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LE MAGAZINE LITTÉRAIRE - N° 539 - JANVIER 2014 - 6,20 € DOSSIER : KAFKA

DOM/S 6,80 € - BEL 6,70 € - CH 12,00 FS - CAN 8,99 $ CAN - ALL 7,70 € - ITL 6,80 € - ESP 6,80 € - GB 5,30 £ - GR 6,80 € - PORT CONT 6,80 € - MAR 60 DHS - LUX 6,80 € - TUN 7,50 TND - TOM /S 950 CFP - TOM/A 1500 CFP - MAY 6,80 €

DOSSIER

ENQUÊTE
www.magazine-litteraire.com

d’écrire
Coupable

Les grandes leçons des


KAFKA

sociétés traditionnelles

par Pascal Quignard


EXERCICE D’ADMIRATION
Janvier 2014
INÉDIT LE RÉVOLVER, UNE NOUVELLE D’ÉRIC ROHMER

« Qui était Sacher-Masoch ? »


RD
M 02049 - 539 - F: 6,20 E - RD
Illustrations tirées des ouvrages de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie, Aya de Yopougon (tome 6) © Éditions Gallimard ;
d’Halim Mahmoudi, Un monde libre © Des ronds dans l’O ; et de Jérôme Ruillier, Les Mohamed © Sarbacane

www.histoire-immigration.fr palais de la porte dorée - paris 75012


Mardi au vendredi 10h00- 17h30 et samedi - dimanche 10h00 - 19h00. Métro 8 - Tramway 3a - Porte Dorée
3 Éditorial

Les sirènes
de la renommée
Par Laurent Nunez

I
l y a de cela cent ans, à Prague, un obscur em- avec Bruno Blanckeman, on
ployé d’une compagnie d’assurances rentrait caresse des figures avec
chez lui chaque soir, seul, pour écrire Le Pro- Dominique Viart. Ah ! Une
cès. Il venait de se fiancer, sans grande envie, œuvre, vraiment, c’est aussi
avec une certaine Felice Bauer. Il s’appelait l’ensemble des critiques qui
Franz Kafka. Se doutait-il, tandis qu’il quittait les bu- s’ajoute à cette œuvre. Par ces
reaux poussiéreux de l’Arbeiter-Unfall-Versicherungs- lectures généreuses, on

foley/ oPale
Anstalt für das Königreich Böhmen, qu’il allait devenir oublie que les livres sont par-
l’un des plus fameux romanciers du xxe siècle, qu’il fois les enfants de la douleur.
composait alors une terrible parabole, riche de mille Michon, le patron : « La
interprétations – et que sa vision de la so- littérature, c’est la galère.
ciété allait coïncider avec la société même ? Comment écrire Mais la mer est belle. »

T
Rien n’est moins sûr. Kafka semble parfois sans se hisser out le monde connaît
extralucide, tant il a pressenti et décrit notre ridiculement sur la Hans Christian
monde impersonnel, la lourdeur de la bu- pointe de son stylo ? Andersen, à qui on
reaucratie, et l’absurde avant l’Absurde ; doit « Le vilain petit canard »,
mais quoique désireux d’écrire, il se sentait À lire « Les habits neufs de l’empe-
toujours très coupable de le faire. On lui Pierre Michon, La Lettre reur », et bien sûr « La petite
doit des phrases noires comme des et son ombre, actes du colloque sirène ». On lui doit égale-
énigmes : « Dans ton combat contre le de Cerisy-la-Salle, collectif, ment trente pièces de théâtre
monde, seconde le monde », « Dieu ne veut éd. Cahiers de la NRF, 568 p., 28 €. et beaucoup trop de romans,
pas que j’écrive ; mais moi, je dois. » C’est Poèmes, qu’on ne lit plus, et des
par ce combat contre l’Ange que Kafka a Hans Christian Andersen, traduit poèmes secrets et roman-
gagné le cœur de ses lecteurs. Notre vision du danois et présenté par Michel Forget, tiques, qui parlent de l’exil et
éd. Les Belles Lettres, 174 p., 18,50 €.
du monde s’est moulée dans la sienne. Ce de l’enfance, et de la neige
n’est pas sans risque ni abus, comme l’ex- qui étouffe les arbres. Voilà
plique drôlement Alexandre Vialatte, son premier tra- qu’on vient enfin de traduire ces poèmes en français.
ducteur français, son meilleur critique : « II n’est plus Andersen était comme Voltaire : il pensait avoir donné
de situation qui ne soit devenue “kafkaïenne”. Si une le meilleur de lui-même en vers ; la postérité a choisi
mayonnaise rate, c’est la faute de Kafka. » Et c’est ainsi la prose. Mais ses vers (à l’inverse de ceux de Voltaire)
aussi (c’est le K. de le dire) que Vialatte est grand. ne sont guère mauvais. Il faut les relire lentement, avec

C
oupable d’écrire ? C’est peut-être ce même bonté et bienveillance – et il nous faut peut-être
paradoxe qui a permis à Pierre Michon, en apprendre à sourire devant notre sentiment de désué-
1984, de composer le recueil des Vies minus- tude. En tout cas, l’écrivain danois paraissait très
cules. Comment écrire sans se hisser ridiculement sur conscient du décalage entre l’écriture d’une œuvre et
la pointe de son stylo ? Comment devenir auteur quand sa réception, entre avoir écrit et être lu : « Si d’aven-
on déteste l’autorité ? Les éditions Gallimard viennent ture, tout en haut d’un sapin de Noël/ On suspendait
de publier les actes d’un colloque de Cerisy-la-Salle, où le cœur d’un poète,/ Celui qui le recevrait en cadeau
les meilleurs spécialistes de la littérature contempo- sursauterait à coup sûr :/ “Mon Dieu, ce qu’on m’a
raine se sont entretenus avec l’écrivain orléanais. donné-là… mais ce n’est rien !” » Des vers parfaits
C’est-à-dire : avec ses livres, et la modestie qui leur est pour ce mois de janvier : à quoi bon suspendre le cœur
propre. Le volume est élégant, précis, construit, jamais d’un poète en haut de votre sapin ? Déposez plutôt
pédant. On découvre les carnets de l’écrivain avec des livres à son pied.
Pierre-Marc de Biasi ; on déplie les récits les plus brefs lnunez@magazine-litteraire.com

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Janvier 2014 539 Le Magazine Littéraire
Plus belle la science

En vente
chez votre
marchand
de journaux
5

Sommaire n° 539 Janvier 2014

8 Perspectives : Que faire de la « tradition » ?


46 Dossier : Franz Kafka
82 Entretien : Georges Didi-Huberman

Exposition 3 L’éditorial de Laurent Nunez Le dossier


Visite de la rétrospective
Sur www.magazine-litteraire.com

« Serge Poliakoff, le rêve 6 Contributeurs 46 Franz Kafka dossier coordonné


des formes » au musée par Alexandre Gefen et Guillaume Métayer
d’Art moderne de
la ville de Paris (jusqu’au Perspectives 48 À la croisée des appartenances,
23 février 2014). 8 Que faire de la « tradition » ? par Jacques Le Rider
DANIEL MAJA – AKG-IMAGES – JÉRÔME BONNET

Théâtre par Patrice Bollon 49 Chronologie


Retour sur l’actualité 10 Entretien avec Jared Diamond 50 La « foire » des langues, par Xavier Galmiche
très fournie du metteur 12 Nulle science infuse 53 La tradition détraquée, par Philippe Zard
en scène Bob Wilson,
au tournant de 2013 13 Le cas d’école du kilt 56 Les trois cercles de l’Enfer, par Sarah Chiche
et 2014. 14 Entretien avec Marc Fumaroli 58 L’infondé du pouvoir, par Bernard Lahire
16 Bibliographie 60 Hors la loi, hors la langue, par Marc Crépon
Le cercle critique
Chaque mois, 62 Les clichés jusqu’à la lie, par Hervé Aubron
des critiques inédites L’actualité 64 Le procès infiniment suspendu,
exclusivement
accessibles en ligne. 18 La vie des lettres Édition, expositions, par Frédérique Leichter-Flack
spectacles… Les rendez-vous du mois 66 Qui parle au fond du terrier ?
18 Numérique : les nouvelles têtes de lecture, par Pascale Casanova
par Philippe Lefait 68 Le journal, par Laurent Margantin
30 Le feuilleton de Charles Dantzig 70 Kertész et son propre K, par Lucie Campos
72 Kinématographe, par Jean-Loup Bourget
Le cahier critique 74 Tout un chacun pris à son propre piège,
Édité par Sophia Publications 32 Paul Morand et Jacques Chardonne, par Georges-Arthur Goldschmidt
74, avenue du Maine, 75014 Paris.
Tél. : 01 44 10 10 10 Fax : 01 44 10 13 94
Correspondance (1949-1960) 76 L’opéra Kafka, par Karol Beffa
Courriel : courrier@magazine-litteraire.com 33 Pierre Péju, L’État du ciel 78 Lettre à la mère, par Joanne Anton
Internet : www.magazine-litteraire.com
34 Philippe Sollers, Médium 79 Pluie, par Krisztina Tóth
Impression
Imprimerie G. Canale, 34 Marc Lambron, Tu n’as pas tellement changé 79 Le poète de la honte et de la culpabilité,
via Liguria 24, 10 071 Borgaro (To), Italie.
Commission paritaire
35 Maylis de Kerangal, Réparer les vivants par Saul Friedländer
n° 0415 K 79505. ISSN- : 0024-9807 36 Albertine Sarrazin, L’Astragale
Les manuscrits non insérés
ne sont pas rendus. 37 Jean-Marc Parisis, Le magazine des écrivains
Copyright © Magazine Littéraire
Le Magazine Littéraire est La Mort de Jean-Marc Roberts 82 Grand entretien
publié par Sophia Publications,
Société anonyme au capital de 37 Lola Lafon, La Petite Communiste avec Georges Didi-Huberman
7 615 531 euros. qui ne souriait jamais 88 Admiration Sacher-Masoch,
Président-directeur général
et directeur de la publication 38 Édouard Louis, par Pascal Quignard
Philippe Clerget
Dépôt légal : à parution En finir avec Eddy Bellegueule 90 Projection privée Croiser le regard
40 Hanif Kureishi, Le Dernier Mot de Rohmer, par Fabio Viscogliosi
41 Julian Barnes, Quand tout est déjà arrivé 92 Inédit « Le Révolver »,
41 Ron Rash, Une terre d’ombre une nouvelle d’Éric Rohmer
42 Primo Levi, La Zone grise 94 Cadavre exquis Liberté, par François Beaune
98 Le dernier mot, par Alain Rey
En couverture : illustration d’André Sanchez pour Le Magazine Littéraire,
d’après un portrait de Kafka en 1923 (AKG-Images/Archiv K. Wagenbach).
Ce numéro comporte 3 encarts : En vignette : galerie ethnographique à l’hôtel des Invalides, musée
1 encart abonnement sur de l’Armée (musée du Quai-Branly/Scala, Florence).
les exemplaires kiosque, 1 encart
Edigroup sur les exemplaires © ADAGP-Paris 2014 pour les œuvres de ses membres reproduites
kiosque en Suisse et Belgique à l’intérieur de ce numéro. Prochain numéro en vente le 23 janvier
et 1 encart Jazzman sur
une sélection d’abonnés.
Abonnez-vous page 45
Dossier : Michel Foucault

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Janvier 2014 539 Le Magazine Littéraire
Contributeurs 6

Patrick Amine Georges-Arthur Goldschmidt

E ssayiste, critique d’art et de littérature, il a été conseiller litté-


raire aux fictions de France Culture (1999-2004) et collabora-
teur à la Revue des Deux Mondes et à Artpress (depuis 1979). Il est
R omancier et essayiste, il est également le traducteur de plus
d’une vingtaine de livres de Peter Handke, et de Franz Kafka
à deux reprises : Le Procès (1974) et Le Château (1976).
commissaire d’expositions en Europe depuis les années 1990.
Bernard Lahire
François Beaune

N é en 1978 à Clermont-Ferrand, il vit actuellement entre Lyon


et Marseille, où il est en résidence à La Friche-Belle-de-Mai. Il
P rofesseur de sociologie à l’ENS à Lyon et directeur adjoint du
Centre Max-Weber (CNRS), il a publié à ce jour vingt ouvrages,
dont aux éditions La Découverte La Condition littéraire (2006),
est l’auteur, chez Verticales, d’Un homme louche (2009) et de La Franz Kafka. Éléments pour une théorie de la création littéraire
Lune dans le puits (2013). (2010) et Dans les plis singuliers du social (201). Il a été lauréat
de la médaille d’argent du CNRS en 2012.
Karol Beffa

C ompositeur, pianiste et maître de conférence à l’ENS, il a été


titulaire pour l’année 2012-2013 de la chaire de création artis-
tique au Collège de France. Récemment, il a publié Miroir(s)
Frédérique Leichter-Flack

M aître de conférence, cette normalienne enseigne la littérature


comparée, l’éthique et l’histoire des idées à l’université Paris-
(Naïve) et Comment parler de musique ? (Collège de France/ Ouest-Nanterre et à Sciences Po-Paris. Son dernier ouvrage paru, Le
Fayard). Il a donné en 2010 un opéra inspiré de l’œuvre de Kafka, Laboratoire des cas de conscience (Alma, 2012), a reçu le prix Émile
K. ou la Piste du Château. Perreau-Saussine, qui distingue un ouvrage de sciences humaines.

Jean-Loup Bourget Jacques Le Rider

C ritique à la revue Positif, il a été professeur de littérature amé-


ricaine à l’université de la Sorbonne-Nouvelle-Paris-III, puis
professeur d’études cinématographiques à l’ENS. Dernier livre
A ncien élève de l’École normale supérieure et agrégé d’alle-
mand, il est directeur d’études à l’École pratique des hautes
études. Il a récemment publié Les Juifs viennois à la Belle Époque
paru : Cecil B. DeMille, le gladiateur de Dieu (PUF, 2013). (Albin Michel, 2013).

Lucie Campos Laurent Margantin

D octeur en littérature comparée et MPhil de l’université de


Cambridge, elle est l’auteur de Fictions de l’après. Coetzee,
Kertész, Sebald (Classiques Garnier, 2012).
A grégé, spécialiste du romantisme allemand, il a récemment
traduit de Kafka Chacun porte une chambre en soi et À la
colonie pénitentiaire aux éditions Publie.net. Il travaille actuelle-
ment à une nouvelle traduction du Journal de Kafka en ligne
Pascale Casanova (www.journalkafka.wordpress.com).

N ée en 1959, elle est chercheur et critique littéraire. On lui doit


entre autres Kafka en colère (Le Seuil, 2011). Guillaume Métayer

Sarah Chiche N é en 1972 à Paris, chargé de recherche au CNRS, il étudie


l’écriture littéraire et philosophique des Lumières françaises.

P sychologue clinicienne, psychanalyste et écrivaine, elle est


l’auteur d’un essai sur la mélancolie et l’intranquillité chez
Pessoa, Personne(s) (Cécile Defaut, 2013) et de plusieurs romans
Poète et traducteur, il a notamment traduit Le Verdict de Kafka
(Sillage, 2012).

chez Grasset dont L’Emprise (2010). Elle prépare actuellement une Fabio Viscogliosi
préface sur le diable chez Freud et Balzac, et un essai sur le cinéma
de Michael Haneke. N é en 1965, de parents italiens, artiste, dessinateur et musi-
cien. Après Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit
et Mont Blanc aux éditions Stock, Apologie du slow paraîtra en
Marc Crépon janvier 2014 chez le même éditeur.

N ormalien, philosophe, directeur de recherche au CNRS, il est


directeur du département de philosophie de l’École normale Philippe Zard
supérieure. Ses recherches portent sur la question des langues et
des communautés dans les philosophies française et allemande
(xviiie-xxe siècles) et sur la philosophie politique et morale contem-
M aître de conférence à l’université de Nanterre-Paris-Ouest, il
est l’auteur de La Fiction de l’Occident : Thomas Mann,
Franz Kafka, Albert Cohen (PUF, 1999), et il a dirigé le recueil
poraine. Il a notamment publié Le Consentement meurtrier Sillage de Kafka (Le Manuscrit, « L’Esprit des lettres », 2007).
(Le Cerf, 2012).
Ont également collaboré à ce numéro :
Xavier Galmiche

N é en 1963, il enseigne la littérature tchèque et les cultures Aliette Armel, Pierre Assouline, Maialen Berasategui,
Chloé Brendlé, Christophe Bident, Évelyne Bloch-Dano,
centre-européennes à l’université Paris-IV-Sorbonne, et dirige Patrice Bollon, Laure Buisson, Catherine Capdeville,
la revue Cultures d’Europe centrale. Olivier Cariguel, Arthur Chevallier, Charles Dantzig,
Clara Dupont-Monod, Juliette Einhorn, Marie Fouquet,
Alexandre Gefen Jean-Baptiste Harang, Philippe Lefait, Jean-Sébastien

C hargé de recherche au CNRS au Centre d’études de la langue


et de la littérature françaises de l’université Paris-IV-Sorbonne,
il est l’auteur de nombreux travaux portant sur la théorie littéraire
Létang, Alexis Liebaert, Jean-Yves Masson, Pierre-
Édouard Peillon, Victor Pouchet, Véronique Prest,
Bernard Quiriny, Alain Rey, Thomas Stélandre,
Laurent Terrien, Aliocha Wald Lasowski.
et la littérature contemporaine.

