu'elle l'a voulu; qui appelle
Ce fut alors que les ennemispublicset secrets impiété et scandale le peu d'intérêt que les
des lettres et de la philosophie( car ellesen ont. gens de lettres prennent à ses querelles, et
de cesdeux espèces)réunirentleurstraitscontre s'est aliéné, par une adressedignede lui, la par-
l'ouvrage.De là cette foule de brochuresqui lui tie de la nation qu'il avoit le plus d'intérêt de
furent lancéesde toutes parts, et que nous ne ménager.Les coups de ce redoutableathlètefu-
tireronspasde l'oublioù ellessont déjàplongées. rent dignes des vues qui l'inspirèrent : il accusa
Sileursauteursn'avoientpris de bonnesmesures M. de Montesquieude spinosismeel de déisme
pour être inconnusà la postérité, elle croirait ( deux imputationsincompatibles) ; d'avoirsuivi
(1)M.deMontesquieu, disoit-on sonlivre
, devoitintituler le systèmede Pope ( dont il n'yavoit pasun mot
del'Esprit
surlesLois.— Cemotestdemadame DuDeffand. (1)LesNouvellesecclésiastiques.
DE MONTESQUIEU. xiij
dans l'ouvrage); d'avoir cité.Plutarque, qui n'est conséquences auxquelles une proposition peut
pas un auteur chrétien; de n'avoir point parlé donner lieu par des interprétations odieusesne
du péché originel et de la grace. Il prétendit rendent point blâmable la proposition en elle-
enfin que l'Esprit des Lois étoit une production même; que d'ailleurs nousvivonsdans un siècle
de la constitution Unigenitus; idée qu'on nous malheureuxoù les intérêts dela religion ont be-
soupçonnerapeut-être de prêter par dérision au soind'être ménagés, et qu'on peut lui nuire au-
critique. Ceux qui ont connuM.de Montesquieu, près des simples en répandant mal à propos sur
l'ouvrage de Clément XI et le sien, peuventju- des géniesdu premier ordre le soupçon d'incré-
ger, par cette accusation, de toutesles antres. dulité; qu'enfin, malgré cette accusationinjuste,
Le malheur de cet écrivain dut bien le décou- M. de Montesquieufut toujours estimé, recher-
rager : il vouloit perdre un sage par l'endroit le ché et accueilli par tout ce que l'église a de plus
plus sensible à tout citoyen; il ne fit que lui pro- respectable et de plus grand. Eût-il conservé au-
curer une nouvelle gloire, comme homme de près des gens de bien la considération dont il
lettres. La Défensede l'Esprit des Lois parut. Cet jouissoit, s'ils l'eussent regardé commeun écri-
ouvrage, par la modération, la vérité, la finesse vain dangereux?
de plaisanterie qui y règnent, doit être regardé Pendant que les insectesle tourmentoientdans
comme un modèle en ce genre. M. de Montes- son propre pays, l'Angleterre élevoit un monu-
quieu, chargé par son adversaire d'imputations ment à sa gloire. En 1752, M. Dassier, célèbre
atroces, pouvoit le rendre odieux sans peine : il par les médaillesqu'il a frappées à l'honneur de
lit mieux, il le rendit ridicule. S'il faut tenir plusieurs hommes illustres, vint de Londres à
compte à l'agresseur d'un bien qu'il a fait sansle Paris pour frapper la sienne. M. de La Tour,
vouloir, nous lui devonsune éternelle reconnois- cet artiste supérieur par son talent, et si estima-
sance de nous avoir procuréce chef-d'oeuvre.Mais ble par son désintéressementet l'élévationde son
ce qui ajoute encore au mérite de ce morceau ame, avoit ardemmentdésiréde donner un nou-
précieux, c'est que l'auteur s'y est peint lui-même veau lustre à son pinceau en transmettant à la
sans y penser; ceux qui l'ont connu croient l'en- postérité le portrait de l'auteur de l'Esprit des
tendre; et la postérité s'assurera, en lisant sa Lois; il ne vouloit que la satisfactionde le pein-
Défense,que sa conversationn'étoit pas inférieure dre ; et il méritoit, commeApelles, que cet hon-
à sesécrits ; élogeque bien peu de grands hommes neur lui fût réservé : mais M. de Montesquieu,
ont mérité. d'autant plus avare du temps de M. de La Tour
Une autre circonstance lui assure pleinement que celui-ci en étoit plus prodigue, se refusa
l'avantage dans cette dispute. Le critique, qui, constamment et poliment à ses pressantes solli-
pour preuve de son attachement à la religion, citations. M. Dassieressuya d'abord des difficul-
en déchire les ministres, accusoit hautement le tés semblables.« Croyez-vous,dit-il enfinà M. de
clergéde France, et sur-tout la faculté de théo- Montesquieu, qu'il n'y ait pas autant d'orgueil à
logie, d'indifférence pour la cause de Dieu, en refuser ma proposilion qu'à l'accepter? " Dé-
ce qu'ils ne proscrivoient pas authentiquement sarmé par cette plaisanterie, il laissa faire à
un si pernicieux ouvrage.La faculté étoit en droit M. Dassier tout ce qu'il voulut.
de mépriser le reproche d'un écrivain sans aveu: L'auteur de l'Esprit des Lois jouissoit enfin
mais il s'agissoit de la religion; une délicatesse paisiblement de sa gloire, lorsqu'il tomba ma-
louablelui afait prendre le parti d'examiner l'Es- lade au commencementde février. Sa santé, na-
prit des Lois. Quoiqu'elle s'en occupe depuis turellement délicate, commençoità s'altérer de-
plusieursannées, elle n'a rien prononcé jusqu'ici; puis long - temps par l'effet lent et presque
et, fût-il échappéà M. de Montesquieu quelques infaillible des études profondes, par les chagrins
inadvertances légères, presque inévitables dans qu'on avoit cherché à lui susciter sur son ou-
une carrière si vaste, l'attention longue et scru- vrage, enfin par le genre de vie qu'on le forçoit
puleusequ'elles auroient demandée de la part du de mener à Paris, et qu'il sentoitlui être funeste.
corps le plus éclairé de l'église prouveroit au Mais l'empressement avec lequel on recherchoit
moinscombien ellesseraient excusables.Mais ce sa société étoit trop vif pour n'être pas quelque-
corpsplein de prudence ne précipitera rien dans fois indiscret; on vouloit sans s'en apercevoir
une si importante matière. Il connoît les bornes jouir de lui aux dépens de lui-même.A peine la
de la raison et de la foi : il sait que l'ouvrage nouvelledu danger où il étoit se fut-elle répan-
d'un hommede lettres ne doit point être examiné due, qu'alle devint l'objet des conversationset
commecelui d'un théologien ; que les mauvaises de l'inquiétude publique. Sa maison ne désem-
XIV ELOGE
plissoitpoint de personnesdetout rangqui ve- royaledesscienceset desbelles-lettresde Prusse,
noient s'informerde son état, les unes par un quoiqu'onn'y soit pas dans l'usagede prononcer
intérêt véritable, les autres pour s'en donner l'éloge des associésétrangers, a cru devoirlui
l'apparence,ou pour suivrela foule.Sa Majesté, faire cet honneur, qu'elle n'a fait encore qu'à
pénétréede la perte que son royaumealloitfaire, l'illustreJean Bernouilli.M. de Maupertuis,tout
en demandaplusieursfoisdes nouvelles: témoi- maladequ'il étoit; a rendu lui-mêmeà son ami
gnagede bouté et de justicequi n'honore pas ce dernier devoir, et n'a voulu se reposer sur
moinsle monarqueque le sujet.La fin de M. de personned'un soin si cher et si triste. A tant dé
Montesquieune fut point indignede savie.Ac- suffrageséclatantsen faveurde M. de Montes-
cabléde douleurscruelles,éloignéd'une famille quieu, nous croyonspouvoirjoindre sansindis-
à quiil étoitcher, et qui n'a paseu la consolation crétionles élogesque lui a donnésle monarque
de luifermerlesyeux, entouréde quelquesamis mêmeauquelcetteacadémiecélèbredoit sonlus-
et d'un plusgrandnombrede spectateurs,il con- Ire; princefait pour sentirles pertes dela philo-
servajusqu'audernier momentla paix et l'éga- sophieet pour l'en consoler.
lité de son ame.Enfin, aprèsavoirsatisfaitavec Le 17février, l'académiefrançoiselui fit selon
décenceà tous ses devoirs, plein de confiance l'usageun servicesolennel,auquel,malgrélari-
en l'Être éternel auquelil alloitse rejoindre, il gueur de la saison, presquetous les gensde let-
mourutavecla tranquillitéd'un hommede bien tres de ce corps qui n'étoient point absentsde
qui n'avoitjamaisconsacréses talents qu'à l'a- Parisse firentun devoird'assister.On auroit dû,
vantagedela vertu et de l'humanité.La France dans cette triste cérémonie,placerl'Esprit des
et l'Europele perdirent le 10 février 1755, à Loissur son cercueil,commeon exposaautrefois
l'âgede soixante-sixans révolus. vis-à-visle cercueilde Raphaël son dernier ta-
Toutes les nouvellespubliquesont annoncé bleau de la Transfiguration.Cet appareilsimple
cet événementcommeune calamité.On pourrait ettouchanteût été une belleoraisonfunèbre.
appliquerà M. de Montesquieuce qui a été dit Jusqu'icinous n'avons considéréM. de Mon-
autrefois d'un illustre Romain, que personne, tesquieuque commeécrivainet philosophe: ce
en apprenantsa mort, n'en témoignade joie, serait lui déroberla moitiéde sa gloireque de
que personnemêmene l'oubliadès qu'il ne fut passer sous silenceses agrémentset ses qualités
plus.Lesétrangerss'empressèrentde faireéclater personnelles.
leurs regrets; et mylord Chesterfield,qu'il suffit Il étoit, dans le commerce, d'une douceuret
de nommer, fit imprimer dans un des papiers d'une gaieté toujours égales. Sa conversation
publicsde Londresun article eu son honneur, étoitlégère, agréableet instructive, par le grand
articledignede l'un et del'autre: c'estle portrait nombred'hommeset de peuplesqu'il avoitcon-
d'Anaxagoretracé par Périclès1. L'académie nus : elle étoit coupéecommeson style, pleine
(1)Voici
cetéloge enanglois, telqu'onlelitdanslagazette de sel et de saillies, sans amertumeet saussa-
appelée Evening-Post, ouPostedusoir: tire. Personnene racontoitplus vivement, plus
«Ontuerothof thismonth,diedat Paris,universally and promptement,avec plus de graceet moinsd'ap-
sincerelyregretted,Charles Secondat, baronofMontesquieu, Il savoit
andpresidentamortier oftbeparliament ofBourdeaux. Hisvir- prêt. que la fin d'une histoireplaisante
tuesdidbonour tobuman bis writings
nature, tojustice. A en esttoujoursle but; il se hâtoildonc d'y arri-
friendtomankind, beasserted theirundoubted andinalicnablever, et
rights,withfreedom, evenunhisowncountry, whose prejudi- Ses produisoitl'effet sansl'avoirpromis.
cesinmattersofreligion andgovernment hebadlonglamented, fréquentesdistractionsne le rendoientque
andendeavoured (notwithout some success) toremove. He well plusaimable; il en sortoit toujourspar quelque
knew, andjustlyadmired, thebappy constitution oftbiscoun-
try,wherefixedandknownlawsequally restrainmonarchy trait inattendu qui réveilloitla conversationlan-
fromtyranny, andliberty fromlicentiousness. HisWorks will guissante: d'ailleurs elles n'étoient jamais ni
illustrate
hisname,andsurvive himaslongasrightreason,
moral andtbetruespiritoflaws,shallbeunders- jouées, ni choquantes,ni importunes.Lefeu de
obligations,
tood,resperted,andmaintained. C'est-à-dire: son esprit, le grand nombred'idéesdout il étoit
Le10defévrier estmortà Paris, universellement etsincè- plein, les faisoientnaître : mais il n'y tomboit
rement regretté,Charles deSecondat, barondeMontesquieu,
présidentà mortierauparlement deBordeaux. Sesvertus ont jamaisau milieud'un entretienintéressantousé-
faithonneurà lanaturehumaine , etsesécritsà la législation.rieux; le désir de plaire à Ceuxavec qui il se
Amide l'humanité, il ensoutintavec forceetavec véritéles
droitsindubitables
et inaliénables; et il l'osadanssonpropre mentdecepays,dontleslois,fixes etconnues, sontun frein
pays,dontlespréjugés , enmatière dereligion etdegouverne-contrelamonarchie quitendroit
à latyrannie
, etcontre lali-
ment,ontexcitépendant long-tempssesgémissements. Ilen- bertéquidégénérerait enlicence.
Sesouvrages rendrontson
trepritdelesdétruire; et sesefforts
ont eu succès.
quelque (Il nom célèbre,et lui survivront
aussilong-temps queladroite
fautseressouvenir c'est
que unAnglois quiparle.)Il connoissoitraison,lesobligations etlevraiespritdeslois,seront
morales,
parfaitementbienetadmiroit avecjustice l'heureuxgouverne-entendus, respectes, etconservés.
(Noteded'Alembert.)
DE MONTESQUIEU. xv
trouvoitle rendoit alorsà eux sans affectation et malheureux, ni des dépenses considérablesaux-
sanseffort. quelles ses longsvoyages,la foiblessede sa vue,
Les agrémentsde son commercetenoient non- et l'impression de ses ouvrages, l'avoienl obligé.
seulementà son caractère et à son esprit, mais Il a transmis à ses enfants, sans diminution ni
à l'espècede régimequ'il observoit dans l'étude. augmentation, l'héritage qu'il avoit reçu de ses
Quoique capable d'une méditation profonde et pères; il n'y a rien ajouté que la gloire de son
long-tempssoutenue, il n'épuisoitjamais sesfor- nom el l'exemple de sa vie. Il avoit épousé, en
ces; il quittoit toujours le travail avant que d'en 1715, demoiselle Jeanne de Lartigue, fille de
ressentirla moindre impression de fatigue1. Pierre de Lartigue, lieutenant-colonel au régi-
Il étoit sensibleà la gloire; maisil ne vouloity ment de Maulévrier.Il en a eu deux filles, et un
parvenirqu'en la méritant.Jamais il n'a cherché fils qui, par son caractère, ses moeurs, et ses ou-
à augmeuterla sienne par cesmanoeuvressourdes, vrages, s'est montré digne d'un tel père.
par cesvoiesobscureset honteuses, qui déshono- Ceuxqui aiment la vérité et la patrie ne seront
rent la personne sans ajouter au nom de l'au- pas fâchés de trouver ici quelques-unes de ses
teur. maximes.Il pensoit :
Digne de toutes les distinctions et de toutes Que chaque portion de l'État doit être égale-
les récompenses,il ne demandoit rien et ne s'é- ment soumiseaux lois ; mais que les privilèges de
tonnoit point d'être oublié; mais il a osé, même chaque portion de l'État doivent être respectés
dansles circonstances délicates, protéger à la lorsque leurs effets n'ont rien de contraire au
cour des hommes de lettres persécutés, célè- droit naturel qui oblige tous les citoyens à con-
bres , et malheureux, et leur a obtenu des graces. courir également au bien public: que la posses-
Quoiqu'ilvécût avec les grands, soit par né- sion ancienne étoit en ce genre le premier des
cessité, soit par convenance, soit par goût, leur titres et le plus inviolable des droits, qu'il étoit
société n'étoit pas nécessaire à son bonheur. Il toujours injuste et quelquefoisdangereuxde vou-
fuyoit-dèsqu'il le pouvoit à sa terre : il y retrou- loir ébranler.
voitavecjoie sa philosophie, ses livres, et le re- Que les magistrats, dans quelquecirconstance
pos. Entouré de gens de la campagne, dans ses et pour quelque grand intérêt de corps que ce
heuresde loisir, après avoir étudié l'hommedans puisse être, ne doivent jamais être que magis-
le commercedu monde et dans l'histoire des na- trats, sans parti et sanspassion, commeles lois,
tions, il l'étudioit encore dans ces ames simples qui absolventel punissent sans aimer ni haïr.
que la nature seule a instruites, et il y trouvoit Il disoit enfin, à l'occasiondes disputes ecclé-
à apprendre : il conversoitgaiement avec eux; il siastiquesqui ont tant occupé les empereurs et
leur cherchoitde l'esprit, comme Socrate; il pa- les chrétiensgrecs,que les querellesthéologiques,
roissoitse plaire autant dans leur entretien que lorsqu'elles cessent d'être renfermées dans les
danslessociétésles plus brillantes, surtout quand écoles, déshonorent infailliblement une nation
il terminoitleurs différends, et soulageoitleurs aux yeux des autres. En effet, le mépris même
peinespar ses bienfaits. des sages pour ces querelles ne la justifie pas,
Rien n'honore plus sa mémoire que l'écono- parce que les sages faisant partout le moindre
mie aveclaquelleil vivoit, et qu'on a osé trouver bruit et le plus petit nombre, ce n'est jamais sur
excessivedansun monde avare et fastueux, peu eux qu'une nation est jugée. Il disoit qu'il y avoit
fait pour en pénétrer les motifs et encore moins très-peu de choses vraies dans le livre de l'abbé
pour les sentir. Bienfaisant, et par conséquent Du Bos sur létablissementde la monarchiefran-
juste, M. de Montesquieune vouloitrien prendre çoisedans les Gaules, et qu'il en aurait fait une
sur sa famille,ni des secours qu'il donnoit aux réfutation suivie, s'il ne lui avait fallule relire une
ou une quatrième fois, ce qu'il regar-
(1)L'auteurdela feuilleanonyme et périodiquedontnous troisième
avons parléci-dessusprétendtrouverunecontradiction mani- doit commele plus grand des supplices.
festeentrecequenousdisons ici etce quenousavonsdit un L'importance des ouvragesdont nous avonseu
peuplushaut,que lasantéd eM. d eMontesquieu s'étoit
a ltérée
parl'effetlentet infaillible
presque desétudesprofondes. Mais à parler dans cet élogenous en a fait passer sous
pourquoi, enrapprochant lesdeuxendroits, a-t-ilsuppriméles silence de moins considérables, qui servoientà
mots LENT ETPRESQUE INFAILLIBLE, , qu'ilavoitSOUSlesyeux?? l'auteur commede délassement, et qui auroient
C'estévidemment parcequ'ila sentiqu'uneffetlentn'estpas suffi
moins réelpourn'êtrepassentisur-le-cbamp, et queparcon- pour l'éloge d'un autre. Le plus remarquable
séquent cesmotsdétruisoient l'apparence delacontradictionest le TempledeGnide, qui suivit d'assezprès les
qu'on prétendoitfaireremarquer. Telleestlabonnefoidecet Lettres
auteur dansdesbagatelles,et à plusforteraisondansdesma- persanes. M. de Montesquieu,après avoir
tières (Noteded'Alembert.)
plussérieuses. élé dans celles- ci Horace, Théophraste, et Lu-
xvj ÉLOGE DE MONTESQUIEU.
cien,fut Ovideet Anacréondanscenouvelessai. l'ameet la vie. Quoi qu'il en soit, le Templede
Cen'est plusl'amourdespotiquedel'Orientqu'il Gnideétant une espècede poèmeen prose, c'est
se proposede peindre, c'estla délicatesseet la à nosécrivainsles plus célèbresen ce genre à
naïvetéde l'amour pastoral, tel qu'il est dans fixerle rang qu'il doit occuper: il mérite de pa-
uneameneuvequele commercedeshommesn'a reils juges.Nouscroyonsdu moinsque lespein-
point encore corrompue.L'auteur, craignant turesde cet ouvragesoutiendroient. avecsuccès
peut-êtrequ'untableausi étrangerà nosmoeurs une des principalesépreuves des descriptions
ne parût trop languissantet trop uniforme,a poétiques,celle de les représentersur la toile.
cherchéà l'animerpar lespeintureslesplusrian- Maisce qu'on doit surtout remarquerdans le
tes. Il transportele lecteurdans des lieux en- Templede Gnide,c'est qu'Anacréonmêmey est
chantés, dont à la véritéle spectacleintéresse toujoursobservateuret philosophe.Dansle qua-
peu l'amantheureux, maisdont la description trièmechant,il paraît décrirelesmoeursdesSy-
flalte encorel'imaginationquand lesdésirssont barites, et on s'aperçoitaisémentque ces moeurs
satisfaits.Emportépar son sujet, il a répandu sont lesnôtres.La préfaceporte surtout l'em-
danssaprosece styleanimé,figuré,et poétique, preintedel'auteurdes Lettrespersanes.En pré-
dontleromandeTélémaquea fourniparminous sentantle Templede Gnidecommela traduction
le premiermodèle.Nousignoronspourquoiquel- d'un manuscritgrec, plaisanteriedéfiguréede-
quescenseursdu Templede Gnideont dità cette puis par tant de mauvaiscopistes,il en prend
occasionqu'ilauroiteu besoind'êtreen vers.Le occasionde peindred'un trait de plumel'ineptie
stylepoétique,si on entend,commeon le doit, des critiqueset le pédantismedes traducteurs,
par ce mot un styleplein de chaleuret d'ima- et finit par cesparolesdignesd'être rapportées:
ges, n'a pas besoin,pour être agréable,de la " Siles geusgravesdésiroientde moi quelque
marcheuniformeet cadencéede la versification; ouvragemoinsfrivole,je suis en état de lessa-
mais,sion ne faitconsisterce styleque dansune tisfaire.Il y a trente ans que je travailleà un
dictionchargéed'épithètesoisives,dansles pein- livrede douzepages,qui doit contenirtout ce
turesfroideset trivialesdes aileset du carquois que nous savonssur la métaphysique,la politi-
de l'Amour,et de semblablesobjets,la versifi- que et la morale,et tout ce que de très-grands
cationn'ajouterapresqueaucunmériteà cesor- auteursont oubliédans les volumesqu'ils ont
nementsusés; on y chercheratoujoursen vain donnéssur cessciences-là. »

FIN DE L'ELOGEDE MONTESQUIEU.


OEUVRES

DE

MONTESQUIEU.

QUELQUES RÉFLEXIONS
SUR.

LES LETTRES PERSANES.

RIEN n'a plu davantage dans les Lettres veau roman. On n'y sauroit mêler des rai-
Persanes que d'y trouver, sans y penser, sonnements, parce qu'aucuns des person-
une espèce de roman. On en voit le commen- nages n'y ayant étéassemblés pour raisonner,
cement, le progrès, la fin : les divers per- cela choqueroit le dessein et la nature de
sonnages sont placés dans une chaîne qui l'ouvrage. Mais, dans la forme des lettres,
les lie. A mesure qu'ils font un plus long sé- où les acteurs ne sont pas choisis, et où les
jour en Europe, les moeurs de cette partie sujets qu'on traite ne sont dépendants
du monde prennent dans leur tête un air d'aucun dessein ou d'aucun plan déjà
moins merveilleux et moins bizarre; et ils formé, l'auteur s'est donné l'avantage de
sont plus ou moins frappés de ce bizarre et pouvoir joindre de la philosophie, de la
de ce merveilleux, suivant la différence de politique, et de la morale, à un roman, et de
leurs caractères. D'un autre côté, le désor- lier le tout par une chaîne secrète, et en
dre croit dans le sérail d'Asie, à proportion quelque façon inconnue.
de la longueur de l'absence d'Usbek, c'est- Les Lettres Persanes eurent d'abord un
à-dire à mesure que la fureur augmente et débit si prodigieux, que les libraires mi-
que l'amour diminue. rent tout en usage pour en avoir des suites.
D'ailleurs, ces sortes de romans réussis- Ils alloient tirer par la manche tous ceux
sent ordinairement, parce que l'on rend qu'ils rencontroient : «Monsieur, disoient-
compte soi-même de sa situation actuelle ; ils, faites-moi des Lettres Persanes. »
ce qui fait plus sentir les passions que tous Mais ce que je viens de dire suffît pour
les récits qu'on en pourroit faire. Et c'est faire voir qu'elles ne sont susceptibles d'au-
une des causes du succès de quelques ou- cune suite, encore moins d'aucun mélangé -
vrages charmants , qui ont paru depuis les avec des lettres d'une autre main, quelque
Lettres Persanes. ingénieuses qu'elles puissent être.
Enfin, dans les romans ordinaires , les Il y a quelques traits que bien des gens
digressions ne peuvent être permises que ont trouvés trop hardis ; mais ils sont priés
lorsqu'elles forment elles-mêmes un nou- de faire attention à la nature de cet ou-
INTRODUCTION.
vrage. Les Persans qui dévoient y jouer un vent quelquefois nos dogmes singuliers,
si grand rôle, se trouvoient tout-à-coup cette singularité est toujours marquée au
transplantés en Europe, c'est-à-dire dans coin de la parfaite ignorance des liaisons
un autre univers. Il y avoit un temps où il qu'il y a entre ces dogmes et nos autres
falloit nécessairenientles représenter pleins vérités.
d'ignorance et de préjugés : on n'étoit at- On fait cette justification par amour
tentif qu'à faire voir la génération et le pour ces grandes vérités, indépendamment
progrès de leurs idées. Leurs premières du respect pour le genre humain, que l'on
pensées dévoient être singulières : il sem- n'a certainement pas voulu frapper par
bloit qu'on n'avoit rien à faire qu'à leur l'endroit le plus tendre. On prie donc le
donner l'espèce de singularité qui peut lecteur de ne pas cesser un moment de re-
compatir avec de l'esprit ; on n'avoit à pein- garder les traits dont je parle comme des
dre que le sentiment qu'ils avoient eu à effets de la surprise de gens qui dévoient
chaque chose qui leur avoit paru extraor- en avoir, ou commedes paradoxes faits par
dinaire. Bien loin qu'on pensât à intéresser des hommes qui n'étoient pas même en
quelque principe de notre religion, on ne se état d'en faire. Il est prié de faire attention
soupçonnoit pas même d'imprudence. Ces que tout l'agrément consistoit dans le con-
traits se trouvent toujours liés avec le sen- traste éternel entre les choses réelles, et la
timent de surprise et d'étonnement, et point manière singulière, naïve ou bizarre dont
avecl'idée d'examen, et encore moins avec elles étoient aperçues. Certainement la na-
celle de critique. En parlant de notre reli- ture et le dessein des Lettres Persanessont
gion , ces Persans ne devoient pas paroître si à découvert, qu'elles ne tromperont ja-
plus instruits que lorsqu'ils parloient de mais que ceux qui voudront se tromper
nos coutumeset de nos usages.Et s'ils trou- eux-mêmes.

INTRODUCTION.

Je nefais pointici d'épîtredédicatoire,et je devrait employer son tempsà quelque chose


ne demandepoint de protectionpour ce livre: de mieux; cela n'est pas digne d'un homme
on le lira, s'il est bon; et, s'il est mauvais, grave.» Les critiquesne manquentjamais ces
je rie mesouciepas qu'onle lise. sortesde réflexions,parce qu'on les peut faire
J'ai détachéces premières lettres pour es- sans essayerbeaucoupson esprit.
sayerle goût du public: j'en ai un grand nom- Les Persans qui écrivent ici étoient logés
bre d'autresdansmonportefeuille,queje pour- avec moi; nous passionsnotre vie ensemble.
rai lui donner dansla suite. Commeils me regardoientcommeun homme
Maisc'est à conditionque je ne serai pas d'un autremonde,ils ne me cachoientrien. En
connu : car si l'on vient à savoirmon nom, effet, des gens transplantésde si loin ne pou-
dèsce momentje metais.Je connoisune femme voient plus avoir de secrets. Ils me communi-
qui marcheassezbien, maisqui boitedèsqu'on quoientla plupart de leurs lettres;je les copiai.
la regarde.C'est assezdes défautsdel'ouvrage J'en surpris même quelques-unesdont ils se
sans queje présenteencoreà la critiqueceux seraientbien gardésde me faireconfidence,tant
de ma personne.Si l'on savoit qui je suis, on elles étoientmortifiantespour la vanité et la
dirait: « Sonlivre jure avecson caractère; il jalousiepersane.
LETTRES PERSANES. 3
Je ne fais donc que l'office de traducteur : plus fines circonstances, et à remarquer des
toute ma peine a été de mettre l'ouvrage à nos choses qui, je suis bien sur, ont échappé à
moeurs.J'ai soulagé le lecteur du langage asia- bien des Allemands qui ont voyagé en France.
tique autant que je l'aï pu, et l'ai sauvéd'une in- J'attribue cela au long séjour qu'ils y ont fait :
finité d'expressions qui l'auroient ennuyé jus- sans compter qu'il est plus facile à un Asiati-
que dans les nues. que de s'instruire des moeurs des François
Maisce n'est pas tout ce que j'ai fait pour lui. dans un an, qu'il nel'est à un François de s'in-
J'ai retranché les longs compliments, dont les struire des moeurs des Asiatiques dans quatre,
Orientaux De sont pas moins prodigues que parce que les uns se livrent autant que les au-
nous, et j'ai passé un nombre infini de ces mi- tres se communiquentpeu.
nuties qui ont tant de peine à soutenir le grand L'usage a permis à tout traducleur, et même
jour, et qui doivent mourir entre deux amis. au plus barbare commentateur d'orner la tête
Si la plupart de ceux qui nous ont donné de sa version, ou de sa glose, du panégyrique
des recueils de lettres avoient fait de même, de l'original, et d'en relever l'utilité, le mérite
ils auroîent vu leurs ouvrages s'évanouir. et l'excellence. Je ne l'ai point fait : on en de-
Il y a une chose qui m'a souvent étonné; vinera facilementles raisons. Une des meilleu-
c'est de voir ces Persans quelquefois aussi in- res est que ce seroit une chose très-ennuyeuse,
struits que moi-même, des moeurs et des ma- placée dans un lieu déjà très-ennuyeux de lui-
nières de la nation jusqu'à en connoître les même; je veux dire une préface.

LETTRES PERSANES.

LETTRE I. ron, où je séjournerai quelque temps. Adieu,


mon cher Rustan. Soisassuré qu'en quelque heu
USBEK A SOITAMIRUSTAN. du monde où je sois, tu as un ami fidèle.
A Ispahan. DeTauris, le15delalunedeSaphar,
1711.
Nousn'avonsséjourné qu'un jour à Com.Lors-
quenouseûmesfait nos dévotionssur le tombeau
de la vierge qui a mis au monde douze pro-
LETTRE II.
phètes, nous nous remîmes en chemin; et hier,
vingt-cinquièmejour de notre départ d'Ispahan, USBEK AUPREMIERBUNUQUE NOIR.
nousarrivâmesà Tauris.
Rica et moi, sommes peut-être les premiers Asonséraild'Ispahan.
parmi les Persans, que l'envie de savoir ait fait Tu es le gardien fidèledes plus belles femmes
sortir de leur pays, et qui aient renoncé aux de Perse; je t'ai confié ce que j'avois dans le
douceursd'une vie tranquillepour aller chercher monde de plus cher : lu tiens en lesmainsles clefs
laborieusementla sagesse. de ces portes fatales qui ne s'ouvrent que pour
Nous sommesnés dans un royaumeflorissant; moi. Tandis que tu veillessur ce dépôt précieux
mais nousn'avonspas cru que ses bornes fussent de mon coeur, il se repose et jouit d'une sécurité
celles de nos connoissances, et que la lumière entière. Tu fais la garde dans Je silence de la
orientaledût seule nous éclairer. nuit, comme dans le tumulte du jour. Tes soins
Mande-moi ce que l'on dit de notre voyage; infatigablessoutiennent la vertu lorsqu'ellechan-
ne me flatte point :je ne comptepas sur un grand celle. Si les femmesque tu gardes'vouloientsor-
nombre d'approbateurs. Adresseta lettre à Erze- tir de leur devoir, tu leur en ferais perdre l'espé-
LETTRES PERSANES.
rance.Tu es le fléaudu viceet la colonnede la décidascettefameusequerelleentre tes femmes.
fidélité. Chacunede nous se prétendoitsupérieureaux
Tu leurcommandes etleurobéis.Tu exécutes autresenbeauté: nousnousprésentâmesdevant
aveuglémenttoutesleurs volontés,et leur fais toi, aprèsavoirépuisétout ce que l'imagination
exécuterde mêmelesloisdu sérail;tu trouves peut fournirde parureset d'ornements: tu vis
de la gloireà leur rendre les servicesles plus avecplaisirlesmiraclesde noireart; tu admiras
vils;tu te soumetsavecrespectet aveccrainteà jusqu'oùnousavoitemportées l'ardeurdete plaire.
leursordreslégitimes ; lu lesserscommel'esclave Maistu fisbientôtcédercescharmesempruntés
deleursesclaves.Mais, par un retour d'empire, à des gracesplusnaturelles; tu détruisistoutno-
tu commandesen maître commemoi-même, tre ouvrage: il fallutnous dépouillerde cesor-
quand lu crainsle relâchementdes lois de la nementsqui t'étoient devenusincommodes;il
pudeuret dela modestie. fallut paraître à ta vuedansla simplicitéde la
Souviens-toi toujoursdunéantd'oùje t'ai fait nature.Je comptaipour rien la pudeur; je ne
sortir,lorsquetu étoisle dernierdé mesesclaves, pensaiqu'à ma gloire.HeureuxUsbek! que de
pour te mettreen cette place,et te confierles charmesfurentétalésà tes yeux!Nouste vîmes
délicesdemoncoeur.Tiens-toidansun profond long-tempserrer d'enchantements en enchante-
abaissementauprèsde cellesqui partagentmon ments: tonameincertainedemeuralong-temps
amour;maisfais-leurenmêmetempssentirleur sans se fixer: chaquegracenouvellete deman-
extrêmedépendance. Procure-leurtousles plai- doit un tribut: nous fûmesen un instanttoutes
sirsquipeuventêtreinnocents;trompeleursin- couvertesde tes baisers: tu portas tes curieux
quiétudes;amuse-les parla musique,les danses, regards dans les lieux les plus secrets: tu nous
lesboissonsdélicieuses; persuade-leurdes'assem- fis passer en un instant dans mille situations
bler souvent.Siellesveulentaller àla campagne, différentes: toujoursde nouveauxcommande-
tu peux les y mener: maisfaisfairemain-basse mentset uneobéissancetoujoursnouvelle.Jete
sur tousles hommesqui se présenterontdevant l'avoue, Usbek, une passionencore plus vive
elles.Exhorte-lesà la propreté,qui est l'image que l'ambitionme fitsouhaiterde te plaire. Je
de la nettetéde l'ame: parle-leurquelquefois de me vis insensiblementdevenirla maîtressede
moi.Je voudraislesrevoirdanscelieucharmant ton coeur: tu me pris, tu me quittas;tu revins
qu'ellesembellissent. Adieu. à moi, et je suste retenir: le triomphefut tout
DeTauris,le18delalunedeSaphar,
1711. pour moi, et le désespoirpour mesrivales.Il
nous semblaque nous fussionsseuls dans le
monde;tout ce qui nousentouraitne fut plus
LETTRE III. dignede nous occuper.Plût au ciel que mesri-
valeseussenteu le couragede rester témoinsde
ZACHI A USBEK. toutesles marquesd'amourqueje reçusde toi!
Si elles avoientbien vu mes transports,elles
ATauris. auraient senti la différencequ'il y a de mon
Nousavonsordonnéau chefdeseunuquesde amourau leur; elles auraientvu que, si elles
nousmenerà la campagne;il te dira qu'aucun pouvoientdisputeravecmoidecharmes,ellesne
accidentne nousest arrivé.Quandil falluttra- pouvoientpas disputerde sensibilité...Mais où
verser la rivière et quitter nos litières, nous suis-je?Où m'emmènece vain récit? C'estun
nous mîmes,selonla coutume,dans des boîtes: malheurde n'être point aimée;maisc'estun af-
deuxesclavesnousportèrentsur leursépaules, front de ne l'êtreplus.Tunous quittes, Usbek,
et nouséchappâmes à tousles regards. pour allererrerdansdes climatsbarbares.Quoi!
Commentaurois-jepu vivre,cherUsbek,dans tu comptespour rien l'avantaged'être aimé!
ton sérail d'Ispahan,dans ces lieux qui, me Hélas!lu ne saispas mêmece que tu perds! Je
rappelantsaus cessemes plaisirs passés, irri- poussedes soupirsqui ne sont point entendus!
toient tous les jours mesdesirsavec une nou- Mes larmescoulent,et lu n'en jouispas!Il sem-
velleviolence?J'erroisd'appartements en appar- ble que l'amourrespiredansle sérail,et ton in-
tements,te cherchanttoujourset ne te trouvant sensibilitét'en éloignesanscesse!Ah! moncher
jamais,maisrencontrantpar-tout un cruel sou- Usbek,si tu savoisêtre heureux.
venirde mafélicitépassée.Tantôtje me voyois Duserail
deFatmé , le21ticlalunedeMaharram
en celieuou, pourla premièrefoisde ma vie, ,1711.
je te reçusdansmesbras; tantôtdansceluioù tu
LETTRES PERSANES.

LETTRE IV. LETTRE VI.


