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La misère sexuelle, un argument si pratique

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LE SEXE SELON MAÏA

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MAÏA MAZAURETTE

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Avez-vous remarqué ? Que l’on parle de prostitution, de pornographie, de pédophilie, de
culture du viol ou d’abstinence, quelqu’un finit toujours par mentionner le tragique
destin des martyrs de la misère sexuelle. Pourvu que ces derniers soient des hommes,
bien entendu. Côté femmes, le manque est rigolo (ah, les « nymphos »), dédramatisé
(« les femmes n’ont pas de pulsions »), décrédibilisé (« il suffit aux femmes de traverser la
rue pour trouver un partenaire »).

Pour les hommes, en revanche, misère sexuelle partout ! Un argument pratique,


compassionnel, véritable « petite robe noire » des débats sociétaux. C’est que la misère
sexuelle se porte avec tout. Vous pouvez vous en servir pour caler des tables ou pour
monter des œufs en neige.

Ce « succès » est étrange : sauf handicap lourd, rien n’empêche les personnes délaissées
de se masturber. En matière de « soulagement des pulsions », une masturbation vaut
autant qu’un missionnaire.

Précisons donc : si la présence de l’autre est requise pour se réchauffer les pieds, c’est de
la détresse affective. Si l’on s’en tient à la reproduction de l’espèce, il faudrait inventer la
détresse reproductive. Mais comment parler de misère sexuelle, quand le soulagement
sexuel est une ressource dont toutes les personnes valides disposent en quantité
infinie ?

Lire aussi La masturbation ne rend plus sourd (mais elle nous rend toujours muets)
Objectivement, cette misère-là est un fantasme. Un concept. Une histoire qu’on aime
se raconter. Et pourtant. Non seulement elle est omniprésente dans nos conversations,
mais elle est prise au sérieux. On ne plaisante pas avec les forces telluriques du désir (y
compris quand ces forces pourraient se balayer d’un revers de main) ! Notre compassion
révèle de curieuses élasticités : le risque de mourir de faim ou de froid ne justifie ni le vol
ni le squat ; en revanche, la grosse envie de sexe justifie d’outrepasser les règles les plus
élémentaires du consentement ou de la vie en société.

Fatalisme sexuel
Pire encore, notre acharnement à faire exister la misère sexuelle en produit. On crée un
faux besoin, qui physiologiquement n’existe pas. Son assouvissement génère des
troubles, au mieux, et des victimes, au pire. Au moment de payer la facture, nous nous
désolons – autant pour les coupables que pour celles et ceux qui ont croisé leur route.
Comme s’il y avait là une forme d’équivalence.

Nous prétendons qu’il n’y a pas de solution (« c’est la biologie », « c’est des pauvres
types », « les hommes sont des bêtes ») : non seulement nous créons ainsi le problème
de toutes pièces, mais nous nous condamnons d’avance à ne jamais le résoudre.

Nous voici donc face à un énième avatar de notre indéboulonnable fatalisme sexuel, qui
voudrait que dans le monde profane on puisse déplacer des montagnes, mais que dans
la chambre à coucher on n’arrive même pas à soulever le drap.
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Nous en payons le prix : plus nous légitimons ce faux besoin, plus les « miséreux » se
sentent autorisés à le faire peser sur l’ensemble de la société (femmes, enfants, gays,
hommes perçus comme faibles).

Ma position n’est pas celle d’une femme sans cœur (je le prendrai rosé, avec une sauce
à l’orange). Au contraire. Je répugne à retourner les couteaux dans des plaies. Or c’est
précisément à cette torture qu’on renvoie nos « miséreux », quand on les plaint, ou
quand on décrit leur situation comme intolérable. Bien sûr qu’être assailli de désir est
embêtant. Mais en reporter la responsabilité sur le monde entier l’est encore plus. Et
franchement, être assailli/e du désir des autres est non seulement embêtant mais
potentiellement dangereux.

Mépris de la masturbation
Ce qui pose la question du pourquoi. Pourquoi ces faux débats, quand nous pourrions
affirmer une bonne fois pour toutes que la masturbation est suffisante ? (Et que, même
si elle était insuffisante, on n’en mourrait pas ?)