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Le Magazine Littéraire 539 Janvier 2014
vous propose la croisière
La Passion de l’Histoire
à bord du Costa neoRomantica du 18 au 29 avril 2014
Costa Croisières : Costa Crociere S.p.A. France - Atout France 092100081
Cette croisière est organisée en partenariat avec

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de Franck Ferrand

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* Programme garanti à partir de 50 inscrits sauf cas de force majeure


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- Franck Ferrand, historien-animateur à France 3 et Europe 1
- Pierre Baron, directeur de la rédaction d’Historia
- Joëlle Chevé et Serge Legat, historiens et conférenciers

> Un programme riche et varié


- Des conférences historiques passionnantes en lien avec notre itinéraire
- Un débat entre Pierre Baron et Franck Ferrand sur le rôle de l’histoire
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MagL&R1912
Perspectives 8

Que faire de la « tra


D
La notion de tradition peut difficilement être ans notre vocabu-
examinée à tête reposée : les esprits s’échauffent vite laire, il y a des mots
en soi probléma-
à ce propos, particulièrement en des périodes tiques, qui attisent
de tension comme la nôtre. Il est certes intenable les passions les plus
et dangereux de défendre aveuglément une tradition contraires. À peine les prononce-t-on
que les conversations s’enflamment.
supposée univoque et intangible. À l’inverse, il est Il y a les contre, majoritaires, qui les
difficile de totalement s’en exonérer, en philosophie abhorrent, et les pour, tout aussi
comme en politique, en arts comme en sciences. acharnés à les défendre. Ainsi en va-
t-il du terme de « nation ». Il a beau
Par Patrice Bollon, illustrations Daniel Maja pour Le Magazine Littéraire ne désigner qu’une organisation
récente de nos sociétés, être donc,
tel quel, neutre, un pur constat
– quoique, il faut le rappeler, une
invention occidentale –, rien n’y fait.
Pour les uns, il ne peut qu’être

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Le Magazine Littéraire 539 Janvier 2014
9

Définitions
Tradition, traditionnel,
traditionalisme, etc.
« Tradition » vient du latin traditio, du verbe tradere, livrer,
mettre entre les mains, composé du préfixe trans- (au-delà)
et de dare (donner). Dans le droit romain, c’était l’acte de
remettre un objet à quelqu’un en application d’un contrat :
« La vente se consomme par la tradition de la chose ven-
due », ou un héritage par testament. On l’employait aussi
pour la transmission en général et l’enseignement. Le vieux
et le moyen français ne connaissaient, semble-t-il, que l’ac-
ception juridique du terme, mais ils lui donnaient aussi la
signification de « trahison » (Judas était ainsi le « traditeur »
de Jésus). La question de la tradition au sens actuel de la
notion ne se posait pas, il est vrai, étant donné l’« évidence »
alors du christianisme. Ce n’est qu’au XVIIe siècle que le mot
prend le sens de transmission (orale) de choses dont il ne
reste pas d’écrit, d’abord dans le domaine de la religion,
puis dans celui des faits historiques, des légendes, des
coutumes, etc., et, par extension, de ce qui est ainsi trans-
mis. Et il ne lui a été associé une valeur (positive pour ceux
qui s’en réclament) qu’à la fin du XVIIe siècle, avec « tradi-
tionnaire ». Le terme nommait, dans la religion juive, celui
qui interprète la Bible selon le Talmud, le commentaire
transmis oralement du Livre, opposé au « caraïte », fidèle
à la Torah. Le mot « traditionalisme » est, lui, beaucoup
plus récent. Il apparaît au milieu du XIXe siècle pour désigner,
dans la théologie catholique, le mouvement qui conteste
l’élément rationnel de l’acte de foi et soutient que ce dernier
nous a été révélé par Dieu lui-même ; puis il s’élargira pour
signifier tout système de croyances fondé sur l’attachement

dition » ?
à celles du passé. Bien que déjà connu au XVIIe siècle, l’adjectif
« traditionnel » ne prendra son véritable essor qu’avec
l’anthropologie. Les sociétés que les ethnologues qualifient
ainsi sont celles qui vivent d’après leur histoire et leurs
coutumes propres, opposées donc aux modernes. Les
balancements de cette constellation sémantique formée
autour du mot tradition reflètent en résumé les débats que
la notion soulève. P. B.

synonyme d’étroitesse d’esprit, de barbares et de mythes irrationnels, la baisse du niveau scolaire, l’inci-
chauvinisme et d’exclusion, donc de toutes choses qu’ils prétendent avoir vilité des jeunes, l’insécurité dans les
conflits potentiels, voire de guerres « dépassées » par la raison. Pour ceux rues de nos villes, etc. Ayant coupé
effroyables ; pour les autres, il est qui se nomment eux-mêmes les tra- leurs liens avec la tradition, nos
non seulement positif mais surtout ditionalistes, ce serait, à l’inverse, de sociétés, en perte de « repères »,
un objet de culte qui suscite leur son abandon que viendraient tous iraient à vau-l’eau…
lyrisme : rien ne saurait être plus les problèmes de nos sociétés Or, pas plus que « nation », le mot
grand que ce qu’il représente. contemporaines. La « transmission », « tradition » ne comporte, dans son
Tel est aussi le cas du mot « tradi- comme ils le disent, a été rompue. Et étymologie, de tels jugements de
tion », qui n’est d’ailleurs pas sans cela expliquerait aussi bien le relati- valeur. Issu de la nomenclature juri-
lien avec le premier. Pour ceux qui se visme de la pensée actuelle, et donc dique romaine, il désignait simple-
disent modernes, il évoque irrésisti- la fin de toute morale possible, que ment à l’origine la remise d’une chose
blement l’attachement au passé, dans les mains de celui qui l’avait
l’immobilisme, sinon la plus obtuse Attisant les passions, le terme achetée ou à qui on l’avait promise
des réactions, car la rémanence d’un ne comporte pas, dans son étymologie, par un contrat, et, par extension, tout
monde archaïque encombré d’habi- de jugements de valeur. ce qui est ainsi transmis, ce dont nous
tudes conventionnelles, de coutumes héritons (lire encadré ci-dessus).

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Janvier 2014 539 Le Magazine Littéraire
Perspectives 10

Entretien avec Jared Diamond


Pourquoi il faut aujourd’hui nous
inspirer des sociétés « traditionnelles »
L’
Américain Jared Diamond leur sein. Ce sont des sortes d’uni­
n’est pas un penseur com­ versels fonctionnels. Une des parti­
mun. Physiologiste de for­ cularités des sociétés traditionnelles
mation, il est passé ensuite à la bio­ est que, puisqu’elles étaient petites,
logie, étudiant l’évolution des chacun s’y connaissait. Ce qu’on
oiseaux dans de nombreuses régions appelle chez nous la politique consis­
du monde. Puis il s’est tourné vers tait en outre en des discussions
une sorte de géographie humaine/ incluant tout le monde. Aussi, le but
anthropologie empirique, qui a fait poursuivi par les processus de réso­

héliE/gallimard
de ses essais d’immenses succès de lution des conflits dans ces sociétés
librairie, comme De l’inégalité était de maintenir les relations entre
parmi les sociétés (1997) et surtout des gens proches. Ce n’est plus le
Effondrement (2005). Dans ce der­ cas dans nos pays. Si vous avez un
nier, il racontait, à partir d’exemples L’Américain une analyse comparative sur la façon accident de voiture en sortant de cet
comme ceux de l’île de Pâques, des Jared Diamond d’élever les enfants, vous verrez entretien, ce sera vraisemblablement
Mayas, du Groenland, comment des s’est notamment qu’elle s’appuie sur des recherches avec quelqu’un que vous n’avez
sociétés ou des civilisations bril­ fait connaître menées en Chine, en France, en Is­ jamais vu et que vous ne reverrez
lantes avaient pu disparaître brus­ avec le livre raël et en Argentine. Ces sociétés plus jamais. Dès lors, les systèmes
quement après avoir fait un mauvais Effondrement. semblent très différentes, mais elles gouvernementaux de résolution des
choix d’orientation. Un ouvrage lu Comment les sont toutes Western (occidentales), conflits, les cours de justice, ne se
dans le monde entier comme un sociétés décident de Educated, Industrialized, Rich et soucieront pas de rétablir une bonne
commentaire prémonitoire de la leur disparition ou Democratic – d’où l’acronyme entente entre cette personne et
crise écologique et spirituelle de leur survie. Weird pour les désigner. Or ce genre vous. Ils se concentreront sur le
actuelle. Son dernier livre, Le Monde de collectivités est très nouveau. droit, la punition ou la dissuasion. Ils
jusqu’à hier (éd. Gallimard), tente À l’échelle de l’histoire humaine, négligeront de « raccommoder » la
de tirer les enseignements que elles sont tout à fait insolites. Jusqu’à relation qui a été brisée. Qui ne
peuvent nous apporter les sociétés une époque récente, aucune société connaît, dans nos pays, des procé­
dites traditionnelles. n’avait de gouvernement d’État. dures de divorce ou de contestation
Dans le prologue de votre livre, Nos analyses reproduisent d’héritage qui s’achèvent en haines
vous dites que la grande limite les normes de nos sociétés. éternelles entre les ex­conjoints ou
de nos sciences sociales vient Bien sûr ! Prenez Freud : toute sa entre des frères et sœurs ? Les socié­
de ce qu’elles raisonnent théorie met l’accent sur la sexualité tés traditionnelles nous montrent
sur des observations faites sur et la recherche humaine obsession­ sur ce point un mécanisme bien plus
des individus « weird ». Le mot nelle du sexe. Or, dans mon livre, satisfaisant dont nous pourrions
en anglais veut dire bizarre, j’évoque une société indienne en nous inspirer.
étrange, mais pas seulement… Bolivie où le sexe est toujours dispo­ Vous remarquez d’ailleurs que
Jared Diamond. L’idée des sociétés nible mais où ce dont ses membres ce mode de résolution des conflits
weird n’est pas mon invention. Ce parlent constamment et dont ils ont existe encore dans certaines
sont trois jeunes sociologues améri­ le désir le plus ardent est la nourri­ de nos régions rurales.
cains, Joseph Heinrich, Steven Heine À lire ture. Si Freud avait fait ses études Si deux propriétaires de ranches au
et Ara Norenzayan, qui ont fabriqué Le Monde jusqu’à dans cette société, il aurait sans doute Montana sont en conflit, ils n’appelle­
ce terme pour rendre compte de ce hier, Jared Diamond, inventé le complexe de nourriture ! ront pas la police ou leur avocat, ils
qui se passe dans les sciences so­ traduit de l’anglais Un des enseignements les plus régleront le problème entre eux, car
ciales. Leurs études sont supposées (États-Unis) par intéressants de ces sociétés ils savent qu’ils vont habiter l’un à
concerner toutes les sociétés à tra­ Jean-François Sené, dites traditionnelles côté de l’autre pour les cinquante
éd. Gallimard, 576 p., 24 €.
vers le monde. Mais, si vous prenez concerne leur méthode prochaines années. Ils privilégieront
de résolution des conflits. l’avenir de leurs relations, et cela se
« Quand hier a-t-il commencé ? Tous les collectifs humains ont à passe de la même façon dans les
Hier est encore présent résoudre des problèmes communs, régions rurales françaises. De fait,
aujourd’hui dans nos sociétés. » comme trouver de la nourriture, se c’est une question que je me suis
reproduire et arbitrer les conflits en posée constamment dans Le Monde

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Le Magazine Littéraire 539 Janvier 2014
11

En ce sens, on ne voit pas com-


ment on pourrait en dénier l’exis-
jusqu’à hier : quand hier a-t-il Nouvelle-Guinée des enfants mâcher tence – à quelque génération que
commencé ? Ma réponse est qu’hier la nourriture pour leurs parents nous appartenions, nous avons tous
est encore présent aujourd’hui dans édentés, la recracher dans un bol et eu des prédécesseurs qui nous ont
nos sociétés. la leur donner – ce qui est un geste délivré leurs façons de voir, de sentir
Vous évoquez aussi l’attitude peu fréquent de dévouement dans et de penser –, ni au nom de quoi lui
très différente des sociétés nos sociétés. Comme, dans ces associer un quelconque jugement de
traditionnelles face aux enfants sociétés, les gens ne bougent pas valeur. Encore moins cela autorise-t-il
et aux vieillards. trop, les anciens vivent leurs der- à rassembler toutes lesdites traditions
Les sociétés traditionnelles sont sur nières années entourés de leurs – à les « subsumer », comme l’on dit
ces sujets infiniment plus diverses amis et parents. Et la vieillesse y a en langage savant – sous une Tradition
que les nôtres. Concernant l’éduca- plus de valeur. Comparez cela avec majuscule qui s’imposerait à nous.
tion des enfants, cela vient en partie la solitude, sinon le rejet, des per- Comme s’il y avait, quelque part dans
du fait que l’État a chez nous ses sonnes âgées dans nos pays… le ciel des Idées, une idée abstraite
propres objectifs : il veut que les en- Vous faites l’éloge du supérieure, la Tradition, dont toutes
fants puissent devenir des citoyens multilinguisme, qui serait même ne seraient que des déclinaisons ! La
obéissants et de bons soldats. Il une prévention contre la maladie notion ne semble d’ailleurs pas avoir
recommandera donc aux parents de d’Alzheimer ! eu une importance particulière en
leur donner une éducation stricte. Certaines études très sérieuses Grèce. Et si à Rome elle formait, avec
S’il y a des sociétés traditionnelles montrent en effet que la pratique l’autorité et la religion, la base de
permissives et d’autres plus sévères, quotidienne de plusieurs langues l’Empire, elle ne soulevait pas de
elles sont dans l’ensemble moins peut retarder le déclenchement de débat, faisant en quelque sorte partie
centrées que les nôtres sur la puni- cette maladie devenue si fréquente des « meubles ».
tion. Elles tendent à encourager les chez nous. Cela tient à ce qu’on
enfants à prendre les mauvaises appelle la « fonction exécutive » du Rompre le lien ?
décisions très tôt de façon qu’ils ap- langage. Quand vous parlez plu- Il semble que la tradition n’ait basculé
prennent d’eux-mêmes, par un pro- sieurs langues, vous devez sans cesse dans l’univers des contro verses
cessus d’essais et d’erreurs, à deve- changer de base de compréhension, qu’avec l’apparition de l’idée mo-
nir indépendants. Un exemple passer de l’une à l’autre afin de ne derne et de son avant-courrier de la
extrême est illustré par une photo- pas confondre un même son ayant Renaissance – comme si elle consti-
graphie dans l’édition américaine de deux significations différentes tuait un « couple sémantique » avec
mon livre, où l’on voit un bébé jouer – comme pour burro, qui en italien elle : l’une ne va pas sans l’autre ; et
avec un immense couteau. Dans cer- veut dire « beurre » et en espagnol bien que (ou parce que) elles s’op-
taines sociétés traditionnelles, on « âne ». Cela fait fonctionner le cer- posent terme à terme, toutes deux
considère cela comme acceptable : veau – voilà pour la maladie d’Alzhei- partagent un fonds commun, il est
même si les enfants risquent de se mer –, mais cela permet aussi de vrai rarement explicité. Ce qui fait des
blesser, c’est un moyen pour eux de prendre du champ par rapport aux modernistes souvent des traditiona-
reconnaître très rapidement où se usages uniques, aux interprétations listes qui s’ignorent, et vice-versa…
trouvent les solutions qui permettent fixes, et représente un avantage Il convient ainsi de remarquer que
la survie. Je ne préconiserai pas considérable dans certaines situa- l’ethnologie, science progressiste par
d’adopter cette méthode, mais elle tions changeantes ou mouvantes. excellence, continue à nommer « tra-
donne plus tard des individus qui Les multilingues auront plus ditionnelles » les sociétés « d’avant »
ont plus confiance en eux et ne de facilité à modifier nous, les « modernes » : elle a beau
connaissent pas la classique crise leurs comportements dans postuler une égalité épistémologique
d’adolescence par laquelle passent des périodes de changements entre toutes les sociétés ou cultures
nos enfants. La présence continue rapides ? – sans cela, elle ne pourrait exister –,
aussi dans ces sociétés de ce qu’on On peut le supposer. D’une façon elle a présenté jusqu’à présent
appelle les « alloparents », comme générale, nos sociétés weird, centra- celles-ci comme des essais imparfaits
les oncles, fait que les enfants ont lisées, ne tolèrent qu’à grand-peine des nôtres, et donc plus ou moins des
plusieurs modèles d’identification, le multilinguisme sur leurs territoires, sociétés inférieures. Et ce préjugé, la
pas seulement celui de leurs parents voire le combattent. Or il se pourrait plupart des défenseurs des traditions
– ce qui, je crois, ne peut que favo- qu’elles aient justement aujourd’hui le partagent. Ils louent les leurs, mais
riser leur ouverture. un besoin vital des capacités de chan- ne rejettent-ils pas parfois, et violem-
Et le traitement des gens âgés ? gement qu’il recèle. C’est la question ment, celles des autres, comme au-
Là aussi, il y a tous les cas de figure. que soulève toute crise, et les collec- jourd’hui par exemple « l’islam » ?
Dans certaines sociétés, c’est la tra- tifs humains autant que les individus Le débat, on le voit, est décidément
dition de les tuer ou de les bannir, peuvent facilement disparaître s’ils très confus. Et des deux côtés. D’où
Pour des raisons de survie ; elles échouent à la résoudre. la nécessité d’y réinjecter de la clarté.
n’ont simplement pas le choix. En Propos recueillis Commençons par les modernes :
revanche, j’ai vu souvent en par Patrice Bollon ont-ils vraiment, ainsi qu’ils le sou-
tiennent, rompu le lien qui les