A USBEK.
ZÉPHIS USBEK
A SONAMINESSIR.
AErzeron. A Ispnhan.
Enfince monstre noir a résolude me désespé- A une journée d'Erivan, nous quittâmes la
rer. Il veut à toute force m'ôter mon esclave Perse pour entrer dans lesterres de l'obéissance
Zélide, Zélide qui me sert avec tant d'affection, des Turcs. Douze jours après nous arrivâmes à
et dontlesadroitesmains portent par tout les or- Erzeron, où nous séjournerons trois ou quatre
nementset les grâces.Il ne lui suffitpas que cette mois.
séparationsoitdouloureuse, il veut encorequ'elle Il faut queje te l'avoue, Nessir, j'ai senti une
soitdéshonorante.Letraître veutregarder comme douleur secrète, quandj'ai perdu laPerse de vue,
criminels les motifs de ma confiance;et parce et que je me suis trouvé au milieu des perfides
qu'il s'eunuie derrière la porte, où je le renvoie Osmanlins.A mesure quej'entrais dans les pays
toujours, il ose supposer qu'il a entendu ou vu de ces profanes, il me sembloit que je devenois
des choses que je ne sais pas même imaginer. profane moi-même.
Je suisbienmalheureuse!Maretraite ni ma vertu Ma patrie, ma famille, mes amis, se sont pré-
ne sauraient me mettre à l'abri de ses soupçons sentés à mon esprit ; ma tendresse s'est réveillée;
extravagants:un vil esclavevient m'attaquerjus- une certaine inquiétude a achevéde me troubler,
que dans ton coeur,et il faut queje m'y défende! et m'afait connoîtreque, pour mon repos, j'avois
Non, j'ai trop de respect pour moi-même pour trop entrepris.
descendrejusquesà desjustifications: je ne veux Mais ce qui affligele plus mon coeur, ce sont
d'autregarant dema conduite que toi-même, que mes femmes.Je ne puis penser à elles, queje ne
ton amour, que le mien, et, s'il faut te le dire, sois dévoré de chagrins.
cher Usbek, que mes larmes. Ce n'est pas, Nessir, que je les aime : je me
DuséraildeFatmé,le29dela lunedeMaharram trouve à cet égard dans une insensibilité qui ne
, 1711. laisse point de désirs. Dans le nombreux sérail
où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour, et l'ai détruit
par lui-même: mais de ma froideur-même,il sort
LETTRE V. une jalousie secrète qui me dévore. Je vois une
troupe de femmeslaisséespresque à elles-mêmes;
RUSTAN
A USBEK. je n'ai que des âmes lâches qui m'en répondent.
J'aurais peine à être en sûreté, si m'es esclaves
A Erzeron. étoient fidèles: que sera-ce s'ils ne le sont pas?
Tu es le sujet detoutes lesconversationsd'Ispa- Quellestristes nouvellespeuvent m'en venir dans
han ; on ne parle que de ton départ. Les uns les pays éloignésque je vais parcourir! C'est un
l'attribuent à une légèreté d'esprit, les autres à mal où mes amis ne peuvent porter de remède :
quelquechagrin : tes amis seuls te défendent, et c'est un lieu dont ils doivent ignorer les tristes
ilsne persuadentpersonne.On ne peut compren- secrets; et qu'y pourroient-ilsfaire? N'aimerois-
dre que tu puissesquitter tes femmes,tes parents, je pas mille fois mieux une obscure impunité
tes amis, ta patrie, pour aller dans des climats qu'une correction éclatante? Je dépose en ton
inconnusauxPersans.La mère de Rica est incon- coeurtous mes chagrins, mon cher Nessir: c'est
solable;elle te demande son fils, que tu lui as, la seule consolation qui me reste dans l'état où
dit-elle, enlevé.Pour moi, mon cher Usbek, je je suis.
mesensnaturellementporté à approuver tout ce D'Erzeron,le10dela lunedeRebiab2e,1711.
quetu fais ; mais je ne saurais le pardonner ton
absence;et, quelquesraisons que tu m'en puisses
donner, mon coeurne les goûterajamais. Adieu. LETTRE VII.
Aime-moitoujours.
FATMÉ A USBEK.
le23delalunedeRebiab
D'Ispahan, Ier, 1711. A.Erzeron.
Il y a deux mois que tu es parti, mon cher
6 LETTRES PERSANES.
Usbek; et, dans l'abattementoù je suis, je né l'empiredu mondepour un seul de tesbaisers.
des de-
puis me le persuaderencore.Je courstout le Qu'une femmeest malheureused'avoir
sérail,commesi tu y étois;je ne.suispoint des- sirs si violents,lorsqu'elleest privéedeceluiqui
abusée.Que veux-tu que devienneune femme peut seullessatisfaire;que livrée à elle-même,
qui t'aime, qui étoitaccoutumée à te tenir dans n'ayantrien quipuissela distraire,il fautqu'elle
ses bras, qui n'étoit occupéeque du soin de te vivedansl'habitudedessoupirset dansla fureur
donner despreuvesde sa tendresse, libre par d'une passionirritée; que, bien loind'être heu-
l'avantagedesa naissance,esclavepar la violence reuse,ellen'a pasmêmel'avantagede servirà la
de sonamour. félicitéd'un autre! ornementinutiled'un sérail,
Quandje t'épousai,mesyeuxn'avoientpoint gardéepour l'honneur et non paspour le bon-
encorevu le visaged'un homme: tu es le seul heur de son époux!
encoredontla vuem'aitété permise(1),carje ne Vousêtesbien cruels, vousautres hommes!
mets pas au rang deshommesceseunuquesaf- Vousêtescharmésque nous ayonsdes passions
freuxdontla moindreimperfection est de n'être que nousne puissionspas satisfaire: vousnous
point hommes.Quandje comparela beautéde traitezcommesi nousétionsinsensibles,et vous
ton visageavecla difformitédu leur, je ne puis seriezbienfâchésquenousle fussions:vouscroyez
m'empêcherde m'estimerheureuse.Monimagi- que nos désirs,si long-tempsmortifiés,seront
nationne me fournitpointd'idéeplusravissante irrités à votrevue.Il y a de la peine à se faire
quelescharmesenchanleursdeta personne.Je te aimer; il est plus court d'obtenirdu désespoir
le jure, Usbek;quandil meseraitpermisdesor- denos sensce que vousn'osezattendredevotre
tir dece lieuoù je suisenferméeparla nécessité mérite.
de macondition;quandje pourraismedérober Adieu, moncher Usbek, adieu.Compteque
à la gardequi m'environne;quandil meserait je ne vis que pour t'adorer: mon ame est toute
permisde choisirparmi tousles hommesqui vi- pleinede toi; et ton absence,bienloinde te faire
vent danscelte capitaledes nations;Usbek,je oublier,animeraitmon amour, s'il pouvoitde-
te le jure, je ne choisiraisque toi. Il ne peut y venirplusviolent.
avoir que toi dans le mondequi mérite d'être Dusérail le12delalunedeRebiab
d'Ispahan, 1er,1711.
aimé.
Ne pensepasque ton absencem'aitfait négli-
ger une beauté qui t'est chère.Quoiqueje ne LETTRE VIII.
doiveêtrevue de personne,et quelesornements
dontje me pare soientinutilesà ton bonheur, USBEK A SONAMIBUSTAN.
je cherchecependantà m'entretenirdansl'ha-
bitudedeplaire: je neme couchepoint queje ne A Ispahan.
mesoisparfuméedesessences lesplusdélicieuses. Talettre m'a étérendueà Erzeron,où suis.
Je me rappellece temps heureuxoù tu venois Je m'étoisbien douté je
mondépartferoitdu
dansmesbras; un songeflatteurqui me séduit bruit ; ne m'en suisque misen
me montrece cher objet de monamour;mon veux-tu je point peine.Que
queje suive, la prudencede mesenne-
imaginationse perddanssesdésirs,commeelle mis,ou la mienne?
se flattedanssesespérances. Je pensequelquefois Je parusà la courdèsma tendrejeunesse.
que, dégoûtéd'un péniblevoyage,tu vasreve- Je puisle dire, moncoeurne plus
nir à nous: la nuitse passedansdes songesqui s'y corrompitpoint:
je formaimême un grand dessein;j'osaiy être
n'appartiennentni à la veilleni au sommeil: je vertueux.Dèsqueje connusle vice, m'enéloi-
te chercheà mescôtés, et il me sembleque tu je
maisje m'en approchaiensuitepour le dé-
mefuis: enfinle feu qui medévoredissipelui- gnai; Je
mêmecesenchantements masquer. portai la véritéjusquesaux pieds
et rappellemesesprits. du trône;
Je me trouve pour lors si animée....Tu ne le connu: j'y parlai un langagejusqu'alorsin-
croiraispas, Usbek; il est impossibledevivre en même je déconcertaila flatterie, et j'étonnai
dans cet état; le feucouledansmesveines.Que tempsles adorateurset l'idole.
Mais quand je vis que ma sincéritém'avoit
ne puis-jel'exprimerce que je senssi bien! et fait des
commentsens-jesibience queje ne puisl'expri- des ennemis;queje m'étoisattiré la jalousie
mer? Dansces moments,Usbek,je donnerois ministres, sans avoir la faveurdu prince;
que, dansune courcorrompue,je ne me soute-
(1)Lesfemmes sontbeaucoup
persanes é
plus troitement
gar- noisplusquepar une foiblevertu, résolusde
déesquelesfemmesturques femmes indiennes. la je
etles quitter.Je feignisun grandattachementpour
LETTRES PERSANES. 7
les sciences;et, à force de le feindre, il me vint cupé me faisoit voir le dédommagementet non
réellement.Je ne me mêlai plus d'aucunes af- pas la perte : j'espérois que je serais délivré des
faires, et je me retirai dans une maisonde cam- atteintesde l'amour par l'impuissancede le satis-
pagne. Mais ce parti même avoit ses inconvé- faire. Hélas! on éteignit en moi l'effet des pas-
nients: je restois toujours exposé à la malicede sions, sans en éteindre la cause ; et, bien loin
mesennemis,et je m'étois presqueôté les moyens d'en être soulagé,je me trouvaienvironnéd'ob-
de m'engarantir.Quelques avis secrets me firent jets qui lesirritoient sans cesse.J'entrai dans le
penserà moi sérieusement: je résolusde m'exi- sérail , où tout m'inspiroit le regret de ce que
ler de ma patrie; et ma retraite mêmede la cour j'avois perdu : je me sentoisanimé à chaque in-
m'en fournit un prétexte plausible.J'allai au roi, stant : mille grâces naturelles sembloient ne se
je lui marquai l'envie que j'avois de m'instruire découvrir à ma vue que pour me désoler : pour
dans les sciences de l'Occident; je lui insinuai comble de malheurs, j'avois toujours devant les
qu'ilpourroit tirer de l'utilité de mes voyages: yeux un homme heureux.Dans ce temps de trou-
je trouvai grâce devantses yeux; je partis, et je ble, je n'ai jamais conduit une femmedansle lit
dérobaiune victimeà mesennemis. de mon maître, je ne l'ai jamais déshabillée,que
Voilà, Rustan , le véritable motif de mon je ne sois rentré chez moi la rage dans le coeur,
voyage.Laisse parler Ispahan; ne me défends et un affreux désespoirdans l'ame.
que devantceux qui m'aiment. Laisseà mes en- Voilà commej'ai passé ma misérablejeunesse.
nemisleursinterprétationsmalignes; je suis trop Je n'avois de confident que moi-même. Chargé
heureuxque cesoitle seulmal qu'ils me puissent d'ennuis et de chagrins, il me les falloit dévorer:
faire. et ces mêmesfemmesque j'étois tenté de regar-
On parle de moià présent : peut-être ne serai- der avec des yeux si tendres, je ne les envisa-
je que trop oublié, et que mes amis Non, geois qu'avec des regards sévères: j'étois perdu,
Rustan, je ne veux point me livrer à cette triste si ellesm'avoientpénétré; quel avantagen'en au-
pensée: je leur serai toujours cher; je compte roient-elles pas pris!
sur leur fidélitécommesur la tienne. Je me souviensqu'un jour que je mettoisune
le20delalunedeGemmadi
D'Erzeron, 2e,1711. femmedansle bain, je mesentissi transporté que
je perdis entièrement la raison, et que j'osai por-
ter ma main dans un lieu redoutable.Je crus, à
LETTRE IX. la premièreréflexion, que ce jour étoit le dernier
de mes jours; je fus pourtant assezheureux pour
LEPREMIER EUNUQUE A IBBI. échappera mille morts : maisla beauté quej'avois
faite confidente de ma foiblesseme vendit bien
AErzeron. cher son silence;je perdis entièrementmonauto-
Tu suis ton ancien maître dans ses voyages; rité sur elle, et elle m'a obligé depuisà des con-
tu parcoursles provinces et les royaumes; les descendancesqui m'ont exposémillefoisà perdre
chagrinsne sauraient faire d'impressionsur toi: la vie.
chaqueinstant te montre des choses nouvelles; Enfin les feux de la jeunesse ont passé; je suis
tout ce que tu vois te récrée et te fait passer le vieux, et je me trouve, à cet égard, dans un
tempssansle sentir. état tranquille : je regarde les femmesavecindif-
Il n'en est pas de même de moi, qui, enfermé férence, et je leur rends bien tous leurs mépris,
dansuneaffreuseprison, suis toujours environné et tous les tourments qu'elles m'ont fait souffrir.
desmêmesobjets et dévoré des mêmes chagrins. Je me souviens toujours que j'étois né pour les
Je gémisaccablésousle poids des soins et desin- commander; et il me semble que je redeviens
quiétudesde cinquante années; et, dansle cours homme dans les occasionsoù je leur commande
d'une longuevie, je ne puis pas dire avoir eu un encore. Je les hais, depuis queje les envisagede
jour sereinet un moment tranquille. sang-froid, et que ma raison me laissevoirtoutes
Lorsquemon premier maître eut forméle cruel leursfoiblesses.Quoiquejeles gardepour un autre,
projetdeme confiersesfemmes, et m'eut obligé, le plaisir de me faire obéir me donneune joie se-
par des séductionssoutenuesde mille menaces, crète : quand je les prive de tout, il me semble
de me séparer pour jamais de moi-même, lasde que c'est pour moi, et il m'enrevient toujoursune
servirdanslesemploisles plus pénibles,je comp- satisfactionindirecte : je me trouve dans le sérail
tai sacrifiermes passionsà mon repos et à ma comme dans un petit empire; et mon ambition,
fortune.Malheureuxquej'étois !mon espritpréoc- la seule passionqui me reste, se satisfaitun peu.
8 LETTRES PERSANES.
Je voisavecplaisirque tout roule sur moi, et je nesuispointécoulé,des quarts-d'heureoùl'on
qu'à tous les instantsje suis nécessaire:je me nerefuserien, desquarts-d'heureoù j'ai toujours,
chargevolontiersde la haine de toutescesfem- tort. Je mènedansle lit de monmaîtredesfem-
mes,qui m'affermitdansle posteoù je suis.Aussi mes irritées: crois-tuque l'on y travaillepour
n'ont-ellespasaffaireà un ingrat : ellesmetrou- moi, et que monparti soitle plus fort? J'ai tout
ventau-devantde tous leursplaisirsles plusin- à craindrede leurs larmes, de leurs soupirs, de
nocents;je me présentetoujoursà ellescomme leursembrassements, et de leursplaisirsmême:
unebarrièreinébranlable:ellesformentdespro- ellessontdansle lieu de leurstriomphes;leurs
jets, et je lesarrêtesoudain: je m'armede refus; charmesmedeviennentterribles: lesservicespré-
je mehérissede scrupules;je n'ai jamaisdansla sentseffacentdansun momenttousmesservices
boucheque lesmotsdédevoir, de vertu, de pu- passés;et rien ne peut me répondred'un maître
deur, demodestie.Je les désespèreen leur par- qui n'est plusà lui-même.
lant sanscessede la foiblessede leur sexeet de Combiende foism'est-ilarrivé de me coucher
l'autoritédu maître: je me plainsensuited'être dansla faveur, et de me leverdansla disgrace!
obligéàtant desévérité,et je semblevouloirleur Le jour queje fusfouettési indignementautour
faireentendrequeje n'ai d'autremotifque leur du sérail, qu'avois-jefait? Je laisseune femme
propre intérêt et un grand attachementpour dansles bras demonmaître : dès qu'ellele vit
elles. enflammé,elleversaun torrent de larmes;elle
Cen'estpasqu'à montourje n'aieunnombre seplaignit,et ménageasibiensesplaintes,qu'elles
infinide désagréments, et que tousles jours ces augmentoientà mesurede l'amourqu'ellesfai-
femmesvindicatives necherchentà renchérirsur soientnaître.Commentaurois-jepu mesoutenir
ceuxqueje leur donne.Ellesont des reverster- dansun momentsi critique? Je fus perdulors-
ribles.Il y a entrenouscommeun fluxet unre- queje m'y attendoisle moins;je fusla victime
fluxd'empireetdesoumission : ellesfonttoujours. d'une négociationamoureuse,et d'un traité que
tombersur moiles emploisles plus humiliants; les soupirs avoientfait. Voilà, cher Ibbi, l'état
ellesaffectentun méprisqui n'apointd'exemple; crueldanslequelj'ai toujoursvécu.
et, sanségardpour ma vieillesse,ellesme font Que tu es heureux! tes soinsse bornentuni-
leverla nuit dix fois pour la moindrebagatelle: quementà la personned'Usbek.Il t'est facilede
je suisaccablésanscessed'ordres, de comman- lui plaire, et de te maintenirdanssa faveur,jus-
dements,d'emplois,decaprices:il semblequ'elles ques au dernierde tes jours.
se relaientpour m'exercer,et que leursfantaisies Dusérail , ledernier
d'Ispahan delalunedeSapbar,
sesuccèdent: souventellesse plaisentà mefaire 1711.
redoublerdesoins;ellesmefontfairede fausses
confidences : tantôton vientmedire qu'il a paru
un jeunehommeautourde cesmurs; uneautre LETTRE X.
fois, qu'on a entendudu bruit, ou bienqu'on
doitrendreunelettre: toutcecimetrouble,elles MIRZA A SONAMIUSBEK.
rient de ce trouble: ellessont charméesde me
voir ainsime tourmentermoi-même.Uneautre AErzeron.
foisellesm'attachentderrièreleur porte, et m'y Tu étois le seul qui pût me dédommagerde
enchaînentnuitet jour. Ellessaventbienfeindre l'absencede Rica; et il n'y avoitque Rica qui
desmaladies,desdéfaillances,desfrayeurs: elles pût meconsolerdela tienne.Tu nousmanques,
ne manquentpasde prétextepour me menerau Usbek; tu étoisl'amede notre société.Qu'ilfaut
pointoùellesveulent.Il faut,danscesoccasions, de violencepourrompreles engagements que le
une obéissance aveugleet une complaisance sans coeuret l'espritont formés!
bornes: un refus dansla bouched'un homme Nousdisputonsici beaucoup;nos disputesrou-
commemoiseraitune choseinouïe;et si je ba- lent ordinairementsur la morale.Hier onmiten
lançoisà leur obéir,ellesseroienten droitdeme questionsi les hommesétoient heureuxpar les
châtier.J'aimeraisautantperdrelavie,moncher plaisirset les satisfactionsdes
dedescendre à cette sens, ou par la
Ibbi, que humiliation. pratiquede la vertu.Je l'ai souventouï dire que
Cen'est pas tout : je ne suisjamaissûr d'être leshommesétoientnéspourêtre et que
un instantdansla faveurde monmaître: j'ai au- la justiceestunequalité leurvertueux, est aussi-propre
tantd'ennemiesdans son coeurqui ne songent qui
que l'existence.Explique-moi, je te prie, ce que
me
qu'à perdre : ellesont des quarts-d'heureoù tu veux dire.
LETTRES PERSANES.
J'ai parlé à des mollaks, qui me désespèrent moi; je vivrai heureux ; que m'importe que les
avecleurs passagesde l'alcoran : car je ne leur autres le soient? Je me procurerai tous mes be-
parle pas comme vrai croyant , mais comme soins; et, pourvu que je les aie, je ne me soucie
homme,commecitoyen, commepère de famille. point que tous les autres Troglodytessoient mi-
Adieu. sérables.»
,ledernierdelalunedeSaphar,
D'Ispahan 1711. On étoit dans le mois où l'on ensemenceles
terres; chacun dit:« Je ne labourerai mon champ
que pour qu'il me fournissele blé qu'il me faut
LETTRE XI. pour me nourrir; une plus grande quantité me
serait inutile : je ne prendrai point de la peine
A MIRZA.
USBEK pour rien. »
A Ispahan. Lesterres de ce petit royaume n'étoient pas de
même nature : il y en avoit d'arides et de monta-
Tu renoncesà ta raison pour essayerlamienne: gneuses, et d'autres qui , dans un terrain bas,
tu descendsjusqu'à me consulter; tu me croisca- étoient arroséesde plusieurs ruisseaux.Cette an-
pable de l'instruire. Mon cher Mirza, il y a une née la sécheressefut très-grande, de manière que
chosequi me flatteencore plusque la bonne opi- les terres qui étoient dans les lieux élevésman-
nion que tu as conçuede moi ; c'est ton amitié, quèrent absolument, tandis que cellesqui purent
qui me la procure. être arroséesfurent très-fertiles: ainsiles peuples
Pour remplirce que tu me prescris, je n'ai pas des montagnespérirent presque tous de faim par
cru devoir employerdes raisonnementsfort abs- la dureté des autres, qui leur refusèrent de par-
traits.Il y a de certainesvérités qu'il ne suffitpas tager la récolte.
de persuader,maisqu'il faut encore faire sentir; L'année d'ensuitefut très-pluvieuse: les lieux
tellessont lesvérités de morale.Peut-être que ce élevésse trouvèrent d'une fertilité extraordinaire,
morceaud'histoire te touchera plus qu'une phi- et les terres bassesfurent submergées.La moitié
losophiesubtile. du peuple cria une secondefois famine; maisces
Il y avoit en Arabie un petit peuple appelé misérables trouvèrent des gens aussi durs qu'ils
Troglodyte,qui descendoit de ces anciens Tro- l'avoient été eux-mêmes.
glodytesqui, si nous en croyons les historiens, Un des principaux habitants avoit une femme
ressembloientplus à des bêtes qu'à des hommes. fort belle; son voisinen devint amoureuxet l'en-
Ceux-cin'étoient point si contrefaits,ilsn'étoient leva: il s'émut une grandequerelle; et, après bien
point veluscommedes ours, ilsne siffloientpoint, des injures et des coups, ils convinrent de s'en
ilsavoientdeuxyeux : maisilsétoientsi méchants remettre à la décisiond'un Troglodyte,qui, pen-
et si féroces, qu'il n'y avoit parmi eux aucun dant que la république subsistoit, avoit eu quel-
principed'équité ni de justice. que crédit. Ils allèrentà lui, et voulurentlui dire
Ils avoientun roi d'une origine étrangère, qui, leurs raisons. « Que m'importe, dit cet homme,
voulantcorriger la méchanceté de leur naturel, que cette femmesoit à vous, ou à vous?J'ai mon
lestraitoit sévèrement: maisils conjurèrentcon- champ à labourer; je n'irai peut-êtrepas employer
tre lui, le tuèrent, et exterminèrent toute la fa- mon temps à terminer vos différends, et à tra-
milleroyale. vaillerà vos affaires, tandis que je négligerailes
Lecoupétant fait, ils s'assemblèrentpour choi- miennes. Je vous prie de me laisser en repos, et
sir un gouvernement;et, après bien des dissen- de ne m'importuner plus de vos querelles.» Là-
tions, ils créèrent des magistrats.Mais à peine les dessusil les quitta, et s'en alla travaillersa terre
eurent-ilsélus, qu'ils leur devinrent insupporta- Le ravisseur,qui étoit le plus fort, jura qu'il mour-
bles; et ils les massacrèrentencore. rait plutôt que de rendre cette femme; et l'autre
Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne con- pénétré de l'injusticede son voisinet de la dureté
sulta plus que son naturel sauvage.Tousles par- du juge, s'en retournoit désespéré,lorsqu'iltrouva
ticuliersconvinrentqu'ils n'obéiraient plus à per- dans son chemin une femmejeune et belle, qui
sonne; que chacun veillerait uniquement à ses revenoit de la fontaine: il n'avoit plus de femme,
intérêts, sans consulterceux des autres. celle-là lui plut; et elle lui plut bien davantage
Cette résolutionunanimeflattoit extrêmement lorsqu'il apprit que c'étoit la femme de celui
tousles particuliers.Ils disoient: « Qu'ai-jeaffaire qu'il avoit voulu prendre pour juge, et qui avoit
d'allerme tuer à travaillerpour des gens dont je été si peu sensible à son malheur. Il l'enleva et
ne me soucie point ? Je penserai uniquement à l'emmena dans sa maison.
10 LETTRES PERSANES.
Il y avoitun hommequipossédoitun champ
assezfertile,qu'ilcultivoitavecgrandsoin: deux
desesvoisinss'unirentensemble, le chassèrent de LETTRE XII.
samaison,occupèrent sonchamp: ilsfirententre USBEK AUMEME.
euxuneunionpourse défendrecontretousceux
voudraient et effectivement ils se AIspahan.
qui l'usurper;
soutinrentpar là pendantplusieursmois.Mais Tu as vu , moncher Mirza,commentlesTro-
un des deux, ennuyéde partagerce qu'il pou- glodytespérirentpar leur méchanceté même,et
voit avoirtout seul, tua l'autre, et devintseul furentlesvictimesdeleurspropresinjustices.De
maîtredu champ.Son empirene fut pas long: tantde familles,il n'en restaquedeuxqui échap-
deuxautresTroglodytes vinrentl'attaquer;il se pèrentauxmalheursdela nation.Il y avoitdans
trouvatrop foiblepoursedéfendre,etilfutmas- ce paysdeuxhommesbiensinguliers: ilsavoient
sacré. de l'humanité;ilsconnoissoient la justice;ilsai-
Un Troglodyte presquetout nuvit de la laine moientla vertu: autantliés par la droiture de
qui étoità vendre;il endemanda le prix: lemar- leur coeurquepar la corruptiondeceluidesau-
chandditen lui-même:" Naturellement je ne de- tres, ils voyoientla désolationgénérale,et nela
vraisespérerdemalainequ'autantd'argentqu'il ressentoientque par la pitié : c'étoitle motif
en fautpouracheterdeuxmesuresde blé; mais d'une unionnouvelle.Ils travailloientavecune
je la vaisvendrequatrefoisdavantage,afind'a- sollicitudecommunepour l'intérêtcommun: ils
voirhuit mesures.»Il falluten passerpar là, et n'avoientdedifférendsqueceuxqu'unedouceet
payerle prix demandé.«Je suisbienaise, dit le tendreamitiéfaisoitnaître; et, dansl'endroitdu
marchand;j'auraidu bléà présent.— Quedites- paysleplusécarté,séparésdeleurscompatriotes
vous? repritl'acheteur: vousavezbesoindeblé? indignesde leur présence,ilsmenoientune vie
J'en ai à vendre: il n'y a que le prix qui vous heureuseet tranquille:la terresembloitproduire
étonnerapeut-être;carvoussaurezque le bléest d'elle-même , cultivéepar ces vertueusesmains.
extrêmementcher,et que la faminerègnepres- Ils aimoientleurs femmes,et ils en étoient
que par-tout: maisrendez-moi monargent, etje tendrementchéris.Touteleurattentionétoitd'é-
vousdonneraiunemesuredeblé; carje neveux leverleurs enfantsà la vertu.Ils leur représen-
pas m'endéfaireautrement,dussiez-vous crever toient sanscesseles malheursde leurs compa-
de faim.» triotes, et leur mettoientdevant les yeux cet
Cependantune maladiecruelleravageoitla exemplesi triste:ils leur faisoientsurtoutsentir
contrée.Un médecinhabiley arrivadu paysvoi- que l'intérêtdes particuliersse trouve toujours
sin, etdonnasesremèdessi à propos,qu'ilguérit dansl'intérêtcommun;que vouloirs'en séparer,
tousceuxqui se mirentdanssesmains.Quandla c'estvouloirse perdre: que la vertu n'est point
maladieeut cessé,il alla chez tousceuxqu'il une chosequi doivenous coûter;qu'il ne faut
avoit traitésdemanderson salaire; maisil ne pointla regardercommeun exercicepénible;et
trouvaque desrefus: il retournadanssonpays, que la justice pour autrui est une charitépour
et il y arriva accablédes fatiguesd'un si long nous.
voyage.Maisbientôtaprèsil appritquela même Ils eurentbientôtla consolation despèresver-
maladiesefaisoitsentirde nouveau, et affligeoit tueux, qui est d'avoirdes enfantsqui leurres-
plusquejamaiscetteterre ingrate.Ils allèrentà semblent.Le jeune peuplequi s'élevasousleurs
luicettefois,et n'attendirentpas qu'ilvînt chez yeuxs'accrutpar d'heureuxmariages:le nom-
eux. « Allez,leur dit-il, hommesinjustes,vous bre augmenta,l'unionfut toujoursla même;et
avezdansl'ameun poisonplus mortelquecelui la vertu,bienloindes'affoiblirdansla multitude,
dont vousvoulezguérir; vousne méritez pas fut fortifiéeau contrairepar un plusgrandnom-
d'occuperune placesurla terre, parceque vous bre d'exemples.
n'avezpointd'humanité,et que lesrèglesdel'é- Qui pourraitreprésenterici le bonheurde ces
quité vous sont inconnues:je croiraisoffenser Troglodytes? Un peuplesijuste devoitêtre chéri
lesdieux,qui vouspunissent,si je m'opposois à des dieux.Dèsqu'il ouvritles yeuxpour lescon-
la justicede leur colère.» noître,il apprit à lescraindre;et la religionvint
D'Erzeron adoucirdansles moeursce que la nature y avoit
, le3delalunedeGemmadi 2e,1711. laisséde
trop rude.
Ilsinstituèrentdesfêtesenl'honneurdesdieux.
Les jeunes filles,ornéesde fleurs,et les
jeunes
LETTRES PERSANES. 11
garçons,les célébraient par leurs danses et par doit demain labourer son champ : je me lèverai
les accordsd'une musique champêtre: on faisoit deux heures avant lui ; et quand il ira à son
ensuite des festins, où la joie ne régnoit pas champ, il le trouvera tout labouré, »
moinsque la frugalité. C'étoit dans ces assem- Un autre disoit en lui-même: « Il me semble
blées que parloit la nalure naïve; c'est là qu'on que ma soeura du goût pour un jeune Troglodyte
apprenoit à donner le coeuret à le recevoir; c'est de nos parents; il faut que je parle à mon père,
là que la pudeur virginalefaisoit, en rougissant, et queje le détermine à faire ce mariage.»
un aveusurpris, mais bientôt confirmépar le con- On vint dire à un autre que des voleursavoient
sentementdes pères; et c'est là que les tendres enlevé son troupeau : « J'en suisbien fâché, dit-
mères se plaisoient à prévoir de loin une union il; car il y avoit une génisse toute blanche que
douceet fidèle. je vouloisoffriraux dieux. »
On alloit au templepour demanderles faveurs On entendoit dire à un autre: « Il faut que
des dieux : ce n'étoit pas les richesses, et une j'aille au temple remercier les dieux; car mon
onéreuseabondance; de pareils souhaits étoient frère , que mon père aime tant, et que je chéris
indignesdes heureux Troglodytes;ils ne savoient si fort, a recouvré la santé. »
les desirer que pour leurs compatriotes.Ils n'é- Ou bien: « Il y a un champ qui touche celui
toientaux pieds desautels que pour demanderla de mon père, et ceux qui le cultiventsont tous
santé de leurs pères, l'union de leurs frères, la les jours exposésaux ardeurs du soleil: il faut
tendresse de leurs femmes, l'amour et l'obéis- que j'aille y planter deux arbres, afin que ces
sancede leurs enfants.Les fillesy venoient ap- pauvresgenspuissent aller quelquefoisse reposer
porter le tendre sacrificede leur coeur, et ne leur sousleur ombre. »
demandoientd'autre grace que celle de pouvoir Un jour que plusieurs Troglodytesétoient as-
rendreun Troglodyteheureux. semblés, un vieillard parla d'un jeune homme
Le soir, lorsque les troupeaux quittoient les qu'il soupçonnoit d'avoir commis une mauvaise
prairies,et que les boeufsfatiguésavoientramené action, et lui en fit des reproches. « Nous ne
la charrue, ils s'assembloient;et, dans un repas croyonspas qu'il ait commisce crime, dirent les
frugal, ils chantoient les injustices des premiers jeunes Troglodytes,mais, s'il l'a fait, puisse-t-il
Troglodytes,et leurs malheurs; la vertu renais- mourir le dernier de sa famille! »
santeavec un nouveau peuple, et sa félicité; ils On vint dire à un Troglodyte que des étran-
célébroientlesgrandeursdes dieux, leurs faveurs gers avoientpillé sa maison, et avoient tout em-
toujoursprésentesaux hommesqui les implorent, porté. « S'ils n'étoient pas injustes, répondit-il,
et leur colère inévitable à ceux qui ne les crai- je souhaiterais que les dieux leur en donnassent
gnent pas; ils décrivoient ensuiteles délices de un plus long usagequ'à moi. "
la vie champêtre, et le bouheur d'une condition Tant de prospérités ne furent pas regardées
toujoursparée de l'innocence. Bientôt ils s'a- sans envie: les peuples voisins s'assemblèrent;
bandonnoientà un sommeil que les soins et les et, sous un vain prétexte, ils résolurentd'enle-
chagrinsn'interrompoientjamais. verleurs troupeaux. Dès que cette résolutionfut
Lanature ne fournissoitpas moinsà leurs de- connue, les Troglodytes envoyèrent au-devant
sirsqu'à leurs besoins. Dansce pays heureux, la d'eux des ambassadeursqui leur parlèrent ainsi:
cupiditéétoit étrangère: ils se faisoientdes pré- «Que vousont faitlesTroglodytes?Ont-ilsen-
sents, où celui qui donnoit croyoittoujours avoir levé vos femmes,dérobé vosbestiaux, ravagévos
l'avantage. Le peuple troglodyte se regardoit campagnes? Non: nous sommesjustes, et nous
commeune seule famille: les troupeaux étoient craignonslesdieux. Que demandez-vousdoncde
presquetoujoursconfondus;la seule peine qu'on nous? Voulez-vousde la laine pour vousfairedes
s'épargnoitordinairement, c'étoit de les partager. habits? Voulez-vousdu lait de nos troupeaux,
D'Erzeron,le6delalunedeGemmadi 2e,1711. ou desfruits de nosterres?Mettezbasles armes,
venezau milieude nous , et nousvousdonnerons
de tout cela. Mais nous jurons par tout ce qu'il y
a de plus sacré que, si vousentrez dansnos terres
LETTRE XIII. comme ennemis, nous vous regarderonscomme
un peuple injuste, et que nous vous traiterons
USBEK AUMEME. comme desbêtes farouches."
Je ne saurais assez te parler de la vertu des Ces paroles furent renvoyées avec mépris ; ces
Troglodytes.Und'eux disoitun jour : « Monpère peuples sauvages entrèrent armés dans la terre
12 LETTRES PERSANES.
des Troglodytes,qu'ils ne croyoientdéfendus que vosmoeurs.Voussavezque pour lors vous
leur innocence. contentervotreambition,acquérir des
quepar pourrez
Maisils étoientbien disposés à la défense.Ils richesses,et languirdansune lâchevolupté;et
avoientmisleursfemmeset leursenfantsau mi- que,pourvuque vousévitiezdetomberdansles
lieud'eux.Ilsfurentétonnésdel'injusticedeleurs grandscrimes,vousn'aurezpasbesoindelavertu.»
larmes coulèrent
ennemiset nonpasde leurnombre.Une ardeur Il s'arrêtaun moment,et ses
nouvelles'étoitemparéedeleurscoeurs.l'un vou- plusque jamais.«Et que prétendez-vous queje
loit mourir pour son père, un autre pour sa fasse?Commentse peut-ilqueje commande quel-
femmeet sesenfants,celui-cipour ses frères, que chose à un Troglodyte?Voulez-vous qu'il
celui-làpour sesamis,tous pour le peupletro- fasseune actionvertueuse,parcede que je la lui
glodyte: la placede celuiqui expiraitétoitd'a- commande,lui qui la ferait tout nature?mêmesans
bordprisepar un autre,qui, outrelacausecom- moi, et par leseulpenchantdela O Tro-
mune, avoit encoreune mort particulièreà glodytes!je suisà la fin demesjours, monsang
venger. est glacédansmesveines,je vais bientôtrevoir
Tel fut le combatde l'injusticeet de lavertu. vossacrésaïeux: pourquoivoulez-vous queje les
Ces peupleslâches,qni ne cherchoientque le afflige,et queje soisobligéde leur dire queje
butin, n'eurentpashontede fuir, etilscédèrent vousai laisséssousun autre jougque celuidela
à la vertu des Troglodytes, mêmesansen être vertu?»
touchés. , le10delalunedeGemmadi
D'Erzeron 2e,1711.
le9delalunedeGemmadi
D'Erzeron, 2e,1711.
LETTRE XV.
LETTRE XIV. LEPREMIER EUNUQUE AJARON , EUNUQUE NOIR.
USBEK AUMEME. AErzeron.
Commele peuplegrossissoit touslesjours,les Je prie le ciel qu'il te ramènedansceslieux,
Troglodytescrurentqu'il étoit à proposde se et te dérobeà touslesdangers.
choisir unroi: ils convinrentqu'ilfalloitdéférer Quoiqueje n'aieguèrejamaisconnucetenga-
la couronneà celuiquiétait le plusjuste; et ils gementqu'onappelleamitié,et queje me sois
jetèrent tousles yeuxsur un vieillardvénérable enveloppétout entier dans moi-même,tu m'as
par son âgeet par une longuevertu.Il n'avoit cependantfaitsentirquej'avoisencoreun coeur;
pas voulusetrouverà cetteassemblée;il s'étoit et, pendantque j'étoisde bronzepour tousces
retirédanssa maison,le coeurserréde tristesse. esclavesqui vivoientsousmeslois,je voyoiscroî-
Lorsqu'onlui envoyadesdéputéspourlui ap- tre ton enfanceavec plaisir.
prendrele choixqu'onavoitfaitde lui:«ADieu Le tempsvint où mon maîtrejeta sur toi les
ne plaise,dit-il, queje fassecetort aux Troglo- yeux.Il s'enfalloitbienque la natureeût encore
dytes,quel'on puissecroirequ'iln'y a personne parlélorsquele fer te séparade la nature.Je ne
parmieuxde plusjusteque moi! Vousme défé- tediraipointsi je le plaignis,ou si je sentisdu
rezla couronne,et, sivousle voulezabsolument, plaisirà te voir élevéjusqu'à moi.J'apaisaites
il faudra bien que je la prenne:maiscomptez pleurset tescris.Je cruste voir prendreune se-
que je mourraidedouleurd'avoirvuen naissant condenaissance,et sortir d'une servitudeoù tu
lesTroglodytes libres,et de les voiraujourd'hui devoistoujoursobéir, pour entrer dansune ser-
» A cesmotsil se mit à répandreun
assujettis. vitude où tu devoiscommander.Je pris soin
torrentde larmes.«Malheureux jour!disoit-il; de ton éducation.La sévérité, toujoursinsépa-
et pourquoiai-jetant vécu?"Puisils'écriad'une rabledes instructions,te fit long-tempsignorer
voixsévère: « Je voisbience que c'est, ô Tro- que lu m'étoischer. Tu me l'étois pourtant;et
glodytes!votrevertucommence à vouspeser.Dans je te dirai qneje l'aimoiscommeun père aime
l'étatoù vousêtes, n'ayantpointdechef, il faut son fils, si ces nomsdepèreet defils pouvoient
que voussoyezvertueuxmalgrévous; sanscela convenirà notredestinée.
vousne sauriezsubsister,et voustomberiezdans Tu vasparcourirlespayshabilespar leschré-
le malheurde vospremierspères.Maisce joug tiens, qui n'ont jamaiscru. Il est impossible
que
vousparoîttropdur: vousaimezmieuxêtresou- tu n'y contractesbiendessouillures. Commentle
misà un prince,et obéirà sesloismoinsrigides prophètepourroit-ille regarderau milieudetant
LETTRES PERSANES.
de millionsde ses ennemis?Je voudraisque mon ta plume divine les difficultésqueje vais te pro-
maîtrefît à son retour le pèlerinagedela Mecque: poser; fais-moipitié de moi-même,et rougir de
vousvouspurifierieztous dans la terre des anges. la questionque je vaisle faire.
, le10delalunedeGemmadi
Duséraild'Ispahan 1er,1711. D'où vient que notre législateurnous prive de
la chair de pourceau et de toutes les viandes
qu'il appelle immondes?D'où vient qu'il nous
défend de toucher un corps mort, et que , pour
LETTRE XVI. purifier notre ame, il nousordonnede nous laver
USBEK AUMOLLAK MEHEMET-ALI, sans cessele corps?Il me semble que les choses
ne sont en elles-mêmesni pures ni impures: je
GARDIEN DES TROISTOMBEAUX. ne puis concevoiraucunequalité inhérenteau su-
A.Com. jet qui puisse les rendre telles. La bouene nous
paroît sale que parcequ'elle blesse notre vue ou
Pourquoivis-tudanslestombeaux, divin mol- quelque autre de nos sens : mais, en elle-même,
lak? Tu es bien plus fait pour le séjour des étoi- elle ne l'est pas plus que l'or et les diamants.
les.Tu te cachessans doute de peur d'obscurcir L'idéede souillurecontractéepar l'attouchement
le soleil:tu n'as point de tachescommecet astre; d'un cadavre, ne nous est venue que d'une cer-
mais, commelui, tu te couvresde nuages. taine répugnance naturelleque nousen avons.Si
Ta scienceestun abyme plus profond que l'o- les corps de ceux qui ne se lavent point ne bles-
céan: ton esprit est plus perçant que Zufagar, soient ni l'odorat, ni la vue, comment auroit-on
cette épée d'Hali, qui avait deux pointes: tu pu s'imaginerqu'ils fussentimpurs ?
sais ce qui se passe dans les neuf choeursdes Les sens, divin mollak, doivent donc être les
puissancescélestes: tu lis l'alcoransur la poitrine seulsjugesde la pureté ou de l'impureté descho-
de notre divin prophète; et, lorsque tu trouves ses. Mais, commeles objets n'affectent point les
quelquepassageobscur, un ange, par son ordre, hommes de la même manière; que ce qui donne
déploiesesailesrapides, et descenddu trône pour uue sensation agréable aux uns, en produit une
t'en révélerle secret. dégoûtante chez les autres , il suit que le témoi-
Je pourraispar ton moyen avoir aveclesséra- gnage des sens ne peut servir ici de règle, à
phins uneintimecorrespondance:car enfin, trei- moins qu'on ne dise que chacun peut à sa fantai-
zièmeiman, n'es-tu pas le centre où le cielet la sie décider ce point, et distinguer,pour ce qui
terre aboutissent,et le point de communication le concerne, les choses pures d'avec celles qui
entre l'abymeet l'empirée? ne le sont pas.
Je suisaumilieu d'un peupleprofane:permets Mais cela même, sacré mollak, ne renverse-
que je me purifie avec toi : souffre queje tourne roit-il pas les distinctionsétabliespar notre di-
mon visagevers les lieux sacrés que tu habites ; vin prophète, et les points fondamentauxde la
distingue-moi desméchants,commeon distingue, loi qui a été écrite de la main des anges?
au lever de l'aurore, le filet blanc d'avecle filet D'Erzeron,le20delalunedeGemmadi 2e,1711.
noir: aide-moide tes conseils: prends soin de
mon ame; enivre-la de l'esprit des prophètes;
nourris-lade la sciencedu paradis; et permets
LETTRE XVIII.
que je metteses plaies à tes pieds. Adresse tes
lettressacréesà Erzeron, où je resterai quelques SERVITEUR DESPROPHETES,
mois. MEHEMET-ALI,
le 11delalunedeGemmadi
2e,1711. A.USBEK.
D'Erzeron,
AErzeron.
Vousnous faitestoujoursdes questionsqu'on a
LETTRE XVII. faites mille foisà notre saint prophète. Que ne
lisez-vous les traditions des docteurs? que n'al-
USBEK A UMEME. lez-vousà cette sourcepure de toute intelligence?
Je ne puis, divin mollak, calmermon impa- vous trouveriez tousvos doutes résolus.
tience:je ne sauraisattendre ta sublime réponse. Malheureux, qui, toujours embarrassés des
J'ai des doutes,il faut les fixer: je sens que ma choses de la terre, n'avez jamais regardé d'un
raison s'égare; ramène-la dans le droit chemin: oeil fixe cellesdu ciel, et qui révérezla condition
viensm'éclairer,sourcedelumière:foudroieavec des mollakssansoser ni l'embrasserni la suivre!
14 LETTRES PERSANES.
Profanes,qui n'entrezjamaisdanslessecrets devintsi insupportable à Noé, qu'il crut qu'il
de l'Éternel!voslumièresressemblentauxténè- étoit à proposde consulterDieu encore.Il lui
bresdel'abyme;et lesraisonnements devotrees- ordonnadedonneraulion un grandcoupsurle
et fit sortir desonnez
prit sontcommela poussièreque vospiedsfont front, qui éternuaaussi, cesanimauxsoienten-
élever,lorsquele soleilestdanssonmidi, dans un chat. Croyez-vous que
le moisardentde Chahban. coreimmondes ? Quevousensemble?
Aussile zénithde votreespritne va pas au Quanddoncvousn'apercevezpas la raisonde
nadirde celuidu moindredesimmaums(1).Votrel'impuretédecertaineschoses,c'estque vousen
vainephilosophie est cetéclairqui annoncel'o- ignorezbeaucoupd'autres,et que vous n'avez
rageet l'obscurité:vousêtesau milieudela tem- pas la connoissance de ce qui s'est passé entre
pête, etvouserrezau gré desvents. Dieu, les anges, et leshommes.Vousne savez
Il est bienfacilede répondreà votredifficulté: pasl'histoirede l'éternité: vousn'avezpoint lu
il ne fautpourcelaque vousraconterce qui ar- les livresqui sontécritsau ciel; ce qui vousen
rivaun jour à notresaint prophète,lorsquetenté a été révélén'est qu'unepetitepartie de la bi-
par les chrétiens,éprouvépar lesjuifs, il con- bliothèquedivine,et ceuxqui, commenous,en
fonditégalementles unset lesautres. approchentde plus près, tandisqu'ilssont en
Le juif Abdias-Ibesalon(2) lui demandapour- cette vie, sontencoredansl'obscuritéet lesté-
quoi Dieuavoitdéfendudemangerdelachairde nèbres.Adieu.Mahometsoit dansvotrecoeur.
pourceau.«Cen'estpassansraison,réponditMa- DeCom, delalunedeChahban
ledernier , 1711.
homet: c'estun animalimmonde,et je vaisvous
en convaincre. »Il fit sur sa main, avec de la
boue, la figured'unhomme; il la jeta à terre,et LETTRE XIX.
lui cria: « Levez-vous.» Sur-le-champ unhomme
se levaet dit: « Je suis Japhet,filsde Noé.— USBEK A SONAMIRUSTAN.
Avois-tules cheveuxaussiblancsquandtu es
mort?»luidit le saintprophète.«Non,répondit- AIspahan.
il : mais quand tu m'as réveilléj'ai cru que le Nousn'avonsséjournéque huit joursà Tocat:
jour du jugementétoit venu, et j'ai eu une si aprèstrente-cinqjoursde marche,noussommes
grandefrayeur,que mes cheveuxont blanchi arrivésà Smyrne.
tout-à-coup. » De Tocatà Smyrne,on ne trouvepas une
" Orçà, raconte-moi,lui dit l'envoyédeDieu, seuleville qui méritequ'on la nomme.J'ai vu
toutel'histoiredel'archedeNoé.»Japhet obéit, avecétonnementla foiblessede l'empiredesOs-
et détaillaexactement toutce qui s'étoitpasséles manlins.Cecorpsmaladene sesoutientpaspar
premiersmois;aprèsquoi, il parla ainsi:' un régimedouxet tempéré,maispar desremè-
«Nousmîmeslesorduresde touslesanimaux desviolents,quil'épuisentet leminentsanscesse.
dansun côtéde l'arche;ce qui lafit si fort pen- Les bachas, qui n'obtiennentleurs emplois
cher, que nousen eûmesunepeurmortelle,sur- qu'à forced'argent, entrentruinésdanslespro-
toutnosfemmes,qui se lamentoientde la belle vinces,et les ravagentcommedes paysde con-
manière.NotrepèreNoéayantétéau conseilde quête.Une miliceinsolenten'est soumisequ'à
Dieu,il lui commanda de prendrel'éléphant,et ses caprices.Les placessont démantelées,les
de lui fairetournerla têteversle côtéquipen- villesdésertes,lescampagnes désolées,laculture
choit.Ce grandanimalfit tant d'ordures,qu'il des terres et le commerceentièrementaban-
en naquitun cochon.»Croyez-vous, Usbek,que donnés.
depuiscetemps-lànousnousen soyonsabstenus, L'impunitérègne dansce gouvernement sé-
et que nous l'ayonsregardécommeun animal vère: les chrétiensqui cultiventles terres, les
immonde? Juifsqui lèventles tributs, sont exposésà mille
Maiscommele cochonremuoittousles jours violences.
les ordures,il s'élevaune telle puanteurdans La propriétédesterres est incertaine,et, par
l'arche, qu'ilne put lui-mêmes'empêcherd'éter- conséquent,l'ardeurde les fairevaloirralentie:
nuer,et il sortitdesonnezunrat, qui alloitron- il n'y a ni titre, ni possession,qui vaillecontre
geanttoutce quise trouvoildevantlui : ce qui le capricede ceuxquigouvernent.
Cesbarbaresont tellementabandonnéles arts,
(1)C e
mot e st e n
plus usage chezles
Turcs quechez
l esPer-
sans. qu'ilsont négligéjusquesà l'art militaire.Pen-
(2)Traditionmahometane. dant que les nations d'Europese raffinenttous
LETTRES PERSANES.
lesjours, ilsrestent dansleur ancienne ignorance; par ses regrets, et le désespoir de son impuis-
et ils ne s'avisent de prendre leurs nouvellesin- sance.
ventionsqu'après qu'elles s'en sont serviesmille Vous me direz peut-être que vous m'avez été
fois contre eux. toujours fidèle. Eh! pouviez-vousne l'être pas?
Ils n'ont aucune expériencesur la mer, point Commentauriez-voustrompé la vigilancedes eu-
d'habiletédans la manoeuvre.On dit qu'une poi- nuques noirs, qui sont si surpris de la vie que
gnéede chrétiens sortisd'un rocher (1) fontsuer vous menez? Commentauriez-vouspu briser ces
les Ottomanset fatiguent leur empire. verrous et ces portes qui voustiennent enfermée?
Incapablesde faire le commerce, ils souffrent Vous vousvantez d'une vertu qui n'est pas libre;
presqueavec peine que les Européens, toujours et peut-être que vos désirs impurs vous ont ôté
laborieuxet entreprenants, viennent le faire: ils mille foisle mérite et le prix de cette fidélitéque
croient faire grace à ces étrangers, de permettre vous vanteztant.
qu'ils les enrichissent. Je veux que vousn'ayez point fait tout ce que
Dans toute cette vaste étendue de pays que j'ai lieu de soupçonner;que ce perfiden'ait point
j'ai traversée, je n'ai trouvé que Smyrne qu'on porté sur voussesmainssacrilèges:que vousayez
puisseregarder comme une ville riche et puis- refusé de prodiguer à sa vue les délicesde son
sante.Ce sontles Européens qui la rendent telle, maître; que, couverte de vos habits, vous ayez
et il ne tient pas aux Turcs qu'elle ne ressemble laissécette foiblebarrière entre lui et vous; que,
à toutesles autres. frappé lui-mêmed'un saint respect, il ait baissé
Voilà, cher Rustan, une juste idée de cet em- les yeux; que, manquant à sa hardiesse, il ait
pire, qui, avantdeux siècles, sera le théâtre des tremblé sur leschâtimentsqu'il se prépare : quand
triomphesde quelqueconquérant. tout cela seroit vrai, il ne l'est pas moinsque vous
DeSmyrne, le2delalunedeRahmazan avez fait une chose qui est contre votre devoir.
,1711.
Et si vous l'avezviolé gratuitement sans remplir
vos inclinations déréglées, qu'eussiez-vous fait
pour les satisfaire? Que feriez-vousencore, si
LETTRE XX. vous pouviezsortir de ce lieu sacré, qui est pour
vous une dure prison, commeil est pour voscom-
USBEK. A ZACHI,SAFEMME.
pagnes un asile favorable contre les atteintes du
Auséraild'Ispahan. vice, un temple sacréoù votre sexe perd sa foi-
blesse, et se trouve invincible, malgré tous les
Vousm'avez offensé, Zachi; et je sens dans désavantagesde la nature? Que feriez-vous,si,
mon coeur des mouvements que vous devriez laisséeà vous-même,vous n'aviez pour vousdé-
craindre si mon éloignement ne vous laissoit le fendre que votre amour pour moi, qui estsi griè-
tempsde changerde conduite et d'apaiser la vio- vement offensé, et votre devoir que vousavez si
lentejalousie dont je suis tourmenté. indignement trahi ? Que les moeursdu pays où
J'apprends qu'on vous a trouvée seule avec vous vivez sont saintes, qui vous arrachent aux
Nadir, eunuque blanc , qui paiera de sa tête attentats des plus vils esclaves!Vous devez me
son infidélitéet sa perfidie. Comment vous êtes- rendre grace de la gêne où je vous fais vivre,
vous oubliée jusqu'à ne pas sentir qu'il ne vous puisque ce n'est que par là que vousméritez en-
est paspermis de recevoir dans votre chambre core de vivre.
un eunuque blanc, tandis que vous en avez de Vous ne pouvezsouffrirle chef des eunuques,
noirsdestinésà vous servir? Vousavez beau me parce qu'il a toujours les yeux sur votre con-
dire que des eunuques ne sont pas des hommes, duite, et qu'il vous donne ses sages conseils.Sa
et que votre vertu vous met au-dessusdes pen- laideur, dites-vous, est si grande que vous ne
sées que pourroit faire naître en vous une res- pouvez le voir sans peine : comme si, dans ces
semblanceimparfaite.Celane suffitni pour vous sortes de postes, on mettoit de plus beaux objets.
ni pour moi : pour vous, parce que vous faites Ce qui vous affligeest de n'avoir pas à sa place
une choseque les lois du sérail vous défendent; l'eunuque blanc qui vous déshonore.
pour moi, en ce que vous m'ôtez l'honneur, en Mais que vous a fait votre première esclave?
vousexposantà des regards; que dis-je, à des re- Elle vous a dit que les familiaritésque vous pre-
gards? peut-être aux entreprises d'un perfide qui niez avecla jeune Zélide étoient contre la bien-
vousaura souillée par ses crimes, et plus encore séance: voilàla raison de votre haine.
(1)Cesontapparemment deMalte.
leschevaliers Je devrais être, Zachi, un juge sévère; je ne
16 LETTRES PERSANES.
suis qu'unépouxqui chercheà voustrouverin-
nocente.L'amourquej'ai pour Roxane,manou-
velleépouse,m'a laissétoutela tendressequeje LETTRE XXII.
doisavoirpour vous,quin'êtes pasmoinsbelle.
Je partagemonamourentrevousdeux; etRoxane JARON AUPREMIER EUNUQUE.
n'a d'autreavantageque celuique la vertupeut A mesurequ'Usbeks'éloigne du sérail, il
ajouterà labeauté. tournesa tête versses femmessacrées: il sou-
DeSmyrne, , 1711. pire, il versedeslarmes;sa douleurs'aigrit,ses
le12delalunedeZilcadé
soupçonsse fortifient.Il veutaugmenterle nom-
bre de leurs gardiens.Il va me renvoyer, avec
LETTRE XXI. touslesnoirsquil'accompagnent. Ilnecraintplus
pour lui; il craintpour ce qui lui estmillefois
USBEK AUPREMIER EUNUQUE BLANC. pluscher que lui-même.
Je vaisdoncvivresoustes lois, et partagertes
Vousdeveztremblerà l'ouverturedecettelet- soins.GrandDieu!qu'ilfautde chosespour ren-
tre; ou plutôtvousle deviez,lorsquevoussouf- dre un seulhommeheureux!
frîtesla perfidiede Nadir.Vousqui, dans une La naturesembloitavoirmislesfemmesdans
vieillessefroideet languissante,ne pouvezsans la dépendance,et lesenavoirretirées: le désor-
crimeleverlesyeuxsurlesredoutables objetsde dre naissoitentrelesdeuxsexes,parcequeleurs
monamour;vousà quiil n'estjamaispermisde droitsétoientréciproques.Nous sommesentrés
mettreun piedsacrilége surla portedulieu ter- dansle pland'unenouvelleharmonie:nousavons
riblequi lesdérobeà touslesregards,voussouf- misentreles femmeset nousla haine; et, entre
frez que ceuxdontla conduitevousest confiée leshommesetlesfemmes,l'amour.
aientfait ce quevousn'auriezpasla téméritéde Monfrontva devenirsévère.Je laisseraitom-
faire, et vous n'apercevezpas la foudre toute ber des regardssombres.La joiefuirade meslè-
prêteà tombersureuxet survous? vres.Ledehorssera tranquille,et l'espritinquiet.
Et qui êtes-vous,que de vilsinstrumentsque Je n'attendraipasles ridesde la vieillessepour
je puisbriserà mafantaisie,quin'existezqu'au- enmontrerles chagrins.
tant que vous savezobéir; qui n'êtesdans le J'auraiseu du plaisirà suivremonmaîtredans
mondeque pour vivresous mes lois, ou pour l'Occident: maisma volontéestsonbien.Il veut
mourir dès que je l'ordonne; qui ne respirez que je gardesesfemmes;je lesgarderaiavecfidé-
qu'autantque monbonheur, monamour,maja- lité.Je saiscommentje doismeconduireavecce
lousiemême, ont besoinde votrebassesse;et sexe, qui, quand ou ne lui permetpas d'être
enfin, qui ne pouvezavoir d'autrepartageque vain, commenceà devenirsuperbe, et qu'il est
la soumission,d'autre ame que mes volontés, moinsaisé d'humilierque d'anéantir.Je tombe
d'autreespérancequemafélicité. soustes regards.
Je saisque quelques-unes demesfemmessouf- DeSmyrne,
frent impatiemment les loisaustèresdu devoir ; le12delalunedeZilcadé,
1711.
que la présencecontinuelle d'uneunuquenoirles
ennuie;qu'ellessontfatiguéesde ces objetsaf-
freux, qui leur sontdonnéspour lesramenerà LETTRE XXIII.
leur époux;je le sais: maisvousquivousprêtez
à ce désordre,vousserezpunid'une manièreà USBEK A SONAMIIBBEN.
fairetremblertousceuxqui abusentde macon- A Smyrne.
fiance.
Je jure par touslesprophètesdu ciel, et par Noussommesarrivésà Livournedans quatre
Hali, le plus grandde tous, que, si vousvous jours de navigation.
C'estunevillenouvelle; elle
écartezde votredevoir,je regarderaivotrevie est un témoignage du géniedesducsde Toscane,
commecelledesinsectesqueje trouvesousmes quiontfait d'unvillagemarécageux la villed'Ita-
lie la plusflorissante.
pieds. Lesfemmesy jouissentd'une grandeliberté:
DeSmyrne,le12delalunedeZilcadé
, 1711. elles
peuventvoir leshommesà traverscertaines
fenêtresqu'on nommejalousies: elles peuvent
sortir tousles jours avec quelquesvieillesqui
LETTRES PERSANES.
lesaccompagnent: ellesn'ontqu'un voile(1). Leurs lièrement et périodiquement. Un homme qui
beaux-frères, leurs oncles, leurs neveux, peu- vient après moi et qui me passe me fait faire un
vent les voir sansque le mari s'en formalisepres- demi-tour; et un autre qui me croise de l'autre
quejamais. côté me remet soudainoù le premier m'avoit pris ;
C'estun grand spectaclepour un mahométan et je n'ai pas fait cent pas, que je suis plus brisé
de voirpour la premièrefois unevillechrétienne. que si j'avois fait dix lieues.
Je ne parlepas des chosesqui frappent d'abord Ne crois pas que je puisse, quant à présent,
tous les yeux, commela différencedes édifices, te parler à fond des moeurset des coutumeseuro-
deshabits, des principales coutumes: il y a, jus- péennes : je n'en ai moi-mêmequ'une légèreidée,
quedans les moindres bagatelles, quelque chose et je n'ai eu à peine que le temps de m'étonner.
de singulier que je sens, et que je ne sais pas Le roi de France estle pluspuissantprince de
dire. l'Europe. Il n'a point de minés d'or commele roi
Nous partirons demain pour Marseille: notre d'Espagneson voisin; mais il a plus de richesses
séjourn'y sera pas long. Le dessein de Rica et le que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses
mieu est de nous rendre incessamment à Paris, sujets, plus inépuisableque les mines. On lui a
qui est le siège de l'empire d'Europe. Les voya- vu entreprendre ou soutenir de grandesguerres,
geurs cherchent toujours les grandes villes, qui n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur à
sont une espèce de patrie commune à tous les vendre; et, par un prodige de l'orgueil humain,
étrangers.Adieu. Sois persuadé que je t'aimerai ses troupes se trouvoient payées, ses places mu-
toujours. nies, et sesflottes équipées.
DeLivourne,le12delalunedeSaphar, 1712, D'ailleurs, ce roi est un grand magicien : il
exerceson empire sur l'esprit mêmede sessujets;
il les fait penser comme il veut. S'il n'a qu'un
LETTRE XXIV. million d'écusdans son trésor, et qu'il en ait be-
soin de deux, il n'a qu'à leur persuader qu'un
RICAA IBBEN. écu en vaut deux, et ils le croient. S'il a une
guerre difficileà soutenir, et qu'il n'ait point d'ar-
ASmyrne.
gent , il n'a qu'à leur mettre dans la tète qu'un
Noussommesà Paris depuis un mois, et nous morceaude papier est de l'argent, et ils en sont
avonstoujoursété dans un mouvementcontinuel. aussitôt convaincus.Il va mêmejusqu'à leur faire
Il faut bien des affaires avant qu'on soit logé, croire qu'il les guérit de toutes sortes de maux
qu'onaittrouvéles gens à qui on est adressé , et en les touchant, tant est grande la force et la
qu'on se soit pourvu des chosesnécessaires,qui puissance qu'il a sur les esprits!
manquenttoutes à-la-fois. Ce que je dis de ce prince ne doit pas l'éton-
Parisestaussigraud qu'Ispahan : lesmaisonsy ner: il y a un autre magicienplus fort que lui,
sontsi hautes qu'on jurerait qu'elles ne sont ha- qui n'est pas moins maître de son esprit, qu'il
bitées que par des astrologues. Tu juges bien l'est lui-même de celui des autres. Ce magicien
qu'une ville bâtie en l'air, qui a six ou sept mai- s'appelle le pape : tantôt il lui fait croire que
sonslesuuessur les autres, est extrêmementpeu- trois ne sont qu'un; que le pain qu'on mange
plée; et que, quand tout le monde est descendu n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est
dansla rue, il s'y fait un bel embarras. pas du vin; et mille autres choses de cette es-
Tu ne le croirais pas peut-être; depuis un pèce.
moisque je suisici, je n'y ai encorevu marcher Et, pour le tenir toujours en haleine, et ne
personne.Il n'y a point de gens au monde qui point lui laisser perdre l'habitude de croire, il
tirent mieux parti de leur machine que les Fran- lui doune de temps en temps pour l'exercer de
çois: ils courent, ils volent : les voitures lentes certainsarticles de croyance.Il y a deux ans qu'il
d'Asie,le pas réglé de nos chameaux, les feraient lui envoyaun grand écrit qu'il appela constitution,
tomberen syncope.Pour moi, qui ne suis point et voulut obliger, sous de grandes peines, ce
faità ce train , et qui vais souvent à pied sans prince et ses sujets de croire tout ce qui y étoit
changerd'allure, j'enrage quelquefoiscommeun contenu. Il réussit à l'égard du prince, qui se
chrétien: car encore passe qu'on m'éclabousse soumit aussitôt, et donna l'exemple à ses sujets:
depuis les piedsjusqu'à la tête; maisje ne puis mais quelques-unsd'entre eux se révoltèrent, et
pardonnerles coups de coude que je reçois régu- dirent qu'ils ne vouloientrien croire de tout ce
(1)LesPersanesenontquatre. qui étoit dans cet écrit. Ce sont les femmes qui
i8 LETTRES PERSANES.
ont élélesmotricesde toutecette révolte,qui voir l'Italie; que l'uniquebut de son voyageest
divisetoute la cour, tout le royaume,et toutes de s'instruire,et de se rendre par là plus digne
lesfamilles.Celteconstitutionleurdéfendde lire de loi. Je te félicite d'avoirun neveu qui sera
un livre que tous les chrétiensdisentavoirété quelquejour la consolationde ta vieillesse.
apportédu ciel : c'est proprementleur alcoran. Ricat'écrit une longuelettre; il m'a dit qu'il
Les femmes,indignéesde l'outragefait à leur te parloitbeaucoupdece pays-ci.La vivacitéde
sexe, soulèventtoutcontrela constitution : elles son espritfait qu'ilsaisittoulavecpromptitude:
ontmisleshommesdeleur parti, qui, danscette pour moi, quipenseplus lentement,je ne suis
occasion,neveulentpointavoirde privilège.On en étatdete rien dire.
doit pourtantavouerque ce mouftine raisonne Tuesle sujetde nosconversations lesplusten-
pasmal;et, par le grandHali!il fautqu'ilait été dres: nousne pouvonsassezparler du bon ac-
inslruitdes principesde noire sainte loi : car, cueilquelu nousasfait à Smyrne,et desservices
puisquelesfemmessontd'unecréationinférieure que ton amitiénousrend tousles jours.Puisses-
à la nôtre,et quenosprophètesnousdisentqu'el- tu , généreuxIbben, trouverpar-tout desamis
lesn'entrerontpointdansle paradis, pourquoi aussireconnoissanls et aussifidèlesque nous!
faul-ilqu'ellessemêlentdelire unlivrequi n'est Puissé-jele revoirbientôt, et retrouveravec
fait quepourapprendrele chemindu paradis? toi ces jours heureuxqui coulentsi doucemenl
J'ai ouïraconterdu roi deschosesqui tiennent entredeuxamis!Adieu.
du prodige,et je nedoutepas quetu nebalances DeParis,le4delalunedeIlebiab
2e,1712.
à les croire.
On dit que, pendantqu'il faisoitla guerreà
sesvoisins,qui s'étoienttousliguéscontrelui, il LETTRE XXVI.
avoitdanssouroyaume un nombreinnombrable
d'ennemisinvisiblesqui l'entouraient:on ajoute USBEK. A ROXANE.
qu'il lesa cherchéspendantplus de trente ans; Auséraild'Ispahan.
et que malgréles soins infatigablesde certains
dervis,qui ont sa confiance,il n'en a pu trouver Que vousêtes heureuse,Roxane, d'êtredans
un seul.Ils viventaveclui; ils sont à sa cour, le douxpaysdePerse,-etnon pasdanscesclimats
danssa capitale,danssestroupes,danssestribu- empoisonnés, où l'on ne.connoîlni la pudeur,ni
naux; et cependantondit qu'il aura le chagrin Ja vertu!Quevousêtesheureuse!Vousvivezdans
demourirsanslesavoirtrouvés.Ondirait qu'ils monserai!commedansle séjourde l'iunocence,
existenten général,et qu'ilsnesontplus rienen inaccessible aux alternatsde tousles humains:
particulier: c'estiin corps, maispointde mem- vousvoustrouvezavecjoie dans une heureuse
bres.Sansdouteque le cielveutpunir ce prince impuissancede faillir: jamaishommene vousa
den'avoirpasété assezmodéréenversles enne- souilléede ses regardslascifs: votre
mis qu'il a vaincus,puisqu'illui en donned'in- même,dansla libertédesfestins, n'a beau-père vu
jamais
visibles,et dont le génie et le destinsontau- votrebellebouche: vousn'avezjamaismanqué
dessusdu sien. devousattacherun bandeausacrépour la cou-
Je continueraià l'écrire, et je t'apprendraides vrir.HeureuseRoxane!quandvousavezéléà la
chosesbien éloignéesdu caractèreet du génie campagne,vousaveztoujourseu des
eunuques
persan.C'estbien la mêmeterre qui nous porte qui ont marchédevantvous,pour donnerla mort
tous deux, maisles hommesdu paysoù je vis, à touslestéméraires n'ont
et ceuxdu paysoùlu es, sontdeshommesbien Moi-même, qui pas fui votrevue.
à qui le cielvousa donnéepourfaire
différents. monbonheur,quellepeine n'ai-jepas eue-pour
DeParis,le4delalunedeRcbiab 2Ç,1712. me rendre maîtrede ce trésor, que vousdéfen-
diezavectant de constance!Quel chagrinpour
moi, dansles premiersjours de notre mariage,
LETTRE XXV. dene pasvousvoir!et quelleimpatience,quand
je vouseusvue!Vousne la satisfaisiezpourtant
USUEK. AIBBEN. pas; vousl'irritiezau contrairepar lesrefusobs-
A Sinyrne. tinésd'unepudeuralarmée: vousme confondiez
avectousceshommesà qui vousvouscachezsans
J'ai reçuunelettre deton neveuRhédi: il me cesse.Voussouvient-ildece
mandequ'il quitte Smyrnc,dansle desseinde dis parmivos esclaves me jour où je vousper-
qui trahirent, et vous
LETTRES PERSANES. T9
dérobèrentà mesrecherches?Vous souvient-ilde • ayezd'autre objetque celui deme plaire; et quand
cet autre où, voyant vos larmes impuissantes, je vousvois rougir modestement,que vos regards
vousemployâtesl'autorité de votre mère pour ar- cherchent les miens, que vousvous insinuezdans
rêter lesfureurs de mon amour ? Vous souvient- mon coeurpar des paroles douceset flatteuses,je
il, lorsquetoutes lesressourcesvousmanquèrent, ne saurais, Roxane, douter de votre amour.
de cellesque vous trouvâtesdans voire courage? Maisque puis-je penser desfemmesd'Europe?
Vousprîtes un poignard, et menaçâtesd'immoler L'art de composerleur teint, les ornementsdont
un épouxqui vousaimoit, s'il conlinuoilà exiger elles se parent, les soins qu'elles prennent de
de vous ce que vous chérissiez plus que votre leur personne, le désir continuel de plaire qui
époux même. Deux mois se passèrent dans ce les occupe, sont autant de taches faites à leur
combatde l'amour et de la vertu. Vous poussâtes vertu, et d'outragesà leur époux.
trop loin vos chastes scrupules: vous ne vous Ce n'est pas, Roxane, que je pense qu'elles
rendîtespas mêmeaprès avoir été vaincue: vous poussent l'attentat aussiloin qu'une pareille con-
défendîtesjusqu'à la dernière exlrémité une vir- duite devrait le faire croire, et qu'ellesportent la
ginitémourante: vous me regardâtes comme un débauche à cet excèshorrible, qui fait frémir, de
ennemiqui vous avoit fait un outrage, non pas violer absolumeutla foi conjugale.Il y a bien peu
commeun époux qui vous avoit aimée : vous de femmesassezabandonnéespour aller jusque-
fûtes plus de trois mois que vous n'osiez me re- là : elles portent toutes dansleur coeurun certain
gardersans rougir : votre air confussembloit me caractère de vertu qui y est gravé, que la nais-
reprocherl'avantageque j'avois pris. Je n'avois sance donne, et que l'éducation auoiblit, maisne
pas mêmeune possessiontranquille; vousme dé- détruit pas. Elles peuvent bien se relâcher desde-
robieztout ce que vous pouviez de ces charmes voirs extérieursque la pudeur exige; mais quand
et de cesgrâces; et j'étois enivré des plus grandes il s'agit de faireles derniers pas, la nature se ré-
faveurssausavoir obtenu les moindres. volte. Aussi, quand nous vousenfermonssi étroi-
Si vousaviez élé élevée dans ce pays-ci, vous tement , que nous vous faisons garder par tant
n'auriez pas été si troublée. Les femmesy ont d'esclaves, que nous gênons si fort vos désirs
perdu tonte retenue; elles se présentent devant lorsqu'ils volent trop loin , ce n'est pas que nous
les hommes à visage découvert, comme si elles craignions la dernière infidélité; mais c'est que
vouloientdemanderleur défaite; elles les cher- nous savons que la pureté ne saurait être trop
chent de leurs regards; elles les voient dans les grande, et que la moindre tache peut la cor-
mosquées,lespromenades, chez elles même; l'u- rompre.
sage dese faireservir par des eunuques leur est Je vousplains, Roxane.Votre chasteté,si long-
inconnu.Au lieu de cette noble simplicité, et de temps éprouvée, mériloit un époux qui ne vous
celte aimablepudeur qui règne parmi vous, on eût jamais quittée, et qui pût lui-même réprimer
voit une impudencebrutale à laquelle il est im- les désirs que voire seule vertu sait soumettre.
possiblede s'accoutumer. DeParis,le 7delalunedeRhégeb,171a.
Oui, Roxane, si vous étiez ici, vous voussen-
tiriez outragéedansl'affreuse ignominieoù votre
sexeest descendu; vous fuiriez ces abominables LETTRE XXVII.
lieux, el vous soupireriez pour celte douce re-
traite, où voustrouvez l'innocence, où vous êtes USBEK A NESSIR.
sûre de vous-même, où nul péril ne vous fait
trembler, où enfin vous pouvez m'aimer, sans A Ispaban.
craindre de perdre jamais l'amour que vous me Nous sommesà présent à Paris, celte superbe
devez. rivale de la ville du soleil(ï).
Quand vous relevezl'éclat de votre teint par Lorsque je partis de Smyrne,je chargeai mou
les plusbelles couleurs; quaud vous vous parfu- ami Ibben de te faire tenir une boîte où il y avoit
meztout le corpsdes essencesles plus précieuses; quelquesprésentspour loi : tu recevrascette.lettre
quandvousvous parez de vos plus beaux babils; par la même voie. Quoiqueéloigné de lui de cinq;
quand vous cherchez à vous distinguer de vos ou six ceuls lieues, je lui donne de mes nouvelles
compagnespar les grâces de la danse et par la et je reçois des siennes aussi facilementque s'il
douceurde votre chant; que vous combattezgra- étoit à Lspahanet moi à Com. J'envoie mes let-
cieusementavecellesde charmes, de douceur, et tres à Marseille, d'où il part continuellementdes
d'enjouement,je ne puispas m'imaginerque vous (ij lspahan.
20 LETTRES PERSANES.
vaisseauxpourSmyrne: delà il envoiecellesqui âgepeu avancépour soutenirla fatigue.Ils sont
sontpour laPersepar lescaravanesd'Arméniens obligésd'ètrepar-tout;ils passentpar desendroits
quipartenttouslesjourspourlspahan. qu'euxseulsconnoissent, montentavecuneadresse
Ricajouit d'une santéparfaite: la forcede sa surprenanted'élageen étage; ils sonten haut,en
constitution,sajeunesse,etsagaieténaturelle,le bas, danstouteslesloges;ilsplongent,pourainsi
mettentau-dessusde touteslesépreuves. dire; on les perd, ils reparaissent; souventils
Mais,pourmoi,je neme portepasbien:mon quittentle lieu de la scène, et vontjouerdans
corps et monesprit sontabattus; je me livreà un autre.On en voitmêmequi, par un prodige
des réflexionsqui deviennenttouslesjours plus qu'onn'auroitoséespérerdeleursbéquilles,mar-
tristes: ma santé, qui s'affaiblit,metournevers chent, et vontcommelesautres.Enfinonserend
mapatrie, et merend ce pays-ciplusétranger. à dessallesoùl'on joue unecomédieparticulière;
Mais, cher Nessir,je te conjure,faisen sorte on commencepar des révérences,on continue
que mesfemmesignorentl'état où je suis.Si elles par des embrassades : on dit que la counoissance
m'aiment, je veuxépargnerleurslarmes; et si la pluslégèremet un hommeen droitd'en étouf-
ellesne m'aimentpas,je ne veuxpointaugmen- fer un autre.Il sembleque le lieu inspirede la
ter leur hardiesse. tendresse.En effet, on dit que les princessesqui
Si meseunuquesme croyoienten danger,s'ils y régnentne sontpoint cruelles;et, sionen ex-
pouvoientespérerl'impunitéd'une lâche com- cepte deux ou trais heuresdu jour, où ellessont
plaisance,ilscesseraientbientôtd'êtresourdsà la assezsauvages,on peut dire que le restedutemps
voixflatteusede ce sexequi se faitentendreaux ellessont traitables,et que c'est une ivressequi
rocherset remueleschosesinanimées. les quitte aisément.
Adieu,Nessir.J'ai du plaisirà te donnerdes Tout ce queje te dis ici se passeà peu près
marquesde maconfiance. demêmedansun endroitqu'onnommel'Opéra:
DeParis,le5delalunedeChahban
,1712. toutela différenceest qu'onparle à l'un, et que
l'on chanteà l'autre. Un de mesamisme mena
l'autrejour dansla loge où se déshabilloitune
LETTRE desprincipalesactrices.Nousfîmessi biencon-
XXVIII.
noissance,que le lendemainje reçusd'ellecelte
RICA
A***. lettre:
Je vishier une choseassez singulière,quoi- « MONSIEUR,
qu'elle,sepassetouslesjoursà Paris. « Je suisla plus malheureusefilledu monde;
Tout le mondes'assemble surla findel'après- j'ai toujoursété la plus vertueuseactricede l'O-
dinée, et va jouer une espècede scènequej'ai péra.Il y a sept ou huit moisque j'étoisdansla
entenduappelercomédie.Le grand mouvement logeoù vousme vîteshier commeje m'habillais
est suruneestradequ'onnommele théâtre.Aux en prêtressede Diane, un jeune abbé vint m'y
deux côtés,on voit, dansde petitsréduitsqu'on trouver, et, sansrespectpour monhabitblanc,
nommeloges, des hommeset des femmesqui monvoile et monbandeau,il meravit monin-
jouent ensembledesscènesmuettes, à peuprès nocence.J'ai beaului exagérerle sacriGceque je
commecellesqui sonten usageen notrePerse. lui ai fait, il se met à rire, et mesoutientqu'il
Ici, c'estune amanteaffligée,qui exprimesa m'a trouvéetrès-profane.Cependantje suissi
langueur; une autre, plus animée, dévoredes grosse,que je n'ose plus me présenter sur le
yeuxsonamant,qui la regardede même:toutes théâtre: carje suis, sur le chapitrede l'honneur,
lespassionssontpeintessurles visages,et expri- d'unedélicatesse inconcevable;et je soutienstou-
méesavecune éloquencequi, pour être muette, jours qu'à une fille biennée il est plusfacilede
n'en est que plus vive.Là, lesactricesne parais- faireperdre la vertu que la modestie.Aveccelte
sent qu'à demi-corps,et ont ordinairementun délicatesse,vous jugez bien que ce jeune abbé
manchon,par modestie,pour cacherleursbras. n'eût jamaisréussi, s'il ne m'avoilpromisde se
Il y a en bas une troupede gensdebout, quise marieravecmoi:un motifsi légitimemefit pas-
moquentde ceuxquisont enhaut surle théâtre; ser surles petitesformalitésordinaires,et com-
et ces derniersrient, à leur tour, de ceux qui mencerpar où j'auroisdû finir. Mais, puisque
sont en bas. son infidélitém'a déshonorée,je ne veux plus
Maisceuxqui prennentle plus de peinesont vivreà l'Opéra,où, entre vouset moi, l'on ne
.quelquesgensqu'onpreudpourcet effetdansun medonneguèrede quoivivre: car, à présentque
LETTRES PERSANES. 21
j'avanceen âge, et queje perds du côtédeschar- Aussi puis-je l'assurer qu'il n'y a jamais eu de
mes,mapension,qui est toujoursla même,semble royaumeoù il y ait eu tant de guerrescivilesque
diminuertouslesjours. J'ai apprispar unhomme dans celui du Christ.
de votresuite que l'on faisoitun cas infini, dans Ceux qui mettent au jour quelqueproposilion
votre pays, d'une bonne danseuse, et que, si nouvellesontd'abord appeléshérétiques. Chaque
j'étoisà lspahan, ma fortune serait aussitôtfaite. hérésie a son nom, qui est, pour ceux qui y sont
Si vousvouliez m'accorder voire prolecliou, et engagés,commele mot de.ralliement.Mais n'est
m'emmeneravecvous dans ce pays-là, vous au- hérétique qui ne veut : il n'y a qu'à partager le
riez l'avantagede faire du bien à une fille qui, différendpar la moitié, el donner une distinction
par sa vertu et sa conduite, ne se rendrait pas à ceux qui.accusentd'hérésie; el quelle que soit
indignede vosbontés.Je suis...» la distinction, intelligibleou non , elle rend un
DeParis,le2delalunedeChalval,1712. homme blauc comme de la neige, et il peut se
faire appeler orthodoxe.
Ce que je dis est bon pour la Franceel l'Alle-
LETTRE XXIX. magne; car j'ai ouï dire qu'en Espagneet en Por-
tugal il y a de certains dervis qui n'entendent
RICAA 1EBEN. point raillerie , el qui font brûler un homme
comme de la paille. Quand on tombe entre les
A Sinyrne. mainsde ces gens-là,heureuxcelui quia toujours
Le pape est le chef des chrétiens. C'est une prié Dieuavecde petits grainsde bois à la main, <
vieilleidole qu'on encensepar habitude. I! étoit qui a porté sur lui deux morceauxde drap atta-
autrefoisredoutable aux princes mêmes; car il chésà deux rubans, et qui a été quelquefoisdans
les déposoitaussifacilementque nos magnifiques une provincequ'on appelle la Galice! Sans cela,
sultansdéposentlesrois d'Irimette el de Géorgie. un pauvre diable est bien embarrassé.Quand il
Maisonne le craint plus. Il sedit successeurd'un jurerait commeun païen qu'il est orthodoxe, on
despremierschrétiens,qu'on appellesaintPierre : pourrait bien ne pas demeurer d'accorddes qua-
et c'estcertainementune riche succession;car il lités, et le brûler commehérétique: il aurait beau
a des trésors immenses, et un grand pays sous donner sa distinction, point de distinction; il
sa domination. seroit eu cendres avant que l'on eût seulement,
Les évèquessont des gens de loi qui lui sont pensé à l'écouler.
subordonnés,et ont soussonautorité deuxfonc- Lesautresjugesprésument qu'un accuséest in-
tions bien différentes.Quand ils sont assem- nocent; ceux-cile présument toujours coupable.
blés, ils font, comme lui, des articles de foi. Dans le doute, ils tiennent'pour règle de se dé-
Quand ils sont en particulier, ils n'ont guère terminerdu côtéde la rigueur ; apparemmentpar-
d'autre fonclionque de dispenser d'accomplir la ce qu'ils croientleshommesmauvais: mais, d'un
loi. Cartu sauras que la religion chrétienne est autre côté, ils en ont si bonne opinion, qu'ilsne
chargéed'une infinitéde pratiques très-difficiles; les jugentjamais capables de mentir : car ils re-
et commeon a jugé qu'il étoit moinsaisé de rem- çoivent le témoignagedes ennemiscapilaux, des.
plir ses devoirs que d'avoir des évoquesqui en femmes de mauvaisevie, de ceux qui exercent
dispensent,on a pris ce dernier parti pour l'uti- une professioninfâme.Ils fontdans leur sentence
lité publique : de sorte que, si on ne veut pas un petit complimentaceuxqui sont revêtus d'une
fairele rhamazan, si on ne veut pas s'assujeltir chemisede soufre,et leur disent qu'ils sont bien
aux formalitésdes mariages, si on veut rompre fâchés de les voir si mal habillés, qu'ils sont
sesvoeux,si on veut se marier contreles défenses doux, qu'ils abhorrent le sang, et sont au déses-
delà loi, quelquefoismême si on veut revenir poir de les avoircondamnés: mais,, pour se con-
contreson serment, on va à l'évêqueou au pape, soler,ils confisquenttouslesbiens de ces malheu-
qui donneaussitôtla dispense. reux à leur profit.
Les évèquesne font pas des articles de foi de Heureuse la terre qui est habitée par les en-
leur propre mouvement.Il y a un nombreinfini fantsdes prophètes!Ces tristesspeclaclesy sontin-
de docteurs, la plupart dervis, qui soulèventen- connus(i).La saintereligionque lesangesyont ap-
tre eux millequestionsnouvellessur la religion: portéese défendpar sa vérité même:elle n'a point
ou les laisse disputer long-temps, et la guerre besoindecesmoyensviolentspour se maintenir.
dure jusqu'à ce qu'une décision vienne la ter- DeParis,le /(delalunedeChalval,1712
miner. (1)LesPersanssontlesplustolérants
detouslcsmahomélanî.
22 LETTRES PERSANES.
On peut avoirvu touteslesvillesdu monde,et
êtresurprisenarrivantàVenise: onseratoujours
LETTRE XXX. étonnéde voir une ville, destours, et des mos-
RICAAUMÊME. quées,sortir de dessousl'eau, et de trouverun
A Smyrne. peupleinnombrabledansunendroitoù il ne de-
vraity avoirque des poissons.
LeshabitantsdeParissontd'une curiositéqui Mais cette villeprofanemanquedu trésorle
va jusqu'àl'extravagance. Lorsquej'arrivai,je fus plusprécieuxquisoitau monde,c'est-à-dire d'eau
regardécommesi j'avois été envoyédu ciel: vive; il est impossibled'y accomplirune seule
vieillards,hommes,femmes,enfants,tousvou- ablutionlégale.Elleest en abominationà notre
loientmevoir.Si je sortois, tout le mondese saint prophète; il ne la regardejamaisdu haut
roettoitaux fenêtres;si j'étoisaux Tuileries,je du ciel qu'aveccolère.
voyoisaussitôtuncercleseformerautourdemoi; Sanscela,moncherUsbek,je seraischarméde
lesfemmesmêmesfaisoieutun arc-en-cielnuancé vivredansunevilleoù mon espritseformetous
de millecouleurs,qui m'entourait.Si j'étoisaux
lesjours.Je m'instruisdessecretsdu commerce,
spectacles,je trouvoisd'abordcent lorgnettes desintérêtsdesprinces,de la formede leurgou-
dresséescontrema figure: enfin,jamaishomme vernement;je ne négligepas mêmelessupersti-
n'a tant été vu que moi.Je sourioisquelquefois
d'entendredes gensqui n'étoientpresquejamais tionseuropéennes ; je m'appliqueà la médecine,
sortisde leur chambre,qui disoiententre eux: à la physique,à l'astronomie;j'étudie les arts;
«Il fautavouerqu'ilal'airbienpersan.»Chosead- enfinje sorsdes nuagesqui couvraientmesyeux
mirable!jelrouvoisdemesportraitspar-tout;je dansle paysde manaissance.
me voyoismultipliédanstoutesles boutiques, DeVenise, le16delalunedeChalval,
1712
surtouteslescheminées,tant on Craignoitdene
zn'avoirpas assezvu. LETTRE XXXII.
Tantd'honneursnelaissentpasd'êtreà charge:
ne mè un homme si curieuxet si RICAA***.
je croyoispas
rare ; et, quoiquej'aie très-bonneopinion de J'allail'autrejour voirunemaisonoù l'onen-
-moi, je né meseraisjamaisimaginéqueje dusse tretient environtroiscentspersonnesassezpau-
troublerle reposd'une grandevilleoùje n'étois vrement.J'eusbientôtfait; car l'égliseet lesbâ-
pointconnu.Celamefitrésoudreà quitterl'habit timentsneméritentpasd'être regardés.Ceuxqui
persan,età en endosserun à l'européenne,pour sontdanscettemaisonétoientassezgais; plusieurs
voir s'il.resteraitencoredans ma physionomie d'entre eux jouoient aux cartes, ou à d'autres
quelquechosed'admirable.Cet essaimefit con- jeux queje ne connoispoint. Commeje sortois,
noîlrece queje valoisréellement.Libre de tous un de ces hommessortoitaussi; et m'ayanten-
les ornementsétrangers,je me vis appréciéau tendudemanderle chemindu Marais,qui estle
plusjuste.J'eussujeldemeplaindredemontail- quartierle pluséloignédeParis: ••J'y vais, me
leur, qui m'avoilfaitperdreenun instantl'atten- dit-il, et je vousy conduirai;suivez-moi. » Il me
tion et l'estimepublique;carj'entraitoul-à-coup menaà merveille,metira de tousles embarras,
dansun néantaffreux.Je demeuraisquelquefois et me sauvaadroitementdescarrosseset desvoi-
uneheuredansunecompagnie sans qu'onm'eût tures. Nousétions près d'arriver,quandla cu-
regardéet qu'onm'eûtmis enoccasiond'ouvrir riositéme prit. «Mon bon ami, lui dis-je, ne
la bouche: maissi quelqu'unpar hasardappre- pourrois-jepoint savoirqui vousêtes? —Je suis
noit à la compagnie quej'étoispersan,j'enteudois aveugle!monsieur,me répondit-il.— Comment!
aussitôtautourdemoiun bourdonnement: « Ah! lui dis-je,vousêtesaveugle!Et quene priiez-vous
ah! monsieurest persan!C'est une chosebien ceihonnêtebommequi jouoitauxcartesavecvous
extraordinaire!Commentpeut-onêtre persan!» denousconduire?— Il est aveugleaussi, meré-
DeParis,leGdelalunedeChalval,1712. pondit-il: il yquatrecentsans quenoussommes
trois centsaveuglesdans cette maisonoù vous
m'aveztrouvé.Mais il faut queje vousquitte:
LETTRE XXXI. voilàla rue quevousdemandiez: je vaismemettre
RHÉDI AUSBEK. danslafoule; j'entredanscetteéglise,où,je vous
A Paris, jure, j'embarrasserai pluslesgeusqu'ilsnem'em-
'
Je suisà présentà Venise, moncherUsbek. barrasseront.»De
Paris,le17delalunedeChalval,
1711.
LETTRES PERSANES. 13
dans l'accablementet dans la tristesse: mais si
nous prenons des breuvagesqui puissentchanger
LETTRE XXXIII. cette disposition de notre corps , notre ame re-
USBEK A RHEDI. devient capable de recevoir des impressionsqui
l'égaient, et elle sent un plaisir secret de voir sa
A Venise. machine reprendre pour ainsi dire son mouve-
Le vin est si cher à Paris par les impôts que ment et sa vie.
l'on y met, qu'il semble qu'on ait entrepris d'y DeParis,le25delalunedeZilcadé,1713.
faireexécuterles préceptes du divin alcoran, qui
défendd'en boire.
Lorsqueje pense aux funestes effets de celte LETTRE XXXIV.
liqueur, je ne puis m'empêcher de la regarder
commele présent le plus redoutable que la na- USBEK A IEBEN.
tureait fait auxhommes.Si quelquechosea flétri
A Smyrne.
la vie et la réputation de nos monarques, c'a élé
leur intempérance; c'est là source la plus empoi- Les femmes de Perse sont plus belles que
sonnéede leurs injustices et de leurs cruautés. cellesde France; mais cellesde France sont plus
Je le dirai, à la honte des hommes: la loi in- jolies. Il est difficilede ne point aimer les pre-
terdit à nos princes l'usage du vin, et ils en boi- mières, et de ne se point plaire avec les se-
ventavecun excès qui les dégradede l'humanité condes : les unes sont plus tendres et plus mo-
même; cet usage au contraire est permis aux destes, les autres sont plus gaieset plusenjouées.
princes chrétiens, et on ne remarque pas qu'il Ce qui rend le sang si beau en Perse, c'est la
leur fassefaire aucune faute. L'esprit humain est vie réglée que les femmesy mènent : elles ne-
la contradictionmême. Dans une débauchelicen- jouenl ni ne veillent, elles ne boivent poinl de
cieuse,on se révolte avec fureur contre les pré- vin, et ne s'exposent presque jamais à l'air. Il
ceptes; et la loi faite pour nous rendre plus faut avouer que le sérail est plutôt fait pour la
justesne sert souvent qu'à nous rendre plus cou- santé quepour les plaisirs : c'est unevie unie, qui
pables. ne pique poinl; tout s'y ressent de la surbordi-
Mais quandje désapprouvel'usage de celte li- nation et du devoir^ les plaisirs mêmes y sont
queurqui fait perdre la raison,je ne condamne graves, et les joies sévères, et on ne les goûte
pas de mêmeces boissons qui l'égaient. C'est la presque jamaisque commedes marquesd'autorité
sagessedes Orientaux de chercher des remèdes et de dépendance.
contrela tristesse,avec autant de soiu que contre Les hommes mêmes n'ont pas en Perse la
les maladiesles plus dangereuses.Lorsqu'il ar- gaieté qu'ont les l'i-ançois : on ne leur voit point
rive quelque malheur à un Européen, -il n'a cette liberté d'esprit et cet air content que je
d'autre ressource que la lecture d'un philosophe trouve ici danstous les états et dans toutes les
qu'on appelleSénèque; mais les Asiatiques, plus conditions.
sensés qu'eux et meilleurs physiciens en cela, C'est bien pis en Turquie, où l'on pourrait
prennent des breuvages capables de rendre trouver desfamillesoù, de père en fils, personne
l'hommegai, et de charmer le souvenir de ses n'a ri depuis la fondalion de la monarchie..
peines. Celle gravité des Asiatiques vient du peu de
Il n'y a rien de si affligeantque les consola- commerce qu'il y a eulre eux :ilsuese voient
tionstirées de la nécessité du mal, de l'inutilité que lorsqu'ils y sont forcéspar la cérémonie.L'a-
des remèdes, de la fatalité du destin, de l'ordre mitié, ce doux engagementdu coeur, qui fait ici
de la Providence, el du malheur de la condition la douceur de la vie, leur est presque inconnue:
humaine.C'est se moquer, de vouloir adoucir ils se retirent dans leurs maisons,où ils trouvent
un mal par la considérationque l'on est né misé- toujours une compagnie qui les attend, de ma-
rable: il vaut mieux enlever l'esprit hors de ses nière que chaque famille est pour ainsi dire iso-
réflexions, et traiter l'homme comme sensible, lée.
au lieu dele traiter commeraisonnable. Un jour que je m'enlrctenois là-dessusavec
L'ame, unie avec le corps, en est sans cesse un homme de ce pays-ci, il me dit : « Ce qui
tyrannisée. Si le mouvement du sang est trop me choque le plus de vos moeurs,c'est que vous
lent, si les esprits ne sont pas assez épurés, s'ils êtes obligés de vivre avec des esclavesdont le
ne sont pas en quantité suffisante, nous tombons coeuret l'esprit se sentent toujours de la bassesse
24 LETTRES PERSANES.
de leur condition.Ces gens lâchesaffoiblissent D'ailleurs,si l'on examinede près leur reli-
envouslessentimentsde la vertuque l'on lient gion,on y trouveracommeunesemencede nos
de la nature, et ils les ruinent depuis l'enfance dogmes.J'ai souventadmirélessecretsdelaPro-
qu'ils vousobsèdent. vidence,qui sembleles avoirvoulupréparerpar
«Car enfin, défaites-vous des préjugés: que là à la conversiongénérale.J'ai ouï parlerd'un
peut-onattendredel'éducationqu'onreçoitd'un livre de leurs docteurs,intitulé la Polygamie
misérablequi faitconsistersonhonneurà garder triomphante,danslequelil estprouvéque la po-
les femmesd'un autre, et s'enorgueillitdu plus lygamieest ordonnéeaux chrétiens.Leur bap-
vil emploiqui soit parmi les humains; qui est têmeest l'imagede nos ablutionslégales; et les
méprisablepar sa fidélitémême,qui est la seule chrétiensn'errentque dansl'efficacité qu'ilsdon-
de sesvertus.,parcequ'ify est porté par envie, nentà cettepremièreablution,qu'ilscroientde-
parjalousie, et par désespoir;qui, brûlantde voir suffirepour toutesles autres.Leursprêtres
se vengerdes deuxsexes, dont il est le rebut, et leursmoinesprient commenous sept fois le
consentà êtretyrannisépar le plusfort, pourvu jour. Ils espèreutde jouir d'un paradis, où ils
qu'ilpuissedésolerle plusfoible;qui, tirant de goûterontmilledélicespar le moyendela résur-
sonimperfection,de sa laideur,et desadiffor- rectiondes corps.Ils ont, commenous, desjeû-
mité, tout l'éclatde sa condition, n'est estimé nes marqués, des mortifications, aveclesquelles
queparce qu'il est indignede l'être; qui enfin, ils espèrentfléchirla miséricordedivine.Ilsren-
rivé pourjamaisà la porteoùil est attaché,plus dent un culteauxbons anges,et se méfientdes
dur quelesgondset les verrouxquila tiennent, mauvais.Ils ont une sainte crédulité pour les
sevante de cinquanleans de viedans ce°poste miraclesque Dieu opèrepar le ministèrede ses-
indigne,où , chargédela jalousiede sonmaître, serviteurs.Us reconnoissent,commenous, l'in-
i! a exercétontesabassesse?» suffisancedeleursmérites,et le besoinqu'ilsont
1713. d'un intercesseurauprès de Dieu. J'y vois par-
DeParis,ler4delalunedeZilhagé,
tout le mahomélisme,quoiqueje n'y trouvepas
Mahomet.Ona beaufaire, la vérité s'échappeet
LETTRE XXXV. percetoujours lesténèbresqui l'environnentII
viendraun jour oùl'Eternelneverrasurla terre
USBEK AGEMCHID , SONCOUSIN, quede vraiscroyants.Letempsqui consumetout,
détruirales erreursmêmes.Tousleshommesse-
DEKVISnu aRILÏ.AïïT
MOWASTÈEE DETAnEIS. ront étonnésdese voir sous le mêmeétendard;.
Quepenses-ludeschrétiens,sublimedervis? tout, jusqHesà la loi, sera consommé;les divins
crois-tuqu'aujour dujugementilsserontcomme exemplairesserontenlevés'dela terre, et portés
lesinfidèlesTurcs, quiservirontd'ânesaux juifs danslescélestesarchives.
el lesmènerontan grand trot en enfer?Je sais DeParis,le20delalunedeZilhagé,
1713.
bien qu'ilsn'iront point dansle séjourdespro-
phètes, et que le grandHali n'est pointvenu
peureux. Mais,parcequ'ilsn'ont pas été assez LETTRE XXXVI.
heureux pour trouver des mosquéesdansleur
pays,crois-tuqu'ilssoientcondamnés à deschâti- USBEK A RHEDI.
mentséternels, et que Dieules punissepour
n'avoirpaspratiquéune religiunqu'ilne leur a AVenise.
pasfaitconnoître?Je puiste le dire;j'ai souvent Le café est très en usageà Paris: il y a un
examinéces chrétiens;je les ai interrogéspour grand nombre de maisons où on le
voir s'ilsavoientquelqueidéedu grandHali, qui distribue.Dausquelques-unesde ces publiques
étoitle plusbeaudetousleshommes:j'ai trouvé on dit desnouvelles;dans maisons,
n'en avoient ouï d'autres, on joue aux
qu'ils jamais parler. échecs.Il y ena une où on apprêtelecafédetelle
Ilsne ressemblent pointà cesinfidèlesquenos manièrequ'il donnedel'esprità tousceux qui en
saintsprophètesfaisoientpasserau filde fépée, prennent: au
refusoient d e au moins, de tousceux qui en sor-
parcequ'ils croire miracledu tent, il n'y a personne ne croie
ciel: ils sout plutôt commeces malheureuxqui qui qu'ilen a
quatre fois plusque lorsqu'ily estentré.
vivoientdansles ténèbresde l'idolâtrie,avant Mais ce qui me choquede cesbeauxesprits,
que la divinelumièrevînt éclairerle visagede c'estqu'ilsne se rendent utilesà leur
notregrandprophète. pas patrie,
et qu'ils amusentleurs talentsà des choses pué-
LETTRES PERSANES. 23
riles. Par exemple,lorsque j'arrivai à Paris, je un très haut degré le talent de se faire obéir : il
les trouvai échaufféssur une dispute la plus gouverneavecle même génie sa famille, sa cour,
mincequi se puisse imaginer : il s'agissoit de la son état. On lui a souvent entendu dire que, de
réputation d'un vieux poète grec dont, depuis tous les gouvernements du monde, celui des
deuxmille ans, on ignore la patrie, aussi bien Turcs ou celui de notre auguste sullan lui plai-
quele tempsde sa morl.Lesdeuxpartis avouoient roitle mieux; tant il fait casde la politique orien-
que c'étoit un poète excellent: il n'étoit question tale.
que du plus ou du moins de mérite qu'il falloit J'ai étudié son caractère, el j'y ai trouvé des
lui attribuer. Chacun en vouloitdonner le taux; contradictionsqu'il m'est impossiblede résoudre:
mais, parmi ces distributeurs de réputation, les par exemple, il a un minisire qui n'a que dix-
unsfaisoientmeilleur poidsque les autres : voilà huit ans, et une maîtressequi eu a quatre-vingts;
la querelle.Elle étoit bien vive; car on se disoit ilaimesa religion, elilne peut souffrirceux qui
cordialementde part et d'autre des injures si gros- disent qu'il la faut observer à la rigueur: quoi-
sières,on faisoit des plaisanteriessi amères, que - qu'il fuie le tumulte des villes, et qu'il se com-
je n'admiraispas moins la manière de disputer munique peu, il n'est occupé depuis le matin
que le sujet de la dispute. « Si quelqu'un, di- jusqu'au soir qu'à faire parler de lui : il aime les
sois-jeen moi-même, étoit assez étourdi pour trophées et les victoires; mais il craint autant de
aller devant un de ces défenseursdu poète grec voir un bon général à la tête de sestroupes, qu'il
attaquer la réputation de quelque honnêle ci- auroit sujet de le craindre à la tète d'une armée
toyen, il ne serait pas mal relevé! et je crois ennemie.Il n'est, je crois, jamais arrivé qu'à lui
que ce zèle si délicatsur la réputation des morts d'être en même temps combléde plus derichesses
s'embraserait bien pour défendre celle des vi- qu'un prince n'en saurait espérer, et accablé
vants! Mais, quoi qu'il en soit, ajoutois-je, Dieu d'une pauvreté qu'un particulier ne pourrait sou-
ine gardede m'altirer jamais l'inimitié des cen- tenir.
seurs de ce poète, que le séjour de deux mille Il aime à gratifier ceux qui le servent; maisil
ansdans le tombeaun'a pu garantir d'une haine paie aussi libéralement les assiduités, ou plutôt
si implacable! Ils frappent à présent des coups l'oisiveté de ses courtisans, que les campagnesla-
en l'air; mais que seroit-ce si leur fureur étoit borieuses de ses capitaines: souventil préfère un
animéepar la présence d'un ennemi? » homme qui le déshabille, ou qui lui donne la
Ceuxdont je te viensde parler disputent eu serviettelorsqu'il se met à table, à un autre qui
languevulgaire, et il faut les distinguer d'une lui prend des villes, ou lui gagne des batailles :
autre sorte de disputeurs qui se servent d'une il ne croit pas que la grandeur souveraine doive
languebarbare qui sembleajouter quelque chose être gênée dans la distribution des grâces; et,
à la fureuret à l'opiniâtreté des combattants.Il sans examiner si celui qu'il comble de biens est
y a des quartiersoù l'on voit comme une mêlée homme de mérite, il croit que son choix va le
noireet épaissede ces sortes de gens; ils se nour- rendre tel : aussi lui a-t-on vu donner une petite
rissentde distinctions;ils viventde raisonnements pension à un homme qui avoit fui deux lieues,
obscurset de faussesconséquences.Ce métier, et un beau gouvernementà un autre qui en avoit
où l'on devrait mourir de faim, ne laisse pas fui quatre.
de rendre. On a vu une nation entière, chassée Il est magnifique, surtout'dans'ses bâtiments:
de sonpays, traverser les mers pour s'établir en il y a plus de statues dans le jardin jie son palais
France, n'emportant avec elle pour parer aux que de citoyens dans une grande ville. Sa garde
nécessitésde la vie qu'un redoutable talent pour est aussi forte que celle du prince devant qui
la dispute.Adieu. tous les trônes se renversent; ses armées sont
DeParis,ledernierdelalunedeZilhagé, 1713. aussi nombreuses, ses ressources_aussigrandes
el ses financesaussi inépuisables.
" DeParis,le 7 delaInnédeMaharram,
1713.
LETTRE XXXVII.
USBEK A IEBEN. LETTRE XXXVIII.
A Smyrae.
Le roi de Franceest vieux. Nousn'avonspoint RICAA IBBEW.
d'exempledans nos histoires d'uu monarquequi A Smyrne.
ait si long-tempsrégné. On dit qu'il possède à C'est_unegrande questionparmi les hommesde
26 LETTRES PERSANES.
savoirs'ilest plusavantageuxd'ôter auxfemmes leur abattre le courage.Lesforcesseraientéga-
la liberté que dela leur laisser.Il me semble lessil'éducationl'étoit aussi.Éprouvons-lesdans
qu'il y a biendes raisonspour et contre.Si les les talentsque l'éducationn'a point affoiblis,-et
Européensdisentqu'iln'y a pas de générositéà nousverronssi noussommessi forts.»
rendremalheureuses les personnesquel'on aime, II faut l'avouer, quoique cela choque nos
nos Asiatiquesrépondentqu'ily a de labassesse moeurs,chezles peuplesles plus polis les fem-
aux hommesde renoncerà l'empireque la na- mes ont toujourseu de l'autoritésur leursma-
ture leur a donnésur les femmes.Si on leur dit ris; ellefut établiepar uneloi chezles Egyptiens
que le grandnombredesfemmesenferméesest en l'honneurd'Isis, et chez lesBabyloniensen
embarrassant,ils répondentque dixfemmesqui l'honneurde Sémiramis.On disoitdesRomains
obéissentembarrassent moinsqu'unequi n'obéit qu'ils commandoient à toutesles nations, mais
pas. Que s'ils objectent, à leur tour, que les qu'ils obéissoientà leurs femmes.Je ne parle
Européensne sauroientêtre heureux avecdes point desSauromates,qui étoientvéritablement
femmesqui ne leur sont pas fidèles,on leurré- dansla servitudedece sexe;ilsétoienttrop bar-
pond que cettefidélitéqu'ilsvantenttant n'em- barespourque leur exemplepuisseêtre cité.
pêchepoint le dégoûtqui suit toujoursles pas- Tu vois,moncherIbben, quej'ai prisle goût
sionssatisfaites;quenosfemmessonttrop à nous; de ce pays-ci, où l'on aime à soutenirdesopi-
qu'unepossession si tranquillene nouslaisserien nions extraordinaires,et à réduiretout en pa-
à désirerni à craindre; qu'unpeu de coquet- radoxe.Le prophètea décidéla question,et a
terie est un sel qui pique et prévientla corrup- réglé les droitsde l'un et de l'autre sexe.«Les
tion.Peut-êtrequ'un hommeplus sageque moi femmes,dit-il, doivent honorer leurs maris:
seroit embarrasséde décider: car, si les Asiati- leurs maris les doiventhonorer; mais ils ont
ques fonl fortbien de chercherdesmoyenspro- l'avantaged'un degré sur elles.»
pres à calmerleursinquiétudes,les Européens DeParis,lé26delalunedeGemmadi2e,1713.
font fortbienaussiden'enpoint avoir.
« Après tout, disent-ils,quand nousserions
malheureuxen qualitéde maris, nous trouve- LETTRE XXXIX.
rionstoujoursmoyen de nous dédommageren
qualité d'amants.Pour qu'un homme pût se AUJUIFEENJOSDÉ,
HAGI-IBBl(l),
plaindreavecraisonde l'infidélitéde sa femme, P£OSÉl.rTE
MAHOMÉTAIf.
il faudraitqu'il n'y eût que troispersonnesdans
Je monde;ils seronttoujoursà but, quand il y ASmyrne.
en aura quatre.»
C'estuneautrequestionde savoirsila loi na- Il me semble,Ben Josué, qu'il y a toujours
turelle soumetles femmesaux hommes.« Non, des signeséclatantsqui préparentà la naissance
me disoitl'autrejour un philosophetrèsgalant: deshommesextraordinaires ; commesi la nature
la naturen'a jamaisdicté,unetelleloi.L'empire souffroitune espècede crise, et que la puissance
célestene produisîtqu'aveceffort.
que nousavonssurellesest une véritabletyran- Il n'y a rien desi merveilleuxque la naissance,
nie; ellesne nousl'ontlaisséprendre, queparce de Mahomet.Dieu, quipar les décretsde sa pro-
qu'elles ont plus de douceurque nous, et par videnceavoitrésoludès lecommencement d'en-
conséquentplus d'humanitéet de raison. Ces
avantages,qui dévoientsans douteleur donner voyeraux hommesce grand prophètepour en-
la supérioritési nousavionsétéraisonnables,la chaînerSatan, créa une lumièredeuxmilleans
leur ontfait perdre,parceque nousne le som- avantAdam,qui, passantd'éluen élu , d'ancêtre
mespoint. en ancêtrede Mahomet,parvint enfinjusquesà
«Or, s'ilestvraiquenousn'avonssur lesfem- lui, commeun témoignageauthentiquequ'il
mesqu'un pouvoirtyrannique, il ne l'est pas étoit descendudespatriarches.
moinsqu'ellesont sur nousun empire naturel; Cefutaussià causede ce mêmeprophèteque
celuidela beautéà qui rien ne résiste.Le nôtre Dieune voulut pas qu'aucunenfantfûl conçu
n'estpasde touslespays;maisceluide la beauté que la femmene cessâtd'être immonde,el que
est universel.Pourquoi aurions-nousdonc un l'hommene fûl livréà la circoncision.
privilège?Est-ce parce que nous sommesles Il vintau mondecirconcis,et la joie parut sur
plus forts? Mais c'est une véritableinjustice. sonvisagedèssa naissance: la terretremblatrois
Nous employonsloulessortes de moyenspour {1)Hagi estunhomme quia laitle pèlerinage
delàMecque.
LETTRES PERSANES. 27
fois, commesi elle eût enfanté elle-même; toutes à leur mort. A quoi servent les cérémoniesel tout
les idoles se prosternèrent: les trônes des roisfu- l'attirail lugubrequ'on fait paraître à un mourant
rent renversés;Luciferfut jeté au fond de la mer; dans ses derniers moments, les larmes même de
et ce ne fut qu'après avoir nagépendant quarante sa famille, et la douleur de ses amis, qu'à lui
jours qu'il sortit de l'abîme, et s'enfuit sur le exagérer la perle qu'il va faire?
montCabès, d'où, avecune voix terrible, ilap- Nous sommessi aveuglesque nous ne savons
pela les anges. quand nous devons nous affligerou nous réjouir;
Celtenuit, Dieu posa un terme entre l'homme nous n'avons presquejamais que de faussestris-
et la femme,qu'aucun d'eux ne put passer. L'art tessesou de faussesjoies.
des magicienset uécromantsse trouva sansvertu. Quandje vois le Mogol,qui toutes les années
On entendit une voixdu ciel qui disoit ces paro- va sottement se meure daus une balance et se
les : « J'ai envoyéau monde monami fidèle. - faire peser comme un boeuf; quand je vois les
Selon le témoignage d'Isben-Aben, historien peuples se réjouir de ce que ce prince est devenu
arabe, les générations des oiseaux, des nuées, plus matériel, c'est-à-dire moins capable de les
des vents, et tous les escadronsdes anges, seré- gouverner,j'ai pitié, Ibben, de l'extravagancehu-
unirent pour élever cet enfant, et se disputèrent maine.
cet avantage.Les oiseauxdisoientdans leurs ga- DeParis,le20delalunedeRhégeb,1733.
zouillementsqu'il étoit plus commodequ'ils rele-
vassent,parce qu'ils pouvoient plus facilement
rassemblerplusieurs fruils de divers lieux. Les LETTRE XLI.
ventsmurmuraient, el disoient : « C'est plutôt à
nous, parce que nous pouvons lui apporter de IE rREMIER. EUNUQUE NOIRA USBEK.
tousles endroitslesodeurs les plus agréables.—
Non, non, disoientles nuées, non; c'est à nos Ismaël, un de les eunuques noirs, vient de
soinsqu'il sera confié, parce que nous lui ferons mourir, magnifiqueseigneur, el je ne puis m'em-
part à tousles instants de la fraîcheur des eaux.» pêcher de le remplacer.Commeles eunuquessont
Là-dessusles anges indignés s'éc.rioient: « Que extrêmementrares à présent,j'avois pensé de me
nous restera-t-il doncà faire?»Mais une voix servir d'un esclavenoir que tu as à-la campagne:
du cielfut entendue, qui termina toutes les dis- mais je n'ai pu jusqu'ici le porter à souffrir qu'on
putes : « Il ne sera point ôté d'entre les mains le consacrât à cet emploi. Commeje vois qu'au
desmortels,parce qu'heureuseslesmamellesqui bout du compte c'est son avantage, je voulus
l'allaiteront,et les mains qui le toucheront, el la l'autre jour user à son égard d'un peu de rigueur ;
maisonqu'ilhabitera, et le lit où il reposera!» et, de concert avec l'intendant de tes jardins,
Aprèstant de témoignageséclatants, mon cher j'ordonnai que, malgré lui, on le mît en état de
Josué, il'faut avoir un coeurde fer pour ne pas te rendre les servicesqui flattent le plus ton coeur,
croiresasainte loi. Que pouvoil faire davantage et de vivre commemoi dans cesredoutableslieux
le cielpour autorisersa missiondivine, à moins qu'il n'ose pas mêmeregarder; mais il se mit à
derenverserla nature, et de faire périr les hom- hurler comme si on avoit voulu l'écorcber, el fit
mesmême qu'il vouloit convaincre? tant qu'il échappa de nos mains, et évita le fatal
DeParis,le20delalunedeRhégeb , 3713. couteau. Je viens d'apprendre qu'il veut l'écrire
pour te demander grâce, soutenant que je n'ai
conçu ce dessein que par un désir insatiable de
LETTRE XL. vengeancesur certaines railleries piquantes qu'il
dit avoir faites de moi. Cependantje te jure par
USBEK A IBBEN. les cent mille prophètes que je n'ai agi quepour
le bien de ton service, la seule chose qui me soit
A Smyrne. chère, et hors laquellejene regarde rien. Je me
Dès qu'un grand est mort, on s'assembledans proslerne à tes pieds.
une mosquée, et l'on fait son oraison funèbre, DuséraildeFatmé,le 7delàlunedeMaharram,1713.
qui est un discours à sa louange, avec lequel on
seroitbien embarrassé de décider au juste du
méritedu défunt.
Je voudraisbannir les pompesfunèbres. Il faut
pleurer les hommesà leur naissance el non pas
LETTRES PERSANES.'
tez-vousde votredevoircommesi vousm aviez
toujoursdevantles yeux; car sachezque plus
LETTRE XLII. mesbontéssontgrandes, plusvousserezpuni si
THARAN
A USBEK, SEIGNEUR..vousen abusez.DeParis,le25delalunedeRhégeb
SONSOUVERAIN , 1713.
Si tu étoisici, magnifique, seigneur,je paraî-
traisà ta vuetout couvertde papierblanc; et il
n'y enaurait pas assezpour écriretouteslesin- LETTRE XLIV.
sultesque Ion premiereunuquenoir, le plus USBEK A RHÉDI..
méchantde tousles hommes,m'a faitesdepuis
ton départ. AVenise.
Sousprétextede quelquesrailleriesqu'ilpré- Il y a-en France trois sortesd'états; l'église,
tend quej'ai faitessur le malheurde sa condi- l'épée, el la robe. Chacuna un méprissouverain
tion, il exercesur ma tête une vengeance inépui- pour lesdeuxautres : tel par exempleque l'on
sable; il a animécontremoi le cruelintendant devraitmépriserparce qu'il est un sol, ne l'est
de tes jardins, qui depuiston départm'obligea souventqueparcequ'il esthommederobe.
desllravauxinsurmontables,dans lesquelsj'ai Il n'y a pasjusqu'auxplus vilsartisansqui ne
pensé millefois laisserla vie, sans perdre un disputentsurl'excellence del'ail qu'ilsontchoisi;
momentl'ardeurde te servir. Combiende.fois chacuns'élèveau-dessusde celui qui est d'une
ai-je dit en moi-même: « J'ai un maîtrerempli professiondifférente,à proportiondel'idéequ'il
de douceur,et je suisle plusmalheureuxesclave s'estfaitedela supérioritédela sienne..
qui soitsur la terre! » Leshommesressemblenttous, plusou moins,
Je te l'avoue, magnifique seigneur,je ne me à celle femmede la province d'Erivau, qui,
croyoispas destinéà de plus grandesmisères: ayant reçu quelquegrâce d'un de nos monar-
maiscetraître d'eunuquea voulumettrele com- ques, lui souhaitamillefois, dans les bénédic-
ble à sa méchanceté. Il y a quelquesjours que, tionsqu'ellelui donna, que le cielle fit gouver-
de son autoritéprivée, il medestinaà la garde neur d'Érivan.
de tes femmessacrées,c'est-à-direà uneexécu- J'ai lu dansune relationqu'un vaisseaufran-
tion qui seraitpour moimillefois plus cruelle çaisayantrelâchéà la côtede Guinée,quelques
quela mort. Ceuxqui ennaissantont eulemal- hommesde l'équipagevoulurentaller à terre
heur derecevoirdeleurscruelsparentsun trai- acheterquelquesmoutons.Onles menaau roi,
tementpareil, se consolentpeut-êtresurce qu'ils qui rendoitla justice à sessujetssousun arbre.
n'ontjamaisconnud'autreétat que le leur: mais Il 'étoit sur son trône, c'est-à-diresur un mor-
qu'onmefassedescendredel'humanitéel qu'on ceau de bois, aussifierque s'il eût élé assissur
m'enprive,je mourraisdedouleursi je ne mou- celuidu grand Mogol:il avoittrois ou quatre
roispasde cettebarbarie. gardesavecdes piquesde bois; un parasolen
J'embrasseles pieds, sublimeseigneur, dans formede daisle couvraitde l'ardeurdu soleil;
unehumilitéprofonde.Faisen sortequeje senle tonsses ornementset ceuxde la reinesa'femme
les effetsde celle vertusi respectée,et qu'il ne consistoienlen leur peau noireet quelquesba-
soit pasdit quepar ton ordreil y ait surla terre gues.Ceprince,plusvainencoreque misérable,
un malheureuxde plus. demandaà cesétrangerssi on parlaitbeaucoup
Desjardins
deFatmé,le7delalune deMaharram,1713.. de lui en France..11croyoitque son nomdevoit
être portéd'un pôleà l'autre; et, à la différence
de ce conquérantde qui on dit qu'il avoit fait
LETTRE XLIII. tairetoute la terre, il croyoit, lui, qu'il devoit
faireparlertout l'univers.
USBEK Ar-HARAN. Quandle kau de Tartarie a dîné, un héraut
AuxjardinsdeFatmé.- crie que tous lesprincesde la terre peuventaller
dîner, si bonleur semhle; et ce barbare, qui ne
Recevezla joie dansvotrecoeur,et reconnois- du lait, qui n'a pasde maison,quine
sezcessacréscaractères;faites-lesbaiserau grand vitmange que
que de brigandage,regarde tous les roisdu
eunuqueet à l'intendantde mesjardins.Je leur mondecommesesesclaves,et les insulte
défendsde rien entreprendrecontrevous: dites- rementdeuxfois réguliè-
leur d'acheterl'eunuquequime manque.Acquil- par jour.
DeParis,le28delalunedeRhtgcb , 171a.
LETTRES PERSANES.
qui est d'allervisiter mon oeuvre: j'ai vu que le
grand jour étoit venu qui devoit me rendre plus
LETTRE XLV. riche qu'homme qui soitsur la terre. Voyez-vous
RICAA USBEK. cette liqueur vermeille? elle a à présent toutes
les qualités que les philosophes demandentpour
A *". faire la transmutation des métaux. J'en ai tiré
Hier matin, comme j'étois au lit, j'entendis ces grains que vous voyez, qui sont de vrai or
frapper rudement à ma porte, qui fut soudain par leur couleur, quoique un peu imparfaitpar
ouverteou enfoncéepar un homme avecqui j'a- leur pesanteur. Ce secret que Nicolas Flamel
voislié quelque société, et qui me parut tout trouva, mais que Raimond Lulle et un million
hors delui-même. d'autres cherchèrent toujours, est venu jusques à
Sonhabillementétoit beaucoupplus que mo- moi, et je me trouve aujourd'hui un heureux
deste;sa perruque de travers n'avoit pas même adepte. Fasse le ciel que je ne me serve de tant
élé peignée; il n'avoit pas eu le temps de faire de trésors qu'il m'a communiqués, que pour sa
recoudreson.pourpoint noir, et il avoit renoncé gloire! » .
pour ce jour-là aux sages précautionsavec les- Je sortiset je descendis, ou plutôt je me pré-
quellesil avoitcoutume de déguiser le délabre- cipitai par cet escalier, transporté de colère, et
mentde son équipage. laissaicet hommesiriche danssonhôpital.Adieu,
«Levez-vous, me dit-if; j'ai besoin de vous mon cher Usbek. J'irai te voir demain; et, si tu
toutaujourd'hui;j'ai mille emplettes à faire, et je veux, nous reviendronsensembleà Paris.
seraibien aise que ce soit avecvous : il faut pre- ledernierdelalunedeRbegeb
De.Paris, , 1713.
mièrement que nous allions rue Saint-Honoré
parler à un notaire qui est chargé de vendre une
terrede cinq cent millelivres ; je veux qu'il m'en LETTRE XLVI.
donnela préférence.En venant ici, je me suis
arrêté un momentau faubourg Saint-Germain, •USBEKA RKEDI.
où j'ai louéun hôtel de deux mille écus, et j'es-
le contrat » A Venise.
père passer aujourd'hui.
Dèsqueje fus habillé, ou peu s'en falloit, mon Je vois ici des gensqui disputent sans fin sur
hommemefit précipitammentdescendre.« Com- la religion; mais il semble qu'ils-combaltenten
mençons,dit-il, par acheter un carrosse, et éta- même temps à qui l'observerale moins.
blissonsl'équipage.» En effetnousachetâmesnon- Non-seulementils ne sont pas meilleurschré-
seulementun carrosse, mais encore pour cent tiens, mais même meilleurs citoyens; et c'est Ce
mille francs de"marchandises en moins d'une qui me touche : car, dans quelquereligionqu'on "
heure: tout cela se fit promptement, parce que vive, l'observation des lois, l'amour pour les
mon homme ne marchanda rien, et ne compta hommes, la piété envers les parents, sont tou-
jamais; aussi ne déplaea-t-il pas. Je revois sur, jours les premiers actes de religion.
tout ceci-;et, quand j'examinois cet homme, je Eu effet, le premier objet d'un homme reli-
trouvoisen lui une complicationsingulière de gieux ne doit-il pas être de plaire à la divinité qui
richesseset de pauvreté; de manière que je ne a établi la religion qu'il professe? Mais le moyen
savoisqnecroire. Maisenfin je rompis lesileiice, le plus sûr pour y parvenir est sans doute d'ob-
et,.le tirant à. part, je lui dis : «Monsieur-,qui server les règles de la société et les devoirs de
est-cequipaieratout cela.3 — Moi, dit-il : venez l'humanité. Car, en quelque religion qu'on vive,
dans ma chambre; je vous montrerai des trésors dès qu'on en suppose une, il faut bien que l'on
immenseset desrichessesenviéesdes plus grands suppose aussi que Dieu aime les hommes, puis-
monarques:mais elles ne le seront pas de vous, qu'il établit une religion pour les rendre heu-
qui les partagereztoujours avecmoi. » Je le suis. reux; que, s'il aime les hommes, on est assuré
Nousgrimponsà son cinquième étage, et, par de lui plaire en les aimant aussi, c'est-à-direen
une échelle, nous nous guindonsà un sixième, exerçant envers euxtous les devoirsde la charité
quiéloit un cabinetouvertaux quatre vents, dans el de l'humanité, et en ne violant point les lois
lequelil n'y avoit que deux ou Irais douzainesde sous lesquellesils vivent.
bassins de terre remplis de diverses liqueurs. Par là on est bien plus sûr de plaire à Dieu
« Jemesuis levéde grand matin, me dit-il, et j'ai qu'en observant,telle ou telle cérémonie; car les
fait d'abord ce que je fais depuis vingt-cinq ans, cérémonies n'ont point un degré de bonté par
3o LETTRES PERSANES.
elles-mêmes; ellesne sontbonnesqu'avecégard, entrenous,s'estréuni.Il ne manqueque toi dans
et dansla suppositionque Dieu les a comman- ces lieux, où la paix règne : viens,mon cher
dées:maisc'estlamatièred'unegrandediscussion; Usbek, viensy fairetriompherl'amour.
on peut facilements'ytromper;caril faut choi- Je donnai à Zéphis un grand festin, où la
sir lés cérémoniesd'une religion entre celles mère, tesfemmes,et tes principalesconcubines,
de deuxmille. furent invitées: tes tantes et plusieursde tes
Un hommefaisoittouslesjours à Dieucette cousiness'ytrouvèrentaussi;ellesétoientvenues
prière: « Seigneur,je n'entends rien dans les à cheval, couvertesdu sombrenuagede leurs
disputesquel'on fait sanscesseà votresujet : je voileset.deleurshabits.
voudraisvous servir selonvotre volonté;mais Le lendemainnouspartîmespourla campagne,
chaquehommequeje consulteveut que je vous où nous espérionsêtre plus libres: nousmon-
serveà la sienne.Lorsqueje veuxvousfaire ma tâmes sur nos chameaux, et nousnous mimes
prière,je ne saisen quellelangueje doisvous quatre danschaqueloge.Commela partie avoit
parler. Je nesaispasnonplusen quelleposture étéfaite brusquement,nousn'eûmespasle temps
je doismemettre: l'un dit queje doisvousprier d'envoyerà la rondeannoncerle courouc: mais
debout;l'autreveutqueje soisassis; l'autreexige le premier eunuque,toujoursindustrieux,prit
que moncorpsporte sur mes genoux.Cen'est uneautre précaution;car il joignità la toilequi
pas tout: il y en a qui prétendentqueje doisme nousempêchoitd'êtrevuesunrideausi épaisque
lavertouslesmatinsavec de l'eau froide;d'au- nousne pouvionsabsolumentvoir personne.
tressoutiennentquevousmeregarderezavechor- Quand nousfûmesarrivéesà celterivièrequ'il
reur, si je ne me fais pascouperun petit mor- faut traverser,chacunede nousse mil, selonla
ceaude chair.Il m'arrival'autre jour de manger coutume,dansune boîte, et se fit porter dausle
un lapin dans un caravansérail ; troishommes bateau;car on nousdit que la rivièreétoitpleine
qui étoientauprès delà me firent trembler;ils de monde.Un curieux, qui s'approchatropprès
mesoutinrenttous troisqueje vousavoisgriève- du lieuoù nousétionsenfermées,reçut un coup
mentoffensé:l'un (ï),parceque cet.animalétoit mortelqui lui ôta pourjamaisla lumièredujour;
immonde;l'aulre (2),parcequ'ilétoitétouffé;l'au- un autre, qu'on trouva se baignanttoutnu sur
tre(3), enfin,parcequ'iln'étoit.paspoisson.Un le rivage, eut le mêmesort; et tesfidèles'eunu^
Brachmanequipassoitparla, el queje pris pour ques sacrifièreutà Ionhonneuret au nôtre ces
juge, médit: « Ils ont tort, car apparemment deuxinfortunés.
« vousn'avezpastuévous-même cet animal.— Maisécoulele restede nos aventures.Quand
« Si fait,luidis-je.—Ah !vousavezcommisuneac- nousfûmesau milieudu fleuve, un ventsi im-
« tion abominable,et que Dieune vouspardon- pétueuxs'élevael un nuagesi affreuxcouvritles
"•-•nera
jamais,medit-il d'unevoixsévère: que airs, quenosmatelotscommencèrentà désespérer.
< savez-vous si l'ame de votre père n'éloit pas Effrayéesdece péril, nousnousévanouîmes pres-
« passéedans cette bêle?» Toutesces choses, quetoutes.Je mesouviensquej'entendislavoix
Seigneur,me.jettentdansun embarrasinconce- et la disputede nos eunuques,dont les uns di-
vable: je ne puis remuerla tèle que je ne sois soientqu'il falloitnous avertir du péril et nous
menacéde vousoffenser: cependantje voudrais tirer de noireprison: maisleur chefsoutinttou-
vousplaire,et employerà celala viequeje tiens jours qu'il mourraitplutôt que de souffrirque
devous.Je nesaissije me trompe;maisje crois sonmaîtrefût ainsi déshonoré,et qu'il enfonce-
que le meilleur moyenpour y parvenirest de rait un poignarddansle seinde celuiqui ferait
vivreen bon citoyendanslasociétéoù vousm'a- des propositionssi hardies.Unede mesesclaves,
vezfait naître, et en bon père dausla famille toute hors d'elle, courut versmoi déshabillée
que vous m'avezdonnée.» pour mesecourir; maisun eunuquenoir la prit
DeParis,leSdelalunedeChahban
,1713. brutalement,et la fit rentrerdansl'endroitd'où
elle étoit sortie.Pour lors je m'évanouis,et ne
LETTRE XLVII. revinsà moi qu'aprèsque le péril fut passé.
Que les voyagessont' embarrassants pour les
ZACHI AUSBEK. femmes!Les hommesne sont exposésqu'aux
AParis. dangersqui menacentleur vie; et nous sommes
J'ai une grandenouvelleà l'apprendre: je me à touslesinstantsdausla craintede perdre notre
suis réconciliéeavec Zéphis;le sérail, partagé vie ou notre vertu. Adieu, moncher Usbek.Je
(1}UnJuif.{2)UnTurc.t3)UnArménien. l'adoreraitoujours.
DuséraildeFatmé,
le2delalunedeRhamaran
,171s.
LETTRES PERSANES.
ce que vous souhaiterez; d'autant mieux que je
vous croishomme discret, et que vous n'abuserez
LETTRE XLVIII.
pas de ma confiance.
USBEK A RHÉni. « Qui est cet homme, lui dis-je, qui nous a
tant parlé des repas qu'il a donnés,aux grands,
A Venise. qui est si familier avec vos ducs, et qui parle si
Ceux qui aiment à s'instruire ne sont jamais souventàvosministres, qu'on me dit être d'un ac-
oisifs.Quoiqueje ne sois chargé d'aucune affaire cès si difficile?Il faut bien que ce soit un homme
importante, je suis cependant dans une occupa- de qualité : maisil a la physionomiesi basse qu'il
tion continuelle. Je passe ma vie à examiner: ne fait guère honneur aux gens de qualité; et
j'écris le soir ce quej'ai remarqué, ce quej'ai vu, d'ailleurs je ne lui trouve poinl d'éducation.Je
ce que j'ai entendu dans la journée; tout m'in- suis étranger ; mais il me semble qu'il y a en gé^
téresse, tout m'étonne : je suis commeun enfant néral une certaine politesse commune à toutes
dont les organes encore tendres sont vivement les nations; je ne lui trouve point de celle-là: est-
frappéspar les moindresobjets. ce que vos gens de qualité sont plus mal "élevés
Tu ne le croirais pas peut-être ; nous sommés que les aulres?— Cet homme, merépondil-il en
reçusagréablementdans toutes les compagnieset riant, est un fermier; il est autant au-dessus des
danstonteslessociétés.Je crois devoir beaucoup autres par ses richesses, qu'il est au-dessousde
à l'esprit vif et à la gaieté naturelle de Rica, qui tout le monde par sa naissance: il aurait la meil-
fait qu'il recherche tout le monde, et qu'il en leure table de Paris, s'il pouvoit se résoudre à ne
est égalementrecherché. Notre air étranger n'of- manger jamais chez lui. Il est bien impertinent,
fenseplus personne; nous jouissons même de la comme vousvojez; mais il excellepar son cuisi-
surpriseoùl'on estde nous trouver quelque po- nier : aussi n'en est-il pas ingrat; car vous avez
litesse;car les Françoisn'imaginentpasque notre entendu qu'il l'a loué tout aujourd'hui.
climatproduisedes hommes. Cependant, il faut «Et ce gros homme vêtu de noir, lui dis-je,
l'avouer, ils valent la peine qu'on les détrompe. que cette damea fait placer auprès d'elle, com-
J'ai passéquelquesjours dans une maison de ment a-t-il un habit si lugubre, avec un air si
campagneauprès de Paris, chez un homme de gai et un teint si fleuri? Il sourit gracieusement
considérationqui est ravi d'avoir de la compagnie dès qu'on lui parle; sa parure est plus modeste,
chez lui. Il a une femme fort aimable, et qui mais plus arrangée que celle de vos femmes.—
joint à une grande modestieune gaietéque la vie C'est, me répondit-il, un prédicateur, et , qui
retiréeôte toujoursà nos damesde Perse. pis est, un directeur. Tel que vous le voyez, il
Étrangerque j'étois, je n'avois rien de mieux en sait plus que les.maris; il connoît le foible
à faire que d'étudier cette foule de gens qui y des femmes; elles savent aussi qu'il a le sien. —
abordoientsanscesse, et qui me présentoient tou- Comment! dis-je, il parle toujours de quelque
jours quelque chose de nouveau. Je remarquai chose qu'il appelle la grâce! —Non pas toujours,
d'abordun homme dont la simplicitéme plut; je me répondit-il : à l'oreille d'une jolie femme, il
m'attachai à lui, il s'attacha à moi; de sorte parle encore plus volontiers de sa chute: il fou-
que nous nous trouvions toujours l'un auprès de droie en public, maisil est doux commeun agneau
l'autre. en particulier. — Il me semble, dis-je, qu'on le
Un jour que daus un grand cercle,nous nous distingue beaucoup, el qu'on a de grands égards
entretenionsen particulier, laissantles conver- pour lui. — Comment! si on le distingue ! C'est
sationsgénéralesà elles-mêmes: « Vous trouverez un homme nécessaire;il fait la douceur de la vie
peut-êtreen moi, lui dis-je, plus de curiositéque retirée; pelits conseils, soins officieux, visites
de politesse: mais je vous supplie d'agréer que marquées; il dissipe un mal de tête mieux
je vous fasse quelques questions; car je m'en- qu'homme du monde: il est excellent.
nuie de n'être au fait de rien, et de vivre avec « Mais si je ne vous importune pas, dites-moi
desgensque je ne saurois démêler. Mon esprit qui est celui qui est vis-à-visde nous, qui est si
travailledepuis deux jours : il n'y a pas un seul mal habillé; qui fait quelquefoisdes grimaces, et
de ces hommes qui ne m'ail donné deux cents a un langagedifférentdes aulres.;qui n'a pas d'es-
fois la torture; et je ne les devinerais de mille prit pour palier, mais qui parle pour avoir de
ans : ils me sont plus invisibles que les femmes l'esprit? — C'est, me répondit-il, un poète, elle
de notre grand monarque. — Vous n'avez qu'à grotesque du genre Immain. Ces gens-là disent
dire, me répondit-il, et je vousinstruirai de tout qu'ils sont nés ce qu'ils sont ; celaest vrai, et aussi
LETTRES PERSANES.
ce qu'ilsseronttoute leur vie, c'est-à-direpres- c'estde n'éleverjamais lesofficiersdontlapatience
que toujoursles plusridiculesde tous les hom- a languidans les emploissubalternes: nous les
mes : aussine les épargne-t-onpoint; on verse regardonscommedesgensdont l'esprit s'estré-
sur eux le méprisà pleinesmains.La faminea tréci dans les délails, et qui par l'habitudedes
fait entrer celui-cidans celte maison;et il y est petiteschosessont devenusincapablesdes plus
bien reçu du maîtreet de la maîtresse,dont la grandes.Nouscroyonsqu'un hommequi n'a pas
bontéet la politessene se démententà l'égardde les qualitésd'un généralà trente aus ne les aura
personne: il fit leur épithalamelorsqu'ilsse ma- jamais; que celuiqui n'a pas ce coup-d'oeilqui
rièrent : c'estce qu'il a faitde mieuxensa vie; montretout d'un coup un terrain de plusieurs
caril s'esttrouvéque le mariagea étéaussiheu- lieuesdanstoutessessituationsdifférentes,cetle
reux qu'il l'a prédit. présenced'esprit qui fait que dans une victoire
« Vousnele croiriezpaspeufétre, ajouta-t-il, on se sertdetoussesavantages,et dausun échec
entêtécommevousêtesdespréjugésde l'Orient: detoutessesressources,n'acquerrajamaiscesta-
il y a parmi nousdes mariagesheureux, et des lents: c'estpour celaque nousavonsdesemplois
femmesdontla vertu estun gardienséyère.Les brillantspourceshommesgrandset sublimesque
gens dont nous parlonsgoûtententre eux une le cielà partagés,non-seulement d'un coeur,mais
paixqui ne peut être troublée;ils sontaiméset aussid'un géniehéroïque, et des emploissubal-
estimésde tout le monde: il n'y a qu'unechose; ternes pour ceuxdont les talents le sont aussi.
c'est que leur bonté naturelleleurfait recevoir De ce nombre, sontces gensqui ont vieillidans
chezeuxtoute sortede monde; ce qui fait qu'ils une guerre obscure; ils ne réussissenttout au
ont quelquefoismauvaisecompagnie. Cen'estpas plusqu'à fairece qu'ilsont fait toute leur vie, et
queje lesdésapprouve, il fautvivreavecleshom- il ne faut point commencerà les chargerdansle
mestels qu'ils sont: les gensqu'ondit être de si temps qu'ils s'aflbiblisseut. »
bonne compagnienesontsouventque ceuxdont Un momentaprès la curiositéme reprit, et je
les vicessontplusraffinés; et peul-êtreen est-il lui dis : « Je m'engageà ne vousplusfairede
commedespoisons, dontlesplussubtilssontaussi questionssi vous voulezencoresouffrircelle-ci..
les plus dangereux. Quiestce grandjeunehommequi adescheveux,
«Et ce vieuxhomme,lui dis-jetout bas, qui a peu d'esprit, et tant d'impertinence?D'oùvient
l'airsichagrin?Je l'ai prisd'abordpour un étran- qu'il parle plus haut que les autres, et se saitsi
ger; car,outrequ'il esl habilléautrementqueles bon gré d'êlre au monde?—C'estun hommeà
autres, il censuretout ce qui se fait en France, bonnesfortunes,me répondit-il.» A ces mots,
et n'approuvepasvotregouvernement.—C'est un desgensentrèrent,d'autressortirent,onseleva,
vieux guerrier,me dit-il, qui serend mémorable quelqu'unvint parlera mongentilhomme,etje
à tousses auditeurs'par la longueurde ses ex- restaiaussipeu instruit qu'auparavant.Mais,un
ploits.Il ne peut souffrirquela Franceait gagné momentaprès,je ne saisparquel hasardcejeune
des bataillesoù il ne sesoit pastrouvé, ou qu'on hommese trouvaauprèsde moi; el, ni'adressant
vanteun siègeoù iln'ait pasmontéà la tranchée; la parole: «Il faitbeau; voudriez-vous, monsieur,
il se croitsi nécessaire à notre histoire,qu'il s'i- faire un tour dansle parterre?.»Je lui répondis
maginequ'ellefinitoù il a fini: il regardequel- le plus civilementqu'il me fut possible,et nous
quesblessuresqu'ila reçuescommela dissolution sortîmesensemble.« Je suis venuà la campagne,.
de la monarchie;et, à la différencede cesphi- me dil-il, pour faire plaisirà la maîlressede la
losophesqui disent qu'on ne jouit que du.pré- maison, aveclaquelleje ne suispas mal.Il y a
sent., et que le passé n'est rien, il ne jouit au bien certainefemmedans le mondequi ne sera
contraireque dupasse, et n'existeque dans les pas de bonnehumeur; mais qu'y faire? Je vois
campagnes qu'il a faites: il respiredanslestemps les plusjoliesfemmesde Paris;maisje neniefixe
qui sesontécoulés,commeleshérosdoiventvivre pas à une, et je leur en donne bien à garder:
dansceuxqui passerontaprès eux.-—Mais pour- car,entrevouset moi, je ne vauxpasgraud'ehose.
quoi, dis-je,a-t-il quitté le service?-—Ilne l'a —Apparemment,monsieur,lui dis-je,quevous
point quille, me répondit-il;maisle servicel'a avezquelquechargeou quelqueemploiqui vous
quitté; onl'a employédansune petiteplaceoù il empêched'êlre plusassiduauprèsd'elles.—Non,
raconterasesaventuresle restede sesjours: mais .monsieur:je n'ai d'autre emploique de faireen-
il n'ira jamaisplusloin; le chemindeshonneurs rager un mari ou désespérerun
lui esl fermé.—Elpourquoi?lui dis-je.—Nous alarmer une femme qui croit me père; j'aimeà
avonsune maximeen Fiance, me répondit-il; mettre à deux doigtsde ma tenir, et la
perte. Noussommes
LETTRES PERSANES. 33
quelquesjeunes gens qui partageonsainsi tout bien de garde. Je suis ici provincial, et je ne tro-
Paris, et l'intéressonsà nos moindresdémarches. querais pas ma position contre celle de tous les
—A ce queje comprends, lui dis-je, vous faites capucinsdu monde.—Et que diable me dèman-
plus de bruit que le guerrier le plus valeureux, dez-vousdonc?—C'est, me répondil-il, que, si
et vous êtes plusconsidéréqu'un gravemagistrat. nous avionscet hospice, nos pères d'Italie y en-
Si vousétiez en Perse, vous ne jouiriez.pas de verraient deux ou troisdeleurs religieux.—Vous
tous cesavantages;vousdeviendriezplus propre, les connoissezapparemment, lui dis-je, ces re-
à gardernosdames qu'à leur plaire. » Le feu me ligieux? — Non, monsieur,je ne les connoispas.
montaau visage; et je crois,que pour peu que —Eh morbleu! que vousimporte doncqu'ilsail-
j'eusse parlé je n'aurais pu m'empêcher de le lenten Perse?C'estunbeau projet défaire respirer
brusquer. l'air de Casbin à deux capucins! cela sera très-
Que dis-tud'un pays où l'on tolèrede pareilles utile à l'Europe et à l'Asie!il est fort nécessaire
gens, et où on laisse vivre un homme qui fait un d'intéresserlà-dedansles monarques!voilàce qui.
tel métier; où l'infidélité,latrahison, le rapt, la s'appelle de belles colonies!Allez; vousel vos
perfidie, et l'injustice, conduisentà la considéra- semblablesn'êtes point faits pourêlre transplan-
tion; où l'on estime un homme, parcequ'il ôte tés, el vousferezbien de continuerà ramper dans
une filleà son père, une femme à son mari, et les endroitsoù vousvousêtes engendrés.»
troublelessociétésles plusdoucesel les plus sain- DeParis,lei5delàlunedeRahmazan, 1713.
tes.'Heureuxlesenfantsd'Hali qui défendentleurs
famillesde l'opprobre et de la séduction! La lu-
mièredu jour n'est pas plus pure que le feu qui LETTRE L.
brûle dansle coeurde nos femmes: nos fillesne
tremblantau doit les RICAA***.
pensentqu'en jour qui pri-
ver de cette vertu qui les rend semblables,aux J'ai vu des gens chez qui la vertu étoit si na-
angeset aux puissancesincorporelles. Terre na- turelle qu'elle ne se faisoit pas même sentir ; ils
tale et chérie, sur qui le soleiljette ses premiers s'altachoientà leur devoir sans s'y plier, et s'y
regards,tu n'es point souilléepar les crimes hor- porloieul commepar instinct : bien loin de rele-
riblesqui obligentcet astre à se cacherdès qu'il ver par leursdiscoursleursrares qualités, il sem-
paraît dansle noir occident! bloil qu'elles n'avoient pas percé jusqu'à eux.
DeParis,le5delalunedeRahmazan ,1713. Voilàles gensque j'aime ; non pas ces hommes
vertueux qui semblent être étonnés de l'être, el
qui regardent une bonne action commeun pro-
LETTRE XLIX. dige dont le récit doit surprendre.
Si la modestieest une vertu nécessaireà ceux
RICAA USBEK. à qui le ciela donnéde grands talents, que peut-
on dire de cesinsectesqui osentfaire paraître un
A-".
orgueilquidéshonoreraitlesplus grandshommes?
Etant l'autre jour dans ma chambre, je vis Je voisde lotiscôlésdes gensqui parlent sans
entrer un dervis extraordinairementhabillé. Sa cessed'eux-mêmes: leurs conversationssont un
barbe desceudoitjusqu'à sa ceinturede corde; il miroir qui représente toujours leur impertinente
avoitlespiedsnus; son habit étoit gris, grossier, figure : ils vous parleront des moindreschoses
et en quelquesendroits pointu. Le tout me parut qui leur sont arrivées, et ils veulent que l'intérêt
si bizarre que ma premier^"idée fut d'envoyer qu'ils y prennent les grossisseà vosyeux; ils ont
"chercherun peintre pour eu faire une fautaisie. tout fait, tout vu, tout dit, tout pensé : ils sont
Il me fit d'abord un grand complimentdaus un modèle universel, un sujet de comparaisons
lequel il m'apprit qu'il étoit hommede mérite, inépuisable, une source d'exemplesqui ne tarit
et de plus capucin.« On m'a dit, ajouta-t-il,mon- jamais. Oh! que la louange est fade lorsqu'elle
sieur,que vous retournez bientôt à la cour de réfléchit versle lieu d'où ellepart!
Perse, où voustenez un rang distingué. Je viens Il y a quelquesjours qu'un homme de ce ca-
vousdemandervotre protection, et vousprier de ractère nous accablapendant deuxheures de lui,
nousobtenir du roi une petite habitation auprès de son mérite et de sestalents : mais, commeil
de Casbin, pour deux ou trois religieux.—Mon n'y a point de mouvement perpétuel dans le
père, lui dis-je, vousvoulezdoncaller en Perse? monde, il cessade parler. La conversationnous
—Moi, monsieur! me dit-il: je m'en donnerai revint donc, et nous la primes.
3
34 LETTRES PERSANES.
Un hommequi paroissoitassezchagrincom- n'est pointdu lout persane.Dès qu'un étranger
lui
mençapar se plaindrede l'ennuirépandudans entre dans une maison,le maricela présentesa
lesconversations. « Quoi!toujoursdessotsqui se femme,l'étrangerla baise, et passe pour
peignenteux-mêmes,et quiramènenttoutà eux? une politessefaiteau mari.
— Vousavezraison, reprit brusquementnotre Quoiqueles pères, au contratde mariagede
discoureur: il n'y a qu'à fairecommemoi; je ne leurs filles, stipulentordinairementque le mari
melouejamais: j'ai du bien, delà naissance,je ne les fouetterapas, cependanton ne saurait
fais deladépense,mesamisdisentquej'ai quel- croirecombienlesfemmesmoscovitesaimenlà
que esprit;maisje ne parlejamaisde tout cela; êtrebattues(i):ellesnepeuventcomprendre qu'el-
si j'ai quelquesbonnesqualités,celledontje fais les possèdentlecoeurdeleur mari, s'il nelesbat
le plusde cas, c'estma modestie.» commeil faut.Une conduileopposéede sa part
J'admiroiscet impertinent;et, pendantqu'il est une marque-d'indifférenceimpardonnable.
parloittout haut, je disoistout bas: « Heureux Voiciune lettre qu'une d'ellesécrivitdernière-
celui qui a assezde vanité pourne dire jamais mentà sa mère:
'de biende lui, qui craintceuxquil'écouteut,et « MACHÈRE
lie compromet son avec des MÈRE,
point mérite l'orgueil
^autres !» « Je suisla plusmalheureuse femmedumonde:
DeParis/le^odelalunedeRahmazan, T7i3. il n'y a rien queje îi'aiefait pour me-faireaimer
demonmari, etje n'ai jamaispuy réussir.Hier,
j'avoismilleaffairesdausla maison; je sortis,et
LETTRE LI. je demeuraitoutle jour dehors: je crus, à mon
retour,qu'il me battraitbien fort; maisil neme
IÏARGUM , ENVOYÉ DETERSE EHMOSCOVIE, dit pas un seulmot. Masoeurestbienautrement
A USBEK. traitée: son marila bat tons les jours; ellene
peut pasregarder un hommequ'il ne l'assomme
AParis. soudain: ilss'aimentbeaucoupaussi, et ilsvivent
On m'a écrit d'Ispahanqne tu avoisquittéla -de la meilleureintelligencedu monde.
IPerse,et quetu étoisactuellement à Paris.Pour- « C'estce qui la rend si fière: niaisje ne lui
'<(uoifaut-ilquej'apprennede tesnouvellespar •donneraipas long-tempssujet de me mépriser.
d'autresquepar toi ? J'ai résolude mefaireaimerde monmarià quel-
Lesordresduroi desroismeretiennentdepuis queprix que cesoil : je le feraisi bienenrager,
cinq ans dansce pays-ci,où j'ai terminéplusieurs qu'il faudrabien qu'il me donne des marques
négociations importantes. d'amitié.Il neserapasdit queje neseraipasbat-
Tu saisquele czarestle seuldesprinceschré- tue, et queje vivraidansla maisonsausquel'on
tiensdontlesintérêtssoientmêlésavecceuxde penseà moi.La moindrechiquenaudequ'il me
la Perse,parcequ'ilestennemidesTurcscomme donnera,je crieraidetoute ma force, afinqu'on
nous. s'imaginequ'il y va tout de bon; et je croisque
Son empireestplusgrand que le nôtre; car si quelquevoisinvenoitau secours,je l'étrangle-
-oncomptemillelieuesdepuisMoscoujusqu'àla rais.Je voussupplie,ma chèremère,devouloir
dernièreplacede ses Élats du côlé de la Chiue. bien représenterà monmariqu'ilmetraited'une
Il estle maîtreabsolude la vie et desbiens manièreiudigue.Monpère, qui est un si hon-
desessujets,qui sonttous esclaves,à la réserve nête homme, n'agissoitpas de même; el il me
de quatrefamilles.Le lieutenantdes prophètes, souvient,lorsquej'étoispetitefille,qu'ilmesem-
le roi desTOÎS , qui aie cielpour marche-pied, bloit quelquefoisqu'il vousaimoittrop. Je vous
ne fait pas un exerciceplus redoutablede sa embrasse.,ma chère mère.»
puissance. LesMoscovites ne peuventpointsortirdel'em-
A voirle climataffreuxde laMoscovie,on ne pire , fût-cepour voyager.Ainsi,
-croiraitjamaisque ce fût une peine d'en être tres nationspar leslois du séparésdesau-
exilé: cependant,dèsqu'ungrandestdisgracié, leursanciennescoutumesavec pays, ilsontconservé
d'aulanlplusd'at-
on le relègueen Sibérie. tachementqu'ils ne croyoientpas qu'il fût pos-
Commela loide notre prophèlenousdéfend sibled'en avoird'autres.
>deboiredu vin, celledu princele défendaux Maisle princequi règneà présenta voulutout
Moscovites. changer: il a eu de grandsdémêlésaveceux au
Ils ontune manière.derecevoirleurshôtesqui
Cl)Cesmoeurs sontchangées.
LETTRES PERSANES. 35
sujetde leur barbe : le clergé et les moinesn'ont dit-elle,lorsquel'une mourra, l'autre devra avoir
pas moinscombattuen faveur de leur ignorance. grand'peur : je ne crois pas qu'il y ait d'elle à
Il s'attacheà faire fleurirles arts, et ne néglige moi deuxjours de différence.»Quand tins celle
rien pour porter dans l'Europe et l'Asie la gloire femmedécrépite, j'allai à celle de soixanteje
ans.
de sa nation, oubliée jusqu'ici, et presque uni- «Il faut, madame, que vous décidiezun pari que
quementconnue d'elle-même. j'ai fait : j'ai gagé que cette dame et vous, lui
Inquietet sanscesseagité,il erre danssesvastes montrant la femmede quaranteans, étiezdemême
étals, laissantpartout des marques de sa sévérité âge.—Ma foi, dit-elle, je ne crois pas qu'il y ait
naturelle. six mois de différence.»«Bon, m'y voilà; conti-
Il les quitte comme s'ils ne pouvoient le con- nuons.» Je descendisencore,et j'allai à la femme
tenir, et va chercher dans l'Europe d'autres pro- de quarante ans. « Madame,faites-moila grâce de
vinceset de nouveauxroyaumes. me dire si c'est pour rire que vous appelez celte
Je t'embrasse, mon cher Usbek. Donne-moi demoiselle, qui esl à l'autre table, votre nièce.
de tes nouvelles,je te conjure. Vous êtes aussijeune qu'elle; elleamême quelque
DeMoscou,le 2delalunedeChalval,1713. chose dans le visage de passé, que vous n'avez
certainement pas; et ces couleurs vives quï pa-
raissent sur votre teint...—Attendez, me dit-elle :
LETTRE LU. je suissa tante ; mais sa mère avoit pour le moins
vingt-cinqans plus que moi ; nous n'étions pas de
RICAA USBEK. même lit ; j'ai ouï dire à feu ma soeurque sa fille
el moinaquîmeslamêmeannée.—Jele disoisbien,
A *". madame; et je n'avoispas tort d'être étonné.»
J'étoisl'autre jour dans une société où je me Mon cher Usbek, les femmes qui se sentent
divertis assezbien. II y avoit là des femmes de finir d'avance par la perte de leurs agréments
tonsles âges; mie de qualre-vingts ans, une de voudraient reculer vers la jeunesse. Eh! com-
soixante, une de quarante, qui avoit une nièce ment ne chercheraient-elles pas à tromper Jes
de vingtà vingt-deux.Un certain instinct me fit aulres ? ellesfont tous leurs efforts pour se trom-
approcherde cette dernière, et elle me dit à l'o- per elles-mêmes, et se dérober à la plus affli-
reille:«Que dites-vousde ma tante, qui à son âge geante de toutes les idées.
veut avoirdesamants, et fait encore la jolie? — DeParis,le 3delalunedeChalval,
1713.
Ellea tort, lui dis-je:c'est un desseinqui ne con-
vientqu'àvous.»Un momentaprès, je me trouvai
auprèsde sa tante, qui me dit : « Que dites-vous LETTRE LUI.
decettefemmequi a pour le moinssoixante ans,
qui a passéaujourd'hui plus d'une heure à sa toi- ZEI.ISA USBEK.
lette?—C'estdu tempsperdu, lui dis-je; et il faut
avoirvoscharmespour devoir y songer.»J'allai à A Paris. v
celte malheureusefemme de soixante ans, et la Jamais passion n'a été plus forte et plus vive
plaignoisdansmon ame, lorsqu'elle me dit à l'o- que celle de Cosrou, eunuque blanc, pour mon
reille: « T a-l-ilrien de si ridicule? Voyezcelte esclave Zélide; il la demande en mariage avec
femmequi a quatre-vingts ans, et qui met des tant de fureur que je.ne puis la lui refuser. Et
rubans couleurde.feu-:elle veut faire la jeune, pourquoi ferois-je de la résistance lorsque sa
et elle y réussit; car cela approche de l'enfance. mère n'en fait pas, et que Zélide elle-même pa-
—Ah, bon Dieu! dis-je en moi-même, ne senti- raît satisfaite de l'idée de ce mariageimposteur,
rons-nous jamaisque le ridicule desautres !»« C'est et de l'ombre vaine qu'on lui présente?
peut-êtreun bonheur, disois-je ensuite, que nous Que veut-ellefaire decet infortuné, qui n'aura
trouvionsdelà consolationdanslesfoiblessesd'au- d'un mari que la jalousie; qui ne sortira de sa
trui. » Cependantj'étois en train de me divertir, froideur que pour entrer dans un désespoirin?
et je dis: « Nousavons assezmonté; descendons utile; qui se rappellera toujours la mémoire de
à présent, et commençonspar la vieille qui est au ce qu'il a été, pour la faire souvenirde ce qu'il
sommet.» «Madame,vousvousressemblezsi fort, n'est plus ; qui, toujours prêt à se donner, et ne
cette dameà qui je viens de parler et vous, qu'il se donnant jamais, se trompera, la trompera
sembleque vous soyez deux soeurs;je vous crois sans cesse, et lui fera essuyer à chaque instant
à peuprèsdu mêmeâge.—Vraiment,monsieur,me tous les malheurs de sa condition ?
3.
36 LETTRES PERSANES.
dans ma tête,
Eh quoi!êtretoujoursdansles imageset dans depuis quatre jours vieillissent moindreusage.Si
les fantômes'!ne vivre que pour imaginer!se saus quej'en aie pu faire le serai unsot;
trouver"toujoursauprès des plaisirs,et jamais celacontinue,je croisqu'à lafinje el
danslesplaisirs!languissante dansles bras d'un il sembleque ce soit mon étoile, queje ne
malheureux,au lieude répondreà ses soupirs, puissem'en dispenser.Hiervieilles j'avoisespéré de
ne répondrequ'à sesregrets! brilleravec troisou quatre femmesqiii
ne doit-onpas avoir pour un certainement ne m'en imposentpoint, et je de-
Quel mépris
hommede cette espèce,fait uniquementpour vais dire les plus jolies chosesdu monde: je
et jamaispour posséder! Je cherche l'a- fus plusd'un quartd'heureà dirigermaconver-
garder,
mour,et je nele voispas. sation; mais ellesne tinrent jamaisun propos
Je te parlelibrement,parcequetu aimesma suivi,et ellescoupèrent,commedesParquesfa-
naïveté,et que tu préfèresmonair libre et ma tales, le fil de tousmesdiscours.Veux-1uqueje
sensibilitépourles plaisirsà la pudeurfeintede te dise? la réputationdebel espritcoûtebienà
mes compagnes. soutenir.Je nesaiscommenttuas faitpourypar-
Je t'ai ouï dire millefois que les eunuques venir.—Ilmè vientune pensée,reprit l'autre:
goûtentâveclesfemmesunesortede voluptéqui travaillonsde concertà nous donnerde l'esprit;
nousestinconnue; que la naturese dédommage associons-nous pour cela. Chaquejour nousnous
'deses pertes;qu'ellea desressources qui répa- dironsdequoinousdevonsparler: et nousnous
rent les désavantages 3e leur condition;qu'on secourrons si bien que, si quelqu'unvientnous
peut bien cesserd'être homme,maisnon pas interrompreau'milieude nos idées, nousl'atli-
vl'être sensible;et que, dans cet état, on est reronsnous-mêmes ; et, stilneveutpas venirde
commedansun'troisièmesens,où l'on ne fait bon gré, nousluiferonsviolence.Nousconvien-
pour ainsidireque changerde plaisirs. dronsdes endroits,où il faudraapprouver,de
Sicelaétoit,je trouveraisZélidemoinsà plain- ceuxoù il faudrasourire,desautresoù il faudra
dre. C'estquelquechosede vivreavecdesgens Tire tout-à-faità gorgedéployée.Tu verrasque
moinsmalheureux. nous donneronsletonà touteslesconversations,
Donne-moi tesordreslà-dessus,et fais-moisa- et qu'onadmireralavivacitéde notreespritetle
voir si tu veuxquele mariages'accomplisse dans bonheurdenosreparlies.Nousnous protégerons
le sérail.Adieu. par dessignesde tête mutuels.Tu brillerasau-
Dusérail le5delàlunedeChalval,
d'Ispahan, 1713. jourd'hui, demaintu serasmonsecond.J'entre-
rai avectoi dansunemaison,et je m'écrieraien
te montrant:« Il faut queje vousdiseune ré-
LETTRE XIV. « ponsebienplaisantequemonsieurvientdefaire
« à un horamequenous'avons trouvédanslarue.»
RICAAUSBEK. Et je me tourneraiverstoi. «Il ne s'yatteudoit
« pas, il a été'bien étonné.» Je réciteraiquel-
A"".
ques-unsde mes vers. et tu diras: « J'y élois
'J'étoiscematindansmachambre,qui,comme « quandil les fit; c'éloildansun souper,etilne
lu sais,n'estséparéedesautresquepar unecloi- « rêvapasun moment.» SouventmêmeDousnous
sonfortmince,et percéeen plusieursendroits: railleronsloiet moi; etl'ondira: «Voyezcomme
de sortequ'onentendtout ce qui se dit dansla ils s'attaquent, commeils se défendent;ils ne
chambrevoisine.Un hommequise promenoità s'épargnentpas: voyonscommeil sortirade là;
grandspas, disoità un autre: « Jenesaisce que à merveille!quelleprésenced'esprit! voilàune
c'est; maistoutse tournecontremoi: il y a plus véritablebataille.» Mais on ne dira pasque
de troisjours queje n'ai rien dit qui m'ait fait nous nousétionsescarmouches la veille.Il fau-
honneur, et je mesuistrouvéconfondupêle- dra acheterde certainslivres, qui sont desre-
mêledanstouteslesconversations sansqu'onait cueilsde bonsmots, composésà l'usagedeceux
fait la moindreattentionà moi, et qu'on m'ait qui n'ont pointd'esprit, et qui en veulentcon-
deuxfoisadresséla parole.J'avoispréparéquel- trefaire; tout dépendd'avoir des modèles.Je
quessailliespour relevermon discours;jamais veuxqu'avantsix moisnous soyonseu état de
on n'a voulusouffrirqueje lesfissevenir.J'avois tenir une conversationd'une heure toute rem-
un conlefortjoli à faire;maisà mesurequej'ai plie de bons mots. Maisil faudraavoiruneat-
voulul'approcher,onl'a esquivécommesi on tention; c'estde soutenirleur fortuue: ce n'est
{'avoitfait exprès.J'ai quelque bonsmois qui pas assezde dire un bon
mot, il faut le répan-
LETTRES PERSANES. °7
dre cl le semer par-tout; sans cela, autant de sexe qu'à la lasser.Ici, les maris prennent leur
perdu; et je l'avoue qu'il n'y a rien de si déso- parti de bonne grâce, et regardent les infidélités
lant que de voir une jolie chose qu'on a dite comme des coups d'une étoile inévitable. Un
mourirdans l'oreilled'un sot qui l'entend.Il est mari qui voudrait seul possédersa femme serait
vrai que souventil y a une compensation, et regardé commeun perturbateur de la joiepublir
quenousdisonsaussibien des sottisesqui passent que, et commeun insenséqui voudrait jouir de
incognito;et c'est la seule chose qui peut nous la lumière du soleil à l'exclusion des aulres
consolerdans celle occasion. Voilà, mon cher, hommes.
le parti qu'il nousfaut prendre. Fais ce queje te Ici un mari qui aime safemme est unhomma
dirai, et je le promets avant six moisune place qui n'a pas assez de mérite pour se faire aimer
àl'Académie: c'est pour te dire que le travail ne d'une autre; qui abuse de la nécessitéde la loi
serapaslong; car pour lorslu pourras renoncerà pour suppléer aux agrémentsqui lui manquent;
ton art; tu seras homme d'esprit malgré que tu qui se sert de tous ses avantages au préjudice
en aies.On remarqueen France que, dès qu'un d'une société entière; qui s'approprie ce qui ne.
homme entre dans une compagnie, il prend lui avoit été donné qu'eu engagement,et qui agit
d'abord ce qu'où appelle l'esprit du corps : tu autant qu'il est en lui pour renverseruneconven-
serasde même, et je ne crains pour toi que l'em- tion tacite qui faitle bonheur de l'un et de l'au-
barrasdes applaudissements.» tre sexe. Cetitre de mari d'une jolie femme,qui
DeParis,le GdelalunedeZilcadé, 1714. se cacheen Asie avec tant de soin, se porte ici
sans inquiétude. On se sent en, état de faire di-
versionpar-tout. Un prince se consolede la perte
LETTRE LV. d'une place par la prise d'une autre; dans le
RICAA IBEEK.. temps que le Turc nous prenoit Bagdad, n'enle-
vions- nous pas au Mogol la; forteressede Cau^
A-Smyrne. dahar?
Chezles peuplesd'Europe, le premier quarl- Un homme qui en général souffre les-infidé-
d'heuredu mariage aplanit toutes lesdifficultés: lités de sa femme n'esl point désapprouvé: au
lesdernièresfaveurssont toujours de même date contraire, ou le loue de sa prudence : il n'y a
que la bénédiction nuptiale : les femmes n'y que lescas particuliers qui déshonorent.
font pointcommenos Persanes, qui disputentle Ce n'est pasqu'il n'y ait desdamesvertueuses,
terrain quelquefois des mois entiers; il n'y a et on peut dire qu'elles sont distinguées;mon
rien de si plénier : si ellesne perdent.rien , c'est conducteur me les faisoit toujours remarquer :
qu'elles n'ont rien à perdre. Mais on sait tou- mais elles étoienttoutes si laides, qu'il faut être
jours, Chosehonleuse! le moment de leur dé- un saint pour ne pas haïr la vertu.
faite; et, sansconsulterles-astres, on peut pré- Après ce que je t'ai dit desmoeursde ce pays-.,
dire au juste l'heure de la naissance de leurs ci, tu l'imagines facilementque les François ne
enfants. s'y piquent guère de constance.Ils croient qu'il
Les Françoisneparlentpresqucjamaisde leurs est aussi ridicule de jurer à une femme qu'on
femmes: c'est qu'ils ont peur d'en parler.devant l'aimera toujours, que de soutenir qu'on se por-
des gensqui les commissentmieux qu'eux.. tera toujours bien, ou qu'on sera toujours heu-
Il y a parmi eux des hommestrès-malheureux reux. Quand ils promettent à une femme qu'ils
quepersonnene console,cesont les marisjaloux; l'aimeront toujours, ils supposentqu'elle, de son
il y en a que tout le monde hait, ce sont les côté, leur promet d!être toujours aimable; et si
marisjaloux; il y en a que tous leshommes mé- elle manque à sa parole, ils ne se croient plus
prisent, ce sont encore les maris jaloux. engagésà la leur.-
Aussin'y a-t-il point de pays où ils soient en DeParis,le7delalunedeZilcadé,
17U.
si petit nombre que chez, les François.. Leur
tranquillitén'est pas fondéesur la confiancequ'ils
onten leursfemmes;c'est au conlrairesurlamau- LETTRE LVI.
vaiseopinionqu'ils en ont. Toutes.les sages pré-
cautionsdes Asiatiques, les voiles qui les cou- USBEK A IBBEK.
vrent, les prisons où elles sont détenues, la A Smyrne.
vigilance des eunuques, leur paraissent des
moyensplus propres à exercerl'industrie de ce Le jeu est très-en usageeu Europe : c'est un
38 LETTRES PERSANES.
état que d'êtrejoueur: ceseul titre tient lieude Mais, quelqueriches que soient-ces dervis,
de bien, de probité;ilmettouthomme ils ne quittentjamais la qualité de pauvres; no-
naissance, renonceraitplutôt à sesma-