Pour répondre à cette question, allons exhumer notre histoire collective avec la
philosophe Olivia Gazalé qui, dans son remarquable Mythe de la virilité (Robert Laffont,
2017), évoque « l’immense mérite civilisationnel » de la masturbation : « Non seulement la
médecine a eu tort d’affirmer que l’onanisme était nuisible à la santé (…), mais les penseurs
des Lumières se sont totalement égarés en y voyant un fléau social : il y aurait eu infiniment
moins de viols et de prostitution dans l’histoire de l’humanité si la masturbation n’avait pas
fait l’objet d’un tel anathème, si le soulagement autarcique des pulsions n’avait pas été
diabolisé, si le fait de “ne pas entrer” n’avait pas été criminalisé. »

Ce mépris de la masturbation n’est pas confiné au rayon des antiquités. Il a toujours


cours, quoique sous d’autres formes : nous tournons l’autoérotisme en ridicule, nous
refusons de le considérer comme du « vrai sexe ». Quand nous moquons les
« branleurs », nous créons un repoussoir. Evidemment que les miséreux chercheront à
s’en écarter.

Lire aussi Masturbation, autofellation, autopénétration… Le plaisir solitaire ouvre le


champ des possibles
Pour autant, ce dénigrement de la masturbation ne suffit pas. Il faut aussi valoriser la
pénétration. Olivia Gazalé rappelle cet impératif : « Pour être viril, il faut entrer, c’est-à-dire
ne pas se satisfaire tout seul. » Symboliquement, cette « entrée » manifeste un rapport de
domination : on s’avance en conquérant, éventuellement en imprégnant (même s’il
serait facile de retourner cette symbolique).

La misère sexuelle n’est pas un souci de sexe, d’orgasme, de libido, mais un souci
d’identité, de rapport au monde, de hiérarchie des corps. Pour le résoudre, il faut
commencer par l’appeler par son nom : non pas « misère sexuelle », mais « crise d’une
certaine masculinité ». Or, en 2019, nous ne pouvons plus accepter cette identité virile là,

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non autonome, n’existant qu’à travers la coopération ou la coercition des femmes. Si les
valeurs viriles valorisent l’indépendance, alors cette indépendance doit s’appliquer aussi
à la vie sexuelle.

Cache-sexe
La question, ensuite, est de savoir si on a réellement envie de se retrousser les manches.
Vu le succès du concept de misère sexuelle, on peut en douter. Pour les hommes, y
compris ceux qui ne souffrent d’aucun manque, cet épouvantail est pratique : l’existence
de la misère sexuelle permet de transformer le désir masculin en cause nationale de
santé publique (en attendant le Téléthon). Elle garantit aussi, à grands coups de
misérabilisme, la possibilité de se victimiser au moment de rendre des comptes.

Et ça marche ! Les damoiseaux en détresse suscitent une belle solidarité. Y compris du


côté des femmes, qui démontrent leur adaptabilité et leur empathie, quitte à faire passer
les souffrances imaginaires des « miséreux » avant leur propre bien-être (« je suis
importunée, mais le pauvre, il ne va quand même pas se masturber »).

Alors personnellement, je propose d’arrêter les frais. Je suis fatiguée qu’on fasse passer
la frustration pour un danger susceptible d’ébranler la société tout entière (et pourquoi
pas la peste bubonique ?). Je suis épuisée qu’on nous menace de « conséquences » à tout
bout de champ.Je suis exaspérée de voir les femmes se dévouer, ou être désignées
d’office, pour prodiguer du réconfort ; soit de manière préventive (il faut « donner » des
rapports sexuels, avant que l’homme ne souffre), soit de manière curative (il faut se
mettre à disposition des hommes qui souffrent, avant qu’ils n’explosent comme des
Cocotte-Minute et qu’ils se « lâchent » sur la première personne venue).

Enfin, je suis dérangée qu’on utilise le vocabulaire de l’indignation morale (la misère et
ses misérables) à des fins immorales (excuser des comportements antisociaux ou
dégradants). La misère sexuelle n’est qu’un cache-sexe. Pour résoudre le vrai problème,
il va falloir mettre les mains.

Retrouvez ici toutes les chroniques de Maïa Mazaurette dans « La Matinale ».

Maïa Mazaurette

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