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Perspectives 12

Histoire des idées


Il n’existe nulle science infuse

L
e discours moderniste représenter le monde, issues du l’un, « normal », cumulatif, se déve-
standard attribue à la passé. Bref, qu’elle a, elle aussi, sa loppant à l’intérieur de ce savoir
« Science » une place tradition. Ce que Popper traduisait, antécédent ; l’autre, « révolution-
centrale car politique de son côté, par une critique de naire », venant bouleverser ces
et morale. Personni- l’« induction », soit de la conception représentations, qu’il nommait des
fication de la raison, elle serait fac- baconienne, qui est aussi notre épis- « paradigmes ». Les moments où
teur de progrès et émancipatrice, témologie spontanée, naïve, selon s’impose ce second régime des
car elle nous ferait sortir, comme le laquelle la science regarde le « réel », sciences correspondent à leurs
disait Kant (1), de notre « minorité », puis en dérive des lois. Or c’est « grands tournants », comme
en nous extrayant des mensonges oublier que le monde ne donne des lorsqu’en mécanique on est passé de
métaphysiques et autres mythes réponses qu’aux questions qu’on lui la vision aristotélicienne de l’impe-
irrationnels dans lesquels conti- pose et qu’on ne voit rien sans avoir tus (les forces expliquant le mouve-
nuent à se complaire les sociétés choisi un découpage de ce que l’on ment des objets étant posées comme
« traditionnelles » : elle serait une observe. Ce qui suppose l’adoption leur appartenant) à celle, galiléenne,
rupture constante et positive d’avec d’hypothèses théoriques préalables, de l’inertie (ces forces, extérieures,
la tradition. que nous reprenons à nos prédé- s’appliquant aux objets et les faisant
Ce discours n’est pas sans perti- cesseurs, car nous ne pouvons pas par réaction se mouvoir). C’était là
nence ; mais, tel quel, il repose non tout réinventer et sommes en outre (1) Qu’est-ce que un changement en apparence
les Lumières ?
seulement sur un déni grotesque de inconscients de certaines : les Emmanuel Kant modeste mais crucial, car un ren-
la valeur des sociétés « antérieures » sciences fonctionnent toujours à (1784), éd. versement de monde, une rupture
aux nôtres mais aussi sur une extra- partir de ce que Popper nomme un GF-Flammarion, 1991. de la tradition – sauf que celle-ci
ordinaire simplification de la façon « back ground knowledge », un (2) La Structure n’est en même temps pas totale
des révolutions
dont travaillent nos sciences. On savoir antécédent ou implicite. scientifiques, puisque, dans les deux cas, est main-
pourrait parler à son propos de Certes, le travail des scientifiques ne Thomas Samuel Kuhn tenue l’hypothèse de l’existence de
« vulgate », car aucun des grands consiste pas seulement à penser à (1962), éd. Champs- « forces » dont on peut étudier l’effet
Flammarion, 2008.
fondateurs du discours moderne ne partir de ces conceptions fonda- (3) Conjectures
mais qu’on ne peut observer, ce qui
l’aurait endossé. Kant n’a ainsi cessé mentales mais à en changer quand le et réfutations, ressortit d’un postulat outrepassant
de rappeler qu’il ne peut y avoir, en besoin s’en fait sentir. Cela amenait Karl R. Popper (1963), les faits empiriques.
aucune science, d’« observation l’historien des sciences américain trad. par Dans Conjectures et réfutations (3),
Michelle-Irène et
inconditionnée », qui n’incorpore Thomas Samuel Kuhn à distinguer Marc B. de Launay, Popper résume la situation en soute-
donc des théories, des façons de se deux « régimes » de la science (2) : éd. Payot, 1985. nant que la science n’est l’inverse ni

rattache aux traditions ? Et inter- façons de voir mais pas toutes, sans sont des créations récentes, comme
rogation subsidiaire : jusqu’à quel quoi ses innovations seraient inintel- le kilt écossais (lire ci-contre). On
point cela est-il possible ? À la pre- ligibles, puisque disparaîtrait alors connaît même des mouvements,
mière question, on ne peut répondre toute base à partir de laquelle on comme la franc-maçonnerie ou les
que négativement. Car, même dans pourrait les comprendre… Il y a boy-scouts de Baden-Powell, qui ont
le cas de la science qui, dans leur dis- plus : nombre de grandes inventions créé les leurs de toutes pièces. Les
cours, est considérée comme l’anti- scientifiques viennent de la reprise traditions n’en sont donc souvent
thèse de la tradition, le legs du passé de très anciennes hypothèses qui pas, au sens que leur donnent leurs
est considérable. Si la science remet avaient été considérées comme des défenseurs : ce ne sont pas des
parfois cet héritage en question produits de l’imagination ou des usages émanant d’une « origine »
– dans ses moments « révolution- mythes (lire ci-dessus). donnée comme supérieure, mais
(1) L’Invention naires », de substitution d’une Du côté des défenseurs des tra- des reconstitutions d’un passé fictif,
de la tradition, manière de se représenter le monde, ditions, l’interrogation n’est pas destinées à conjurer certains traits
Eric Hobsbawm, d’un paradigme à un autre –, ce moindre. Elle concerne en effet la d’un monde refusé. Historiquement,
traduit de l’anglais par
Christine Vivier, n’est qu’à partir de lui, et jamais réalité même de ce qu’ils ras- elles interviennent d’ailleurs le plus
éd. Amsterdam, 2006. entièrement. Elle modifie certaines semblent sous ce terme. Ainsi que souvent en des temps de troubles,
l’historien britannique Eric Hobs- de changements perçus comme
De ce que certaines traditions soient bawm l’a suggéré dans son recueil douloureux : inventer un passé est
inventées, il ne faudrait cependant pas The Invention of Tradition en alors un moyen, sinon de combattre
conclure que toutes le sont. 1983 (1), nombre de ces traditions, ces évolutions, de se repérer en
bien qu’inspirées en partie du passé, elles. Et elles ont été régulièrement

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de la métaphysique, puisque l’hypo- Cas d’école


L’« antique » kilt
thèse atomique vient d’une très
vieille spéculation de cet ordre, appa-
rue en Grèce au Ve siècle av. J.-C., ni
des mythes, car, avant d’être l’hypo- n’a-t-il que deux siècles ?
thèse fondatrice de notre géophy-
sique, la dérive des continents pas- Dans l’imagerie populaire, kilts, tartans dont création eut un succès immédiat car elle
sait pour en être un. D’où la nécessité les motifs géométriques et les couleurs ren- permettait aux Highlanders d’exprimer leur
de déconstruire notre discours voient à des « clans », et cornemuses consti- indépendance par rapport à l’Irlande et leur
moderne, non, comme les traditio- tuent l’exemple type d’une tradition « authen- mécontentement d’avoir été rattachés à
nalistes, pour revenir en arrière, mais tique », héritée de génération en génération l’Angleterre en 1707, tout en faisant la nique aux
pour le rendre plus fort, car plus depuis l’aube des temps et témoignant d’une Lowlanders, les habitants d’origine saxonne ou
fidèle à la façon dont fonctionnent identité forte car originelle. Eh bien ! Patatras ! normande du Sud-Est, qui traditionnellement
concrètement les choses. P. B. Si l’on en croit l’historien Hugh Trevor-Roper les méprisaient. Après la rébellion de 1745
(1914-2003), dans le très savant et savoureux matée par les Anglais, cette amorce de « cos-
article qu’il a donné à ce sujet dans le recueil tume national » fut interdite par la Couronne.
associées à la constitution ou à l’af- d’Eric Hobsbawm, L’Invention de la tradition, tout Elle disparut un temps, pour renaître à la fin du
firmation des nations : cet ancrage cela ne serait que légende, et récente même, XVIIIe siècle. Les nationalistes écossais lui asso-
dans une généalogie imaginaire leur car ne remontant qu’à la fin du XVIIIe siècle- cièrent alors une culture « ancestrale » large-
confère une légitimité ou une début du XIXe. Les Highlanders, habitants de la ment fictive, comme les sagas de Walter Scott
évidence qu’elles sont loin de tou- partie nord-ouest de l’Écosse, ne seraient pas et surtout les poèmes d’Ossian, un supposé
jours avoir. les descendants de ces irréductibles Calédo- barde écossais du IIIe siècle, qui firent fureur
niens contre lesquels les Romains avaient érigé dans l’Europe romantique du début du XIXe, mais
Reconsidérer l’« identité » le mur d’Hadrien, mais des colons venus de dont il est aujourd’hui avéré qu’ils ont été écrits
Ces remarques sont utiles pour l’Irlande voisine. Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, ils par leur « traducteur », James Macpherson.
remettre à leur juste place, pure- en parlaient d’ailleurs la langue et s’habillaient Quant aux clans, leur invention est encore plus
ment polémique, certains discours selon ses usages d’une longue robe, d’une récente : elle est l’œuvre, dans les années 1840,
contemporains. Que reste-t-il ainsi tunique et d’un manteau ou d’un plaid parfois des frères Allen, deux Anglais nés au pays de
de toutes ces proclamations sur la tissé en bandes vives, mais le plus souvent brun Galles, se prétendant héritiers des Stuart, qui
nécessité de défendre notre « iden- uni, ton de bruyère. Et, quand ils chantaient, ils eurent leur « cour » dans un château près d’In-
tité » contre ledit « grand remplace- s’accompagnaient de la harpe… De fait, on sait verness, avant de mourir dans la misère à
ment » (de population) qui serait en très précisément qui a inventé le kilt, quand et Londres. Bien sûr, tous ces faits sont contestés
cours, quand on sait son ambiguïté pourquoi. Las ! C’est un Anglais, un maître de par ceux qui continuent à préférer voir les
historique ? Comme l’avait montré, forges installé à Inverness, qui, s’inspirant des « vrais Écossais » à l’image de ceux qui ornent
au début des années 1950, Lucien habits qu’il voyait, eut l’idée, en 1726, de vêtir les étiquettes des bouteilles de whisky. Vous
Febvre, le cofondateur des Annales, ses ouvriers d’une jupe plus pratique. Cette avez dit tradition, ou nostalgie ? P. B.
dans un manuel destiné à

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Perspectives 14

Entretien avec Marc Fumaroli


« On est d’autant plus attentif
à la vraie nouveauté que
l’on s’est instruit dans l’ancienneté »
H
istorien et essayiste, spécia- À lire politique, ni, à plus forte raison, dans et d’inventer, de telle sorte,comme le
liste du xviie siècle, mais Le Sablier les arts et les lettres. Les romantiques, dit Pseudo-Longin dans son Traité du
aussi bon connaisseur de renversé. qui avaient été formés dans le culte sublime, que les grands maîtres vous
l’art actuel, ex-professeur au Collège Des Modernes de la tradition, surtout en France, ont approuvent et admettent que vous
de France et auteur entre autres de aux Anciens, tout fait pour donner à croire qu’ils ayez fait du nouveau avec leur ancien.
L’Âge de l’éloquence (éd. Droz, 1980), Marc Fumaroli, inventaient tout. C’était une stratégie Les modèles sont, en filigrane, des
éd. Gallimard,
de L’État culturel (éd. De Fallois, « Tel », 734 p., 22 €. habile, qui cachait la continuité de points de départ et des balises utiles.
1991) et du Sablier renversé. Des leurs œuvres avec celles du passé. Le L’artiste classique est toujours libre de
Modernes aux Anciens (éd. Galli- modernisme a été les réinterpréter.
mard, 2013), Marc Fumaroli explique encore plus radical. Quid de l’art contemporain ?
comment il voit les liens entre tradi- Manet apparaît Le lien avec la tradition
tion et modernité, arts classique, comme la première pourrait-il constituer un critère
moderne et postmoderne. grande référence de jugement de ses productions ?
Que veut dire le mot « tradition » moderniste en pein- Le va-et-vient entre la table rase, la
dans les arts et les lettres ? ture. En littérature, révolte et le radicalisme le plus
Quand est-il apparu, et comment on peut attribuer ce outrancier peut conduire, à l’autre
s’est-il manifesté ? rôle à Rimbaud, à extrême, à raviver des modèles fixes
Marc Fumaroli. La notion s’est L autréamont, à comme des absolus. Le postmoder-
imposée au cours du xixe siècle dans Mallarmé, les trois nisme induit l’idée que l’on peut
un esprit de résistance envers la ten- étoiles qui guident revenir à des formes anciennes, à
dance moderne à la « table rase ». les rois mages mo- condition de ne pas les prendre au
Comme peu de gens osent s’en pré- dernes vers la source sérieux, de les considérer comme des
héliE/gallimard

valoir, on lui préfère aujourd’hui le pure et originelle. citations, des clins d’œil, des allusions
mot « transmission », qui évoque Avec les surréalistes, entre initiés. Il n’y a plus de place
prudemment la mémoire, la culture. le principe de l’art pour les « grands récits », pour ce qui
Dans le terme de « tradition », il y a change, il n’est plus structure un sens, ou introduit dans
l’idée latine d’un patrimoine à trans- Marc Fumaroli. dans les grandes œuvres qui en le temps une continuité, une
mettre, dont la valeur, la référence, marquent les étapes et en indiquent « essence ». L’« art contemporain »
ont été confirmées par le temps. Ce les modèles. Les surréalistes re- officiel est un phénomène que je ran-
qui donne à ce patrimoine de gran- courent à l’inconscient, aux forces gerais dans la catégorie des systèmes
deur une autorité à la fois dans irrationnelles, à l’écriture automa- boursiers à la Ponzi. Il relève de paris
l’ordre politique, moral, mais aussi tique. Il y avait chez eux à la fois une et d’investissements prometteurs ;
littéraire et artistique. Si Virgile est grande volonté de rupture et une cela n’a qu’un rapport très lointain
un très grand poète épique, c’est grande difficulté à admettre une avec l’idée que l’on s’est faite jusqu’ici
qu’il s’est voulu le nouvel Homère, transmission. Chez les classiques, au des arts. Mais il y a plusieurs demeu-
qui était pour lui l’autorité suprême contraire, l’idée de tradition s’im- res dans l’art d’aujourd’hui. Un Hock-
et l’incarnation la plus haute du posait d’elle-même. Elle n’effrayait ney, un Kiefer, un Legrand ont le sens
genre où il a voulu s’exercer. Nos pas. Dans la deuxième partie de son de la tradition, ils perpétuent un art
classiques sont dans la même dis- œuvre, Poussin ne se cache pas, il se de peindre que renient les plasticiens
position. Tout cela est résumé par la réjouit de prendre l’idéal de son art postmodernistes. Finalement, on ne
notion d’autorité, que les modernes chez Raphaël. Il ne s’agit pas de co- peut pas plus se passer de tradition
ne supportent pas. pier et de répéter, mais de respecter que de mémoire et d’imitation. On
Le moderne a-t-il rompu est d’autant plus attentif à la vraie
tout lien avec la tradition ? « Les romantiques, qui avaient été nouveauté que l’on s’est instruit dans
Une stratégie de la table rase formés dans le culte de la tradition, ont l’ancienneté. C’est un paradoxe
est-elle possible, concevable ? donné à croire qu’ils inventaient tout. inventif qui mérite d’être essayé.
On ne peut procéder par table rase C’était une stratégie habile. » Propos recueillis
absolue, ni dans l’éducation, ni en par Patrick Amine

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l’Unesco qui n’avait pas été