qui porte au rang des honnêtes gens, sans tre glorieux sultan
examen,quoiqu'iln'y ait personnequi nesache gnifiqueset sublimestitres : ilsdeont raison, car
l'être.
qu'enjugeant ainsi, il s'esttrompétrès-souvent : ce titre de pauvres les empêche
maison est convenud'êlreincorrigible. Les médecins,et quelques-unsde ces dervis
Les femmesy sontsur-tout trèsadonnées.Il qu'on appelleconfesseurs,sont toujours ici ou
est vrai qu'ellesne s'y livrent guère dansleur trop estimésou tropméprisés: cependanton dit
jeunesseque pour favoriserune passionplus que les héritierss'accommodent mieuxdes mé-
chère;mais,à mesurequ'ellesvieillissent,leur decinsque desconfesseurs.
passionpourle jeu semblerajeunir,et cettepas- Je fus l'autre jour dans un couventde ces
sionremplittout le vide desautres. dervis.Und'entreeux, vénérableparsescheveux
Ellesveulentruiner leursmaris;et, poury blaucs, m'accueillitfort honnêtement.Il me fit
parvenir,ellesontdesmoyenspourtouslesâges, voir toutela maison.Nousentrâmes«dansle jar-
depuis la plus tendrejeunessejusqu'àla vieil- din , et nousnousmîmesà discourir. Monpère,
lessela plusdécrépite: leshabits et les équipa- lui dis-je,quel emploiavez-vous dansla com-
gescommencent lé dérangement,la coquetterie munauté?— Monsieur,me répondît-ilavecun
l'augmente,le jeu l'achève. air très-contentde ma question,je suiscasuiste.
J'ai vu souventneufou dix femmes,ou plu- —Casuiste! repris-je.Depuisqueje suisenFrance,
tôt neufou dix siècles,rangéesautourd'uneta- je n'ai pas ouï parler de cette charge.— Quoi!
ble; je lesai Vuesdans leurs espérances,dans vousnesavezpasce que c'est qu'un casuiste?Eh
leurs craintes, dans leurs joies, surtout dans bien! écoutez,je vais vousen donnerune idée
leursfureurs: tu auraisdit qu'ellesn'auraient qui ne vouslaisserarien à désirer. Il y a deux
jamaislé tempsde s'apaiser,et que la vie alloit sortesde péchés; de mortels, qui excluentabso-
les quitteravantleur désespoir: tu auraisétéen lumentdu paradis, et de véniels,qui offensent
doutesiceuxqu'ellespayoientétoientleurscréan- Dieuà la vérité, maisnel'irritentpasau point
ciersou leurslégataires.. de nouspriver delabéatitude: or, toutnotreart
Il sembleque notresaintprophèteaiteu prin- consisteà bien distinguercesdeuxsortesde pé-
cipalementen vuede nous priverdetout ce qui chés;car, à la réservede quelqueslibertins,tous
peut troubler notreraison: il nous a interdit les chrétiensveulentgagnerle paradis: maisil
l'usagedu vin, quila tient ensevelie;il nous a, n'y a guèrepersonnequi ne le veuillegagnerà
par un précepteexprès,défendulesjeux de ha- meilleurmarché qu'il est possible.Quand on
sard, et quandil lui a élé impossibled'ôterla connoîtbienles péchésmortels,on tâchede ne
cause despassions,il les a amorties.L'amour pas commettrede ceux-là,et l'onfaitsonaffaire.
parminousne porteni trouble,ni fureur; c'est Il y a des hommesqui n'aspirentpas à une si
une passionlanguissantequi laissenotre ame grande perfection; et, commeils n'ont
danslecalme: la pluralitédesfemmesnoussauve d'ambition,ils ne se soucient des point
de leur empire;elle tempèrela violencede nos places: aussientrent-ilsen pas le premières
désirs. paradis plusjuste
qu'ilspeuvent; pourvuqu'ils y soient, celaleur
DeParis,leïodela.lune
deZilhagé,
1714. suffit: leurbut estde n'en faireni plusni moins-
Ce sontdes gensqui ravissentle cfelplutôtqu'ils
ne l'obtiennent,et qui disentà Dieu : «Seigneur,
LETTRE LVII. «j'ai accompliles conditionsà la rigueur; vous
« ne pouvezvousempêcherde tenirvospromes-
USBEK A KBEDI. «ses: commeje n'enai pasfait plusquevousn'en
AVenise. «avezdemandé,je vous dispensede m'enaccor-
«der plusque vousn'en avezpromis.»
Les libertinsentretiennentici un nombrein- «Nous sommes,donc des gens nécessairèsr
finide fillesde joie, et les dévotsun nombrein- monsieur.Ce n'est
nombrablededervis.Cesdervisfont trois voeux, bien voir autre chose. pas tout pourtant;vousallez
L'actionne fait pas le
de
d'obéissance, pauvreté, et de chasteté.Ondit crime, c'estla connoissance de celuiquila com-
le est
que premier le mieux observéde tous; met : celui qui fait un
au te mal, tandis qu'il peut
quant second,je répondsqu'ilnel'eslpoint; croireque ce n'eu est esten sûretéde
je te laisse
à du
juger troisième. pas un,
conscience;et commeil y a un nombreinfini.
LETTRES PERSANES. 39
d'actionséquivoques,un casuiste peut leur don- rait aussitôt compté les sablesdelà mer elles es-
ner un degréde bonté qu'elles n'onl point, en lès clavesde notre monarque.
déclarant bonnes; et, pourvu qu'il puisse per- Un nombre infini de maîtresde langues,d'arts
suaderqu'elles n'ont pas de venin, il le leur ôte et de sciences, enseignentce qu'ils ne savent pas;
tout entier. et ce talent est bien considérable, car il ne faut
«Je vous dis ici le secretd'un métier où j'ai pas beaucoupd'esprit pour montrer ce qu'onsaitj
vieilli;je vousen fais voir les raffinements: il y mais il en faut infiniment pour enseignerce qu'on
a un tour à donner à tout, mêmeaux chosesqui ignore.
en paroisseutle moins susceptibles.—Mon père, On ne peut mourir ici que subitement: la
lui dis-je, cela est fortbon : mais comment vous mort ne saurait autrementexercersonempire; car
accommodez-vous avec le ciel? Si le sophi avoit il y a dans tous les coinsdes gensqui ont des re-
à sa cour un homme qui fîl à son égard ce que mèdes infailliblescontre toutes les maladiesima-
vousfaitescontre voire Dieu, qui mît de la dif- ginables.
férenceentre ses ordres,el qui apprît à ses sujets Tontesles boutiques sont tendues de filets in-
dans quel casilsdoivent les exécuteret dans quel visiblesoùse vontprendre touslesacheteurs.L'on
autre ils peuventles violer, il le ferait empaler en sort pourtant quelquefoisà bon marché: une
sur l'heure. » Je saluai mon dervis, elle quittai jeune marchande cajole un homme une heure
sansattendresa réponse. entière, pour lui faire acheterun paquet de cure-
DeParis,le23delalunedeMaharram, I7T4. dents.
H n'y a personne qui ne sorle dé cette ville-
plus précautiouné qu'il n'y est entré; à force de
LETTRE LVIII. faire part de son bien aux autres, on apprend,
à.le conserver, seul avantage-desétrangers dans-
RICAA RHEDr. celte ville enchanteresse..
DeParis,lejo delalunedeSaphar,
1714...
A Venise-
. £. Paris, mon cher Rhédi, il y a bien des mé-
v .
tiers. Là, un homme obligeant vient, pour un LETTRE LIX.
peu d'argent, vousoffrir le secret de faire de l'or.
Un autre vous promet de vous faire coucher RICAA USBEK.
avecles espritsaériens, pourvu que vous soyez
seulementtrente ans sans voir de femmes. A *".'.
Voustrouverez encore des devins si habiles, J'étois l'autre jour dans une maison où il 30
qu'ils vousdiront toute voire vie, pourvu qu'ils avoituu cercle de gens de toute espèce; je trou-
aient seulementeu un quart d'heure de conver- vai la conversation.occupéepardeux vieillesfem--
sationavecvos domestiques. mes qui avoient-en-vain travaillé tout le malin
Des femmesadroites font de lasvirginité une à se rajeunir. « Il faut avouer, disoitl'une d'entre-
fleurqui périt et renaît tous les jours, et se cueille elles, que les hommes d'aujourd'hui sont bien,
la centièmefois plus douloureusementque la pre- différents de ceux que nous voyions dans notre-
mière. jeunesse : ils étoient polis, gracieux, complai-
Il y en a d'autres qui, réparant par la force sants; maisà présent je les trouve d'une brutalité
de leur art toutes les injures du temps, savent insupportable.— Tout esl changé, dit pour lors
rétablir sur un visage une beauté qui chancelle, un homme qui paroissoit accablé de goutte :1e
et mêmerappeler une femme du sommetde la temps n'est plus comme il étoit : il y a quarante
vieillessepour la faire redescendrejusqu'à la jeu- ans, tout le monde se portoit bien , on marchoit,
nessela plus tendre. on étoit gai, on ne demandoitqu'à rire et à dan-
Tousces gens-là vivent ou cherchent à vivre- ser : à présent, lout le monde est d'une tristesse
dansune ville qui est la mère de l'invention. insupportable.» Un moment après , la conversa-
Les revenus des citoyens ne s'y afferment tion tourna du côté de la politique. «Morbleu!dit
point; ils ne consistent qu'en esprit et en in- un vieux seigneur, l'État n'est plus gouverné:
dustrie; chacun a la sienne, qu'il fait valoir de trouvez-moià présent tin ministre comme mon-
son mieux. sieurColbert.Je le connoissoisbeaucoup, ce mon-
Qui voudrait nombrer tousles gens de loi qui sieur Colbert; il éloit de mes' amis; il me faisoit
poursuiventle revenu de quelque mosquée, au- toujours payer de mes pensionsavant qui que ce
4o LETTRES PERSANES.
fût : le bel ordre qu'ily avoitdans les finances! tements qu'elleen ait reçus, ellene laissepas
toutle mondeétoità sonaise; maisaujourd'hui de se glorifierde lesavoirmisesau monde: elle
je suisruiné.— Monsieur,dit pour lors un ec- se sert de l'uneet de l'autre pour embrasserle
clésiastique,vousparlezlà du tempsle plusmi- mondeenlier,tandisqued'un autre côtésa vieil-
raculeuxde notre invinciblemonarque: y a-t-il lessevénérableembrassetousles temps.
rien de si grand que ce qu'il faisoitalorspour Lesjuifsse regardentdonccommela sourcede
détruirel'hérésie?—Et comptez-vous pour rientoute sainteté, et l'originede toutereligion; ils
l'abolitiondés duels? dit d'un air contentun nousregardentaucontrairecommedeshérétiques
autre hommequi n'avoit pointeucoreparlé.— qui ont changéla loi, ou plutôt commedesjuifs
La remarqueestjudicieuse,me dit quelqu'unà rebelles.
l'oreille:cet hommeest charméde l'édil; et il Sile changement s'étoitfait insensiblement,ils
l'observesi bien, qu'ily a six mois qu'il reçut croientqu'ilsauraientétéfacilementséduits,mais
centcoupsde bâtonpourne le pasvioler.» commeil s'estfait tout-à-conpd'unemanièrevio-
Il me semble,Usbek, que nous ne jugeons lente, commeils peuvent marquer le jour et
jamaisdeschosesque par un retour secretque l'heure de l'une et de l'autre naissance,ils se
nousfaisonssurnous-mêmes. Je ne suispassur- scandalisentde trouveren nousdes âges, et se
pris que lesnègrespeignentlediabled'une blan- tiennentfermesà unereligionquelemondemême
cheuréblouissante,et leursdieuxnoirs comme n'a pasprécédée.
du charbon;que la Vénusdecertainspeuplesait Ils n'ont jamaiseu dansl'Europeun calmepa-
desmamelles quilui pendéntjusques aux cuisses;reilà celuidontils jouissent.On commenceà se
et qu'enfintouslesidolâtresaientreprésentéleurs défaireparmi les chrétiensdecet espritd'intolé-
dieuxavecune figurehumaine,etleur aientfait rancequi les animoit: on s'estmaltrouvéenEs-
part de toutesleursinclinations.On a dit fort pagnede lesavoir chassés,et en Franced'avoir
bien que,siles trianglesfaisoientun dieu, ils luifatiguédeschrétiensdont la croyancedifféraitun
donneraienttroiscôtés. peu de celledu prince.On s'est aperçuque le
Moncher Usbek,quand je voisdeshommes zèle pour les progrès dela religionestdifférent
qui rampentsur un atome, c'est-à-direla terre, de l'attachementqu'on doit avoir pour elle9et
qui n'est qu'un pointde l'univers, se proposer que, pour l'aimeret l'observer,il n'est pas né-
directementpour modèlesde la Providence, je cessairede haïr et depersécuterceuxqui nel'ob-
nesaiscommentaccordertantd'extravagance avecserventpas.
1antde petitesse. Il seraità souhaiterque nosmusulmanspen-
DeParis,le14delalunedeSaphar, sassentaussisensément
1714. surcetarticlequeleschré-
tiens, que l'on pût une bonnefois fairela paix
entreHaliet Abubeker,et laisserà Dieule soin
LETTRE LX. dedéciderdesméritesde cessaintsprophètes.Je
voudraisqu'on leshonorâtpar desactesde véné-
,USBEK A IRBEÎï.. ration et de respect, et non pas par de vaines
ASinyrne. préférences ; et qu'oncherchâtà mériterleur fa-
veur,quelqueplaceque Dieuleur ait marquée,
Tu me demandess'il y a desjuifsen France. soit à sa droite, ou bien sousle marche-piedde
Sachequepar-toutoùil y a de l'argentil y a des sontrône.
juifs. THme demandesce qu'ilsy font.Précisé- DeParis,le18delalnnedeSaphar,
1714.
mentce qu'ils font en Perse:rienne ressemble
plusà un juif d'Asiequ'unjuif européen.
Ils fout paraître chez les chrétiens,comme
parminous,une obstinationinvinciblepour leur LETTRE LXI.
religion,qui vajusqu'àla folie. USBEK A RHÉDI.
La religionjuiveestun vieuxtroncqui a pro-
duit deuxbranchesqui ontcouverttoutela terre, A Venise.
je veuxdire le mahomélismeet le christianisme; J'entrai l'autre
ou plutôt c'estune mère qui a engendrédeux jour dansune églisefameuse
qu'onappelleNotre-Dame: pendantquej'admi-
fillesqui l'ont accabléede milleplaies;car, en rois ce superbeédifice,j'eus occasiondem'en-
fait de religions,lesplus prochessont les plus tretenir
avecun ecclésiastique que la curiositéy
grandes ennemies. Mais, quelquesmauvaistrai- avoit attiré commemoi.La conversation tomba
LETTRES PERSANES. 4i
sur la tranquillité de sa profession.« La plupart commeà un meurtrier et un sacrilège; et en cela
des gens, me dit-il, envient le bonheur de notre il lit une action héroïque.Cet empereurayant en-
état, el ils ont raison : cependant il a ses désa- suite fait la pénitence qu'un tel crime exigeoit,
gréments;nous ne sommes point si séparés du étant admis dans l'église, alla se placer parmi les
monde que nous n'y soyons appelés eu mille prêtres. Le même évêquel'eu fit sortir; el en cela
occasions: là nous avons un rôle très difficileà il fit l'action d'un fanatique : tant il est vrai que
soutenir. l'on doit se défierde son zèle! Qu'importoit à la
«Les gens du monde sont étonnants; ils ne religion ouà l'État que ce prince eût ou n'eût pas
peuventsouffrirnotre approbation ni nos cen- une place parmi les prêtres ? »
sures: si nousles voulonscorriger, ils noustrou- DeParis,lei'r de'lalunedeItebiab
rer,1714.
vent ridicules; si nous les approuvons, ils nous
regardentcommedes gens au-dessous de notre
caractère.Il n'y a rien de si humiliant que de LETTRE LXII.
penserqu'ona scandaliséles impies mêmes.Nous
sommesdoncobligésde tenir une conduite équi- ZÉEISA USBEK.
voque,et d'en imposeraux libertins, non pas par AParis.
un caractère décidé, mais par l'iucertilude où
nousles mettons de la manière dont nous rece- Ta fille ayant atteint sa septième année, j'ai
vonsleursdiscours.Ilfaut avoir beaucoupd'esprit cru qu'il étoit temps de la faire passer dans les
pour cela; cet état de neutralité est difficile: les appartementsintérieurs du sérail, et de ne point
gensdu mondequi hasardent tout, qui se livrent attendre qu'elle ait dix ans pour la confier aux
à toutes leurs saillies, qui, selonle succès, les eunuques noirs. On ne saurait de trop bonne
poussentou les abandonnent, réussissent bien heure priver une jeune personne des libertés de
mieux. l'enfance, et lui donner uneéducationsainte dans
« Ce n'est pas lout : cet état si heureux et si lessacrésmurs où la pudeur habite.
tranquille,que l'on vante tant, nous ne le con- Carje ne puis être de l'avisde cesmères qui ne
servonspas dans le monde. Dès que nous y pa- renfermentleurs fillesque lorsqu'ellessont sur le
raissons,on nousfait disputer; on nous fait en- point de leur donner un époux; qui, lescondam-
treprendre,par exemple, de prouver l'utilité de nant au sérail plutôt qu'elles ne les y consacrent,
la prièreàun hommequi ne croit pas en Dieu, la leur font embrasserviolemmentune manière de
nécessitédu jeûne à un autre qui a nié toute sa vie qu'ellesauraient dû leur inspirer. Faut-il tout
vie l'immortalitéde l'ame ; l'entreprise est labo- attendre de la force de la raison, et rien de la
rieuse,el les rieurs ne sont pas pour nous. Il y douceur de l'habitude ?
a plus:unecertaineenvied'attirer les autres dans C'est en vain que l'on nousparle de la subordi-
nos opinionsnous tourmente sans cesse, et est nation où la nature nousa mises; ce n'est pas assez
pour ainsidire attachée à notre profession.Cela de nous la faire sentir, il faut nous la faire prati-
est aussiridicule que si oh voyoitles Européens quer, afin qu'elle nous soutienne dans ce temps
travailler, en faveur de la nature humaine, à critique où lespassionscommencentà naître et à
blanchirle visage des Africains.Nous troublons nous encourager à l'indépendance.
l'Etat; nousnous tourmentonsnous-mêmespour Si nous n'étions atlachéesà vous que par le
faire recevoirdes points de religion qui ne sont devoir, nous pourrions quelquefoisl'oublier; si
point fondamentaux; et nous ressemblonsà ce nous n'y étions entraînées que par le penchant,
conquérantde la Chine, qui poussa ses sujets à peut-être un penchant plus fort pourrait l'affoi-
une révoltegénérale,pour les avoirvouluobliger blir. Maisquand lesloisnousdonnentà un homme,
à se rogoer les cheveuxou les ongles. ellesnous dérobent à tousles autres, et nous met-
" Le zèle même que nous avons pour faire tent aussiloin d'eux que si nous en étionsà cent
remplir à ceux dont nous sommes chargés les millelieues.
devoirsde notre sainte religion est souventdan- La nature, industrieuseen faveurdes hommes,
gereux,et il ne saurait être accompaguéde trop ne s'est pas bornée à leur donner des désirs; elle
de prudence.Un empereur nomméThéodosefit a voulu que nous en eussionsnous-mêmes, et
passer au fil de l'épée tous les habitants d'une que nous fussionsdes instruments animésde leur
ville,mêmelesfemmeset les enfants: s'étant en- félicité; elle nous a misesdansle feu des passions
suite présenté pour entrer dans une église, un pour les faire vivre tranquilles: s'ils sortent de
évêquenomméAmbroiselui fit fermerles portes, leur insensibilité, elle nous a destinées à les y
42 LETTRÉS PERSANES.
faire rentrer, sans que nous puissionsjamais La dissimulation,cet art parmi noussi prati- .
cetheureuxétat où nous lesmêlions. et si nécessaire,esl iciinconnue; tout parle,
goûter que
U sbek, ne t'imagine ta tout se voit, toul s'entend; le coeurse montre
Cependant, pas que
situationsoit plus heureuseque la mienne: j'ai commele visage; dansles moeurs,dansla vertu,
goûté ici mille plaisirsque tu ne connoispas. dansle vicemême,on aperçoittoujoursquelque
Mon imaginationa travaillésans cesseà m'en chosede naïf.
faireconnoîtrele prix; j'ai vécu, et tu n'as fait Il faut pour plaireaux femmesun certainla-
que languir. lent différentde celuiqui leur plaît encoreda-
Dansla prisonmêmeoù lu meretiensje suis vantage: il consistedansune espècede badinage
plus libre que toi. Tu ne sauraisredoublerles dansl'esprit,qui lesamuseen ce qu'ilsembleleur
attentionspour mefaire garder,queje nejouisse promettreà chaqueinstantce qu'onne peuttenir
de tes inquiétudes;et tes soupçons,ta jalousie, que dansde trop longsintervalles.
tes chagrins,sont autaiitdé marquesde ta dé- Cebadinage,naturellementfait pour les toi-
pendance. lettes, sembleêtre parvenuà formerle caractère
Continue,cher Usbek; fais veiller sur moi généralde la nation: on badine au conseil;on
nuitet jour; ne te fie pasmêmeaux précautions badineà la tête d'unearmée;on badineavecun
ordinaires;augmentemonbonheuren assurant ambassadeur. Les professions ne paraissentridi-
le tien, et sachequeje ne redouterien que ton culesqu'à proportiondu sérieux qu'ony met:
indifférence. unmédecinnele seraitplus,,si seshabitséloient
Dusérail
d'Ispahan, Ier,1714. moinslugubres,et s'il tuoit sesmaladesen ba-
le2delalunedeRebiab
dinant.
DeParis,le10dela.lune deRebiab Ier-,1714.
LETTRE LXIII.
RICAA USBEK. LETTRE LXIV.
A*". DESEUNUQUES
E-ECHEF A USBEK.
KOIRS
Je croisque tu veux passerta vie à la cam-
AParis.
pagne.Je ne le perdoisau commencement que
pour deux ou trois jours, et envoilàquinzeque Je suis dansun embarrasque je ne saurais
je ne t'ai vu. Il est vrai que tu esdansune mai- l'exprimer,magnifique seigneur;le sérailestdans
soncharmante;que tu y trouvesune sociétéqui un désordreet une confusionépouvantable;la
le convient;que tu y raisonnestout à tonaise: il guerrerègneentretes femmes;.teseunuquessont
n'eufautpasdavantagepourte faireoubliertout partagés;on n'entend que plaintes,que mur-
l'Univers. mures, que reproches;mes remontrancessont
Pourmoi, je mèneà peuprèsia mêmevieque méprisées; toulsemblepermisdanscetempsdeli-
tu m'asvu mener;je merépandsdansle monde, cence, et je n'aiplusqu'unvaintitredanslesérail.
et je cherchéà lé connoître: monespritperd in- Il n'y a aucunede tes femmesqui ne se juge
sensiblementtôtlt ce qui lui reste d'asiatique,et au-dessusdes autres par sa naissance,par sa
se.pliesanseffbriaux moeurseuropéennes. Je ne beauté, par sesrichesses;par sonesprit, parton
suisplussiétonnéde voirdansunemaisoncinq amour, et qui ne fassevaloirquelques-uns deces
ou six femmesavec cinq ou six hommes;et je litrespour avoirtoutesles préférences: je perds
trouveque Celan'est pasmalimaginé. à.chaque instantcette longuepatienceavecla-
je le puis dire: je ne connoisles femmesque quelle néanmoinsj'ai eu le malheurde lesmé-
depuisque je suis ici: j'en ai plus apprisdans contentertoutes: ma prudence,macomplaisance
unmoisqueje n'auroisfaiten trenteansdansun même,vertusi rare et si étrangèredansle poste
sérail. quej'occupe,ontété inutiles.
Cheznousles caractèressonttous uniformes, Veuxrtuqueje le découvre,magnifiquesei-
parcequ'ilssont forcés: onne voit pointlesgens gneur, la causede tous ces désordres?Elle est
tels qu'ilssont,maistels qu'on les obliged'êlre: toule danston coeuret daus les tendres égards
danscette servitudedu coeuret de l'esprit on que tu as pour elles.Si tu ne me retenoispasla
n'entend parler que la crainte, qui n'a qu'un main; si au lieu,de la voie des remontrancestu
langage;el non pas la nature, qui s'exprimesi melaissoiscelledes châtiments;si, sans le lais-
différemment, el qui paraît soustant de formes. ser attendrirà leursplaintesei à leurslarmes,tu
LETTRES PERSANES. 43
les envoyoispleurer devant moi, qui ne m'atten- m'apprit à profiler de leurs foiblesseset à ne
dris jamais, je les façonnerais bientôt au joug point m'étonner de leurs hauteurs. Souventil se
qu'elles doivent porter, et je lasseroisleur hu- plaisoit à me les voir conduire jusqu'au dernier
meur impérieuseet indépendante. retranchementde l'obéissance;il lesfaisoitensuite
Enlevé dès l'âge de quinze ans du fond de revenir insensiblement, et vouloit que je parusse
l'Afriquema patrie, je fus d'abord vendu à un pour quelque temps plier moi-même. Mais il
maîtrequi avoit plus de vingt femmesou concu- falloit le voirdans ces momentsoù il les Irouvoit
bines.Ayant jugé à mon air grave et taciturne tout près du désespoir, entre les prières et lesre-
quej'étois propre au sérail, il ordonna que l'on proches; il soutenoitleurslarmes sanss'émouvoir,
achevât de me rendre tel, et me fit faire une et se sentoitflatté de cette espèce de triomphe.
opérationpénible dans le commencement,mais «Voilà, disoit-ild'un air content, commentil faut
qui me fut heureuse dans la suite, parce qu'elle gouvernerles femmes: leur nombre ne m'embar-
m'approchade l'oreille et delà confiancede mes rassepas; je conduiraisde mêmetoutescellesde
maîtres.J'entrai dans ce sérail, qui fut pour moi notre grandmonarque. Commentunhommepeut-
un nouveaumonde.Le premiereunuque, l'homme il espérer de captiver leur coeur, si ses fidèles
leplussévèreque j'aie vu de ma vie, y gouver- eunuques n'ont commencé par soumettre leur
noit avec un empire absolu. On n'y entendoit esprit ? »
parlerni de divisions,ni de querelles; un silence H avoitnon-seulementdelafermeté, maisaussi
profondrégnoilpar-tout;toutescesfemmesétoient de la pénétration. Il lisoit leurs pensées et leurs
couchéesà la même heure d'un bout de l'année dissimulations: leurs gestes étudiés, leur visage
à l'autre, et levées à la même heure : elles en- feint, ne lui déroboieut rien. Il savoit toutesleurs
troientdansle bain lour-à-tour, elles en sorloient actionsles plus cachées, et leurs paroles les plus
au moindre signe que nous leur en faisions; le secrètes.Il se servoit des unes pour connoître les
restedu tempsellesétoient presque toujours en- autres, et il se plaisoit à récompenserla moindre
ferméesdansleurs chambres.Il avoit une règle, confidence.Commeelles n'abordoient leur mari
qui étoit de les faire tenir dans une grande pro- que lorsqu'elles étoient averties, l'eunuque y ap-
preté, et il avoitpour cela des attentions inexpri- peloit qui il vouloit, et lournoit les yeux de son
mables: le moindrerefus d'obéir étoit puni saus maître sur celles qu'il avoit en vue, et cette dis-
miséricorde.«Je suis, disoit-il, esclave; mais je tinction étoit la récompense de quelque secret
le suisd'unhommequiest votre maître et le mien, révélé. II avoit persuadé à son maître qu'il étoit
et j'use du pouvoir qu'il m'a donné sur vous: du bon ordre qu'il lui laissât ce choix, afin de
c'estlui qui vouschâtie, et non pas moi, qui ne lui donner une autorité plusgrande. Voilà comme
fais que lui prêter ma main. » Cesfemmesn'en- on gouvernoil, magnifiqueseigneur, dans un sé-
troient jamais dans la chambre de mon maître rail qui éloit, je crois, le mieux régléqu'il y eût
qu'ellesn'y fussentappelées; ellesrecevoientcette en Perse.
grâceavecjoie, et s'en voyoient privées sans se Laisse-moiles mainslibres; permets que je me
plaindre.Enfin moi, qui étoisle dernier des noirs fasse obéir : huit jours remettront l'ordre dansle
danscesérailtranquille,j'étois mille fois plus res- sein de là confusion: c'est ce que ta gloire de-
pectéqueje nele suisdans le tien, où je les com- mande, et que là sûreté exige.
mandetous. le 9 dela lunedeRebiab
Detonséraild'Ispahan, ier, 1714.
Dèsque ce grand eunuque eut connu mon gé-
nie, il tourna les yeux de mon côté; il parla de
moià mon maître, comme d'un homme capable LETTRE LXV.
detravaillerselousesvueset de lui succéderdans
le postequ'il remplissoit: il ne fut point étonné USBEK A SESFEMMES.
dema grandejeunesse; il crut que monattention
me tiendrait lieu d'expérieuce. Que te dirai-je? Auséraild'Ispahan.
Je fistant de progrès dans sa confiance, qu'il ne J'apprends que le sérailest dans le désordre, et
faisoitplus difficultéde meltre dans mes mains qu'il est rempli de querelles et de divisionsintes-
les clefsdeslieux terribles qu'il gardoit depuis si tines. Que vous recommandai-jeen partant, que
long-temps.C'est sous ce grand maître que j'ap- la paix et la bonne intelligence? Vousme le pro-
pris l'art difficilede commander, et que je me mîtes : étoit-ce pour me tromper?
formaiaux maximesd'un gouvernementinflexi- C'est vous qui seriez trompées, si je voulois
ble: j'étudiai sous lui le coeur-des femmes; il suivre les conseilsque me donne le graud etinu-
44 LETTRES PERSANES.
ouvriersd'imprimenequi
que, si je vouloisemployermon autoritépour poinlau-dessusde ces
vousfairevivre commemes exhortationsle de- rangeutdescaractères,qui, combinésensemble,
mandoientde vous. font un livre où ilsn'ont fourni que la main.Je
Je nesaismeservirde cesmoyensviolentsque voudraisqu'onrespectâtles livresoriginaux;et
tentétousles autres.Faites donc en il mesemble que c'estuue espèce de profanation
lorsquej'ai
votre,considération ce que vousn'avezpas voulu detirerlespiècesqui lescomposentdu sanctuaire
faireà la mienne. oùellessontpourles exposerà un méprisqu'elles
Le premiereunuquea grandsujet de se plain- ne méritentpoint,
dre ; il dit que vousn'avezaucunégardpourlui. Quandun hommen'a rien à dire de nouveau,
Commentpouvez-vousaccordercetteconduite que ne se tait-il?Qu'a-t-onaffairedecesdoubles
avecla modestiedevotreétat?N'est-cepas à lui emplois?« Maisje veuxdonnerun nouvelordre.
Vousvenezdansma
quependantmonabsencevotrevertuestconfiée? Vousêtesunhabilehomme!
C'estun trésorsacrédontil est dépositaire.Mais bibliothèque,et vousmettezen basleslivresqui
ces méprisque vouslui témoignez font voirque sont en haut, et en haut ceuxqui sonten bas:
ceuxqui sontchargésde vousfairevivredanslés c'estun beauchef-d'oeuvre! »
loisde l'honneurvoussontà charge. Je t'écrissur ce sujet,***,parce que je suis
Changezdope de conduite,je vous prie, et outré d'un livre queje viensde quitter, qui est
faitesen sortequeje puisseuneautrefoisrejeter si grosqu'il sembloitcontenirla scienceuniver-
les propositionsque l'onme faitcontrevotreli- selle; maisil m'arompula tête sansm'avoirrien
bertéet votrerepos. appris.Adieu.
Carje voudraisvousfaire oublierqueje suis DeParis,le8delalunedeChahban , 1714.
votremaître,pour mesouvenirseulementqueje
suisvotreépoux.
DeParis,le5delalunedeChahban,1714. LETTRE LXVII.
A USBEK.
IBBEIf
LETTRE LXVI. AParis.
RICAA***. Trois vaisseauxsontarrivésici sans m'avoir
apporté de tes nouvelles.Es-tu malade?ou te
On s'attacheici beaucoupaux sciences; mais plais-luà m'inquiéter?
je ne saissi onestfortsavant.Celuiqui doutede Situ ne m'aimespas dansun pays où tu n'es
tout commephilosophen'oserien nier comme lié à rien, que sera-ceau milieude la Perse,et
théologien: cet hommecontradictoireest tou- dansle sein deta famille?Maispeut-êtrequeje
jours contentde lui, pourvuqu'onconviennedes me trompe: tu esassezaimablepourtrouverpar-
qualités. toutdesamis; lecoeurestcitoyendelouslespays:
La fureurdela plupartdesFrançois,c'estd'a- commentuneamebienfaitepeut-elles'empêcher
voir de l'esprit; et la fureurde ceuxqui veulent de former des engagements?Je te l'avoue,je
avoirde l'esprit, c'estdefairedeslivres. respectelesanciennesamitiés,maisje ne suispas
Cependautil n'y a rien de si mal imaginé: la fâchéd'enfaire par-toutde nouvelles.
nature sembloitavoirsagementpourvuà ce que En quelquepaysquej'aieété,j'y ai vécucomme
lessottisesdeshommesfussentpassagères,et les si j'avoisdû y passer ma vie : j'ai eu le même
livreslesimmortalisent.Un soldevraitêtrecontent empressement pour les gens vertueux,la même
d'avoirennuyétousceux qui ont vécuaveclui, compassion ou plutôtla mêmetendressepourles
il veutencoretourmenterlesracesfutures;il veut malheureux,la mêmeestimepour ceuxquela
quesasottisetriomphedel'oublidontil auraitpu prospéritén'a pointaveuglés. C'estmoncaractère,
jouir commedu tombeau;il veutque la postérité Usbek;par-toutoù je trouveraides hommes,je
soit informéequ'il a vécu, et qu'ellesacheà ja- me choisiraides amis.
maisqu'il a étéun sot. Il y a ici un guèbrequi, aprèstoi, a, je crois,
De tous les auteursil n'y en a point que je la premièreplacedansmoncoeur: c'estl'amede
mépriseplusque les compilateurs,qui vontde la probitémême.Des raisonsparticulièresl'ont
tons côtés chercherdes lambeauxdes ouvrages obligédese retirer danscetteville,oùilvit tran-
des autres, qu'ilsplaquentdanslesleurscomme quille du profit d'un trafichonnête avec une
des piècesde gazondansun parterre:ils ne sont femmequ'il aime.Sa vieest tonte marquéed'ac-
LETTRES PERSANES. 45
lions généreuses; et, quoiqu'il cherche la vie la vie, je retournai à lspahan. Mespremières pa-
obscure, il y a plus d'héroïsme dans son coeur rolesfurent amèresà mon père ; je lui reprochai
que dans celui des plus grands monarques. d'avoir missa filleen uii lieu où l'on ne peut en-
Je lui ai parlé millefois de toi; je lui montre trer qu'en changeant de religion. « Vous avez
toutes tes lettres; je remarque que cela lui fait attiré sur votre famille, lui dis-je, la colère de
plaisir, et je vois déjà que tu as un ami qui l'est Dieu et du soleil qui vous éclaire; vousavez plus
inconnu. fait que si vousaviez souilléleséléments, puisque
Tu trouveras ici ses principales aventures: vous avez souillé l'ame de votre fille, qui n'est
quelquerépugnance qu'il eût à les écrire,il n'a pas moins pure : j'en mourrai de douleur el d'a-
pu lesrefuserà mon amitié, et je les confieà la mour; mais puisse ma mort êtrela seule peineque
tienne. Dieuvous fasse sentir! »Aces mots je sortis; et
HISTOIRE D'APHERIDON ET D'ASTARTE. pendant deuxans je passaima vieà aller regarder
les muraillesdu beiram, et considérer le lieu où
Je suisné parmi les guèbres, d'une religion ma soeurpouvoit être, m'exposant tous les jours
qui est peut-être la plus ancienne qui soit au mille fois à être égorgépar les eunuquesqui fout
inonde.Je fussi malheureuxque l'amour me vint la ronde autour de ces redoutableslieux.
avantla raison.J'avoisà peine six ans, que jene Enfin mon père mourut; et la sultane que ma
pouvoisvivre qu'avec ma soeur: mes yeux s'atta- soeur servoit, la voyant tous les jours croître en
choienttoujours sur elle; et, lorsqu'elleme quit- beauté, en devint jalouse, et la maria avec un
ioit un moment, elle les retrouvoit baignés de eunuque qui la souhailoit avec passion. Par ce
larmes: chaquejour n'augmenloit pas plus mon moyen ma soeursortit du sérail, et prit avec son
âge que mon amour.Mon père, étonné d'une si eunuque une maisonà lspahan.
forte sympathie, aurait bien souhaité de nous Je fus plus de trois moissans pouvoir lui par-
marierensemble,selonl'ancien usagedes guèbres ler,l'eunuque, le plusjaloux de tousles hommes,
introduit par Cambyse;mais la crainte des ma- me remettant toujours sous divers prétextes. En-
hométans, sous le joug desquels nous vivons, fin, j'entrai dans son beiram; et il me lui fil par-
empêche ceux de notre nation de penser à ces ler au travers d'une jalousie. Des yeux de lynx
alliancessaintes que notre religion ordonneplu- nel'auroïent pas pu découvrir, tant elle étoit en-
tôt qu'elle ne permet, et qui sont des images si loppée d'habits et de voiles, et je ne la pus re-
naïvesde l'uniondéjà formée par la nature. connoître qu'au son de sa voix. Quelle fut mon
Monpère, voyant donc qu'il auroit été dange- émotion quand je me vis si près et si éloigné
reux de suivremon inclination el la sienne, ré- d'elle! Je me contraignis, car j'étois examiné.
solut d'éteindre une flamme qu'il croyoit nais- Quant à elle, il me parut qu'elle versa quelques
sante, mais qui étoit déjà à son dernier période: larmes. Son mari voulut me faire quelques mau-
il prétexta un voyage, et m'emmena avec luis vaises excuses; mais je le traitai comme le der-
laissantma soeurentre les mainsd'une de ses pa- nier des esclaves. Il fut bien embarrassé quand
rentes; car ma mère étoit morte depuis deux ans. il vit que je parfois à ma soeurune langue qui
Je ne vousdirai point quel fut le désespoir de lui étoit inconnue : c'éloit l'ancien persan, qui
cette séparation J j'embrassai ma soeurtoutebai- est notre langue sacrée. «Quoi! ma soeur, lui
gnée de larmes; maisje n'en versai point, car la dis-je, est-il vrai que vous ayezquitté la religion
douleurm'avoitreudu comme insensible. Nous de vos pères? Je sais,qu'entrant au beiram vous
arrivâmesàTéQis; el mon père, ayant confiémon avez dû faire professiondu mahométisme; niais
éducationà un de nos parents, m'y laissa, et s'en dites-moi, votre coeura-t-il pu consentir, comme
retournachez lui. votre bouche, à quitter une religionqui me per-
Quelquetemps après, j'appris que, par le cré- met de vousaimer ? Et pour qui la quittez-vous,
dit d'un de ses amis, il avoit fait entrer ma. cette religion qui doit nous être si chère? pour
soeurdans le beiram du roi, où elle étoit au ser- un misérableencoreflétri des fers qu'il a portés;
viced'unesultane. Si l'on m'avoitappris sa mort, qui, s'il étoit homme, serait le dernier de tous.—
je n'en aurais pas été plus frappé; car, outre que Mon frère, dit-elle, cet homme dont vous parlez
je n'espéroisplus de la revoir, son entrée dans le est mon mari; il faut que je l'honore, tout in-
beiram l'avoit rendue mahométaue; et elle ne digne qu'il vous paraît; et je serais aussi la der-
pouvoîtplus, suivantle préjugéde cette religion, nière des femmes, si — Ah! ma soeur, lui dis-
me regarderqu'avechorreur. Cependant, ne pou- je, vous êtes guèbre; il n'est ni votre époux, ni
vant plus vivreà Téflis, las de moi-même el de ne peut l'être :si vousêtesfidclecommevospères.
46 LETTRES PERSANES.
vousnedevezle regarderquecommeun monstre. gion? — Ah! dit-elle,qu'ilmeseroitavantageux
—Hélas!dit-elle,quecette religionse montreà qu'ellenelefût pas!Jefaispour elleun tropgrand
moideloin! à peine en savois-jeles préceptes, sacrificepour que je puissene la pas croire;el,
V
lesfallutoublier. ous cettelan- si mes doutes » A ces mots, elle setut. « Oui,
qu'il voyezque
guequeje vousparle ne m'est plusfamilière,et vos doutes, ma soeur, sont bien fondés,quels
quej'ai touteslespeinesdumondeà m'exprimer: qu'ils soient.Qu'attendez-vous d'unereligionqui
mais comptezque le souvenirde notreenfance vousrend malheureusedansce monde-ci,et ne
mecharmetoujours;que, depuisce temps-là,je vouslaissepointd'espérancepourl'autre?Songez
n'ai eu que de faussesjoies; qu'il ne s'est pas que la nôtre est la plus ancienne qui soit au
passédejourqueje n'aie penséà vous;que vous monde, qu'ellea toujoursfleuri dans la Perse,
avezeu plusde part que vousne croyezà mon et n'a pas d'autre origineque cet empire, dont
mariage,et queje n'y ai été délerminéequepar les commencements ne sont point connus;que
l'espérancede vousrevoir.Mais que ce jour qui ce n'est que le hasard qui y a introduit le ma-
m'atant coûtévamecoûterencore!Je vousvois bométîsme;que cettesectey a été établie, non
toul hors de vous-même.Mon mari frémitde par la voiede la persuasion,maisdela conquête.
rageet dejalousie: je ne vousverraiplus; je vous Si nos princesnaturelsn'avoientpasété foibles,
parle sansdoutepourladernièrefoisdemavie: vousverriezréguer encorele cultede cesanciens
si celaétoit,monfrère,elleneseroitpaslongue.» mages.Transportez-vous danscessièclesreculés:
A cesmotselle s'attendrit; et, se voyanthors tout vousparleradu magisme,et riendela secte
d'état de tenirla conversation,elle me quitta le mahométane,qui, plusieurs milliers d'années
plusdésoléde tousles hommes. après, n'étoit pas mêmedans son enfance.—
Trois ou quatrejours après, je demandaià Mais,dit-elle,quandma religionseroitplusmo-
snir ma soeur;le barbare eunuque aurait bien derne que la vôtre, elleestau moinspluspure,
îi'oulum'en empêcher,maisoutreque cessortes puisqu'ellen'adore que Dieu, au lieu que vous
de marisn'ontpas surleursfemmesla mêmeau- adorez encorele soleil, les étoiles, le feu, et
torité que lesautres,il aimoitsi éperdûmentma mêmeles éléments.—Je vois,masoeur,quevous
soeurj qu'ilne savoitlui rien refuser.Je la vis avez appris parmi les musulmansà calomnier
encoredansle mêmelieuet souslesmêmesvoiles, notre sainte religion. Nous n'adorons ni les
.accompagnée dedeuxesclaves;ce qui mefil avoir -astresni les éléments,et nos pères ne lesont
recoursà notre langueparticulière.« Ma soeur, jamais adorés; jamaisils ne leur ont élevédes
lui dis-je, d'où vient que je ne puis vous voir temples;jamaisils ne leur ont offertdessacri-
sans me trouverdansune situationaffreuse?Les fices.Ils leur ont seulementrendu un cultere-
muraillesqui voustiennentenfermée,cesverrous ligieux, mais inférieur, commeà des ouvrages
et ces grilles, ces misérablesgardiensqui vous et des manifestationsde la divinité.Mais,ma
observent,me.mettentenfureur.Commentavezr soeur,au nomde Dieu, qui nouséclaire,recevez
vous perdu la doucelibertédontjouissoientvos ce livresacréque je vousporte; c'estle livrede
ancêtres?Votremère,qui étoitsi chaste,ne don- notre législateurZoroastre; lisez-lesanspréven-
npit à son mari pourgarantde sa vertuque sa tion; recevezdans votre coeurlesrayonsdelu-
vertumême: ils vivoientheureuxl'un et l'autre mièrequi vouséclaireronten le lisant;souvenez-
dansune confiancemntuelle:;.et la simplicitéde vousde vos pères,qui ont si long-tempshonoré
leursmoeursétoitpour euxunerichessepluspré- le soleildansla villesaintedeBalk; et enfinsou-
cieusemillefoisquelefauxéclatdontvoussemblez venez-vousde mol, qui n'espèrede repos, de
jouir dansceltemaisonsomptueuse. En perdant fortune,de vie, que de votre changement.» Je
votrereligion,vousavezperdu votreliberté, vo- la quittaitout transporté,et la laissaiseule dé-
tre bonheur, et cette précieuseégalitéqui fait ciderla plusgrandeaffairequeje avoirde
pusse
l'honneurde votresexe. Maisce qu'ily a de pis ma vie.
encore,c'estquevousêtes,non pasla femme,car J'y retournaideuxjoursaprès.Je ne lui parlai
vousne pouvezpasl'être, maisl'esclaved'un es- point; j'attendis dansle silencel'arrêt demavie
clavequia été dégradédel'humanité.—Ah ! mon oude ma mort.« Vousêtesaimé, monfrère,me
frère, dit-elle, respectezmon époux, respectez dit-elle,et par une guèbre.J'ai long-tempscom-
la religionquej'ai embrassée .'seloncettereligion, battu: mais, dieux! que l'amourlève de diffi-
je n'ai pu vous entendreni vous parler sans cultés! que je suissoulagée!je ne crainsplusde
crime.— Quoi! ma soeur,lui dis-jetout trans- voustrop aimer;je ne mettrepointde bor-
vous puis
la croyezdonc véritablecelte reli- nes à mon amour;l'excèsmêmeen est
porté, légitime.
LETTRES PERSANES. 47
Ah ! que ceci convientbien à l'état de mon coeur! cesseque nousnousaimerionstoujours, attendant
Mais vous qui avez su rompre les chaînes que l'occasion que quelqueprêtre guèbre pût faire la
mon esprit s'étoit forgées, quand romprez-vous cérémoniedu mariageprescritepar nos livressa-
cellesqui me lient les mains ? Dès ce momentje crés. « Ma soeur, lui dis-je, que cette union est
me donneà vous: faites voir par la promptitude sainte! la nature nous avoit unis, notre sainteloi
aveclaquellevous m'accepterezcombien ce pré- va nous unir encore.» Enfin un prêtre vint cal-
sentvousestcher. Monfrère ,1apremière foisque mer notre impatience amoureuse. Il fit dans la
je pourraivousembrasser, je crois que je mour- maison du paysan toutes les cérémoniesdu ma-
rai dansvosbras. » Je n'exprimeraisjamais bien riage; il nous bénit, et nous souhaita mille fois
la joie que je sentis à ces paroles: je me crus et toute la vigueur de Gustaspeet la sainteté del'Ho-
je me vis en effet en un instant le plus heureux horaspe. Bientôt après, nous quittâmesla Perse,
-detous les hommes; je vis presque accomplir où nous n'étions pas en sûreté, et nous nous re7
•tousles désirs que j'avois formés en vingt-cinq tirâmes en Géorgie.Nous y vécûmesun an, tous
ans de vie, et évanouirtous les chagrinsqui me les jours plus charmésl'un de l'autre.Maiscomme
-l'avoientrendue si laborieuse.Mais,quand je me mon argent alloit finir, et que je craignoisla mi-
fus un peu accoutuméà cesdoucesidées, je trou- sère pour ma soeur,non pas pour moi, je la quittai
vai queje n'étois pas si près de mon bonheur pour aller chercher quelque secourschez nos pa-
-que je me l'étois figuré tout-à-coup, quoique rents. Jamais adieu ne fut plus tendre. Mais mon
j'eussesurmontéle plus grand de tous les obsta- voyage me fut non-seulementinutile, mais fu-
cles.Il falloit surprendre la vigilancede ses gar- neste : car ayant trouvé d'un côté tous nos biens
diens; je n'osoisconfierà personne le secret de confisqués, de l'autre mes parents presque.dans
mavie: je n'avois que ma soeur, elle n'avoit que l'impuissance de me secourir, je ne rapportai
moi: si je manquoismon coup, je courais risque d'argentprécisémentque ce qu'il falloit pour mou
-d'êlre empalé, mais je ne voyoispas de peine retour. Mais quel fut mon désespoir!je ne trou-
pluscruelleque de le manquer. Nous convînmes vai plus ma soeur.Quelquesjours avant mon ar-
qu'ellem'enverrait demander une horloge que rivée, des Tartares avoient fait une incursion-
sonpère lui avoit laissée, et quej'y metltois de- dans la ville où elle étoit; et, commeils la trou-
dans une lime pour scier les jalousies d'une fe- vèrent belle, ils la prirent, et la vendirent à des
inêtre qui donnoit dans la rue, et une corde juifs qui alloient en Turquie, et ne laissèrent
nouéepour descendre; queje ne la verrais plus qu'une petite iille dont elle étoit accouchéequel-
-dorénavant,mais que j'irais toutes les nuits sous ques mois auparavant. Je suivis ces juifs, et les
cette fenêtre attendre qu'elle pût exécuter sou joignis à trois lieues de là : mes prières, mes
dessein.Je passaiquinze nuits entièressans voir larmes furent vaines; ils me demandèrenttou-
personne,parce qu'elle n'avoit pas trouvé le jours trente tomans, et ne se relâchèrent jamais.
temps favorable.Enfin, la seizième, j'entendis d'unseûL Après m'être adressé à tout le monde,
-unescie qui travailloit: de temps en tempsl'ou- avoir imploré la protection des prêtres turcs et
vrageétoitinterrompu; et danscesintervalles ma chrétiens,je m'adressaià un marchandarménien:
frayeur étoit inexprimable. Après une heure de je lui vendis ma fille, et me vendis pour trente-
-travailje la vis qui atlachoit la corde; elle se cinq tomans. J'allai aux juifs, je leur donnai
laissaaller, et glissadans mesbras. Je ne connus trente tomans, et portai les cinq aulres à ma
plusle danger,et je restai long-tempssans bouger soeur.,que je n'avois pas encore vue. « Vous êtes
de là: je la conduisishors de la ville où j'avois libre, lui dis-je, ma soeur, et je puis vous em-
un chevaltout prêt; je la mis en croupe derrière brasser; voilà cinq tomans queje vousporte; j'ai
moi, et m'éloignai avec toute la promptitude du regret qu'on ne m'ait pas acheté davantage. —
imaginabled'un lieu qui pouvoil nous être si fu- — Quoi! dit-elle, vousvous êtes vendu? Oui,
neste. Nous arrivâmes avant le jour chez un lui dis-je.— Ah, malheureux! qu'avez-vousfait?
guèbre,dans un lieu désert où il étoit retiré, vi- N'élois-je pas assez infortunée sans que vous
vant frugalementdu travail de ses mains : nous travaillassiezà me le rendre davantage?Votre li-
ne jugeâmespas à propos de.rester chez lui, et berté me consoloit, et votre esclavage va me
par son conseilnous entrâmes dans une épaisse mettre au tombeau. Ah! mon frère, que votre
forêt, et nous nous mîmes dans le creux d'un amour est cruel! Et ma fille?je ne la vois point.
vieuxchêne, jusqu'à ce que le bruit de notre éva- — Je l'ai vendue aussi, lui dis-je. » Nous fon-
sionse fût dissipé. Nous vivionstous deux dans dîmes tous deux en larmes, et n'eûmes pas la
ce séjourécarlé, sanstémoins, nous répétant sans force de nousrien dire. Enfin j'allai trouver mon
48 LETTRES PERSANES.
maître,et masoeury arriva presqueaussitôtque nible.—Pastant que vousvousl'imaginez,ré-
moi; ellesejeta à sesgenoux.«Je vousdemande, pondit-il: dela manièredont nousle faisons,ce
dit-elle,la servitude,commelesautresvousde- n'est qu'un amusemenl.— Mais quoi! n'avez-
mandeutlaliberté: prenez-moi ; vousmevendrez vous pas toujoursla tête remplie des affaires
plus cher que moumari.» Cefut alorsqu'il se d'autrui? n'êtes-vous pas toujoursoccupé de
livraun combatqui arrachadeslarmesdesyeux chosesqui ne sont point intéressantes ? -—Vous
démon maître. « Malheureux,dit-elle, as-tu avez raison; ces chosesne sont point intéres-
penséqueje pusse accepterma liberté aux dé- santes,car nous nous y intéressonssi peu que
pens de la tienne? Seigneur,vous voyez deux rien; et celamêmefait que le métiern'estpassi
infortunésqui mourrontsi vousles séparez.Je fatigantquevousdites.»Quandje visqu'ilprenoit
medonneà vous;payez-moi : peut-êtreque cet la chosed'unemanièresi dégagée,je continuai,
argentet messervicespourrontquelquejour ob- et lui dis: « Monsieur,je n'ai pointvu votreca-
tenir de vousce queje n'osevousdemander.Il binet.—Je le crois,carje n'en ai point.Quand
est de votreintérêtde ne nous point séparer; je prisceltecharge,j'eusbesoind'argentpourla
comptezque je disposede sa vie.» L'Arménien payer:je vendisma bibliothèque;et le libraire
étoit un hommedoux, qui fut touché de nos qui la prit, d'unnombreprodigieuxde volumes,
malheurs.« Servez-moi avecfidélitéet aveczèle, ne melaissaque monlivrederaison.Cen'estpas
et je vousprometsque dansun an je vousdon- queje les regrette:nousautresjugesne nousen-
neraivoireliberté.Je voisquevousne méritezni , fionspointd'unevainescience.Qu'avons-nous af-
l'un ni l'autre les malheursde votrecondition. fairede tousces volumesde lois?Presquetous
Si, lorsquevousserezlibres, vousêtesaussiheu- les cas sont hypothétiqueset sortentde la règle
reux quevousle méritez,silafortunevousrit, je générale.— Maisne seroit-cepas, monsieur,lui
suiscertainque vousmesalisferezdela perteque dis-je,parcequevouslesenfaitessortir?Caren-
je souffrirai.»Nous embrassâmes tous deux ses fin pourquoichez tous les peuplesdumondey
genoux,et le suivîmesdansson voyage.Nous auroit-ildeslois, siellesn'avoientpasleurappli-
nous soulagionsl'un l'autredansles travauxde cation?et commentpeut-onles appliquersi ou
la servitude,et j'étois charmélorsquej'avoispu ne lessaitpas?— Si vousconnoissiez le palais,
faire l'ouvragequi étoittombéà ma soeur. reprit le magistrat,vousne parleriezpascomme
La fin de l'annéearriva; notremaîtretint sa vousfaites: nous avonsdes livres vivants,qui
parole, et nousdélivra.Nousretournâmesà Té- sontdes avocats; ils travaillentpour nous,et se
flis: là, je trouvaiun ancienamide mon père chargentde nousinstruire.— El ne se chargent-
qui exerçoilavecsuccèsla médecinedanscette ils pas aussiquelquefoisdevoustromper?luire-
ville; il me prêtaquelqueargent aveclequelje partis-je.Vousneferiezdoncpasmaldevousga-
fisquelquenégoce. Quelquesaffairesm'appelèrent rantirde leursembûches.Ils ontdesarmesavec
ensuiteà Smyrne,où je m'établis.J'y visdepuis lesquellesils attaquentvotreéquité;il seroitbon
six ans, et j'y jouis de la plus aimableet de la que vousen eussiezaussipour la défendre,et
plusdoucesociétédu monde;l'uuionrègnedans que vousn'allassiez pasvousmettredansla mêlée,
ma famille,et je ne changeraispasmacondition habillésà la légère,parmi des genscuirassés jus-
pourcelledetouslesrois du monde.J'ai étéas- qu'auxdents.»
sezheureuxpour retrouverle marchandarmé- DeParis,le18delalunedeChahban
, 1714.
nienà quije doistout, et je luiai rendudesser-
vicessignalés.
DeSmyrne,le27delalunedeGemmadi2*,1714. LETTRE LXIX.
A B.HÉDI.
USBEK
LETTRE LXVIII.
AVenise.
RICA
A USBEK. Tune le seraisjamaisimaginéqueje fussede-
A"'. venu plus métaphysicienque je ne l'étois:
celaest pourtant;et tu enserasconvaincuquand
J'allai l'autrejour dîner chez un hommede tu auras ce débordementde maphiloso-
robe qui m'en avoit prié plusieursfois.Après essuyé
avoirparléde biendeschoses,je luidis: «Mon- phie.
Lesphilosophes les plussensésqui ont réfléchi
sieur, il meparaîtque votremétierestbienpé- sur la nalurede Dieuont dit
qu'il étoit un être
LETTRES PERSANES. 49
souverainement parfait; maisils ontextrêmement commedes effetsnécessairesqui suivraientinfail-
abuséde celte idée.Ils ont fait une énumération liblementd'une causequiles produirait de même,
de toutes les perfectionsdifférentesque l'homme ce qui est encore plus contradictoire: car l'ame.
estcapabled'avoiret d'imaginer,et en ont chargé serait libre par la supposition; el, dans le fait,
l'idéede la divinité, sans songerque souventces elle ne le seroit pas plus qu'une houle de billard
attributss'entr'empêcheut, et qu'ils ne peuvent n'est libre de se remuer lorsqu'elle est poussée
subsisterdans un même sujet sausse détruire. par une autre.
Les poêles d'Occident disent qu'un peintre, Ne crois pas pourtant que je veuilleborner la
ayantvoulu faire le portrait de la déesse de la sciencede Dieu. Commeil fait agir lescréatures
beauté,assemblales plus belles Grecques, et prit à sa fantaisie, il connoîttout ce qu'il veut con-
de chacunece qu'elle avoitde plus agréable,dont noître. Mais, quoiqu'il puisse voir tout, il ne se
il fit un tout pour ressemblerà la plus belle de sert pas toujours de cette faculté: il laisse ordi-
touteslesdéesses.Si un homme en avoit conclu nairement à la créature la faculté d'agir ou de ne
qu'elle étoit blonde et brune, qu'elle avoit les pas agir, pour lui laissercelle de mériter ou de
yeuxnoirs et bleus, qu'elle étoit douce et frère, démériter : c'est pour lors qu'il renonceau droit
il aurait passé pour ridicule. qu'il a d'agir sur elle, et de la déterminer. Mais
SouventDieu manque d'une perfection qui quand il veut savoir quelquechose, il la sait tou-
pourrait lui donner une grande imperfection; jours, parce qu'il n'a qu'à vouloir qu'elle arrive
maisil n'est jamais limité que par lui-même; il comme il la voit, el déterminer les créatures
estlui-mêmesa nécessité. Ainsi, quoique Dieu conformémentà sa volonté.C'est ainsi qu'il tire
soit tout-puissant,il ne peut pas violerses pro- ce qui doit arriver du nombre des choses pure-
messes,ni tromper les hommes.Souvent même ment possibles, en fixant par ses décretsles dé-
l'impuissancen'est pas dans lui, mais dans les terminationsfutures des esprits, et les privant de
chosesrelatives; et c'est la raison pourquoi il ne la puissancequ'il leur a donnée d'agir ou de ne
peut pas changerl'essencedes choses. pas agir.
Ainsi il n'y a point sujet de s'étonner que Si l'on peut se servir d'une comparaisondans
quelques-unsde nos docteurs aient osé nier la une chose quiestau-dessusdes comparaisons,un
prescienceinfinie de Dieu, sur ce fondement monarque ignore ce que son ambassadeurfera
qu'elleest incompatibleavec sa justice. dans uneaffaireimportante : s'il le veut savoir,
Quelquehardie que soit cette idée, la méta- il n'a qu'à lui ordonner de se comporter d'une
physiques'y prête merveilleusement.Selon ses telle manière, et il pourra assurer que la chose
principes,il n'est pas possibleque Dieu prévoie arrivera commeil la projette.
les chosesqui dépendentde la déterminationdes L'alcoran et les livres des juifs s'élèvent sans
causeslibres, parce que ce qui n'est point arrivé cesse contre le dogme de la prescienceabsolue:
n'est pointet par conséquentne peut être connu; Dieu y parait par-tout ignorer la détermination
car le rien, qui n'a point de propriété, ne peut future des esprits; el il semble que cesoit la pre-
être aperçu : Dieu ne peut point lire dans une mière vérité que Moïseait enseignéeauxhommes.
volontéqui n'est point, et voir dans l'ame une Dieu met Adam dans le paradis terrestre, à
chosequi n'existe point en elle.;car, jusqu'à ce condition qu'il ne mangera point d'un certain
qu'ellesoit déterminée, celte action qui la déter- fruit; précepte absurdedans un être qui conuoî-
minen'est point en elle. troit les déterminations futures des âmes : car
L'ameest l'ouvrièredesa détermination: mais enfin un tel être peut-il mettre des conditionsà
il y a des occasionsoù elle est tellement indéter- sesgrâcessans lesrendre dérisoires?C'estcomme
minéequ'elle ne sait pas même de quel côté se si un homme qui aurait su la prise de Bagdad
déterminer.Souvent même elle ne le fait que disoit à un autre : « Je vous donne mille écus si
pour faire usage de sa liberté; de manière que Bagdadn'est pas pris. » Ne feroil-il pas^là une
Dieune peutvoir cettedéterminationpar avance, bien mauvaiseplaisauterie?
ni dansl'actionde l'ame, ni dansl'action que les Mon cherB.hédi, pourquoi tant de philoso-
objetsfont sur elle. phie? Dieu est si haut que nous n'apercevons
CommentDieu pourroit-il prévoir les choses pas mêmesesnuages.Nousne le connoissonsbien
qui dépendentde la déterminationdes causesli- que dans ses préceptes.Il est immense,spirituel,
bres? Il ne pourrait lesvoir que de deux maniè- infini. Que sa grandeur nousramène à notre foi-
res : par conjecture, ce qui est contradictoire blesse.S'humilier toujours,c'estl'adorer toujours.
avec la prescienceinfinie; ou bien il les verrait DeParis,ledernierdelalunedeChahban,T7Ï.1.
5o LETTRES PERSANES.
sacrés,et que leur ancienIégistateuren ait fait
dépendre l'innocenceou la condamnationde
LETTRE LXX. touteslesfilles.
A USBEK.
ZÉLTS J'apprendsavec plaisirle soin que tu te don-
nes de l'éducationdelà tienne. Dieuveuilleque
ATaris. son marila trouveaussibelle et aussipure que
Falima; qu'elleait dix:eunuquespour la garder;
Soliman,que tu aimes,estdésespéréd'unaf- qu'ellesoitl'honneuret l'ornementdu sérailoù
frontqu'il vientde recevoir.Un jeune étourdi, elle est destinée;qu'ellen'ait sur sa tête que des
nomméSupins,recherchoitdepuistrois moissa lambrisdorés, et ne marcheque sur des tapis
filleen mariage: il paroissoitcontentde la figure
dela fille, sur le rapportel la peiutureque lui superbes!Et, pour comblede souhaits,puissent
mesyeuxla voirdanstoutesa gloire!
en avoientfaitslesfemmesquil'avoientvue dans DeParis,le5delalunedeChalval, 1714.
son enfance;on étoitconvenudela dot, et tout
s'étoitpassésansaucunaccident.Hier, aprèsles
premièrescérémonies,la fillesortit à cheval, LETTRE LXXII.
accompagnée de soneunuque,et couverte,selon
la coutume,depuisla tètejusqu'auxpieds.Mais, RICAA USBEK.
dès qu'elle fut arrivéedevantla maisonde son
mari prélendu,il lui fit fermerla porte, et il A •*'.
jura qu'ilne la recevraitjamaissi on n'augmen- Je metrouvail'autrejour dansune compagnie
toit la dot. Les parents accoururentde côtéet où je visun hommebiencontentde lui.Dansun
d'autre pour accommoderl'affaire; et, après quart-d'heureil décidatroisquestionsdemorale,
bien delarésistance, Solimanconvintdefaireun quatreproblèmeshistoriques,et cinqpointsde
petit présent à son gendre.Lescérémoniesdu physique.Je n'ai jamais vu un décisionnaire si
mariages'accomplirent, et l'on conduisitla fille universel;son espritne fut jamaissuspendu
par
dans le lit avec assezde violence: mais une le moindredoute.Onlaissales sciences;on parla
heureaprès,cet étourdiselevafurieux,lui coupa des nouvellesdu temps: il décidasur lesnou-
le visageen plusieursendroits,soutenantqu'elle vellesdu temps.Je voulusl'attraper,et je disen
n'étoitpas vierge,et la renvoyaà son père. On moi-même: « Il faut queje memettedansmon
ne peut pasêlre plusfrappéqu'ill'estde cettein- fort; je vais meréfugierdansmon pays.» Je lut
jure. Il y a des personnesqui soutiennentque parlai dela Perse: mais, à peine lui eus-jedit
celte filleestinnocente.Lespèressontbienmal- quatre mots, qu'il me donna deux démentis,
heureuxd'être exposésà detels affronts! Si ma fondésur l'autorité de messieursTavernieret
fille recevoitun pareiltraitement,je croisque Chardin.«Ah,bon Dieu! dis-je en moi-même,
j'en mourraisde douleur.Adieu. quel hommeest-celà? Il connoîtratout-à-1'heuie
î)u66rail
deFatmé,le9delalunedeGemmadi ier,1714. lesrues d'Ispahanmieux:que moi! » Monparti
fut bientôtpris:je me lus, je le laissaiparler,et
il décideencore.
LETTRE LXXI. DeParis,leSdelalunedeZilcadé,1713.
USBEK A ZÉLIS.
Je plains Soliman,d'autantplusque le mal LETTRE LXXIII.
est sansremède,et que son gendren'a fait que
se servirde la libertéde la loi. Je trouvecelte RICAA***.
loibiendure d'exposerainsil'honneurd'unefa- J'ai ouï parler d'une espècede tribunalqu'on
milleaux capricesd'unfou.On a beau dire que l'Académiefrançoise.Il n'yeu a pointde
l'on a des indices certains pour connoîtrela appellemoins dansle monde; car on dit qu'aus-
vérité : c'estune vieilleerreur donton est au- sitôt respecté a décidé,le peuple casseses arrêts,
revenu et nos médecins qu'il
jourd'hui parmi nous; et lui des lois qu'il est obligéde suivre.
donnentdesraisonsinvinciblesde l'incertitude Il impose
de ces preuves.11n'y a pasjusqu'auxchréli.ens y a quelquetempsque, pour fixersonauto-
ne les comme rité, il donnaun code de ses jugements*.Cet
qui regardent chimériques,quoi- LeDictionnaire
del'Académie la
qu'elles soientc lairement établies leurslivres première parut
françoise p our
par foisen1G94.
LETTRES PERSANES.
enfantde tant de pères étoit presquevieux quand il crachaavec tant de flegme,il caressaseschiens
il naquit; et, quoiqu'il fût légitime, un bâtard* d'une manière si offensantepour les hommes,
qui avoit déjà paru l'avoit presque étouffé dans queje ne pouvois me lasser de l'admirer. «Ah,
sa naissance. bon Dieu! dis-je en moi-même,si, lorsque j'é
Ceuxqui le composentn'ont d'autres fonctions tois à la cour de Perse, je représentois ainsi,
que de jaser sans cesse: l'éloge va se placer, je représentois un grand sot! » Il aurait fallu,
commede lui-même,daus leur babil éternel; et Rica, que nous eussionsun bien mauvaisnaturel
sitôtqu'ilssontinitiésdansses mystères, la fureur pour aller faire cent petites insultes à des gens
du panégyriquevient les saisir et ne les quitte qui venoient tous les jours chez nous nous té-
plus. moigner leur bienveillance. Ils savoieut bien
Ce corpsa quarante têles, toutes remplies de que nous étions au-dessusd'eux ; et s'ilsl'avoient
figures,de métaphores, et d'antithèses: tant de ignoré, nos bienfaits lé leur auraient appris cha-
bouchesne parlent presquequepar exclamation; quejour. N'ayant rien à faire pour nousfaireres-
sesoreillesveulent toujours être frappées par la pecter, nousfaisionstoul pour nousrendre aima-
cadenceet l'harmonie. Pour les yeux, il n'en est bles; nous nous communiquionsaux pluspetits;
pas question: il semble qu'il soit fait pour par- au milieu des grandeurs, qui endurcissenttou-
ler, et non pas pour voir. Il n'est point ferme jours, ils nous trouvoieut sensibles; ils ne
sur ses pieds; car le temps, qui est son fléau, voyoient que notre coeurau-dessus d'eux, nous
l'ébranléà tous les instauts, et détruit tout ce descendionsjusqu'à leurs besoins. Mais lorsqu'il
qu'il a fait. On a dit autrefois que ses mains falloit soulenir la majesté du prince dans les cé-
étoientavides; je ne t'en dirai rien, je laisse dé- rémonies publiques, lorsqu'il falloit faire respec-
cidercelaà ceux qui le savent mieux que moi. ter la nation aux étrangers, lorsqu'enfindans les
Voilàdes bizarreries, ***, que l'on ne voit occasionspérilleusesil falloit animer les soldais,
point dans notre Perse. Nous n'avons point l'es- nous remontionscent fois plus haut que nous n'é-
prit porté à ces établissementssinguliers et bi- tions descendus; nous ramenionsla fiertésur no-
zarres; nous cherchons toujours la nature dans tre visage, et l'on trouvoit quelquefoisque nous
noscoutumessimples et nos manières naïves. représentionsassez bien.
DeParis,le27delalunedeZilhagé, Î715. DeParis,le10delalunedeSapTiar,.i7iS.

