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CAIRN

Alain Abadie

ERES | « Empan »

2004/2 no54 | pages 35 à 38


ISSN 1152-3336
ISBN 2-7492-0280-9
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-empan-2004-2-page-35.htm
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Dossier
VAGABONDAGES

Alain Abadie

« Certains ont eu des lieux de méditation, des rituels, des mythes,


comme formes et espaces de recueillement ;
Nous pouvons peut-être avoir des lieux de théâtre.
Des lieux où même si les quêtes, aujourd’hui
paraissent absurdes, vides
parce qu’on a perdu l’origine des mondes,
on entend toujours un appel, sans savoir d’où. »
Claude Régy

Sur ces chemins escarpés que la danse me fait souvent emprunter,


je trouve souvent, mais je cherche aussi, comme en montagne, ces
petits monticules de pierres qui balisent les parcours, indiquent des
passages, annoncent des frontières, contournent les dangers. Grand
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Poucet, le danseur accepte de suivre les cailloux déposés par
d’autres mais il ouvre parfois des voies nouvelles. Il y a de la
confiance et le goût du risque.

Le pas des isards


Quand on quitte, dans les Hautes-Pyrénées, le cirque de Gavarnie
par la brèche de Roland, on se retrouve devant un paysage étrange-
ment ouvert, étrangement vide. Du bleu, du gris acier, du noir, de
l’air, pas de vert. Parfois, les conditions atmosphériques le rendent
hostile, mais comme souvent en montagne, cette impression peut
être contrariée quelques instants plus tard.
La montagne semble disloquée, les éboulis de pierrailles qui tom-
bent de la blessure de la brèche s’opposent à l’harmonie, à l’archi-
tecture du cirque où le temps a créé une mise en scène
spectaculaire.
Franchir la brèche de Roland, accident dans la ligne de crête, me
fait éprouver comme jamais l’idée même de la frontière. Elle ouvre
une porte vers l’Espagne et vers le massif du Mont Perdu.
Pour marcher vers lui, le chemin le plus rapide passe par le pas des
isards.
Un câble a été fixé à la paroi, on marche ainsi à flanc de montagne,
le vide à son côté, tel un demi-funambule. Alain Abadie, danseur choré-
graphe, Gare aux artistes, Chemin
Il y a de la peur, de l’excitation, de la jubilation dans l’air. de la Gare, 31850 Montrabe.

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La paroi est légèrement arrondie et lorsqu’on pose le premier pied


Dossier
sur le passage on ne sait pas si quelqu’un de l’autre côté, de retour
du Mont Perdu, du Marboré ou de la grotte glacée n’est pas en train
de faire la même chose. Alors, au milieu, il s’agit de partager à deux
un espace minimum, pour se croiser.
Il y a de la gêne, de la maladresse (je suis un piètre montagnard), de
l’émotion dans l’air.
En général, celui qui revient n’a pas peur. Il semble déjà savoir.
C’est lui qui passe du côté du vide ; le nouveau, le débutant, reste
accroché au câble. Il ne s’agit pas d’une règle mais plutôt d’une
politesse imposée par le lieu.
À un certain endroit, le piton qui fixe le câble s’est décroché, résultat
sans doute du travail du gel, du soleil, de la neige, de l’usure, mais
rien ne m’empêchera de penser qu’il s’agit aussi d’une érosion lais-
sée chaque fois par la tension des croisements, de ces duos dans l’air.
Le pas des isards franchi, une autre aventure commence, le Mont
Perdu attend.
Au retour, il faut à nouveau emprunter cet escarpement. L’expérience
est à vivre à l’envers. Le cœur, tout à l’heure côté montagne, se
retrouve du côté du vide. Il est devenu audacieux, il prend l’air et se
moque de la main droite encore crispée sur le câble. Il bat moins vite
qu’à l’aller, comme s’il voulait ralentir. La remontée vers la brèche
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est étrange. Le corps me paraît retroussé, à l’envers, bouleversé phy-
siquement. Pendant le retour, je me sens retourné.
C’est une sensation très curieuse de contenir cet état dans l’ordre
immobile du cirque.
Si on a marché avec un compagnon, on ne parle que très peu ou pas
du tout. Il y a quelque chose de l’ordre de la suspicion. Est-ce que
ça lui est arrivé aussi ? Je ne pose pas la question.
Il existe des lieux, des espaces magiques comme le pas des isards
où l’air, la pierre offrent le même vertige, la même sensualité qu’un
coin de peau. J’ai la certitude qu’il faut demander aux lieux où la
danse s’installe la même générosité. Mais cela n’est pas donné. Le
travail du danseur consiste peut-être, à partir à sa recherche, à trou-
ver les passages pour éprouver le vertige, pour faire bouger l’air qui
l’entoure, et danser vivant.
Quand parfois, dans le studio de travail, on trouve ces poches d’air
Le danseur se penche et de vie, alors il me semble possible d’entraîner plus tard le spec-
au-dehors de lui, tateur sur le chemin escarpé de la poésie.

sur une zone étroite E pericoloso sporgersi


Dans le studio de danse, la recherche est souvent liée à une
de déséquilibres extrême confusion. J’éprouve la sensation curieuse de contenir
des impressions multiples, fantastiques ou ordinaires, fulgurantes
et de perturbations ou imprécises.