édité, Nous sommes des sang-
mêlés (2), cette identité s’est bâtie
très lentement et difficilement à
partir de « la prodigieuse variété des
peuples d’origine diverse qui se sont
succédé, heurtés, mélangés, juxtapo-
sés sur le territoire de ce qui est
aujourd’hui la France ». Ce qui fait de
nous, poursuivait-il, « les produits
croisés, et recroisés, et surcroisés de
milliers et de milliers d’alliances
hétérogènes ». Où se trouve donc
cette identité garantie par la tradi-
tion qu’il nous faudrait conserver ?
Cela ne signifie pas que toute ques-
tion de cet ordre soit indue, mais elle
doit être posée différemment. Il faut
d’ailleurs noter que ces débats inter-
viennent au moment précis où bien
des anciens immigrés ont rejoint les
classes moyennes et où apparaît,
selon le néologisme créé par cer-
tains, une « beurgeoisie », une élite
de seconde ou troisième génération.
Bref, on se trouve bien ici face au d’évoluer pour s’adapter aux situa- (2) Nous sommes mais c’est aussi le cas dans les arts
genre de phénomènes que décrit tions nouvelles que rencontrent ces des sang-mêlés, (lire l’entretien p. 14) : contraire-
Lucien Febvre,
L’Invention de la tradition. Et il en sociétés, tandis que la tradition, elle, éd. Albin Michel, 2012. ment à ce qu’un discours moderne
va de même des dénonciations du est censée immuable, elle n’existe (3) Manet, simpliste affirme, repris par ses
déclin de l’enseignement ou de la même que de cette immuabilité. S’il une révolution dénonciateurs pour en tirer des
« boboïfication » des villes, autres faudrait donc se garder de leur don- symbolique, attaques récurrentes sur la « nullité »
Pierre Bourdieu,
scies des néoconservateurs : pour ner le statut d’essences fixes, il y a bel éd. du Seuil, 2013. ou le « vide » d’un art moderne ou
qu’elles soient recevables, il faudrait et bien des usages qui ont existé dans (4) L’Ancien Régime contemporain fondé sur le refus de
qu’il ait jadis existé une transmission le passé et que nous avons abandon- et la Révolution, la tradition, les arts n’ont jamais pu
ou une mixité urbaine parfaites. Or nés, alors qu’ils peuvent nous aider Alexis de Tocqueville pratiquer cette stratégie de la tabula
(1856), éd. Folio, 1996.
l’enseignement fut pendant long- non seulement à comprendre les rasa qu’on leur reproche et qu’ils
temps réservé à une intelligentsia nôtres, mais aussi à en réformer cer- revendiquent. Même dans le cas de
restreinte, et l’idée qu’à Paris toutes tains qui ne sont plus satisfaisants. ce que Pierre Bourdieu appelait,
les classes sociales cohabitaient dans Comme l’explique le biologiste et dans son cours sur Manet au Collège
les mêmes immeubles à différents anthropologue américain Jared Dia- de France, « une révolution symbo-
étages est, on le sait, fausse. S’ap- mond, on peut tirer des enseigne- lique (3) » venant fonder l’art
puyant sur l’appel au retour d’un ments des coutumes ou des modes moderne, laquelle, modifiant les cri-
« âge d’or » sorti de leur imagination, de pensée des sociétés dites tradi- tères de notre perception en même
ces discours s’effondrent comme tionnelles (lire l’entretien p. 10-11). temps que ce qui est à percevoir,
des châteaux de cartes. Reste un aspect que n’aborde guère nous fait basculer dans une « nou-
Jared Diamond : celui de l’intégra- velle évidence », un autre monde,
Traditions ou coutumes ? tion de ces coutumes anciennes dans tout lien avec le passé n’est pas
De ce que certaines traditions soient nos cultures « nouvelles ». On pour- rompu. Encore une fois, sans lui,
inventées il ne faudrait cependant rait dire qu’il soulève sur le fond des nous ne pourrions avaliser ce ren-
pas conclure que toutes le sont. De questions identiques à celle de versement de notre regard. Les chan-
fait, il conviendrait sans doute de l’adoption d’usages étrangers : ce gements, y compris « radicaux », ne
reprendre ici la distinction que fait qu’on appelle l’« acculturation ». Car, sont jamais absolus, leur nouveauté
Eric Hobsbawm entre traditions et pour faire place à un changement se mélangeant avec le maintien,
« coutumes ». Dans notre langage dans un domaine, il faut parfois l’adaptation et parfois la réactivation
courant, les deux mots sont syno- modifier certains traits des autres. d’un ancien – chose qu’avait déjà
nymes. Or il existe entre eux une L’idée de tradition conduit ainsi à notée Tocqueville dans L’Ancien
grande différence : les coutumes une réflexion plus large sur ce qu’est Régime et la Révolution (4). Car le
desdites « sociétés traditionnelles » le « changement » dans une société. raisonnement vaut aussi pour la poli-
sont paradoxalement toujours plus Et de plusieurs façons. Elle met en tique, où la table rase a des consé-
souples que les traditions. Même si effet d’abord en question le mythe quences potentiellement tragiques :
leur interprétation est asservie à de moderne de la « table rase ». On l’a les « terreurs » qui ont ponctué
strictes limites, elles sont obligées vu pour ce qui concerne les sciences, toutes les révolutions ne

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Perspectives 16

sont-elles pas venues de la reconfiguration entière de leurs


volonté de rompre avec l’héritage
humain ? C’est l’idée, commune à
normes, prendre conscience des
limites conjointes des discours Bibliographie
ces mouvements, qu’à une ère nou- modernistes et traditionalistes est
velle il faut des hommes nouveaux. (5) Comprendre le un impératif. Avons-nous jamais été
Or cette volonté entraîne le déni vio- monde. Introduction modernes, se demandait il y a La Crise de la culture,
lent des individus tels qu’ils sont. Ce à l’analyse des quelques années Bruno Latour (6) ? Hannah Arendt, traduit de l’anglais
systèmes-monde, sous la direction de Patrick Lévy,
qui pose la question de savoir si, Immanuel Wallerstein,
Ou sommes-nous issus de la même éd. Folio essais, 384 p., 8,20 €.
ainsi que le suggère Hannah Arendt, traduit de l’anglais « matrice anthropologique » que les Rassemblant huit essais, dont
la tradition n’a pas constitué en fin (États-Unis) par sociétés que nous qualifions de tra- « Qu’est-ce que l’autorité ? », sans
de compte le système politique le Camille Horsey, éd. ditionnelles ? Si tel est le cas, la ques- conteste le meilleur, le célèbre « La
La Découverte, 2006. crise de l’éducation », ainsi que celui
plus stable qu’on ait connu, et si on (6) Nous n’avons
tion du changement prend une autre
ne peut la restaurer, par quoi la rem- jamais été modernes. tournure. Penser la réalité des tradi- qui lui donne son titre, ce livre culte
placer (lire ci-dessous). Essai d’anthropologie tions dont nous dépendons encore est la porte d’entrée obligée de
Il y a un autre enseignement à cette symétrique, et faire la part en elles de celles qu’il toute réflexion sur le thème de la
Bruno Latour, éd. La tradition. En tirer des conclusions
discussion, et il est plus actuel Découverte, 1991. Du est préférable que nous gardions ou
claires est plus ardu, étant donné les
encore. Si, comme le soutient l’his- même auteur, Petite au contraire que nous rejetions balancements constants de la pen-
torien américain Immanuel Waller- réflexion sur le culte relève de cet effort d’autoanalyse, de
moderne des dieux sée d’Arendt, qui précise dans sa
stein (5), ce que nous appelons « la faitiches, éd. Les
cette « réflexivité », que Bourdieu préface qu’elle a écrit ces études
crise » correspond à un changement Empêcheurs de penser donnait pour mission à la sociologie, « non pour trouver des solutions
« long » de nos sociétés, une en rond, 1996. qui est la condition sine qua non déterminées mais dans l’espoir de
d’une réflexion sur l’avenir réel, et clarifier les problèmes ». Contre les
Une idée commune aux mouvements non plus fantasmé dans un sens ou interprétations idéologiques biaisées
qui en ont été souvent faites, c’est
révolutionnaires : à une ère dans l’autre, de nos sociétés : bref,
bien ainsi qu’il faut les lire.
nouvelle, il faut des hommes nouveaux. c’est examiner leur possibilité de
créer leur propre tradition.
L’Invention de la tradition, Eric
Hobsbawm et Terence Ranger (dir.),
traduit de l’anglais par Christine Vivier,
Hannah Arendt éd. Amsterdam, 382 p., 21 €.
Depuis sa parution en anglais en
Une politique fondée sur la tradition ? 1983, ce recueil d’analyses histo-
riques a exercé une influence déci-
sive, y compris dans le champ des
études « postcoloniales ». Pas tou-
 n assurant à la fois la permanence des socié-
E décisions. Bref, rien à voir avec ce qu’en ont tiré jours pour le meilleur, hélas ! Comme
tés humaines et la liberté de leurs membres, la certains néoconservateurs, qui ont aplati ses cela arrive souvent quand est émise
tradition, entendue comme le rappel constant thèses à leur profit. Arendt ajoutait d’ailleurs une idée nouvelle, associée de plus
des valeurs liées à leur « commencement », et qu’on ne pouvait « restaurer » l’ordre pré- à une formule choc, celle de « l’in-
son pouvoir fondé sur « l’autorité » et non plus moderne des choses. Tout retour en arrière est vention de la tradition » a donné
sur la contrainte, serait-elle la meilleure orga- impossible : même si certains le dénient, nous
naissance à une flopée d’études met-
tant en cause tout et son contraire,
nisation politique concevable ? C’est la question, sommes tous devenus modernes. Cela veut dire,
jusqu’à contester que la question se
très dérangeante par rapport aux idées mo- bien qu’il ne soit pas toujours aisé de se repérer pose ! C’est le processus bien connu
dernes, que posait Hannah Arendt dans ses es- dans sa pensée, souvent floue car passionnelle, qui voit une intuition fondée se
sais écrits entre 1954 et 1964 et réunis dans La qu’il s’agissait au fond, pour elle, de penser dans transformer en un dogme obtus.
Crise de la culture (1). Elle prenait pour exemple quelle mesure notre société pouvait fonder une Reste un ouvrage indispensable qui,
Rome, où le pouvoir émanait du peuple, dont les « tradition ». Il semble qu’elle n’ait pas été vrai- en en traçant les limites, permet de
décisions étaient néanmoins contrôlées, et sou- ment convaincue elle-même de cette possibilité; clarifier les termes de la probléma-
vent modifiées, par le sénat des Anciens. Et sa mais peut-être est-ce la seule qui nous permette tique de la tradition.
proposition dérivait d’une analyse serrée des d’espérer surmonter la « crise » dans laquelle
apories qui menacent les autres régimes poli- nous évoluons et qu’elle avait anticipée d’un bon Manet. Une révolution
tiques, comme la démocratie, laquelle ne peut demi-siècle. Ne voit-on pas en effet quotidien- symbolique, Pierre Bourdieu,
se stabiliser qu’en dérivant – c’est la « solution » nement que le trouble de nos sociétés vient de éd. Raisons d’agir/Seuil,
782 p., 32 €.
du « philosophe-roi » de Platon – vers une oli- ce qu’elles sont en manque d’une doctrine par-
La retranscription des leçons don-
garchie du savoir, avec sa violence ruinant la per- tagée, d’une idéologie – au sens neutre d’un sys- nées par Pierre Bourdieu au Collège
suasion qui, pour les Grecs, la définissait. Une tème cohérent d’idées – stable, apte à bâtir cet de France, en 1998-1999 et 1999-
interrogation qui n’a en soi rien de réactionnaire. « espace commun » qui est la condition d’une 2000, sur Manet et la naissance de
Comme pour les Romains, la tradition devait discussion collective, donc du surgissement du l’art moderne. De très belles ana-
être, aux yeux d’Arendt, sans cesse recréée. politique ? P. B. lyses, très savantes aussi, sur les
Quant à l’autorité, elle n’était pour elle ni celle du processus de changement dans les
(1) La Crise de la culture, Hannah Arendt,
savoir ni celle de classes riches ou autoprocla- traduit de l’anglais sous la direction de Patrick Lévy, arts. Quoique centrées sur les
mées supérieures. Elle devait s’imposer par ses éd. Gallimard, 1972, éd. Folio, 2005. aspects institutionnels de la

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question (la lutte contre l’acadé­


misme des « pompiers », l’évolution
de la critique d’art, etc.), le livre fait
aussi droit – ce qui est rare chez
Bourdieu – à l’interrogation esthé­
tique. L’auteur y confie même ses
doutes quant à la possibilité d’ar­
river à comprendre « le monde ».
Peut­être l’introuvable « essai de la
rentrée 2013 » et un livre émouvant
puisqu’il constitue, en quelque
sorte, le testament du sociologue,
disparu en 2002.

Le Monde jusqu’à hier.


Ce que nous apprennent
les sociétés traditionnelles,
Jared Diamond, traduit de l’anglais
(États-Unis) par Jean-François Sené,
éd. Gallimard, 580 p., 24 €.
Le lecteur français habitué aux
ouvrages d’ethnologie écrits dans
la lignée de Lévi­Strauss pourra
être décontenancé par ce livre
empi rique, voire pragmatique,
mêlant commentaires d’études
sérieuses, souvenirs personnels et
expériences du quotidien. Cela
donne un essai un peu besogneux
et souvent positiviste, au mauvais « Un chant puissant et magnifique, un
sens du terme, mais qui pose magistral requiem à la jeunesse perdue. »
parfois des questions simples et
fortes qu’« oublient » les plus Didier Jacob, Le Nouvel Observateur
sophistiqués. Moins novateur « Vaste, émouvant comme un western
qu’Effondrement, une lecture édi­ métaphysique. »
fiante et surtout – ce dont nous Manuel Carcassonne, Le Magazine
manquons cruellement en France –
Littéraire
contemporaine sur la question de
la tradition. « La question limpide du bonheur
– qu’est-ce qu’une vie heureuse ? –
L’Identité malheureuse, est au cœur de Canada, posée de façon
Alain Finkielkraut, murmurée, délicate, presque secrète. »
éd. Stock, 240 p., 19,50 €.
Nathalie Crom, Télérama
Engoncé dans l’opposition stérile
tradition/modernité et ne voulant « Un envoûtant roman d’apprentissage. »
apparaître ni moderniste ni trop Julien Bisson, Madame Figaro
conservateur, le livre est confus, et
on a l’impression d’avoir déjà lu « Un conte moral au fil duquel
mille fois les arguments, dans le Richard Ford réinvente remarquablement
détail extrêmement contradictoires. l’Amérique des sixties. »
La laïcité y est d’abord soutenue au André Clavel, Lire
nom des Lumières, puis l’inter­
diction du voile islamique en celui « Un livre qui n’en finira pas
de la « tradition galante » de l’An­ de résonner dans l’âme du lecteur. »
cien Régime (!), Barrès y est cité François Busnel, L’Express
favorablement puis on en revient
aux Lumières, etc. – comprenne
« Un immense roman. »
qui pourra ! Aussi vain que le soli­ Valérie Trierweiler, Paris-Match
loque d’un esseulé dans un bar le
samedi soir, l’essai best-seller de
l’hiver ne fait pas avancer, philo­
sophiquement, la question d’un
micron (le millième du millimètre).
Donc : on oublie Finkielkraut et on Éditions de l’Olivier
relit Arendt.

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Janvier 2014 539 Le Magazine Littéraire
La vie des lettres 18

essaisLes nouvelles
têtes de lecture
Trois parutions s’interrogent
sur le devenir de la lecture à l’ère
du tout-numérique. Entre écrans
et papier, l’horizon est-il celui
de la symbiose ou de la fusion ?
Par Philippe Lefait

L
es pessimistes comparent
aujourd’hui le numérique
à Alien, cette mécanique
« xénomorphe », essen-
tiellement agressive et
parasite, parfaitement esthétique, fasci-
nante comme un beau diable, qui traque
et engrosse Ripley à bord du Nostromo.
Pauvre Sigourney Weaver. Notre héroïne
est l’incarnation d’un genre humain
confronté à une technologie ambiva-
lente de l’immatériel et de l’immédiateté
qui tourneboule la civilisation, fait les
printemps arabes, met la bibliothèque
du monde à disposition, distrait le troi-
sième âge, rend dépendant l’ado belli-
queux, généralise les contrôles, régale
la finance et goinfre la NSA.
L’optimiste que je suis se dit que, dans
un futur épisode, l’humaine et la bête
cohabiteront mieux à bord du vaisseau,
au profit d’un homo métabolisant à son
À lire avantage le numéricus. Notre époque
doit commencer par admettre la cohabitation du rencontre exclusive entre l’auteur et le lecteur.
Contre le colonialisme smartphone et du livre de papier. C’est la thèse que Chaque livre papier est un petit écosystème, une
numérique. Manifeste
pour continuer à lire, défend Roberto Casati dans Contre le colonialisme niche écologique où vivent en parfaite symbiose
Roberto Casati, numérique, Manifeste pour continuer à lire. un auteur et un lecteur. En l’achetant, vous faites
traduit de l’italien par L’auteur ne refuse nullement son temps – il est édi- valoir aussi un puissant contrat sur l’attention ; le
Pauline Colonna d’Istria, teur sur Wikipedia –, mais il réfute le diktat d’une livre s’engage à vous laisser seul avec son contenu,
éd. Albin Michel, 200 p., 17 €.
migration obligatoire de la vie vers les nouvelles de la première à la dernière page ». Le philosophe
La Condition numérique, technologies. Pouvoir n’est pas devoir ! ajoute à sa démonstration la dimension sensuelle
Jean-François Fogel et Bruno Patino,
éd. Grasset, 216 p., 18 €. et affective de la rencontre. Cette tristesse qui s’ins-
La Face cachée du numérique. Le livre et le colloque singulier talle à la vision de ces quelques pages seulement
L’Impact environnemental L’un des nombreux arguments de cette mise à juste qui restent à lire !
des nouvelles technologies, distance développés par le chercheur est que « l’en- Jean-François Fogel et Bruno Patino dans leur essai
Fabrice Flipo, Michelle Dobré vironnement numérique est devenu hostile pour La Condition numérique décrivent parfaitement
jessy deshais Pour le magazine littéraire

et Marion Michot, la lecture des livres ». Les tablettes, conçues comme l’interconnexion permanente et révolutionnaire,
éd. L’Échappée, 144 p., 12 €.
des systèmes de distribution de contenus, en font mais soulignent la puissance de l’écrit dans la sphère
une distraction parmi d’autres. Ils en perdent leur politique : « Les historiens s’accordent à relever que
spécificité : créer avec le lecteur un irremplaçable les thèses de la réforme luthérienne n’auraient pu
colloque singulier. L’objet littéraire « a un format défier le catholicisme sans circuler grâce aux livres
cognitif parfait. Il s’acquitte remarquablement et que, de même, le nationalisme s’est diffusé en
bien de sa tâche parce qu’il n’a que lui-même à Europe par le journal imprimé. Rien d’aussi décisif
offrir. Bien sûr, il n’éloigne pas à lui seul la télévi- ne se produit avec le réseau. » Le tout-info, le triba-
sion ou Internet, mais, grâce à son caractère achevé, lisme, l’explosion et la multitude des récits n’ont en
il sait à merveille annoncer la promesse d’une effet rien à voir avec ce qui fédère une communauté