LETTRE LXXIV. LETTRE LXXV.


USBEK A RICA. USBEK A RHEDI.
A*". A Venise.
Il y a quelquesjours qu'un hommede ma con- Il faut que je le l'avoue,je n'ai point remar-
noissanceme dit : « Je vous ai promis de vous qué chez les chrétiens cette persuasionvive de
produire daus les bonnes maisons de Paris: je leur religionqui se trouve parmi les musulmans.
vousmèneà présent chez un grand seigneurqui Il y a bien loin chez eux de la profession à la
estun deshommesdu royaume qui représente le croyance, de la croyance à la conviction,de la
mieux. convictionà la pratique. La religion est moins un
« Que veut dire cela, monsieur? est-ce qu'il sujet de sanctificationqu'un sujet de disputesqui
estpluspoli, plus affableque les aulres ?—Non, appartient à tout le monde. Les gens de cour,
me dit-il.— Ah! j'entends, il fait sentir à tous les gens de guerre, les femmes même, s'élèvent
lesinstantsla supérioritéqu'il a sur tous ceux qui contre les ecclésiastiques,et leur demandentde
l'approchent: si cela est, je n'ai que faire d'y leur prouver ce qu'ils sont résolus de ne pas
aller,je la lui passe tout entière, et je prends croire.
condamnation. » Ce n'est pas qu'ils sesoient déterminéspar rai-
Il fallut pourtant marcher: et je vis un petit son, et qu'ils aient pris la peine d'examiner la
hommesi fier, il prit une prise de tabacavec tant vérité ou la faussetéde.cette religion qu'ils rejet-
de hauteur, il se moucha si impitoyablement, tent : ce sont des rebelles qui ont senti le joug
*Le Dictionnaire et l'ont secoué avant de l'avoir connu. Aussi ne
universel de Furêtière
françois-latin , pu- sont-ilspas plus fermesdausleur incrédulité que
bliéen1690.L'auteur,membredel'Académie futac-
françoise,
cuséparelledes'êtreapproprie
letravaildesesconfrères. dans leur foi : ils vivent dans un flux et reflux
5a LETTRES PERSANES.
quiles portesanscessedel'unà l'autre.Und'eux gnementpar les rues; on les note d'infamie;on
me disoitun jour : «Je crois l'immortalitéde confisque leurs biens.
l'ame par semestre; mes opinions dépendent Il meparaît, Ibben,que cesloissont bienin-
absolumentde la constitutiondemoncorps; se- justes. Quandje suisaccabléde douleur^de mi-
lon quej'ai plus ou moinsd'espritsanimaux,que sère, de mépris,pourquoi veut-onm'empêche
monestomacdigèrebien oumal, quel'air queje de mettrefinà mes peines, et me privercruelle-
respireestsubtilou grossier,quelesviandesdont mentd'unremèdequi est entre mes mains?
je me nourrissontlégèresou solides,je suisspi- Pourquoiveut-onqueje travaillepouruneso-
nosisle,sociuien,catholique, impie on dévot. ciétédontje consensden'èlre plus;queje tienne
Quandle médecinest auprèsdemon lit, le con- malgrémoi une conventionqui s'est faite,sans
fesseurme trouveà son avantage.Je saisbien moi?La sociétéest fondéesur un avantagemu-
empêcherla religionde m'affligerquandje me tuel; mais lorsqu'elleme devientonéreuse, qui
porte bien; maisje lui permetsde me consoler m'empêched'y renoncer?Lavie m'a élé donnée
quandje suismalade:lorsqueje n'ai plus rienà commeune faveur;je puis doncla rendre lors-
espérerd'un côté, la religionse présenteet me qu'ellen'el'est plus: la causecesse, l'effeldoit
gagnepar sespromesses : je veuxbienm'ylivrer, donccesseraussi.
etmourirducôtéde l'espérance. » Le princeveut-ilqueje soisun sujetquandje
Il y a long-tempsque les priuceschrétiensaf- ne retire pointles avantagesdelà sujétion?Mes
franchirenttousles esclavesde leursétats,parce concitovenspeuvent-ilsdemanderce partageini-
que, disoient-ils,le christianisme rend tous les que de leur utilitéet de mon désespoir?Dieu,
hommeségaux.Il estvraique cetactede religion différentde touslesbienfaiteurs,veut-ilmecon-
leur étoittrès-utile: ils abaissoientpar làlessei- damnerà recevoirdesgrâcesqui m'accablent?
gneurs, de la puissancedesquelsils retiraientle Je suis obligédé suivreles lois quandje vis
baspeuple:Ils ont ensuitefaitdesconquêtesdans sous les lois; mais,quandje n'y vis plus, peu-
despaysoù ils ont vu qu'il leur étoitavantageux vent-ellesmelier encore?
d'avoirdes esclaves:ils ont permis d'en acheter Biais, dira-t-on, vous troublez l'ordre de la
et d'envendre, oubliantce principede religion Providence.Dieu a uni votre ame avec voire
quileslouchoittant. Queveux-tuqueje te dise? corps, et vousl'en séparez: vous vousopposez
Vérité dans un temps, erreur dans un autre. doncà sesdesseins,et vouslui résistez.
Quene faisons-nous commeles chrétiens?Nous Que veut dire cela? Troublé-jel'ordrede la
sommesbien simplesde refuserdes établisse- Providencelorsqueje changelesmodifications de
mentset des conquêtesfacilesdans des climats la matière,et queje rendscarréeunebouleque
heureux (ï), parceque l'eau n'y est pas assez lespremièresloisdu mouvement,c'est-à-dire les
pure pour nouslaverselonlesprincipesdu saint loisdela créationet de la conservation,avoient
alcoran. faite ronde? Non, sansdoute:je ne fais qu'user
Je rendsgrâcesau Dieu tout-puissant,qui a du droit qui m'a élé donné; et, en ce sens,je
envoyéHalisongrandprophète,decequeje pro- puis troublerà ma fantaisietoute la nature,sans
fesseune religionqui se fait préférerà tousles que l'on puissedire que je m'opposeà la Provi-
intérêtshumains,et qui est pure commele ciel, dence.
dontelleest descendue. Lorsquemoname sera séparéede mon corps,
DeParis,lei3delaluiredeSaphar,1715. y aura-l-ilmoinsd'ordreet moinsd'arrangement
dans l'univers?Croyez-vous que celte nouvelle
combinaison soitmoins parfaiteet moinsdépen-
dantedesloisgénérales,quele mondey ait perdu
LETTRÉ LXXVI.
quelquechose,et que lesouvragesdeDieusoient
USBEK A SOKAMIIBBEIÏ. moinsgrands,ou plutôtmoinsimmenses?
Pensez-vous que mon corps,devenuun épide
A Smyrne. blé, un ver, un gazon,soitchangéen un ouvrage
Lesloissont furieusesen Europecontreceux dela naturemoinsdigned'elle?et que moname,
qui se tuent eux-mêmes. Oulesfait mourirpour dégagéede toutce qu'elleavoitde terrestre,soit
ainsidire une secondefois;ils sont traînésindi- devenuemoinssublime?
Toutescesidées,moncherIbben,n'ontd'autre
(1)Lesmahométans nesesoucient pointdeprendre , sourceque notre orgueil.Nousne sentonspoint
Venise
parcequ'ilsn'ytrouveraient
point d'eaupourleurs notre petitesse; et malgréqu'on en ait, nous
purifications.
LETTRES PERSANES. 53
voulonsêtre complusdans l'univers, y figurer, et lectures, à un tel poinl que sa vue en est affoi-
Vêtre un objet important.Nous nous imaginons blie; et tout nez qui en est orné ou chargépeut
que l'anéantissementd'uu être aussi parfait que passer sans contredit pour le nez d'un savant.
nous dégraderait toute la nature; et nous ne « Quant à la moustache, elle esl respectable
concevonspas qu'un hommede plus ou de moins par elle-même, et indépendamment des consé-
dansle monde, que dis-je ? tous leshommesen- quences, quoiqu'on ne laisse pas d'en tirer quel-
semble,cent millionsde terres commela nôtre, quefoisde grandesutilitéspourle servicedu prince
ne sout qu'un atome subtil et délié, que Dieu et l'honneur delà nation, commele fit bien voir
n'aperçoitqu'à causede l'immensitéde ses con- un fameux-général portugais dans les Indes (ï);
noissances. car, se trouvantavoirbesoind'argent, il se coupa
DeParis,le15delalunedeSaphar,
1715. une de ses moustaches,et envoyademanderaux
habitants deGoa vingt mille pistolessur ce gage:
elleslui furent prêtées d'abord, et dansla suite
LETTRE LXXVII. il retira sa moustacheavechonneur.
«On conçoit aisémentque des peuplesgraves
IBBEN AUSBEK. et flegmatiquescommeceux-là peuvent avoir de
AParis. l'orgueil; aussien ont-ils. Ils le fondent ordinai-
rement sur deuxchosesbien considérables.Ceux
Moncher Usbek, il mesemble que, pour un qui vivent dans le continent de l'Espagne et du
vrai musulman,les malheurssont moinsdeschâ- Portugal se sententle coeurextrêmementélevé,
timentsque des menaces.Ce sont des jours bien lorsqu'ils sont ce qu'ils appellent de vieux chré-
précieuxque ceux qui nous portent à expier les tiens, c'est-à-direqu'ils ne sont pasoriginairesde
offenses.C'estle temps des prospéritésqu'il fau- ceux à qui l'inquisition a persuadé dans ces der-
drait abréger.Que servent toutes ces impatien- niers sièclesd'embrasserla religion chrétienne.
ces, qu'à fairevoir que nous voudrionsêlre heu- Ceux qui sont dans les Indes ne sont pas moins
reux, indépendammentde celui qui donne les flattés lorsqu'ilsconsidèrentqu'ils ont le sublime
félicités,parce qu'il est la félicité même? mérite d'être, commeils disent, hommesde chair
Si un être est composé de deux êtres, et que blanche. Il n'y a jamais eu dansle séraildu grand
lanécessitéde conserverl'union marque plus la seigneur de sultane si orgueilleusede sa beauté
soumissionaux ordres du créateur, on en a pu que le plus vieux et le plus vilain malin ne l'est
faireuneloi religieuse: si celte nécessitédecon- de la blancheurolivâtrede son teint, lorsqu'il est
serverl'unionest uu meilleurgarant des actions dans une ville du Mexique, assissur sa porte, les
des hommes,on en a pu faire une loi civile. bras croisés.Uu homme de cette conséquence,
DeSmyrne, ledernierjourdelalunedeSaphar,
2715. une créature si parfaite ne travaillerait pas pour
tous les trésors du monde, etne se résoudraitja-
mais, par une vile et mécanique industrie, de
LETTRE LXXVIII. compromettre l'honneur et la diguilé de sa
peau.
RICAA USBEK. " Car il faut savoirque lorsqu'un homme a un
certain mérite en Espagne, commepar exemple
A "*.
quand il peut ajouter aux qualités dont je viens
Je l'envoiela copie d'une lettre qu'un Fran- de parler celle d'être le propriétaire d'une grande
çoisqui esten Espagne a écrite ici; je crois que épée, ou d'avoir appris de son père l'art de l'aire
lu serasbien aise de la voir. j urer unediscordanteguitare,il ne travailleplus:
«Je parcours depuis six mois l'Espagne et le son honneurs'inlcresse au repos deses membres.
Portugal,et je vis parmi les peuples qui, mé-, Celui qui reste assis dix heures par jour obtient
prisanttous les aulres, font aux seuls François précisémentla moitiépi usde considérationqu'un
l'honneurdeleshaïr. autre qui n'en reste que cinq, parce que c'esl sur
«La gravitéest le caractère brillant des deux les chaises que la noblesses'acquiert.
nations:ellese manifesteprincipalementde deux «Mais quoiqueces invinciblesennemisdu tra-
manières,par leslunettes et par la moustache. , vail fassent parade d'une tranquillité philosophi-
«Les lunettes font voir démonslrativement que, ils ne l'ont pourtant pas dans le coeur;car
que celuiqui les porte esl un homme consommé ils sonl toujours amoureux.Ils sont les premiers
dansles sciences et enseveli dans dç profondes (1)JeandeCastro.
54 LETTRES PERSANES.
hommesdumondepourmourirde langueursous Je ne seroispasfâché,Usbek,de voirunelet-
la fenêtrede leurs maîtresses;et tout Espagnol tre écriteà Madrid, par un Espagnolqui voya-
n'est enrhumé ne saurait en France; je croisqu'il vengeraitbiensa
qui pas passerpour gerait
nalion. Quel vastechamp pour un hommefleg-
galant.
«Ilssontpremièrement dévots,etsecondement matiqueet pensif!Je m'imaginequ'il commen-
Ils se bien
garderont d'exposer leursfem- cerait ainsila description deParis:
jaloux.
mesauxentreprisesd'un soldatcribléde coups, «Il y a ici une maisonoù l'on met les fous:
oud'un magistratdécrépit:maisils lesenferme- on croiraitd'abord qu'elleest la plus grandede
rontavecun noviceferventqui baisseles yeux, la ville;non:1eremède est bien petit pour le
ou unrobusteFranciscainqui les élève. mal.Sansdouteque les François,extrêmement
«Ils permettentà leurs femmesde paraître décriéschezleurs voisins,enfermentquelques
avecle sein découvert; maisils ne veulentpas fousdansune maison,pour persuaderque ceux
qu'onleurvoiele talon,el qu'onles prennepar qui sontdehorsne le sontpas.»
le boutdespieds. Je laisselà monEspaguol.Adieu,mon cher
« On dit partoutquelesrigueursde l'amour Usbek.
sont cruelles;ellesle sontencorepluspour les DeParis,le17delalunedeSaphar,
1715.
Espagnols.Les femmesles guérissentde leurs
peines;maisellesnefontque leurenfairechan-
ger; et il leurreste souventun longet fâcheux LETTRE LXXIX.
souvenird'unepeineéteinte.
« Ils ont de petitespolitessesqui en France USBEK A RHÉDr.
paroilroientmalplacées:par exemple,un capi- A Venise.
tainenebat jamaissonsoldatsanslui en deman-
der permission,et l'inquisitionne fait jamais La plupartdeslégislateurs ont élédeshommes
brûler un juif sans luifairesesexcuses. bornésque le hasarda misà la tête desaulres,
«LesEspagnols qu'onne brûlepasparoissent et qui n'ont presqueconsultéqueleurspréjugés
si attachésà l'inquisition,qu'il y aurait delà et leursfantaisies.
mauvaisehumeur de la leur ôter.Je voudrais Il semblequ'ilsaientméconnula grandeuret
seulementqu'onen établîtune autre, non pas la dignitémêmede leur ouvrage:ilssesontamu-
contreleshéréliques, maiscontreleshérésiarques sésà fairedesinstitutionspuériles,aveclesquelles
qui attribuentà de petitespratiquesmonacales ils se sont à la véritéconformésaux petitses-
la mêmeefficacitéqu'auxsept sacrements,qui prits, maisdécrédilésauprès des gensde bon
adorenttoul ce qu'ils vénèreut, et qui sontsi sens.
dévotsqu'ilssontà peinechrétiens. Ils se sont jetés dansdes détailsinutiles;ils
«Yonspourreztrouverde l'espritet du bon ont donnédanslescas particuliers;ce qui mar-
sens chez les Espagnols;mais n'en cherchez que un génieétroit, qui ne voitles chosesque
point daus leurslivres.Voyezune.deleursbi- par partie, et n'embrasserien d'une vue géné-
bliothèques, lesromansd'un côté, et lesscolasti- rale.
qtiesde l'autre: vous diriez que les partiesen Quelques-uns ontaffectédeseservird'uneau-
ont été faites et le toutrassemblépar quelque tre langueque la vulgaire; choseabsurdepour
ennemisecretdelaraisonhumaine. un faiseurde lois:commentpeut-onles obser-
«Leseuldeleurslivresqui soit bonestcelui ver, si ellesne sontpasconnues?
quia faitvoir le ridiculedetouslesautres. Ilsontsouventabolisansnécessitécellesqu'ils
« Ilsontfaitdesdécouvertes immenses dansle ont Irouvéesétablies:c'est-à-direqu'ils ontjeté
nouveaumonde,et ilsne connoissent pasencore les peuplesdansles désordresinséparablesdes
leurproprecontinent: il y a surleursrivièrestel changements.
pont qui n'a pas encoreété découvert,et dans Il est vrai que, par une bizarreriequi vient
leursmontagnesdesnationsquileur sontincon- plutôtde la nature que de l'espritdeshommes,
nues(ï). il estquelquefois nécessairede certaines
«Ils disent que le soleilse lèveet se couche lois.Maisle casest rare et changerarrive,il
; lorsqu'il
dansleurpays: maisil faut direaussiqu'en fai- n'y fauttoucherqued'une maintremblante: on
santsacourse,il ne rencontrequedescampagnes y doit observertant de solennité,et
ruinéeset descontréesdésertes.» apporter
tant de précautions,que le peupleen conclue
(ï)LesBattuécas. naturellementqueles loissontbiensaintes,puis-
LETTRES PERSANES. 55
qu'il faut tant de formalités pour les abroger. sousl'empire de ce sexe, et qui, minisire de la
Souventils les ont faites trop subtiles, et ont modestie daus lesactionsles plus libres, ne porte
suividesidées logiciennesplutôt que l'équité na- que de chastesregards, et ne puis inspirer que
turelle.Dansla suite elles ont été trouvées trop l'innocence.
dures, et par un esprit d'équilé on a cru devoir Dès queje l'eus jugée digne de toi, je baissai
s'enécarter: mais ce remède étoit un nouveau les yeux: je lui jetai un manteau d'écarlale; je
mal.Quellesque soient les lois, il faut toujours lui misau doigt un anneau d'or; je me proster-
lessuivre, et les regarder commela conscience nai à sespieds; je l'adoraicommela reine de ton
publique,à laquelle celle des particuliersdoit se coeur. Je payai les Arméniens; je la dérobai à
conformertoujours. tous les yeux. Heureux Usbek! tu possèdesplus
Il faut pourtant avouer que quelques-unsd'en- de beautés que n'en enferment tous les palais
tre euxont eu une attention qui marque beau- d'Orient. Quel plaisir pour toi de trouver à ton
coupde sagesse; c'est qu'ils ont donnéaux pères retour tout ce que la Perse a de plus ravissant,
une grande autorité sur leurs enfants. Rien ne et de voir dans ton sérail renaître les grâces, à
soulageplusles magislrats, rien ne dégarnit plus mesure que.le temps et la possessiontravaillent
les tribunaux,rien enfin ne répand plus detran- à les détruire!
quilblédansun état, où les moeursfont toujours DuséraildeFatmé,le1erdelalunedeRebiab ier , r7ii.
demeilleurscitoyensque les lois.
C'est de toutes les puissances celle dont on
abusele moins; c'est la plus sacréede toutesles LETTRE LXXXI.
magistratures; c'est la seule qui ne dépend pas
des conventions,et qui les a même précédées. USBEK A RHÉDr.-
On remarqueque, dans les pays où l'on met
danslesmainspaternelles plus de récompenseset AVenise.
de punitions, les famillessont mieux réglées : Depuis queje suisen Europe,mon cher Rhédi,
les pères sont l'image du créateur de l'univers, j'ai vu bien des gouvernements.Ce n'est pas
qui, quoiqu'il puisse conduire les hommes par commeen Asie, où les règles de la politique se
•souamour, ne laisse pas de se les allacher en- trouvent partout les mêmes.
\core par lesmotifsde l'espérance et de la crainte. J'ai souventrecherché quel étoit le gouverne-
' Je ne finirai
pas cette lettre sans te faire re- ment le plus conformeà la raison.Il m'a semblé
marquerla bizarreriede l'esprit des François.On que le plus parfait est celui qui va à son but à
dit qu'ils ont retenu des lois romainesun nom- moinsde frais; desorte que celui qui conduit les
bre infinide chosesinutiles, et même pis; et ils hommesdelà manière qui convientle plus à leur
n'ont pas pris d'elles la puissance paternelle penchant et à leur inclination est le plus parfait.
qu'ellesont établie comme la première autorité Si dans un gouvernementdoux le peuple est
légitime. aussi soumis que dans uu gouvernementsévère,
DeParis,le 18delalunedeSaphar,1715. le premier est préférable, puisqu'il est plus cou-
forme à la raison , et que la sévérité est un mo-
tif étranger.
LETTRE LXXX. Compte, mon cher Rhédi, que dansun élal
les peines plus ou moins cruellesne font pas que
LEGRAND EUNUQUE HOIRA USBEK. l'on obéisseplus aux lois. Dans les pays où les
AParis. châtiments sont modérés, on les craint comme
dans ceux où ils sonttyranniques et affreux.
Hier des Arméniens menèrent au sérail une Soit que le gouvernementsoit doux, soit qu'il
jeune esclavede Circassie, qu'ils vouloientven- soit cruel, on punit toujours par degrés, on in-
dre. Je lafis entrer dans les appartementssecrets, flige un châtiment plus oumoinsgrand à un crime
je la déshabillai, je l'examinai avec les regards plus ou moins grand. L'imaginationseplie d'elle-
d'unjuge; et plus je l'examinai, plusje lui trou- même aux moeursdu pays où l'on est : huit jours
vai de grâces.Une pudeurvirginale sembloitvou- de prison, ou une. légère amende, frappent au-
loir lesdérober à ma vue : je vistout ce qu'il lui tant l'esprit d'un Européen nourri dans un pays
en coûtoitpour obéir : elle rougissoit de se voir de douceur, que la perte d'un bras intimide un
nue, mêmedevant moi, qui, exemptdespassions Asiatique. Ils attachent uu certain degré de
qui peuvent alarmer la pudeur, suis inanimé crainte à un certain degré de peine, cl chacunla
56 LETTRES PERSANES.
a
partageà safaçon:1edésespoirdel'infamievient teurdesempires;daustousles tempsil donné
désoleruu Françoiscondamnéà une peinequi sur la terre desmarquesdesa puissance;dans
n'ôteroitpas un quartd'heurede sommeilà un tousles âgesil a étéle fléaudesnations.
Turc. LesTarlaresont conquisdeuxfoisla Chine,et
D'ailleurs,je ne vois pas que la police, la ils la tiennentencoresousleur obéissauce.
justice,et l'équité, soient mieuxobservéesen Us dominentsur les vastespays qui forment
Turquie, en Perse, chez le Mogol,que daus l'empiredu Mogol.
lés républiquesde Hollande,de Venise.,et dans Maîtresde la Perse,ils sont assissur le trôné
l'Angleterremême; je ne vois pas qu'on y de Cyruset de Guslaspe.UsontsoumislaMos-
commettemoinsde crimes,et que les hommes, covie.Sousle nomdeTurcs,ilsont fait descon-
intimidéspar la grandeurdes châtiments,y quêtesimmenses dansl'Europe,l'Asieet l'Afrique,
soient plussoumisaux lois. el ilsdominentsur cestrois partiesde l'univers.
Je remarque au contraire une sourced'in- Et pourparlerde tempsplusreculés,c'estd'eux
justiceet de vexationsau milieude cesmêmes que sontsortisquelques-uns despeuplesqui ont
étals. renversél'empireromain.
Je trouvemêmele prince,qui estlaloi même, Qu'est-ceque les conquêtesd'Alexandreen -
moinsmaîtrequepartoutailleurs. comparaison de cellesde Gengiskan ?
Je voisque, dausces momentsrigoureux,il y Il n'a manquéà cette victorieusenationque
a toujoursdesmouvements tumultueuxoù per- des historienspour célébrerla mémoirede ses
sonnen'estle chef, et que, quandune foisl'au- merveilles.
toritéviolenteestméprisée,il n'enresteplus as- Que d'actionsimmortellesont été ensevelies
sezà personne'pourla fairerevenir; dansl'oubli!qued'empirespar euxfondésdont
Que le désespoirmêmede l'impunitéconfirme nousignoronsl'origine!Cettebelliqueuse nation,
le désordre,elle rend plusgrand; uniquementoccupéede sa gloireprésente,sûre
Quedanscesétalsil ne'seformepointde pe- de vaincredanstousles temps,ne songeaitpoint
tite révolte,et qu'iln'y a jamaisd'intervalleen- à.se signalerdans l'avenirpar la mémoiredeses
tre le murmureetla sédition; conquêtespassées.
Qu'ilnefautpoint que les grandsévénements DeMoscou, le4delalunedeReljiab
1er,1715.
y soientpréparéspar de grandescauses; aucon-
traire, le moindreaccidentproduitune grande
révolution,souventaussiimprévuede ceux qui LETTRE LXXXIII.
la fontque de ceuxqui la souffrent. RICAA IBBEN.
Lorsque Osman, empereur desTurcs, futdé-
posé, aucunde ceux qui commirentcet attentat A Smyrne.
ne songeoilà lecommettre : ilsdemandoientseu- Quoiqueles Françoisparlentbeaucoup,il y a
lementen suppliantqu'onleur fîtjusticesur quel- cependantparmieuxuneespècededervistacitur-
que grief: une voix, qu'on n'a jamaisconnue, nes qu'onappellechartreux.Oudit qu'ilssecou-
sortitdela foulepar hasard;lenomde Mustapha pent la langueeu entrantdausle couvent;et on
futprononcé,el soudainMustaphafut empereur. souhaiteraitfort quetousles aulresdervisse re-
DeParis,le2delalunedeRebiabIer,1715, tranchassentde mêmetout ce queleurprofession
leur rend inutile.
A proposde genstaciturnes,il y ena de bien
LETTRE LXXXII. plussinguliersque ceux-là,et qui ont un lalent
bien extraordinaire.Cesontceuxquisaventpar-
KARGUM, ENVOYÉ DETERSE ENMOSCOVIE, ler sansrien dire, et qui amusentuneconversa-
AUSBEK. tionpendantdeuxheuresde tempssansqu'ilsoit
AParis. possibledeles déceler, d'être leur plagiaire,ni
de retenirun motde ce qu'ilsont dit.
De tonteslesnationsdu monde, mon cher Cessortesde gens sontadorés des femmes;
Usbek, il n'y ena pasqui ail surpassécelledes maisils ne le sont pas tant que d'autresqui ont
Tarlaresparla gloireou par la grandeurdescon- reçu de la nature l'aimabletalent de sourireà
quêtes.Ce peupleestle vraidominateurdel'uni- propos,c'est-à-direà chaqueinstant,et quipor-
vers;touslesautressemblentêtre faits pourle tent la grâced'uue joyeuseapprobationsur tout
servir: il estégalement le fondateurel le-destruc- ce qu'ilsdisent.
LETTRES PERSANES. 57
Maisilssont au comblede l'esprit lorsqu'ils sa-, lui-même, il seroit le plus méchantde tous les
vent entendrefinesseatout, et trouver mille pe- êtres, puisqu'il le seroit sansintérêt.
tits traits ingénieuxdansles chosesles plus com- Ainsi, quand il n'y aurait pas de Dieu, nous
munes. devrionstoujoursaimerla justice, c'est-à-direfaire
J'en connoisd'autres qui se sont bien trouvés, nos efforts pour ressemblerà cet être dont nous
d'introduiredans les conversationsdes chosesin- avons une si belle idée, et qui, s'il existoil, se-
animées,etd'y faire parler leur habit brodé, leur roit nécessairementjuste. Libres que nous serions
perruqueblonde, leur tabatière, leur cauue, et du joug de la religion, nous ne devrions.pasl'être
leursgants. Il estbon de commencerde la rue à de celui de l'équité.
sefaireécouterpar le bruit du carrosseet du mar-. Voilà, Rhédi, ce qui m'a fait penser que la
teauquifrapperudement la porte : cet avant-pro- justice est éternelle, el ne dépend point des con-
pos prévientpour le reste du discours; et quand ventions humaines. Et quand elle en dépendrait,
l'exordeest beau, il rend supportablestoutesfes ce serait une vérité terrible qu'il faudrait se dé-
sottisesqui viennent ensuite, mais qui par hon- rober à soi-même.
neur arrivent trop tard. Nous sommesentourés d'hommesplus forts
Jeté prometsque ces petits talents, dont on que nous rils peuvent nous nuire de mille ma-
ne faitaucuncaschez nous, serventbienici ceux nières différentes; les trois quarts du temps, ils
qui sont assezheureux pour les avoir, et qu'un peuvent le faire impunément. Quel repos pour
hommede bon sens nebrille guère devant eux. nous de savoir qu'il y a dansle coeurdevons ces
DeParis,le6delalunedeRebiab
2°,1715. hommesun principe intérieur qui eombaten no-
tre faveur, et nous met à couvert de leurs entre-
prises!
Sans cela nous devrions être dans une frayeur
LETTRE LXXXIV. continuelle; nous passerionsdevant les hommes
commedevantles lions; et nous ne serionsjamais
USBEK
A REÉDI. assurés un moment de notre bien, de notre hon-
neur, el de noire vie.
A Venise. Toutesces penséesm'animent contre ces doc-
S'il y a un Dieu, mon cher Rhédi, il faut né- leurs, qui représentent Dieu comme un être qui
cessairementqu'il soit juste; car, s'il nel'étoitpas,fait un exercice tyraunique de sa puissance; qui
il seroitle plus mauvaiset le plus imparfait de le font agir d'une manière dont nousne voudrions
tousles êtres. pas agir nous-mêmesde peur de l'offenser; qui
Lajustice est un rapport de convenancequi se le chargentde toutes les imperfectionsqu'il punit
trouveréellemententre deux choses: ce rapport en nous; et, dansleurs opinions contradictoires,
est toujoursle même, quelque être qui le consi- le représentent tantôt comme un être mauvais,
tantôt commeun être qui hait le mal el le punit.
dère, soit que ce soit Dieu, soit que ce soit un
ange, ou enfin que ce soitun homme. Quand un homme s'examine,quellesatisfaction
11est vrai que les hommesne voient pas toi> pour lui de trouver qu'il a le coeurjuste! Ce plai-
sir, tout sévère qu'il est, doit le ravir: il voitson
jours ces rapports; souvent même lorsqu'ils les être autant au-dessus de ceux qui ne l'ont pas
voient,ils s'en éloignent, et leur intérêt est tou-
joursce qu'ils voientle mieux. La justice élèvesa qu'il se voit au-.dessusdes tigres et desours. Oui,
voix; mais elle a peine à se faire entendre dans Rhédi, si j'étois sûr de suivre toujoursinviolable-
lé lumultedespassions. ment cette équité que j'ai devantlesyeux, je me
Leshommespeuvent faire des injustices, par- croirais le premier des hommes.
ce qu'ils ont intérêt de les commettre, et qu'ils DeParis,leitr delalunedeGemmadi icr,171a.
préfèrentleur propre satisfactionà celle desau-
tres. C'esttoujourspar un retour sur eux-mêmes
qu'ilsagis'sent:nuln'est mauvaisgratuitement; il LETTRE LXXXV.
faut qu'il y ait une raison qui détermine, et cette
raisonest toujoursune raison d'intérêt. RICAA***.
Maisil n'est pas possibleque Dieu fassejamais
rien d'injuste: dès qu'on supposequ'il voit lajus- Je fus hier aux Invalides; j'aimerois autant
tice, il faut nécessairementqu'il la suive:car, avoir fait cet établissement,si j'étois prince, que
commeil n'a besoin de rien, el qu'il se suffità d'avoir gagné trois batailles.Ou y trouve partout
58 LETTRES PERSANES.
la maind'un grandmonarque.Je croisque c'est par sontravailétoit en état de vaincrelà stérilité
le lieu le plusrespectablede la terre. de nosterres.
Quel spectacledé voir assembléesdans un Il ne restoità la dévotionqu'un secondcoup
mêmelieu toutescesvictimesde la patrie, qui à faire: c'étoitde ruiner l'industrie,moyennant
ne respirentque pour la défendre,et qui, se quoi l'empiretomboitde lui-même,et aveclui,
sentantlemêmecoeuret non pasla mêmeforce, parunesuitenécessaire, cettemêmereligion qu'on
neseplaignentquede l'impuissanceoù ellessont vouloitrendre si florissante.
de sesacrifierencorepour elle! S'il fautraisonnersansprévention,je ne sais,
Quoide plus admirableque de voircesguer- Mirza, s'il n'est pasbon que dansunétat il y ait
riersdébilesdanscelleretraiteobserverune dis- plusieursreligions.
ciplineaussiexacteque s'ilsy étoientcontraints Onremarquequeceuxqui viventdansdesreli-
par la présenced'un ennemi,chercherleur der- gionstoléréesserendentordinairement plusutiles
nière satisfaction dans celleimagedela guerre, à leur patriequeceuxqui viventdansla religion
et partagerleur coeuret leur espritentreles de- dominante,parcequ'éloignésdeshonneurs, ne
voirsde la religionet ceuxdel'art militaire! pouvantse distinguerque par leur opulenceet
Je voudraisque les nomsde ceux qui meu- leurs richesses,ils sont portésà en acquérirpar
rent pour la patrie fussentconservésdans les leur travail,et à embrasserles emploisde la so-
temples,et écrits dansdes registresqui fussent ciétélesplus pénibles.
commela sourcede la gloireet de la noblesse. D'ailleurs,commetoutesles religionscontien-
DeParis,lei5delalunedeGemmadiIer,1715. nent des préceptesutilesà la société,il estbon
qu'ellessoientobservéesaveczèle.Or,qu'ya-t-il
de pluscapabled'animerce zèle que leur mul-
LETTRE LXXXVI. tiplicité?
Cesontdes rivalesqui ne se pardonnentrien.
USBEK A MIRZA. La jalousiedescendjusqu'auxparticuliers:cha-
cunse tient sursesgardes,et craintde fairedes
A lspahan. chosesqui déshonoreraientson parti, et l'expo-
Tu sais, Mirza, que quelquesministresde seraientaux mépriset aux censuresimpardon-
Gha-Soliman avoientforméle desseind'obliger' nablesdu parti contraire.
touslesArméniensde Perse de quitterle royau- Aussia-t-on toujoursremarquéqu'unesecte
me, ou de sefairemahométans,dansla pensée nouvelleintroduitedansun état étoit le moyen
que notre empire seroit toujourspolluétandis le plus sûr pour corrigertous les abus de l'an-
qu'il garderaitdanssonseincesinfidèles. cienne.
C'étoitfaitdela grandeurpersane,sidanscette On a beau dire qu'il n'est pas de l'intérêtdu
occasionl'aveuglédévotionavoitété écoulée. \princede souffrirplusieursreligionsdanssonétat:
Onne saitcommentla chosemanqua.Ni ceux quand touteslessectesdu mondeviendraients'y
quifirentla proposilionni ceuxqui la rejetèrent rassembler,celane lui porteraitaucunpréjudice,
n'en connurentles conséquences : le hasardfit parcequ'il n'y en a aucunequi ne prescrivel'o-
l'officede la raisonet de la politique, et sauva béissanceetne prêchela soumission.
l'empired'un périlplusgiandque celuiqu'ilau- J'avouequeleshistoiressontrempliesde guer-
rait pu courirde la perte d'unebataille,et dela resde religion:mais qu'ony prenne bien garde,
prisede deuxvilles. ce n!est point la multiplicitédesreligionsqui a
En proscrivantles Arméniens,on pensadé- produit ces guerres, c'est l'esprit d'intolérance
truire en un seul jour tous les négociants,et qui auimoitcellequi se croyoitla dominante.
presquetouslesartisansdu royaume.Je suissûr C'estcet esprit de prosélytismeque les Juifs
quele grandCba-Abbas auraitmieuxaimésefaire ont pris des Égyptiens,et qui d'eux est passé
couperlesdeuxbras que de signerun ordrepa- commeune maladieépidémiqueet populaireaux
reil, et qu'en envoyantau Mogolet aux autres mahométanset aux chrétiens.
rois des Indesses sujetsles plus industrieux,il C'estenfincet esprit de vertige,dontles pro-
auraitcruleur donnerla moitiéde ses états. grès ne peuventêtre regardésque commeune
Lespersécutions quenosmahométans zélésont éclipseentièrede la raisonhumaine.
faitesaux guèbresles ont obligésde passeren Car enfin,quand il n'y aurait pas de l'inhu-
fouledanslesIndesetont privéla Persedecelte manitéà affligerla consciencedesaulres, quand
. nation si appliquéeau labourage,et qui seule il n'en résulteraitaucundes mauvaiseffetsquien
LETTRES PERSANES.
germentà milliers, il faudrait être fou pour s'en sont. L'amour fait retentir ce tribunal: on n'y en"
aviser.Celui qui veut me faire changer de reli- tend parler que de pères irrités, defillesabusées,
gionne le fait sansdoute que parcequ'il ne chan- d'amauls infidèles, et de maris chagrins.
gerait pasla sienne quand on voudrait l'y forcer : Par la loi qui y est observée, tout enfantné
il trouve donc étrange que je ne fasse pas une pendant le mariage est censé être au mari : il a
chosequ'il ne ferait pas lui-mêmepeut-être pour beau avoir de bonnes raisons pour ne pas le
l'empiredu monde. croire, la loi le croit pour lui, et le soulage de
DeParis,le26delalunedeGemmadi Ier, 1715. l'examen et des scrupules.
Dans ce tribunal, on prend les voixà la ma-
jeure ; maison dit qu'ona reconnu parexpérience
qu'il vaudrait mieux les recueillir à la mi-
LETTRE LXXXVII. neure : et cela est asseznaturel, car il y a très-
RICAA***. peu d'esprits justes, el tout le monde convient
qu'il y en a une infinité de faux.
Il sembleici que les familles se gouvernent DeParis,le rerdelalunedeGemmadi
2e,1715,
toutesseules.Le mari n'a qu'une ombre d'autorité
sur sa femme, le père sur ses enfants, le maître
sur sesesclaves.La justice se mêle de tous leurs
différends; et sois sûr qu'elle est toujours contre LETTRE LXXXVIII.
le mari jaloux, le père chagrin, le maître incom- RICAA***.
mode.
J'allai l'autre jour dans le lieu où se rend la On dit que l'homme est un animal sociable.
justice.Avant d'y arriver, il faut passer sous les Sur ce pied-là, il me paroît qu'un François est
armesd'un nombre infini de jeunes marchandes plus homme qu'un autre : c'est l'homme par ex-
qui vous appellent d'une voix trompeuse. Ce cellence; car il semble êlre fait uniquementpour
spectacled'abord est assez rianl; mais il devient la société.
lugubre lorsqu'on entre dans les grandes salles, Mais j'ai remarqué parmi eux des gens qui
où l'on ne voit que des gens dont l'habit est en- non-seulement sont sociables, mais sont eux-
core plusgraveque la figure. Enfin on entre dans mêmes la société universelle.Us se multiplient
le lieu sacréoù se révèlent tous les secrets des dans tous les coins; ils peuplent en un moment
familles,et où les actions les plus cachées sont les quatre quartiers d'une ville : cent hommes de
alisesau grandjour. cette espèce abondent plus que deux mille ci-
Là,une fillemodestevient avouerlestourments toyens; ils pourraient réparer aux yeux des
d'une virginitétrop long-tempsgardée, ses com- étrangers les ravages de la peste et de la famine.
bats, et sa douloureuserésistance: elle est si peu On demandedans lesécolessi un corps peut êlre
fière de sa victoire,qu'elle menace toujours d'une en un instant en plusieurs lieux : ils sont une
défaiteprochaine; et, pour queson père n'ignore, preuve de ce que les philosophes mettent en
plus ses besoins, elle les expose à toul le peuple. question.
Unefemmeeffrontéevient ensuite exposer les Us sont toujours empressés, parce qu'ils ont
outragesqu'elle a faits à son époux, comme une l'affaire importante de demander à tous ceux
raison d'eu êlre séparée. qu'ils voient où ils vont, et d'où ils viennent.
Avec une modestiepareille, une autre vient On ne leur ôteroitjamais de la tête qu'il est de
dire qu'elle est lasse de porter le titre de femme la bieuséancede visiter chaquejour le public en
sansen jouir; elle vient révéler les mystères ca- détail, sans compter lesvisitesqu'ils font en gros
chésdansla nuit du mariage; elle veut qu'on la dans les lieux où l'on s'assemble; mais, comme
livreaux regards des experts les plus habiles, et la voie en est trop abrég-ée,ellessont comptées,
qu'unesentencela rétablisse dans tous les droits pour rien dans les règles de leur cérémonial.
de la virginité. Il y en a même qui osent défier Ils fatiguent plus lesportesdesmaisonsà coups
leurs maris, et leur demanderen public un com- de marteau que les vents et les tempêtes. Si,l'on
bat que les témoins rendent si difficile: épreuve alloit examiner la liste de tous les portiers, ou y
aussiflétrissantepour la femme qui la soutient, trouverait chaquejour leur nom estropié de mille
que pour le mari qui y succombe. manièresen caractèressuisses.Us passentleur vie
U11nombre infini de filles ravies on séduites à la suite d'un enterrement,dans les compliments
fontleshommesbeaucoupplus mauvaisqu'ils ne de condoléance, ou dans des félicitationsde ma-
Go LETTRES PERSANES.
liage.Leroi nefaitpoinlde gratification à quel- Le ministreest legrand-prêlre,qui lui offrebien'
ne sont point-
qu'un de ses sujets,qu'il ne leur en coûteune desvictimes.Ceuxqui l'entourent
voilurepour lui en allertémoignerleurjoie.En- habillésde blanc: tantôtsacrificateurs,et tantôt
fin, ils reviennentchez eux, bien fatigués,se sacrifiés,ils se dévouenteux-mêmesà leur idole
reposerpour pouvoir reprendre le lendemain avec tout le peuple.
leurspéniblesfonctions. DeParis,le9delalunedeGemmadi2e,,715.
Und'euxmourutl'autrejour delassitude,el on
mit cette épigraphesur sontombeau:
« C'estici quereposeceluiqui ne s'estjamais LETTRE XC.
reposé.Il s'estpromenéà cinq centtrente enter-
rements.Ils'est réjoui de la naissancede deux USBEK A IBBEN.
millesix cent quatre-vingts enfants.Les pensions
dontil a félicitésesamis,toujoursen destermes A SuijTae.
différents,montentà deux millionssix cent Ledésirdela gloiren'estpointdifférentdecet
millelivres;le cheminqu'ila faitsur le pavé, à instinctque touteslescréatures ont pour leur
neuf millesixcentsstades;celuiqu'il a fait dans conservation.Il semble que nous augmentons
-lacampagne,à trente-six.Sa conversation.étoit notre être lorsquenouspouvonsle porterdansla
amusante;il avoitun fondstoutfaitdetroiscent mémoiredes autres: c'estune nouvellevie que-
soixante-cinq contes;il possédoitd'ailleurs,de- nousacquérons,et qui nous devientaussi pré-
puissonjeuneâge, cent dix-huitapophthegmes cieuseque celleque nousavonsreçuedu ciel.
tirésdes anciensqu'il employoitdansles occa- Maiscommetousleshommesnesont pas éga-
sionsbrillantes,Hestmortenfinà la soixantième lementattachésà la vie, ilsne sontpasaussiéga-
annéede son âge. Je me tais, vovageur;car lementsensiblesà la gloire.Celtenoblepassion
commentpourrois-jeacheverde te direce qu'il est bien toujoursgravéedans leur coeur;mais1
a fait et ce qu'il a vu? ». l'imaginationet l'éducationlà modifientde mille
DeParis,le3delalunedeGemmadi2e,171S. manières.
Cette différence,qui se trouve d'hommeà
homme, se fait encoreplus sentir de peupleà
LETTRE LXXXIX. peuple.
On peut poserpour maximeque danschaque
USBEK A RâÉUI. étatle désirde la gloirecroitavecla libertédes
sujets, et diminueavecelle: la gloiren'estjamais
AVenise. de la servitude.
compagne
'A Paris règne la libertéet l'égalité.La nais-, Un hommede bon sensmedisoitl'aulrejour:
la le mérite1même de la «. On esten à bien libre '
sauce, vertu, guerre, France, deségards,plus
quelque brillant qu'il soit, ne sauve pas un qu'en Perse; aussiy aime-t-onplusla gloire.Cette
hommede la foule dans laquelleil est con- heureusefantaisiefait faireà un François,avec
fondu.Lajalousiedes rangsy est inconnue.On- plaisiretavec goût, ceque votresultann'obtient
dit que le premierde Paris estceluiqui a les de ses sujetsqu'enleur mettantsanscessedevaut
meilleurschevauxà son carrosse. les yeuxles suppliceset les récompenses.
Un grand seigneurest un hommequi voitle « Aussi,parminous, le prince est-iljalouxdé
roi, qui parle aux ministres,quia desancêtres, l'honneurdu dernierde ses sujets.Il y a pour le
desdettes,el despensions.S'ilpeut aveccelacar maintenir des tribunaux respectables: c'est le
chersonoisivetépar Unair empressé,ou par un trésorsacréde la nation, et le seul doutle sou-r
feintattachementpourles plaisirs,il croitêtrele vérainn'estpasle maître,parcequ'ilne peutl'être
plusheureuxde tousleshommes. sans choquerses intérêts.Ainsi, si un sujet se
En Perse,il n'y a de grandsque ceuxà qui le trouveblessédans sou honneur par son prince,
monarquedonnequelquepartau gouvernement. soitpar quelquepréférence,soit parla moindre
Ici; il y a desgensqui sontgrandsparleur nais^ marque de mépris, il quitte sur-le-champ sa
sance;maisilssonlsanscrédit.Lesroisfontcomme- cour, sonemploi,son service,et seretire chezlui.
cesouvriershabilesqui, pour exécuterleursou- « Ladifférencequ'il y a destroupesfrançoises-
vrages,se serventtoujoursdesmachinesles plus aux vôtres, c'est que les unes, composées d'es-
simples. clavesnaturellementlâches, ne surmontentla
La faveurestla grandedivinitédes François. craintede la mort que parcelle du châtiment;
LETTRES PERSANES. 61
ce qui produit dans l'ame un nouveau genre de Autrefois les François, surtout les nobles, ne
terreur qui la rend comme stupide; au lieu que suivoientguère d'autres lois que cellesde ce point
les autres se présentent aux coups avec délices, d'honneur : elles régloieut toute la conduite de
et bannissentla crainte par une satisfactionqui leur vie, et elles étoientsi sévèresqu'on ne pou-
lui est supérieure. voit, sans uue peine plus cruelle que la mort,
« Mais le sanctuaire de l'honneur, de la répu- je ne dis pas les enfreindre, mais en éluder la
tation, et delà vertu, sembleêtre établi dans les plus petite disposition.
républiqueset dans les pays où l'on petit pro- Quand il s'agissoitde régler les différends,elles
noncer le mot de patrie. A Rome, à Athènes, à ne prescrivoientguère qu'une manière de déci-
Lacédémone,l'honneur payoit seul les services sion, qui étoit le duel, qui tranchoit toutes.les
les plus sigualés.Une couronne de chêne ou de difficultés.Mais ce qu'il y avoitde mal, c'est que
laurier, une statue, un éloge, étoit une récom- souventle jugement se rendoil entre d'autrespar-
penseimmensepour une bataille gagnée ou une ties que celles qui .y étoient inléressées.
villeprise. Pour peu qu'un hommefût connu d'un autre,
« Là, un homme qui avoit fait une belle action il falloit qu'il entrât dansla dispute, et qu'il payât
setrouvoitsufûsammentrécompensépar celte ac- de sa personne, commes'il avoit élé lui-mêmeen
tion même.Il ne pouvoit voir un de ses compa- colère. Il se sentoit toujours honoré d'un tel
triotes, qu'ilne ressentît le plaisir d'être son bien- choix et d'une préférence si flatteuse; et tel qui
faiteur: il comptoitle nombre de sesservicespar n'aurait pas voulu douner quatre pistoles à un
celuide ses concitoyens.Tout homme est capable homme pour le sauver de la potence, lui et toute
de fairedu bien à un homme : mais c'est ressem- sa famille, ne faisoit aucune difficultéd'aller ris-
bler aux dieux que de contribuer au bonheur quer pour lui millefoissa vie.
d'unesociétéentière. Cette manière de décider étoit assezmal ima-
« Or cette noble émulation ne doit-elle point ginée; car de ce qu'un homme étoit plus adroit
êlre entièrementéteinte dans le coeurde vosPer- ou plus fort qu'un autre, il ne s'ensuivoitpas qu'il
sans, chez qui les emplois et les dignités ne sont eût de meilleuresraisons.
quedesattributs de la fantaisiedu souverain? La Aussi les rois l'ont-ilsdéfenduesousdes peines
réputationet la vertu y sont regardées comme très-sévères: mais c'est en vain; l'honneur qui
imaginaires,si elles ne sont accompagnéesde la veut toujoursrégner, se révolte, et il ne recon-
faveurdu prince, avec laquelle elles naissent et noît point de lois.
meurentde même. Un homme qui a pour lui Ainsi les François sont dans un état bien vio-
l'estimepublique, n'est jamais sûr de ne pas être lent : car les mêmeslois de l'honneur obligentun
déshonorédemain. Le voilà aujourd'hui général honnête homme de se venger quand il a été of-
d'armée; peut-être que le prince le va faire son fensé; mais, d'un autre côlé, la justice le punit
cuisinier,et qu'il ne lui laissera plus à espérer des plus cruelles peines lorsqu'il se venge.Si l'on
d'autre élogeque celui d'avoir fait un bon ra- suit les lois de lUiorrheur,on périt sur un éeba-
goût. » faud; si l'on suit cellesde la justice, on est banni
DeParis,le15delalunedeGemmadi 2e,1715.. pour jamais de la société des hommes: il n'y a
donc que cette cruelle alternative, ou de mourir,
ou d'être indigne de vivre.
LETTRE XCI. DeParis,le 18dela lunedeGemmadi 2e,1715.
USBEK
AUMEME.
A Smyrne. LETTRE XCII.
De cette passion générale que la nation fran-
USBEK
A RUSTAN.
çoisea pour la gloire, il s'est formé dans l'esprit
des particuliersun certain je ne sais quoi, qu'on Alspahan.
appellepoint d'honneur; c'est proprement le ca-
ractèrede chaque profession : mais il est plus Il paraît ici uu personnage travesti en ambas-
marquéchezles gens de guerre, el c'est le point sadeur de Perse, qui se joue insolemment des
d'honneurpar excellence.II. me seroit bien diffi- deux plus grands rois du monde. Il apporte au
cile de faire sentir ce que c'est; car nous n'en monarque des François des présents que le nôtre
avonspointprécisémentd'idée. ne saurait donner à un roi d'Irimelte ou de
6s LETTRES PERSANES.
Géorgie;et, par sa lâche avarice,il a flétrila tout; à la corruptiondesmoeurs,qui a toutaffai-
majestédesdeux empires. bli ; à l'autoritésuprême,qui a tout abattu.
Il s'est rendu ridiculedevantun peuplequi Maisle régent,qui a vouluserendre agréable
prétendêlre le pluspoli de l'Europe;et il a fait au peuple, a paru d'abordrespectercette image
dire en Occidentque le roi des rois ne domine dela libertépublique;et, commes'il avoitpensé
que surdesbarbares. à releverde terre le templeet l'idole, il a voulu
Il a reçu des honneurs qu'il sembloitavoir qu'on les regardât commel'appui de la monar-
voulusefairerefuserlui-même;et, commesi la chie-etle fondementde touteautoritélégitime.
courde Franceavoiteuplus à coeurla grandeur DeParis,le4delalune-de
ïlhégeb,
1715.
persaneque lui, elle l'afait paraîtreavecdignité
devantun peupledontil estle mépris.
Ne dis poinlcelaà lspahan: épargnela tête
d'un malheureux.Je ne veux pas que nos mi- LETTRE XCIV.
nistresle punissentde leur propreimprudence, USBEK
A SONFRERE,
et de l'indignechoixqu'ilsontfait.
DeParis,ledernier
delalunedeGemmadi SANTON DECASBIN.
AUMONASTÈRE
2e,1715.
Je m'humiliedevant toi, sacré santon,et je
me prosterne: je regardeles vestigesde tes pieds
LETTRE XCIII. commela prunellede mes yeux.Ta saintetéest
si grande qu'il semble que tu aies le coeurde
USBEK
ARHÉnr. noire saint prophète; tes austéritésétonnentle
cielmême;les angest'ont regardédu sommetde
AVenise. la gloire,et ontdit : « Commentest-ilencoresur
Le monarquequi a si long-tempsrégnén'est la terre, puisquesonespritest avecnous, el vole
autourdu trône qui est soutenuparles nuées?»
plus( 1). Il a bieufait parler des gens pendant Et commentne t'honorerois-je
sa vie; toutle mondes'esttu à samort.Fermeet pas, moiqui ai
courageuxdanscederniermoment,il a paru ne appris de nosdocteursque les dervis, mêmein-
céder qu'au destin.Ainsimourutle grandCha- fidèles, ont toujoursun caractèrede saintetéqui
les rend respectablesauxvrais croyauls;et que
Abas, aprèsavoir rempli toute la terre de son Dieus'est choisidanstous les coinsde la terre
nom.
Necroispas que ce grandévénementn'aitfait desâmesplus puresque les autres, qu'il a sépa-
faire ici que des réflexionsmorales.Chacuna rées du monde impie, afin que leurs mortifica-
tionset -leursprièresferventessuspendissent sa
penséà ses affaires,et à prendre ses avantages
dansce changement. Le roi, arrière-petit-fils
du colère,prête à tomber sur tant de peuplesre-
belles?
monarquedéfunt,n'ayantquecinqans,un prince Leschrétiens disent des merveillesde leurs,
sononclea été déclarérégentdu royaume.
Le feuroi avoitfaitun testamentqui bornoit premierssantons,qui se réfugièrentà milliers
l'aulorilédu régent. Ce prince babile a été au danslesdésertsaffreuxde la Thébaîde,et eurent
parlement; et, y exposanttousles droits de sa pour chefs,Paul, Antoineet Pacôme.Si ce qu'ils
naissance,il a faitcasserla dispositiondu mo- en disentest vrai, leurs vies sont aussipleines
narque, qui, voulant se survivreà lui-même, de prodigesque cellesde nos plus sacrés im-
sembloitavoir prétendurégner encore aprèssa maums.Uspassoientquelquefoisdix ans entiers
mort. sansvoir un seulhomme;maisils habitoientla
Les parlementsressemblentà ces ruines que nuit et le jour avecdes dénions: ils étoientsans
l'on fouleauxpieds,maisquirappellenttoujours cessetourmentéspar ces esprits malins;ils les
l'idéede quelquetemplefameuxpar l'ancienne trouvoientau lit, ils les trouvoientà table.: ja-
religiondespeuples.Ilsne se mêlentguèreplus maisd'asilecontreeux.Si tout ceciest vrai, san-
quederendrela justice; et leurautoritéesl tou- ton vénérable,il faudrait avouer que personne
jourslanguissante,à moinsquequelqueconjonc- n'auraitjamaisvécuen plusmauvaisecompagnie.
ture imprévuene viennelui rendrela forceet la Les chrétienssensésregardenttoutesceshis-
vie.Cesgrandscorpsontsuivile desliudeschoses toires commeune allégoriebien naturelle, qui
humaines;ils ont cédé au temps, qui détruit nouspeut servir à nous faire sentir le malheur
de la conditionhumaine.Envaincherchons-nous
(1)Ilmourut
leIerseptembre
171s, dansle désertun état tranquille,les teulalipns
LETTRES PERSANES. 63
noussuiventtoujours: nos passions, figuréespar Je l'expliquerai dans une autre lettre mes pen-
les démons, ne nous quittent point encore : ces sées là-dessus.
monstresdu coeur, ces illusions de l'esprit, ces DeParis,le icfdelalunedeZilhagé
, 1716.
vainsfantômes de l'erreur et du mensonge, se
montrenttoujours à.nous pour nous séduire, et
nous attaquent jusque dans les jeûnes el les
ciliées,c'est-à-direjusque dausnotreforcemême. LETTRE XCVI.
Pour moi, santon vénérable, je sais que l'en- USBEK
AU-MÊME.
voyéde Dieu a enchaîné Satan , et l'a précipité
danslesabîmes: il a purifié la terre, autrefois Les magistrats doiventrendre la justice de ci-
pleine de son empire, et l'a rendue digne du toyen à citoyen: chaque peuple la doit rendre
séjourdes angeset des prophètes. lui-même de lui à un autre peuple. Dans cette
DeParis,leg dela lunedeChahban,
1715. seconde distribution de justice, on ne peut em-
ployer d'autres maximes que daus la première.
De peuple à peuple il est rarement besoin de
tiers pour juger, parce que les sujets de disputes
LETTRE XCV. sont presque toujours clairset facilesà terminer.
Les intérêts de deux nations sont ordinairement
AUSBEK
RHÉDI. Si séparés qu'il ne faut qu'aimer la justice pour
A Venise. la trouver ; ou ne peut guère se prévenir dâus sa
propre cause.
Je n'ai jamaisouï parler du droit public, qu'on Il n'en est pas de même des différends qui.ar-
n'ait commencépar rechercher soigneusement rivent entre.particuliers. Commeils viventenso-
quelleest l'origine des sociétés; ce qui me paroit ciété ', leurs intérêts sout si mêléset si confondus,
ridicule.Si leshommesn'en formoientpoint, s'ils il y en a de tant de sortes différentes.,qu'il est
se quitloientet se fuyoient les uns les autres, il nécessairequ'un tiers débrouille ce que la cupi-
faudraitendemanderla raison, et chercher pour- dité des parties cherche à obscurcir.
quoiilsse tiennent séparés: mais ils naissentlous Il n'y a que deux sortes de guerres justes : les
liésles uns aux autres; un fils esl né auprès de unes qui se font pour repousser un ennemi qui
son père , et il s'y tient : voilà la société et la attaque, les autres pour secourirun allié qui est
causede la société. attaqué.
Le droit public est plus connu en Europe qu'eu Il n'y aurait point de justice de faire la guerre
Asie: cependant on peut dire que les passions pour des querelles particulières du prince, à
desprinces, la patience des peuples, la flatterie moins que le casne fût si grave, qu'il méritât la
desécrivains,en ont corrompu tous les principes. mort du prince, ou du peuple qui l'a commis.
Ce droit, tel qu'il esl aujourd'hui, est une Ainsi un prince ne peut faire la guerre parce
sciencequi apprend aux priuces jusqu'à quel qu'on lui aura refusé un honneur qui lui est dû,
point ils peuvent violer la justice sans choquer ou parce qu'on aura eu quelqueprocédépeu con-
leursintérêts. Quel dessein, Rhédi, de vouloir, venable à l'égard de ses ambassadeurs, et autres
pour endurcirleur conscience, mettre l'iniquité choses pareilles; non plus qu'un particulier ne
en système,d'en donner des règles, d'en former peut tuer celui qui lui refusela préséance.La rai-
desprincipes, et d'en tirer des conséquences! son en esl que, comme la déclarationde guerre
La puissanceillimitéedé nos sublimessultans, doit être un acte de justice, dans laquelle il faut
qui n'a d'autre règle qu'elle-même, ne produit toujours que la peine soit proportionnée à la
pasplusde monstresque cet art indiguequi veut faute, il faut voir si celui à qui on déclare la
faireplier la justice, tout inflexible qu'elle est. guerre mérite la mort: car, faire la guerre à quel-*
Ondirait, Rhédi, qu'il y a deux justices toutes qu'un, c'est vouloirle punir de mort.
différentes:l'une qui règle les affairesdes parti- Dansle droit public, l'acte de justice le plus
culiers, qui règne dans le droit civil; l'autre qui sévère, c'est la guerre, puisqu'ellepeut avoir l'ef-
règle les différendsqui surviennent de peuple à fet de détruire la société.
peuple,quityrannisedansle droit public: comme Les représaillessont du seconddegré: c'est une
si le droit public n'éloit pas lui-même un droit loi que les tribunaux n'ont pu s'empêcher d'ob-
civil,non pas à la vérité d'un pays particulier, server, de mesurer la peine par le crime.
mais du monde. Un troisièmeacte de justice est dé priver un
64 LETTRES PERSANES.
une
princedesavantagesqu'ilpeut tirerdenous,pro- royaumedeVisapour: j'en ai acheté pourton
portionnanttoujoursla peineà l'offense. frèrelegouverneurde Mazanderan,quim'envoya
Le quatrièmeacte de justice, qui doit êtrele il y a unmoissoncommandement sublimeet cent
plusfréquent,estla renonciationà l'alliancedu tomans.
peuple dont on a à se plaindre.Cettepeine ré- Je me connoisen femmes*d'autant mieux
pond à celledu bannissement que lestribunaux qu'ellesne me surprennentpas, et qu'eumoiles
ont établie pour retrancherlescoupablesde la yeux ne sont point troubléspar lesmouvements
société.Ainsiun princeà l'allianceduquelnous du.coeur.
renonçonsestretranchédenotresociété,et n'est Je n'ai jamaisvu de beauté si régulièreet si
plus un desmembresqui la composent. parfaite: ses yeux brillantsportent la vie sur
Onne peut pas fairede plusgrandaffrontà son visage, et relèventl'éclatd'une couleurqui
un princeque de renoncerà sonalliance,ni lui pourrait effacertous les charmesdela Circassie.
faire de plusgrand.honneur que dela contracter. Lepremierennuqued'un négociantd'Ispahan
Il n'y a rien parmileshommesqui leur soitplus la marchandoitavecmoi; maiselle se déroboit
glorieuxet même plusutileque d'en voird'au- dédaigneusementà ses regards, et sembloit
tres toujoursattentifsà leurconservation. chercherles miens, commesi elleavoit voulu
Maispour que l'alliancenouslie, ilfautqu'elle me dire qu'un vil marchand n'étoit pas digne
soitjuste: ainsiunealliancefaileentre deuxna- d'elle, et qu'elleétoit destinéeà un plusillustre
tionspour en opprimerune troisièmen'est pas époux.
légitime;et on peut la violersanscrime. Je te l'avoue: je sensdansmoi-même unejoie
Il n'est pas mêmedé l'honneuret de la di- secrèle,quandjepenseauxcharmesdecettebelle
gnité du princede s'allieravecun tyran.Ondit personne: il mesemblequeje la voisentrerdans
qu'unmonarqued'Egyptefitavertirle roi deSa- le sérail de ton frère: je me plais à prévoirl'é-
mosde sacruautéet de satyrannie,et lesomma tonnementde toutesses femmes,la douleurim-
de s'en corriger: commeil ne le fit pas, il lui périeusedes unes, l'afflictionmuettemaisplus
envoyadire qu'il renonçoità sonamitiéet à son douloureusedesaulres,la consolation malignede
alliance. cellesqui n'espèrentplus rien, et l'ambitionir-
La conquêtene donnepointun droit par elle- ritée de cellesqui espèrentencore.
même.Lorsquele peuple subsiste,elle est un Je vaisd'un bout du royaumeà l'autre faire
gagede la paix et dela réparationdu tort; et si changertoutunsérailde face.Que de passions je
le peupleestdétruit'ou dispersé,elle estle mo- vaisémouvoir! que de crainteset de peinesje
numentd'une tyrannie. prépare!
Les traités de paix sont si sacrés parmi les Cependant,dans le troubledu dedans, lede-
hommes,qu'il semblequ'ilssoientla voixdelà horsne serapasmoinstranquille;lesgrandesré-
nalurequi réclamesesdroits.Ils sonttous légi- volutionsserontcachéesdansle fonddu coeur;les
times, lorsque lesconditionsen sonttellesque chagrinsseront dévorés,et les joiescontenues;
lesdeuxpeuplespeuventse conserver;sansquoi l'obéissancene serapasmoinsexacte,et la règle
celledesdeuxsociétésqui doit périr, privéede moinsinflexible;la douceur,toujourscontrainte
sa défensenaturellepar la paix, la peut chercher de paraître, sortiradu fondmêmedu désespoir.
dansla guerre. Nous remarquonsque plus nous avonsde
Car la nature, qui a établiles différentsde- femmessousnosyeux, moinsellesnousdonnent
grésde forceet de foiblesseparmi les hommes, d'embarras.Une plusgrandenécessitédéplaire,
a encoresouventégaléla foiblesseà la forcepar moinsde facilitéde s'unir, plus d'exemplesde
le désespoir. soumission , tout celaleurformedeschaînes.Les
Voilà, cher Rhédi, ce que j'appellele droit unessontsans cesseattentivessur les démarches
public:voilàle droit desgens,ou plutôtceluide des autres: il sembleque de concert avecnous
la raison. ellestravaillentà se rendre plus dépendantes:
DeParis,le4delalunedeZilbagé,
1716. ellesfont une partie de notre ouvrage, et nous
ouvrentles yeux quand nous les fermons.Que
LETTRE XCVII. dis-je?ellesirritent sans cessele maîtrecontre
leursrivales; et ellesne voientpascombienelles
I.E TREMIER EUNUQUE A USBEK. se trouventprès de cellesqu'on punit. .
AParis. Maistout cela, magnifiqueseigneur,toutcela
Il estarrivéici beaucoupde femmesjaunesdu n'estrien sansla présencedu maître.Que pou-
LETTRES PERSANES. 65
vons-noùsfaire avecce vain fantôme d'une auto- comprendre; tu ne te proposes que d'admirer-
rité qui ne se communiquejamais tout entière ? Maistu changerasbienlôl de pensée : elles n'é-
Nousne représentonsque foiblement la moitié blouissent point par un faux respect; leur sim-
de toi-même;nousne pouvons que leur montrer plicité les a fait long-temps méconnuîlre, et ce
uneodieusesévérité.Toi, tu tempères la crainte n'est qu'après bien des réflexions qu'on eu a vu
par lesespérances;plus absolu quand tu caresses toute la féconditéet toute l'étendue.
que tu ne l'es quand tu menaces. La première est que tout corps tend à décrire
Reviens donc, magnifiqueseigneur, reviens une ligne droite, à moins qu'il ne rencontre quel-
dansceslieux porter par-tout les marquesde ton que obstacle qui l'en détourne; et la seconde,qui
empire.Viens adoucir des passionsdésespérées; n'en est qu'une suite, c'est que tout corps qui
viensôter tout prétexte de faillir; viens apaiser lourne autour d'un centre tend à s'en éloigner,
l'amourqui murmure, et rendre le devoirmême parce que, plus il en est loin, plus la ligue qu'il
aimable;viensenfin soulagertes fidèleseunuques décrit approche de la ligne droite.
d'un fardeauqui s'appesantitchaquejour. Voilà, sublime dervis, la clef de la nature;
Duséraild'Ispahan
, le8delalunedeZilhagé
, 1716. voilàdes principes fécondsdont on tire des con-
séquencesà perte de vue.
La connoissancede cinq ou six véritésa rendu
leur philosophiepleine de miracles, el leur a fait
LETTRE XCVIII. faire presque autant de prodiges et de merveilles
USBEK A H.VSSEÏN, DERVIS DELAMONTAGNE DE que tout ce qu'on nous raconte de nos saints pro-
JARON. phètes.
Car enfui je suis persuadéqu'il n'y a aucunde
0 toi, sage dervis, dont l'esprit curieux brille nos docteurs qui n'eût été embarrassé, si on lui
de tautde counoissances,écoutece que je vaiste eût dit de peser dans une balancé tout l'air qui
dire. est autour de la terre, ou de mesurertoute l'eau
Il y a ici des philosophesqui à la vérité n'ont qui tombe chaque année sur sa surface; et qui
pointalteintjusqu'au faîte delà sagesseorientale; n'eût penséplus de quatre foisavant dédire com-
ilsn'ont point été ravis jusqu'au trône lumineux; bien de lieues le son fait dans une heure ; quel
ilsn'ontni entendu les parolesineffablesdout les temps un rayon de lumière emploie à venir du
concertsdes angesretentissent, ni senti les for- soleil à nous; combien de toisesil y a d'ici à Sa-
midablesaccèsd'une fureur divine : mais, laissés turne, quelle eslla courbeselon laquelleun vais-
à eux-mêmes,privés des saintes merveilles, ils seau doit être taillé pour être le meilleur voilier
suiventdans le silenceles tracesde la raison hu- qu'il soit possible.
maine. Peut-être que si quelque homme divin avoit
Tu ne saurois croire jusqu'où ce guide les a orné les ouvragesde ces philosophes de paroles
conduits.Us ont débrouillé le chaos, et ont ex- hautes et sublimes, s'il y avoit mêlé des figures
pliquépar une mécaniquesimple l'ordre de l'ar- hardies et des allégories mystérieuses, il aurait
chitecturedivine.L'auteur de la nature a donné fait un bel ouvrage qui n'auroil cédé qu'au saint
dumouvementà la matière : il n'en a pas falluda- Alcoran.
vantagepour produire celte prodigieuse variété Cependant, s'il te faut dire ce que je pense,je
d'effetsque nousvoyonsdansl'univers. ne m'accommodeguère du style figuré.Il y a dans
Que les législateursordinaires nous proposent notre Alcoran un grand nombrede petites choses
deslois pour régler les sociétésdes hommes, des qui me paraissent toujours telles, quoiqu'elles
loisaussisujettesau changement que l'esprit de soient relevées par la force et la vie de l'expres-
ceuxqui les proposent et des peuplesqui lesob- sion. Il sembled'abord que les livres inspirés ne
servent;ceux-cine nous parlent que des lois gé- sont que les idées divinesrendues en langagehu-
nérales, immuables, éternelles, qui s'observent main :au contraire, dansnotre Alcoran, on trouve
sansaucuueexception, avec un ordre, une régu- souventle langagedeDieu et les idées deshommes,
larité, et une promptitude infinie, dans l'immen- commesi, par un admirable caprice, Dieu y avoit
sité des espaces. dicté les paroles, et que l'homme eût fourni les
Et que crois-tu, homme divin, que soient ces pensées.
lois?Tu t'imaginespeut-être qu'entrant dans le Tu diras peut-être que je parle trop librement
conseilde l'Éternel, tu vasêtre étonné par la su- de ce qu'il y a de plus saint parmi nous; tu croiras
blimitédes mystères : tu' renonces par avance à que c'est le fruit de l'indépendance où l'on vit
66 LETTRES PERSANES.
dansce pays.Non; grâcesauciel, l'espritn'a pas on ne les auraitpas assezdistinguéesde la vertu,
corrompule coeur;et, tandisqueje vivrai,Hali et on n'enaurait plus sentitout lenéant. Mais,
seramonprophète. quandou examinequi sont les gens qui en sont
DeParis,lei5delalunedeChahban,1716. les plus chargés,à forcede mépriserles riches,
on vient enfinà mépriserles richesses.
DeParis,le26delalunedeMaharram,
1717.
LETTRE XCIX.
USBEK
A IBBEN. LETTRE C.
A Smyrne. B.ICA A RHÉDI.
Il n'y a point de pays aumondéoùla fortune AVenise.
soit si inconstanteque dans celui-ci. II arrive
tousles dixansdesrévolutionsquiprécipitentle Jetrouvelescapricesde la mode,chezlesFran-
richedansla misère,et enlèventle pauvreavec çois,étonnants.Usont oubliécommentilsétoient
desailesrapidesaucombledesrichesses.Celui-ci habilléscet été; ils ignorentencorepluscomment
est étonnéde sa pauvreté, celui-làl'est de son ilsle serontcethiver: maissur-touton nesaurait
abondance.Lenouveauricheadmirela sagessede croirecombienil encoûteà un maripourmettre
la Providence;le pauvre, l'aveuglefatalitédu safemmeà la mode.
destin. Que me serviraitde te faire une description
Ceuxqui lèventlestributsnagentaumilieudes exactede leur habillementet de leursparures?
trésors: parmieuxil y a peudeTantales.Uscom- Une modenouvelleviendraitdétruiretout mon
mencentpourtantcemétierparladernièremisère. ouvrage,commeceluideleursouvriers;et avant
Ilssontmépriséscommedelabouependantqu'ils que tu eussesreçu malettre tout seroitchangé.
sontpauvres: quandilssontriches,onlesestime Une femmequiquitte Paris pour aller passer
assez; aussine négligent-ilsrien pour acquérirde six moisà la campagneen revient aussi antique
l'estime. que sielle s'y étoit oubliéetrenteans.Lefilsmé-
Ussontà présentdansunesituationbienterri- connoîtle portraitde sa mère, tant l'habitavec
ble. On vientd'établirune chambre, qu'onap- lequelelleest peinte lui paraîtétranger;il s'ima-
pelle de justice,parcequ'elleva leur ravirtout ginequec'eslquelqueAméricainequiy estrepré-
leur bien. Usne peuventni détournerni cacher sentée,ou que le peintreavoulu exprimerquel-
leurs effets;car on les oblige de lesdéclarerau qu'une de sesfantaisies.
juste, souspeinede lavie: ainsion lesfait passer Quelquefois les coiffuresmontent insensible-
paTun défilébienétroit,je veuxdireentrela vie ment, et unerévolutionlesfait descendretout-à-
etleur argent.Pourcombled'infortune,il y a un coup.Il aéténn tempsque leur hauteurimmense
ministreconnuparson esprit, qui leshonorede melloitle visaged'unefemmeau milieu d'elle-
sesplaisanteries,et badinesur touteslesdélibé- même; dansun autre, c'étoientles piedsqui oc-
rationsdu conseil.Onne trouvepastouslesjours cupoientcette place; lestalonsfaisoientun pié-
des ministresdisposésà faire rire le peuple; et destalquilestenoitenl'air.Quipourraitle croire?
l'on doit savoirbon gré à celui-cide l'avoiren- les.architectesont étésouventobligésdehausser,
trepris. de baisser, et d'élargirleurs portes, selonque
Le corpsdes laquaisest plus respectableen lesparuresdesfemmesexigeoientd'euxcechange-
Francequ'ailleurs: c'estun séminairede grands ment; et les règlesde leur art ont été asservies à
seigneurs;il remplitlevidedesautresétats.Ceux ces caprices.On voit quelquefoissur un visage
qujle composent prennentla placedesgrandsmal- une quantité prodigieusede mouches, et elles
heureux,desmagistrats ruinés,desgentilshommes disparoissenttoutes le lendemain.Autrefoisles
tués danslesfureursdela guerre; et, quand ils femmesavoientde la tailleet desdents; aujour-
ne peuventpassuppléerpar eux-mêmes,ils re- d'hui il n'en est pas question.Dans cettechan-
lèventtoutesles grandesmaisonspar le moyende geantenation,quoi qu'en disentlesmauvaisplai-
-leursfilles,quisontcommeune espècede fumier sants,les fillesse trouventautrementfaitesque
qui engraisselesterres montagneuses et arides. leurs mères.
Je trouve,Ibben,laProvidenceadmirabledans Il en est des manièreset de la façon de vivre
lamanièredont elle a distribuéles richesses.Si commedesmodes:lesFrançoischangentdemoeurs
ellene les avoitaccordéesqu'auxgensde bien, selon l'âge de leur roi. Le monarquepourrait
LETTRES PERSANES. 67
mêmeparveniràrendrela nation grave,s'il l'avoil une nouvellepartie deleur droit : nouveau genre
entrepris.Le prince imprime le caractère de son de servitude.
esprit à la cour, la cour à la ville, la ville aux Il esl vrai que, dans les derniers temps, on a
provinces.L'ame du souverainesl un moule qui rédigé par écrit quelques statuts des villes el des
donnela forme à toutes les aulres. provinces; maisilssont presquetous pris du droit
DeParis,le8delalunedeSaphar, IJI7. romain.
Cette abondance de lois adoptées,et pour ainsi
dire naturalisées, est si grande qu'elle accable
égalementla justice et les juges. Maiscesvolumes
LETTRE CI. de loisne sont rien en comparaisonde cetle ar-
RICAAUMEME. mée effroyablede glossateurs,de commentateurs,
de compilateurs, gens aussi fdiblespar le peu de
Je te parloisl'autre jour de l'inconstancepro- justesse de leur esprit qu'ils sont forts par leur
digieusedes Françoissur leursmodes. Cependant nombre prodigieux.
il esl incoucevableà quelpoint ils en sont entê- Ce n'est pas toul; ces lois étrangères ont in-
tés; ils y rappellenttout : c'est la Tègle avec la- troduit des formalitésdontl'excès est la houle de
quelleils jugent de tout ce qui se fait chez les la raison humaine. Il seroit assez difficilede dé-
-autresnations; ce qui est étranger leur paraît cider si la forme s'est rendue plus pernicieuse,
toujours ridicule. Je t'avoue que je ne saurais lorsqu'elle'est entrée dans la jurisprudence, ou
guèreajuster cette fureur pour leurs coutumes lorsqu'elle s'est logée dans la médecine; si elle a
avecl'inconstanceavec laquelle ils en changent fait plus de ravages sous la robe d'un juriscon-
tous lesjours. sulte que sous le largechapeaud'un médecin,et
Quandje te dis qu'ils méprisent tout ce qui sidansl'une elle a plus ruiné de gensqu'elle n'en
est étranger,je ne parle que des bagatelles; car, a tué dans l'autre.
surleschosesimportantes, Assemblents'être mé- DeParis,le17delalunedeSaphar,1717.
fiésd'eux-mêmesjusqu'à se dégrader. Ils avouent
debon coeurque lesautres peuples sont plus sa-
ges, pourvuqu'on convienne qu'ils sont mieux LETTRE Cil.
vêtus: ils veulent bien s'assujettir_auxloisd'une
nationrivale,pourvuque les perruquiers françois USBEK
A***.
décidentenlégislateurssur la formedesperruques
étrangères.Rien ne leur paroît si beau que de On parle toujours ici de la constitution. J'en-
voirle goût de leurs cuisiniersrégner du septen- trai l'autre jour dans une maison où je vis d'a-
Irionau midi, et les ordonnancesde leurs coif- bord un groshomme avec un teint vermeil, qui
feusesportées danstouteslestoilettes de l'Europe. disoit d'une voixforte : «J'ai donnémon mande-
Aveccesnobles avantages, que leur importe ment; je n'irai pointrépondre atout ce que vous
que le bon sens leur vienne d'ailleurs, et qu'ils dites : maislisez-lece mandement, et vousverrez
aient pris de leurs voisins tout ce qui concerne que j'y ai résolu tous vos doutes. J'ai bien sué
le gouvernementpolitique et civil? pour le faire, dit-il en portant la main sur le
Qui peut penser qu'un royaume, le plus an- front ; j'ai eu besoin de toule ma doctrine ; et il
cienet le plus puissant de l'Europe, soit gou- m'a fallu lire bien des auteurs latins.— Je le
verné, depuisplus de dix siècles, par des lois crois, dit un homme qui se trouva là, car c'est
qui ne sont pas faites pour lui? si les François un bel ouvrage; et je défieraisbien ce jésuite qui
avoientélé conquis, ceci neseroil pas difficileà vientsisouventvousvoir d'en faire un meilleur.—
comprendre;mais ils sont les conquérants. Lisez-ledonc, reprit-il, et vousserez plus instruit
Usont abandonnéles lois anciennes,faites par sur ces matières dans un quart-d'heure que si
leurspremiersrois dans les assembléesgénérales je vous en avois parlé toute la journée. » Voilà
delà nation; el, ce qu'il y a de singulier, c'est comme il évitoit d'entrer en conversation et de
queleslois romaines, qu'ils ont prises à la place, commettre sa suffisance. Maïs, comme il sévit
étoienten partie faiteset en partie rédigées par pressé, il fut obligé de sortir de-ses retranche-
desempereurscontemporainsde leurs législateurs. ments; et il commençaà dire théologiquement
Et, afin que l'acquisition fût entière, et que force sottises, soutenud'un dervis qui les lui ren-
loutlebon sens leur vînt d'ailleurs, ils ont adopté doit très respectueusement.Quand deux hommes
toutesles constitutions des papes, et en oui fait qui étoient là lui nioienl quelqueprincipe, il di-
68 LETTRES PERSANES.
soit d'abord: « Cela est certain: nous l'avons qui leur déplaisent,au moindresigneqùi'Is.fonl,
jugéainsi;etnoussommesdesjugesinfaillibles.— renverselaproportionqui doitêtre entrelesfautes
Et comment,lui dis-jealors, èlcs-vousdesjuges et les peines,qui est commel'ame des étalset
infaillibles?— Ne voyez-vous pas, reprit-il, que l'harmoniedesempires;etcette proportion,scru-
le Saint-Espritnouséclaire?— Celaestheureux, puleusementgardéepar lesprinceschrétiens,leur
lui répondis-je;car, de la manière dont vous donneun avantageinfinisur nos sultans.
avezparlétoutaujourd'hui,je reconnoisquevous Un Persanqui, par imprudenceou par mal-
avezgrandbesoind'être éclairé.» heur, s'estattiréla disgrâcedu prince, estsûrde
DeParis,le18delalunedeRebiabIer,1717, mourir : la moindrefaute ou le moindrecaprice
le met danscettenécessité. Mais,s'ilavoitatlenté
à la viedeson souverain,s'il avoit voululivrer
LETTRE CUL ses placesaux ennemis,il en seroit quitte aussi
pour perdre la vie: il ne court donc pasplusde
USBEK A IBBEN. risque dansce derniercas que dansle premier.
Aussi, dans la moindre disgrâce,voyantla
A Smyrne. mortcertaine,et ne voyantriendepis, il se porte
Les plus puissantsétatsde l'Europesontceux naturellementà troubler l'état, et à conspirer
de l'empereur,desrois de France,d'Espagne,et contrelesouverain; seuleressourcequi luireste.
d'Angleterre.L'Italieet une grandepartie de Il n'en est pas de mêmedes grandsd'Europe,-
l'Allemagnesont partagéesen un nombreinfini à qui la disgrâcen'ôterien que la bienveillance
de petilsétals, dont les princessont, à propre- et la faveur.Usse retirentde la cour et neson-
ment parler, lesmartyrsde la souveraineté.Nos gent qu'àjouir d'une vie tranquilleet desavan-
glorieuxsultansontplusdefemmesque quelques- tages de leur naissance.Commeon ne lesfait
uns de ces princesn'ont de sujets.Ceuxd'Italie, guèrepérirquepourle crimede lèse-majesté, ils
qui ne sont pas si unis, sont plus à plaindre; craignentd'y tomber, par la considérationde ce
leurs états sont ouvertscommedes caravansé- qu'ilsont à perdre et du peuqu'ilsontà gagner;
rails, où ils sont obligésu.e loger les premiers ce qui fait qu'on voitpeu de révoltes,et peude
qui viennent: il fautdonc qu'ils s'attachentaux princesqui périssentd'unemortviolente.
grandsprinces,et leurfassentpart de leurfrayeur Si, dans cette autoritéillimitée qu'ont nos
plutôtque deleur amitié. princes, ilsn'apportoientpastant de précautions
La plupartdes gouvernements d'Europesont pour mettre leur vie en sûreté, ils ne vivraient
monarchiques,ou plutôtsontainsi appelés;car pas un jour; et, s'ilsn'avoientà leur soldeun
je ne saispas s'il y en a jamaiseu véritablement nombreinnombrablede troupespourtyranniser
de tels; au moinsest-ildifficilequ'ilsaient sub- le restede leurs sujets, leur empirene subsiste-
sisté long-tempsdansleur pureté.C'estun état rait pas un mois.
violentquidégénèretoujoursendespotismeouen U n'y a que quatre ou cinq sièclesqu'unroi
république.La puissancene peutjamaisêlre éga- de Franceprit des gardes, contrel'usagedeces
lementpartagéeentrele peupleet le prince;l'é- temps-là,pour segarantirdesassassinsqu'unpe-
quilibreest trop difficileà garder:il faut que le tit princed'Asieavoit envoyéspour le fairepé-
pouvoirdiminue d'uncôtépendantqu'ilaugmente rir : jusque-làlesroisavoientvécutranquillesan
de l'autre; maisl'avantageest ordinairementdu milieudeleurssujets,commedespèresaumilieu
côtédu prince qui est à la tête desarmées. de leursenfants.
Aussile pouvoirdesrois d'Europeest-ilbien Bien loin que les rois de Francepuissentde
grand, et on peut dire qu'ils l'ont tel qu'ilsle leur propre mouvementôterla vieà un de leurs
veulent: maisils ne l'exercentpoint avec tant sujets, commenos sultans, ils portent au con-
d'étendueque nossultans: premièrement,par- trairetoujoursaveceux la grâce de touslescri-
ce qu'ilsneveulentpointchoquerlesmoeurset la minels: il suffitqu'un hommeait étéassezheu-
religion des peuples; secondement,parcequ'il reux pour voir l'augustevisagede son prince,
n'est pas de leurintérêt de le portersi loin. pourqu'il cessed'être indignede vivre.Cesmo-
Rienne rapprocheplus nos princesdela con- narquessontcommele soleil,
. ditionde leurs sujetsque cet immensepouvoir la chaleuret la vie. qui portepar-tout
qu'ilsexercentsur eux; rien ne les soumetplus DeParis,leSdelalunedeRebiabac,1717-
aux reverset aux capricesde la fortune.
L'usageoù ilssontde faire mourir tous ceux
LETTRES PERSANES. 69
un instant l'esclaveelle maître; dans un instant
usurpateur et légitime.
LETTRE CIV. «Malheureuxle roi qui n'a qu'une tête! Il sem-
ble ne réunir sur elle toutesa puissanceque pour
USBEK AUMEME. indiquer au premier ambitieux l'endroit où il la
trouveratout entière. »
Pour suivrel'idée de ma dernière lettre, voici DeParis,le17delalunedeRebiab 2e,r7i7.
à peuprès ce que me disoitl'autre jour un Euro-
péen assezsensé:
«Le plus mauvaisparti que les princes d'Asie
aient pu prendre, c'est de se cacher commeils LETTRE CV.
fout.Usveulentse rendre plusrespectables;mais USBEK AUMÊME.
la
ilsfont respecter royauté, et non le
pas roi, et
attachent l'esprit des sujets à un certain trône Tous les peuplesd'Europe ne sont pas égale-
et non pas à unecertaine personne. ment soumisà leurs princes : par exemple, l'hu-
«Cettepuissanceinvisiblequi gouverneesltour meur impatiente des Angloisne laisseguère àleur
jours la même,pour le peuple. Quoiquedix rois, roi le tempsd'appesantir son autorité. La soumis-
qu'ilne connoît que de nom, se soient égorgés sion et l'obéissaucesont les vertus dout ils se
l'un après l'autre, il ne sent aucunedifférence: piquent le moins. Us disent là-dessusdes choses
c'estcommes'il avoit étégouvernésuccessivement bien extraordinaires.Seloneux, il n'y a qu'un lien
par desesprits. qui puisse attacher les hommes, qui est celui de
«Si le détestableparricide de notre grand roi la gratitude : un mari, unefemme, un père, et un
HenriIV avoitporté un coupsur un roi desIndes, fils, ne sont liésentre eux que par l'amour qu'ils
maîtredu sceauroyal et d'un trésor immensequi se portent ou par lesbienfaitsqu'ils se procurent;
auraitsembléamassépour lui, il aurait pris tran- el cesmotifs divers de reconnoissaucesont l'ori-
quillementlesrênes de l'empire, sansqu'un seul gine de tous les royaumes et déboutes les so-
hommeeût pensé à réclamerson roi, sa famille, ciétés.
el sesenfants. Maissi un prince, bien loin de faire vivre ses
«On s'étonnede ce qu'il n'y a presquejamais sujetsheureux, veut les accableret les détruire,
de changementdansle gouvernementdes princes le fondementde l'obéissancecesse; rien ne les lie,
d'Orient: d'où vient cela , si ce n'est de ce qu'il rien ne les attache à lui, et ils rentrent dansleur
esttyranniqueet affreux ? liberté naturelle.Ils soutiennentque tout pouvoir
«Leschangementsne peuvent êtrefaits quepar sans bornes ne saurait êlre légitime, parce qu'il
le prince ou par le peuple : mais là les princes n'a jamaispu avoir d'origine légitime. « Carnous
n'ont garded'en faire, parce que dans un si haut ne pouvons pas, disent-ils, donner à un autre
degré de puissanceils'ont tout ce qu'ils peuvent plus de pouvoir sur nous que nous n'en avons
avoir:s'ils'changeoientquelquechose,ce ne pour- nous-mêmes: or nous n'avonspas sur nous-mêmes
rait êlre qu'à leur préjudice. un pouvoir saus bornes; par exemple, nous ne
« Quant aux sujets, si quelqu'un d'eux forme pouvonspas nous ôter la vie: personne n'a donc,
quelqueresolution, il ne saurait l'exécuter sur concluent-ils, sur la terre un tel pouvoir.»
l'État; il faudraitqu'il contrebalançâttoul-à-coup Lecrimede lèse-majeslén'est autre chose, se-
une puissanceredoutable et toujoursunique ; le lon eux, que le crime que le plus foible commet
temps lui manque comme les moyens : mais il contre le plus fort enlui désobéissant,de quelque,
n'a qu'à aller à la source de ce pouvoir, et il ne manièrequ'illui désobéisse.Aussile peupled'An-
lui faut qu'un bras et qu'un instant. gleterre, qui se trouva le plus fort contre un de
«Le meurtriermonte sur le trône pendant que leurs rois, déclara-t-il que c'étoil un crime de
le monarqueen descend, tombe, et va expirer lèse-majesléà un prince de faire la guerre à ses
à sespieds. sujets. Usont donc grande raisonquand ils disent
«Uu mécontenten Europe songe à entretenir que le précepte de leur Alcoran qui ordonne de
quelqueintelligence secrète, à se jeter chez les se soumettreaux puissancesn'est pas bien diffi-
ennemis,à sesaisirde quelquesplaces, à exciter cile à suivre, puisqu'il leur est impossible de ne
quelquesvains murmures parmi les sujets. Un le pas observer; d'autant que ce n'est pas au plus
mécontenten Asie va droit au prince, étonne, vertueux qu'on les oblige de se soumettre, mais
frappe, renverse; il en effacejusqu'à l'idée; dans à celui qui esl le plus fort.
7° LETTRES PERSANES.
Les Angloisdisent qu'un deleursrois ayant Que nousa servil'inventiondela boussoleet
vaincuel fait prisonnierun princequi lui dispu- la découvertedetant de peuples,qu'ànouscom-
toitla couronne,voulutlui reprochersoninfidé- muniquerleursmaladiesplutôtque leursriches-
litéetsa perfidie.«Il n'y a qu'un moment,dit le ses? L'or et l'argentavoientété établispar une
princeinfortuné,qu'ilvientd'êlredécidélequel conventiongénéralepour être le prix de toutes
de nousdeuxest Jetraître.« lesmarchandiseset un gagede leur valeur, par
Un usurpateurdéclarerebellestousceuxqui la raisonquecesmétauxétoientrareset inutilesà
n'ont 'point oppriméla pairie commelui : et, toutautreusage:quenousimporloit-ildoncqu'ils
croyantqu'iln'y a pasdeloilà oùilne voit point devinssentplus communs,et que, pourmarquer
déjuges,il faitrévérercommedesarrêtsdu ciel lavaleurd'unedenrée,nouseussionsdeuxoutrois
lescapricesdu hasardel de la fortune. signesau lieud'un? Celan'en étoit que plusin-
2e,1717. commode.
DeParis,le20delalunedeF.ebiab
Mais, d'un autre côté, cette inventiona élé
bienpernicieuseaux paysqui ontétédécouverts.
LETTRE CVI. Lesnationsentièresontétédétruites; etleshom-
mes qui ont échappéà la mort ont élé réduitsà
KBÉOI A USBEK. une servitudesirude que le récit en fait frémir
les musulmans.
A Paris. Heureusel'ignorancedesenfantsdeMahomet!
Tum'asbeaucoupparlé dansunedeleslettres Aimablesimplicitési chériede notre saint pro-
desscienceset des artscultivésen Occident.Tu phète, vousmerappeleztoujoursla naïvetédes
mevasregardercommeun barbare; maisje ne ancienstempset la tranquillitéqui régnoitdans
saissi l'utilitéquel'on en retire dédommage les le coeurdenospremierspères.
hommesdumauvaisusagequel'onenfaittousles DeVenise,le5delalunedeRahmazan, 1717.
jours.
J'ai ouï dire_".uela
seuleinventiondesbombes
avoitôléla libertéà touslespeuplesdel'Europe. LETTRE CVII.
Les princesne pouvantplusconfierla gardedes
placesauxbourgeois,qui, à la premièrebombe, USBEK A RHEDI.
seseraientrendus,ont eu un prétextepour en-
tretenirde gros corps de troupesrégléesavec AVenise.
lesquellesils ont dans la suite oppriméleurs Ou tu ne pensespas ce quetu dis, ou bientu
sujets. fais mieuxquetu ne penses.Tu as quittéta pa-
Tu saisquedepuisl'inventionde la poudreil triepourl'instruire,el tu méprisestouteinstruc-
n'y a plus de placesimprenables,c'est-à-dire, tion: lu vienspour le formerdans un paysoù
Usbek, qu'iln'y a plusd'asilesurla terre contre l'on cultiveles beaux-arts, et tu les regardes
l'injusticeet la violence. commepernicieux.Te le dirai-je, Rhédi?je
Je trembletoujoursqu'on ne parvienneà la suis plus d'accordavec toi que lu ne l'es avec
fin à découvrirquelquesecretqui fournisseune toi-même.
voieplusabrégéepour faire,périr les hommes, As-tubienréfléchià l'étatbarbareet malheu-
détruirelespeupleset lesnationsentières. reuxoù nous entraîneraitla perte desarts ?Il
Tu as lu les historiens:fais-ybien attention; n'est pasnécessairede se l'imaginer,ou peutle
presquetoutesles monarchiesn'ont élé fondées voir.Il y a encoredes peuplessurla terre chez
quesurl'ignorance desarts, et n'ontélédétruites lesquelsun singepassablement instruit pourrait
queparcequ'onlesa trop cultivés.L'ancienem- vivreavec honneur; il s'y trouveraità peuprès
pire de Perse peut nousen fourniruu exemple àla portéedesaulreshabitants,onneluitrouverait