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Ça se bouscule. sur une zone étroite de déséquilibres et de per-


Comment rendre « visible » cette invasion de turbations.
sensations, comment inventer ce « plané-
C’est là que s’écrit la danse, en équilibre sur la
tarium » dont parle Nathalie Sarraute, comment
tranche de la fenêtre, elle ouvre le passage entre
« donner une forme à ce qui se dérobe » sous la
le dedans et le dehors.
main, sous le pas, sous la peau ?
Comment deviner ce qui se cache derrière le Le chorégraphe serait peut-être l’accompagna-
visible ? teur pour ce jeu de vertiges, mais aussi le
Comment déléguer la parole à la cheville ? contrôleur, le garde-barrière. Il sait que les
Comment faire parler le dos ? trains en cachent d’autres, il rêve de passages
Comment faire taire le visage ? souterrains, de passerelles, il fait traverser les
La danse n’est pas un bavardage autour d’un voies, il préfère les omnibus aux trains à grande
thème, nous en sommes tous convaincus. vitesse.
La danse n’est pas le lieu de la vérification, de Aujourd’hui, les fenêtres ne s’ouvrent plus, les
la réconciliation. trains sont climatisés.
La danse n’est pas dire ce que les mots ne...
La danse n’est pas la liberté, la dilution dans un Il y a peut-être de ça dans le fait de danser,
espace infini, indéfini. d’écrire la danse.
Je danse pour n’être pas englouti. Ouvrir.
Il y a de la rigueur, de la violence, de la disci- Et décrocher, de la porte une autre pancarte,
pline, de la révolte, de l’acharnement à donner celle qui dit : « Ne pas déranger ! »
de la vie à l’air, à fabriquer de la pierre, à regar-
der à l’envers, à choisir des espaces propices. Il y a quelqu’un ?

Je danse parce que je ne sais pas danser. Ce lieu entre le dedans et le dehors serait de la
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Je cherche des gestes, des mouvements, des même manière qu’un diaphragme sépare le haut
façons de marcher, des façons de perdre. et le bas du corps et marque une frontière entre
Mais aucun geste ne convient, rien n’apaise l’émotion et la sensation, ce lieu serait un dia-
vraiment. Je ne suis jamais convaincu. phragme invisible qu’il s’agit de faire vibrer,
une séparation vivante à l’écoute des deux
Je me doute de ce que la danse n’est pas. côtés.
Je ne sais pas ce que danser est. D’un côté, il y a moi ; de l’autre, il y a le monde.
Le studio de danse vibre du passage des trains, Comme sur une peau de tambour que la danse
sur la voie, juste à côté. fait résonner, le monde cogne et je lui réponds.
150 m2 de vide en bordure de la ligne de chemin Une parole en mouvement qu’on appellerait
de fer n° 718000 qui relie Toulouse à Brive via danse…
Capdenac. Alors dans ce lieu d’expérience, d’émotion, il
s’agit de laisser aller, de lâcher prise, en quelque
La petite pancarte des trains de l’enfance est là, sorte de ramollir.
obsédante : « Ne pas se pencher au-dehors »,
belle métaphore de l’autisme. « Je ne suis devenu dur que par lamelles, si
Qui ne s’est pas hissé, quand les fenêtres des vous saviez comme je suis resté moelleux au
trains pouvaient encore s’ouvrir, sur la barre fond » (Henri Michaux, L’espace du dedans).
métallique pour s’étouffer du grand air ? Je me Dans cet état de release, j’aime bien la sonorité
souviens des mains agrippées au métal glacé de du mot anglais, le corps du dedans peut appa-
la barre, des larmes de la vitesse, je me souviens raître et mettre à distance le corps du dehors,
complètement de cette expérience d’une drogue celui du faire, du paraître, de la technicité, de la
douce et interdite. démonstration.
Le danseur fait-il autre chose que répéter à l’in- La danse… Se donner à voir ? Non, plutôt se
fini ce moment ? Il se penche au-dehors de lui, mettre à nu.

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Danser ou faire de la danse ?


Dossier
Voilà la grande question, voilà la grande difficulté, voilà la joie au
bout.
Corps du danseur, buvard…, éponge…
Si ça passe par moi, il y a alors peut-être une chance que toi aussi,
ami spectateur, tu sois atteint, contaminé.
Quand on voyage à travers soi, et qu’on trouve que les bagages sont
trop lourds, qu’ils freinent le pas, que leur poids nous fait hésiter à
buissonner, qu’ils nous rendent trop prudents, méfiants des chemins
qui divaguent, qui butinent, alors il y a encore une solution pour
s’alléger, pour s’aventurer encore, sans peur de la distance, des obs-
curités et des éblouissements.
Cette solution s’appelle l’humour.
Un bon coup de rire, ce « massage du cerveau par les abdomi-
naux », fait communiquer encore le haut et le bas, et contribue à
activer encore ce lieu que nous essayons d’inventer inlassablement
par tous les moyens, et tous les moyens sont bons je crois, le lieu de
la création et se rapprocher encore plus près du vivant, du vif, du vif
J’ai pu voir du sujet.
Entrer dans le vif du sujet, ou bien tourner autour, en valsant, en
grâce à la danse attendant de trouver une porte d’entrée.
J’ai quelquefois, dans mon passé, toujours présent, d’éducateur
un rai de lumière spécialisé, pu voir grâce à la danse un rai de lumière sous des portes
verrouillées.
sous des portes
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En toquant doucement, j’ai parfois été autorisé, invité, à entrer.
verrouillées Danse et invitation sont des mots qui vont très bien ensemble.

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