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en commun ; au contraire, c’est le besoin


d’intimité qui en a assuré le succès pla­
nétaire ». Roberto Casati ajoute, dans
hypertextes
sa volonté de tenir en respect l’alien,
Traductions
que l’école n’a pas forcément à courir simultanées
après la nouveauté, que l’enjeu majeur Sur Internet abondent des
de cette grande mutation anthropo­ projets créatifs financés
collectivement (crowdfunding),
logique « n’est rien moins que notre les entreprises de construction
principale ressource intellectuelle : du savoir de type Wikipedia
l’attention », ressource que la neuro­ ou d’indexation à plusieurs voix
psychologie juge peu apte au multi- (« folksonomies »), comme
tasking. Si les « natifs numériques » des projets d’établissement
sont capables de « naviguer efficace­ collaboratif d’édition critique,
dont celui de Bentham : c’est
ment avec la plus parfaite aisance dans
dire la pertinence d’en faire un
une forme constante de dispersion », lieu de traduction collaboratif
le directeur de recherche au CNRS n’y ouvert. Avec Tlhub, c’est
voit pas pour autant une nouvelle un réseau social fondé sur la
forme d’intelligence. Il ne s’agit que traduction que lance une équipe
d’une capacité générale, d’une com­ animée par Camille de Toledo.
pétence plus ou moins déclinable Pour construire l’Europe,
il s’agit pour l’écrivain français
dans l’environnement de l’écran de « travailler à cette poétique
tactile et du clavier. Elle laisse l’utili­ de l’entre-des-langues.
sateur accomplir des choix qui sont Pour construire un “commun”
« simples, binaires, immédiats, et qui habitable, dans une Europe
ne requièrent aucun approfondis­ des traductions », de produire
sement intellectuel. Il suffit d’avoir un « une école de l’autre, des
minimum d’intuition, et quelques autres, adaptée à cette époque
d’hybridation et de
émotions prêtes à l’emploi ». Et le métamorphoses ». Comme
fossé numérique se creuse entre ces nous le rappelle un colloque
usagers et des concepteurs – de à venir consacré à la traduction
moins en moins nombreux mais collaborative, « de l’Antiquité
hyperqualifiés – d’outils de plus en à la Renaissance, des équipes
plus complexes mais user-friendly, de spécialistes multilingues
pratiquaient communément
« utilisables si facilement ».
la traduction » : l’idée n’est pas
nouvelle, et une fois de plus
Bulle d’informations Internet, faisant un saut
Dans cette période où il semble salu­ par-delà l’individualisme de la
taire de se (re)poser la question de modernité, renoue avec le rêve
l’humanisation de cette galaxie pour d’une République mondiale
ou fonde une nation. La Toile est ainsi peuplée de une société continûment fascinée par les surgisse­ des lettres et du savoir – un
espéranto qui ne naîtrait pas
solitudes vibrionnantes dont, sur Facebook et Twit­ ments technologiques, les auteurs de La Face d’un rêve de langue unique,
ter, un onglet identitaire « moi » résume l’agitation cachée du numérique s’attaquent au fantasme mais qui serait un texte tissé
solipsiste. Loin d’un vivre ensemble. Ils notent : d’une économie qui serait propre et écologique d’une infinité d’exceptions
« Un froid constat s’impose : l’univers numérique quand elle est aussi industrielle et commerciale que et de langages locaux.
est un monde social sans friction, où l’on croise sans les autres, inscrite dans le dogme de la croissance. Alexandre Gefen
se voir ni se toucher, sans partager de mémoire col­ Les fermes de données, « véritables usines » du tlhub.org
lective ni écouter un narrateur unique. » numérique, sont la traduction la plus évidente de blogs.ucl.ac.uk/transcribe-bentham/
Un réseau social n’est pas une agora mais une pen­ son impact physique. « On estime qu’un data cen- www.fabula.org/actualites/
la-traduction-collaborative-de-l-antiquite-
dule de Dalí qui fond comme elle apparaît. Dans ter moyen consomme autour de quatre mégawatts internet_57554.php
cet espace d’infini et de vrac, nous sommes privés par heure, ce qui équivaut environ à la consomma­
de la distance et du temps qui permettent de tion de 3 000 foyers américains, et qu’à l’échelle Les e-Choses
penser le monde. Le pulsionnel y est à l’ouvrage. mondiale les data centers représentent 1,5 % de la Les Choses. Une histoire des
Roberto Casati remarque que c’est avec quatre ou consommation électrique, soit l’équivalent de la années soixante de Perec :
cinq amis, toujours les mêmes, que se font 80 % production de 30 centrales nucléaires. » Et Roberto un classique contemporain
des échanges sur les réseaux sociaux. Leur puis­ Casati, dans son combat d’équilibriste, conclut : « Si qui vient de devenir un livre
sance « ne s’alimente pas du désir de communiquer notre histoire devient une histoire numérique […] numérique enrichi d’animations
des connaissances ou de réaliser de grands projets surgit alors le risque d’être pris au piège dans une visuelles et de passages jazzés
bulle d’informations qui, au lieu de produire de la – au format ePub, édité par
Julliard et réalisé par le studio
« Chaque livre papier est connaissance, ne fait rien d’autre que de nous pré­ de création L’Apprimerie,
un petit écosystème, une niche senter […] ce que l’on pense qui pourrait nous disponible pour nos tablettes ou
écologique. » Roberto Casati plaire. Pas la réalité, mais l’image que nous vou­ en ligne depuis le 28 novembre.
drions qu’elle ait. » A. G.

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La vie des lettres 20

parutions livres audio


Ode à Dylan Scansions de la
Voilà belle lurette qu’aux pensée grecque
États-Unis la critique rock a en trois CD et trois heures
acquis ses lettres de noblesse, environ, le philosophe
comme le montre le Bob Dylan Jean-François Mattéi présente
de Greil Marcus, récemment la pensée antique et retrace
paru aux éditions Galaade. les premiers moments
Grand admirateur du barde de la grande aventure
américain, Marcus n’y abdique de la philosophie. Des
pas son discernement, bien au pythagoriciens – croyant en
contraire. À propos de l’album une structure mathématique
Empire Burlesque : « Par des choses – au monde
moments Dylan semble oublier changeant et cependant
qu’il est en train de chanter, toujours identique d’Héraclite,
et alors, dans ces moments-là, le premier CD expose ce que
il chante vraiment. La question l’on sait de ces sages qui
est : avez-vous envie d’écouter précèdent et annoncent Platon
ces trucs? » Un recueil de et pensent avec les mots
textes foisonnant, dont l’auteur du mythe et de la poésie
s’est fait notamment connaître – tel empédocle d’agrigente,

LeeMaGe
avec son célèbre essai sur la qui voyait l’amour centripète
contre-culture, Lipstick Traces. et la haine centrifuge.
Pline (à droite) et l’empereur Vespasien (illustration de 1877). Plus évidents, mais également
passionnants, les deuxième

éditionPline, intégrale
et troisième CD détaillent
les travaux de Platon puis
d’aristote. Un deuxième coffret

d’un encyclopédiste est paru, qui prolonge


le voyage jusqu’à Plotin. A. B.
La Pensée antique, expliquée

I
par Jean-François Mattéi,
l aurait rédigé un Art de lancer le javelot à cheval, recensé les éd. Frémeaux, 3 h 15 environ, 24,45 €.
Difficultés de la grammaire, consacré un ouvrage à la figure
À lire de l’orateur et serait mort en naturaliste trop curieux de voir
de près les effets de l’éruption volcanique qui détruisit Pompéi et
Hélène Berr, une
Bob Dylan, Greil Marcus,
traduit dans l’anglais (États-Unis) ensevelit Herculanum. De Pline l’Ancien, haut fonctionnaire et ami- voix survivante
par Pierre-Richard Rouillon, ral de l’Empire romain, les siècles nous ont légué la légende et une Paru pour la première fois en
éd. Galaade, 620 p., 26 €. colossale Histoire naturelle. Trente-sept livres qui, de la cosmologie 2008, Le Journal d’Hélène Berr
avait fait l’objet d’un livre
à l’étude des gemmes en passant par la zoologie et les herbes médi- audio n’en reprenant que des
Retrouvailles cinales, disent à la fois l’ambition d’un compilateur de génie et la extraits. Voici la lecture
avec Naipaul représentation antique du monde. Où l’on apprend comment uti-
liser à bon escient le foie de dauphin et l’on fait connaissance avec
intégrale, signée Guila Clara
Kessous. Jeune Française
« On ne paie pas beaucoup
le peuple des Nasamons et celui des Astomes ; où l’on retrouve juive, Hélène Berr retranscrit
les instituteurs à la Trinité mais
Cléopâtre dissolvant des perles dans du vinaigre pour gagner un son quotidien d’avril 1942
ils ont le droit de battre les
pari fait avec Marc Antoine. Pour fantaisistes – et parfois fasti- à février 1944 à Paris, peu
élèves autant qu’ils veulent. »
avant son transfert au camp
Les éditions Gallimard dieuses – que ses considérations (notamment ethnographiques) de Drancy puis à auschwitz
republient les nouvelles puissent passer aujourd’hui, les recherches de Pline n’en ont pas et enfin à Bergen-Belsen, où
trinidadiennes de V. S. Naipaul. moins influencé jusqu’à l’aube du xviie siècle la botanique et la phar- elle sera frappée à mort par
Histoire tragicomique d’une
macologie. Reconnu comme un précurseur par les encyclopédistes, une gardienne en avril 1945.
hindoue qui prie le dieu
salué par Buffon, Pline entre enfin en Pléiade et en intégralité. On Le timbre de la comédienne,
des chrétiens pour maigrir, puis
prendra plaisir à découvrir des mirabilia, à lire ses réflexions sur aérien et naïf, donne corps
pour sauver son mari; conte
l’art du portrait, à voir surgir des souvenirs de version latine, en un à un texte dont la profondeur
édifiant sur la chèvre la plus
tient autant à la jeunesse
incapable de l’île; récit satirique mot à « consulter » cette somme, comme l’écrit dans sa limpide de l’auteur qu’à la fluidité du
d’un deuil très envahissant… préface le traducteur et annotateur Stéphane Schmitt. Dans sa pré- style. Le port de l’étoile jaune,
S’y retrouve tout l’art face à lui, Pline, s’adressant à Titus, émettait le souhait de toucher l’arrestation du père et celles,
du Prix Nobel 2001 pour mêler
les registres et produire
un plus large public que celui des lettrés : « Pourquoi lis-tu ces faibles de plus en plus nombreuses,
écrits, Empereur ? Ils ont été rédigés pour l’humble peuple, pour de familles juives, arrachent
de nouvelles saveurs littéraires.
la foule des paysans et des artisans, et en définitive pour ceux qui à Hélène Berr, 22 ans, ce qu’il
À lire sont indifférents à l’étude. » Chloé Brendlé
subsiste en elle de candeur
et de légèreté. Marie Fouquet
Un drapeau sur l’île, À lire
V. S. Naipaul, traduit de l’anglais Le Journal d’Hélène Berr,
par Pauline Verdun, éd. Gallimard, Histoire naturelle, Pline l’Ancien, traduit du latin par Stéphane Schmitt, préface de Patrick Modiano,
« L’Imaginaire », 288 p., 11,50 €. éd. Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », 2 176 p., 79 €. lu par Guila Clara Kessous,
éd. Audiolib, 8 h 38, 20 €.

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21

poésie
Gertrude Stein, à ventre ouvert
Quelle gageure pour un diverses formes, rythmer
traducteur! En 1915, le poème : « L’Ève bas-ventre
Gertrude Stein, voyageant est si ronde », « L’Ève bave-
à Majorque avec sa compagne entre est si douce », « Lève
Alice Toklas, entamait bas-ventre tu ne le dis pas ».
la rédaction de Lifting Belly, Ces jeux homophoniques
un long poème libre et charnel forment le premier réseau qui
sur leur relation, où l’érotisme donne sa cohérence au poème.
est inscrit dans le rythme Il en est d’autres : la présence
des vers plus que dans leur de Césars mystérieux

YvES RoUvIÈRE/éd. MAx MILo


sens. Jacques Roubaud (mais de César à la césarienne,
s’était essayé à en traduire et de la césarienne au
un fragment dans la revue ventre…), les adresses à l’être
Action poétique en 1980; aimé (« Tu es heureuse. Et
aujourd’hui, les éditions Corti je le serai/Tu le seras tous les
publient la version française jours et dans tous les sens »).
et intégrale de Christophe Cette traduction réussit
Illustration d’Yves Rouvière, dans le livre Lamiot Enos : Lève bas-ventre. la quadrature du cercle :
Comprendre Péguy (éd. Max Milo). Un travail de transposition du poème, elle préserve
autant que de recréation : tous les sens, mais s’attache

anniversaireRetour sur
« L’Ève bas-ventre est d’abord à en préserver
tellement incidentelle à l’essence. Sa musicalité est
l’échelle d’une vie./Lève bas- d’ailleurs contagieuse. A. B.

deux âmes fauchées ventre est tellement ainsi


dans telle à l’échelle d’une
vie. » Cette traduction délicate,
À lire
Lève bas-ventre, Gertrude Stein,

L
comme son auteur l’explique
a Première Guerre mondiale fut aussi un désastre littéraire, traduit de l’anglais (États-Unis)
en postface, repose tout
par Christophe Lamiot Enos,
qui emporta la main droite de Cendrars (lire aussi p. 24), entière sur l’expression choisie éd. José Corti, 88 p., 17 €.
perça le crâne d’Apollinaire et abrégea les vies, dès 1914, pour le titre, et qui revient, sous en page 1 29/11/13 16:46 Page 1
A_CANARD_WALDEN_ML:Mise
d’Alain-Fournier et de Charles Péguy. Plusieurs ouvrages paraissent
à l’occasion du centenaire de leurs morts violentes. Citons d’abord
Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, ou l’impossible amour, par
Emmanuel Le Bret : derrière ce titre mièvre, se cache une biogra-
phie vivante et renseignée, qui a pour pivot l’amour, conçu en 1905,
d’un collégien encore nommé Henri Fournier pour une Yvonne de
Quièvrecourt très soucieuse de sa particule. Elle acceptera ses mes-
sages enamourés, répétera plusieurs fois « À quoi bon », finira par
en épouser un autre, et servira ainsi de modèle à Yvonne de Galais,
maîtresse d’Augustin Meaulnes. Ce livre établit l’anatomie d’un cœur
d’écrivain épris d’une pureté qui semble aujourd’hui bien démodée,
mais lui a inspiré une œuvre indémodable. Vers 1910, Alain-Fournier
rencontrera Péguy, dont il devient un admirateur : « Il n’y a pas eu
sans doute, depuis Dostoïevski, un homme qui soit aussi clairement
de Henrik Ibsen
mise en scène et scénographie
“Homme de Dieu”. » La pureté a reconnu la pureté. Comprendre
Péguy, petit essai joliment illustré, permet d’appréhender une pen- Stéphane Braunschweig
sée mystique d’une extrême cohérence : le « socialisme mystique »
du 10 janvier au 15 février 2014
de Péguy, qui procède du christianisme et l’oppose à Jaurès, moniste
et pragmatique ; le refus d’une vision de l’histoire tendant vers le
socialisme (qui permettrait de justifier des méfaits par un bien final) ;
un engagement artistique qui exclut l’inféodation (« Soyons socia-
listes et, si nous sommes artistes, faisons des œuvres d’art. Ne soyons
pas artistes socialistes ») ; un christianisme anticlérical (« il ne leur
suffit pas d’avoir perdu le monde. Il faut encore qu’ils incriminent
le monde »). Au fond, cet ouvrage aurait pu s’intituler, à l’inverse
de Kant, « Éloge de la pureté raisonnable ». Alexis Brocas
À lire
Comprendre Péguy, Claire Daudin, Marie Boeswillwald, Yves Rouvière,
éd. Max Milo, 142 p., 14 €.
Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes ou l’impossible amour, www.colline.fr 01 44 62 52 52
Emmanuel Le Bret, éd. du Moment, 226 p., 18,50 €.