domestique. point l'espritsingulierni le.caractèrebizarre; il
Il n'y a paslong-tempsqueje suisen Europe; passeraittout commeun autre, et seroitmême
maisj'ai ouï parlerà des genssensésdesravages distinguépar sa gentillesse.
dela chimie.Il semblequecesoitunquatrième Tudisquelesfondateursdesempiresontpres-
fléau qui ruineleshommesel les détruiten dé- que tous iguoréles arts.Je ne te nie quedes
mais pas
lai!, continuellement, tandisquela guerre, peuplesbarbaresn'aientpu , commedestorrents
la peste-,la famine,les détruisenten gros,mais impétueux,se répandresurla terre, et couvrir
par intervalles. de leursarméesféroceslesroyaumesles pluspo-
LETTRES PERSANES. 7r
licés.Maisprends-ygarde, ils ont appris les arts, voit paroîtreà une assembléeavec une certaine
ou les ont fait exercer aux peuples vaincus; sans parure; il faut que dès ce moment cinquante ar-
celaleur puissanceaurait passécommele bruit du tisans ne dorment plus, et n'aient plus le loisir
tonnerre et destempêtes. de boire et de manger: elle commande,el elleest
Tu crains, dis-tu, que l'on n'invente quelque obéie plus promptementque ne seroit notre mo-
manièrede destructionplus cruelle que celle qui narque, parce que l'intérêt est le plus grand mo-
est en usage.Non: si une fataleinvention venoit narque de la terre.
à se découvrir,elle seroit bientôt prohibée parle Celle ardeur pour le travail, cette passion de
droitdesgens;etle consentementunanimedesna- s'enrichir, passe de condition en condilion , de-
lionsenseveliraitcette découverte.Il n'esl point puis les artisansjusqu'auxgrands.Personnen'aime
del'intérêt des princes de faire des conquêtespar à être plus pauvre que celui qu'il vient de voir
de pareillesvoies: ils doivent chercher des sujets immédiatement an-dessousde lui. Vous voyez à
et non pasdesterres. Paris un homme qui a de quoi vivre jusqu'au
Tu te plains de l'invention de la poudre et des jour du jugement, qui travaille sans cesse, el
bombes;tu trouves étrange qu'il n'y ait plus de court risque d'accourcir ses jours pour amasser,
placeimprenable; c'est-à-dire que tu trouves dit-il, de quoi vivre.
étrangeque les guerressoient aujourd'hui termi- Le même esprit gagne la nation : on n'y voit
néesplus tôt qu'ellesnel'éloient autrefois. que travail et qu'industrie. Où estdouc ce peuple
Tu doisavoir remarqué, en lisant les histoi- efféminédont 1u parles tant?
res, que, depuisl'inventionde la poudre, les ba- Je suppose, RJiédi, qu'on ne souffrîtdans un
taillessont beaucoup moins sanglantes qu'elles royaumeque les arts absolumentnécessairesà la
ne l'étoient, parce qu'il n'y a presque plus de culture des terres, qui sont pourtant en grand
mêlée. nombre , et qu'on enbannît tous ceux qui.ne ser-
Et quandil se seroit trouvé quelque cas parti- vent qu'à la voluptéouà la fantaisie,je le soutiens,
culieroù un art auroit élé préjudiciable, doit-on cet état seroit uu des plus misérablesqu'il y eût
pour cela le rejeter? Penses-lu, Rhédi, que la au monde.
religionque notre saint prophète a apportée du Quand leshabitants auraient assezde courage
cielsoit pernicieuse,parce qu'elle serviraun jour pour se passer de tant de choses qu'ils doivent à
à confondreles perfides chrétiens. leurs besoins, le peuple dépérirait touslesjours ;
Tu crois que les arts amollissentles peuples, et l'État deviendrait si foible qu'il n'y auroit si
etpar là sontcause de la chule des empires. Tu petite puissancequi ne pût le conquérir.
parlesde la ruine de celui des anciens Perses, Il seroit aisé d'entrer dans un long détail, et
qui fut l'effetde leur mollesse: mais il s'en faut de te faire voir que les revenus des particuliers
bienquecetexempledécide,puisqueles Grecs,qui cesseraient presque absolument, et par consé-
les vainquirenttant de fois et les subjuguèrent, quent ceux du prince. 11n'y auroit presque plus
cullivoientles arts avecinfiniment plus de soin de relation de facultésentre les citoyens; on ver-
qu'eux. rait finir cette circulation de richesses, et celle
Quandon dit que les arts rendent leshommes progressionde revenus qui vient-dela dépendance
ed'éminés,on ne parle pas du moinsdes gens qui où sont les arts les uns des autres; chaque parti-
s'yappliquent,puisqu'ils ne sont jamais dansl'oi- culier vivrait de sa terre, et n'en retirerait que
siveté, qui de tous les vicesest celui qui amollit ce qu'il lui faut précisémentpour ne pas mourir
le plus le courage. de faim. Mais, comme ce n'est pasquelquefoisla
Il n'estdonc question que deceux qui en jouis- vingtième partie des revenus d'un état, il fau-
sent. Maiscommedans un pays policé ceux qui drait que le nombre des habitants diminuât à
jouissent des commodités d'un art sont obligés proportion, et qu'il n'en restât que la vingtième
d'en cultiverun autre, à moins de se voirréduits partie.
à une pauvreté honteuse, il suit que l'oisivetéet Fais bien attention jusqu'où vont les revenus
la mollessesont incompatibles avec les arts. de l'industrie. Un fonds ne produit annuellement
Paris est peut-être la ville du monde la plus à son maître que la vingtièmepartie de sa valeur,
sensuelle,et où l'on raffine le plus sur les plai- mais, avec une pislole de couleur, un peintre
sirs: mais c'est peut-être celle où l'on mène une fera un tableau qui lui en vaudra cinquante.
vieplusdure.Pour qu'un hommevivedélicieuse- On en peut dire de même des orfèvres, des ou-
ment, il faut que cent autres travaillent sans re- vriers en laine, en soie, et de toutes sortes d'ar-
lâche.Une femmes'esl misdansla tête qu'elle de- tisans.
LETTRES PERSANES.
T1
cecion doit conclure, Rhédi, lesmains de laquelle,passent Imitesles grâces
De tout que, .par l faire.Ces
soit puissant, il faut que ses et quelquefois les injusticesq u'il peu
pourqu'un prince toutes desrelations les unesavecles
sujets vivent dans,l es délices : il faut qu'il tra- femmes o nt
vailleà leur procurer toutes sortes de super- autres, et formentune espèce de secourent république,
et
fluitésavecautantd'attentionque lesnécessités dont lesmembrestoujoursactifsse un
dela vie. seserventmutuellement:c'est comme nouvel
DeParis,leï/,delalunedeChalval, 1717. état dans l'état; et celuiqui est à la cour, à
Paris, dansles provinces,qui voit agir desmi-
nistres,des magistrats,des prélats, s'il ne con-
noîtles femmesqui les gouvernent,est comme
LETTRE CVIII. unhommequi voitbien une machinequijoue,
RICAA IBBEN-. maisqui n'en connoîtpointlesressorts.
Crois-tu, Ibben, qu'une femmes'avised'être
ASmyrne. la maîtressed'un ministrepourcoucheraveclui?
vie estbien Quelle idée! c'est pour lui présenter cinq ousix
J'ai vu lejeunemonarque.Sa pré- de leurnatu-
cieuseà sessujets:ellene l'est pasmoinsà toute placetstouslesmatins; et la bonté ontdefaire
les troubles samort pour- rel paraît dansl'empressement qu'elles
l'Europepar grands que
rait produire.Maislesrais sontcommelesdieux: du bien à uneinfinitéde gens malheureux, qui
et pendantqu'ilsviventon doitlescroireimmor- leur procurentcent millelivresde rente.
tels.Sa physionomie est majestueuse,maischar- On se plaint en Perse de ce que le royaume
mante:unebelleéducationsembleconcouriravec est gouvernépardeuxoutroisfemmes; c'estbien
un heureux naturel, et promet déjà un grand pis en France, où les femmesen généralgou-
vernent, e lnon-seulemeni prennent engros,mais
prince.
On dit que l'on ne peutjamaisconnoîtrele mêmese partagenten détail toutel'autorité.
raraclèredes rois d'Occidentjusqu'à ce qu'ils DeParis,ledernierdelalunedeChalval,1717.
aientpassépar lesdeuxgrandesépreuvesdeleur
maîtresseet de leurconfesseur.Onverrabientôt
l'un et l'autretravaillerà sesaisirde l'esprit de LETTRE CIX.
celui-ci; et il se livrera pour cela de grands
combats.Car, sous un jeune prince, ces deux USBEK A***.
puissancessont loujoursrivales;mais elles se
concilientet se réunissentsousun vieux.Sous Il y a une espècedelivresque nous necou-
un jeuneprince,ledervisa un rôlesi difficileà noissonspoinlenPerse, et qui me paraissentici
soulenir;la forcedu roi fait sa foiblesse:mais fort à la mode: ce sontlesjournaux.Laparesse
l'autre triompheégalementde sa foiblesseet de sesent flattéeen les lisant; on est ravi de pou-
sa force. voirparcourirtrentevolumesenunquartd'heure.
Lorsquej'arrivaien France, je trouvaile feu Dansla plupartdeslivres, l'auteurn'a pasfait
rai absolumentgouvernépar les femmes,et ce- les compliments ordinaires,que les lecteurssont
pendant,dansl'âgeoùil étoit,je croisque c'étoit aux abois: il les fait entrer à demimortsdans
le monarquedela terre qui enavoitle moinsbe- une matièrenoyéeau milieud'une mer de pa-
soin.J'entendisunjourunefemmequi disoit:«Il roles. Celui-civeut s'immortaliserpar un in-
fautque l'on fassequelquechose pour ce jeune douze;celui-làpar un in-quarto; uu autre, qui
colonel;savaleurm'estconnue;j'en parleraiau a de plus bellesinclinations,viseà fia-folio;il
ministre.»Uneautredisoit: «Ileslsurprenantque faut doncqu'il étendesonsujetà proportion,ce
ce jeune abbé ait élé oublié;il faut qu'il soit qu'ilfait sanspitié, comptantpour rien la peine
évêque;il est hommede naissance,et je pour- du pauvrelecteur, qui se tue à réduire ce que
rois répondredesesmoeurs.» Il nefaul paspour- l'auteura pris tant de peineà amplifier.
tant que tu l'imaginesquecellesqui tenoientces Je ne sais, ***, quel mériteil y a à fairede
discoursfussentdesfavoritesdu priuce:ellesne pareilsouvrages:j'en feraisbieuautantsi jevou-
lui avoientpeut-êtrepas parlédeuxfoisen leur loisruinerma santéet un libraire.
vie; chose pourtanttrès facileà faire chezles Le grandtort qu'outlesjournalistes,c'estqu'ils
princes européens.Mais c'est qu'il n'y a per- ne parlentque deslivresnouveaux;commesila
sonne qui ait quelqueemploià la cour, dans véritéétoitjamaisnouvelle!Il mesemble
que,
Paris, ou danslesprovinces,quin'ait unefemme jusqu'àce qu'unhommeait lu tousleslivresan-
LETTRES PERSANES. 73
ciens, il n'a aucuneraison de leur préférer les ouï dire qu'un roi d'Aragon ' ayant assembléles
nouveaux. étals d'Aragon et de Catalogue, les premières
Mais lorsqu'ilss'imposent la loi de ne parler séancess'employèrent à décider en quelle langue
nue des ouvragesencoretout chaudsde la forge, les délibérationsseraient conçues:la disputeétoit
ils s'en imposentune autre, qui est d'être très vive; et les étatsse seraient rompus mille foissi
ennuyeux.Us n'out garde de critiquer les livres l'on n'avoit imaginé un expédient, qui étoit que
dontils font les extraits, quelqueraison qu'ils en la demande seroit faile en langage catalan, el la
aient; el, en effet, quel esl l'hommeassezhardi réponse eu aragonois.
pour vouloirse faire dix ou douze ennemis tous DeParis,le25dela lunedeZilhagé,1710.
les mois?
La plupartdesauteurs ressemblentaux poètes,
qui souffrirontune voléede coups de bâton sans LETTRE CXI.
seplaindre;maisqui, peu jalouxde leurs épaules,
le sout si fort de leurs ouvrages, qu'ils ne sau- RICAA***.
raientsoulenir la moindre critique. Il faut donc Le rôle d'une jolie femme est beaucoup plus
biense donner de garde de les attaquer par un grave que l'on ne pense. Il n'y a rien de plus sé-
endroit si sensible; et les journalistes le savent rieux que ce qui se passe le matin à sa toilette au
bien.Ilsfout donc tout le contraire: ils commen- milieu de ses domestiques; un général d'armée
cent par louer la matière qui est traitée; pre- -n'emploiepas plus d'atlention à placer sa droite
mièrefadeur: de là ils passent aux louanges de ou son corps de réserve, qu'elle en.met à poster
l'auteur; louanges forcées, car ils ont affaire à une mouche, qui peut manquer, mais dont elle
desgensqui sont encoreen haleine, tout prêts à espère ou prévoit le succès.
se faire faire raison, et à foudroyer à coups de Quelle gêne d'esprit, quelle attention, pour
plumeuntémérairejournaliste. conciliersans cesse les intérêts de deux rivaux ;
DeParis,le5delalunedeZilcadé,1718.pour paraître neutre à tous les deux, pendant
qu'elle esl livrée à l'un et à l'autre, et se rendre
médiatrice sur tous les sujets de plainte qu'elle
leur donne!
LETTRE CX.
Quelle occupationpour fairesuccéderet renaî-
RICAA***. tre les parties de plaisirs, et prévenir lous lesac-
cidents qui pourraient les rompre !
L'universiléde Paris est la fille aînée des rois Avec tout cela, la plus grande peine n'est pas
de France, et très aînée; car elle a plus de neuf de se divertir, c'est de le paraître. Ennuyez-les
centsans:aussirêve-l-elle quelquefois. tant que vous voudrez, elles vous le pardonne-
On m'a coutéqu'elleeut, il y a quelque temps, ront, pourvu que l'on puisse croire qu'elles se
un granddémêléavecquelques docleurs à l'occa- sont réjouies.
sioudelà Iellre Q 1, qu'elle vouloitque l'on pro- Je fus, il y a quelques jours, d'un souper que
nonçaicommeunK. La dispute s'échauffasi fort des femmesfirent à la campagne. Dansle chemin,
quequelques-unsfurent dépouillésde leursbiens: elles disoient sans »cesse: « Au moins, il faudra
il fallut que le parlement terminât le différent; bien nous divertir.
et il accorda permission, par un arrêt solennel, Nousnous trouvâmes assez mal assortis, et par
à tousles sujets du roi de France de prononcer conséquentassezsérieux. « Il faut avouer, dit une
celle Iellre à leur fanlaisie. Il faisoit beau voir de ces femmes,que nous nous divertissonsbien:
les deux corps de l'Europe les plus respectables il n'y a pas aujourd'hui dans Paris une partie si
occupésà décider du sort d'une lettre de l'al- gaie que la me nôtre.» Comme l'ennui me gagnoit,
phabet. une femme secoua, et me dit: «Eh bien! ne
Il semble, mon cher ***,que les têles des plus sommes-nouspas de bonne humeur? — Oui, lui
grandshommess'élrécissentlorsqu'elles sont as- répondis-je en» bâillant : je crois que je crèverai à
semblées, et que là où il y a plus de sagesil y force de rire. Cependant la tristesse triomphoit
ait aussimoinsde sagesse.Les grands corps s'at- toujours des réflexions; et, quant à moi, je me
lachenttoujourssi fort aux minuties, aux vains sentis conduit de bâillementen bâillement dans
usages,que l'essentielne va jamais qu'après. J'ai un sommeilléthargique qui finittous mesplaisirs.
DeParis,le 11delaluneîleMaharram s.
, 171
(jjIIveutparlerdelaquerelle
deRamus, (ï) C'étoiten1610.
74 LETTRES PERSANES.
tousles temps;j'ai du plaisirà les voir passer
pour ainsi dire devantmoi; et j'arrête sur-tout
LETTRE CXIL monespritàcesgrandsehangements quiontrendu
USBEK A***. les-âgessi différentsdes âges,et la terre si peu
semblableà elle-même.
Le règnedu feuroi a étési longquela fin en Tu n'aspeut-êtrepasfaitattentionà une chose
avoitfaitoublierle commencement. C'estaujour- qui causetousles joursma surprise.Comment le
d'hui la modede ne s'occuperque des événe- mondeest-ilsi peu peuplé,en comparaison dece
mentsarrivésdanssa minorité; et on ne lit plus qu'il étoitautrefois?Commentla nature a-t-elle
quelesmémoiresde ces temps-là. pu perdre cette prodigieuseféconditédes pre-
Voicile discoursqu'undesgénérauxdelaville miers temps?Serait-elledéjà danssa vieillesse?
deParisprononçadansun conseilde guerre; et et tomberoit-elle de langueur?
j'avouequeje n'y comprendspasgrand'chose. J'ai resléplus d'un an en Italie, où je n'ai vu
«Messieurs,quoiquenostroupesaientélére- que le débrisde celteancienneItalie, si fameuse
pousséesavecperte,je croisqu'ilnousserafacile autrefois.Quoiquetoutle mondehabilelesvilles,
de réparercet échec.J'ai six coupletsde chan- ellessontentièrementdéserteset dépeuplées: il
son tout prêts à mettreau jour, qui, je m'as- semblequ'ellesnesubsistentencorequepourmar-
sure, remettronttoutes chosesdansl'équilibre. quer le lieu où étoientcescitéspuissantesdont
J'ai fait choixde quelquesvoixtrès nettes, qui, l'histoirea tantparlé.
sortant de la cavitéde certainespoitrinestrès Il y a desgensqui prétendentquela seuleville
fortes, émouvrontmerveilleusement le peuple. deRomecontenoitautrefoisplus de peuplequ'un
Ils sont sur un air qui a fait jusqu'àprésentuu grandroyaumede l'Europen'en a aujourd'hui.Il
effettout particulier. y a eu tel citoyenromainqui avoitdix, et même
« Si celane suffitpas, nousferonsparaîtreune vingtmilleesclaves,sanscompterceuxqui tra-
estampequi feravoirMazarinpendu. vailloientdans les maisonsde campagne;et,
«Par bonheur pournous,il ne parlepasbien commeon y comptoitquatreou cinqcentmille
françois,et il l'écorchetellementqu'il n'est pas citoyens,onne peut fixerle nombredeseshabi-
possibleque ses affairesne déclinent.Nousne tantssansquel'imagination se révolte.
manquonspas de faire bien remarquerau peu- Il y avoitautrefois,dansla Sicile,de puissants
ple le Ionridiculedontil prononce.Nousrele- royaumeset despeuplesnombreuxquienontdis-
vâmes,il y a quelquesjours, unefautede gram- paru depuis: celte île n'a plus rien de considé-
mairesi grossière,qu'on en.fit des farcespar rablequesesvolcans.
touslescarrefours. La Grèceeslsi déserte,qu'ellene conlientpas
« J'espèrequ'avantqu'il soit huit joursle peu- la centièmepartiedesesancienshabitants.
ple fera du nom de Mazarinun mot générique L'Espagne,autrefoissi remplie,ne fait voir
pour exprimer toutesles bêles de somme,et aujourd'huique des campagnesinhabitées;et la
cellesqui serventà tirer. Francen'estrien en comparaisoude celle an-
« Depuisnotredéfaite,notremusiquel'asi fu- cienneGauledont parle César.
rieusementvexésur le péchéoriginel,que pour Les pays du nordsontfort dégarnis;et il s'en
ne pas voir ses partisansréduitsà la moitiéil fautbien queles peuplesy soient,commeautre-
a été obligéde renvoyertousses pages. fois, obligésdese partager,et d'envoyerdehors,
« Rauimez-vous donc, reprenez courage; et commedes essaims,des colonieset desnatïoDs
soyezsûrsque nouslui feronsrepasserlesmonts entièreschercherde nouvellesdemeures.
à coupsde sifflets.» La Pologneetla Turquieen Europen'ontpres-
DeParis,le4dela lunedeChahban,
171S. que plusde peuples.
Ou ne sauraittrouverdans l'Amériquela cin-
quantièmepartiedeshommesqui y formoientde
LETTRE CXII1. si grandsempires.
L'Asien'est guèreen meilleurétat. CetteAsie
RHÉDI A USBEK. mineure,qui contenoittant de puissantes monar-
AParis. chies, et un nombresi prodigieuxde grandes
villes,n'en a plusque deuxou trois. Quantà la
Pendantle.séjourqueje faisen Europe,je lis grandeAsie, cellequi est soumiseau Turc n'est
leshistoriensaucienset modernes: je compare pas plus peuplée: pour celle qui est sousla do-
LETTRES PERSANES. 75
ininationde nosrois, si on la compareà l'état flo- guerre éternelle; chaque instant produit de nou-
rissant où elle étoit autrefois, on verra qu'elle velles combinaisons.
n'a qu'une très petite partie des habitants qui y Les hommes, dans une demeure si sujelleaux
étoientsaus nombre du temps des Xerxès et des changements, sont dans un état aussi incertain :
Darius. cent mille causes peuvent agir, capables de les
Quant aux petits états qui sont autour de ces détruire; et à plus forte raison d'augmenter ou
grandsempires, ils sont réellement déserts: tels de diminuer leur nombre.
sontles royaumes d'Irimette, de Circassieet de Je ue te parlerai pas de ces catastrophesparti-
Guriel. Ces princes, avec de vastes états, comp- culières, si communeschez leshistoriens , qui ont
tent à peinecinquante mille sujets. détruit des villeset des royaumes entiers : il y en
L'Egypten'a pas moins manqué que lesautres a de générales,qui ont mis bien desfois le genre
pays. humain à deux doigtsde sa perte.
Enfin, je parcoursla terre, et je n'y trouve que Leshistoires sont pleines de ces pestesuniver-
des délabrements: je croisla voir sortir des ra- selles qui ont tour-à-tour désolé l'univers. Elles
vagesde la peste el de la famine. parlent d'une, entre autres, qui fut si violente,
L'Afriquea toujoursété si inconnue, qu'on ne qu'elle brûla jusqu'à la racine des plantes, et se
peuten parler si précisémentque des autres par- fit sentir dans toul le monde connu, jusqu'à l'em-
ties du monde: mais à ne faire attention qu'aux pire du Catay : un degré de plus de corruption
côtesde la Méditerranée, connuesdetoul temps, auroit peut-être, dans un seuljour, détruit toute
onvoitqu'ellea extrêmementdéchu de ce qu'elle la nature humaine.
étoitsousles Carthaginoiset lesRomains.Aujour- Il n'y a pas deux siècles que la plus honteuse
d'hui ses princessont si foibles, que ce sont les de toutes les maladiesse fit sentir en Europe, en
plus petilespuissancesdu monde. Asie et eu Afrique; elle fit dans très peu de temps
Aprèsuncalculaussiexact qu'il peutl'ètre dans des effetsprodigieux: c'étoit fait des hommes, si
cessortesde choses,j'ai trouvé qu'il y a à peine elleavoitcontinuéses progrèsavecla mêmefurie.
sur la terre la dixième partie des hommes qui y Accablésde maux dès leur naissance, incapables
éloientdans lesanciens temps. Ce qu'il y a d'é- de soutenir le poids des charges de la société, ils
tonnaut, c'est qu'elle se dépeuple tous les jours ; auroient péri misérablement.
et, si celacontinue,dans dix siècleselle ne sera Qu'auroit-ce été si le venin eût élé un peu plus
qu'undésert. exalté? Et il le seroit devenu sans doute, si l'on
Voilà, mon cher Usbek, la plus terrible ca- n'avoit été assezheureux pour trouver un remède
tastrophequi soit jamais arrivée dans le monde. aussi puissant que celui qu'on a découvert.Peut-
Maisà peine s'en est-onaperçu, parce qu'elle est être que cette maladie, attaquant les parties dela
arrivéeinsensiblement,et dansle coursd'un grand géuéralion, auroit attaqué la génération même.
nombrede siècles;ce qui marque un vice inté- Mais pourquoi parler de la.destructionqui au-
rieur, un venin secret et caché, une maladie de roit pu arriver au genre humain? N'est-elle pas
langueur,qui affligela nature humaine. arrivée.en effet? et le déluge ne le réduisit-ilpas
DeVenise , lezodelalunedeRhégeb, 1718. à une seulefamille?
. Il y a des philosophes qui distinguent deux
créations: celle des choses, et celle de l'homme.
LETTRE CXIV. Ils ne peuvent comprendre que la matière et les
choses créées n'aient que six mille ans; que Dieu
USBEK A RHÉDI. ait différé pendant toute J'éternilé ses ouvrages,
et n'ait usé que d'hier de sa puissance créatrice.
A Venise. Scroil-ce parce qu'il ne l'auroit pas pu, ou par-
Le monde, mon cher Rhédi, n'est point incor- ce qu'il ne l'aurait pas voulu? Mais, s'il ne l'a pas
ruptible, les cieux même ne le sont pas : les as- pu dans un temps, if ne l'a pas pu dans l'autre.
tronomessontdestémoinsoculairesde leurschan- C'est doue parce qu'il ne l'a pas voulu. Mais,
gements, qui sont des effets bien naturels du comme il n'y a point de succession dans Dieu,
mouvementuniverselde la matière. si l'on admet qu'il ail voulu quelque chose une
Laterre est soumise,commelesaulres planètes, fois, il l'avoulutoujours, el dèsle commencement.
auxlois des mouvements: elle souffre, au-de- Il nefaut donepascompterles annéesdumonde:
dansd'elle, uncombatperpétuel de ses principes: le nombre des grains de sable de la nier ne leur
la mer et le continent semblent êlre dans une esl pasplus comparablequ'un instant.
7^ LETTRES PERSANES.
Cependantlotisleshistoriensnousparlentd'un « Vosfemmessont voslabourages,dit encore
premierpère:ilsnousfontvoirlanaturehumaine le prophète;approchez-vous doncde voslabou-
naissante.N'est-ilpasnaturelde penserqu'Adam rages: faitesdu bien pour vos âmes,et vousle
futsauvéd'unmalheurcommun,commeNoéle trouverezun jour.»
fut du déluge,et que cesgrandsévénements ont Je regardeun bonmusulman commeun athlète
élé fréquentssur la terre depuisla créationdu destinéecombattresansrelâche,maisqui,bien-
monde? tôt foibleet accabléde ses premièresfatigues,
Maistoutesles destructionsne sont pas vio- languitdansle champmêmede.la victoire,etse
lentes.Nousvoyonsplusieurspartiesde la terre trouvepour ainsidire ensevelisousses propres
selasserdefournirà lasubsistance deshommes: triomphes.
que savons-nous si la terre entière n'a pas des La nature agit toujoursaveclenteur,et pour
causesgénérales,lenteset imperceptibles de las- ainsidireavec épargne: ses opérationsne sont
situde? jamaisviolentes.Jusquedanssesproductions, elle
J'ai été bienaisedete donnercesidéesgéné- veutdela tempérance;elle ne vajamaisqu'avec
ralesavantde répondreplusparticulièrement à ta règleet mesure: si on la précipite,elle tombé
leltresurladiminutiondespeuplesarrivéedepuis bientôtdansla langueur;elle emploietoutela
dix-septà dix-huitsiècles.Je te feraivoirdans forcequi lui resteà se conserver,perdantabso-
unelettresuivantequ'indépendamment descauses lumentsa vertu productriceel sa puissance gé-
physiques il y ena demoralesqui ont produitcet néralive.
effet. C'estdanscetétat de défaillanceque nousmet
DeParis,leSdelalunedeChahban , 1718- toujoursce grand nombrede femmes,pluspro-
pre à nousépuiserqu'ànoussatisfaire.Il esttrès
ordinaireparminousde voir tinhommedansun
LETTRE CXV. sérailprodigieux,avecun très-petitnombred'en-
fants; cesenfantsmêmesontla plupartdu temps
USBEK AUMÊME. foibleset malsains,et se sententde la langueur
de leur père.
Tu cherchesla raisonpourquoila terre est Ce n'est pas toul: cesfemmes,obligéesà une
moinspeupléequ'ellene l'éloitautrefois;et, si continenceforcée, ont besoind'avoir des gens
tu y faisbien attention,lu verrasque la grande pour les garder, qui ne peuventêtre que des
différence vientde cellequi est arrivéedansles eunuques;la religion, la jalousie, et la raison
moeurs. même,ne permettentpas d'en laisserapprocher
Depuisque la religionchrétienneet la maho- d'autres: cesgardiensdoiventêtreen grandnom-
mélaneont partagéle monderomain,leschoses bre, soitafinde maintenirla tranquillitéau de-
sontbienchangées:il s'enfautde beaucoupque dans, parmiles guerresque cesfemmesse font
cesdeuxreligionssoientaussifavorables à la pro- sanscesse,soit pourempêcherlesentreprises du
pagationde l'espèceque cellede cesmaîtresde dehors.Ainsi un hommequi a dix femmesou
l'univers. eoncubinesn'apastrop d'autantd'eunuquespoul-
Danscettedernière,la polygamieétoitdéfen- ies garder.Mais quelleperte pourla sociétéque
due;et en celaelleavoitun très grandavantage ce grandnombred'hommesmortsdèsleurnais-
sur la religionmahotnétane : le divorcey étoit sance!Quelledépopulationne doit-il pas s'en-
permis;ce qui luieudonnoitun autrenonmoins suivre!
considérable surlachrétienne. Les fillesesclavesqui sontdansle sérailpour
Je netrouveriende sicontradictoire quecelte servir avecles eunuquesce grand nombrede
pluralitédesfemmespermiseparlesaintAlcoran, femmes,y vieillissentpresquetoujoursdansune
et l'ordrede lessatisfairedonnédansle même affligeante virginité:ellesne peuventpassema-
livre. «Voyezvosfemmes,dit le prophète,par- rier pendantqu'ellesyrestent;etleursmaîtresses,
ce quevousleur êtesnécessaires commeleursvê- unefoisaccoutumées à elles,nes'en défontpres-
tements,et qu'ellesvoussontnécessaires comme quejamais.
vosvêlements. » Voilàun préceptequi rend la Voilàcommentun seul hommeoccupeà ses
vied'unvéritablemusulmanbienlaborieuse.Ce- plaisirstant de sujelsde l'un et de l'autresexe,
lui qui a les quatrefemmesétabliespar la loi, et lesfait mourirpour l'État, et lesrend inutilesà
seulementautantdeconcubinescl d'esclaves,ne la propagationdel'espèce.
doit-ilpasêtreaccabléde tant de vêtements? Constantinople et lspahansontlescapitalesdes
LETTRES PERSANES.
jinoAiNiid. 77
deuxplus grandsempires du monde: c'est là que future: cela faisoitun peuple laborieux, animoit
tout doit aboutir, et que les peuples, attirés de les arts et l'industrie.
mille manières, se rendent de toutes parts. Ce- Ces esclaves,devenusriches par leurs soinset
pendantelles périssent d'elles-mêmes,et ellesse- leur travail, se faisoientaffranchir, et devenoienl
roientbientôt détruites, si les souverainsn'y fai- citoyens. La république se réparait sans cesse;
soientvenir presque à chaque siècle des nations et recevoitdans son sein de nouvellesfamillesà
entièrespour les repeupler: J'épuiserai ce sujet mesure que les anciennesse délruisoient.
dausune autre lettre. J'aurai peut-être, dans mes lettres suivantes,
DeParis,lei3delalunedeChahban, 1718. occasionde te prouver que, plus il y a d'hommes
dans un état, plus le commercey fleurit; je prou-
verai aussi facilement que, plus le commercey
fleurit, plus le nombre des hommes y augmente:
LETTRE CXVI. cesdeux chosess'entr'aident, et se favorisentné-
cessairement.
USBEK A RHÉDI. Sicela est, combiencenombre prodigieuxd'es-
claves, toujours laborieux, devoit-il s'accroître
Les Romains n'avoient pas moins d'esclaves et s'augmenter? L'industrie et l'abondancelesfai-
que nous; ils en avoient même plus : mais ils en soient naître; et eux, de leur côté, faisoientnaître
faisoientun meilleurusage. l'abondanceet l'industrie.
Bien loin d'empêcher par des voiesforcéesla DeParis,leiGdelalunedeChahban,
1718.
multiplicationde ces esclaves,ils la favorisoient
au contrairede tout leur pouvoir; ils les asso-
cioientlé plusqu'ilspouvoienlpar des espècesde
mariages:par ce moyen, ils remplissoieut leurs LETTRE CXVII.
maisonsde domestiquesde tous les sexes, de.tous
lesâges; et l'État, d'un peuple innombrable. USBEK AUMÊME.
Cesenfants,qui faisoientà la longuela richesse
d'un maître, naissoient sans nombre autour de Nous avons jusqu'ici parlé des pays mahomé-
lui : il étoilseul chargé de leur nourriture el de tans, et cherché la raison pourquoi ilssont moins
leur éducation: les pères, libres de ce fardeau, peuplés que ceux qui étaient soumis à la domi-
suivoientuniquementle penchant delà nature, nation des Romains: examinonsà présent ce qui
etmultiplioientsanscraindre une trop nombreuse a produit cet effetchezles chrétiens.
famille. Ledivorceétoitpermis dansla religionpaïenne,
Je t'ai dit queparmi nous tous les esclavessont et il fut défenduaux chrétiens. Ce changement,
occupésà garder nos femmes, et à rien de plus; qui parut d'abord de si petite conséquence,eut
qu'ilssont, à l'égard de l'État, dans une perpé- insensiblementdes suiles terribles, et tellesqu'on
tuelleléthargie,de manière qu'il faut restreindre peut à peine les croire.
à quelqueshommes libres, à quelques chefs de On ôta non-seulementtoutela douceur du ma-
famille,la culture des arts et des terres, lesquels riage, mais aussi l'on donnaatteinte à sa fin : en
mêmes'y donnentlemoins qu'ils peuvent. voulantresserrer ses noeuds, ou les relâcha, et au
Il n'en éloit pas de même chez les Romains. lieu d'unir les coeurs, commeon le prétendoit,
La républiquese servait avec un avantage infini on les sépara pour jamais.
de ce peuple d'esclaves.Chacun d'eux avoit son Dans une action si libre, et où le coeurdoit
pécule, qu'il possédoit aux conditions que son avoir tant de part, on mil la gêne, la nécessité,
maîtrelui imposoit: avecce pécule, il Iravailloit et la fatalité du destin même. On compta pour
et se tournoit du côtéoù le portoit son industrie. rien les dégoûts, les caprices, et l'insociabililé
Celui-cifaisoitla banque ; celui-làse donnoit au deshumeurs : on voulutfixer le coeur,c'est-à-dire
commercede la mer; l'un vendoit des marchan- ce qu'il y a de plus variable el de plus inconstant
disesen détail; l'autre s'appliquoit à quelque art dans la nature: on attacha sans retour et sans
mécanique,ou bien affermoitet faisoitvaloir des espérance des gens accablés l'un de l'antre, et
terres: maisil n'y en avoit aucun qui ne s'atta- presque toujours mal assortis: et l'on fit comme
châtde tout son pouvoiràfaire profiler ce pécule, ces tyrans qui faisoient lier des hommes vivantsà
qui lui procurait en même temps l'aisance dans des corps morts.
la servitudeprésente, et l'espéranced'une liberté Rien ne contribuoit plus à l'attachementmu-
LETTRES PERSANES.
luel que la facultédu divorce: un mari et une au contraire,commeje te l'ai déjàdit, il semble
femmeétoientportésà soutenirpatiemmentles qu'ilsveulentl'en bannir autant qu'ils peuvent:
peinesdomestiques, sachantqu'ils étoient maî- mais c'est une image, une figure, et quelque
tresde lesfairefinir; et ils gardoientsouventce chosede mystérieux,queje ne comprendspoint.
pouvoiren maintouteleur viesansen user, par DeParis,le19delalunedeChahban,
171S
celte seule considérationqu'ils étoientlibres de
le faire.
Il n'en est pas de mêmedes chrétiensque LETTRE CXVIII.
leurspeinesprésentesdésespèrentpour l'avenir.
Usne voient dansles désagréments du mariage USBEK
AUMÊME.
que leur durée, et pourainsidire leuréternité: La prohibition du divorcen'est pas la seule
de làviennentles dégoûts,les discordes,les mé-
causede la dépopulationdes pays chrétiens: le
pris; et c'est aulantde perdu pour la postérité.
A peine a-t-on trois ans de mariage,qu'on en grand nombre d'eunuquesqu'ils ont parmieux
n'eu est pas une.moinsconsidérable.
négligel'essentiel;on passeensembletrenteans Je parle desprêtres et desdervisdel'un etde
de froideur: il se formedes séparationsintesti-
nes aussifortes,et peut-être plus pernicieuses l'autresexe, qui se vouentà unecontinenceéter-
nelle: c'estchezleschrétiensla vertupar excel-
quesi ellesétoientpubliques: chacunvitet reste
de son côté, et lout celaau préjudicedesraces lence; en quoije ne les comprendspas, ne sa-
futures.Bientôtunhomme,dégoûtéd'unefemme chantce quec'estqu'unevertudont il ne résulte
éternelle,se livreraauxfillesdejoie : commerce lien.
honteuxet si contraireà la société,lequel, sans Je trouve que leurs docteurssecontredisent
remplirl'objetdu mariage,n'en représentetout manifestementquandils disent que le mariage
au plus que les plaisirs. est saint, et que le célibat, qui lui est opposé,
Si de deuxpersonnesainsi liéesil y en a une l'est encore davantage,sans compterqu'enfait
qui n'est pas propreau desseinde la natureet à de précepteset dedogmesfondamentaux,lebien
la propagationde l'espèce,soitpar sontempéra- est toujoursle mieux.
ment,soit par son âge, elleensevelitl'autreavec Le nombrede ces gensfaisant,professionde
elle, et la rend aussi inutile qu'ellel'est elle- célibatest prodigieux.Lespèresy condamnôient
même. autrefoislesenfantsdèsle berceau: aujourd'hui
Il ne fautdoncpoints'étonnersi l'onvoitchez ils s'y vouenteux-mêmesdès l'âge de quatorze
les chrétienstant de mariagesfournirun si petit ans; ce qui revientà peu près à la mêmechose.
nombre de citoyens.Le divorceest aboli: les Cemétierdecontinencea anéantiplusd'hom-
mariagesmal assortisne se raccommodent plus; mes que les pesteset les guerres les plus san-
les femmesne passentplus, commechezles Ro- glantes n'ont jamais fait. On voit danschaque
mains, successivement dans les mainsde plu- maisonreligieuseune familleéternelleoùil ne
sieurs maris,qui en tiraient dans le cheminle naît personne,et qui s'entretientaux dépensde
meilleurparti qu'il éloit possible. touteslesautres.Ces maisonssont toujoursou-
J'ose le dire : si dans une républiquecomme vertescommeautantde gouffresoùs'ensevelissen
Lacédémone,où les ciloyensétoientsanscesse les racesfutures. .
gênéspar deslois singulièreset subtiles,el dans Cettepolitiqueesl bien différentedecelledes
laquelleil n'y avoit qu'une famille,qui étoitla Romains,quiélablissoietitdesloispénalescontre
république,il avoitélé établique lesmarischan- ceux qui se refusoieutaux lois du mariage,et
geassentde femmestousles ans, il eu seroitné vouloientjouir d'une liberté si contraireà l'uti-
un peupleinnombrable. lité publique.
Il est assezdifficilede fairebien comprendre Je ne le parle ici que des payscatholiques.
la raisonqui a portéles chrétiensà abolirle di- Dans la religionprotestante,tout le mondeest
vorce.Le mariage,chez toutes les nationsdu en droit de faire des.enfants; ellene souffreni
monde, estun contratsusceptiblede toutesles prêtres, ni dervis: et si, dansl'établissementde
conventions,elon n'ena dû bannirque cellesqui celle religion qui ramenoitlout aux premiers
auraientpu en affoiblirl'objet: maisleschrétiens temps, sesfondateursn'avoientélé accuséssans
ne le regardentpas dansce point de vue; aussi cessed'intempérance,il ne faut pas douterqu'a-
ont-ilsbien de la peine à dire ce que c'est.Us près avoir rendu la pratiquedu mariageuniver-
ne le font pas consisterdansle plaisirdes sens; selle, ils n'en eussentencoreadoucile joug,et
LETTRES PERSANES. 79
achevéd'ôter toute la barrière qui sépare,en ce les uus, elle monachismeporte la mort par-tout
pointleNazaréenet Mahomet. chez les aulres.
Mais, quoi qu'il en soit, il est certain que la DeParis,lexCdelalunedeChahban , 1718.
religiondonneaux protestantsun avantage infini
sur les catholiques.
J'ose le dire; dans l'étal présent où est l'Eu-
il n'est que la religion catho- LETTRE CXIX.
rope, pas possible
liquey subsistecinq centsans. USBEK AUMEME.
Avantl'abaissementde la puissanced'Espagne,
les catholiquesétoient beaucoup plus forts que Nous n'avons plus rien à dire de l'Asie et de
les protestants.Ces derniers sont peu à peu par- à l'Afrique.On ne peut guère
venusà un équilibre. Les protestantsdeviendront l'Europe; passons
parler que de ses côles, parce qu'on n'en connoît
plus richeset plus puissants, et les catholiques pas l'intérieur.
plusfoibles. Celles de Barbarie, où la religion mahomé-
Lespays protestants doivent être el sont réel- tane est établie, ne sont plus si peupléesqu'elles
lementplus peuplés que les catholiques : d'où il étoient du des Romains, par les raisons
suit premièrement que les tributs y sont plus temps
queje t'ai déjà dites. Quant aux côtesde la Gui-
à
considérables,parce qu'ils augmentent propor- née, elles doivent être furieusement dégarnies
tion du Dombrede ceux qui les paient; seconde- deux cenls ans que les petits rois, ou chefs
depuis
mentquelesterres y sontmieux cultivées;enfin, des villages, vendent leurs
sujets aux princes de
que le commercey fleurit davantage, parcequ'il l'Europe pour les porter dans leurs coloniesen
y a plus de gens qui ont une fortune à faire, et Amérique.
qu'avecplus de besoinson y a plus de ressources Ce qu'il y a de singulier, c'est que cetle Amé-
pour les remplir. Quand il n'y a que le nombre rique, qui reçoit tous les ans tant de nouveaux
de gens suffisantspour la culture des terres, il est elle-même déserte, et ne profile
faut que le commercepérisse; et lorsqu'il n'y a habitants,
point des pertes continuelles de l'Afrique. Ces
que celui qui est nécessaire pour entretenir le esclavesqu'on transporte dans un autre climat y
commerce,il faut que la culture des terres man- périssent à milliers; et les.travaux des mines où
que; c'esl-à-direil faut que tous les deux tom- l'on occupe sans cesse et les naturels du pays et
bent en mêmetemps, parce que l'on ne s'attache les les exhalaisons.malignes qui en
à l'un ne étrangers,
jamais que ce soit aux dépens de
sortent, le vif-argent dont il faut faire un conli-
l'autre. iiuel usage, les détruisent sans ressource.
Quant aux pays catholiques, non-seulementla
culturedes terres y esl abandonnée, mais même unIlnombre n'y a rieii de si extravagantque de faire,périr
tirer du
innombrable d'hommes pour
l'industriey est pernicieuse: elle ne consistequ'à fonddela terre l'or et ces métauxd'eux-
à six mots d'une morte. l'argent,
apprendrecinq langue mêmesabsolument inutiles, et qui ne sontdesri-
Dès qu'un homme a cette provision par-devers chesses les a choisis pour en êlre
il ne doit s'embarrasser de sa que parcequ'on
lui, plus fortune; les signes.
il trouve dans le cloître une vie tranquille, qui DeParis,ledernierdelalunedeChahban, 1718.
dansle monde lui auroit coûtédes sueurs et des
peines.
Cen'est pas tout : lesdervis ont enleursmains
presquetoutes les richesses de l'État; c'est une LETTRE CXX.
sociétéde gens avares qui prennent toujours et
ne rendentjamais; ils accumulent sanscesse des USBEK AUMÊME.
revenuspour acquérir des capitaux. Tant de ri-
chessestombent pour ainsi dire en paralysie; La fécondité d'un peuple dépend quelquefois
plus de circulation, plus de commerce, plus des plus petites circonstancesdu monde; de ma-
d'arts, plus de manufactures. nière qu'il ne faut souvent qu'un nouveau tour
Il n'y a point de prince protestant qui ne lève dans son imagination pour le rendre beaucoup
sur ses peuples beaucoup plus d'impôts que le plus nombreux qu'il n'éloit.
pape n'en lève sur ses sujets : cependant.cesder- Les Juifs, toujours exterminés, et toujoursre-
nierssont pauvres, pendant que lesautres vivent naissants,ont réparé leurs pertes et leursdestruc-
dansl'opulence.Le commerceranime tout chez tions continuellespar celle seule espérance qu'on
8o LETTRES PERSANES.
parmi eux touteslesfamillesd'y voir naître un la terre. Celle malheureuseaversionest si forte
roi puissantqui sera le maîtrede la terre. que, lorsqu'ilsfont quelqueimprécationcontre
Lesanciensroisde Persen'avaienttant demil- quelqu'unde leurs ennemis, ils ne lui souhai-
liersde sujetsqu'à causede ce dogmede la reli- tentautre choseque d'être réduit à labourerun
gion desmages,que lesactesles plusagréablesà champ, croyantqu'iln'y a que lachasseel la pê-
Dieu que les hommespussentfaire, c'étoit de che qui soit un exercicenobleet digued'eux.
faireun enfant, labourerun champ, et planter Mais, commeil y a souventdesannées-oùla
unarbre. chasseet la pêcherendenttrès peu, ilssontdéso-
Si la Chinea dausson seinun peuplesi pro- lés par des faminesfréquentes: sans compter
digieux,celanevientque d'unecertainemanière qu'il n'y a pas de pays si abondanten gibieret
de penser: car, commeles enfantsregardent en poisson, qui puissedonner la subsistance à
leurspèrescommedesdieux,qu'ilslesrespectent un grandpeuple, parce que lesanimauxfuient
commetelsdèscettevie,qu'ilsleshonorentaprès toujourslesendroitstrop habités.
leurmortpardessacrificesdans lesquelsilscroient D'ailleurslesbourgadesdesauvages,au nom-
queleurs âmes,anéantiesdansle Tien, repren- bre de deuxou trois cents habitants,détachées
nent une nouvellevie, chacunest porté à aug- les unesdes aulres, ayanl desintérêtsaussisépa-
menterunefamillesi soumisedanscette vie, et rés que ceuxde deux empires, ne peuventpas
si nécessairedansl'autre. se soutenir, parcequ'ellesn'ont pasla ressource
D'unautre côté, les pays desmahométansde- desgrandsétats, donl toulesles partiesserépan-
viennenttouslesjours déserts,à caused'uneopi- dent et sesecourentmutuellement.
nion qui, toute sainte qu'elleest, ne laissepas U y a chezles sauvagesuneautrecoutumequi
d'avoirdes effetstrès pernicieuxlorsqu'elleest n'est pas moinspernicieuseque la première;
enracinéedansles esprits.Nousnousregardons c'estla cruellehabitudeoù sont lesfemmesde
commedes voyageurs qui ne doiventpenserqu'à se faire avorter, afin que leur grossessene les
uneautre patrie: lestravauxutileset durables, rendepasdésagréablesà leursmaris.
lessoinspourassurerla fortunedenos enfants, Il y a icidesloisterriblescontrece désordre;
les projetsqui tendentau-delàd'une vie courte ellesvontjusqu'àla fureur. Toute fille qui n'a
et passagère,nousparaissentquelquechosed'ex- point été déclarersa grossesseau magistrat,est
travaganl.Tranquillespour le présent, sansin- punie de mort si son fruit périt : la pudeuret la
quiétudepour l'avenir,nousne prenonsla peine honte, les accidentsmême, ne l'excusentpas.
ni de réparerlesédificespublics,ni de défricher DeParis,le9delalunedeRahmazan,
1718.
les terresincultes,ni de cultivercellesqui sont
en étatdé recevoirnos soins: nous vivonsdans
une insensibilitégénérale,et nous laissonstout
faire à la Providence. LETTRE CXXII.
C'estun esprit de vanitéqui a établi chezles USBEK
AUMÊME.
Européensl'injustedroit d'aînesse,si défavora-
bleà la propagation,ence qu'ilportel'attention L'effetordinairedes coloniesest d'affoiblirles
d'un père sur unseulde sesenfants,et détourne paysd'où on les lire, sans peuplerceux où ou
sesyeuxdetouslesaulres; en ce qu'il l'oblige, les envoie.
pour rendresolidela fortuned'un seul, de s'op- U fautque les hommesrestentoùilssont: il y
poserà l'établissement de plusieurs; enfiu,en ce
a des maladiesqui viennentde ce qu'onchange
qu'il détruit l'égalitédes citoyens,qui en faitun bonair contreun.mauvais;d'autresquivien-
toute l'opulence. nent précisément de ce qu'on en change.
DeParis,le/,delalunedeRahmazan L'air se charge,commelesplantes, desparti-
,1718.
culesde la terrede chaquepays.U agittellement
sur nous que notre tempéramenten est fixé.
LETTRE CXXI. Lorsquenoussommestransportésdansun aulre
pays, nousdevenonsmalades.Les liquidesétant
USBEK A RHÉDI. accoutumésà uue certaineconsistance,lessoli-
desà une certainedisposition,tousles deuxà un
Les payshabiles par les sauvagessont ordi- certaindegréde
nairementpeu peuplés,par l'éloignement mouvement,n'eu peuventplus
qu'ils souffrird'aulres,el ils résistentà un nouveaupli.
ont presquetouspour letravailet la culturede Quandun paysest désert, c'estun préjugéde
LETTRES PERSANES. 81
quelquevice particulier de la nature du terrain pour occuperquelque place pour le commerce.
ou du climat: ainsi quand on ôte les hommes Les Carthaginoisavoient, comme les Espa-
d'un cielheureux pour les euvoyer dans un tel gnols, découvert l'Amérique, ou au moins de
pays, on fait précisémentle contrairede ce qu'on grandesîles dans lesquellesils faisoient un com-
se propose. merce prodigieux; mais, quand ils virentle nom-
LesRomainssavoientcela par expérience: ils bre de leurs habitants diminuer, celte sage répu-
reléguoienttousles criminelsen Sardaigue, el ils blique défendità ses sujets ce commerceet cette
y faisoientpasser des Juifs. Il fallut se consoler navigation.
deleur perle ; choseque le mépris qu'ils avoient J'ose le dire : au lieu de faire passer les Espa-
pourcesmisérablesrendoit très-facile. gnolsdans lesIndes ; il faudrait faire repasserles
Le grand Cha-Abas,voulantôler aux Turcs le Indiens et les mélifsen Espagne; il faudrait ren-
moyend'entretenirde grossesarméessur lesfron- dre à cette monarchie tous sespeuplés dispersés:
tières, transporta presque tous les Arméniens et, si la moitié seulement de ces grandescolonies
hors de leur pays, et en envoya plus de vingt seconservoit, l'Espagne deviendraitla puissance
millefamillesdans la province de Guilan , qui de l'Europe la plus redoutable.
périrentpresque toutesen très-peu de temps. On peut comparerles empires à un arbre dont
Touslestransportsde peuples faitsà Conslan- les branches trop étendnes oient tout le suc du
linoplen'out jamais réussi. tronc, et né servent qu'à faire de l'ombrage.
Ce nombre prodigieux de nègres, dont nous Rien n'est plus propre à corriger les princes
avonsparlé, n'a point rempli l'Amérique. de la fureur des conquêteslointaines que l'exem-
Depuisla destruction des Juifs sous Adrien , ple des Portugais et des Espagnols.
la Palestineest sanshabitants. Ces deux nations ayant conquis avecune rapi-
Il fautdoncavouer que les grandesdestructions dité inconcevabledes royaumes immenses, plus
sont presque irréparables , parce qu'un peuple étonnéesdeleursvictoiresque les peuples vaincus
quimanqueà un certain point reste dansle même de leur défaite, songèrent aux moyens de les
élat; et si par hasard il se rétablit, il faut des conserver, et prirent chacune pour cela une
sièclespour cela. voie différente.
Quesi dans un état de défaillancela moindre Les Espagnols, désespérant de retenir les.na-
descirconstancesdont je t'ai parlé vient à con- tions vaincues-dansla fidélité, prirent le parti de
courir,non-seulementil ne se répare pas, mais les exterminer, et d'y envoyer d'Espagne des
il dépéril tous les jours, et tend à sou anéantis- peuples fidèles: jamais dessein horrible ne fut
sement. pins ponctuellement exécuté. On vit un peuple
L'expulsiondes Maures d'Espague se fait en- aussi nombreux que tous ceux de l'Europe en-
coresentircommele premier jour: bien loin que semble, disparaître de la terre à l'arrivée de ces
ce videseremplisse,il devienttouslèsjours plus barbares, qui semblèrent, en découvrantlesIn-
grand. des, n'avoir pensé qu'à découvrir aux hommes
Depuisla dévastationde l'Amérique, les Espa- quel étoit le dernier période de la cruauté.
gnols,qui ont pris la place de ses ancienshabi- Par cette barbarie ils conservèrentce payssous
tants, n'ont pu la repeupler : au contraire, par leur domination. Juge par là combien les con-
unefatalitéqueje ferois mieux de nommer une quêtes sont funestes, puisque les effets en sont
justicedivine, les destructeurs se détruisenteux- tels : car enfin ce remède affreux étoit unique.
mêmes,et se consumenttous les jours. Commentauroient-ils pu retenir tant de millions
Les princes ne doivent donc point songer à d'hommes dans l'obéissance? Comment soutenir
peuplerde grands pays par des colonies. Je ne une guerre civile de si loin? Que seroietil-ilsde-
dis pasqu'elles ne réussissentquelquefois: il y a venus, s'ils avoientdonné le temps à cespeuples
(lesclimatssi heureux que l'espèces'y multiplie de revenir de l'admiration où ils étoient de l'ar-
toujours;témoiuces îles(i) qui ont élé peuplées rivée de ces nouveaux dieux, et de la crainte de
par desmaladesque quelques vaisseauxy avaient leurs foudres ?
abandonnés,et qui recouvraientaussitôtla santé. Quant aux Portugais, ils prirent une voietout
Mais quand ces Coloniesréussiraient, au lieu opposée;ils n'employèrenlpas les cruautés: aussi
d'augmenterla puissance, elles ne feroient que furent-ils bientôt chassésde tous les pays qu'ils
la parlager, à moins qu'elles n'eussent très peu avoient découverts.Les Hollandais favorisèrent
d'étendue, comme sont celles que l'on envoie la rébellion de ces peuples, et en profitèrent.
(t)L'auteur del'îleBourbon.
parlepeut-être Quel prince envierait le sort de ces conqué-
6'
8a LETTRES PERSANES.
rants? Qui voudraitdé cesconquêtesà cescon- Maisà quui sert dansun état cenombred'en-
ditions?Les uns en.furent aussitôtchassés;les fantsqui languissentdanslamisère?Ils périssent
autresen firent des déserts, et rendirent leur presquetousà mesurequ'ilsnaissent: ilsne.pros-
proprepaysun désertencore. pèrentjamais:foibleset débiles, ils meurenten
C'estle destindeshérosde se ruiner à-con- détailde millemanières,taudisqu'ils sont em-
quérirdespaysqu'ilsperdentsoudain,ou à sou- portéseu grospar lesfréquentesmaladiespopu-
mettredesnationsqu'ilssontobligéseux-mêmes laires que la misèreet la mauvaisenourriture
de détruire;commecetinsenséqui se consumoit produisenttoujours: ceuxqui en échappentat-
à acheterdesstatuesqu'iljeloit dansla mer, et teignentl'âge virilsausenavoirla force, el lan-
desglacesqu'ilbrisoitaussilot. guissenttoutle reste deleur vie.
DeParis,le18delalunedeRahmazan
,1718. Les hommessont commeles plantés, qui ne
croissentjamais heureusementsi elles ne sont
biencultivées: chez les peuplesmisérables l'es-
LETTRE CXXIII. pèceperd, et quelquefoisdégénère.
La Francepeut fournirun grandexemplede
AUMÊME.
USBEK toutceci.Dansles guerrespassées,la craiuleoù
étoientlousles enfanlsde familled'être enrôlés
Ladouceurdu gouvernement contribuemer- dansla milice,les obligeoitde se marier,et cela
veilleusement à la propagationdel'espèce.Toutes dansuu âgetrop tendre et dans le sein de la
lesrépubliquesen sontla preuveconstante; et, pauvreté.De tant de mariagesil naissoitbiendes
plusque toutes,la Suisseella Hollande,qui sont enfants,que l'on chercheencoreen France,et
les deux plusmauvaispaysde l'Europe,si l'on que la misère,la famine, el lesmaladiesen ont
considèrela nature du terrain, et quicependant fait disparaître.
sontles pluspeuplés. Que si, dansun ciel aussi heureux,dansun
Rien n'attire plusles étrangersquela liberté, royaumeaussi policéque la France, on faitde
el l'opulencequi la suit toujours:.l'uuesefaitre- pareillesremarques, que sera-cedansles autres
chercherpar elle-même, et noussommescon- étals-?
duitspar nosbesoinsdansles paysoù l'ontrouve DeParis,le23delalunedeRahmazan
, 1718.
l'autre.
L'espècese multipliedansun paysoù l'abon-
dancefournitauxenfanlssansrien diminuerde • LETTRE CXXIV.
la subsistance despères.
L'égalitémême-des citoyens,qui produitordi- USBEK AUMOLLAK MÉHÉMET AT.I,
nairementl'égalitédans les fortunes,porte l'a-
bondanceet la vie dans toutesles parties du GAEDIETi
DESTBOISTOUEEADI, ACOM.
corpspolitique,etla répandpar-tout. Quenousserventles jeûnes des immaumsel
U n'en est pas de mêmedes payssoumisau les ciliéesdes mollahs?La main de Dieus'est
pouvoirarbitraire: le prince, les courtisanset deuxfoisappesantiesur lesenfantsdela loi.Le
quelquesparticuliers,possèdenttoutesles ri- soleils'obscurcit,et semblen'éclairerplusque
chesses,pendantque tousles autres gémissent- leursdéfaites: leursarméess'assemblent, et elles
dansune pauvretéextrême. sontdissipéescommela poussière.
Si unhommeestmalà sonaise,et qu'ilsente L'empiredes Osmanlinsest ébranlé par les
qu'il feradesenfantspluspauvresque lui, il ne deux plusgrandséchecsqu'il ait jamaisreçus.
se marierapas; ou, s'il semarie, il craindrad'a- Un mouflichrétienne le soutient
voir un tropgrandnombred'enfants, qui pour- le grand visir qu'avecpeiue:
d'Allemagne esl le fléaude Dieu,
raientacheverde dérangersa fortune,et quides- châtier les sectateursd'Omar: il
cendraientde la conditionde leurpère. envoyépour
porte partout la colèredu ciel irrité contreleur
J'avoueque le rustiqueou paysan,étant une rébellionet leur
foismarié, peupleraindifféremment,soit qu'il perfidie.
Esprit sacrédes immaums,tu pleuresnuit et
soitriche,soit qu'ilsoit pauvre: celleconsidéra- jour surles enfantsdu
tionne le touchepas: il a toujoursun héritage ble Omara prophète,que le détesta-
dévoyés ; tes entrailless'émeuvent à
sûr à laisserases enfants,qui estunhoyau;.et la vuedeleursmalheurs tu desires
rien ne l'empêchede suivreaveuglémentl'ins- sion, et non leur ; tu leur conver-
tinctde la nature. pas perte; voudraislesvoir
réunis sousl'étendardd'Halipar les larmesdes
LETTRES PERSANES. 83
saints, et non pas dispersés dans les montagnes « Que tout laboureur ayant cinq enfants re-
el danslésdéserlspar la terreur des infidèles. tranchera journellement la cinquièmepartie du
DeParis,leIerdelalunedeChalval, 1718. pain qu'il leur donne. Enjoignonsaux pères de
famillede faire la diminution sur chacund'eux
aussijuste que faire se pourra.
LETTRE CXXV. « Défendonsexpressémentà tousceux quis'ap-
pliquent à la culture de leurs héritages, ou qui
USBEK A RHEDI. les ont donnésà titre de ferme, d'y faire aucune
réparation, de quelque espècequ'elle soit.
AVenise. « Ordonnonsque toutes personnes qui s'exer-
Quelpeut êlre le motif de ceslibéralités im- cent à des travaux vils et mécaniques, lesquelles
mensesque les princes versent sur leurs courti- n'ont jamais élé au lever de notre majesté, n'a-
sans?Veulent-ils se les attacher? Us leur sont chètent désormais d'habits, à eux, à leurs fem-
déjàacquisautant qu'ils peuvent l'être. El d'ail- mes, el à leurs enfants, que de quatre ans en
leurs,s'ils acquièrentquelques-unsde leurs sujets quatre ans : leur interdisonsen outre très étroite-
enles achetant, il faut bien par la même raison, ment ces petites réjouissancesqu'ils avoientcou-
qu'ils en perdent une infinité d'autres en les ap- tume de fairedansleurs familles, les principales
pauvrissant. fêtes de l'année.-
Quandje pense à la situationdes princes, tou- la « Et, d'autant que nousdemeuronsavertisque
jours entourésd'hommesavideset insatiables,je plupart des bourgeois de nos bonnes villes
ne puis que les plaindre; et'je les plains encore sont entièrement occupés à pourvoir à l'établis-
davantage,lorsqu'ilsn'ont pas la force de résis- sementde leurs filles,lesquellesne se sont rendues
ter à desdemandestoujoursonéreusesà ceux qui recommandablesdans notre état que par une
ne demandentrien. triste et ennuyeuse modestie, nous ordonnons
Je n'entendsjamais parler de leurs libéralités, qu'ils attendront à les marier jusqu'à ce qu'avant
des grâceset des pensionsqu'ils accordent, que atteint l'âge limité par les ordonnances; elles
je ne me livre à mille réflexions: une foule d'i- viennent à les y contraindre. Défendonsà nos
déesse présenteà mon esprit, il me semble que magistratsde pourvoir à l'éducationde leurs en-
j'eutendspublier cette ordonnance: fants.... »
«Le courageinfatigable de quelques-uns de DeParis,leicrdclalunedeCIialval,
171S.
nossujetsà nous demander des pensions, ayant
exercésans relâche notre munificenceroyale,
nousavonsenfincédéà la multitudedes requêtes
nous ont ont fait LETTRE CXXVI.
qu'ils présentées, lesquelles
jusqu'icila plus grande sollicitudedu trône. Us RICAA ***.
nousont représenté qu'ils n'ont point manqué,
depuisnotreavènementà la couronne, desetrou- On est bien embarrassé dans toutes les reli-
verà noire lever, que nous lés avonstoujoursvus gions,- quand il s'agit de donner une idée des
sur notre passage,immobilescommedes bornes, plaisirs qui sont destinésà ceux qui ont bien vécu.
et qu'ilsse sont extrêmementélevés pour regar- On épouvante facilementles méchants par une
der, sur les épaulesles plus hautes, notre séré- longue suite de peines, donton les menace: mais,
nité. Nousavonsmême reçu plusieurs requêtes pour les gens vertueux, on ne sait que leur pro-
dela part de quelquespersonnes du beau sexe, mettre. U semble que la nature des plaisirs soit
qui nousont supplié de faire attention qu'il est d'êlre d'une courte durée; l'imaginationa peine
notoirequ'ellessont d'un entrelien très-difficile; à en représenter d'autres.
quelques-unes mêmetrès-surannées , nous ont J'ai vu des descriptions du paradiscapables
prié, branlantla tète, de faire attention qu'elles d'y faire renoncer tous les gens de bon sens: les
ont fait l'ornementde la cour desrois nos pré- uns font jouer saus cesse de la flûte ces ombres
décesseurs;et que, si les généraux de leurs ar- heureuses; d'autres les condamnent au supplice
méesont rendu l'état redoutable par leurs faits de se promener éternellement; d'autres enfin,
militaires,ellesn'ont point rendu la cour moins qui lesfontrêver là-haut aux maîtressesd'ici-bas,
célèbreparleurs intrigues.Ainsi, désirant traiter n'onl pas cru que cenl millions d'années fussent
les suppliantsavecbonté, et leur accorder toutes un terme assezlong pour leur ôler le goût de ces
leursprières, nous avonsordonnéce qui suit : inquiétudes amoureuses.
6.
84 LETTRES PERSANES.
Je mesouviensà ce proposd'une histoireqiie l'ambassadeurdu grand Mogola reçu ordrede
j'ai ouï raconterà unhommequi avoitélédans sortirdu royaume.On ajoutequ'on a faitarrêter
le pays du Mogol;elle fait voir que les prêtres le prince, oncledu roi, qui est chargé de son
indiensne sont pasmoinsstérilesque les autres éducation;qu'on l'a fait conduiredansun châ-
dansles idéesqu'ils ont des plaisirsdu paradis. teau, où il est très étroitementgardé; et qu'on
Unefemmequi venoitdeperdresonmarivint l'a privéde tousseshonneurs.Je suistouchédu
en cérémoniechezle gouverneurde la villelui sortde ce prince, et je le plains.
demanderlapermission dese brûler;maiscomme Je te l'avoue,Usbek, je n'ai jamaisvu couler
dans les payssoumisaux mahométanson abolit leslarmesde personnesansen être attendri:je
tant qu'onpeut cette cruellecoutume,il la re- sensdel'humanitépour les malheureux,comme
fusa absolument. s'il n'y avoit qu'euxqui fussenthommes;et les
Lorsqu'ellevit sesprièresimpuissantes, ellese grandsmêmepour lesquelsje trouvedansmon
jeta dansun furieuxemportement.«Voyez,di- coeurde la durelé quand ils sont élevés,je les
soil-elle,commeonestgêné!Une seraseulement aimesitôt qu'ilstombent.
pas permis à une pauvre femmede se brûler En effet, qu'ont-ilsaffaire,dansla prospérité,
quandelleen a envie! A-t-onjamaisvu rien de d'une inutile tendresse? elle approchetrop de
pareil? Ma mère, ma tante, mes soeurs,sesont l'égalité.Usaimentbien mieuxdu respect,qui
bienbrûlées.Et, quandje vaisdemanderpermis- nedemandepoint deretour.Maissitôtqu'ilssont
sion à ce mauditgouverneur,il se fâche,et se déchusde leur grandeur,il n'y a que nosplaintes
met à criercommeun enragé.» qui puissentleuren rappelerl'idée.
il se trouva là par hasard un jeune bonze. Je trouvequelquechosede biennaïfet même
«Hommeinfidèle,lui dit le gouverneur,est-ce debien grand dansles parolesd'un princequi,
toi qui a mis cette fureur dansl'espritde cette près de tomberentre les mainsdesesennemis,
femme?— Non, dil-il, je neluiai jamaisparlé; voyantsescourtisansautourdelui quipleuraient:
maissi ellem'en croit, elleconsommera sonsa- «Je sens,leur dit-il,à voslarmes,quejesuis en-
crifice;elle fera une action agréableau dieu core votreroi.»
Erama : aussien sera-1-elle bien récompensée; DeParis,le3delalunedeChalval,
171S.
car elleretrouveraen l'autre mondeson mari,
et ellerecommencera aveclui un secondmariage.
— Que dites-vous?dit la femmesurprise.Je re-
LETTRE CXXVIII.
trouveraimonmari?Ah!je ne me brûle pas. Il
étoitjaloux,chagrin,d'ailleurssi vieux,que, si - RICAA IRBEjV.
le dieu Braman'a point fait surlui quelqueré-
forme, sûrementil n'a pasbesoinde moi. Me A Smyrne.
brûlerpourlui!...passeulementle boutdu doigt Tu as ouï parler millefoisdu fameuxroi de
pour le retirer du fonddes enfers.Deux vieux Suède.U assiégeoitune place dans un royaume
bonzesqui me séduisoient,et qui savoientde qu'on nommela Norwège: commeil visitoitla
quellemanièrejevivoisaveclui, n'avoientgarde tranchée,seul avec un ingénieur,il a reçu un
de metout dire; mais,si le dieu Braman'a que coupdansla têle, dontil est mort.Ona faitsur-
ce présentà me faire, je renonceà cette béati- le-champarrêter son
tude.Monsieurle gouverneur,je me faismaho- sesontassemblés,et l'ont premierministre: les étals
mélane.Et pour vous,dit-elle,en regardantle tête. condamnéà perdrela
bonze,vouspouvez,si vousvoulez,aller direà U étoitaccuséd'un grandcrime;c'étoit'd'avoir
monmari que je me portefort bien. » calomniéla nation, et de lui avoirfait perdrela
DeParis,le2delalunedeChalval,
1718. confiancede son roi : forfait qui, selon moi,
méritemillemorts.
Carenfin,si c'estune mauvaiseactiondenoir-
LETTRE CXXVII. cirdansl'espritdu princele dernierde ses
sujets,
qu'est-celorsquel'on noircit la nationentière,
RICAA USBEK. et qu'on lui ôle la bienveillancede celui
que la
A "*. Providencea établi pour faireson bonheur?
Je voudraisque les hommesparlassentaux
Je t'attendsici demain: cependantje t'envoie rois commeles
tes lettres d'Ispahan.Les miennesportentque phète. angesparlentà noire saint pro-
LETTRES PERSANES. 85
Tu sais que, dansles banquetssacrésoù le sei- coin.Pour lui, il parut qu'il se Irouvoitdans un
gneur des seigneurs descend du plus sublime lieu agréable; car il dérida un peu son visage, el
trône du monde pour se communiquerà ses es- se mit-à rire commes'iln'avoit pas eu la moindre
claves,je me suis fait une loi sévère de captiver teinture de géométrie.
une langue indocile: on ne m'a jamais vu aban- Cependant son esprit régulier toisoit tout ce
donnerune seule parole qui pûl être amère au qui se disoit dansla conversation.U ressembloità
dernier de ses sujets. Quand il m'a fallu cesser celui qui dansun jardin coupoit avec son épéela
d'êlre sobre, je n'ai point cesséd'êlre honnête tète des fleurs qui s'élevoienl au-dessus des au-
homme;et, danscette épreuve de notre fidélité, tres. Martyr.de sa justesse,il éloit offenséd'une
j'ai risqué ma vie, et jamais ma vertu. saillie, comme une vue délicate est offenséepar
Je ne saiscommentil arrive qu'il n'y a presque une lumière trop vive. Rien pour lui n'étoit in-
jamaisde prince si méchant, que son ministrene différent, pourvu qu'il fûl vrai. Aussisa conver-
le soitencore davantage; s'il fait quelque action sation étoil-elle singulière.
mauvaise,elle a presque toujours été suggérée; U étoit arrivé ce jour-là de la campagneavec
de manièrequel'ambitiondes princes n'est jamais un hommequi avoitvu un château superbe et des
si dangereuseque la bassessed'ame de ses con- jardins magnifiques; et il n'avoit vu, lui, qu'un
seillers.Mais comprends-tuqu'un hommequi n'est bâtiment de soixante pieds de long sur trente-
que d'hier dans le ministère, qui peut-être n'y cinq de large, et un bosquet barlong de dix ar-
sera pasdemain, puissedevenirdans un moment pents : il auroit fort souhaité que les règles de la
l'ennemidelui-même,de sa famille, de sa patrie, perspective eussent élé tellement observéesque
et du peuple qui naîtra à jamais de celui qu'il les allées des avenues eussent paru partout de
vafaire opprimer? même largeur; et il auroit donné pour cela une
Un prince a des passions; le minisire les re- méthodeinfaillible.U parut fort satisfaitd'un ca-
mue; c'estde ce côté-làqu'il dirigeson ministère : dran qu'il y avoit démêlé, d'une structure fort
il n'a point d'autre but, ni n'en veut connoître. singulière; et il s'échauffafort contre un savant
Lescourtisansle séduisent par leurs louanges; et qui éloit auprès de moi, qui malheureusement
lui le flatteplus dangereusementpar sesconseils, lui demandasi ce cadran marquait les heures ba-
par les desseinsqu'il lui inspire, el par les maxi- byloniennes.
mesqu'il lui propose. Un nouvellisteparla du bombardementdu châ-
DeParis,le25delalunedeSaphar, 1719. teau de Fonlarabie; el il nous donna soudainles
propriélés de la ligne que les bombesavoientdé-
crite en l'air; et, charmé de savoir cela, il voulut
LETTRE CXXIX. en ignorer entièrement le succès.Un homme se
plaignoit d'avoir été ruiné l'hiver d'auparavant
RICAA USBEK. par une inondation. « Ce que vous me dites là
m'est fort agréable, dit alorsle géomètre : je vois
A•". que je ne me suispas trompé dansl'observation
Je'passoisl'autre jour sur le Pont-Neuf avec que j'ai faite, et qu'il esl au moins tombé sur
un de mes amis : il rencontra un homme de sa la terre deux pouces d'eau plus que l'année
connoissance,qu'il me dit être un géomètre; et passée. » -
il n'y avoitrien qui n'y parût, car il étoit dans Un moment après il sortit, et nous le suivîmes.
une rêverie profonde : il fallut que mon ami le Commeil alloit assezvite, et qu'il négligepilde
tirât longtempspar la manche, et le secouâtpour regarder devant lui, il fut rencontrédirectement
le fairedescendrejusqu'à lui, tant il étoit occupé par unautre homme:ils se choquèrentrudement;
d'unecourbe qui le tourmentoit peut-être depuis et de ce coup ils rejaillirent chacunde leur côté,
plus de huit jours. Us se firent tous deux beau- en raison réciproque de leur vitesse et de leurs
coupd'honnêtetés,et s'apprirent réciproquement masses.Quand ils furent un peu revenusde leur
quelquesnouvelles littéraires. Ces discours les étourdissement, cet homme, portant la main sur
menèrentjusquesurla porte d'un caféoù j'entrai le front, dit au géomètre: « Je suis bien.aiseque
aveceux. vous m'ayezheurté, car j'ai une grande nouvelle
Je remarquaique notre géomètrey fut reçu de à vousapprendre; je viens dedonnermonHorace
tout le monde avec empressement, et que les au public. — Comment, dil le géomètre: il -y a
garçonsdu caféen faisoientbeaucoupplus de cas deux milleans qu'il y esl.—Vous ne m'entendez
que de deux mousquetairesqui éloient dans un pas, reprit l'autre : c'est une traduction de cet
86 LETTRES PERSANES.
ancienauteurqueje viensde mettreaujour : il A peineont-ilsépuiséle présent,-qu'ilssepré-
a ans m'occupe à faire destra- cipitent dans l'avenir; et., marchant au-devant
y vingt queje
ductions. de la Providence,ils la préviennentsur toutes
— Quoi!monsieur,ditle géomètre,il ya vingt lesdémarchesdeshommes.Usconduisentungé-
ans quevousne pensezpas! Vousparlezpourles néralpar la main; et aprèsl'avoirloué de mille
et ils vous.—Monsieur, dit sottises q u'il n'a pas faites, ils lui en préparent
autres, pensentpour
le savant,croyez-vous queje n'aiepasrendu un milleautresqu'il ne -ferapas. des grues,et
service au public de lui rendre la lecture Ils font voler les arméescomme
grand
des bonsauteursfamilière? tomberles muraillescommedes cartons: ilsont
—Je nedispastout-à-faitcela: j'estimeautant despontssur toutes les -rivières,desroutesse-
qu'un autrelessublimesgéniesque voustraves- crètesdanstoutesles montagnes,des magasins
tissez: maisvousne leurressemblerez point;car, immensesdans les sablesbrûlanls.:il ne leur
si voustraduiseztoujours,on ne voustraduira manqueque le bon sens.
jamais. Il y aunhommeavecquije logequireçutcelle
« Les traductionssontcommecesmonnoiesde lettred'un nouvelliste : commeellem'aparu sin-
cuivre.qiiiontbienla mêmevaleurqu'unepièce -gulière,je la.gardai; lavoici:
d'or, et mêmesont d'un plusgrandusagepour « MONSIEUR
-lepeuple; maisellessonttoujoursfoibleset d'un ,
mauvaisaloi. « Je metromperarementdansmesconjectures
" Vousvoulez,dites-vous, faire renaîtreparmi surlesaffairesdu temps.Lepremierjanvier1711,
nouscesillustresmorts;et j'avouequevousleur je prédisque l'empereurJoseph mourraitdans
donnezbien un corps: maisvousne leurrendez le coursde l'année.U est vrai que, commeil se
pas la vie; il y manquetoujoursun espritpour portoitfort bien, je crus queje me feraismo-
les animer. quer de moi, si je m'expliquoisd'une manière
« Que ne vousappliquez-vous plutôtà la re- bien claire; ce qui fit que je meservisde termes
cherchede tantdebellesvéritésqu'un calculfa- un peu énigmatiques : mais les gensqui savent
cilenousfait découvrirtouslesjours? » Aprèsce raisonnerm'enteudirentbien. Le 17 avril de la
petit conseil,ilsse séparèrent,je crois,très mé- mêmeannée, il mourutde la petitevérole.
contentsl'un de l'autre. «Dès que la guerrefutdéclaréeentre l'empe-
DeParis,ledernier delalunedeRebiab 2e,1719. reur et lesTurcs, j'allaicherchernosmessieurs
danstousles coinsdesTuileries;je lesassemblai
près du bassin, et leur prédis qu'on feraitle
LETTRE CXXX. siègede Belgrade,et qu'ilseroilpris. J'ai éléas-
RICAA***. sez heureuxpourque ma prédictionait été ac-
complie.Il estvrai que vers le milieudu siège,
Je le parleraidans celte lettred'une certaine je pariaicentpistolesqu'ilseroitpris le18aout(r);
nationqu'onappellelesnouvellistes,qui s'assem- il ne fut prisque le lendemain:peut-onperdreà
blentdansun jardinmagnifique, oùleuroisiveté si beaujeu ?
esttoujoursoccupée.Ilssonttrèsinutilesà l'état, « Lorsqueje vis quela flotted'Espagnedébar-
et leursdiscoursde cinquanteans n'ont pas un quoiten Sardaigne,je jugeaiqu'elleenferaitla
effetdifférentde celuiqu'auraitpu produireun conquête:je le dis, et celase trouvavrai.Enflé
silenceaussilong: cependantils se croientcon- de ce succès,j'ajoutaiquecetteflottevictorieuse
sidérables,parcequ'ilss'entretiennent de projets irait débarquerà Finalpour fairela conquêtedu
magnifiques, et traitent de grandsintérêts. Milanez.Commeje trouvaide la résistauceà
La basede leursconversations est une curio- faire recevoircette idée, je voulusla soutenir
sitéfrivoleet ridicule: il n'y a pointde cabinet glorieusement : je pariaicinquantepistoles, etje
si mystérieuxqu'ils ne prétendentpénétrer;ils lesperdisencore;carcediabled'Albéroni,malgré
ne sauraientconsentirà ignorerquelquechose- la foi des traités, envoyasa flotteen Sicile,et
ils saventcombiennotreaugustesultana de fem- trompatout à-la-foisdeux grands le
politiques,
mes,combienil fait d'enfantstoutesles années; ducde Savoieet moi.
et, quoiqu'ilsne fassentaucunedépenseen es- « Tout cela,monsieur,medéroutesi fort, que
pions,ils sont instruitsdes mesuresqu'ilprend j'ai résolude prédiretoujours,et de ne parier
pour humilierl'empereurdesTurcset celuides jamais.Autrefoisnousne commissions point aux
Mogols. (On.--
LETTRES PERSANES.
Tuileriesl'usage des paris, et feu M. le comte vieillards.Nous avons beau leur représenter que
de L. ne les souffrait guère : mais depuis qu'une nous étions paisibles possesseursdes Tuileries
foulede petits-maîtres s'est mêlée parmi nous , vingt ans avant qu'ils fussentau monde: je crois
nousne savonsplus où nous en sommes.A peine qu'ils nous en chasserontà la fin; el qu'obligésde
ouvrons-nousla bouche pour dire une nouvelle, quitter ces lieux-, où nous avons tant de foisévo-
qu'un de ces jeunes genspropose de parier con- quéles ombres de nos héros françois, il faudra
tre: que nousallionstenir nos conférencesau Jardin
«L'autrejour, commej'ouvrais mon manuscrit, du Roi, ou dans quelque lieu plus écarté.
et accommodoismes lunettes sur mon nez, un « Je suis, etc. »
de ces fanfarons,saisissantjustement l'inlervalle DeParis,le 7 dela lunedeGemmadi
2°,171g.
du premiermotau second,medit « Je parie cent
«pistolesque non.» Je fis semblantde n'avoir pas
faitattentionà cette extravagance;et, reprenant LETTRE CXXXI.
la paroled'une voix plus forte,je dis: « Monsieur
«le maréchalde***ayantappris...—Celaeslfaux, RHEDIA RICA.
«medit-il :vousaveztoujours desnouvellesextra-
AParis.
vagantes ;il n'y a pas le senscommunà tout cela.»
« Je vousprie, monsieur, dé me faire le plai- Une des chosesqui a le plus exercé ma curio-
sirdeme prêter trente pisloles, car je vousavoue sité en arrivant en Europe, c'est l'histoire et l'o-
que ces paris m'ont' fort dérangé. Je vous envoie rigine des républiques.Tu sais que la plupart des
la copiede deux lettres quej'ai écritesau minis- Asiatiques n'ont pas seulement d'idée de cetle
tre. sorte de gouvernement, et que l'imagination ne
« Je suis, etc. » lésa pas servisjusqu'à leur faire comprendrequ'il
puisse y en avoir sur la terre d'autre que le des-
Lettresd'un nouvellisteau ministre. potique.
Les premiers gouvernementsque nous con-
« MONSEIGNEUR , noissonsétoient monarchiques;ce ne fut que par
« Je suisle sujetle plus zélé que le roi ait ja- hasard et par la successiondes siècles, que les
mais eu. C'est moi qui obligeai un de mes amis républiques se formèrent.
d'exécuterle projet quej'avois formé d'un livre, La Grèce ayant élé abymée par un déluge, de
pour démontrerque Louis-le-Grandétoit le plus nouveauxhabitants vinrent la peupler : elle tira
grandde tous les princes qui ont mérité le nom presque toutes ses colonies d'Egypte et des con-
de Grand.Je travaille depuis long-temps à un trées de l'Asie les plus voisines; et, comme ces
autre ouvragequi fera encore plus d'honneur à pays étoient gouvernéspar des rois, les peuples
notrenation, si votre grandeur veut m'accorder qui en sortirent furent gouvernésde même.Mais
un privilège: mon dessein est de prouver que la tyrannie de ces princes devenanttrop pesante,
depuis le commencement de la monarchie les on secouale joug; et du débris de tant de royau-
Françoisn'ont jamais été battus, et que ce que mes, s'élevèrentces républiquesqui firentsi fort
les historiens ont dit jusqu'ici de nos désavan- fleurir la Grèce, seule polie au milieu des bar-
tagessont de véritablesimpostures.Je suisobligé bares.
de lesredresser en bien des occasions, et j'ose L'amour de la liberté, la haine des rois, con-
me flatter que je brille sur-tout dansla critique. serva long-tempsla Grèce dans l'indépendance,
«Je suis, monseigneur, etc. » el étendit au loin le gouvernementrépublicain.
Les villes grecques trouvèrent des alliésdansl'A-
« MONSEIGNEUR , sie mineure : elles y envoyèrent des colonies
« Depuisla perte que nous avonsfaite de mon- aussi libres qu'elles, qui leur servirent de rem-
sieurle comtede L., nous vous supplionsd'avoir parts contreles entreprises des rois de Perse. Ce
la bontéde nous permettre d'élire un président. n'est pas tout: la Grèce peupla l'Italie; l'Italie,
Le désordre se met dans nos conférences,et les l'Espagne, et peut-être les Gaules. On sait que
affairesd'état ne sont pas traitées avec la même celle grande Hespérie, si fameuse chez les an-
discussionque par le passé : nos jeunes gens vi- ciens, étoit au commencementla Grèce, que ses
vent absolumentsans égard pour les anciens, et voisins regardoient comme un séjour de félicité:
entre eux sansdiscipline: c'est le véritablecon- les Grecs qui ne trouvoient point chez eux ce
seil de Robnam, où les jeunes imposent aux pays heureux , l'allèrent chercher en Italie ;.ceux
88 LETTRES PERSANES.
d'Italieen Espagne;ceuxd'EspagnedanslaBé- desgénéraux. Ainsicesroyaumes,quoiquefondés
: de manière toutes ces la force, ne sentirent p oint le jougdu vain-
tique oule Portugal que par
ce nom chez les anciens. C es queur. Lorsque les peuples d'Asie,commeles
régionsportèrent des sou-
coloniesgrecquesapportèrentavecellesun es- - TurcsellesTartares,firentils neconquêtes,
prit de liberté,qu'ellesavoientprisdansce doux misà la volontéd'unseul, songèrentqu'à
et à établirpar
pavs. Ainsi on ne voit guère dansces temps re- lui donner de nouveaux s ujets,
demonarchie d ans l'Italie, les lesarmes son autorité violenle : maisles peuples
culés, l'Espagne, des
Gaules.Tuverrasbienlôtquelespeuplesdunord du nord, libresdansleurspays, s'emparant
et d'Allemagne n'étoientpas moinslibres, et, provincesromaines,ne donnèrentpoint à leur
si l'on trouvedes vestigesde quelqueroyauté chef une grandeautorité.Quelques-uns même
eux c'est a des rois les deces peuples , comme les VandalesenAfrique,
parmi , qu'on pris pour
chefsdesarméesou des républiques. les Gotbs en Espagne, déposoientleurs rais,
Toutcecise passoiten Europe: car, pour dèsqu'ilsn'en étoientpassatisfaits;et, chezles
l'Asieet l'Afrique,ellesont toujoursélé acca- autres,l'autoritédu princeéloitbornéedemille
bléessous le despotisme,si vouseu exceptez manièresdifférentes : un grandnombrede sei-
villes de l'Asie mineure dont nous avons gneurs la partageoient aveclui : les guerresn'é-
quelques deleur consentement ; les
parlé, et la république de Carthage en Afrique. toient entreprises q ue
Le mondefut partagéentre deuxpuissantes dépouillesétoientpartagéesentre le chefet les
républiques,celledeR.omeet cellede Carthage. soldats; aucunimpôten faveurdu delanation. prince; les
Il n'v a rien de si connu que les commence- loisétoientfaitesdauslesassemblées
mentsdela républiqueromaine,et rien qui le Voilàle principefondamentalde tous cesétals
soitsi peu que l'originede Carthage.On ignore qui seformèrentdes débrisde l'empireromain.
absolumentla suile des princesafricainsdepuis DeVenise , le.20delalunedeRhéaen , 1719.
Didon, et comment ils perdirentleur puissance.
C'eûtétéun grandbonheurpourle mondeque
l'agrandissement prodigieuxdela républiquero- LETTRE CXXXII-
maine, s'il n'y avoitpas eu celte différencein-
juste entre les citoyensromainset les peuples RICAA***.
vaincus,sil'onavoitdonnéaux gouverneurs des
provincesuneautoritémoinsgrande;si leslois Je fusil y a cinqousixmoisdansun café;j'y
si saintespour empêcherleur tyrannieavoient un gentilhomme assezbien mis qui
remarquai
élé observées;et s'ilsnes'étoientpasservispoul- se faisoitécouter: il
parloit du plaisirqu'ily
iesfairetaire, desmêmestrésorsqueleur injus- avoitde vivreà Paris il sa situation
tice avoitamassés. ; déploroit
d'êlreobligéd'aller languir danslaprovince." J'ai,
Il sembleque la libertésoil faitepourle génie dit-il, millelivresderentesen fondsde
quinze
despeuplesd'Europe, etla servitudepour celui terre, et me croirais heureuxsij'avoisle
despeuplesd'Asie.C'esteuvainquelesRomains je plus
oi'frirenlaux Cappadociens quartdecebien-làen argentet en effetsportables
ce précieuxtrésor: par-tout.J'ai beau pressermes fermiers,et les
celtenationlâchele refusa, et ellecourutà la accablerdefraisde nefaisquelesren-
servitudeavecle mêmeempressement justice, j e
que les dre plusinsolvables : je n'ai jamaispu voircent
autrespeuplescouraientà la liberté. à-la-fois.Si je devoisdix millefrancs,
Césaropprimala républiqueromaine,et la pistoles on meferaitsaisirtoutesmesterres, et je serais
soumità uu pouvoirarbitraire. à l'hôpital.»
L'Europegémitlong-temps sousun gouverne- Je sortissansavoirfait
mentmilitaireet violent,el la douceurromaine ce discours: grandeattentionà tout
fut changéeen unecruelleoppression. mais,metrouvanthierdanscequar-
une infinité de tier, j'entrai dausla mêmemaison, et j'y visun
Cependant nationsinconnues hommegrave,d'un
sortirentdu nord, se répandirentcommedes aumilieude visagepâle et allongé,qui,
ou six discoureurs,paroissoit
torrentsdanslesprovincesromaines;et, trouvant morneet cinq
autantde facilitéà fairedesconquêtesqu'à exer- pensif,jusqu'àce que, prenantbrus-
cerleurspirateries,ellesdémembrèrent quementla parole: «Oui, messieurs,dit-il en
l'empire haussantla voix,je suisruiné, je n'ai plusde
et fondèrentdesroyaumes.Cespeuplesétoient vivre; carj'ai actuellement
et ils quoi cbez moideux
libres, bornoientsi fort l'autoritéde leurs cent millelivresde billetsde et cent
rois, qu'ils n'étoient banque,
proprementquedeschefsou milleécusd'argent: je metrouvedausunesitua-
LETTRES PERSANES. %
lion affreuse;je me suis cru riche et me voilàà que dans un couventde dervis,qui en sont comme
l'hôpital: au moins si j'avois seulementune pe- les dépositaires, mais qui sont obligésd'y laisser
tite terreoù je pusseme retirer, je seraissûr d'a- entrer tout le monde à cerlaines heures.
voir de quoi vivre: maisje n'ai pas grand comme En entrant, je visun hommegrave qui se pro-
ce chapeaude fonds de terre. » menoilau milieu d'un nombre innombrable de
Je tournai par hasard la tête d'un autre côté , volumes qui l'enlouroient. J'allai à lui, et le
el je visun autre hommequi faisoit des grimaces priai de me dire quels éloient quelques-unsde
de possédé.« A qui se fier désormais?s'écrioil- . ces livres queje voyoismieuxreliés que les an-
il. Il y a un traître queje croyois si fort de mes tres. « Monsieur, me dit-il, j'habite ici une terre
amis, queje lui avoisprêté mon argent, et il me étrangère; je n'y connoispersonne.Bien des gens
l'a rendu! quelle perfidie horrible! U a beau me font de pareilles questions; mais vous voyez
faire, dausmon esprit il sera toujoursdéshonoré.» bien que je n'irai pas lire lotis ces livres pour les
Toul près de là éloit un homme très-malvêtu, satisfaire: j'ai mon bibliothécaire qui vous don-
qui, levantles yeux au ciel, disoit : « Dieu bé- nera satisfaction; car il s'occupe nuit et jour à
nisseles projets de nos ministres! puissé-je voir déchiffrer tout ce que vous voyez-Ià: c'est un
lesactionsà deux mille, et tous les laquais de homme qui n'est bon à rien , el qui nous est très
Parisplusrichesque leurs maîtres! » J'eus la cu- à charge , parce qu'il ne travaille point pour le
riosité de demanderson nom. « C'est un homme couvent.Mais j'entends l'heure du réfectoire qui
extrêmementpauvre; me dit-on; aussia-t-il un sonne.Ceux qui commemoi sont à la tête d'une
pauvremétier: il est généalogiste, et il espère communautédoivent être les premiers à tous les
que sonart rendra , si les fortunes continuent; et exercices. » En disant cela , le moine me poussa
que lotisces nouveaux riches auront besoin de dehors , ferma la porte , et, commes'il eût volé,
lui pour réformerleur nom , décrasserleurs an- disparut à mes yeux.
cêtres, et orner leurs carrosses: il s'imaginequ'il DeParis,le 21delalunedeRahmazan , T7Ig.
va faire autant de gens de qualité qu'il voudra ,
et il tressaillitde joie de voir multiplier ses pra-
tiques.» LETTRE CXXXIV.
Enfinje visentrer un vieillard pâle et sec,que
je reconnuspour un nouvellisteavant qu'il se fût RICAAUMEME.
assis: il n'étoit pas du nombre de ceux qui ont
une assurancevictorieusecontre tous les revers, Je retournai Ielendemainà cette bibliothèque,
et présagenttoujourslesvictoireset les trophées : où je trouvai tout un autre homme que celui que
c'étoitau contraireun de cestrembleursqui n'ont j'avois vu la première fois. Son air était simple,
que desnouvellestristes. «Les affairesvont bien sa physionomiespirituelle, et sou abord très-af-
mal du côté d'Espagne,dit-il : nous n'avonspoint fable. Dès queje lui eus fait connoître ma curio-
de cavaleriesur la frontière : et il est à craindre, sité, il se mit en devoirdelà satisfaire,et même,
que le prince Pio^ qui en a un gros corps, ne en«qualité d'élranger, de m'instruira.
fassecontribuer tout le Languedoc. Mon père, lui dis-je ,' quels sont ces gros vo-
Il y avoit vis-à-visde moi un philosophe assez lumes qui tiennent toul ce côté de bibliothèque?
mal en ordre qui prenoit le nouvellisteen pitié , — Ce sont, me dit-il, les interprètes de l'Écri-
et haussoitles épaules à mesure que l'autre haus- ture. — Il y en a un grand nombre, lui repartis-
soit la voix.Je m'approchai de lui, el il me dit je: il faut que l'Ecriture fût bien obscure autre-
à l'oreille: « Vous voyezque ce fat nous entre- fois, et bien claire à présent. Reste-t-il encore
tient, il y a une heure, de sa frayeur pour le quelques. doutes? Peut-il y avoir des points con-
Languedoc;et moi, j'aperçus hier au soir une testés?
tache dans le soleil, qui, si elle augmentoit, «—S'ily en a, bon Dieu!s'il y en a! me répon-
pourraitfaire tomber toule la nature en engour- — dit-il: il y en a presque autant que de lignes.
dissement: et je n'ai pas dit un seul mot. » Oui ! lui dis-je : et qu'ont donc fait tous ces
DeParis,ler 7delalunedeRahmazan,1719. auteurs?—Ces auteurs, me repartit-il, n'ont
point cherché dans l'Écriture ce qu'il faul croire,
mais ce qu'ils croient eux-mêmes; ils ne l'ont
LETTRE CXXXIII. point regardée commeun livre où étoient conte-
RICAA ***. nus les dogmes qu'ils dévoient recevoir, mais
J'allai l'autre jour voir une grande bibliothè- comme un ouvrage qui pourrait donner de l'au-
torité à leurs propres idées: c'est pour cela qu'ils
9° LETTRES PERSANES.
en ont corrompu'tousles sens, et ontdonnéla nousétionsquittés.« Voici, me dit-il, lesgram-
tortureà touslespassages.C'estuu paysoù les mairiens, les glossateurset les commentateurs.
hommesde-tonles les sectesfontdesdescenles'et —Monpère, lui dis-je,touscesgens-làne peu-
vontcommeau pillage;c'est un champde ba- vent-ilspas se dispenserd'avoirdu bon sens?
laille où les nationsennemiesqui se rencon- —Oui, dit-il, ils le peuvent;et mêmeil n'ypa-
trentlivrentbien descombats,oùl'ons'atlaque, raît pas: leursouvragesn'en sontnasplusmau-
oùl'ons'escarmouche de bien des manières. vais; ce qui est trèscommodepoureux.—Cela
« Toutprès delà vousvoyezleslivresascéti- estvrai, lui dis-je,et je connoisbiendesphilo-
quesoude-dévotion; ensuiteleslivresde morale, sophesqui feraient bien de s'appliquerà ces
bienplusutiles;ceuxde théologie,doublement sortesdesciences.
inintelligibleset par la matièrequiy esttraitée «—Voilà,poursuivit-il, quiontle
les.orateurs,
et par la mauièredela traiter-,les ouvragesdes talentdepersuaderindépendamment desraisons;
mystiques,c'est-à-dire desdévotsqui ontIe-coeur et les géomètres,qui obligentuu hommemalgré
lendre.—Ah!monpère, lui dis-je,unmoment: lui d'être persuadé,et le convainquent avecty-
n'allezpassi vite.:parlez-moide ces mystiques. rannie.
—Monsieur,dit-il,la dévotionéchauffeuncoeur «Voicileslivresde métaphysique, qui traitent
disposéà la tendresse,et lui fait envoyerdeses- desi grandsintérêts,et dans lesquelsl'infinise
pritsau cerveauqui réchauffentde même,d'où rencontrepar-tout;les livresde physique,qui
naissentles extaseset lesravissements; Cetétat ne trouventpas plus de merveilleux dansl'éco-
estle délirede la dévotion:; souventil se perfec- nomieduvasteuniversque dansla machinela
tionne, ou plutôt dégénèreen quiélisme: vous .plussimpledenosartisans.
savezqu'un quiélisten'est autre qu'un homme «Leslivresdemédecine,cesmonuments delà
fou, dévot,et libertin. fragilitédela natureet de la puissancede l'art,
« Voyezles casuîsles,qui mettentau jour les qui font tremblerquandils traitentdesmaladies
secretsde la nuit, qui formentdansleur imagi- mêmeles pluslégères,tant ils nousrendentla
nationtousles monstresque le démond'amour mort présente,maisqui nousmettentdansune
peut produire,les rassemblent,les comparent, sécuritéentière-quand ils parlentde la vertudes
et en fontl'objetéternelde leurs pensées;heu- remèdes,commesi nousétionsdevenusimmor-
reuxsi leur coeurne se metpas dela partie, et tels.
ne devientpaslui-mêmecomplicede tantd'éga- « Tout près de là sont les livresd'anatomie,
rementssi naïvementdécritset si nûmentpeints. qui contiennentbien moinsla description des
«Vousvoyez,monsieur,que je pense libre- partiesdu corpshumainque les nomsbarbares
ment, et que-jevousdistout ce queje pense.Je qu'on leura donnés;chosequi ne guéritni le
suisnaturellement naïf, et plusencoreavecvous maladedeson mal, ni le médecinde son igno-
qui êtesun étrangerquivoulezsavoirles choses, rance.
et lessavoirtellesqu'ellessont.Si je voulois,je « Voicila chimie,'quihabile tanlôtl'hôpital
nevousparleraisdetoutceciqu'avecadmiration; et tantôtles petites-maisons, commedesdemeu-
je vousdiraissanscesse: «Celaest divin!cela res qui lui sontégalementpropres.
« estrespectable ! il y a du merveilleux!» El il en « Voicileslivresde science, ou plutôtd'igno-
arriveraitde deuxchosesl'une, ou queje vous ranceocculte;telssontceuxquicontiennent quel-
tromperais,ou que je me déshonoreraisdans queespècede diablerie: exécrables selonla plu-
votreesprit.» part des gens;pitoyablesselonmoi.Telssont
Nousen restâmeslà; uneaffairequi survintau encoreles livresd'astrologie judiciaire.— Que
dervisrompitnotre conversation jusqu'aulen- dites-vous, mon père? Leslivresd'astrologie ju-
demain. diciaire!reparlis-jeavecfeu; etce.sontceuxdont
DeParis,le23delalunedeRahmazan, T7io. nousfaisonsle plus de cas en Perse: ils règlent
toutesles actionsde notre vie, et nousdétermi-
nent daustoutesnos entreprises: lasastrologues
LETTRE CXXXV. sontproprementnosdirecteurs; ils foutplus,ils
entrentdansle gouvernement del'État.—Sicela
RICA AUMÊME. est, medit-il, vousvivezsousun jougbienplus
dur que celuidela raison: voilàle plusétrange
Je revinsà l'heure marquée,et monhomme de tousles : je plainsbien unefamille,et
me mena précisémentdans l'endroitoù nous encore empires
plus une nation qui se laissesi fort do-
LETTRES PERSANES. iP
minerpar les planètes.— Nous nous servons, lui ment des forces, accruede toutes paris, moulera
repartis-je, de l'astrologiecommevousvousser- son dernier période.: semblableà cesfleuvesqui
vez de l'algèbre. Chaque nation a sa sciencese- dansleur courseperdent leurseaux, ouse cachent
lonlaquelleelle règle sa politique.Tousles astro- sous terre; puis, reparaissantde nouveau, grossis
kviies ensemblen'ont jamais fait tant de sottises parles rivières qui s'y jettent, entraînent avec
ennotre Perse qu'un seul de vos algébrislesen a rapidité tout ce qui s'opposeà leur passage.
faitici.Croyez-vousque le concoursfortuit desas- « Là vous voyez la nation espagnolesortir de
tresne soitpas une règle aussisûre que lesbeaux quelquesmontagnes;lesprinces mahomélanssub-
raisonnementsde votre faiseur de système? Si jugués aussiinsensiblementqu'ils avoientrapide-
l'oneomptoitlesvoix là-dessus en France et en ment conquis; tant de royaumesréunis dans une
Perse, ce seroit un beau sujet de triomphe pour vaste monarchie, qui devint presque la seule,
l'astrologie;vous verriez les calculateurs bien jusqu'à ce qu'accabléede sa propre grandeur et
humiliés: quel accablant corollaire n'en pour- de sa fausse opulence, elle perdit sa force et sa
roil-oupas tirer contre eux! » réputation même, et ne conserva que forgueil
Notre dispute fut interrompue , et il fallut de sa première puissance.
nousquitter. « Ce sontici les historiens d'Angleterre,où l'on
DeParis,le.2GdelalunedeRahmazan , i-ro. voil la liberté sortir sans cessedes feuxde la dis-
corde et de la sédition; le prince, toujourschan-
celant sur un trône inébranlable ; une nation
impatiente, sage dans sa fureur même, et qui,
LETTRE CXXXVI. maîtresse de la mer (-choseinouïe jusqu'alors),
RICAAUMÊME. mêle,le commerceavec l'empire.
« Tout près de là sont les hisloriens de celte
Dansl'entrevuesuivante,monsavantme mena autre reine de la mer, la république de Hollande,
dansun cabinetparticulier.« Voicileslivresd'his- si respectéeen Europe, et si formidableen Asie,
toire moderne, me dit-il. Voyez premièrement où ses négociantsvoient tant de rois prosternés
leshistoriensde l'église et des papes; livres que devanteux.
je lispour m'édifier, et qui font souventen moi « Les historiensd'Italie vous représentent une
un effettout contraire. nationautrefoismaîtressedu monde, aujourd'hui
« Là ce sontceux qui ont écrit de la décadence esclavede toutes les.autres; sesprinces diviséset
du formidableempire romain, qui s'étoit formé foibles, et sans autre attribut de souveraineté
dudébrisde tant de monarchies, et sur la chute qu'une vaine politique.
duquelil s'en forma aussi tant de nouvelles.Un « Voilà les historiens des républiques : de la
nombreinfinidépeuples barbares, aussiinconnus Suisse, qui est l'imagede la liberté; de Venise,
que le pays qu'ils habiloient, parurent lout-à- qui n'a de ressourcesqu'en son économie;et de
coup,l'inondèrent,le ravagèrent, le dépecèrent, Gênes, qui n'est superbe que par ses bâtiments.
et fondèrenttous les royaumesque vousvoyezà « Voici ceux du nord, et entre autres de la
présenten Europe. Ces peuples n'étoient point Pologne, qui use si malde sa liberté et du droit
proprementbarbares , puisqu'ils étoient libres; qu'elle a d'élire ses rois, qu'il semble qu'elle
maisils le sontdevenusdepuis que, soumispour -veuilleconsoler par là les peuples sesvoisins, qui
la plupartà une puissanceabsolue, ils onl perdu -ont perdu l'un et l'autre. »
celtedouceliberté si conformeà la raison, à l'hu- Là^dessusnous nous séparâmesjusqu'au len-
manité,et à la nature. demain.
«Vousvoyezicileshistoriensde l'empire d'Al- DeParis.,
le2delalunedeChalval,
r7io.
lemagne, qui n'est qu'une ombredu premier em-
pire, mais qui est, je crois, la seule puissance
qui soitsur la terre, que la division n'a point af- LETTRE CXXXVII.
faiblie;la seule, je.crois encore, qui se fortifieà
mesurede sesperles, et qui, lente à profiler des RICAAUMÊME.
succès,devient indomptablepar ses défaites.
« Voici les historiens de France, où l'on voit Le lendemainil me mena dans un autre ca-
d'abordla puissancedes rois se former, mourir •binet.« Ce sont ici les poêles, me dit-il, c'est-à-
deuxfois,renaître de même, languir ensuitepen- dire ces auteurs dont le métier est de mettre des
dantplusieurssiècles;mais, .prenant insensible- -entravesau bon sens, et d'accablerla raison sous
92 LETTRES PERSANES.
les agréments,commeon ens'evelissoit autrefois guir, et ces prodigesextravagantsnous révol-
lesfemmessousleursornementset leursparures. tent.»
Vousles connoissez; ils ne sontpasrareschezles DeParis,leGdela lunedeChalval,
1719,
Orientaux, où le soleil, plus ardent, semble
échaufferlesimaginationsmêmes.
« Voilàles poèmesépiques,—^Eh!qu'est-ce LETTRE CXXXVÏIL
que les poèmesépiques? — En vérité,me dit-il,
je n'en sais rien; les connoisseursdisent qu'on RICAA IBBEN.
n'en a jamais fait que deux, et que les autres
donnesous ce nomne le sont : c'est A Smyrne-
qu'on point
aussice queje ne saispas.Us disentde plus qu'il Les ministressesuccèdentet se détruisentici
est impossible d'enfaire de nouveaux; et celaest commeles saisons: depuistroisansj'ai vu chan^
encoreplussurprenant. ger quatre fois de systèmesur les finances.On
« Voiciles poètesdramatiques,qui selonmoi lève aujourd'huiles tributs en Turquie et en
sontles poètespar excellence,et les maîtresdes Persecommeles levoientles fondateursde ces-
passions.Il y ena dedeuxsortes: les comiques, empires: il s'en faut bien qu'il en soit ici de
qui nousremuentsi doucement;elles tragiques, même.Il est vrai que nous n'y mêlionspastant
qui noustroublentet nousagitentavectant de d'espritque lesOccidentaux.Nouscroyonsqu'il
violence, n'y a pas plus.de différenceenlre l'administra-
« Voicileslyriques,queje mépriseautantque tion desrevenusdu princeet celledesbiensd'un
j'estimeles autres, et qui font de leur art une particulier,qu'ily en a entre comptercentmille
harmonieuse extravagance. tomans,ou en comptercent: maisil y aicibien
« On voitensuite,lesauteursdes idylleset des plusdefinesseetde mystère.Ufautquede grands
églogues,qui plaisentmême aux gensde cour géniestravaillentnuit et jour; qu'ils enfantent
par l'idéequ'ilsleur donnentd'unecertainetran- sanscesse, et avec douleur, de nouveauxpro-
quillitéqu'ils n'ont pas, et qu'ilsleur montrent jets; qu'ils écoutentles avis d'une infinitéde
dansla conditiondesbergers. gensqui travaillentpour eux sansenêtre priés;
« Detouslesauteursque nousavonsvus, voici qu'ils seretirent et viventdansle fondd'unca-
les plusdangereux: ce sont ceux qui aiguisent binet impénétrableaux grandset sacréaux pe-
les épigrammes,qui sont de petitesflèchesdé^ tits; qu'ils aient toujoursla tête rempliedese-
liéesqui font une plaieprofondeet inaccessible crets importants, de desseinsmiraculeux,de-
auxremèdes. systèmesnouveaux;et qu'absorbésdans lesmé- -
« Vousvoyezici les romans,dontlesauteurs dilations,ils soient privés de l'usagede la pa-
sontdesespècesde poètes,et qui outrentégale- role, et quelquefois mêmede celuidela politesse.
mentle langagede l'espritet celuidu coeur;ils Dèsque lefeuroieutfermélesyeux,on pensa
passentleur vieà chercherla nature, et la man- à établirune nouvelleadministration.On sentoit
quenttoujours;leurshérosy sontaussiétrangers qu'on étoitmal; maisonne savoitcommentfaire
que les dragonsailéset les hippocentaures. pour êlre mieux.On ne s'étoit pas bientrouvé
«J'ai vu, luidis-je,quelques-uns devosromans; de l'autoritésansbornesdesministresprécédents;
el, si Vousvoyiezlesnôtres, vousen seriezen- on la voulutpartager.On créa pourcet effetsix
core pluschoqué.Ussontaussi peu naturels,et ou sept conseils; el ce minislèreest peut-être
d'ailleursextrêmementgênéspar nosmoeurs: il celuide tousqui a gouvernéla Franceavecplus
fauldixannéesde passionavantqu'unamantait de sens: la duréeen fut courte,aussibieu que
pu voirseulementle visagede sa maîtresse.Ce- celledu bien qu'il produisit.
pendantlesauteurssonlforcésdefairepasserles La France,à la mortdu feu roi, éloituncorps
lecteursdans ces ennuyeuxpréliminaires.Or il accabléde millemaux: Noaillesprit le ferà la
es!impossiblequelesincidentssoientvariés: on main, retranchales chairsinutiles,et appliqua
a recoursà un artificepire que le mal même quelquesremèdestopiques.Mais il resloittou-
qu'on veulguérir; c'estaux prodiges.Je suissûr jours un viceintérieurà guérir.Un étrangerest
quevousnetrouverezpasbonqu'unemagicienne venu qui a entrepris cette cure; aprèsbien des
fassesortir une armée de dessousterre; qu'un remèdesvioleuts,il a cru lui avoir rendu son
héros, lui seul, en détruise uue de cent mille embonpoint,et il l'aseulementrenduebonfiie.
hommes.Cependantvoilànosromans: cesaven- Tous ceux qui étoient riches il y a six mois,
tures froideset souventrépétées nousfont laii- son!à préseuldansla pauvreté,cl ceuxquin'a-
LETTRES PERSANES. 9?'
voientpas de pain regorgentde richesses.Jamais
cesdeux extrémités ne se sont touchées de si
près. L'étrangera tourné l'état commeun fripier LETTRE CXL.
tourné un habit : il fait paroître dessus ce qui
étoit dessous; et ce qui éloit dessus, il le met à RICAA USBEK.
l'envers.Quellesfortunesinespérées,incroyables A ••*.
mêmeà ceux qui les ont faites!Dieu ne lire pas
les hommesdu néant. de Le parlementde Paris vientd'être réléguédans
plus rapidement Que
valetsservis par leurs camarades, et peut-être une petite ville qu'on appelle Pontoise.Le conseil
demainpar leurs maîtres. lui a envoyéenregistrerou approuver une décla-
Tout ceci produit souventdeschosesbizarres. ration qui le déshonore; et il l'a enregistréed'une
Leslaquaisqui avoient fait fortunesousle règne manière qui déshonorele conseil.
vantent leur naissance: ilsren- On menace d'un pareil traitement quelques
passé aujourd'hui
dentà ceux qui viennent de quitter leur livrée parlements du royaume.
dansune certainerue tout le mépris qu'on avoit Ces compagniessont toujours odieuses; elles
des rois que pour leur dire de tris-
pour eux il y a six mois; ils crient de toute leur n'approchent
force: « La noblesse est ruinée! quel désordre tes vérités; et, pendantqu'une foulede courtisans
dansl'état! quelle confusiondans les rangs! on leur représentent sans cesse un peuple heureux
ne voit que des inconnus faire fortune! » Je te sousleur gouvernement, elles viennentdémentir
ceux-ci bien leur revan- la flatterie, et apporter au pied du trône les gé-
prometsque prendront
che sur ceux qui viendront après eux, et que missementset les larmes dout elles sont dépo-
danstrenteans ces gens de qualité ferontbien du sitaires.
bruit. C'est un pesant fardeau, moncher Usbek, que
DeParis,leIerdelalunedeZilcadé , 1720. celui de la vérité, lorsqu'il faut la porter jus-
qu'aux princes ! Ils doivent bien peuser que ceux
qui s'y déterminent y sont contraints, el qu'ils
ne se résoudroienljamais à faire des démarches
LETTRE CXXXIX: si tristes et si affligeantespour ceux qui les fout,
RICAAUMEME. s'ils n'y étoient forcés par leur devoir, leur res-
pect, et mêmeleur amour.
Voiciun grand exemplede la tendresse conju- DeParis,le2xdelalunedeGemmadi ier,1720.
gale, non-seulementdans une femme, maisdans
une reine, La reine de Suède, voulant à toute
forceassocierle prince son époux à la couronne,
toutes les a aux LETTRE CXLI.
pour aplanir difficultés, envoyé
Etatsune déclaration par laquelle elle se désiste RICAAUMEME.
dela régenceen cas qu'il soit élu.
U y a soixanteet quelques années qu'une au- J'irai te voir sur la fin de la semaine. Que les
tre reine, nommée Christine, abdiqua la cou- jours couleront agréablementavec toi !
ronne pour se donner tout entière à la philoso- Je fus présenté il y a quelquesjours à une dame
phie.Je ne saislequelde cesdeux exemplesnous de la cour, qui avoil quelque envie de voir ma
devonsadmirer davantage. figure étrangère. Je la trouvai belle , digne des
Quoiquej'approuveassezque chacun se tienne regards denotre monarque, et d'un rang auguste
fermedansle posteoù la nature l'a mis, et queje dans le lieu sacré où son coeurrepose.
ne puisselouer la foiblessede ceux qui; se trou- Elle me fit mille questions sur les moeursdes
vant au-dessousde leur état, le quittent comme Persans, el sur la manièrede Vivredes Persanes.
par une espèce de désertion, je suis cependant Il me parut que la viedu sérail n'éloit pas de son
frappéde la grandeur d'ame de ces deux prin- goût, el qu'elle trouvoitdedix la répugnanceà voir
cesses,et de voir l'esprit de l'une et le coeurde un homme partage entre ou douze femmes.
l'autresupérieursàleur fortune.Christinea songé Elle ne put voir sans envie le bonheur de l'un ,
à connoître,dansle temps que les autres ne son- et sans pitié la conditiondesautres. Commeelle
gentqu'àjouir; et l'autre ne veut jouir que pour aime la lecture , surtout cellelui des poètes et des
mettretout son bonheur entre les mains de son romans, elle souhaita que je parlasse des nô-
augusteépoux. tres. Ce que je lui en dis redoubla sa curiosité:
DeParis,le27delalunedeMaharram, 1720. elle me pria de lui faire traduire un fragmentde
94 LETTRES PERSANES.
quelques-uns de ceuxquej'ai apportés.Je le fis; qu'ellespussentsevoirni se parler ; car il ,'étoit
et je lui envoyaiquelquesjours après un conte mêmejaloux d'une amitiéinnocente: toutesses
persan.Peut-êlreseras-tubienaisedele voirtra- actionsprenoientla teinturede sabrutaliténa-
vesti. turelle; jamais une douceparolene sortitde sa
bouche, et jamaisil ne fit le moindresignequi
HISTOIRED'IBRAHIM.
n'ajoutâtquelquechoseà la rigueur de leures-
Du tempsde Cheik-Ali-Kan, il y avoitenPerse clavage.
unefemmenomméeZuléma: ellesavoitparcoeur « Un jour qu'illes avoittoutesassembléesdans
tout le saintAlcoran; il n'y avoitpointdedervis une sallede son sérail, une d'entreellesplus
qui enlendîtmieuxqu'ellelestraditionsdessaints hardie que les autres, lui reprochason mauvais
prophètes; lesdocteursarabesn'avoientrien dit naturel.« Quandon cherche si fort les moyens
de si mystérieuxqu'ellen'en comprît tous les « de.se faire craindre, lui dit-elle, on trouve
sens; et elle joignoità tant deconnoissances un « toujoursauparavantceuxdesefairehaïr.Nous
certain caractèred'esprit enjoué qui laissoit à « sommessi malheureusesque nousne pouvons
peine devinersi elle vouloitamuserceuxà qui « nous empêcherde demanderun changement:
elle parloit, ou lesinstruire. « d'autres, à ma place, souhaiteraientvotre
Un jour qu'elleéloitavecsescompagnesdans « mort, je ne souhaiteque la mienne;et, ne
unedessallesdu sérail, uned'elleslui demanda « pouvantespérerd'êtreséparéedevousquepar
ce qu'ellepensoitde.l'autrevie, et sielleajoutoit <•là-,il me seraencorebiendouxd'enêtresépa-
foià cetteanciennetraditiondenosdocteurs,que rarée. » Ce discours,qui auroitdûle toucher,le
le paradisn'eslfait que pour leshommes. fit entrer dans une furieusecolère; il tira son
« C'estle sentimentcommun,leurdit-elle: il poignard, et le lui plongeadansle sein. « Mes
n'y a rien que l'onn'aitfaitpour dégradernotre « chèrescompagnes,dit-elled'unevoixmourante,
sexe.Il y a mêmeunenationrépanduepartoute- « si le ciela pitié de ma vertu, vousserezven-
la Perse, qu'onappellela nationjuive, qui sou- « gées.» A cesmots, elle quitta cettevieinfor-
tient par l'auloriléde seslivressacrésque nous tunéepour allerdansle séjourdes délices,oùles
n'avonspoint d'ame. femmesqui ontbienvécujouissentd'unbonheur
« Cesopinionssi injurieusesn'ont d'autreori- qui serenouvelletoujours.
ginequel'orgueildes hommes,qui veulentpor- « D'abord ellevit une prairie riante dontla
ter leur supérioritéau-delàmêmede leurvie , verdureétoitrelevéepar les peinturesdesfleurs
et ne pensentpasque,dausle grandjour, toutes les plusvives: un ruisseau, dont leseauxétoient
les créaturesparaîtront devantDieu commele pluspuresque le cristal, y faisoit un nombre
néant, sans qu'il v ait entre elles de préroga- iufiuide détours.Elle entra ensuitedausdesbo-
tivesque cellesque la vertuy aura mises. cagescharmants, dont le silencen'étoitinter-
«Dieunesebornerapoint danssesrécompen- rompuque par le doux chant des oiseaux.De
ses: et commeleshommesqui aurontbienvécu magnifiquesjardins se présentèrentensuite;la
et bienusédel'empirequ'ilsont ici-bassur nous nature les avoitornésavecsa simplicitéet toute
serontdansun paradisplein de beautéscélestes sa magnificence. Elletrouva enGnun palaissu-
et ravissantes,eltellesquesi un mortellesavoit perbepréparépourelle, et remplid'hommes cé-
vues, il sedonneroitaussitôtla mort, dansl'im- lestesdestinésà ses plaisirs.
patienced'en jouir; aussilesfemmesvertueuses « Deux d'entre eux se présentèrentaussitôt
iront dansun lieu de délices,où ellesseronten- pour la déshabiller: d'autres la mirentdansle
ivréesd'un torrentdevoluptés,avecdeshommes bain, et la parfumèrentdes plus délicieuseses-
divins qui leur serontsoumis; chacuned'elles sences: on lui donnaensuitedeshabitsinfiniment
aura un sérail dans lequel ils seront enfermés, plus riches que lessiens; aprèsquoionla mena
et des eunuquesencoreplusfidèlesque les no- dansune grandesalle, où elletrouvaun feufait
ires pour les garder. avecdes bois odoriférants,et unetablecouverte
« J'ai lu, ajouta-t-elle,dansun livrearabe, desmetsles plusexquis.Tout sembloitconcourir
qu'unhommenomméIbrahiméloil d'unejalou- au ravissementde ses sens: elle enleudoitd'un
sie insupportable. Il avoit douzefemmesextrê- côtéunemusiqued'aulautplusdivinequ'elleéloil
mementbelles,qu'iltrailoild'une manièreires- plustendre; de l'autre, ellene voyoilque des
dure: il ne se fioitplus à ses eunuques,ni aux dansesde ceshommesdivins,uniquementoccu-
mursde son sérail; il lestenoitpresquetoujours pés à lui plaire.
sousla clef, enferméesdansleur chambresans « Cependanttant de plaisirsne dévoientservir
LETTRES; PERSANES. 93
qu'à la conduire insensiblement à des plaisirs- concerts, que festins, que jeux, que promena-
plus grands.-Onla mena dans sa chambre; et, des , et l'on remarquoit qu'Anaïs se déroboit de
aprèsl'avoir encore une fois déshabillée, on la temps eu temps, et voloit vers ses deux jeunes
portadansun lit superbe, où deuxhommesd'une héros. Après quelques précieuxinstants d'entre-
beauté charmante la reçurent dans leurs bras. vue, elle revenoit vers la troupe qu'elle avoit
C'estpour lors qu'elle fut enivrée, et que sesra- quittée, toujours ayec un visageplus serein.En-
vissementspassèrentmême ses désirs. « Je suis fin , sur le soir, on la perdit tout-à-fait: elle alla
« toutehors de moi, leur disoit-elle: je croirais s'enfermerdans le sérail, où elle vouloit , disoil-
« mourirsi je u'élois pas sûre de mon immoria- elle, faire connoissanceavecces captifsimmortels
« lité. C'en est trop , laissez-moi; je succombe qui dévoientà jamais vivre avec elle. Elle visita
« sousla violencedes plaisirs.Oui, vous rendez doncles appartements dé ces lieux les plus recu-
« un peude calme à mes sens ; je commenceà lés et les plus charmants, où ehe compta cin-
« respirer, et à revenir à moi-même.D'où vient quante esclaves d'une beauté miraculeuse: elle
« que l'on a été les flambeaux? Que ne puis-je erra toute la nuit de chambre en chambre, rece-
« à présentconsidérervotre beauté divine? Que vant partout des hommagestoujours différents,
« ne puis-jevoir...Maispourquoivoir? Vous me et toujours lesmêmes.
« faitesreutrer dans mes premiers transports. O «Voilà comment l'immortelleAnaïs passoitsa
« dieux! que ces ténèbres sont aimables! Quoi! vie , tantôt dans desplaisirséclatants, tantôt dans
« je serai immortelle, et immortelle avec vous! des plaisirssolitaires; admirée d'une troupe bril-
« je serai...Non , je vousdemande grâce ; car je lante , ou bien aiméed'un amant éperdu : souvent
« vois'quevousêtesgensà n'en demanderjamais.» elle quitloit un palais euchanlé pour aller dans
« Aprèsplusieurscommandementsréitérés, elle une grotte champêtre; les fleurs sembloientnaî-
fut obéie: maisellene le fut quelorsqu'elle vou- tre sous ses pas, el lesjeux se présenloient en
lut l'êtresérieusement.Elle se reposa languissam- foule au-devant d'elle.
ment, el s'endormitdans leurs bras. Deux mo- . « U y avoit plus de huit jours qu'elle étoit
ments de sommeilréparèrent sa lassitude: elle dans celle demeureheureuse, que toujours hors
reçut deuxbaisers, qui l'enflammèrentsoudain,. d'elle-même,,elle n'avoit pas fail une seule ré-
et lui firent ouvrir les yeux. « Je suis inquiète, flexion: elle avoit joui de son bonheur sans le
« dit-elle; je crains que vous ne m'aimiezplus. » connoître, et sans avoir un seul de ces moments
C'étoitun doutedans lequel elle ne vouloit pas tranquillesoùl'ameserend pour ainsi dire compte
rester long-temps: aussi eut-elle avec eux tous à elle-même, et s'écouledans le silencedes pas-
les éclaircissements qu'ellepouvoit désirer. « Je sions.
« suisdésabusée, s'écria-t-elle; pardon, pardon ; « Lesbienheureux ont des plaisirs si vifsqu'ils
« je suissûrede vous. Vous ne me dites rien ; peuvent rarement jouir de celle liberté d'esprit :
« maisvousprouvez mieux que tout ce que vous c'est pour cela qu'attachés invinciblementaux
« mepourriezdire : oui, oui, je vous le con- objetsprésents, ils perdent entièrement la mé-
« fesse,on n'a jamais tant aimé. Mais quoi! vous moiredes chosespasséeset n'ont plus aucunsouci
« vousdisputeztous deux l'honneur de me per- de ce qu'ils ont connu ou aimé dans l'autre vie.
« suader! Ah ! si vous vous disputez, si vous « Mais Anaïs, dont l'esprit éloit vraiment phi-
«joignezl'ambitionau plaisir de ma défaite, je losophe, avoit passé presque toute sa vie à mé-
« suisperdue, vousserez lous deux vainqueurs, diter ; elle avoit poussé ses réflexionsbeaucoup
" il n'y aura que moi de vaincue : mais je vous plus loinqu'on n'aurait dû l'allendred'une femme
« vendraibien cher la victoire. » laisséeà elle-même.La retraite austère que son
« Toutceciue fut interrompu que par le jour. mari lui avoit fait garder ne lui avoit laissé que
Sesfidèlesetaimablesdomestiquesentrèrent dans cet avantage.
sa chambre,et firent lever ces deuxjeunes hom- « C'est cette forced'esprit quiiui avoit fait mé-
mes, que deux vieillards ramenèrent dans les priser la crainte dont ses compagnesétoient frap-
lieuxoù ils éloient gardéspour ses plaisirs. Elle pées , et la mort qui devoitêlre la fin de ses pei-
se leva ensuite, et parut d'abord à cette cour nes et le commencementde sa félicité.
idolâtredansles charmesd'un déshabillé simple, « Ainsi elle sortit peu à peu de l'ivressedes
etensuitecouvertedes plussomptueuxornements. plaisirs, et s'enferma seule dans uu appartement
Cettenuit l'avoit embellie; elle avoit donné de la de son palais. Elle se laissa aller à des réflexions
vieà son teint, et de l'expression à ses grâces. bien doucessur sa condition passée et sur sa fé-
Ce ne fut pendant tout le jour que danses, que licité présente ; elle ne put s'empêcher de s'at-
LETTRES PERSANES.
tendrirsur lemalheurde sescompagues : onest rarezen mafaveur,contrecet imposteur.—N'en
seusibleà destourmentsquel'ona partagés.Anaïs « douiezpas, dirent-ellesd'unecommunevoix;
ne setintpasdansles simplesbornesdelacom- « nousvousjurons une fidélitéélernelle: nous
abusées: le
passion: plus tendreenverscesinfortunées,elle «« n'avonsélé que trop long-temps noire vertu, il ne
sesentit portéeà les secourir. traîtrene soupçonnoitpoint
« Elledonnaordreà uu de cesjeuneshommes « soupçonnoit qtiesa foiblesse:nousvoyonsbien
qui étoientauprèsd'ellede prendrela figurede «« que leshommesnedoute sont point faitscommelui;
son mari; d'allerdanssonsérail; de s'enrendre c'està voussans qu'ils ressemblent.Si
maître, de l'en chasser,el d'y rester à sa place . voussaviezcombienvousnous le faiteshaïr!
jusqu'àce qu'ellele rappelât. « — Ah! je vousdonneraisouventde nouveaux
« L'exécution fui prompte: il fenditles airs , « sujetsde haine, reprit le faux Ibrahim; vous
arrivaà la portedu séraild'Ibrahim,quin'y éloit « ne connoissez poinl encorelout le tort qu'il
pas. Il frappe,toutlui est ouvert; les eunuques « vousa fait.—Nous jugeonsdesoninjusticepar
tombentà sespieds.U voléverslesappartements « la grandeurdevotrevengeance, reprirent-elles.
où les femmesd'Ibrahim étoientenfermées.Il « — Oui, vousavezraison, dit l'hommedivin;
avoit, en passant,prislesclefsdansla pochede « j'ai mesurél'expiationau crime; je suisbien
ce jaloux,à quiil s'étoitrenduinvisible.ilentre, « aise que vous soyezcontentesde ma manière
et les surprendd'abordpar son air douxet affa- « de punir. —Mais, dirent ces femmes,si cet
ble; et bientôtaprès il les surprenddavantage « imposteurrevient, que ferons-nous?— Il lui
par ses empressements et par la rapidité de ses « seroit,je croisdifficilede voustromper,répon-
entreprises.-Touteseurentleurpart del'étonne- « dit-il; dansla placequej'occupeauprèsdevous
ment; et ellesl'auraientpris pourun songes'il y « on nese soutientguèrepar la ruse: el d'ail-
eût eu moinsde réalité. « leursje l'enverraisi loin que vousn'entendrez
« Pendantque ces nouvellesscènesse jouent « plus parlerde lui.Pourlorsjeprendraisurmoi
dans le sérail,Ibrahimheurte, se nomme,tem- « le soinde votrebonheur.Je ne seraipointja-
pête et crie.Aprèsavoiressuyébiendesdifficul- « loux; je sauraim'assurerde voussansvousgé-
tés, il entre, el jette les eunuquesdansun dé- raner; j'ai assezbonne opinionde monmérite
sordreextrême.Il marcheà grandspas; maisil « pour croire que vousmeserezfidèles: sivous
reculeen arrière, et tombe commedes nues, «n'éliezpasvertueusesavecmoi, avecqui lese-
quandil voitle fauxIbrahim, sa véritableimage, « riez-vous? » Celte conversationdura long-
danstoulesles libertésd'unmaître.Il crieau se- tempsentrelui et ces femmes,qui, plusfrap-
cours; il veutqueles eunuqueslui aidentà tuer péesde la différencedes deux Ibrahimsquede
cetimposteur:maisil n'est pas obéi.Il n'a plus leur ressemblance, ne songeoientpas mêmeà se
qu'unebienfoibleressource; c'estdes'enrappor- faire éclaircirde tant de merveilles.Enfinle
ter aujugementdesesfemmes.Dansuneheure, mari désespérérevint encore les troubler: il
le fauxIbrahimavoitséduittoussesjuges.L'au- trouvatoutesa maisondansla joieet sesfemmes
tre est chassé,et traîuéindignementhorsdusé- plus incrédulesque jamais.La place n'éloilpas
rail ; et il auroit reçu la morlmillefois, si son lenablepour un jaloux;il sortitfurieux: et, un
rivaln'avoitordonnéqu'onlui sauvaila vie.En- instantaprès, le fauxIbrahimle suivit, le prit,
finle nouvelIbrahim, restémaîtredu champde le transportadanslesairs, etle laissaà deuxmille
bataille, se montrade plus en plus digned'un lieuesdelà.
tel choix, et se signalapar desmiracles jusqu'a- «O dieux!dansquelledésolationsetrouvèrent
lorsinconnus.«Vousne ressemblezpas à Ibra- cesfemmesdansl'absencedeleurcherIbrahim?
« him, disoientcesfemmes—Dites, ditesplutôt Déjàleurs eunuquesavoientrepris leur sévérité
« quecet imposteurneme ressemblepas, disoit naturelle;toutela maisouétoit en larmes;elles
« le triomphantIbrahim: commentfaut-ilfaire s'imaginoieutquelquefoisque lout ce qui leur
« pourêtre votreépoux,si ce queje faisnevous étoit arrivén'étoit qu'un songe; ellesse regar-
« sufGtpas? doienttoutesles uneslesautres,et serappeloient
«—Ah!nousn'avonsgardededouter,direntles lesmoindrescirconstances de ces étrangesaven-
« femmes.Sivousn'êtespasIbrahim,il noussuf- tures. Enfinle célesteIbrahimrevint,
« fit que vousayezsi bien méritéde l'être: vous plusaimable;il leur parutquesonvoyagen'avoit toujours
« êtes plus Ibrahimen un jour, qu'il ne l'a élé pasété pénible.Lenouveaumaîtreprit unecon-
« dausle coursde dix années.— Vousmepro- duitesi opposéeà celle de
« mêliezdonc, reprit-il, que vousvousdéclare- prit tous les voisins.Il l'autre, qu'ellesur-
congédiatousles etinu-
LETTRES PERSANES. 97
ques,rendit samaisonaccessibleà tout le monde: « J'ai un petit cabinet de manuscrits fort pré-
il ne voulutpas mêmesouffrirque ses femmesse cieuxet fort chers : quoiqueje me lue la vueà les
voilassent.C'étoit unechose singulièrede les voir lire, j'aime beaucoupmieux m'en servir que des
dansles festinsparmi des hommes, aussi libres exemplairesimprimés,qui ne sont pas si corrects,
qu'eux.Ibrahim crut avec raison que les coutu- et que tout le mondea entre les mains.Quoique
mes du pays n'étoient pas faites pour des ci- je ne sorte presquejamais, je ne laissepas d'avoir
toyens«ommelui. Cependantil ne se refusoilau- une passiondémesuréede connoître tous les an-
cune dépense: il dissipaavecune immensepro- cienscheminsqui étoient du temps des Romains.
fusionles biens du jaloux, qui, de retour trois Il y en a un, qui est près de chez moi, qu'un
ans après des pays lointainsoù il avoil été trans- proconsuldesGaulesfit faire, il y a environ douze
porté, ne trouva plus que ses femmes et trente- cents ans : lorsqueje vais à ma maison de cam-
sixenfants.» pagne, je ne manque jamaisd'y passer, quoiqu'il
DeParis,le 2GdelalunedeGemmadi,1720. soit très incommode, et qu'il m'allongede plus
d'une lieue : mais ce qui me fait enrager, c'est
qu'on y a mis des poteaux de bois, de dislance
LETTRE CXLII. en distance,pour marquerl'éloignementdes villes
voisines.Je suis désespéréde voirces misérables
RICAA USBEK. indices, au lieu des colonnes milliaires qui y
étoient autrefois: je De doute pas que je ne les
A "*. fasserétablir par mes héritiers, et queje ne les
Voiciunelettre queje reçus hier d'un savant ; engageà cette dépensepar mon testament.
ellete paraîtra singulière: « Si vous avez, monsieur, quelque manuscrit
persan, vousme ferez plaisir de m'en accommo-
« MONSIEUR , der : je vousle paierai tout ce que vous voudrez,
« II y a sixmoisquej'ai recueillila succession et je vousdonneraipar-dessusle marché quelques
d'unoncletrès riche, qui m'a laissé cinq ou six ouvragesde ma façon, par lesquels vous verrez
cent mille livres, et une maison superbement que je ne suispoint un membreinutile de la ré-
meublée.U y a plaisird'avoir du bien lorsqu'on publique des lettres. Vous y remarquerez, entre
ensaitfaireun bon usage.Je n'ai point d'ambi- autres, une dissertationoù je faisvoir que la cou-
tion, ni de goût pour les plaisirs : je suis pres- ronne dont on se servoit autrefoisdans lesIriom-
quetoujoursenfermédansun cabinet, où je mène phes éloit de chêne, et non pas de laurier : vous
la vie d'un savant.C'est dans ce lieu que l'on en admirerezuneautreoùje prouve, par de doctes
trouveun curieuxamateur de la vénérableanti- conjecturestirées des plus graves auteurs grecs,
quité. que Cambysefut blesséà la jambe gauche, et non
« Lorsquemon oncle eut ferméles yeux, j'âu- pas à la droite; une autre où je démontre qu'un
roisfort souhaitéde le faire enterrer avecles cé- petit front étoit une beauté recherchée chez les
rémoniesobservéespar les anciensGrecs el Ro- Romains. Je vous enverrai encore un volume
mains; maisje n'avois pour lors nilacrymatoires, in-quarto, en forme d'explicationd'un vers du
ni urnes, ni lampesantiques. sixièmelivre de VEnéidede Virgile.Vousne re-
« Maisdepuisje me suis bien pourvu de ces cevrez lout ceci que dans quelques jours; et,
précieusesraretés. U y a quelques jours que je quant à présent, je me contentede vousenvoyer
vendisma vaisselle d'argent pour acheter une ce fragment d'un ancien mythologistegrec, qui
lampe de terre qui avoit servi à un philoso- n'avoit point paru jusques ici, et que j'ai décou-
phe stoïcien.Je me suis défait de toutes les vert dans la poussière d'une bibliothèque. Je
glacesdontmon oncleavoit couvert presquetous vous quitte pour une affaire importanteque j'ai
les mursde sesappartements, pour avoirun pe- sur les bras : il s'agit de restituer un beau pas-
tit miroirun peu fêlé, qui fut autrefois à l'usage sage de Pline le naturaliste, que les copistesdu
(leVirgile: je suischarmé d'y voir ma figure re- cinquième siècle ont étrangement défiguré. Je
présentée, au lieu de celle du cygnede Manloue. suis, etc. »
Cen'estpas lout : j'ai acheté cent louisd'or cinq FRAGMENT
ou six piècesd'une monnoie de cuivre qui avoit
coursil y a deuxmilleans. Je ne sache pas avoir D'UNANCIEN MYTHOLOGISTE.
à présent dans ma maison un seul meuble qui « Dans une île près des Orcades,il naquit un
n'ail élé fait avant la décadence de l'empire. enfant qui avoit pour père Éole, dieu des vents,
7
LETTRES PERSANES.
et pour'mère,une nymphede Calédonie.On dit « A quelquesjoursde là, il arrivadansle car-
de lui qu'il apprit tout seulà compteravecses refour, tout essoulllé;et, transportéde colère,il
doigts,et que, dèsl'âge de quatreans, il distin- s'écria: «Peuplesde Bétique,je vousavoiscon-
« que Vousnele faites
guoit si parfaitementles métaux,que sa mère « seilléd'imaginer,et je voisvousl'ordonne. »Là-
ayantvoulului donner une baguede laitonau pas : eh bien!à présentje
lieud'uned'or, il reconnutla tromperie,et lajeta dessus,il lesquittabrusquement:maisla réflexion
terre. le rappela sur sespas.« J'apprendsque quelques-
par
« Dèsqu'ilfut grand, sonpèrelui appritle se- « uns de voussontassezdétestablespourconser-
cret d'enfermerlesvents dansdes outres,qu'il « ver leur or et leur argent.Encorepassepour
vendoitensuiteàtouslesvoyageurs : mais,comme « l'argent; maispourde l'or....pour de l'or....Ah!
la marchandisen'étoitpas fort prisée dansson « celame met dans une indignatiou!....Je jure
il le quitta, et semità courir le monde, e n « par mesoulressacréesque, s'ilsne viennentme
pays, les sévèrement. » Puisil
compagnie de l'aveugle dieu du hasard. «l'apporter, je punirai
« Il apprit dansses voyagesque, dansla Bé- ajoutad'un air tout-à-faitpersuasif:« Croyez-
l'or reluisoit de toutes parts; celafit qu'il « vousque ce soitpourgardercesmisérablesmé--
tique, <tauxqueje vouslesdemande?Une marquede
y précipita ses pas. Il y fut fort mal reçu de Sa-
turne, qui régnoitpour lors; maisce dieuayant « ma candeur,c'est que, lorsquevousmelesap-
la lerre, il s'avisad'aller danstouslescar- « portâtesil y a quelquesjours,je vousen rendis
quitté
refours, oùil crioitsanscessed'unevoixrauque: « sur-Ie-cbamp la moitié.»
« Peuplesde Bétique,vouscroyezêlrerichespar- « Le lendemain,on l'aperçutde loin, et onle
« ceque vous avezde l'or et de l'argent!votre vit s'insinueravecune TOÎX douce et flatleuse:
« erreurmefaitpitié.Croyez-moi, quittezle pays « Peuplesde Bétique,j'apprendsque vousavez
« desvilsmétaux;venezdansl'empiredel'ima- « une partie de vostrésorsdansles paysétran-
« ginalion,et je vous prometsdes richessesqui « gers: je vousprie, faites-les-moi'venir; vousme
« vousélonnerontvous-mêmes. » Aussitôtil ou- « ferezplaisir,el je vousen auraiunereconnois-
vrit une grandepartiedes outresqu'il avoilap- « sanceéternelle.»
portées,et il distribuade sa marchandiseà qui « Le filsd'Éoleparloità desgensquin'avoient
en voulut. pas grandeenvie,de rire ; ils ne purentpourtant
« Le lendemain il revintdanslesmêmescarre- s'en empêcher; ce qui fit qu'il s'enretournabien
fours, et il s'écria: «Peuplesde Bétique,voulez- confus.Mais,reprenantcourage,il hasardaen-
« vousêtre riches? Imaginez-vous que je le suis coreune petiteprière.« Je saisque vousavezdes
« beaucoup,et que vousl'êtes beaucoupaussi: « pierresprécieuses: au nomde Jupiter, défai-
<.mettez-voustous lesmalinsdans l'esprit que « tes-vous-en; rien ne vousappauvritcommeces
« votrefortunea doublépendantla nuit; levez- « sortesde choses: défaites-vous-en, vousdis-je.
« vousensuite;et si vousavez des créanciers, «Si vousne le pouvezpas vous-mêmes, je vous
« allezles payerdece que vousaurezimaginé;et « donneraideshommesd'affairesexcellents. Que
« dites-leurd'imaginerà leur tour.» « de richessesvontcoulerchezvoussi vousfaites
« Il reparutquelquesjours après, et il parla « ce queje vousconseille! Oui, je vouspromets
ainsi:« PeuplesdeBétique,je voisbienquevotre « tout ce qu'il y a de pluspur dansmesoutres.»
« imaginationn'est pas si vive que les premiers «Enfin il montasur uu tréteau, et, prenant
«jours; laissez-vous conduireà la mienne: je une voixplusassurée,il dit ; « PeuplesdeBéti-
« mïtlrai touslesmatinsdevantvosyeuxun écri- " que,j'ai comparél'heureuxétaldanslequelvous
rateauqui sera pourvouslasourcedesrichesses: « êtes avecceluioù je voustrouvailorsquej'ar-
« vousn'y verrezque quatreparoles;maiselles « rivaiici : je vousvoisle plusriche peupledela
« serontbiensignificatives, car ellesréglerontla « lerre;mais,pourachevervotrefortune,souffrez
« dot de vosfemmes,la légitimede vosenfants, « queje vousôte la moitiéde vosbiens.» A ces
« le nombredevosdomestiques. Et quantà vous, mots, d'une aile légère,le filsd'Éoledisparut,et
« dit-il à ceux de la troupequi étoientle plus laissasesauditeursdansuneconsternation inexpri-
« prèsdelui; quanta vous,meschersenfants(je mable;ce qui fil qu'il revint le lendemain, et
« puisvousappelerde cenom, carvousavezreçu parlaainsi: « Je hier quemondiscours
« de moi une secondenaissance),monécrileau « vousdéplutextrêmement:eh bien! m'aperçus
« décideradé la magnificence de vos équipages, «je ne vousaie rien dit. Il est prenezque
vrai, la moitié,
« delà somptuosité de vosfestins,du nombreet « c'est trop.Il n'y a
« dela pensionde vosmaîtresses. » qu'àprendred'autresespé-
radienlspour arriverau but que mesuispro-
je
LETTRES PERSANES. 99
« posé.Assemblonsnos richessesdans un même Tu médiras que de certains prestigesont fait
« endroit; nous le pouvonsfacilement, car elles gagner une bataille; et moi je te dirai qu'il faut
« ne tiennentpas un grosvolume.» Aussitôtil en que tu t'aveugles, pour ne pas trouver dans la
disparutles trois quarts. » situation du lorrain, dans le nombre ou dans le
DeParis,le9delalunedeChahban, 1720. couragedes soldats, dans l'expérience des capi-
taines, des causes suffisantespour produire cet
effet dout tu veux ignorer la cause.
LETTRE CXLIII. Je te passe pour un moment qu'il y ait des
prestiges;passe-moià mon tour pour uu moment
RICAA NATHANAEE LÉVI,MEDECIN JUIF qu'il n'y en ait point; car cela n'est pas impossi-
À LIVOURNE. ble. Ce que tu m'accordes n'empêche pas que
deuxarméesne puissent se battre : veux-tuque,
Tu me demandesce que je pense de la vertu dans ce cas-là, aucune des deux né puisse rem-
de amulettes,et de la puissancedes talismans. porter la victoire?
Pourquoit'adresses-tuà moi? Tu es juifj et je Crois-tuque leur sort restera incertainjusqu'à
suis.mahométan;c'est-à-dire que nous sommes ce qu'Unepuissanceinvisiblevienne le détermi-
tousdeuxbien crédules. ner? que tous les coups seront perdus, toute la
Je porte toujours sur moi plus de deux mille prudencevaine, et tout le courage inutile?
passages du saintAlcoran; j'attache à mesbras un Penses-tuque la mort, dans ces occasionsren-
petit paquet où sont écrits les noms de plus de due présente de mille manières, ne puisse pas
deuxcenlsdervis: ceux d'Hali, de Fatmé, et de produire dans les esprits ces terreurs paniques
tous les purs; sont cachésen plus de vingt en- que lu astant de peine à expliquer? Veux-tuque,
droitsde meshabits. dans une armée de cent mille hommes, il ne
Cependantje ne désapprouvepoint ceux qui puissepas y avoir un seul homme timide? Crois-
rejettentceltevertu que l'on attribue à de cer- tu que le découragementde celui-cine puissepas
tainesparoles.Il nouseslbien plus difficilederé- produire le découragementd'uu autre? que le se-
poudreà leursraisonnementsqu'à euxde répon- cond, qui quitte un troisième, ne lui fasse pas
dre à nosexpériences.. bientôt abandonner un quatrième? Il n'en faut
Je portetousceschiffonssacrés,par une longue pas davantagepour que le désespoirdé vaincre
habitude,pour meconformerà une pratique uni- saisissesoudain toute Une armée, et la saisisse
verselle:je croisque, s'ilsn'ont pas plusde vertu d'autant plus facilement qu'elle se trouve plus
quelesbagueset lesaulres ornementsdont on se nombreuse.
pare, ils n'en ont pas moins. Biais toi, lu mets Tout le monde sait, et tout le mondesent que
toute la confiancesur quelques lettres mysté- les hommes, commetoutes les créaturesqui ten-
rieuses, etj sanscelte saùve-garde,tu seraisdans dent à conserverleur êlre, aiment passionnément
un effroicontinuel. la vie : onsait celaen général; et on cherchepour-
Leshommessontbien malheureux! ils flottent quoi, dans une certaine occasionparticulière,ils
sanscesseentredefaussesespérances et descraintes ont craint de la perdre.
ridicules;et, au lieu de s'appuyersur la raison, Quoiqueles livres sacrésde toutes les nations
ilssefoutdesmonstresqui les intimident, ou des soient remplisde ces terreurs paniquesou surna-
fantômesqui les séduisent. turelles,je n'imaginerien de si frivole,parce que,
Queleffetveux-tuque produise l'arrangement pour s'assurerqu'un effet qui peut être produit
de certaineslettres? quel effet veux-tu que leur par cent mille causesnaturellesest surnaturel, il
dérangement puissetroubler.'quelle relation ont- faut avoir auparavant examinési aucune de ces
ellesavec les vents pour apaiser les tempêtes, causesn'a agi, ce qui est impossible.
avecla poudreà canon pour en vaincrel'effort, Je ne t'en dirai pas davantage,Nalhanaël : il
aveccequelesmédecinsappellentl'humeur pec- me sembleque la matièrene mérite pas d'être si
canteetla causemorbifiquedesmaladiespour les sérieusementtraitée.
guérir? DeParis,le20delalunedeChahban, 1720.
Cequ'il y a d'extraordinaire, c'est que ceux
quifatiguentleur raison pour lui faire rapporter P. S. Commeje finissois,j'ai entendu crier
decertainsévénementsà desvertus occultesn'ont dansla rue une Lettred'un médecindeprovinceà
pas un moindreeffortà faire pour s'empêcher un médecinde Paris (car ici toutesles bagatelles
d'en voirla véritablecause. s'impriment, se publient et s'achètent). J'ai cru
JOO LETTRES PERSANES.
que je feraisbien dete l'envoyer,parcequ'ellea transportésde joie,c'est lui montrentle P. Caussin. Il
du rapport à notresujet. demandece que : on lui dit : « Vivele
Il y a bien des chosesque je n'entendspas; «P. Caussin;il faut l'envoyerrelier. Qui l'eût
maistoi, qui es médecin,tu doisentendrele lan- «dit? qui l'eût cru? c'est un miracle! Tenez,
gagede tes confrères.' «monsieur; voyezdoncle P. Caussin;c'estce
« volume-làqui afait dormirmonpère. » Et là-
Lettred'.unmédecindeprovinceà un médecinde dessusonlui expliqualachosecommeelles'éloit
Paris. passée.
«Le médecinétoit un hommesubtil, rempli
« U y avoitdausnotre villeun maladequi ne des de la cabale,et de la puissancedes
dormoitpointdepuistrente-cinqjours. Sonmé- mystères
paroles et des esprits: celale frappa; et, après
decinlui ordonnal'opium: maisil ne pouvoit réflexions, il résolutde changerabso-
se résoudreà le prendre: et il avoitla coupeà lument saplusieurs
pratique. « Voilàun fait bien singu-
la main, qu'ilétoit plus indéterminéquejamais. « lier, disoil-il.Je tiens une expérience;il faut
Enfinil dit à son médecin:« Monsieur,je vous «la loin.Eh! pourquoi.unespritne
« demandequartierseulementjusqu'àdemain: je « pousserplus transmettre à son ouvrageles
« connoisun hommequi n'exercepasla méde- « pourrait-il pas
mêmesqualitésqu'ila-lui-même? ne le voyons-
«cine, mais qui a chezlui un nombre innom- « nous tousles
« brablede remèdescontrel'insomnie;souffrez « bienla pas jours?Au moins,celavaut-il
peiue de l'essayer.Je suislas desapo-
«queje l'envoiequérir; et, si je ne dors pas « tbicaires;leurssirops,leursjuleps,etlotîtesles.
« cette nuit, je vousprometsqueje reviendraià «
« vous.»Le médecincongédié,le maladefitfer- «santé. droguesgaléniques,ruinentlesmaladesetleur
Changeons de méthode; éprouvonsla
merlesrideaux,el dità un petitlaquais: «Tiens, « vertudesesprits.» Surcette idée, il dressaune
« va-t'en chez MonsieurAnis, et dis-lui qu'il nouvelle
«viennemeparler.» pharmacie;commevousallezvoirpar
la descriptionqueje vousvaisfaire des princi-
« M. Anisarrive.« MonchermonsieurAnis, remèdesqu'il mil en pratique.
ne dormir : paux
«je memeurs;je puis n'aur/ez-vous « Tisane
purgative. — Preneztroisfeuillesde
« point,dansvotreboutique,la C.duG., oubien la en grec; deuxfeuillesd'un
« quelquelivre de dévotioncomposépar un R. traitéde Logique_d'Aristole
théologie scolaslique leplusaigu,comme,
«P. J. *, que vous n'ayezpas pu vendre, car dusubtilScot;quatrede Paracelse;
«souventlesremèdeslesplusgardéssontlesmeil- parexemple,
« leurs?— Monsieur,dit le libraire, j'ai chez une d'Avicenne;six d'Averroès;trois de Por-
« moila Cour Saintedu P. Caussin,en six vo- phire, autant de Plotin; autant de Jamhlique.
Faites
«lûmes, à votreservice;je vaisvousl'envoyer: et infuserletoutpendantvingt-quatre heures,
«je souhaiteque vousvousen trouviezbien.Si prenez-enquatre prisesparjour.
«Purgatifplus 'violent.—Prenez dixA.duC.
« vousvoulezlesoeuvres du R. P. Rodriguès,jé- concernantla B. et
« suite espagnol,ne vousen faitesfaute.Mais, la C. des I. *; faites-lesdis-
« croyez-moi, tenons-nous-en au P. Caussin:j'es- tillerau bain-marie;mortifiezune gouttedel'hu-
« père, avecl'aide de Dieu, qu'une périodedu meur acreet piquantequi en viendra,dansun
« P. Caussinvousfera autantd'effetqu'unfeuillet verre d'eaucommune: avalezle tout aveccon-
«tout entierde la C.du G.» Là-dessus,M.Anis fiance. « Vomitif.— Prenez six harangues;unedou-
sortit, et courutchercherle remèdeà sa bouti- zaine d'oraisonsfunèbres
que,la CourSaintearrive: on en secouela pou- nant gardepourtantdene indifféremment, pre-
dre:le filsdu malade,jeuneécolier,commence à de M.de N. un recueil pointse servirdecelles
lalire.Uensentitle premierl'effet; à la seconde **; de nouveauxopéras;
il ne prononçoit p lusque d'unevoix mal cinquanteromans; trente mémoiresnouveaux.
page, Mettezle lout dansun matras; laissez-leen di-
e t
articulée; déjà toute la se
compagnie sentoit gestion
affaiblie;un instantaprès,tout ronfla,exceptéle ler au feu pendant deuxjours; puis faites-ledistil-
de sable.Et si tout celane suffitpas:
malade,qui,aprèsavoirété long-temps éprouvé, « Autrepluspuissant.—Prenez unefeuillede
s'assoupit à la fin.
« Lemédecinarrivedegrandmatin.«Eh bien! papier marbréqui ait servià couvrirunrecueil
<•a-t-on-prismon opium?» On ne lui répond des piècesdes J. F. ***;faites-lainfuserl'espace
rien : la femme,la fille, le petit garçon,tous pagnie nix tiretsdu Conseil coneernant
laBourseetla Com-
desI ndesi
" M.deNimes.
'*Unrévérend pèrejésuite. "*Jeuxfloraux.C'estFlérbier,
év6m;cdeNjmrs.
LETTRES PERSANES. 101
de trois minutes; faiteschaufferune cuilleréede maisonde campagneoù j'étois allé, deux savants
cetteinfusion,et avalez. qui ont ici une grande célébrité. Leur caractère
« Remèdetrès simplepour guérir de l'asthme. me parut admirable.La conversationdu premier,
•—Liseztous les ouvragesdu R. P. Maimbourg, bien appréciée, se réduisoità ceci: « Ce quej'ai
ci-devantjésuite, prenant garde de ne vousar- dit est vrai, parce que je l'ai dit. » La conversa-
rêter qu'à la fin de chaque période : et voussen- tion du second-portait sur antre chose: «Ce que
tirezla facultéde respirer vousrevenirpeu à peu, je n'ai pas dit n'est pas vrai, parceque je ne l'ai
sansqu'il soit besoin de réitérer le remède. pas dit. »
« Pourpréserverde la galle, gratelle, teigne, J'aimois assezle premier : car qu'un homme
farcin des chevaux.— Prenez trois catégories soit opiniâtre, cela ne nie fait absolumentrien;
d'Arisiote.deuxdegrésmétaphysiques,une dis- mais qu'il soit impertinent, cela me fait beau-
tinction,six versde Chapelain, une phrase tirée coup. Le premier défend ses opinions; c'est son
deslettresde M. l'abbé de Saint-Cyran: écrivez Lien: le secondattaque les opinions des autres ;
le tout sur un morceau de papier que vous plie- et c'est le bien de tout le monde.
rez, attacherezà un ruban, et porterez au cou. O mon cher TJsbek!que la vanité sert mal
n Miraculumchimicum,de -violenta fermsnta- ceux qui en ont une dose plus forte que cellequi
tione, cumfumo, igne-etflammd. — MisceQues- est nécessairepour la conservationde la nature!
nellianamiufusionem,cum infusione Lallema- Ces gens-là veulent être admirésà force de dé-
niauâ;fiâtfcrmenlatiocum magnâvi, impetu, et plaire. Ils cherchent à être supérieurs; et ils ne
tonilru, acidis pugnantibus, et invicem pene- sont pas seulementégaux.
trantibtisalcalinossales: Cet evaporatio arden- Hommes modestes, venez, que je vous em-
tiumspirituum.Pone liquorem fermentatumin brasse: vousfaitesla douceur et le charmede la
alambico: nihil indè exlrahes, et nihil invenies, vie.Tous croyezque vous n'avez rien; et moi je
nisi caputmortuum. vous dis que vous avez tout. Vous pensez que
« Lenitivum. — Recipe Molinseanodynichar- vousn'humiliez personne, et voushumiliez tout
tas duas;Escobarisrelaxativi paginas sex; Yas- le monde.Et quand je vous comparedans mon
quiiemollienlisfoliumunum: iufunde in aquoe idée avec ces hommes absolus que je vois par-
communislibrasiiij, ad cousumplionemdimidife tout, je les précipite de leur tribunal, et je les
partis colenturet exprimantur; et, in expres- mets à vos pieds.
sione, dissolveBanni detersivi et Taoeburini îleParis,ie22delalunedeCliahban
, 1720.
abluentisfolia iij. Fiat clyster.
« In chlorosim,quamvulguspallidos colores,
autfebrimamatoriamappellat.—Recipe Arelini LETTRE CXLV.
figurasiv; R. ThomasSancbii de matrimoniofo-
lia ij. Infundanturinaqueecommunislibrasquin- TJSBEK A ***.
que.Fiat ptisanaaperiens.
• Voilàles droguesque noire médecin mit en Un homme d'esprit est ordinairementdifficile
pratiqueavecun succèsimaginable.il ne vouloit dans les sociétés.Il choisit peu.de personnes; il
pas,disoit-il,pour ne pas ruiner ses malades, s'ennuie avec tout ce grand nombrede gensqu'il
employerdes remèdesrares, et qui ne se trou- lui plait appeler mauvaisecompagnie;il est im-
vent presquepoint; comme, par exemplej une possiblequ'il ne fasseun peu sentir son dégoût:
épîlredédicatoirequi n'ait fait bâiller personne; autant d'ennemis.
unepréfacetrop courte; un mandement fait par Sûr de plaire quand il voudra, il négligetrès
un évêque;et l'ouvrage d'un jansénisteméprisé souventde le faire.
par unjanséniste,ou bien admiré par un jésuite. Il est porté à la critique, parcequ'il voit plus
Il disoitque ces sortes de remèdesne sont pro- de chosesqu'un autre, elles sent mieux.
presqu'à entretenir la cbarlatanerie, contre la- Il ruine presque toujours sa fortune, parceque
quelleil avoitune antipathie insurmontable.» son esprit lui fournit pour cela un plus grand
DeParis,le16delalunedeCbahban,1720. nombre de moyens.
Il échoue dans ses entreprises,parce qu'il ha-
sarde beaucoup. Sa vue, qui 'se porte toujours
LETTRE CXLIV.
loin, lui fait voir des objets qui sont à de trop
A^TTT^N. RICAA TJSBEK. grandesdistances;sanscompter que, dansla nais-
.sle ttouvaffiliy a quelquesjours, dans une sanced'un projet, il est moinsfrappe desdifficul-
îoa LETTRES PERSANES.
tés qui viennentde lachoseque desremèdesqui frontalet occipital,dont le siègede sa raisonfut
sontde lui, et qu'iltire desonproprefonds. très ébranlé.
Il négligeles menusdétails,dont dépendce- « Depuisce temps-là,dès qu'il s'écartequel-
pendantla réussitede presquetoutesles grandes que chien au bout de lames rue, il est aussitôtdé-
affaires. cidé qu'il a passé par mains.Une honne
L'homme,médiocre,au contraire, chercheà bourgeoisequi en avoit perdu un petit, qu'elle
tirer parti de tout: il sent bien qu'il n'a rien à aimoit, disoit-elle,plus que ses elifanls, vint
perdreen négligences. l'autre jour s'évanouirdansma chambre;et, ne
L'approbationuniverselleest plus ordinaire- le trouvantpas, elle mecita devantle'magistrat.
mentpour l'hommemédiocre.On estcharméde . Je croisqueje ne serai jamaisdélivréde la ma-
donnerà celui-ci; on estenchantéd'ôlerà celui- lice importunede ces femmes,qui, avecleurs
là. Pendantquel'enviefondsur l'un, et qu'onne voixglapissantes,m'étourdissentsans cessede
lui pardonnerien, on suppléétout en faveurde l'oraisonfunèbrede tousles automatesqui sont
l'autre: la vanitésedéclarepour lui. mortsdepuisdixans.
Maissi un hommed'esprita tant dedésavan- «Je suis, etc. »
tages,que dirons-nousde la dure conditiondes
savants? - Tous les savantsétaientautrefoisaccusésde
Je n'ypensejamaisqueje ne merappelleune magie.Je n'en suispoint étonné.Chacundisoit
lettred'und'euxà un de sesamis.La voici: en lui-même; « J'ai porté les talents naturels
aussiloinqu'ilspeuventaller; cependantuncer-
« MONSIEUR , tain savanta des avantagessur moi : il fautbien
« Je suis un hommequi m'occupetoutesles qu'il y ait là quelquediablerie.«
nuitsà regarderavecdeslunettesdetrente pieds A présentquecessortesd'accusations sonttom-
cesgrandscorps qui roulentsur nos têtes; et, béesdansle décri, on a pris un autretour; et
quandje veuxme délasser,je prendsmespetits un savantne saurait guère éviter le reproche
microscopes,et j'observeun cirouou une mite. d'irréligionou d'hérésie.Il a beau être absous'
« Je nesuispointriche, et je n'ai qu'uneseule par le peuple: la plaieest faite; elle ne sefer-
chambre;je n'osemêmey fairedu feu, parce merajamaisbien.C'esttoujourspourlui un en-
que j'y'liens monthermomètre,et que la cha- droit malade.Un adversaireviendra, trenteans
leur étrangèrele feraithausser.L'hiverdernier après, lui diremodestement:«'ADieune plaise
je pensaimourirde froid; etquoiquemonther- queje dise que cedonton vousaccusesoitvrai;
momètre,qui éloitau plus basdegré,m'avertît mais vous avezété obligé de vousdéfendre.»
que mes mainsalloientse geler,je ne medé- C'estainsiqu'ontourne contrelui sajustification
rangeaipoint. Et j'ai la consolationd'être in- même.
struitexactementdes changements de tempsles S'il écrit quelque histoire, et qu'il ail de la
plusinsensiblesde toutel'annéepassée. noblessedansl'esprit, et quelquedroituredans
« Je mecommunique fortpeu; et de tousles le coeur,on lui suscitemillepersécutions. Onira
gens que je voisje n'en conuoisaucun.Maisil contre lui souleverle magistratsur un fait qui
y a unhommeà Stockholm,un autreà Leipsick, s'estpasséil y a milleans; et on voudraquesa
-un autre à Londres,queje n'ai jamaisvus, et plumesoit captivesi ellen'estpas vénale.
queje. ne verraisansdoutejamais,aveclesquels Plus heureux cependantque ces hommeslâ-
j'entretiensune correspondance si exacte,queje chesqui abandonnentleurfoi pour unemédiocre
nelaissepas passerun courriersansleur écrire. pension;qui, à prendretoutesleurs impostures
< Maisquoiqueje lie connoisse personnedans en détail,nelesvendentpasseulementuneobôle;
mon quartier,j'y suisdans unesi mauvaiseré- qui renversentla constitutionde dimi-
l'empire,
putation,queje seraià la finobligéde le quitter. nuent les droits d'une puissance,augmentent
Il y a cinq ans queje fus rudementinsultépar ceuxd'une autre, donnentaux oientaux
unedemesvoisines,pour avoirfaitla dissection peuples,fontrevivredesdroits princes,
d'un chien qu'elleprétendoitlui appartenir.La les surannés,flattent
femmed'un boucher,qui setrouvalà, se mit de les passions qui sonten crédit de leur temps,et
vicesqui sontsurle trône; imposantà la pos-
la partie; et, pendantque celle-là m'accabloit térité d'autant a moins
d'injures,celle-cim'assommpit plus
à coupsde pier- de moyensde détruireleur indignement q u'elle
res , conjointement avecle docteur***qui était témoignage.
Maisce n'est point assezpour un auteurd'a-
avecmui, et qui reçut un coupterriblesur l'os voir
essuyétoutesces insultes;ce n'estpointas-
LETTRES. PERSANES. io,3
sez pour lui d'avoir élé dans une inquiétude la bonne foi, ont passé de loul temps pour les
continuellesur le succèsde son ouvrage : il voit qualitésnaturelles, devenir toul-à-couple dernier
le jour enfin, cet ouvrage qui lui a tant coûté; il des peuples; le mal se communique!',et n'épar-
lui attire des querellesde toutes parts. Et com- gner pas même les membres les plus sains; les
mentleséviter? Il avoitun sentiment; il l'a sou- hommes lés plus vertueux faire des chosesindi-
tenupar sesécrits,:il ne savoit pas qu'un homme gues, et violer les premiers principesde la jus-
à deuxcentslieues de lui avoit dit tout le con- tice, sur ce vain prétexte qu'on la leur avoit
traire.A'oilàcependant la guerre qui se déclare. violée.
Encores'il pouvoit espérer d'obtenir quelque Ils appeloientdes lois odieusesen garantie des
considération!Non : il n'est tout au plus estimé actions les plus lâches, et nommoientnécessité
quedeceuxqui se sont appliquésau mêmegenre l'injustice et la perfidie.
descienceque lui. Un philosophe a un mépris J'ai vu la foi des contrats bannie, les plus
souverainpour un homme qui a la lête chargée saintes conventions anéanties, toutes les lois des
defaits; et il est à son tour regardé comme un famillesrenversées.J'ai vu des débiteurs avares,
visionnairepar eelui qui a une bonnemémoire. fiers d'une insolente pauvreté, instruments in-
Quant à ceux qui font profession d'une or- dignes de la fureur des lois et de la rigueur des
gueilleuse ignorance, ils voudraient que toul le temps, feindre un paiement au lieu de le faire,
genrehumain fût enseveli dans l'oubli où ils se- et porter le couteau dans le sein de leurs bien-
ronteux-mêmes. faiteurs..
Un hommeà qui il manque un talent se dé- J'en ai vu d'autres, plus indignes encore,
dommage enle méprisant: il Olecel obstaclequ'il acheter presque pour rien, ou plutôt ramasser
rencontraitentre le mérite et lui, et par là se de terre des feuilles de chêne pour les mettre à
trouveau niveau de celui dont il redoute les la place de la substance des veuves et des or-
travaux. phelins.
Enfinil faut joindre à une réputation équi- J'ai vu naître soudain dans tous les coeursune
voquela privationdes plaisirs et la perte de la soif insatiable des richesses.J'ai vu se former en
santé. un moment une détestable conjuration de s'en-
DeParis,le26delalunedeChaliban
, 1720, richir, non par un honnête travail et une géné-
reuse industrie, mais par la ruine du prince, de
l'État, et des concitoyens.
LETTRE CXLVI. J'ai vu un honnête citoyen, dans ces temps
malheureux, ne se coucher qu'en disant : « J'ai
USBEK. A RHÉDI. ruiné une famille aujourd'hui ; j'en ruinerai une
autre demain. •>
AVenise. « Je vais, disoit un aulre, avec un homme
Il y a long-tempsque l'on a dit que la bonne noir qui porte une écritoire à la main et un fer
foiéloitl'amed'ungrand ministre. pointu à l'oreille, assassinertous ceux à qui j'ai
Unparticulierpeut jouir de l'obscuritéoù il se de l'obligation. >
trouve,il ne se décrédite que devant quelques Un autre disoit : « Je vois que j'accommode
gens;il se tient couvertdevant les autres : mais mes affaires: il est vrai que, lorsque j'allai il y a
un minisirequi manque à la probité a autant de trois jours faire un certain paiement, je laissai
témoins,autant de juges, qu'il y a de gensqu'il toute une famille en larmes, que je dissipai la
gouverne. dot de deux honnêtes filles, que j'ôlai l'éduca-
Oserai-jele dire ? le plus grand mal que fait tion à un petit garçon : le père en mourra de
un ministresans probité n'est pas de desservir douleur, la mère périt de tristesse; mais je n'ai
sonprinceet de ruiner son peuple : il y en a un fait que ce qui est permis par la loi. »
autre, à mon avis, mille fois plus dangereux; Quel plus grand crime que celui que commet
c'estle mauvaisexemple qu'il donne. un ministre lorsqu'il corrompt lésmoeursde toute
Tu sais que j'ai loug-temps voyagé dans les une nation, dégrade les âmes les plus généreu-
Indes.J'y ai vu une nation, naturellement géné- ses, ternit l'éclat des dignités, obscurcitla vertu
reuse,pervertieen un instant, depuis le dernier même, et confondla plus haute naissancedans le
dessujetsjusqu'aux plus grands, par le mauvais mépris universel?
exempled'un ministre: j'y ai vu tout un peuple, Oue dira la postérité lorsqu'il lui faudra rougir
chezqui la générosité, la probité, la candeur et de la honte de ses pèresi1Que dira le peuple nais-
io4 LETTRES PERSANES.
sant, lorsqu'ilcomparerale ferdesesaïeuxavec ves;n'épargnezpasmonamour: que toutsubisse
l'or deceuxà qui il doitimmédiatement lejour? votretribunalredoutable:mettezau jour les se-
Je nedoutepasquelesnoblesneretranchentde cretsles pluscachés: purifiezce lieu infâme,et
leursquartiersun indignedegrédenoblessequi faites-yrentrer la vertu bannie.Cardèscemo-
lesdéshonore,et ne laissentla générationpré- mentje metssur votretète les moindresfautes
sentedansl'affreuxnéantoù elles'estmise. qui se commettront.Je soupçonneZélisd'être
, 1720. celleà qui la lettre que vous avezsurprises'a-
DeParis,leil delalunedeRalimazan
dressoit: examinezcelaavecdesyeuxde lynx.
De"*, leil delalunedeZilljage,
1718.
LETTRE CXLVII.
LEGRAND EUNUQUE AUSBEK. LETTRE CXLIX.
A Paris. ÏÏARSIT AUSBEK..
Leschosessont venuesà un état qui ne se A Paris.
peut plussoutenir: tes femmes se sont imaginé
quetondépartleurlaissoitnueimpunitéentière; Le grandeunuquevient de mourir, magni-
il se passeici deschoseshorribles: je tremble fiqueseigneur: commeje suisle plus vieuxde
moi-même aucruelrécit queje vaiste faire. les esclaves,j'ai pris sa place, jusqu'àce quetu
Zélis,allantil y a quelquesjours à la mos- aies,faitconnoîtresur qui tu veuxjeter lesyeux.
quée, laissatomberson voile, et parut presque Deuxjours après sa mort ou m'apportaune
à visagedécouvertdevanttoutle peuple. de tes lettresqui lui étoitadressée: je mesuis
J'ai trouvéZachicouchéeavecune deseses- bien gardéde l'ouvrir;je l'ai enveloppéeavec
claves,chosesi défenduepar lesloisdusérail. respect, et l'ai serréejusqu'àce que tu m'aies
J'ai surpris, par le plus grand hasard du fait connoîtreles sacréesvolontés.
monde,unelettre queje t'envoie: je n'aijamais Hierunesclavevint, au milieude la nuit, me
pu découvrirà qui elleétoitadressée. dire qu'il avoittrouvéun jeune hommedansle
Hierau soir un jeune garçonfut trouvédans sérail:'je me levai,j'examinai la chose, et je
le jardin du sérail, et il se sauvapar-dessusles trouvaique c'était une vision.
murailles. Je te baiseles pieds, sublimeseigneur;et je
Ajouteà cela ce qui n'est pasparvenuà ma le prie de comptersurmonzèle,monexpérience
connoissance ; car sûrementlu es trahi.J'attends et mavieillesse.
tes ordres;et, jusqu'àl'heureuxmomentqueje Dusérail le5delalunedeGemmadi
d'Ispahan, icr,1718.
lesrecevrai,je vaisêtredansunesituationmor-
telle.Mais,situ nemetscesfemmesà madiscré-
tion, je nete répondsd'aucuned'elles,etj'aurai LETTE.E CL.
tous les jours des nouvellesaussi tristesà te
mander. USBEK. A NARSIT.
Duserail , le1erdelàlunedeIUjégeb,
d'Ispalian 1717- Auseraild'Ispaban.
Malheureuxquevousêles!vousavezdausvos
LETTRE CXLVIII, mainsdes lettres qui contiennentdes ordres
promptsetviolents: le moindreretardement peut
USBEK AUMEMIER EUKUQUE. medésespérer;et vousdemeureztranquillesous
Asonséraild'Ispaban. un vainprétexte! -.
Il se passedeschoseshorribles: j'ai peut-être
Recevezpar celtelettreun pouvoirsansbor- la moitiéde mesesclavesqui méritentlamort.Je
nes sur tout le sérail: commandez avecautant vous envoiela lettre que le premiereunuque
d'autoritéque moi-même;que la crainteet la m'écrivitlà-dessusavantde mourir.Sivousaviez
terreur marchentavecvous: courezd'apparte- ouvertle paquetquilui est vousy auriez
mentsen appartementsporter les punitionset trouvédesordressanglants.Lisez-les adressé,
donc, ces
les châtiments : quetoutvivedansla consterna- ordres; et vouspérirez, si vousne les exécutez
tion; quetoutfondeen larmesdevantvous:in- pas.
terrogeztoutle sérail: commencez par les escla- De"*,le25delalunedeClialral, S.
171
LETTRES PERSANES. 103
tête est un imbécile à quiTon fail croire tout ce
qu'on veut.
LETTRE CLI. Je suis agité d'une colère vengeresse contre
tant de perfidies : et si le ciel vouloit, pour le
SOLIM AUSBEK.
bien de tonservice, que tu me jugeassescapable
APans. de gouverner , je le promets que si tes femmes
le silence, je se- n'étaient pas vertueuses, au moinselles seraient
Si je gardoispluslong-temps
roisaussicoupableque touscescriminels que lu fidèles. Du séraild'Ispaban, leGdelalunedeRebiab i*r,I7iy.
as dansle sérail.
J'éloisle confidentdu grand eunuque, le plus
fidèlede tes esclaves.Lorsqu'il se vil près de sa
LETTRE CLII.
liu, il mefît appeler, et me dilces paroles: ''Je
memeurs;maisle seul chagrinque j'aie en quit- NARSIT AUSBEK.
tantla vie, c'est que mesderniers regards ont A Taris.
trouvé les femmes de mon maître criminelles.
Lecielpuissele garantir de touslesmalheursque Roxane et Zélisont souhaité d'allerà la cam-
je prévois! Puisseaprès ma mort, mou ombre pagne : je n'ai pas cru devoir le leur refuser.
menaçante venir avertir ces perfidesde leur de- Heureux Usbek ! tu as desfemmesfidèles et des
voir,et les intimiderencore! Voilà les clefsde esclavesvigilants: je commandeen des lieux où
cesredoutables lieux ; vales porter au plus vieux la vertu semble s'être choisi un asile. Compte
desnoirs.Maissi, après ma mort, il manquede qu'il ne s'y passerarien que tes yeux ne puissent
vigilance,songeà en avertir ton maître. » En soutenir.
achevantces mots, il expira dans mes bras. Il est arrivé un malheur qui me met en grande
Jesaisce qu'il l'écrivit, quelquetemps avant peine. Quelques marchands arméniens, nouvel-
samort, sur la conduite de les femmes.Il y a lement arrivés à Ispahan, avoient apporté une
dausle sérailune lettre qui auroit porlé la ter- de tes lettres pour moi ; j'ai envoyé un esclave
reuravecellesi elle avoit été ouverte. Celle que pour la chercher; il a été volé à son retour, et
tu as écritedepuis a été surprise à trois lieues lalettreest perdue. Écris-moidonc promptement;
d'ici.Je ne saisce que c'est; tout se tourne mal- car je m'imagine que dans ce changementtii
heureusement. doisavoir deschosesde conséquenceà me man-
Cependant les femmesne gardentplus aucune der.
retenue:depuis la mort du grand eunuque , il DuséraildeFatmc,leCdelalunedeRebiab iCf,1719 .
semblequetoutleursoitpermis : la seule Roxane
estrestéedansle devoir, et conserve de la mo-
destie.Ouvoit les moeursse corrompre tous les LETTRE CLII1.
jours.Oiine trouveplus sur le visagedetesfem- USBEK A SOLI'AÏ.
mescellevertu mâle et sévère qui y régnoit au-
trefois: une joie nouvelle, répandue dans ces Auséraild'Ispaban.
lieux.,est un témoignageinfaillible, selon moi, Je le mets le fer à la main. Je te confie ce que
dequelquesatisfactionnouvelle.Dans lespluspe- à présent dansle mondede plus cher, qui est
j'ai
titeschoses,je remarque des libertés jusqu'alors ma vengeance.Entre dansce nouvel emploi;mais
inconnues. Il règne,mêmeparmi tes esclaves,une n'y porte ni coeurni pitié. J'écris à mes femmes
certaineindolencepour leur devoir et pour l'ob- de l'obéir aveuglément: dans la confusionde lant
servation des règles, qui me surprend : ilsn'ont de crimes, elles tomberont devant tes regards.
plusce zèleardent pour ton service,qui semblait Il faut que je te doive mon bonheur el mon re-
aoimertoutle sérail. Rends-moi mon sérail comme je l'ai laissé.
pos.
Tesfemmesont été huit jours à la campagne, Maiscommence
par l'expier ; extermine les cou-
aune de les maisonsles plus abandonnées. On et faistrembler ceux qui seproposoienl
ditquel'esclaveq ui en a soin a été gagné, et pables, de le devenir. Quene peux-tu espérer deton maî-
qu'unjour avautqu'ellesarrivassent, il avoitfait tre, pour des servicessi signalés?'Il ne tiendra
cacherdeux hommesdans un réduit de pierre loi de te mettre au-dessus de ta condition
estdansla murailledelà principale chambre, qu'à
<|Ui les récompenses que lu as
a oùils soiloientle soir lorsque nous étionsre- même, et de toutes
jamais désirées.
tires.Le vieuxeunuquequi est à présent à noire DeParis,le .îde]alunedeClialibau , 17jg.
toG LETTRES PERSANES.
prétextes: il semblequ'ilail oubliésa patrie;ou
plutôt, il semblequ'il m'ait oubliémoi-même,
LETTRE CLIV. tantil estinsensibleà mesdéplaisirs.
USBEK ASESFEMMES. Malheureuxqueje suis! je souhaitederevoir
ma patrie,peut-êtrepour devenirplus malheu-
Auséraild'Ispaban. reuxencore!Eh !qu'yferai-je?Je vaisrapporter
Puissecettelettre être commela foudrequi matête à mes ennemis.Ce n'est pas tout: j'en-
au milieudeséclairs et des ! So- trerai dans le sérail; il faut que j'y demande
tombe tempêtes du tempsfunestedemonabsence; et, si
lim estvotre non
premiereunuque, paspour vous compte
mais vous toutle sérail j'y trouvedes coupables,que deviendrai-je? Et,
garder, pour punir. Que si laseule idéem'accablede si loin, que sera-ce
s'abaisse d evantlui.Il doit juger vosactions pas-
il vous feravivresous un lorsque ma présencela rendra plus vive?que
sées;et, pour l'avenir, sera-ces'ilfautqueje voie, s'ilfautquej'entende
si
joug rigoureux,que vous regretterez votreli-
berté, sivousne regrettezpasvotrevertu. ce queje n'oseimaginersansfrémir? quesera-ce
laluned e enfins'il faut quedeschâtimentsqueje pronon-
DeParis , le4de Chabban,1719. ceraimoi-mêmesoientdes
marqueséternelles
de
ma confusionet de mondésespoir?
J'irai m'enfermerdansdesmursplusterribles
LETTRE CLV.
pourmoiquepourlesfemmesquiy sontgardées;
USBEK ANESSIR. j'y porteraitousmessoupçons;leursempresse-
mentsne m'endéroberontrien; dansmonlit,
AIspabàn. dansleursbras, je ne jouiraique demesinquié-
Heureuxceluiqui, connoissanttout le prix tudes;dansun tempssi peupropreauxréflexions,
d'unevie douceet tranquille, reposeson coeur majalousietrouveraà enfaire.Rebutindignede
au milieude sa famille,et ne commîtd'autre la naturehumaine,esclavesvils dontle coeura
terrequecellequiluia donnéle jour ! été fermépour jamaisà tous les sentimentsde
Je visdansun climatbarbare, présentatout l'amour,vousne gémiriezplussurvotrecondi-
ce quim'importune,absentde tout ce qui m'in- tion, si vouscommissiez le malheurdelamienne.
téresse.Unetristessesombremesaisit; je tombe DeParis,le4delalunedeChabban,
1719,
dansun accablemeul affreux: il me sembleque
je m'anéantis,et je ne me retrouvemoi-même
quelorsqu'unesombrejalousievients'allumer,et LETTRE CLVI.
enfanterdansmonamela crainte, les soupçons,
la haineet lesregrets. ROXAWE A USBEK.
Tumecounois,Nessir;tu astoujoursvudans
moncoeurcommedansletien.Je te feroispitié, A Paris.
si lu savoismonétat déplorable.J'attendsquel- L'horreur,lanuit et l'épouvanterégnentdans
quefoissixmoisentiersdesnouvellesdu sérail; le sérail: un deuilaffreuxl'environne;un.tigre
je comptatous lesinstantsqui s'écoulent: mon y exerce à chaqueinstanttoute sa rage.Il a
impatiencemeles allongetoujours;et, lorsque misdansles supplicesdeuxeunuquesblancsqui
celuiqui a ététant attenduest près d'arriver,il n'out avouéque leurinnocence: il a venduune
se fait dansmoncoeurunerévolutionsoudaine; partiede nosesclaves,et nousa obligéesdechan-
mamaintrembled'ouvrirunelettrefatale; cette ger entre nouscellesqui nousrestaient.Zachiet
inquiétudequimedésespérait,je la trouvel'état Zélisont reçu dansleur chambre,dansl'obscu-
ie plus heureuxoù je puisseêtre,, et je crains rité dela nuit, un traitementindigne;le sacri-
d'ensortirpar un couppluscruelpourmoi que lège n'a pas craint de porter sur ellessesviles
millemorts. mains.Il noustientenfermées chacunedansnotre
Mais, quelqueraisonquej'aieeuedesortirde appartement;et, quoiquenousy soyonsseules,
mapatrie,quoiqueje doivemavieà maretraite, il nousy faitvivresousle voile.11ne nousest
je ne puisplus, îfessir, resterdanscet affreux pluspermisde nousparler; ce seraitun crime
exil.Etne mourrois-je pastoutde mêmeeu proie de nousécrire; nous n'avonsplus rien delibre
à mes chagrins?J'ai pressémillefois Rica de que les pleurs.
quittercetteterre étrangère: maisil s'opposeà Unetroupede nouveauxeunuquesest entrée
toutesmesrésolutions; il m'attacheici par mille dansle sérail,où ils nousassiègentnuit etjour:
LETTRES PERSANES. 107
notresommeilestsanscesseinterrompu par leurs
méfiances feintes ou véritables.Ce qui me con-
• sole, c'est que tout ceci ne durera pas long- LETTRE CLVIII.
temps,et que ces peines finiront avec ma vie. ZÉLISA USBEK.
Ellene sera pas longue, cruel Usbek! je, ne te
donneraipasle tempsde faire cessertousces ou- AParis.
trages. A millelieuesde moi, vousme jugez coupable!
Duséraild'Ispaban,
le2delalunedeMabarram , 1720. à mille lieuesde moi, vousme punissez!
Qu'un eunuque barbare porte sur moi sesviles
mains, il agit par votre ordre : c'est le tyran qui
LETTRE CLVII. m'outrage, et non pas celuiqui exercela tyrannie.
Vous pouvez, à votre fantaisie, redoubler vos
ZACHI A USBEK. mauvaistraitements.Mon coeurest tranquillede-
AParis. puis qu'il ne peut plus vous aimer. Votre amese
dégradeet vousdevenezcruel.Soyezsûr que vous
0 ciel!un barbare m'a outragée jusque dans n'êtes point heureux. Adieu.
la manièrede me punir! Il m'a infligéce châti- Duséraild'Ispaban, le2deJalunedeMaharram, 1720.
mentqui commencepar alarmer la pudeur; ce
châtimentqui met dans l'humiliation extrême;
ce châtimentqui ramène pour ainsi dire à l'en- LETTRE CLIX.
fance.
Moname, d'abordanéantie sous la bonté, re- SOI.IMA USBEK.
prenoitle sentimentd'elle-même, et commen- A Paris.
à
çoit s'indigner,lorsque mes cris firent retentir
lesvoûtesde mes appartements.On m'entendit Je me plains, magnifique seigneur, et je le
demandergrâceau plus vil de tous les humains, plains: jamais serviteurfidèlen'est descendudans
et tenter sa pitié à mesure qu'il étoit plus in- l'affreuxdésespoiroù je suis.Voici tes malheurs
exorable. et les miens;je ne t'en écris qu'en tremblant.
Depuisce temps, son ame insolente et servile Je jure par tous les prophètes du ciel que de-
s'estélevéesur la mienne. Sa présence, ses re- puis que tu m'as confiéles femmesj'ai veillénuit
gards,sesparoles,touslesmalheursviennentm'ac- et jour sur elles; que je n'ai jamais suspendu un
cabler.Quandje suisseule, j'ai du moinsla con- moment le cours de mes inquiétudes. J'ai com-
solationdeverserdeslarmes; maislorsqu'ils'offre mencé mon ministère par les châtiments, et je
à ma vue, la fureur me saisit; je la trouve im- les ai suspendussans sortir de mon austérité na-
puissante,et je tombe dansle désespoir. turelle.
Le tigreosemedire que lu esl'auteur de toutes Mais que dis-je? Pourquoi le vanter ici une
cesbarbaries.Il voudrait m'ôter mon amour, et fidélité qui t'a été inutile? Oublie tous mes ser-
profanerjusquesaux sentiments de -mon coeur. vices passés; regarde-moi commeun traître, et
Quandilme pronoucelenomde celuiquej'aime, ' punis-moide tous les crimes que je n'ai pu em-
je ne saisplus me plaindre; je ne puis plusque pêcher,
mourir. Roxane, la superbe Roxane... ô ciel! à qui se
J'ai soutenuIon absence, et j'ai conservémon fier désormais!Tu soupçonnoisZélis, et tu avois
amourpar la forcede mon amour. Les nuits, les pour Roxane une sécuritéentière; maissa vertu
jours,les moments, tout a été pour toi. J'étais farouche étoit une cruelle imposture; c'éloit le
superbede monamour même; et le tien me fai- voilede sa perfidie.Je l'ai surprise dans les bras
soit respecterici. Mais à présent... Won, je ne d'un jeune homme, qui, dès qu'il s'estvu décou-
puisplussoutenirl'humiliationoù je suis descen- vert, est venu sur moi; il m'a donné deux coups
due.Sije suis innocente, reviens pour m'aimer; de poignard. Les eunuques, accourusau bruit,
reviens,si je suiscoupable, pour que j'expire à l'ont entouré : il s'est défendu longtemps, en a
tespieds. blessé plusieurs; il vouloit mêmerentrer dans la
Duséraild'Ispaban, le2delalunedeMabarram , 1720. chambre pourenfin mourir, disoit-il, aux yeux de
Roxane.Mais il a cédéau nombre, et il est
tombé à nos pieds.
Je ne sais si j'attendrai, sublime seigneur, tes
io8 LETTRES PERSANES.
ordressévères.Tu as mis la vengeanceen mes hommequi merelenoit à la vie n'est plus? Je
mains;je ne doispas la fairelanguir. meurs; mais mon ombres'envolebien accom-
Dusérail le8delalunedeRebiab
d'Ispaban, ier,1720. pagnée: je viensd'envoyerdevantmoices gar-
diens sacrilègesqui ont répandu le plus beau
sangdu monde.
Commentas-tu pensé que je fusseassezcré-
LETTRE CLX. dule pour m'imaginerque je ne fusse dans le
SOLIM A USBEK. mondeque pour adorertes caprices;que, pen-
dant que tu te permetstout, tu eussesle droit
AParis. d'affligertous mes désirs? Non: j'ai pu vivre
dans la servitude; maisj'ai toujours été libre.
J'ai pris mon parti : les malheursvont dispa- J'ai réformé les lois sur cellesde la nature et
raître; je vaispunir. ;
ameet la mon esprit s'est toujourstenu dans l'indépen-
Je sensdéjàune joie secrèle: mon
tiennevont s'apaiser: nousallonsexterminerle dance. Tu devrais me rendre grâcesencoredu sacri-
crime, et l'innocenceva pâlir. fice t'ai fait; de ce que je mesuisabaissée
O vous qui semblezn'être faites que pour queje
tous vos sens et être de vos jusqu'à te paraître fidèle;de ce que j'ai lâche-
ignorer indignées mon coeurce que j'auroisdû
désirsmêmes,éternellesvictimesdela honteet ment gardé dans
de la pudeur,que ne puis-jevousfaireentrerà faire paraître à loute la terre; enfin, de ce que
flols dans ce sérail j'ai profané la vertu en souffrantqu'on appelât
grands malheureux, pour dece nommasoumissionà tes fantaisies.
vousvoir étonnéesde tout le sangque je vais
Tu étoisétonnéde ne point trouverenmoiles
répandre! del'amour: situ m'avoisbienconnue,
Dusérail leS
d'Ispaban, delaluned eRebiab transports
Ier,1720. tu auraistrouvétoutela violencede lahaine.
y
Maistu as eu long-tempsl'avantagede croire
qu'un coeurcommele mienl'était soumis.Nous
LETTRE CLXI. étionstousdeuxheureux: tu me croyoistrom-
pée, et je te trompois.
ROXANE A USBEK. Celangage,sansdoute, te paraît nouveau.Se-
ATaris. roit-il possiblequ'aprèst'avoiraccabléde dou-
leursje te forçasseencored'admirermoncou-
Oui, je l'ai trompé,j'ai séduittes eunuques; rage? Maisc'en est fait, le poisonme consume,
je mesuisjouéede ta jalousie,et j'ai su de ton maforcem'abandonne; la plumeme tombedes
affreuxsérailfaireun lieudedélicesetdeplaisirs. mains;je sensaffoiblirjusqu'àma haine; je me
Je vaismourir; le poisonvacoulerdansmes meurs.
veines: car que ferais-je ici, puisque le seul Dusérail leSdelalunedeRebiab
d'Ispahan, Ier,1720.