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Janvier 2014 539 Le Magazine Littéraire
La vie des lettres 22

parutions parutions
Canetti mufle, Boulevard Voltaire
Churchill En novembre dernier,
fleur bleue Malala Yousafzai a reçu le prix
Sakharov. La jeune
Qu’ont en commun Winston Pakistanaise se réclame alors
Churchill et le Nobel de de Voltaire : « Je n’approuve
littérature 1961 Elias Canetti? pas ce que vous dites, mais je
Tous deux ont entretenu des me battrai jusqu’au bout pour
correspondances amoureuses que vous puissiez le dire. »

albumCortázar,
sur plusieurs décennies. Peu importe que la citation
La correspondante de Canetti, soit apocryphe, elle en dit
Marie-Louise von Motesiczky, assez sur la postérité de
était peintre, autrichienne,
juive, et fut sa maîtresse
« historique » – Canetti en eut
conteur d’un autre Voltaire en matière de combat
contre les fanatismes. Ses
écrits les plus incisifs, réédités

V
d’autres. Ses lettres révèlent en deux volumes, n’ont
les joies et les tourments d’une
isages qui dévorent la page, bouches qui se déforment,
souvent circulé qu’au compte-
vie dans l’ombre d’un géant cagoules surgies de l’ombre, tronçons, insectes, yeux fixés
gouttes ou sous couvert
qui ne lui fera jamais l’enfant sur on ne sait quel enfer. Les dessins et collages d’Alberto d’anonymat. Préfacées par
qu’elle appelle de ses vœux, ne Cedrón vous sautent à la figure et ne vous lâchent pas de sitôt. Clémentine Pradère-Ascione,
daignera jamais apparaître avec La première partie de La Racine de l’ombú, ovni éditorial qui tient les Œuvres d’humour
elle en société, mais se nourrira à la fois du roman graphique, du conte illustré pour enfants – à reprennent l’intégrale des
de son admiration pour lui. Il la ne pas laisser entre leurs mains – et du beau livre, nous plonge contes, une dizaine de pièces,
lui rendra, en louant sa peinture. ainsi que quelques textes
Leur amour impossible aura sans préparation dans l’imaginaire de cet artiste argentin mort en
philosophiques. On y
duré de 1946 à 1991. 2007. Ce chaos prend peu à peu forme dans la partie centrale du redécouvrira des perles
La correspondance de Churchill livre : celle-ci relate l’histoire d’un homme qui trouve refuge d’ironie (De l’horrible danger
à sa femme Clementine auprès d’un buveur de maté accueillant, après une panne de de la lecture) et des idées
témoigne d’une relation bien voiture en pleine pampa (entrée en matière rappelant l’ouverture étonnantes, comme la
différente : de 1908 à 1964, de La Jeune Fille et la Mort, film de Polanski adapté de la pièce négation de l’authenticité des
jamais deux jours sans une fossiles (L’Homme aux
du dramaturge chilien rescapé du régime de Pinochet, Ariel
lettre, un télégramme, un mot quarante écus). Dans son
affectueux. Le Premier ministre Dorfman), et écoute son hôte dérouler ses souvenirs et les frag-
Autodictionnaire Voltaire, André
du Royaume-Uni ne semble ments d’une histoire argentine. Au fond de cette fable cruelle, des Versaille fait du philosophe
rien dissimuler à sa femme, éléments autobiographiques (les destins croisés du grand-père le premier des intellectuels
ses missives mêlant notations italien, immigré à Buenos Aires au début du siècle, et du petit-fils engagés et propose une
amoureuses et réflexions exilé en Europe pendant les années Videla). Aux manettes du récit, sélection d’extraits diverse et
politiques cruciales. Ainsi, sa rien de moins que Cortázar. On connaissait l’engagement politique pertinente. Sa préface a le
lettre du 28 mai 1943 : rentrant mérite de faire aimer Voltaire
d’un entretien avec Roosevelt,
de l’écrivain, on savait moins son goût pour les images et la bande
en rappelant que la protection
Churchill parle à « Clemmie » dessinée (voir Fantômas contre les vampires des multinationales,
des puissants n’est pas
des tentations de ce dernier édité un temps par La Différence). Son art du détail et de l’allu- sans effet sur l’esprit critique.
de quitter le pouvoir. « Pour moi sion, sa prédilection pour le vertige fantastique et les symboles On ne saurait en revanche
ce serait un désastre de métaphysiques (l’ombú, arbre des limbes, par exemple) disent à recommander de le lire
première grandeur. Tous mes merveille l’univers d’Alberto Cedrón. en remplaçant « catholiques »
espoirs d’avenir dans un cadre Née dans la confusion du début des années 1980, éditée à quelques par « musulmans », « guerres
anglo-américain seraient de religion » par « jihad »,
flétris. » Et plus bas : « P.-S. : Je centaines d’exemplaires au Venezuela, disparue, puis exhumée en
et « traditions juridiques » par
vous rapporte diverses petites 2004, La Racine de l’ombú doit sa parution en français à la téna- « charia », comme le fait
choses qui font plaisir dont deux cité de son traducteur, Mathias de Breyne, et au travail minutieux l’auteur, surtout pour déduire
robes. » La lettre est signée, du Collectif des métiers de l’édition, créé il y a deux ans et demi, que le combat de Voltaire
comme de coutume « Votre et fort déjà d’une douzaine d’ouvrages mêlant à la fois illustrations « ressemble à s’y méprendre
mari qui vous aime à jamais ». (de contes ou de reportages) et critique sociale (notamment dans à celui [des] séculiers arabes »
Alexis Brocas (p. III). S’il y a une chose
la collection « À l’ombre du Maguey », dédiée essentiellement au
Mexique). Chloé Brendlé à retenir de l’esprit des
À lire Lumières, c’est la culture du
À lire doute et le rejet des préjugés.
Amants sans adresse. Maialen Berasategui
Correspondance 1942-1992, La Racine de l’ombú, Julio Cortázar et Alberto Cedrón,
Elias Canetti et traduit de l’espagnol (Argentine) par Mathias de Breyne, éd. CMDE, 96 p., 20 €. À lire
Marie-Louise von Motesiczky,
traduit de l’allemand par Nicole Taubes, Œuvres d’humour, Voltaire,
éd. Albin Michel, 460 p., 25 €. choix et présentation
Conversations intimes, de Clémentine Pradère-Ascione,
1908-1964, Winston et Clementine éd. Omnibus, 1 120 p., 26 €.
Churchill, traduit de l’anglais par Autodictionnaire Voltaire,
éD. CMDE

Dominique Boulonnais et Antoine Capet, André Versaille,


éd. Tallandier, 842 p., 29,90 €. éd. Omnibus, 736 p., 28 €.

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Le Magazine Littéraire 539 Janvier 2014
essai
Faux et usages
du faux
Toute théorie du faux est aussi
une théorie du style – les
faussaires s’efforçant d’investir
au plus près la sensibilité

sTudIo LIPnITZkI/RogER-vIoLLET
d’autrui, et les experts
se chargeant d’établir comment grecs »). En rappelant qu’on
ils la trahissent qualifie abusivement de faux
immanquablement! Les certains ouvrages dont l’usage
« Manuels Payot » publient impliquait des restaurations
ainsi plusieurs conférences régulières (Une Vierge à l’enfant
de l’historien de l’art italien peinte sur soie par Bellini,
Federico Zeri. La première est promenée dans les processions
une réflexion sur les hiérarchies et réparée au cours des siècles).
Aldous Huxley, l’auteur du Meilleur des mondes, en 1954. que nous plaquons sur l’art. La quatrième conférence

rééditionsLe meilleur
« Il n’y a pas de forme majeure donne la clé de cet intérêt pour
et de forme mineure, il y a le factice : « À partir du faux, l’on
seulement des formes plus réussit à comprendre comment

de son monde élaborées, plus riches


de contenu. » La falsification
est abordée dans la suivante, où
le xixe siècle – si le faux est du
xixe – lisait les tableaux anciens,
le Quattrocento par exemple. »

«
L
Federico Zeri distingue le faux Comment lire le faux pour
SD, 100 microgrammes, injection intramusculaire », ou la commis en toute conscience savoir le vrai… A. B.
dernière chose que réclama Aldous Huxley, sur son lit de du tableau fautivement attribué.
mort, le 21 novembre 1963. Le lendemain à Los Angeles, La troisième conférence, qui À lire
l’auteur du Meilleur des mondes s’éteignait à 69 ans. Sa disparition donne son titre au livre, entre
de plain-pied dans le sujet. En Qu’est-ce qu’un faux ?
passe inaperçue car, au même instant, un certain Kennedy est assas- Federico Zeri,
siné à Dallas. Cinquante ans plus tard, l’œuvre de l’intellectuel bri- montrant que le faux est aussi
ancien que l’art (« Au temps traduit de l’italien par Maël Renouard,
tannique constitue toujours une référence en matière de critique des Romains on faisait des faux
éd. Manuels Payot, 212 p., 20 €.
de la dictature et du scientisme. À l’occasion de cet anniversaire,
quatre des ouvrages fondateurs de l’œuvre de Huxley sont repu-
bliés, dont son best-seller, Temps futurs, Île, et l’essai Retour au
meilleur des mondes. Les éditions Omnibus les ont regroupés en
un seul volume. De son côté, Pocket publie chacun des livres dans
Vous écrivez ?
une édition collector dessinée par le jeune artiste Vahram Muratyan :
quatre magnifiques couvertures métallisées, aux motifs géomé-
triques très seventies, dont la typographie rappelle celle de l’an-
cienne collection de SF « Présence du futur ». Les éditions Plon,
elles, ont fait le pari du grand format et de la sobriété graphique.
Publié en 1932, Le Meilleur des mondes est souvent comparé au
1984 d’Orwell. Pourtant, son postulat est inverse : une dictature
moderne ne s’établira pas grâce à la force, mais en offrant confort
recherchent
nouveaux
et divertissement aux hommes. Cette théorie est développée plus
amplement dans l’essai Retour au meilleur des mondes (1958),
de
auteurs
dont la lecture doit nécessairement suivre celle du chef-d’œuvre.
Les peurs de Huxley concernant la science connaissent leur apogée
dans Temps futurs (1948), livre apocalyptique sur l’âge atomique
qui mérite d’être plus connu. À rebours, dans son avant-dernier
roman, l’utopie d’Île (1962), l’auteur, rasséréné, livrera un véritable
testament de sa pensée humaniste, spirituelle et écologique. À une
époque où les nouvelles technologies nous encerclent, les réflexions
de Huxley s’adressent directement aux lecteurs d’aujourd’hui.
Jean-Sébastien Létang Pour vos envois de manuscrits :
À lire Editions Amalthée – 2 rue Crucy
Le Meilleur des mondes et autres chefs-d’œuvre, Aldous Huxley, 44005 Nantes cedex 1
traduction collective, postface de François Rivière, éd. Omnibus, 782 p., 28 €.
Retour au meilleur des mondes, Aldous Huxley,
traduit de l’anglais de Denise Meunier, éd. Pocket, 150 p., 8,10 €.
Tél. 02 40 75 60 78
Île, Aldous Huxley, traduit de l’anglais par Mathilde Treger, www.editions-amalthee.com
éd. Plon, 380 p., 20,90 €, éd. Pocket, 470 p., 7,60 €.

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Janvier 2014 539 Le Magazine Littéraire
La vie des lettres 24

édition rencontres
Philip Roth, rééditionItalo Calvino, Paris (5e)
À partir du 7 janvier
quatuor en Quarto
C’est une belle idée que d’avoir
rassemblé, en un volume
cosmiremix Amis de
Compagnon

S
« Quarto », parmi les multiples
romans de l’Américain Philip i par une nuit d’hiver, un éditeur… Disparue des rayon­ Les cours et séminaires
Roth, La Pastorale américaine, nages de 2009 à 2012 à la suite d’un vif désaccord entre d’Antoine Compagnon
La Tache, J’ai épousé les éditions du Seuil, l’ayant droit et son agent, l’œuvre reprennent le 7 janvier
un communiste et Le Complot d’Italo Calvino reparaît par salves aux éditions Gallimard. Nouvelles prochain. Ils seront consacrés
contre l’Amérique : ainsi cette année au rapport entre
couvertures, nouvelles traductions annoncées. Dix titres (sur guerre et littérature, et seront
mis en perspective, ces écrits dix­neuf programmés) ont été republiés en Folio, six autres vont
semblent se répondre et former suivis, comme de coutume, de
l’être en grand format, un volume de textes est prévu en Quarto. séminaires (à partir du
un corpus à part au sein de
l’œuvre de Roth. Un corpus Ce mouvement de réédition progressif s’achèvera en 2017­2018. 14 janvier). Les cours auront lieu
politique. La Pastorale « Il faut à la fois rendre dispo­ tous les mardis, à 16h30. Parmi
américaine explore les ravages Italo Calvino. nibles le plus vite possible les les invités des séminaires,
du rêve américain livres introuvables et donner le citons les écrivains
et des rêves marginaux Alexis Jenni et Jean Hatzfeld,
temps au lecteur de redécouvrir l’historien et philosophe
de la contre-culture sur une l’œuvre », explique Louis Che­
famille de Newark; Le Complot Georges Didi-Huberman,
contre l’Amérique est une
vaillier, responsable éditorial son confrère Georges Nivat…
dystopie sur une Amérique des éditions Folio. Rappelons qu’Antoine
élisant le héros et aviateur La première vague de publi­ Compagnon vient de faire
Lindberg et penchant vers cations, intervenue en no­ paraître Une question de
le fascisme; La Tache s’attaque discipline (éd. Flammarion),
vembre 2012, concernait la fa­
MP/PoRtFoLIo/LeeMAGe

au politiquement correct livre d’entretiens avec


meuse trilogie « Nos ancêtres » Jean-Baptiste Amadieu
à travers l’histoire d’un (Le Baron perché, Le Vicomte
professeur noir à la peau claire où le professeur revient
accusé de racisme; et pourfendu, Le Chevalier inexis­ sur son parcours.
J’ai épousé un communiste tant). « Et, depuis cette année, www.college-de-france.fr/
s’intéresse au maccarthysme. nous avons le sentiment que
Soit tous les excès de la politique Dernières parutions ces œuvres sont de nouveau Clermont-Ferrand
intérieure américaine et recommandées par les profes­ (63) Les 15 et 16 janvier
d’Italo Calvino
leurs conséquences sur la vie seurs de lycée. » Les publica­
des individus. Le Château des destins tions suivantes, elles, mêlent
Pascal, charité
À lire
croisés, traduit de l’italien
par Jean Thibaudeau et l’auteur, œuvres réalistes (La spécula­ bien ordonnée
éd. Folio, 172 p., 6,60 €. tion immobilière) et narrations La Maison des Sciences de
L’Amérique de Philip Roth, traduit l’homme accueille un colloque
de l’anglais (États-Unis) par Josée Kamoun, La Spéculation immobilière, plus expérimentales (Cosmi­
international transdisciplinaire
éd. Gallimard, « Quarto », 1152 p., 25 €. traduit de l’italien comics). « Plutôt que de repu­ sur « Pascal et la charité »,
par Jean-Paul Manganaro, blier en suivant la chronologie,
éd. Folio, 192 p., 6,60 €. dirigé par Alberto Frigo, de
Cendrars, lueurs La Journée d’un scrutateur,
ou une thématique, nous avons l’université de Lyon-II.
de vie sur le front traduit de l’italien par Gérard Genot
choisi de montrer les diffé­ L’occasion « d’aborder à
nouveaux frais le rapport entre
(révisé par Mario Fusco), rentes facettes de l’œuvre. On
À l’occasion du centenaire Pascal et Jansénius et de mieux
de la Première Guerre, les éd. Folio, 128 p., 5,40 €. pourrait aborder Calvino par
Les Villes invisibles, texte cen­ analyser l’influence du
éditions Denoël republient Cosmicomics, “premier Port-Royal” sur
La Main coupée et autres récits traduit de l’italien par Jean Thibaudeau tral, réflexion sur l’utopie et la l’auteur des Pensées ».
de guerre de Blaise Cendrars, (révisé par Mario Fusco) parole, où Marco Polo décrit Parmi les interventions
blessé en 1915 dans la Somme et Jean-Paul Manganaro, des villes imaginaires, dans une prévues, « Jansénius, Pascal
alors qu’il se battait sous éd. Folio, 554 p., 8,70 €.
langue riche en fulgurances. » et la charité : de l’Augustinus
l’uniforme de la Légion aux Pensées » par Simon Icard,
étrangère. La Main coupée,
Pour l’instant, il s’agit encore de
traductions anciennes, augmentées de préfaces de l’auteur, ou du CNRS, « Pascal
écrite en 1946, rend hommage et Malebranche : de la charité
aux camarades souvent morts d’une chronologie. Les nouvelles traductions, signées Martin Rueff, à l’amour de l’ordre »,
ou disparus, en restituant devraient paraître en 2014. par Michael Moriarty,
leur identité (de corpulent Notons enfin les couvertures, aux airs de manifeste : « Nous vou­ de l’université de Cambridge,
mangeur pour Rossi, lions installer Calvino comme un maître de la littérature de ces cin­ « Grâce, justice et charité :
de bel homme pour quante dernières années. Il y a chez lui à la fois une dimension la vraie théologie des
le camarade Lang), et éclaire commandements chez
d’une lumière humaine
ludique et une réflexion sur la place de l’homme dans le monde
qui nous paraissait pouvoir être associées à des œuvres d’art Pascal », par le père
l’inhumanité du front. José Rafael Solano Duran
modernes et à d’autres travaux graphiques. Par cette unité d’inspi­
À lire de l’université pontificale
ration, nous voulions rappeler la cohérence de l’œuvre. » Avant de Paraná (Brésil).
La Main coupée et autres qu’une édition en Pléiade, très fortement pressentie, achève de la
récits de guerre, Blaise Cendrars, www.fabula.org/actualites/colloque-
consacrer pour de bon. Alexis Brocas international-pascal-et-la-charite_59855.php
éd. Denoël, 430 p., 22 €.
www.msh-clermont.fr/

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Le Magazine Littéraire 539 Janvier 2014
exposition

CAMERAPHOTO/SCALA/COURTESY MINISTERO BENI ET ATT.