FIN DBSLETTRESPERSANES.
APPENDICE.

LES LETTRES PERSANES

AVEC LESPRIT DES LOIS.


CONFEREES

' Dansun cipes des trois gouvernements,par rapport aux


ouvragepublié à Paris, en iSzo, chez '
Th. Desoer,sousle titre de la Politique de Mon- lois somptuaires, au luxe et a la condition d-es
tesquieu,on a misun iravail assezcurieux, dont femmes.Voyez les lettres 46 et 38.
il estpeut-êtreutile de donner ici l'analyse. Ce LIVRËVIII.— De la corruption des principes
Iravailestintitulé:Les LettresPersanes conférées des trois gouvernements.Voyez les lettres 81 et
avecl'EspritdesLois.D'Alembert avoit dit, dans I3I.
l'élogede Montesquieu, qu'on trouvoit dans les LIVREIX.— Des lois, dans les rapports qu'elles
LettresPersanesle germe de cesidées lumineuses ontavecla force défensive.Voyezla lettre 85.
développées depuis dans l'Esprit des Lois. C'est LIVREx. —-Des lois, dans les rapports qu elles
cetteassertiondu panégyriste, que l'auteur de la ont avecla force offensive.Voyez les lettres 82,
Politiquede Montesquieua développéepar des 106,107,et celles qu'on a citées pour le livreIer.
extraits.Nous nous contenterons d'en faire un LIVREXI.— Des lois quiforment la libertépo-
tableautrès précis. Le lecteur pourra conférer litique, dans son rapport avec la constitution.
lui-mêmeles deux ouvrages. Voyez les lettres 90, io5, 128, 146.
LIVRE IerDEI,'ESPRIT DESLois. — Des lois en LIVREXII. — Des lois qui forment la liberté
général.On trouvele germe des idées de ce livre, politique, dans son rapport avec le citoyen.Voyez
danslesLcttresPersanes, lettres 98,84, 10,11, la lettre 29, et celles qui se rapportent au livre
12,i3, 14, 95, 96. précédent et aux livresII et III.
LIVRE II. — Des lois qui dérivent directement LIVREXIII.— Des rapports que la levée des
de la naturedu gouvernement.Voyezles lettres tributs et la grandeur des revenuspublics ont avec
81, I3I, i36, 101, 91, 93, 140. la liberté.Voyezleslettres 99, i38, 12Î.
LIVRE 111.— Des principes des trois gouverne- LIVREXIV.— Des lois, dans le rapport qu'elles
ments.Voyezles lettres 19, 'i-j, io3, 104. ont avec la nature du climat.Voyez la lettre 33,
LIVRE IV.— Que lesloisde l'éducationdoivent et cellesque nous avons citées sur le livre II.
être relativesaux principes du gouvernement. LIVREXV.— Commentles lois de l'esclavage
Voyezles lettres citéespour le livre III. civil ont' du rapport avec la nature du climat.
LIVRE V. — Que les lois que le législateur Voyez les lettres 75 et 34.
donnedoiventêtre relativesaux principesdu gou- LIVREXVI.— Commentlesloisde l'esclavage
vernement. Voyez les lettres i36, 101, 91, g3, domestiqueont du rapport avec la nature du cli-
"i0, 79, 76, et celles qui se rapportent au li- mat. Voyez les lettres 38 et 40.
vreIII. LIVREXVII.—Commentlesloisde la servitude
LIVREVI.— Conséquencesdes principes des politique ont du rapport avecla nature du climat.
diversgouvernements,par rapport à la simplicité Voyezles lettres go, io5, 128 , 146.
deslois civileset criminelles, la forme desjuge- LIVREXVIII.— Des lois, dans les rapports
mentset l'établissementdespeines. Voyezla lettre qu elles ont avec la nature du terrain. Voyez les
68, et cellesque nous venons de citer au livre lettres 81, I3I, i36, 101, gi, g3, 140, 82, iofi,
précédent. 107.
LIVRE VU.—Conséquencesdes différentsprin- LIVREXIX.— Des lois, dans les rapports
110 APPENDICE.
quellesontaveclesprincipesquiformentVesprit leurdécadence,queLaharperegarde«commeune
général, lesmoeurset lesmanièresd'une nation. partie détachéede l'Esprit des Lois, decet ou-
Voyezleslettres24 et 5i. vrage immensequi absorbala vie de Montes-
LIVRE XX.— Des lois,dansle rapportqu'elles quieu.•>Il fautsans'douteregarderaussicomme
ontavecle commerce,considéré danssa natureet partie détachéede l'Esprit des Lois,la Disserta-
ses distinctions. Voyezles lettres citéespour le tion sur la politiquedes Romainsdans la reli-
livreIer et le livreLU. gion.
LIVRE XXI. •—Deslois, dansle rapportqu elles LIVRE XXVIII.•—Del'origineet desrévolutions
ont avecle commerce, considérédans lesrévolu- deslois civileschezlesFrançois.Voyezleslettres
tionsqu'ila euesdanslemonde.Voyezlesmêmes i36, 101,91, g3, 140, et cellesqui sont citées
lettresque sur le livreXX. au livreXII.
LIVRE XXII. — Deslois,dansle rapportqu elles LIVRE XXIX.—De la manièrede composerles
ont avecl'usagede la monnoie. Voyezleslettres lois.Voyezles lettres 79 et 76.
24 et Si. LIVRE XXX. — Théoriedesloisféodaleschez,
LIVRE XXIII.— Des lois, dans le rapport les Francs, dansle rapportquelles ont avecl'é-
qu ellesont avecle nombredes habitants.Voyez tablissement de la monarchie.Voyezquelquespas-
les lettres Ii3, 114, n5, 116, 117, 118, 119, sagesdes lettres i36, 101,91, g3, 140, et de
120, 121, 122, 123. •cellesdu livre XTT.
LIVREXXIV. — Deslois,dansle rapportquelles LIVRE SXXI.'-— T/téorîedes loisféodaleschez
ontavecla religionétabliedans cliaquepays, lesFrancs,dansle rapport qu'elles ontavecles
considéréedans sespratiques et en elle-même. révolutionsde leur monarchie. Voyezles mêmes
Voyezles lettres 57, 61, 86, 46, et cellesqui citationsdu livre précédent.
sontcitéessur leslivresI, XII, XXV. Au reste,l'Esprit desLoisayant été l'ouvrage
LIVRE XXV. — Deslois,danslerapportqu'elles detoutela viede Montesquieu,l'objetde toutes
ontavecl'établissement de la religionde chaque sespenséeset detoutesses recherches,ontrou-
pays et sa policeextérieure.Voyezleslettres17, veraquelquesidéesdece chef-d'oeuvredanstoutes
35,60, 49, 78, et cellesqu'on vientde citer au lesproductionsdel'auteur.Nousn'avonsfaitici
livreprécédent. l'analysede la conférencedes LettresPersanes
LIVRE XXVI.—Des lois,dansle rapportqu elles &\Ècl'Espritdes Lois, que parceque cetravaila
doiventavoiravecTordredeschosessurlesquelles paru curieux, et qu'il peut être utile à ceuxqui
ellesstatuent.VoyezleslettrescitéesauxlivresH veulentétudierMontesquieu.
et ni, et la lettre 29. Il n'est sansdoutepasinutilede remarquer,en
LIVRE XXVII.— De l'origineet desrévolutions finissant,que c'estauxLettresPersanesqueBec-
des loisdes Romainssurles successions. Il n'y a cariadut,commeil ledit danssacorrespondance,
rien danslesLettresPersanesqui serapporteaux sa conversion à la philosophie,et cette amein-
matièrestraitéesdansce livre. On y retrouvela dépendantequi lui a inspiré un chef-d'oeuvre.
précisionsavantede l'auteurdes Considérations Ainsinousdevonspeut-étrelebeautrailé.Dej'eYfi
sur les causesde la grandeurdes Romainsetde lits et
despeinesà la lecturedesLettresPersanes.