PARIS (15e)
Jusqu’au 23 février

Un atelier réanimé
La solitude est-elle
consubstantielle à l’artiste?
On en douterait, à découvrir
l’exposition « Bourdelle intime »,
présentée au musée du
sculpteur. Peintures, dessins,
lettres, archives et
Vénus endormie et Cupidon, par Pâris Bordone (1495-1570). photographies inédites
témoignent que l’atelier de
PARIS (6e) Jusqu’au 26 janvier l’artiste ne désemplissait pas.

expositionSonges renaissants
Pendant plus de quarante ans,
collaborateurs, disciples,
amis, voisins, praticiens se sont

S’
fréquentés, parlé et influencés
intéressait-on aux rêves avant Freud ? L’ex- peuvent accueillir le bien lorsqu’elles sont celles au cœur du quartier
position « La Renaissance et le rêve » en de sainte Catherine d’Alexandrie (Caracci) ou de Montparnasse, au cœur
apporte la preuve. Avant la psychanalyse saint Augustin (di Giovanni, Botticelli). Mais aussi de la création et de la famille.
et les neurosciences, la médecine et la religion le pire. Vade retro, satana ! Monstruosités et Jules Dalou, Eugène Carrière,
Auguste Rodin, Aristide Maillol,
s’interrogent sur le sens des songes ; Rabelais, grouillements d’épouvantes surgissent des ta- Henri Matisse, Anatole France
l’Arioste, d’Aubigné et les poètes de la Pléiade bleaux de Bosch ou de Mandijin. Des images oni- ou André Suarès croisant
tentent de décrire l’indescriptible, tandis que riques dont certaines demeurent énigmatiques, Marie Laprade (la maîtresse de
Bosch, Véronèse, le Greco et d’autres s’attachent comme Le Songe du docteur, de Dürer. « Nous Bourdelle), Stéphanie Van Parys
à représenter l’irreprésentable. La nuit offre à l’ar- sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves, et (sa première épouse),
tiste les clés de l’au-delà : à lui d’en parcourir les notre petite vie est entourée de sommeil », ainsi Cléopâtre Sevastos (la seconde),
Pierre et Rhodia, ses enfants,
territoires inconnus. Des domaines accessibles aux que le disait Shakespeare. Laure Buisson
la tante Rose : vie artistique
endormis des tableaux de Dossi, le Corrège, Lotto et vie privée s’entremêlaient,
ou Fontana, dont l’âme s’élève, selon la théorie À voir l’intimité stimulait la créativité.
platonicienne, pour accéder à un état supérieur. « La Renaissance et le rêve », Bourdelle aimait portraiturer
Des figures mythologiques ou chrétiennes. Qui musée du Luxembourg, Paris (6e), www.museeduluxembourg.fr/ les femmes qui le séduisaient.
Elles lui inspirèrent des
figures sensibles comme
PARIS (7e) Jusqu’au 16 février Femme bras dans le dos,

expositionRodin et ses idoles


Pénélope, Les Pommes, Les Deux
Amies… Tant d’œuvres
longtemps restées dans
le secret de l’atelier, qui offrent

L’
exposition « Rodin, la culmine lorsque le maître s’adonne au un nouveau regard sur le travail
lumière de l’antique » réemploi et au détournement, de Bourdelle, artiste sensible
nous convie à un dia- créant des œuvres composites, à sa et émouvant. L. B.
logue riche et lumineux. Qua- façon, surréaliste avant la lettre, tel À voir
rante-cinq sculptures, dix-sept Assemblage : torse féminin age- « Bourdelle intime »,
dessins et une peinture de Rodin nouillé dans une coupe. Rainer musée Bourdelle, Paris (15e),
entrent en résonance avec douze grands Maria Rilke, son secrétaire et ami, www.bourdelle.paris.fr/
modèles de l’Antiquité de son musée imagi- appelle ces hybrides les « fleurs dans
Dans l’atelier du sculpteur
naire, auxquels s’ajoutent, pour que la un vase ». On peut suivre leurs méta-
Antoine Bourdelle, vers 1907.
démonstration soit entièrement convain- morphoses, de la maquette en plâtre
cante, quatre-vingt-neuf œuvres d’an- jusqu’au marbre. Autant d’offrandes
tiques, grecs, étrusques et romains, vases aux dieux et héros grecs dont Rodin
et figurines en terre cuite, statues en admire tant la force méditative et qu’il côtoie
bronze et en marbre, parmi les six mille au quotidien : « Ce sont mes amis de la der-
MUSÉE RODIN/PHOTO CHRISTIAN BARAJA

pièces que le sculpteur a accumulées. On nière heure. » Véronique Prest


apprend qu’entre 1893 et 1917 il achète
chez des antiquaires parisiens des centaines À voir
de fragments : un répertoire de formes et d’atti- « Rodin, la lumière de l’antique »,
tudes dans lequel puiser. On traque dans Triton et musée Rodin, Paris (7e), www.musee-rodin.fr/
néréide sur un dauphin, plâtre monumental de
1908, la même torsion que dans un minuscule Méditation sans bras,
Satyre antique en bronze. L’étonnement Auguste Rodin.

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Janvier 2014 539 Le Magazine Littéraire
La vie des lettres 26

invitations
exposition du Magazine théâtre

pascal victor/artcomart/théâtre nanterre-amndiers


Angers (49) nAnterre (92) Du 11 au 24 janvier
Jusqu’au 16 mars Comédie-Française
Le 22 janvier, à 20 heures
Éclatantes
enluminures 30 places pour La
cette exposition présentée Maladie de la mort
au musée des Beaux-arts de Marguerite Duras, mise
d’angers s’inscrit dans un vaste en scène de Muriel Mayette-
projet national de recensement Holtz, Théâtre du Vieux-
des manuscrits enluminés, Colombier, 21, rue du Vieux-
mené dans tout l’hexagone Colombier, Paris (6e).
par l’institut national d’histoire
de l’art. pour ce premier ThéâTre de la Colline
résultat, chercheurs Le 14 janvier, à 19 h 30
et spécialistes ont misé et le 19 janvier, à 15 h 30
sur une scénographie La pièce 15 % tente de donner forme à la frénésie financière.
moderne plongeant le visiteur 40 places pour
Le Canard sauvage
Bas-fonds de pension
dans l’imaginaire de l’écrit
médiéval. on pénètre là comme
en un cloître, avec son jardin de Henrik Ibsen, mise en
intérieur, ses galeries et ses scène de Stéphane

P
cellules. l’espace à la fois clos Braunschweig, Théâtre
our interpréter au plus juste Les Bas-Fonds de Gorki,
et ouvert évoque l’univers de la Colline (grand théâtre).
Stanislavski demandait à ses comédiens de vivre auprès des
du scriptorium, le dur labeur Les 25 et 29 janvier, clochards, de faire l’expérience des épreuves et des gestes
d’élaboration du manuscrit, à 21 heures
synthèse chatoyante de du besoin, lorsque celui-ci côtoie le dénuement, la maladie et la dis-
l’écriture et de la peinture. 40 places pour parition. Bruno Meyssat, qui met en scène 15 %, propose un autre
plusieurs séquences retracent Re : Walden voyage. Le titre désigne le taux minimum de retour sur fonds propres
l’évolution stylistique de la qu’attendent les fonds de pension entrant dans le capital d’une
d’après Henry D. Thoreau,
peinture médiévale du xie au entreprise. Il symbolise le virage pris par le capitalisme à l’époque
mise en scène de Jean-
xvie siècle, à travers bibles, livres
François Peyret, Théâtre de de la finance dite virtuelle aux effets dévastateurs. Aux États-Unis,
d’autel et de chœur, livres la Colline (petit théâtre), 15,
d’heures, livres profanes,
Bruno Meyssat et ses acteurs ont parcouru le chemin qui mène des
rue Malte-Brun, Paris (20e). plus hauts lieux du pouvoir financier (New York, Wall Street, ses
rouleaux enluminés hors livre;
et s’intéressent au découpage Pour obtenir vos places, banques et ses agences de notation) aux quartiers parmi les plus
des ouvrages par les envoyez un courriel à dépecés par les saisies immobilières (Cleveland, ville sinistrée de
collectionneurs, au recyclage invitation@magazine-litteraire.com l’Ohio). C’est évidemment dans l’espace du pouvoir qu’il leur a été
des images à usage pieux en mentionnant vos nom le plus difficile de pénétrer. « Je n’ai pas rencontré de dirigeants »,
ou mercantile… l’occasion et coordonnées, ainsi que le titre explique le metteur en scène, seulement des « N - 1 », des « N - 2 »,
de rendre hommage aux et la date de la représentation.
collectionneurs privés dont comme ils se nomment eux-mêmes. « Certaines personnes me
la passion et la générosité disaient qu’elles pouvaient envoyer des ordres sur des millions
nourrissent les institutions
publiques. Véronique Prest théâtre d’euros en quelques secondes sans aucune hésitation, sans aucun
obstacle éthique, alors que, dans leur vie quotidienne, elles pou-
vaient hésiter sur des dépenses de quelques dizaines d’euros. »
À voir
Lectures à l’Odéon Bruno Meyssat et sa troupe ont également assisté à la vente aux
le programme des
« Trésors enluminés « Bibliothèques de l’odéon »
enchères de maisons récupérées puis dispersées par les banques.
des musées de France, prend chaque année Comment porter cela sur un plateau ? L’équipe artistique élabore
Pays de la Loire et Centre », une tournure plus importante. des séquences qui surgissent lors d’improvisations avec des objets,
musée des Beaux-Arts d’Angers, ce sont désormais neuf cycles des espaces ou des sons. La méthode repose sur la logique associa-
www.musees.angers.fr/
mensuels, extrêmement tive. Elle n’en est pas moins précise. Elle va des « viatiques » (recueils
hétérogènes, qui sont proposés de textes, de Keynes à Baudrillard et à Emily Dickinson) aux « inven-
Enluminure illustrant aux lecteurs-spectateurs-
Les Vies des femmes célèbres taires » (reprise sélective de séquences improvisées) et au montage
auditeurs. au mois de janvier,
d’Antoine Dufour. par exemple, outre des lectures
qui aboutit à l’ultime écriture de plateau. Dans Politiques du spec-
de Balzac (La Peau de chagrin) tateur (éd. La Découverte, 2013), Olivier Neveux écrit à propos de
et de tchekhov (Ce fou ce théâtre : « Les brutalités manifestes, les cruautés infimes, les
de Platonov), d’épicure et de dépendances et les humiliations aussi bien que les désertions men-
maryline desbiolles (Ceux tales s’exposent. Tout cela est bien énigmatique et cette énigme est
qui reviennent), on pourra poignante à n’avoir rien qui en assure la résolution. » C. B.
écouter doris lessing lue par
musée doBrée, nantes

dominique Blanc, ou un débat


mené par Georges Banu À voir
avec Jean-François peyret 15 %, textes d’André Orléan, John K. Galbraith, Michael Lewis,
et rené de ceccatty. Emily Dickinson, mise en scène de Bruno Meyssat,
www.theatre-odeon.eu/fr/la-saison/ Théâtre Nanterre-Amandiers, 7, av. Pablo-Picasso, Nanterre (92).
les-bibliotheques-de-l-odeon

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Le Magazine Littéraire 539 Janvier 2014
27

PARIS 6e Du 15 au 29 janvier

théâtreDuras dans POINTS


un état second DE
«
A
insi vous avez pu vivre cet amour de la seule façon qui
puisse se faire pour vous, en le perdant avant même qu’il
soit advenu. » C’est sur ces mots que se termine La Mala-
VUES LES PERSPECTIVES
À L’ŒUVRE

die de la mort, court récit de Marguerite Duras écrit en 1982 et


comme arraché à la mort. C’est l’été. Duras doit entrer à l’hôpital
en urgence. Elle préfère prendre le temps d’écrire ces quelques
pages dont la rédaction la retient plusieurs semaines. Elle dicte le
texte à son jeune amant, Yann Andréa. Le récit est écrit à la deuxième
personne : le narrateur (la narratrice ?) s’adresse à un homme
(peut-être homosexuel) qui retrouve chaque nuit la même femme
dans une chambre, au bord de la mer, et qui ne sait comment
l’aimer. C’est hiératique, désespéré et éblouissant.
Le texte a aussitôt donné lieu à des commentaires de Maurice
Blanchot, dans La Communauté inavouable. En 1985, Peter
Handke l’adapte pour le cinéma. En 1997, Bob Wilson le porte à la
scène. En 2006, Fanny Ardant le joue seule, sous la direction de
Bérangère Bonvoisin. C’est Muriel Mayette, administratrice générale
CONTEMPORAINS
de la Comédie-Française, qui s’y attelle désormais, avec la compli-
cité artistique de Matthias Langhoff. Selon la metteur en scène,
Duras réussit à faire de la diffi- VII
culté d’aimer un sujet de tragé-
die. Que se passe-t-il lorsqu’un
homme ne sait, ou ne peut, ou
ne veut, désirer, jouir, aimer ?
Que signifie cette panique
devant le sexe de l’autre ? Ce
récit qu’elle aurait pu adapter
en respectant la répartition de
la narration et des dialogues,
Muriel Mayette choisit de le
faire dire entièrement par un
homme, dont elle accroît ainsi
le trouble et l’impuissance :
MIRCO MAGLIOCCA

l’homme se parle et analyse son Lancement le mercredi 29 janvier 2014


histoire au lieu de la vivre. Car Bibliothèque publique d’information
la femme est ailleurs, silen- Centre Pompidou
Muriel Mayette.
cieuse, en fond de scène, der-
rière des parois vitrées. Elle ne Rencontres du jeudi 30 janvier
sait pas que l’homme la regarde, et elle ne le regarde pas. Elle ne Maison des cultures du monde
sait pas que le public la regarde, et elle ne nous regarde pas. Rencontres du vendredi 31 janvier au 2 février
Matthias Langhoff a conçu le décor, les lumières et un film muet Auditorium du Petit Palais
projeté dans l’espace translucide de la chambre. On y voit
musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Marguerite Duras, jeune, âgée, au bord de cette mer qui joue dans
le récit un rôle de contrepoint permanent. On y voit un homme
Maison des écrivains et de la littérature
qui se noie dans les glaces. Ce film est comme un rêve qui déplace,
condense et dissémine la mélancolie portée par la phrase lyrique Informations au 01 55 74 60 91 / 01 55 74 60 98
et la composition fragmentaire de Duras. Christophe Bident entrée libre et gratuite
www.m-e-l.fr
À voir
La Maladie de la mort, de Marguerite Duras,
mise en scène de Muriel Mayette-Holtz, Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier,
21, rue du Vieux-Colombier, Paris (6e).

www.m-e-l.fr
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Janvier 2014 539 Le Magazine Littéraire
La vie des lettres

Trois questions à JeAn-FrAnçois Peyret

théâtreThoreau 2.0
R

JéRôME PRéBOIS
encontre avec Jean-François Peyret, qui, dans Re : Walden,
confronte l’ascèse de l’Américain Henry David Thoreau
aux technologies numériques.
Pourquoi montez-vous le Walden de Thoreau ? Mathieu Amalric, Maïwenn et Karin Viard, dans L’amour
Est-ce exactement cela, d’ailleurs ? est un crime parfait, adapté d’un roman de Philippe Djian.
Jean-François Peyret. Je ne monte pas Walden pour des raisons
d’actualité (verdure et décroissance), mais probablement pour en
finir avec un chef-d’œuvre qui me hante depuis ma jeunesse. Du
cinéma
reste, vous avez raison, je ne monte pas ce texte, et il ne s’agit pas Les Larrieu à - 37°2
d’une adaptation, mais plutôt d’un exercice de théâtre tentant une C’est une ouverture excitante, si surplombant l’abîme des
sorte de réminiscence de Walden : qu’est-ce que se souvenir d’un l’on ose dire. De nuit, une voiture ventres humains, exacerbent
texte ? que faire de ses traces persistantes dans la mémoire ? quelle tricote dans les méandres le carnaval de la libido. Pris
d’une route de montagne en étau entre sommets et
réponse, riposte, réplique imaginer ? Rembobiner quelque chose, enneigée, slalome entre les boyaux, le jeu social et même
faire un retour à l’envoyeur, aussi. D’où le Re :... congères phosphorescentes. la psychologie apparaissent
Vous vous entourez d’un musicien, d’un scénographe À bord, ça badine, ça fume, comme des oripeaux de moins
sonore et d’un vidéaste. Le spectacle a d’abord ça a bu. Une jeune fille à la place en moins opérants, versatiles
été performance sonore, puis exposition et installation. du mort, un homme plus mûr – ce en quoi convient
Comment envisagez-vous ce recours à la technologie ? au volant. On arrive enfin parfaitement la sociabilité
Le travail avec ces artistes, avec aussi une web artiste qui nous a à un grand chalet. Touffeur universitaire, propice
d’une chambre de célibataire, à la tartufferie. La verdeur
emmenés sur ses mondes virtuels, le recours à des dispositifs tech- striptease fripon. Ellipse. éventuelle se fait dépressive, la
nologiques sophistiqués ne Au matin, Marc (Mathieu grivoiserie voisine avec la viande
sont pas propres à ce spectacle. Amalric) se lève comme si froide – elle est ici un ballot
C’est ma manière de travailler de rien n’était et découvre sa congelé qu’on a bazardé dans
et de me rappeler, moi, homme conquête sans vie, déjà vert-de- un trou. Certes, les Larrieu
du livre et du texte, que nous gris, sans qu’on connaisse la ont déjà joué avec divers genres,
raison de sa mort. Il l’emporte mais pas de manière aussi
vivons (dans) la révolution en douce dans la forêt voisine et homogène et continue (comme
numérique et qu’il est intéres- laisse glisser son corps dans une basse sourde), et ils
sant artistiquement de se une faille rocheuse. Et voilà ne s’étaient pas encore frottés
ELISABETh CAzECChIO

mettre là où ça fait mal, au tout : il retourne ensuite à la fac aux codes du récit policier.
point de friction entre le livre où il anime des ateliers Si la teneur de l’énigme n’est
et l’ordinateur, pour le dire bru- d’écriture, que suivait la défunte pas la priorité du film, elle
talement. Walden est la litté- Barbara. L’amour est un crime ne se limite pas à un prétexte.
parfait, adapté d’un roman de Plutôt une manière d’insuffler
rature par excellence, et nous Philippe Djian, peut d’abord aux préoccupations passées
Jean-François Peyret. avions la curiosité de lui faire laisser fantasmer un Twin Peaks un rythme nouveau. Celui d’un
passer le test des machines alpin – non pas centré autour polar verglacé : thriller en état
numériques. Et il y a un peu de malice à aller rechercher (Re : d’un lycée, mais d’une université d’hypothermie, suspense
chercher) ce texte qui prêche la diminution de l’homme, sa réduc- design, sorte d’astronef glacial engourdi, sueur froide. Tel est
tion à sa plus simple expression, avec les moyens très augmentés où l’on vit hors-sol. Au chalet, le tempo d’un désir naviguant
Marc vit avec sa sœur (Karin à vue. Tel est l’état de Marc,
des technologies d’aujourd’hui.
Viard), qui travaille elle aussi écrivain raté et pleinement
Vous travaillez avec Alain Prochiantz, professeur à la fac et avec qui les relations conscient de l’être. Quoi de plus
au Collège de France et spécialiste de neurobiologie. paraissent lourdement triste que cela? L’homme y
Que vous apporte cette collaboration ? fusionnelles, d’autant que le trouve peut-être un substitut en
J’ai l’ambition, même si je suis très lucide quant au résultat, de mielleux chef du département allant et venant autour d’une
faire, comme disait Brecht, un « théâtre de l’ère scientifique ». Le de littérature (Denis Podalydès) crevasse, traçant avec ses pieds
destin technique et scientifique de l’espèce humaine me paraît a des vues sur elle. des lignes et des points dans
Sans compter une étudiante la neige, tel un Robert Walser
faire matière de théâtre, autant que la psychologie du couple, par harceleuse (Sara Forestier) en après-skis.
exemple, ou la vente de domaines dans la Russie présoviétique. et Maïwenn qui débarque, dans Hervé Aubron
La collaboration avec des scientifiques, la conversation avec eux, le rôle de la jeune belle-mère
et avec Prochiantz en premier lieu, m’aide à « exposer » mon de l’étudiante disparue… À voir
théâtre à la science. L’amitié fait le reste. On retrouve ici la patte des L’amour est un crime parfait,
Propos recueillis par Christophe Bident frères Larrieu (Un homme, un un film d’Arnaud et Jean-Marie
vrai, Peindre ou faire l’amour…), Larrieu, en salle le 15 janvier.
et d’abord cet environnement
À voir montagnard que les Pyrénéens, À lire
Re : Walden, spectacle de Jean-François Peyret, en paysagistes alpinistes, Incidences, Philippe Djian,
Théâtre de la Colline, 15, rue Malte-Brun, Paris (20e), du 16 janvier au 15 février. aiment toujours autant cadrer. éd. Folio, 254 p., 7,20 €.
Les cimes granitiques,