FIN DE LATPEKDICE.
LE TEMPLE

DE GNIDE

Non mm-murâvestra, columbae,


Brachia non hederae, non viucant osculaconclue.
(Frag. d'un épithal.de l'empereurGallien.')

PREFACE DU TRADUCTEUR. On ne sait ni le nom de l'auteur, ni le


temps auquel il a vécu. Tout ce qu'on en
peut dire, c'est qu'il n'est pas antérieur à
UNambassadeur de France à la Porte Sapho, puisqu'il en parle dans son ou-
oltomanéj connu par son goût pour les vrage*.
lettres, ayant acheté plusieurs manuscrits Quant à ma traduction, elle est fidèle.
grecs, il les porta en France. Quelques- J'ai cru que les beautés qui n'étoient point
uns de ces manuscrits rn'étant tombés en- sujet;et lepoëtes'estconduit avectantd'art, queles orne-
mentsdesonpoëme ensontaussidespartiesnécessaires.
tre les mains, j'y ai trouvé l'ouvrage dont Il n'ya pasmoinsd'artdanslequatrième et le cinquième
je donne ici la traduction. chant.Lepoëte,quidevoitfaireréciterà Aristée l'histoire
de
sesamours avec'Ciimille, nefaitraconteraufilsd'Antiloque
Peu d'auteurs grecs sont venus jusqu'à sesaventures qùejusquesau moment qu'ila vu Tbémire, afin
demettredelavariété donssesrécits.
nous , soit qu'ils aient pe'ri dans la ruine L'histoired'Aristéeet deCamille estsingulière eucequ'elle est
des bibliothèques, ou par îa négligence uniquemmt unehistoire desentiments.
Lenoeud se formedansle sixième chaut;et le dénoûment
des familles qui les possédoient. sefaittrès-heure usementdansle septième,par unseulregard
Nous recouvrons de temps en temps deTliémire.
" Le poèten'entrepas dansle détaildu raccommodement
quelques pièces de ces trésors. On a trouvé d'AristéeetdeCamille : il en ditunmotaOnqu'onsachequ'il
aétéfait;et iln'enditpasdavantage pournepastomber dans
des ouvragesjusque dans les tombeaux de uneuniformité vicieuse.
leurs auteurs; et, ce qui est à peu près la Ledessein dupoëme estdefairevoirquenoussommes heu-
reuxparlessentiments du coeur, et non,pas parlesplaisirs des
mêmechose, on a trouve' celui-ci parmi les sens;maisquenotrebonheur n'est jamaissi purqu'ilnesoit
livres d'un évêque grec*. troubléparlesaccidents.
Ilfautremarquer queleschantsne sontpointdistingués
dansla traduction : laraisonen est,quecettedistinction ne
»ÀR.
:,..d'unévêque grec- setrouve pasdansle manuscrit grtc, quiesttrès-ancien. On
Oepoème neressemble à aucunouvrage decegenrequenous s'estcontenté demettre unenote à la au
marge, commencement
ayons. dechaque chant.
Cependant les règles,quelesauteursdes poétiques
Prises
donslanature , s'ytrouventobservées.
ont *Onne
VAR.
sait,etc.
:...danssonouvrage.' II y a mêmelieudecroirequ'il
Ladescription
deGnide,qui estdansle premier ebant,est vivoitavantTérence, etquecederniera imitéunpassage qui
d'autant
plusheureuse, qu'ellefait, pourainsidire, naîtrele à
est la findusecond chant. Car i lné notre
paroîtpasque auteur
poème; est
qu'elle nonpasunornement dusujet,maisunepar- soitplagiaire, a
aulieuqueTérencevolélesGrecs jusqu'àinsé-
tiedusujetmême : biendifférente decesdescriptions que les rerdansuneseuledesescomédies, deuxpièces deMénandre.
anciens
onttantblâmées, quisontétrangèresetrecherchées : J'avoïsd'abord eudessein demettrel'original à côtédela
Purpureus latequisplendeat unuset alter traduction ; maisonm'aconseillé d'enfaireuneédition à part
Assuiturpannus. et d'attendre lessavantes notesqu'unhomme d'éruditionypré-
parc,et quiseront b ientôt enétatdevoir l ejour.
L«épisodes dusecond etdutroisième chautnaissentaussidu Quantàmatraduction , etc.
111 PRÉFACE DE L'EDITEUR.
dans mon auteur n'étoierit point des beau- a plu, vous verrez que le coeur ne leur a
lés ; et j'ai souvent quitté l'expression la pas dit toutes les règles.
moins vive, pour prendre celle quirendoit Un homme qui se mêle de traduire ne
mieux sa pense'e*". souffre point patiemment que l'on n'estime
J'ai été encouragea cette traduction par pas sou auteur autant qu'il le fait ; et
le succès qu'à eu celle du Tasse **. Celui j'avoue que ces messieurs m'ont mis dans
qui l'a faite ne trouvera pas mauvais que une furieuse colère : mais je les prie de
je coure la même carrière que lui. Il s'y. laisser les jeunes gensjuger d'un livre qui,
est distingué d'une manière à ne rien crain- eu quelque langue qu'il ait été écrit, a cer-
dre de ceux mêmes à qui il a donné le tainement été fait pour eux. Je les prie de
plus d'émulation ***. ' ne point les troubler dans leurs décisions.
Ce petit roman est une espèce de.tableau Il n'y a que des têtes bien frisées et bien
où l'on a peint avec choix les objets les poudrées qui connoissent tout le mérite
plus agréables.Le public y a trouvé des du Temple de Gnide.
idées riantes, une certaine magnificence A l'égard du beau sexe , à qui je dois le
dans les descriptions, et de la naïveté dans peu de moments heureux que je puis comp-
les sentiments. ter dans ma vie, je souhaite de tout mon
Il y a trouvé un caractère original qui coeur que cet ouvrage puisse lui plaire.
a fait demander aux critiqués quel en étoit Je l'adore encore ; et s'il n'est plus l'objet
le modèle ; ce qui devient un grand éloge, de mes occupations, il l'est de mes regrets.
lorsque l'ouvrage n'est pas méprisabled'ail- Que si les gens graves desiroient de moi
leurs. quelque ouvrage moins frivole, je suis en
Quelques savants n'y ont point reconnu état de les satisfaire. Il y a trente ans que
ce qu'ils appellent l'art. « Il n'est point, je travaille à un livre de douze pages qui
disent-ils,selonles règles.»Mais si l'ouvrage doit contenir tout ce que nous savonssur la
*VXK. métaphysique, la politique, et la morale, et
:..,desbeautés;
j'aiprisl'expression la
quin'étoitpas tout ce que de grands auteurs ont oublié
meilleure, m'aparumieux
lorsqu'elle
"*Jérusalem rendresapensée.
délivrée,poème traduit
héroïque, enfrançais
(par dans les volumes qu'ils ont donnés sur ces
deMirabaud
*"* ).Paris,1724, 2vol.in-12.
Danslapremière édition,lapréfacesetermineici. sciences-là.
LE TEMPLE

DE GNIDE.

CHANT PREMIER. Vénus aime à voir les danses naïves des filles
de Gnide. Sesnymphes se confondent avec elles.
La déesse prend part à leurs jeux, elle se dé-
pouille de sa majesté; assise au milieu d'elles,
Visas préfère le séjour de Gnide à celui de elle voit régner dans leurs coeursla joie et l'in-
Paphoset d'Amathonte.Elle ne descendpoint de nocence.
l'Olympesans venir parmi les Gnidiens. Elle a On découvre de loin une grande prairie, toute
tellementaccoutuméce peuple heureux à sa vue, parée de l'émail des fleurs. Le berger vient les
qu'il ne sent plus cette horreur sacrée qu'in- cueillir avecsa bergère ; niaiscelle qu'elle a trou-
spirela présence des dieux. Quelquefoiselle se vée est toujoursla plus belle, et il croit que Flore
couvred'un nuage, et on la reconnoît à l'odeur l'a faite exprès.
divinequi sort de ses cheveux parfumés d'am- Le fleuve Céphée arrose cette prairie, et y fait
broisie. mille détours, il arrête les bergères fugitives;' il
La ville est au milieu d'une contrée sur la- faut qu'elles donnent le tendre baiser qu'elles
quellelesdieuxont verséleursbienfaits à pleines avdient promis.
mains.Onyjouitd'un printempséternel ; la terre, Lorsqueles nymphesapprochent deses bords,
heureusementfertile, y prévient tous les sou- il s'arrête; et sesflots, qui fuyoient, trouvent des
haits;les troupeauxy paissent saus nombre; les flols qui ne fuient plus. Mais lorsqu'une d'elles
ventssemblentn'y régner que pour répandre se baigne, il est plus amoureux encore : ses eaux
par-toutl'esprit des fleurs; les oiseaux y chan- tournent autour d'elle; quelquefoisil se soulève
tentsanscesse,vousdiriez que les boissont har- pour l'embrassermieux : il l'enlève, il fuit, il
monieux;lesruisseauxmurmurent dansles plai- l'entraîne. Ses compagnestimides commencentà
nes; une chaleurdouce fait tout éclore; l'air ne pleurer : mais il la soutient sur ses flots; et,
s'yrespirequ'avecla volupté. charmé d'un fardeau si cher, il la promène sur
Auprèsdela villeest le palais de Ténus. Vul- •saplaine liquide; enfin désespéré de la quitter,
cainlui-mêmeen a bâti les fondements; il tra- il la porte lentement sur le rivage, et consoleses
vaillapourson infidèle, quand il voulut lui faire compagnes.
oublierle cruel affront qu'il lui fit devant les A côté de la prairie, est un bois de myrtes
dieux. ' dont les roates font mille détours. Lesamants y
Il me seroit impossible de donner une idée viennent se conter leurs peines : l'Amour, qui les
descharmesde ce palais; il n'y a que les Grâces amuse, les conduit par des routes toujours plus
qui puissentdécrire les chosesqu'elles ont faites. secrètes.
L'or,l'azur,les rubis, les diamants, y brillent de Non loin de là est un bois antique et sacréoù
toutesparts....Maisj'en peins les richesseset non le jour n'entre qu'à peine : des chênes, qui sem-
pasles beautés. blent immortels, portent au ciel une tête qui se
Lesjardins en sont enchantés: Flore et Po- dérobe aux yeux. On y seut une frayeur reli-
moneen ont pris soin; leurs nymphes les cul- gieuse : vous diriez que c'éloit la demeure des
tivent.Les fruits y renaissent sous la main qui dieux lorsque les hommes n'éloient pas encore
lescueille; les fleurssuccèdentauxfruits. Quand sortisde la terre.
A'émiss'y promène,entourée de ses Gnidiennes, Quand on a trouvé la lumière du jour, on.
vousdiriezque dans leursjeux folâtresellesvont monte une petite colline sur laquelleest le tem-
détruirecesjardinsdélicieux: mais, par une vertu ple de Vénus : l'univers n'a rien de plus saint ni
secrète,tout se répare en un instant. ' de plus sacré que ce lieu.
n4 LE TEMPLE DE GNIDE.
Ce fut dansce templeque Vénusvil pourla représentéles nocesde Vénus et de Vulcain:
premièrefoisAdonis: le poisoncoulaaucoeurde toutela courcélestey est assemblée. Ledieupa-
la déesse.« Quoi!dit-elle,j'àimëroislin mortel! raît moinssombre,mais aussipensifqu'àl'ordi-
hélas! je sensqueje l'adore.Qu'onnem'adresse naire. La déesseregarded'un air froidla joie
plusde voeux:il n'y a plus à Gnided'autredieu commune; elle lui donne négligemmentune
qu'Adonis.» main, qui semblese dérober; elle retire de
Ce fut dansce lieu qu'elleappelalesAmours dessuslui des regardsquiportentà peine, et se
lorsque,piquéed'un défitéméraire,ellelescon- tournedu côtédesGrâces.
sulta.Elleétoit en doutesi elles'exposeroitnue Dansunautretableau, on voitJunonqui fait
aux regardsdu bergertroyen.Ellecachasa cein- la cérémoniedu mariage.Vénusprend la coupe
ture sous ses cheveux;ses nymphesla parfu- pourjurer à Vulcainune fidélité éternelle: les
mèrent;ellemontasur sonchar traîné par des dieuxsourient, et Vulcainl'écouteavecplaisir.
cygnes,et arriva dansla Phrygie.Le bergerba- Del'autre côté, onvoitle dieu impatientqui
lançoit entre Junon et Pallas; il la vit, et ses entraînesa divineépousé"; ellefait tant derésis-
regardserrèrent et moururent.La pommed'or tanceque l'on croirait que c'estla fillede Cérès
tombaaux piedsde la déesse: il voulutparler, que Plutdnva ravir, si l'oeilqui voitVénuspou-
et sondésordredécida. voitjamaisse tromper.
Cefutdansce templeque la jeunePsychévint Plus loin de là , on le voit qui l'enlèvepour
avecsa mère,lorsquel'Amour,qui voloitautour l'emportersurle lit nuptial.Lesdieuxsuiventen
deslambrisdorés,fut surprislui-mêmepar un foule.La déessese débat, et veut échapperdes
de sesregards.Il sentittous les mauxqu'il fait bras qui la tiennent.Sa robefuitsesgenoux,la
souffrir.« C'estainsi, dit-il,queje blesse! Je ne toilevole: maisVulcainrépare cebeaudésordre,
puissoutenirmonarc ni mesfièches.» Il tomba plus attentifà la cacherqu'ardentà la ravir.
sur le seinde Psyrché. « Ah! dit-il, je commence Enfinonle voit qui vientde la posersurle lit
à sentirqueje suisle dieudesplaisirs.» quel'hymena préparé: il l'enfermedanslesri-
Lorsqu'onentre dansce temple, on sentdaris deaux, et il croitl'y tenirpourjamais.Latroupe
le coeurun charmesecret qu'il est impossible importunese retire : il est charméde la voir
d'exprimer: l'ameest saisiede cesravissements s'éloigner.Les déessesjouent entre elles: mais
quelesdieuxnesententeux-mêmes quelorsqu'ils les dieux paraissenttristes; et la tristessede
sontdansla demeurecéleste. Marsa quelquechosed'aussisombréquelanoire
Toutceque lanaturea deriantestjointà tout jalousie.
ce que l'art a pu imaginerde plus nobleet de Charméede la magnificence desontemple,la
plus dignedesdieux. déesseelle-même y a vouluétablirsonculte:elle
Unemain,sansdouteimmortelle,l'a par-tout en a régléles cérémonies,instituélesfêtes;et
ornéde peinturesqui semblentrespirer.On y elley est en mêmetempsla divinitéet la prê-
voit la naissancede Vénus, le ravissementdes tresse. -
dieux qui la virent, son embarrasde se voir Le cultequ'on lui rend presquepar toutela
toutenue, et cettepudeurqui estla première terreest plutôtune profanationqu'unereligion.
des grâces. Ellea destemplesoù toutesles fillesdela villese '
Ony voitlesamoursdeMarset dela déesse. prostituenten son honneur, et se font unedot
Le peintrea représentéle dieusurson char,fier desprofitsde leur dévotion.Elle ena où chaque
et mêmeterrible: la Renomméevoleautourde femmemariéevaune foisen sa vie se donnerà
lui; la Peur et la Mort marchentdevantses celuiqui la choisit, et jette dans le sanctuaire
coursierscouvertsd'écume;il entredansla mê- l'argent qu'ellea reçu. Il y en a d'autresoùles
lée, et une poussièreépaissecommenceà le dé- courtisanesdetous les pays, plus honoréesque
rober. D'un autre côté, on le voit couchélan- les matrones,vontporterleurs offrandes.Il y eu
guissamment sur unlitderoses;il sourità Vénus: a enfinoùleshommessefonteunuques,et s'ha-
vousne le reconnoissez qu'à quelquestraitsdi- billentenfemmespour servir dansle sanctuaire,
vins, qui restentencore.Les Plaisirsfont des consacrantà la déesseet le sexequ'ilsn'ont plus
guirlandesdontilslient les deux amants:leurs et celuiqu'ilsne peuventpas avoir.
yeux semblentse confondre;ils soupirent;et Maisellea vouluque le peuplede Gnideeut
attentifsl'un à l'autre, ils ne regardentpas les un cultepluspur, etlui renditdeshonneursplus
Amoursqui se jouentautourd'eux. diguesd'elle.Là, lessacrificessont des soupirs,
Il y a un appartementséparéoù le peintrea et les offrandesun coeurtendre.Chaqueamant
LE TEMPLE DE GNIDE. iiS
adressesesvoeuxà sa maîtresse, et Vénusles re- sance, comme la foudre sert à faire connoître
çoitpour elle. l'empire de Jupiter.
Par-toutoù se trouve la beauté, on l'adore A mesure que le dieu donnele plaisird'aimer,
commeVénusmême; car la beauté est aussi di- Vénus y joint le bonheur de plaire.
vinequ'elle. Les filles entrent chaque jour dans le sanc-
Les coeursamoureuxviennent dans le temple; tuaire pour faire leur prière à Vénus. Elles y ex-
ilsvontembrasserlesautels dela Fidélitéet de la priment des sentimentsnaïfs commele coeurqui
Constance. les fait naître. « Reine d'Amathonte, disoit une
Ceux qui sont accablés des rigueurs d'une d'elles, ma flamme pour Tbyrsis est éteinte : je
cruelley viennentsoupirer : ils sententdiminuer ne te demande pas de me rendre mon amour;
leurstourments; ils trouvent dans leur coeurla fais seulement qu'Ixiphile m'aime. »
flatteuse espérance. Une autre disoittout bas : <•Puissantedéesse,
La déesse, qui a promis de faire le bonhenr donne-moila forcede cacherquelquetempsmon
desvrais amants, le mesure toujours à leurs amour à mon berger, pour augmenter le prix dé
peines. l'aveu queje veux lui en faire. ><
La jalousieest une passionqu'on peut avoir, « Déessede Cy(hère, disoit une autre, je cher-
maisqu'ondoit taire. On adore en secretles ca^ che la solitude; les jeux de mes compagnesrié
priéesde sa maîtresse, commeon adore les dé- me plaisentplus. J'aime peut-être. Ah! si j'aime
cretsdesdieux, qui deviennentplusjustes lors- quelqu'un , ce ne peut être que Daphnis. » .
qu'onoses'en plaindre. Dans les jours de fêtes, les filles et les jeunes
Onmet au rang des faveursdivinesle feu , les garçons viennent réciter des hymnes en l'hon-
transportsde l'amour, et la fureur même; car neur de Vénus: souvent ils chantent sa gloire;
moinson est maître de son coeur, plus il est à la en chantant leurs amours.
déesse. Un jeune Gnidien, qui tenoit par là main sa
Ceuxqui n'ont point donnéleurCoeursont des maîtresse, chahtoit ainsi: « Amour, lorsque tù
profanes,qui ne peuventpas entrer dansle tem- vis Psyché, tu te blessassans doute des mêmes
ple: ilsadressentde loin leursvoeuxà la déesse; traits dont tu viens de blesser mon coeur: ton
et lui demandentde les délivrer de cette liberté, bonheur n'étoit pas différentdu mien; car tu seri-
quin'estqu'uneimpuissancede former desdésirs. tois mes feux, et moij'ai senti tes plaisirs. «
Ladéesseinspire aux filles de la modestie: J'ai vu tout ce que je décris. J'ai été à Gnide,
cettequalitécharmantedonne un nouveau prix j'y ai vu Tbémire , et je l'ai aimée: je l'ai vUe
à touslestrésors qu'ellecache. encore, et je l'ai aimée davantage, je resterai
Maisjamais, dans ces lieux fortunés, elles toute ma vieà Gnideavec elle ; et je serai le plus
n'ont rougi d'une passion sincère, d'un senti- heureux des mortels.
mentnaïf, d'unaveutendre. Nous irons dansle temple, et jamaisil n'y sera
Le coeurfixetoujourslui-mêmele momentau- entré un amant si fidèle; nous irons dans le pa-
quelil doit se rendre ; mais c'est une profana- lais de Vénus, et je croirai que c'est le palaisde
tiondese rendresans aimer. Thémire ; j'irai dans la prairie, et je cueillerai
L'Amourestattentifà la félicitédes Gnidiens; des fleurs que je mettrai sur son sein. Peut-être
il choisitlestraitsdontil les blesse.Lorsqu'ilvoit queje pourrai la conduiredans le bocage oùtant
uneamanteaffligée,accablée des rigueurs d'un de routes vont se confondre; et quand elle sera
amant, il prend une flèche trempée dans les égarée...L'Amourj qui m'inspire, me défend de
eaux du fleuve d'oubli. Quand il voit deux révéler ses mystèresi
amantsqui commencentà s'aimer, il tire sans
cessesur euxde nouveauxtraits. Quand il en voit FIHDUCHAIÇT PREMIER.
dontl'amours'affoiblit, il le fait soudain renaî-
tre ou mourir; car il épargne toujours les der-
niersjours d'une passion languissante: on ne CHANT SECOND.
passepointpar les dégoûtsavant de cesser d'ai-
mer;maisde plusgrandesdouceurs font oublier
lesmoindres.
L'Amoura ôté de son carquoislestraits cruels IL y a à Gnideun antre sacré que les nymphes
dontil blessaPhèdre et Ariane, qui, mêlésd'a- habitent, où la déesserend ses oracles.La terre
mouret de haine, serventà montrer sa puis- ne mugit point sous ses pieds; les cheveux ne se
I.J6 LE TEMPLE DE GNIDE.
dressentpoint sur la tète : il n'y a pointde prê- dit: «11n'y a point dans monempirede mortel
tresse commeà Delphes, où Apollonagite la qui mesoit plussoumisque toi.Mais que veux-
Pythie; maisVénuselle-mêmeécouleles mor- tu que je fasse?Je ne saurois te rendre plus
tels, sanssejouerde leursespérances ni deleurs amoureux,ni Thémireplus charmante.—Ah!
craintes. lui dis-je, grandedéesse,j'ai millegrâcesà vous
Une coquettede l'île de Crète étoit venue à demander: faites que Thémirene pense qu'à
Gnide: ellemarchoitentouréede-touslesjeunes moi; qu ellene voieque moi; qu'ellese réveille
Gnidiens; ellesourioità l'un, parloità l'oreille en sougeantà moi; qu'ellecraignede me perdre
à l'autre, soulenoitson bras sur un troisième, quandje suisprésent;qu'ellem'espèredansmon
crioit à deuxautresde la suivre.Elle étoitbelle absence; que, toujours charméede me voir,
et paréeavecart ; le son desa voixétoitimpos- elle regretteencoretous les momentsqu'ellea
teur commesesyeux. O ciel! que d'alarmesne passéssansmoi.»
causa-t-elle pointaux.vraiesamantes! ellesepré- PINDUCHAKT SECOKD.
sentaà l'oracle, aussifièrequelesdéesses;mais
soudainnous entendîmesunevoixquisorloitdu
sanctuaire: «Perfide,commentoses-tuportertes
artificesjusquedansleslieuxoù jerègneavecla CHANT TROISIÈME.
candeur? Je vaiste punird'unemanièrecruelle:
je t'ôterai tes charmes;mais je te laisseraile
coeurcommeil est. Tu appellerastousleshom-
mesque tu verras,ilste fuirontcommeune om- Ii, y a à Gnidedesjeux sacrésqui serenouvel-
bre plaintive,et tu mourrasaccabléede refus lenttouslesans:lesfemmesy viennentde toutes
et de mépris.» parts disputerle prix de la beauté.Là, lesber-
Une courtisanedeNocrétisvint ensuitetoute gèressontconfonduesavecles fillesdesrois,car
brillantedesdépouillesde sesamants.«.Va, dit la beautéseuley porte les marquesde l'empire.
la déesse,1ute trompes,situ croisfairela gloire Vénusy présideelle-même.Elle décidesansba-
de monempire:ta beautéfait voir qu'ily a des lancer;ellesait bien quelleest la mortelleheu-
plaisirs,maisellene les donnepas.Toncoeurest reusequ'ellea le plus favorisée.
commele fer, et quandtu verraismonfilsmêmer Hélèneremportace prix plusieursfois: elle
tu ne sauroisl'aimer.Va prodiguertes faveurs triomphalorsqueThéséel'eut ravie; elle triom-
auxhommeslâchesquilesdemandentet qui s'en. pha lorsqu'elleeut été enlevée par le.fils de
dégoûtent; valeurmontrerdescharmesqueTon Priam;elletriomphaenfinlorsquelesdieuxl'eu-
voitsoudain,et quel'on perd pourtoujours.Tu rent rendueà Ménélasaprèsdixansd'espérance.
n'es propre qu'àfaire méprisermapuissance.=> Ainsi ce prince, au jugementde Vénusmême,
Quelquetempsaprèsvintunhommerichequi se vit aussiheureuxépouxque Théséeet Paris
.levoit les tributs du roi de Lydie.« Tu me de- avoientété heureuxamants.
mandes,dit la déesse,une chosequeje ne sau- Il vinttrentefillesde Corinthe,dontle; che-
rais faire, quoiqueje soisla déessede l'amour. veuxtoinboientà grossesbouclessurlesépaules.Il
Tu achètesdesbeautéspour les aimer; maistu en vint dixde Salamine,qui u'avoientencorevu
ne lesaimespasparcequetu lesachètes.Testré- quetreizefoisle coursdusoleil.Il en vintquinze
sorsne te serontpointinutiles; ilste servirontà de l'île de Lesbos, et elles se disoientl'uneà
te dégoûterde tout cequ'ily a depluscharmant l'autre: «Je me senstout émue;il n'y a riende
dansla nature.» si charmantque vous: si Vénus vous voit des
Un jeunehommedeDoride, nomméAristée, mêmesyeuxque moi, elle vous couronnera au
se présentaensuite.Il avoitvu à Gnidela char- milieude touteslesbeautésde l'univers.•>
mante Camille;il en étoit éperdùmentamou- Hvint cinquantefemmesde Milet.Rienn'ap-
reux; il sentoittoutl'excèsde son amour,et il prochoitde la blancheurde leur teint et de la
veuoitdemander,à Vénusqu'il pût l'aimerda- régularitéde leurstraits; toutfaisoitvoiroupro-
vantage. mettoitun beaucorps; et les dieux, qui lesfor-
«Je counoiston coeur,lui ditla déesse;tu sais mèrent, n'auraientrien fait de plusdigued'eux
aimer.J'ai trouvéCamilledignede toi : j'aurois s'ilsu'avoientpluscherchéà leur donnerdesper-
pula donnerau plusgrandroi du monde;mais fectionsquedesgrâces.
lesroisla méritentmoinsquelesbergers.» Il vintcentfemmesde l'île de Chypre.« Nous
Je parus ensuiteavecThémire.La déesseme ayons,disoicnt-cllcs,passé notre jeunessedans
LE TEMPLE DE GNIDE. J!7
le templede Vénus; nouslui avonsconsacréno- mari tranquille, qui, pendant, que vous vous
trevirginitéet notre pudeur même.Nous ne rou- occupez des affaires du dehors, doit attendre,
gissonspoint de nos charmes : nos manières, dans le sein de votre famillele coeurque vouslui
quelquefoishardies et toujours libres, doivent rapportez. ..
nousdonner de l'avantage sur une^pudeur qui Il vint des femmesde cette ville puissante qui
s'alarmesans cesse.» envoieses vaisseauxau bout de l'univers: lesor-
Je vislesfillesde la superbeLacédémone:leur nements fatiguoientleur tète superbe; toutes les
robe étoit ouvertepar les côtés, depuis la cein- parties du monde' semhioient avoir contribué à
ture, delà manièrela plus immodeste;et cepen- leur parure. ,
dant elles faisoient les prudes, et soutenoient Dix beautés vinrent des lieux où commencele
qu'ellesne violoient la pudeur que par amour jour : ellesétoient filles de l'Aurore, et, pour la
pourla patrie. voir, elles se levoient tous les jours avant elle.
Mer fameusepar tant de naufrages, vous sa- Elles se plaignoîent du Soleil, qui faisoit dispa-
vez conserverdes dépôts précieux. Vous vous raître leur mère; elles.se plaignoîent de leur
calmâteslorsquele navire Argo porta la toison mère, qui ne semontrait à elles que commeau
d'orsur votreplaineliquide; et lorsquecinquante reste des mortels.
beautéssont parties de Colchoset se sont con- Je vis sous une tente une reine d'un peuple
fiéesà vous, vous vous êtes courbée sous elles. des Indes. Elle étoit enlourêe de ses filles, qui
Je vis aussi Oriane, semblableaux déesses: déjà faisoientespérer les charmesde leur mère ;
touteslesbeautésde Lydie entouraientleur reine. des eunuquesla serraient, et leurs yeux regar-
Elleavoitenvoyé devant elle cent jeunes filles doient la terre; car, depuis qu'ils avoientrespiré
qui avoièntprésenté à Vénus une offrande de l'air de Gnide, ils avoient senti redoubler leur
deux cents talents. Candaule étoit venu lui- affreuse mélancolie.
même,plus distinguépar son amour que par la Les femmesde Cadix, qui sont aux extrémités
pourpreroyale: il passoitles jours et les nuits à de la terre, disputèrent aussi le prix. Il n'y a ""
dévorerde sesregardslescharmes d'Oriane ; ses point de pays dans l'univers où une belle ne re-
yeuxerroientsur sonbeau corps, et ses yeux ne çoive des hommages;mais il n'y a que les plus
se[assoient jamais.« Hélas! disoit-il, je suisheu- grands hommagesqui puissentapaiser l'ambition
reux, mais c'est une chose qui n'est sue que de d'une belle.
Vénuset de moi: monbonheur seroit plus grand Les filles de Gnide parurent ensuite : belles
s'il donnoitde l'envie. Belle reine, quittez ces sans ornements, ellesavoient des grâces au lieu
vaiusornements;faites tomber cette toile impor- de perles et de rubis. On ne voyoit sur leur tête
tune; montrez-vousà l'univers; laissezle prix de que les présents de Flore; mais ils y étoient plus
labeauté,et demandezdesautels. » dignes desembrassementsde Zéphyre. Leur robe
Auprèsdelàétoient vingtBabyloniennes; elles n'avoit d'autre mérite que celui de marquer une
avoientdes robesde pourpre brodées d'or : elles taille charmante et d'avoir été filée de leurs pro-
croyoientque leur luxe augmenloit leur prix. Il pres mains.
y en avoitqui portoient, pour preuve de leur Parmi toutes ces beautés on ne vit point la
beauté,les richesses qu'elle leur avoit fait ac- jeune Camille: elle avoit dit : « Je ne veux poiut
quérir. disputerle prix delà beauté; il me suffitquemon
Plusloinjeviscentfemmesd'Egyptequi avoient cher Aristée me trouvebelle. »
lesyeuxet lescheveuxnoirs.Leurs maris étoient Diane rendoit ces jeux célèbres par sa pré-
auprèsd'elles,et ils disoient: «Leslois nous sou- sence. Elle n'y venoit point disputer le prix :
mettentà vous en l'honneur d'Isis; mais votre car les déessesne se comparent point aux mor-
beautéa sur nous un empire plus fort que celui telles. Je la vis seule, elle étoit belle comme
deslois: nous vous obéissonsavec le mêmeplai- Vénus : je la vis auprès de Vénus, elle n'étoil
sir que l'on obéit aux dieux; nous sommes les plus que Diane.
plusheureuxesclavesde l'univers. Il n'y eut jamaisun si grand spectacle:lespeu-
«Le devoirvousrépond denotre fidélité; mais ples étoient séparésdespeuples ; les yeux erroient
il n'y a que l'amour qui puisse nous promettre la de pays en pays, depuis le couchant jusqu'à l'au-
vôtre. rore; il sembloit que Gnide fût tout l'univers.
« Soyezmoinssensiblesà la gloire que vous Les dieux ont partagé la beauté entre les na-
acquerrezà Gnide qu'aux hommages que vous tions, comme la nature l'a partagée entré les
pouvez trouver dans votre maison auprès d'un déesses.Là on voyoit la beauté fière de Fallas;
ti8 LE TEMPLE DE GNIDE.
ici la grandeuret la majestédeJunon; plusloin, vrir des voluptésnouvelles;les citoyensne se
la simplicitéde Diane,la délicatessede Thétis, souviennent quedesbouffonsquilesontdivertis,
le charmedesGrâces,et quelquefois le sourire el ontperdulamémoiredesmagistrats qui lesont
de Vénus. gouvernés.
U.sembloit que chaquepeupleeûtunemanière « On y abusede la fertilitédu terroir, qui y
particulièred'exprimersa pudeur,et que toutes produitune abondanceéternelle;et les faveurs
cesfemmes voulussentsejouerdesyeux: lesunes desdieuxsur Sybarisneserventqu'à encourager
découvraient la gorgeet cachoientleursépaules; le luxeet la mollesse.
lesautresmontraientles épauleset couvraient «Les hommessont si efféminés,leur parure
la gorge;cellesqui vousdéroboientle piedvous estsi semblable à celledesfemmes,ils composent
payoientpard'autrescharmes;et là onrougissoit si bien leur teint, ils se friseutavectant d'art,
de ce qu'icion appeloitbienséance. ils emploienttant de tempsà se corrigerà leur
Lesdieuxsontsi charmésde Thémire, qu'ils miroir, qu'ilsemblequ'iln'y ait qu'un sexedans
ne la regardentjamaissanssourirede leur ou- toutela ville.
vrage.De touteslesdéessesil n'ya queVénusqui « Les femmesse livrentau lieu de se rendre;
la voieavecplaisir,et que lesdieuxne raillent chaquejour voit finirles désirset les espérances
pointd'unpeu dejalousie. de chaquejour : on ne saitce que c'est qued'ai-
Commeon remarqueune roseaumilieudes meret d'être aimé, on n'est occupéque'de ce
fleursqui naissentdans l'herbe, on distingua qu'on appellesifaussement jouir.
Thémirede tant de belles.Ellesn'eurentpasle « Lesfaveursn'ont que leurréalitépropre;et
temps d'être ses rivales: ellesfurent vaincues toutesces circonstances qui les accompagnent si
avantde la craindre.Dès qu'elleparut, Vénus bien, touscesriens qui sontd'unsi grandprix,
neregardaqu'elle.Elle appelalesGrâces.«Allez ces engagementsqui paroissenttoujoursplus
la couronner,leur dit-elle: detouteslesbeautés grands,ces petiteschosesqui valent tant, tout
queje vois,c'estla seulequi vousressemble.» ce quiprépareunheureuxmoment,tantde con-
FINDUCHANT TROISIÈME. quêtesaulieu d'une,tant dejouissances avantla
dernière;toutcelaestinconnuà Sybaris.
«Encoresi ellesavoientla moindremodesde,
cettefoibleimage de la vertu pourraitplaire:
CHANT QUATRIEME. maisnon; lesyeuxsont accoutumésà tout voir,
et les oreillesà toutentendre.
« Bien loin que la multiplicitédes plaisirs
donneaux Sybaritesplus de délicatesse,ils ne
PENDANT que Thémireétoit occupéeavecses peuventplus distinguerun sentimentd'avecun
compagnes aucultede la déesse,j'eulraidansun sentiment.'
bois solitaire;j'y trouvaile tendreAristée.Nous « Ils passentleur vie dansune joie purement
nousétionsvuslejourquenousallâmesconsulter extérieure: ils quittentun plaisir,qui leur dé-
l'oracle;c'enfut assezpournousengagerà nous plaît pour un plaisir'qui leur déplairaencore;
entretenir:car Vénusmet dansle coeur,en la tout ce qu'ilsimaginentestun nouveausujetde
présenced'un habitantde Gnide,le charmese- dégoût.
cret que trouventdeux amislorsqu'aprèsune « Leur ame, incapablede sentir les plaisirs,
longueabsenceils sententdansleursbrasle doux semblen'avoirde délicatesse quepourlespeines:
objetde leursinquiétudes. un citoyenfut fatiguétoute une nuit d'unerose
Ravisl'un de l'autre,noussentîmesquenotre qui s'étoitrepliéedansson lit.
coeursedonnoit;.ilsembloitque latendreamitié « La mollessea tellementaffoiblileurs corps,
èloitdescenduedu cielpourse placeran milieu qu'ilsnesauraientremuerles moindresfardeaux;
de nous.Nousnousracontâmesmillechosesde ils peuventà peine se soutenirsur leurspieds;
notrevie.Voici,à peu près, ce queje lui dis: les voituresles plus doucesles font évanouir;
«Je suisné à Sybaris,oùmonpèreAntiloque lorsqu'ilssont dans les festins, l'estomacleur
étoitprêtredeVénus.Onnemetpointdanscette, manqueà touslesinstants.
villede différenceentre les voluptéset les be- « Ils passentleur viesur des siègesrenversés,
soins;onbannittouslesartsqui pourroienltrou- sur lesquelsils sontobligésde se reposertoutle
bler un sommeiltranquille:on donnedes prix, jour, sansêtre fatigués;ils sontbrisésquandils
auxdépensdu public,à ceuxqui peuventdécou- vontlanguirailleurs.
LE TEMPLE DE GNIDE. ir9
« Incapablesde porter le poids des armes, ti- ver une île plus profane encore; c'étoit celle de
midesdevantleurs concitoyens,lâchesdevantles Lemnos.Vénusn'y a point de temple; jamais les
étrangers,ils sont des esclavestout prêts pour le Lemniensne lui adressèrentde voeux.« Nousre-
« jetons,disent-ils,un cultequi amollillescoeurs.»
premiermaître.
« Dèsqueje sus penser, j'eus du dégoût pour La déesse les en a souvent punis; mais, sans
la malheureuseSybaris. J'aime la vertu, et j'ai expier leur crime, ils en portent la peine; tou-
toujourscraint les dieux immortels. « Non, di- jours plus impies à mesure qu'ils sont plus af-
« sois-je,je ne respirerai pas plus long-tempscet fligés.
«air empoisonné: touscesesclavesde la mollesse «Je me remis en mer, cherchant toujours
« sontfaits pour vivre dans leur patrie, et moi quelque terre chérie des dieux; lesvents me por-
« pour la quitter. » tèrent à Délos.Je restai quelquesmoisdans cette
« J'allai pour la dernière fois au temple ; et, île sacrée: mais, soit que les dieux nous pré-
m'approchantdes autelsoù mon père avoit tant viennent quelquefoissur ce qui nous arrive, soit
de fois sacrifié: « Grande déesse, dis-je à haute que notre ame retienne de la divinité, dont elle
«voix,j'abandonneIon temple, et non pas ton est émanée, quelque foîble connoissancede l'a-
«culte: en quelque lieu de la terre que je sois, venir, je sentis que mon destin, que mon bon-
«je feraifumerpour toi de l'encens; mais il sera heur même, m'appeloit dans un autre pays.
«pluspur que celui qu'on t'offreà Sybaris. » « Une nuit que j'étois dans cet état tranquille
« Je partis, et j'arrivai en Crète. Celte île est où l'ame plus à elle-mêmesemble être délivrée
toutepleinedesmonumentsde la fureur de l'A- de la chaîne qui la tient assujettie, il m'apparut,
mour.On y voit le taureau d'airain, ouvrage de je ne sus pas d'abord si c'étoit une mortelle ou
Dédale,pour tromper ou pour satisfaireles éga- une déesse.Un charme secret étoit répandu sur
rementsdePasiphaé;le labyrinthe, dont l'Amour toute sa personne: elle n'étoit point belle comme
seulsutéluderl'artifice;le tombeau de Phèdre, Vénus, mais elle étoit ravissante comme elle :
quiétonnale soleil, commeavoit fait sa mère; et tous ses traits n'étoient point réguliers, mais ils
le templed'Ariane, qui, désoléedansles déserts, enchanloient tous ensemble: vous n'y trouviez
abandonnéepar un ingrat, ne se repentoit pas point ce qu'on admire, mais ce qui pique: ses
encoredel'avoirsuivi. cheveuxtomboientnégligemmentsur sesépaules,
« Ony voitle palaisd'Idoménée,dont le retour mais cette négligence étoit heureuse : sa taille
nefut pasplusheureux que celui desautres capi- étoit charmante; elle avoit cet air que la nature
tainesgrecs: car ceux qui échappèrent aux dan- donne seule, et dont elle cache le secret aux
gersd'unélément colèretrouvèrent leur maison peintres mêmes. Elle vit mon étonnement; elle
plus funeste encore.Vénus irritée leur fit em- en sourit. Dieux! quel souris! « Je suis, me dil-
brasserdesépousesperfides, et ils moururent de « elled'une voixqui.pénétrait le coeur, la seconde
la mainqu'ilscroyoientla plus chère. « des Grâces: Vénus,,qui m'envoie, veut te ren-
«Je quittai celte île, si odieuseà une déesse « dre heureux; maisil faut que tu ailles l'adorer
quidevoitfaire quelquejour la félicitéde ma vie. « dans son temple de Gnide. » Elle fuit, mesbras
« Je me rembarquai, et la tempête mé jeta à la suivirent, mon songe s'envola avec elle, et il
Lesbos.C'estencoreuneîle peu chérie devenus : ne me resta qu'un,doux regret de ne la plus voir,
ellea étéla pudeur du visage des femmes,la foi- mêlé du plaisir de l'avoir vue.
hlessedeleurcorps, et la timidité de leur ame. « Je quittai donc l'île de Délos : j'arrivai à
GrandeVénus, laissebrûler les femmesde Les- Gnide. Je puis dire que d'abord je respirai l'a-
bosd'un feu légitime; épargne à la nature hu- mour. Je sentis, je ne puis pas bien exprimer ce
mainetant d'horreurs.> que je sentis. Je n'aimoispas encore, maisje cher-
«Mitylèneest la capitale de Lesbos; c'est la chojs à aimer: mon coeurs'écbaufibilcommedans
patriede la tendre Sapbo.Immortelle commeles la présence de quelque beauté divine. J'avançai,
Muses,celtefilleinfortunéebrûle d'un feu qu'elle et je vis de loin de jeunes filles qui jouoienl dans
ne peut éteindre. Odieuseà elle-même,trouvant la prairie; je fus d'abord entraîné vers elles.« In-
sesennuisdans ses charmes, elle hait son sexe, « sensé que je suis, disois-je; j'ai, sans aimer,
et le cherchetoujours.« Comment, dit-elle, une « tous les égarements de l'amour; moncoeurvole
« flammesi vainepeut-elleêtresi cruelle?Amour, « déjà versdes objets inconnus, et ces objets lui
« tu es centfois plus redoutable «donnent de l'inquiétude. » J'approchai, je vis
quand tu te joues
«que quandlu t'irrites. » la charmanteThémire: sans doute que nousétions
«Enfinje quittaiLesbos, et le sort mefil trou- faits l'un pour l'autre. Je ne regardai qu'elle, et
120 LE TEMPLE DE GNIDE.
je croisqueje seraismortdedouleursi ellen'a- «Avectout celaCamillem'aime;elle est ravie
voit tournésur moi quelquesregards.« Grande quand elle me voit, elle est fâchéequandje la
« Vénus,m'écriai-je,puisquevousdevezmeren- quitte; et, commesi je pouvoisvivre sans elle,
« dre heureux,faitesque ce soitaveccetteber- elleme faitpromettredérevenir.Je lui dis tou-
« gère: je renonceà toutesles autresbeautés; jours que je l'aime, elleme croit;je lui dis que
« elleseulepeutremplirvospromesseset tousles je l'adore,ellele sait; maiselleestravie, comme
« voeuxqueje feraijamais.» si ellene le savoitpas. Quandje lui dis qu'elle
rilf DUCHANT fait la félicitéde ma vie, elleme dit queje fais
QUATRIÈME. lebonheurde la sienne.Enfin ellem'aimetant,
qu'ellemeferaitpresquecroire queje suisdigne
de sonamour.
CHANT CINQUIEME. «Il y avoitunmoisquejevoyois Camillesans
oserlui dire queje l'aimois,et sansoserpresque
me le direà moi-même:plus je la trouvoisai-
mable, moinsj'espéraisd'être celui qui la ren-
JE parfoisencoreaujeune Aristéedemes ten- drait sensible.Camille,tes charmes me tou-
dres amours;ils lui firent soupirerles siens;je choient, maisilsmedisoientqueje ne leméritois
soulageaisoncoeur,enle priantde melesracon- pas.
ter. Voici ce qu'il me dit : je n'oublierairien ; «Je cherchoispar-tout à l'oublier;je youlois
carje suisinspirépar le mêmedieuqui le faisoit effacerde mon coeurtonadorableimage.Queje
parler: suisheureux!je n'ai pu y réussir;cette imagey
«Danstout ce récitvousnetrouverezrien que est restée, et elley resteratoujours.
de très-simple:mes aventuresne sont que les «Je disà Camille:«J'aimoisle bruitdumonde,
sentimentsd'un coeurtendre, que mes plaisirs, « et je cherchela solitude; j'avoisdesvuesd'am-
que mespeines;et, commemonamourpourCa- «bition, et je ne désireplusque ta présence;je
millefait le bonheur,il failaussitoutel'histoire «vouloiserrer sous desclimatsreculés,et mon
'de mavie. « coeurn'estpluscitoyenque deslieuxoù lu res-
«Camilleestfilled'undesprincipauxhabitants «'pires: tout ce qui n'est point toi s'est évanoui
deGnide; elleestbelle; ellea une physionomie «de devantmes yeux..»
qui vase peindredanstousles coeurs:lesfemmes «QuandCamillem'a parlé desa tendresse,elle
qui font des souhaitsdemandentaux dieuxles a encorequelquechoseà me dire; ellecroitavoir
grâces de Camille;les hommesqui la voient oubliéce qu'ellem'a promismillefois.Je suissi
veulentla voirtoujours,ou craignentde la voir charmédel'entendreque je feinsquelquefois de
encore. nela pas croire,pour qu'elletoucheencoremon
«Elleaunetaillecharmante,unairnoble,mais coeur:bientôtrègne entre nouscedouxsilence,
modeste,des yeux vifset tout prêtsà être ten- qui estle plus tendrelangagedes amants.
dres,destraits faitsexprèsl'un pourl'autre, des «Quandj'ai étéabsentde Camille,je veuxlui
charmesinvisjblementassortispour la tyrannie rendre comptede ce que j'ai pu voir ou enten-
descoeurs. dre. «De quoi m'entretiens-tu ? me dit-elle;
«Camillene cheretiepointà se parer,maiselle «parle-moide nos amours: ou, si tu n'as rien
estmieuxparéequeles autresfemmes. « pensé.,si tu n'as rien à me dire, cruel, laisse-
«Ellea un espritquela naturerefusepresque . « moiparler.»
toujoursaux belles.Elle se prête égalementau «Quelquefois ellemedit enm'embrassant:«Tu
sérieuxet à l'enjouement.Si. vousvoulez, elle «estriste.— Il estvrai,lui dis-je;maislatristesse
penserasensément;si vousvoulez,ellebadinera «des amantsest délicieuse:jesens coulermes
commeles Grâces. «larmes;et je ne sais pourquoi,car tu m'aimes;
. «Plusona d'esprit,plusonen trouveà Camille. «je n'ai point de sujet de me plaindre,et je me
Elle a quelquechosede si naïf, qu'il semble a plains.Ne me retire pointde-la langueuroùje
qu'ellene parleque le langagedu coeur.Tout ce «suis; laisse-moisoupireren mêmetempsmes
qu'elledit, tout ce qu'ellefait, aies charmesde «peineset mesplaisirs.»
la simplicité;voustrouveztoujoursunebergère «Dansles transportsde l'amour,monameest
naïve.Des grâcessi légères,si fines, si délicates, <trop agitée;elleest entraînéeverssonbonheur
se font remarquer,mais se font encoremieux «sansen jouir : au lieuqu'àprésentje goûtema
sentir. «tristessemême.N'essuiepointmeslarmes : qu'im-
LE TEMPLE DE GNIDE. 121
«portequeje pleure, puisqueje suis heureux— ?»
«QuelquefoisCamilleme dit : «Aime-moi.
« Oui,je t'aime.—Maiscommentm'aiines-tu?— CHANT SIXIÈME.
«Hélas!lui dis-je, je t'aime commeje t'aimois :
«car je ne puis comparer l'amour que j'ai pour
«toi qu'à celuiquej'ai eu pour toi-même.»
«J'entendslouer Camillepar tous ceux qui la PENDANT que nous parlions de nos amours,
' connoissent: ceslouangesme touchent commesi nous nous égarâmes; et après avoir erré long-
ellesm'étoientpersonnelles,et j'en suisplus flallé temps, nous entrâmes dans une grande prairie :
qu'elle-même. nous fûmes conduits, par un chemin de fleurs,
« Quand il y a quelqu'un avec nous, elle parle au pied d'un rocher affreux. Nous vîmes un
avectant d'esprit que je suis enchanlé de ses antre obscur; nousy entrâmes, croyant que. c'é-
moindresparoles; mais j'aimerais encore mieux toit la demeure de quelque mortel. Oh dieux!
qu'ellene dit rien. qui aurait pensé que ce lieu eût été si funeste !
«Quandellefaitdesamitiésà quelqu'un,je vou- A peine y eus-je mis le pied, que tout mon
droisêtre celuià qui ellefait des amitiés, quand , corps frémit, mes cheveux se dressèrentsur ma
tout-à-coup,je fais réflexion que je ne serais tête. Une main invisible m'entraînoit, dans ce
'
pointaimé d'elle. fatal séjour: à mesure que mon coeurs'agitoit, il
«Prends garde, Camille, aux impostures des cherchoit à s'agiter encore. «Ami, m'écriai-je,
amants.Ils te diront qu'ils t'aiment, et ils diront entrons plus avant, dussions-nousvoir augmen-
vrai : ils te diront qu'ils t'aiment autant que ter nos peines.» J'avance dans ce lieu, où jamais
moi; maisje jure par les dieux que je t'aime da- le soleil n'entra, et que les vents n'agitèrent ja-
vantage. mais. J'y vis la Jalousie; son aspect étoit plus
« Quandje l'aperçois de loin, mon esprit s'é- sombre que terrible; la Pâleur, la Tristesse, le
gare: elle approche, et mon coeur s'agite : j'ar- Silence, l'entouraient> et les Ennuis voloientau-
rive auprès d'elle, et il semble que mon ame tour d'elle. E|le soufflasur nous, elle nous mit
veut me quitter, que cette ame est à Camille, la main sur le coeur,elle nous frappa sur la tête;
et qu'elleval'animer. . et nousne vîmes,nous n'imaginâmesplus que des
«Quelquefoisje veux lui dérober une faveur; monstres.«Entrez plus avant, nous dit-elle, mal-
elleme la Tefuse, et dans un instant elle m'en heureux mortels; allez trouver une déesseplus
accordeune autre. Ce vn'estpoint un artifice : puissanteque moi. » Nous vîmesune affreusedi-
combattuepar sa pudeur et son amour, elle vou- vinité à la lueur des langues enflammées des
drait me tout refuser, elle voudrait pouvoir me serpents qui siffloientsur. sa tête; c'étoit la Fu-
toutaccorder. reur. Elle détacha un de ses serpents, et le jeta
«Ellemedjt;«Ne vous suffit-ilpas que je vous sur moi : je voulusle prendre; déjà, sans,que
«aime? quepouvez-vousdésirer après moncoeur? je l'eusse senti, il s'éloit glissé dans mon coeur.
«—Je désire, lui dis-je, que tu fasses pour moi Je restai un moment commestupide; mais, dès
« unefauteque l'amour fait faire, et que le grand que le poison se fut répandu dans mes veines,
«amourjustifie.» je crus être au milieu des enfers: mon ame fut
«Camille,si jecesseun jour det'aimer, puisse embrasée, et, dans sa violence, tout mon corpsla
la parquese tromper, et prendre ce jour pour contenoit à peine : j'élois si agité qu'il me sem-
le dernier de mes jours! Puisse-t-elle effacerle bloit que je tournois sous le fouet des Furies.
reste d'une vie que je trouverais déplorable, Nous nous abandonnâmesà nos transports ; nous
quandje me souviendraisdes plaisirs quej'ai eus fîmes cent foisle tour de cet antre épouvantable':
enaimant!» nous allions de la Jalousie à la Fureur, et delà
Aristéesoupira et se tut; et je vis bien qu'il Fureur à la Jalousie : nous criions, « Thémire!»
ne cessade parler de Camille que pour penser nous criions « Camille!» si Thémire ou Camille
à elle. étoient venues, nous les aurions déchiréesdenos
FINDU CHANT
CINQUIÈME. propres mains.
Enfin nous trouvâmesla lumière du jour; elle
nous parut importune, et nous regrettâmespres-
que l'antre affreux que nous avions quitté. Nous
tombâmes de lassitude; et ce repos même nous
parut insupportable. Nos yeux nous refusèrent
122 LE TEMPLE DE GNIDE.
deslarmes,et notrecoeurne put plusformerde «LanoireJalousielientl'Amoursousson es-
soupirs. clavage; maistu lui ôtes l'empirequ'elleprend
Je fuspourtantun momenttranquille:le som- surnos coeurs,et tu la fais rentrerdanssa de-
meilcommençoit à versersur moi sesdouxpa- meureaffreuse.»
vots. Ohdieux! ce sommeilmêmedevintcruel. Aprèsque le sacrificefut fait, tout le peuple
J'y voy7oisdesimagesplusterriblespour moique s'assemblaautourde nous; et je racontaià la
les pâlesombres: je me réveilloisà chaqueins- prêtressecommentnous avionsété tourmentés
tant , sur une infidélité de Thémire; je la dansla demeurede la Jalousie.Et tout-à-coup
voyois...Non,je n'oseencorele dire ; et ce que nous entendîmesun grandbruit et un mélange
j'imaginoisseulementpendantla veille, je le confusdevoixet d'instruments de musique.Nous
trouvoisréeldansleshorreursdecetaffreuxsom- sortîmesdu temple; et nous vîmesarriverune
meil. troupede bacchantes,quifrappoientla terrede
« Il faudradonc, dis-jeen melevant, queje leurs thyrses,criantà haute voix, «Ëvohé.» Le
fuie égalementlesténèbreset la lumière!Thé- vieuxSilènesuivoit,montésur sonâne: sa tête
mire,la cruelleThémirem'agitecommelesFu- sembloitchercherla terre; et sitôtqu'onaban-
ries.Qui l'eût cru , que monbonheurserait de donnoitsoncorps,il se balançoitcommepar me-
l'oublierpourjamais!» sure.La troupe avoitle visagebarbouillédelie.
Un accèsdefureurmereprit.«Ami, m'éeriai- Pan paroissoitensuiteavecsaflûte; etles Satyres
je, lève-toi.Allonsexterminerlestroupeauxqui entouraientleurroi. Lajoierégnoitdansle dés-
paissentdanscelteprairie: poursuivons cesber- ordre; unefolieaimablemêloitensemblelesjeux,
gersdontles amourssontsi paisibles.Maisnon: les railleries,les danses,les chansons.EnGn, je
je vois de loinun temple;c'estpeut-être celui vis Bacchus: il étoit sur sonchartraînépar de;
de l'Amour: allonsle détruire, allonsbrisersa tigres,tel que le Gangele vit au boutde l'uni-
statue,et lui rendrenosfureursredoutables.» vers, portantpar-toutla joie et la victoire.
Nouscourûmes;et il sembloitque l'ardeurde AsescôtésétoitlabelleAriane.Princesse,vous
commettreun crimenousdonnâtdesforcesnou- vous plaigniezencorede l'infidélitéde Thésée
velles: noustraversâmesles bois, les prés, les lorsquele dieu prit votre couronneet la plaça
guérets; nousne fûmespas arrêtés un instant: dansle ciel.Il essuyavoslarmes.Si vousn'aviez
une collines'élevoiten vain, nousy montâmes ; pas cesséde pleurer, vousauriezrenduundieu
nousentrâmesdansle temple:il étoitconsacréà plus malheureuxque vous, qui n'étiez qu'une
Baccbus.Quela puissancedesdieuxest grande! mortelle.Il vousdit: «Aimez-moi ; Théséefuit;
notre fureurfut aussitôtcalmée.Nousnousre- ne vous souvenezplus de son amour,oubliez
gardâmes,et nousvîmesavecsurprisele désor- jusqu'àsa perfidie.Je vousrendsimmortelle pour
dre où nousétions. vousaimertoujours.»
« Granddieu! m'écriai-je,je te rendsmoins Je visBacchusdescendrede sonchar; je vis
grâcesd'avoirapaiséma fureur que de m'avoir descendreAriane;elleentradansle temple.«Ai-
épargnéun grandcrime.«Et m'approchantdela mabledieu, s'écria-t-elle,restonsdansceslieux,
prêtresse: « Nous sommesaimés du dieu que et soupirons-ynosamours: faisonsjouir cedoux
vousservez; il vientde calmerlestransportsdont climatd'unejoie éternelle.C'est auprès de ces
nous étionsagités; à peine sommes-nous entrés lieuxque la reinedes coeursa poséson empire:
danscelieu, quenousavonssentisa faveurpré- quele dieudela joierègneauprèsd'elle,et aug-
sente. Nousvoulonslui faire un sacrifice: dai- mentele bonheurdecespeuplesdéjàsifortunés.
gnezl'offrir pour nous, divineprêtresse.» « Pour moi, grand dieu , je sensdéjàque je
J'allaichercherunevictime,et je l'apportaià t'aime davantage.Quoi! tu pourrais quelque
ses pieds. jour me paraître encoreplus aimable! Il n'y a
Pendantque la prêtressese préparaità don- quelesimmortelsquipuissentaimerà l'excès,et
ner le coupmortel,Aristéeprononçacesparoles: aimertoujoursdavantage;iln'ya qu'euxqui ob-
« DivinBacchus,lu aimesà voirla joie sur le tiennent plusqu'ils
n'espèrent, et qui sontplus
visagedes hommes: nos plaisirssont un culte bornésquaudilsdésirentquequandilsjouissent.
pour toi; et tu ne veuxêtre adoré que par les « Tu serasici mes éternellesamours.Dansle
mortelsles plus heureux. ciel, on n'est occupéque de sa gloire; ce n'est
« Quelquefois 1u égaresdoucementnotre rai- que sur la terre et dansleslieuxchampêtresque
son: mais quand quelquedivinitécruellenous l'on sait aimer: et pendantque cettetroupese
l'a ôtée,il n'y a que toiquipuissesnouslarendre. livreraà unejoieinsensée,majoie,messoupirs,
LE TEMPLE DE GNIDE. 123
et meslarmesmêmes, te rediront sanscessemes mille faire à Vénus un sacrificede deux tourte-
amours.» relles ; elles m'échappèrent et s'envolèrentdans
Le dieusourit à Ariane: il la mena dans le les airs. —
sanctuaire.La joie s'empara de nos coeurs:nous « J'avoisécrit sur des arbres mon nom avec ce-
sentîmesune émotiondivine. Saisis des égare- lui de Thémire: j'avois écrit mes amours; je les
mentsdeSilèneet des transportsdes bacchantes, lisoisetrelisois sanscesse; un matin, je lestrou-
nous prîmes un thyrse, et nous nous mêlâmes vai effacées.—
dansles danseset dans les concerts. « Camille, ne désespèrepoint un malheureux
FIN DUCHANT SIXIÈME. qui t'aime : l'amour qu'on irrite peut avoir tous
les effetsde la haine. —
« Le premier Gnidien qui regardera ma Thé-
mire , je le poursuivraijusque dans le temple; et
je le punirai, fût-ilaux pieds devenus. »
CHANT SEPTIEME. Cependant nous arrivâmes près de l'antre sa-
cré où la déesserend ses oracles.Le peuple étoit
commelesflotsdelà mer agitée: ceux-civenoient
d'entendre, les autres alloient chercher leur ré-
Nousquittâmesles lieux consacrésà Bacchus; ponse.
maisbientôtnous crûmessentir que nos maux Nous entrâmes dans la foule; je perdis l'heu-
n'avoientété quesuspendus.Il est vrai que nous reux Aristée : déjà il avoit embrassésa Camille;
n'avionspoint cette fureur qui nous avoit agités; et moi je cberchoisencore ma Thémire.
maisla sombretristesseavoit saisinotre ame ; et Je la trouvai enfin. Je sentis ma jalousie re-
nous étionsdévorés de soupçons et d'inquié- doublerà sa vue, je sentisrenaître mes premières
tudes. fureurs : mais elle me regarda, et je devins tran-
Il nous sembloit que les cruellesdéesses ne quille. C'estainsi queles dieuxrenvoientles Fu-
nousavoientagitésque pour nous faire pressen- ries , lorsqu'ellessortent desenfers.
tir desmalheursauxquels nous étions destinés. « O dieux ! me dit-elle, que tu m'as coûté de
Quelquefois nousregrettions le temple de Bac- larmes! Troisfoisle soleila parcouru sa carrière;
chus; bientôtnous étionsentraînésvers celui de je craignois de t'avoir perdu pour jamais: celte
Gnide: nous voulionsvoir Thémire et Camille; parole me fait trembler. J'ai été consulterl'ora-
cesobjetspuissantsde notre amour et de notre cle. Je n'ai point demandé situ m'aimois; hélas!
jalousie. je ne voulois que savoirsi tu vivois encore:Vé-
Maisnous n'avions aucune de ces douceurs nus vient dé me répondre que tu m'aimestou-
quel'ona coutumede sentir lorsque, sur le point jours. »
de revoirce qu'on aime, l'ame est déjà ravie , et «Excuse; lui dis-je, un infortuné qui t'auroit
semblegoûter d'avance tout le bonheur qu'elle haïe sison ame en étoit capable.Les dieux, dans
sepromet, les mains desquelsje suis, peuvent me faire per-
« Peut-être, dit Aristée, que je trouverai le dre la raison: ces dieux, Thémire, ne peuvent
bergerLycasavecCamilleJ que sais-je s'il ne lui pas m'ôter mon amour.
parle pas dans ce moment? O dieux! l'infidèle « La cruelle jalousie m'a agité commedans le
prendplaisir à l'entendre. — Tarlare on tourmente les ombres criminelles:
« Ondisoitl'autre jour, repris-je, queThyrsis, j'en tire cet avantage, queje sens mieuxle bon-
quia tant aiméThémire, devoitarriver à Gnide: heur qu'il y a d'être aimé de toi, après l'affreuse
il l'a aimée, sans doute qu'il l'aime encore : il situation où m'a mis la crainte de te perdre.
faudraque je dispute un coeur que je croyois « Viens donc avec moi, viens danscebois soli-
toutà moi.— taire : il faut qu'à force d'aimer j'expie lescrimes
« L'autrejour Lycaschantoit ma Camille: que que j'ai faits. C'est un grand crime,Thémire, de
jetoisinsensé!j'étois ravi de l'entendre louer.— te croire infidèle.»
« Je me souviensque Thyrsis porta à ma Thé- Jamais les bois de l'Elysée, que les dieux ont
miredesfleursnouvelles: malheureux queje suis! faits exprès pour la tranquillité des ombresqu'ils
elleles a misessur son sein! « C'est un présent chérissent; jamais les forêtsde Dodoue, qui par-
«de Thyrsis, disphvelle.» Ah! j'aurais dû les lent aux humains de leur félicité future, et les
arracher, et les fouler à mes pieds. — jardins des Hespérides, dont les arbres se cour-
" M"')' a pas bent sousle poids de l'or qui composeleurs fruits,
long-tempsque j'allois avec Ca-
12^ LE TEMPLE DE GNIDE.
ne furentpluscharmantsque cebocageenchanté je l'y trouvaiencore;il secachasoussesgenoux,'
par la présencede Thémire. je le suivis; etje Pauroistoujourssuivi, si Thé-'
Je mesouviensqu'un satyre,qui suivoitune mire tout en pleurs, Thémireirritée ne m'eût
nymphequifuyoittout éplorée,nousvit,et s'ar- arrêté. Il étoit à sa dernièreretraite: elleestsi
rêta. «Heureuxamants!"s'écria-t-il;vosyeuxsa- charmante,qu'il nesauroitla quitter.C'estainsi
vents'entendreet se repondre; vos soupirssont qu'unetendrefauvette,que la crainteet l'amour'
payéspar dessoupirs: maismoi, je passemavie retiennentsur sespetits, reste immobilesousla
surles traces d'une bergère farouche,malheu- mainavide qui s'approche,et ne peut consentir
reuxpendantqueje la poursuis,plusmalheureux à lesabandonner.
encorelorsqueje l'ai atteinte.» Malheureuxque je suis! Thémireécoutâmes
Unejeune nymphe, seuledansce bois, nous plaintes, et ellen'enfut point attendrie;elleen-
aperçutet soupira.«INon,dit-elle, ce n'estque tendit mes prières, et elle devint plus sévère.
pour augmentermes tourmentsque le cruel Enfinje fus téméraire: elle s'indigna,je trem-
Amourme faitvoir un amantsi tendre.» blai; elle me parut fâchée,je pleurai;elleme
Nous trouvâmesApollon assis auprèsd'une rebuta, je tombai,et je sentisque mes soupirs
fontaine:il avoitsuiviDiane,qu'un daimtimide alloient être mesdernierssoupirs, si Thémire
avoitmenéedans cesbois. Je le reconnusà ses n'avoitmisla mainsurmoncoeur,et n'yeût rap-
blondscheveux,etàlatroupeimmortelle quiétoit pelé la vie.
autourdelui.IIaccordoitsalyre;elleattirelesro- «Non, dit-eile,je nesuispas si cruellequetoi;"
chers;lesarbresla suivent,leslionsrestentimmo- car je n'ai jamais voulu te faire mourir, et tu
biles.Maisnousentrâmesplusavanldans la forêt,' veuxm'entraînerdansla nuit dutombeau.
appelésen vain par celtedivineharmonie. « Ouvreces yeux mourantssi tu ne veuxque
Oùcroyez-vous queje trouvail'Amour? Je le lesmiensse fermentpourjamais! »
trouvaisur les lèvresde Thémire;je le trouvai Elle m'embrassa:je reçus ma grâce,hélas!
ensuitesur sonsein; il s'étoitsauvéà sespieds, sansespérancede devenircoupable.

FIN DU TEMPLEDE GNIDE.

Commela piècesuivantem'aparu êtredu mêmeauteur,j'ai cru devoir


la traduireet la mettreici.
CÉPHISE ET L'AMOUR.

UN jour que j'errois dans les bois d'Idalie terre d'hommesvolages; car ce dieu va de coeur
avecla jeune Céphise, je trouvai l'Amour qui en coeur, et porte par-tout l'inconstance.» Elle
dormoitcouché sur des fleurs,• et couvert par prit ses ciseaux, s'assit; et, tenant d'une main
le bout des ailes dorées de l'Amour, je sentis
quelquesbranchesde myrte qui cédoient douce- mou coeurfrappé de crainte. «Arrête, Céphise.»
mentauxhaleines des Zéphyrs. Les Jeux et les
Ris, qui le suiventtoujours, étoient allésfolâtrer Elle ne m'entendit pas. Elle coupale sommetdes
loinde lui: il étoit seul.J'avois l'Amour en mon ailes de l'Amour, laissa ses ciseaux, et s'en-
pouvoir; son arc et son carquois étoient à ses fuit.
côtés;et, si j'avois voulu, j'aurois volé les ar- Lorsqu'il se fut réveillé, il voulut voler; et il
mesde l'Amour.Céphiseprit l'arc du plus grand sentit un poids qu'il ne connoissoitpas. Il vit sur
des dieux: elley mit un trait, sans que je m'en les fleurs le bout de ses ailes; il se mil à pleurer.
aperçusse,et le lança contre moi. Je lui dis en Jupiter, qui l'aperçut du haut de l'Olympe, lui
souriant: «Prends-en un second; fais-moi une envoya un nuage qui le porta dans le palais de
autre blessure; celle-ci est trop douce.» Elle Gnide, et le posa sur le sein deVénus.«Ma mère,
voulutajuster un autre trait; il lui tomba sur le dit-il, je balfois de mes ailes sur votre sein; on
pied, et elle cria doucement: c'étoit le trait le me les a coupées; que vais-je devenir?'—Mon
pluspesantqui fût dans le carquois del'Amour! fils, dit la belle Cypris, ne pleurez point; restez
Ellele reprit, le fit voler; il me frappa, je me sur mon sein, ne bougez pas; la chaleur va les
baissai:«Ah! Céphise, tu veux donc me faire fairerenaître. Ne voyez-vouspasqu'ellessont plus
mourir?»Elle s'approcha de l'Amour. <11dort grandes? Embrassez-moi: elles croissent : vous
profondément,dit-elle; il s'est fatigué à lancer les aurez bientôt comme vous les aviez: j'en vois
sestraits.Il faut cueillir des fleurs, pour lui lier déjà le sommet qui se dore: dans un moment...
lespiedset les mains.— Ah! je n'y puis consen- C'est assez: volez,volez, mon fils.•—Oui,dit-il,
tir: car il nous a toujours favorisés.'—Je vais je vaismehasarder. » Il s'envola; il sereposa au-
donc, dit-elle, prendre ses armes, et lui tirer près de Vénus, et revint d'abord sur son sein.
une flèche de toute ma force. — Maisil se ré- Il reprit l'essor ; il alla se reposer un peu plus
veillera, lui dis-je.— Eh bien ! qu'il se réveille: loin, et revint encore sur le sein de Vénus. Il
que pourra-t-ilfaire que nous blesser davan- l'embrassa; elle lui sourit : il l'embrassa encore,
tage?— Non, non, laissons-le dormir; nous et badina avec elle : et enfin il s'éleva dans les
resteronsauprès de lui, et nous en serons plus airs, d'où il règne sur toute la nature.
enflammés. » L'Amour, pour se venger de Céphise, l'a ren-
Céphiseprit alors des feuilles de myrte et de due la plus volage de toutes les belles.Il la fait
roses. «Je veux, dit-elle, en couvrir l'Amour. brûler chaque jour d'une nouvelleflamme.Elle
LesJeux et les Ris le chercheront, et ne pour- m'a aimé; elle a aimé Daphnis; et elle aime au-
ront plus le trouver. » Elle les jeta sur lui; et jourd'hui Cléon. Cruel Amour, c'est moi que
ellerioit de voirle petit dieu presque enseveli. vous punissez! Je veux bien porter la peine de
«Mais à.quoi m'amusé-je?dit-elle. Il faut lui son crime: mais n'auriez - vous point d'autres
couperles ailes , afin qu'il n'y ait plus sur la tourments à me faire souffrirS
CONSIDÉRATIONS

SUR LES CAUSES

DE LA GRANDEUR DES ROMAINS,

ET

DE LEUR DÉCADENCE.

CHAPITRE PREMIER. avecles Sabins,peuplesdurset belliqueuxcomme


les Lacédémoniens, dont ils étoient descendus.
Romulusprit leurbouclierqui étoitlarge,aulieu
du petit bouclierargiendontil s'éloitservijus-
i. Commencements deRome.i. Sesguerres. qu'alors(i). Et ondoitremarquerque ce quia le
plus contribuéà rendre lesRomainsles maîtres
IL ne faut pas prendrede la ville de Home, du monde, c'est qu'ayant combattusuccessive-
dansses commencements, l'idée que nousdon- mentcontretousles peuples,ilsont toujoursre-
nent les villesque nous voyonsaujourd'hui,à noncéà leursusagessitôtqu'ils en onttrouvéde
moinsque cene soientcellesde la Crimée,fai- meilleurs.
tes pour renfermerle butin, les bestiaux,et les On pensoitalorsdansles républiquesd'Italie
fruitsdela campagne. Lèsnomsanciensdesprin- que les traitésqu'ellesavoientfaitsavecun roi
cipauxlieuxde Romeont tousdu rapport à cet ne les obligeoientpoint enversson successeur;
usage. c'étoitpour ellesuneespècededroitdesgens(2):
La villen'avoitpasmêmede rues, si l'onn'ap- ainsitout ce qui avoitété soumispar un roi de
pelle de cenomla continuationdes cheminsqui Romese prétendoitlibre sous un autre, et les
y aboulissoient. Lesmaisonsétoientplacéessans guerresnaissoienttoujoursdes guerres.
ordreet très-petites ; car les hommes,toujours Le règne de Numa, longet pacifique,étoit
au travailou dansla placepublique,ne' se te- très-propreà laisserRomedans sa.médiocrité;
noientguèredanslesmaisons. et, si elleeût eu dansce temps-làun territoire
Maisla grandeurdeRomeparut bientôtdans moinsbornéet une puissanceplus grande,il y
sesédificespublics.Lesouvragesqui ont donné, a apparenceque safortuneeût été fixéepourja-
et qui donnentencoreaujourd'huila plushaute mais.
idéede sa puissance, ontétéfaitssousles rois(i). Unedes causesdesaprospérité, c'est que ses
On commençoildéjàà bâtir la ville éternelle. rois furent tous de grandspersonnages.Onne
Romulusetsessuccesseurs furentpresquetou- trouvepointailleurs,dansleshistoires,une suite
joursen guerreavecleursvoisinspour avoirdes non interrompuedetelshommesd'étatet detels
citoyens,des femmes,ou des terres: ils reve- capitaines.
ndent danslavilleavecles dépouilles despeuples Dansla naissancedessociétéscesontleschefs
vaincus;c'étoientdesgerbesde bléet des trou- desrépubliquesqui font l'institution;etc'esteu-
peaux:celay causoitune grandejoie.Voilàl'ori- suitel'institutionqui formeles chefs des répu-
ginedes triomphes,qui furentdansla suite la bliques.
principalecausedes grandeursoù cettevillepar- ïarquin prit la couronnesans êtreélu parle
vint. sénatni par le peuple(3). Le pouvoirdevenoit
Romeaccrutbeaucoupsesforcespar sonunion (i)PLUTARQUE, lriedeïtomulus.
(2)CelaparoitpartouteI'iiistoire
desroisdeRome.
(i)Voyez l'etonncment
de Denysd'Halicarnasse
surles (3)Lesénatnommoit unmagistratdel'interrègne
quiélisoît
igoulsfaitsparTarquin.
{Ant.rorn. —Ilssubsistentleroi: cetteélection
lib.111.) devoit
êtreconfirmée parlepeuple.
Voyez
encore. Denys d'Halicarnasse in
,1.11, , etiv.
GRANDEUR ET DECADENCE DES ROMAINS. 127
héréditaire;il le rendit absolu.Cesdeux révolu- qui a tenté de détruire uu préjugéqui lui survit!
lionsfureut bientôt suiviesd'une troisième. Rome, ayant chassé les rois, établit des con-
Son fils Sextus, en violant Lucrèce, fit une suls annuels; c'est encore ce qui la porta à ce
chosequi a presquetoujoursfait chasser les ty- haut degré de puissance. Les princes ont dans
rans d'une ville où ils ont commandé : car le leur vie des périodes d'ambition; après quoi,
peuple,à qui une actionpareille fait sibien sen- d'autres passions, et l'oisivetémême, succèdent:
lir sa servitude, prend d'abord une résolution maisla républiqueayant des chefsquichangeoient
extrême. tous les ans, et qui chereboient à signaler leur
Uu peuplepeut aisémentsouffrir qu'on exige magistraturepour eu obtenir de nouvelles,il n'y
delui de nouveaux tributs; il ne sait pas s'il ne avoit pas un moment de perdu pour l'ambition;
retirerapoint quelque utilité de l'emploi qu'on ils engageoientle sénat à proposer au peuple la
ferade l'argentqu'on lui demande : mais quand guerre, et lui montraienttous les jours de nou-
on lui fait un affront, il ne sent que son mal- veauxennemis.
heur, et il y ajoute l'idée de tous les maux qui Ce corps y étoit déjà assezporté de lui-même;
sontpossibles. car, étant fatigué sans cessepar les plainteset les
Il estpourtantvrai que la mort de Lucrèce ne demandesdu peuple, il cherchoit à le distraire
futquel'occasionde la révolutionqui arriva : car de ses inquiétudes, et à l'occuper au-dehors(i).
uu peuplelier, entreprenant, hardi, et renfermé Or, la guerre étoit presque toujoursagréable
dansdes murailles, doit nécessairementsecouer au peuple, parce que, par la sage distribution
lejoug, ou adoucirses moeurs. du butin, on avoit trouvé le moyen de la lui
Ildevoitarriverde deux chosesl'une; ou que rendre utile.
Romechangeraitson gouvernement, ou qu'elle R.ome étant une ville sans commerce,et pres-
. resleroitune petite et pauvre monarchie. que sans arts, le pillage étoit le seul moyen que
L'histoiremoderne nous fournit un exemple les particuliers eussent pour s'enrichir.
dece qui arriva pour lors à Rome, et ceci est On avoit doncmis de la disciplinedansla ma-
bienremarquable: car, commeles hommesont nière de piller, et on y observoità peu près le
eu danstouslestempsles mêmespassions,les oc- même ordre qui se pratique aujourd'hui chezles
casionsqui produisent les grands changements petits Tartares.
sontdifférentes,maislescausessont toujours les Le butin étoit mis en commun(a), et on lé
mêmes. dislribuoit auxsoldats: rien n'étoit perdu, par-
CommeHenriVH, roi d'Angleterre,augmenta ce que, avant de partir, chacuu avoit juré qu'il
lepouvoirdescommunespour avilir les grands, ne délourneroitrien à son profit.Or, les Romains
ServiusTullius,avantlui, avoit étendu les privi- étoient le peuple du monde le plus religieux sur
lègesdupeuplepour abaisserle sénat (1). Maisle le serment, qui fut toujours le nerf de leur dis-
peuple,devenud'abord plus hardi, renversal'une cipline militaire.
et l'autremonarchie. Enfin les citoyens qui restoient dans la ville
Le portrait de Tarquin n'a point été flatté; jouissoientaussi des fruits de la victoire.On con-
sonnomn'a échappé à aucuu des orateurs qui fisquoit une partie des terres du peuple vaincu,
ont euà parler contre la tyrannie : mais sa con- dont on faisoit deux parts : l'une se vendoit au
duiteavantsonmalheur, que l'on voit qu'il pré- profit du public ; l'autre,étoit distribuéeaux pau-
voyoit;sa douceur pour les peuples vaincus; sa vres citoyens, sous la charge d'une rente en fa-
libéralitéenversles soldats; cet art qu'il eut d'in- veur de la république.
téressertant de gens à sa conservation; ses ou- Les consuls, ne pouvant obten