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dvdBoulgakov Du 11 octobre au 23 février 2014

E X P O S I T I O N
héros de série télé
P
armi les genres littéraires les plus commodes à adapter en
série télévisée, les recueils de nouvelles pourraient figurer
en tête de liste. Prédécoupés, ils offrent aux scénaristes une
sorte de patron pour guider leurs ciseaux. Dans le cas des Carnets
d’un jeune médecin de Mikhaïl Boulgakov, cette facilité était
d’autant plus évidente que ces nouvelles concernent un seul et
même personnage – un apprenti docteur tout juste diplômé avec
brio et affecté dans un hôpital perdu au milieu de nulle part (tout
comme le fut l’écrivain russe, qui s’inspira de son expérience pour
forger ces récits). La transposition sur petit écran de ces écrits de
jeunesse de l’auteur du Maître et Marguerite aurait donc pu n’ac-
coucher que d’une sorte de décalque cathodique ; au lieu de cela,
la série réalisée pour la télévision britannique fait preuve d’une cer-
taine audace en brouillant les lignes tracées par le modèle.
Au cœur des textes, on trouve le conflit entre l’inexpérience du
jeune médecin et l’urgence des situations qu’il craint de ne pas maî-
triser : pour Boulgakov, les patients ressemblaient à des bombes Jean
humaines, leurs souffrances à des déflagrations de réalité dynami-
tant les certitudes de la théorie. Ces explosions successives s’en-
tendent littéralement dans la série où l’on s’est amusé (avec un zèle
pas toujours de très bon goût, mais correspondant au burlesque
Cocteau
cher à l’auteur) à faire jaillir en quantité le sang et le pus. L’éclate-
ment devient un principe d’adaptation puisque les scénaristes ont le magnifique
Les miroirs d’un poète
largement démantelé les multiples intrigues avant de les recompo-
ser en un puzzle malgré tout cohérent. Cette liberté s’accorde idéa-
lement avec la meilleure idée de la série : dédoubler le docteur de
Boulgakov en laissant Daniel Radcliffe et ses airs d’écolier donner
vie au jeune médecin, tandis qu’un Jon Hamm au regard triste et
fatigué incarne le même personnage plus âgé. Ce procédé permet
d’intégrer des éléments piochés dans la vie de l’écrivain mais absents
des Carnets et d’offrir ainsi une digression documentée qui brouille
un peu plus la frontière entre fiction et autobiographie.
Exposition organisée
Pierre-Édouard Peillon
avec l’accord de Pierre Bergé,
À voir
Président du Comité Jean Cocteau
A Young Doctor’s Notebook, saison 1, d’Alex Hardcastle,
d’après Mikhaïl Boulgakov, éd. Montparnasse, 100 min, 15 €.

Daniel Radcliffe et Jon Hamm dans les Carnets d’un jeune


médecin, devenus une série britannique.
MLM 2013 - © Photographie : Laure Albin Guillot / Roger-Viollet

222, bd Saint-Germain - 75007 Paris


Tél. : 01 42 22 48 48 - www.museedeslettres.fr

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La vie des lettres 30

le feuilleton
de Charles Dantzig

Un héros
de la moquerie
S
i j’étais Christiane Taubira, je répon- hissent sur leurs épaules pour qu’ils voci-
drais aux courriers obligeants que fèrent des injures avec de fines allusions
l’on m’envoie. Ils ne doivent pas aux guenons, le comique et poétique
être si nombreux. Je reçois de album de Copi que publient les éditions
temps à autre, et par exemple de l’Olivier. Il s’intitule Les filles n’ont pas
cette semaine, des messages anonymes. de banane. Sur la page de faux titre, une
Jamais ils ne sont venus que de deux types petite fille répond : « Je peux m’en accro-
de personnes : les anti-corridas, dont je ne cher une. » L’auteur n’était pas guindé sur
comprends pas comment la haute moralité la sexualité.
éprouve le besoin de se cacher, et les homo- La dernière représentation d’une des
phobes, dont je comprends bien qu’ils ne pièces de Copi, La Tour de la Défense
signent pas leur texte, il baverait sur la (1974), a eu lieu voici deux ans, au très
signature. (Les derniers sont les plus bon Vingtième Théâtre, à Paris, j’y suis allé
nombreux. Il y a plus de gays que de tore- avec le rédacteur en chef du Magazine
ros en France.) Ce qui me frappe dans ces Littéraire, Laurent Nunez, écrivez-lui pour
lettres, outre la vulgarité, c’est l’impuis- lui demander son avis, je crois qu’il était
sance. L’état de rage où il faut arriver pour, bon. Il y a dans cette pièce une mouette
incapable d’assouvir sa haine, envoyer une qui mange une savonnette et en meurt :
lettre anonyme où il y a « tu crèveras du « Jean. – Bon, on ne va pas laisser cette
sida » en capitales ! C’est un supplétif mouette morte dans la baignoire !
d’assassinat par lettres bâton. Ces mes- « Luc. – Il faut surtout lui enlever la
sages qui ne m’affolent pas (et puis enfin savonnette, c’était une Chanel ! »
ils ne sont jamais par mail, les chères Cet humour gay (qui est aussi une
vieilles lettres manuscrites conti- façon de se moquer de l’humour gay)
nuent) sont indifférents en temps de avait une nuance désolée dans Eva
paix ; ils signalent que, en temps Perón (1970), où Copi tentait de détruire
trouble, nous ne serions pas épar- par la farce cette imposture de l’Argen-
gnés par les minables alors sauvés tine. Hélas ! les peuples ne veulent jamais
par la divine surprise de quelque défaite qu’on détruise leurs légendes, et ce
ou de l’anarchie. mélange de cynisme sentimental et de
Si j’étais Christine Taubira, j’enverrais à populisme en robe du soir continue. On peut
toutes les associations familiales qui remplacer les mots « Eva Perón » par « Cris-
militent pour la « protection des en- tina Kirchner », la pièce tient. Dans Une visite
fants », ces mêmes enfants qu’elles inopportune (1987), Copi a réussi ce
qu’alors on ne savait généralement pas faire
ILLUSTRATION pANchO pOUR LE MAGAZINE LITTÉRAIRE

avec le sida, éviter La Dame aux camélias. Il le

S
traite par la comédie. On se rend encore mieux
compte de la tragédie. Et il l’avait, le sida. Il en est
mort. Sa moquerie de l’apitoiement qu’il aurait pu
i j’étais Christine concevoir est une grande politesse, mieux que
Taubira, j’enverrais cela : un grand courage.
Né en Argentine, écrivant en français, dessinant en
aux associations de « protection désenchanté, Copi avait pour nom d’état civil Raúl
Damonte Botana. On y aurait volontiers ajouté dix « y »
des enfants » le poétique et comique album et « y », Damonte Botana y Alegria y Burlas y Ternura.
Pour la moquerie, il en a été un héros. Un de ses amis
de Copi, Les filles n’ont pas de banane. m’en parlait récemment, en riant de son insolence

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affectueuse. Une drôlerie de Copi suivait l’autre. Elles


servaient à se revancher des avanies. Cette génération
a été humiliée, me disais-je. J’en aurais pleuré. Elle Un autre regard
s’en vengeait par l’insolence, et c’était nouveau. Ah,
ces coups de griffe contre les coups de poing, quelle
pathétique épopée. Il nous faut des triomphes !
sur le monde
Taubira nous en a apporté un avec sa loi pourtant si
mal lancée sur le mariage. Elle a exaspéré les femmes
assises. Elles se sont levées pour aller manifester.
La femme assise, que l’on retrouve tout au long des
Filles n’ont pas de banane (initialement publié dans
Le Nouvel Observateur), ne veut surtout pas bouger
de ses préjugés. Dans une des histoires, une petite
fille lui demande : « Qu’est-ce que c’est qu’un homo-
sexuel ? » Elle lui répond : « C’est un homme qui
marche comme ça », faisant le geste du poignet cassé
et du dandinement. La petite fille va dire à un canard :
« Tu ne l’es pas. » Les dessins de Copi ne sont pas du
militantisme, ni des commentaires, ni de la caricature,
ni de l’éditorial. Ce sont des histoires rêveusement
comiques. Je recommande celle du mariage de la
femme assise avec une fourmi. « Tu devoir être sérieuse
dans les affaires de corazon ! », lui dit l’évêque.
Je donnais l’autre jour une conférence sur Proust et
l’imbécillité à la Maison française de New York Uni-
versity, où les écrivains
À lire sont toujours très bien
Les filles n’ont pas reçus. J’y ai fait la propo-
de banane, Copi, sition suivante : le salaud ... parce qu’il en va du goût
éd. de L’Olivier, « Olivius », est une invention de la
21,50 €.
Eva Perón, Copi,
littérature de gauche, de la pensée, d’une foi intacte en
l’imbécile est une in-
éd. Christian Bourgois, « Titre »,
96 p., 4,80 €. vention de la littérature la richesse infinie des mots et
Une visite inopportune, de droite. Marcel Proust,
Copi, éd. Christian Bourgois, écrivain de droite, faisait des images, du plaisir de
« Titre », 96 p., 4,80 €. partie de cette sous-
Le Passé défini VIII, catégorie très rare, la la découverte, de la surprise et
1962-1963, Jean Cocteau, droite humaine, et il a
éd. Gallimard, 416 p., 35 €. donc des éléments de de l’émerveillement...
gauche dans son roman,
le principal étant que, parmi sa grande peuplade d’im-
béciles, son livre contient un salaud. C’est Morel, le
pianiste, qui se tient si mal avec le baron de Charlus,
Mirabilia
son bienfaiteur en même temps que son amant.
revue thématique et illustrée
Dans l’ultime volume du journal de Jean Cocteau, Le
n°4, Les Oiseaux
Passé défini VIII, on trouve plusieurs observations
brèves, sèches, hiéroglyphiques, enfin ce qu’était Coc- automne 2013
teau à son meilleur : « La mort est le personnage prin- 136 pages - 22 €
cipal du théâtre. » Il fait aussi cette remarque, lui à qui
Textes de John Marzluff, éthologue, Gaston Bachelard,
sa gentillesse a tellement nui dans la ville nommée
Paris où la méchanceté est admirée : « Faut-il être mo- philosophe, Tarjei Vesaas, Anne Guglielmetti, écrivains,
deste ? C’est tout le problème. Dalí s’est imposé par Fabienne Raphoz, Christian Moullec, ornithologues,
l’orgueil et les éloges qu’il se décerne. Sommes-nous Daniel Schoepf, anthropologue
modestes ? Les gens ont vite fait de nous croire et de Portfolio central : reproductions de parures de plumes
dire : “Ce n’est rien”, si nous avons eu l’imprudence des Indiens d’Amazonie
de le dire. » Hélas ! il faut lire tout cela dans une édi-
tion piquée de fautes, comme les précédents volumes.
Bestegui s’appelle Besteguy, Cinq-Mars, Saint-Mars, et www.revue-mirabilia.fr
Hélène Soutzo, Soudzo. Elle en déchirerait sa carte vente en librairie et sur abonnement
des Amis des nazis en retraite. « Dans ce journal, il avec le soutien
faudra corriger les noms propres », dit Cocteau. Les
testaments d’Orphée sont toujours trahis.

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Critique 32

laure albin-Guillot/roGer-viollet
rue des archives/tallandier

Paul Morand (1888-1976), Jacques Chardonne


ici dans les années 1920. (1884-1968), vers 1953.

Fleurs de fumier saillies, traits, rosseries, bons mots : on ne s’ennuie


Correspondance, t. I, 1949-1960, Paul Morand, Jacques Chardonne, pas sur le boulevard à ragots. D’autant que ces vieux
édition annotée et établie par Philippe Delpuech, éd. Gallimard, 1 152 p., 46,50 €
observateurs de la politique littéraire ne vivent ni l’un
Par Pierre Assouline ni l’autre à Paris, qui en est le chaudron. Morand est

I
à Vevey (canton de Vaud), Char-
l y a comme cela des livres qui nous arrivent donne à La Frette-sur-Seine (dépar-
précédés par leur légende. Pas sûr qu’ils en Extrait tement du Val-d’Oise) mais, par la
tirent avantage, car le risque est grand de déce- grâce des services postaux, leurs
voir l’attente. Surtout lorsque la rumeur leur V otre B. [Bernard] Frank me villages servent de caisse de réso-
accorde un parfum de soufre et de scandale. semble une de ces merdes (pour nance aux rumeurs. Deux écrivains
Elle abuse d’autant plus qu’elle n’en sait rien puisque, employer son style) juives qui ont qui ont eu chacun leur public,
par définition, nul n’a encore lu ces fameux livres qui besoin d’autrui pour exister, qui diminué par les séquelles de la
tardent à venir au jour afin de ne pas heurter les sen- n’arrivent pas à se définir, qui ne Libération, et qui peinent à le rega-
sibilités de nos contemporains. C’est notamment le savent pas où ils commencent et gner depuis leurs confortables
cas des correspondances, et plus encore de celles des où ils finissent. Néanmoins, j’em- purgatoires. Mais, la gloire, le
écrivains de droite au siècle qui a vu l’occupation de porte sa Géographie, Hélène talent et la capacité de production
la France par l’Allemagne nazie. s’étant chargée des Rats. du premier étant bien supérieurs
N’allez pas croire que Paul Morand et Jacques Char- à ceux du second, la comparaison
donne se soient écrit pendant vingt ans sans imaginer Paul Morand à Jacques Chardonne, qu’entraîne toute correspondance
que leurs lettres seraient publiées un jour. Ils avaient le 1er septembre 1956 ne tourne pas à l’avantage de celui-
même prévu le jour : n’importe quand mais après l’an ci. L’inimitable touche Morand,
2000, cette borne stupide sur laquelle on fantasmait cocktail de légèreté, d’intelligence et de cynisme, a
en ce temps-là. Cela représente quelque cinq mille ceci de particulier qu’elle fait pâlir tout ce qui se met
pages. Le premier volume, qui court de 1949 à 1960, en face. Chardonne, qui redevient souvent l’éditeur
rassemble huit cents lettres jusqu’ici gardées en lieu Boutelleau de chez Stock, en est conscient qui pro-
sûr à la bibliothèque cantonale de Lausanne. Flèches, pose à son ami de publier les lettres de Morand sans

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Un ange passe
celles de Chardonne, à l’égal d’un journal. Pas sûr que l’on n’y eût
perdu le sel de la conversation, car Morand est si intimement
convaincu de sa supériorité sur ses contemporains qu’il soliloque.

chez Péju
Il a une si haute idée de lui­même qu’il se vit comme un Samuel
Johnson qui n’a pas besoin d’un Boswell pour se survivre.
Les Hussards naissants forment une bande dessinée par la pointe
sèche de l’un et l’aquarelle de l’autre. Roger Nimier, Antoine Blondin,
Jacques Laurent, Félicien Marceau, Michel Déon en sont les héros
(avec Sagan, Mauriac, Fabre­Luce en vedettes américaines et Malraux L’État du ciel, Pierre Péju, éd. Gallimard, 272 p., 18,50 €
en tête de Turc), et Bernard Frank le héraut. C’est d’ailleurs sur les
Par Clara Dupont-Monod
épaules de ce dernier que les deux épistoliers placent tous leurs

L’
espoirs pour l’avenir de la littérature selon leur goût. Or le brillant État du ciel s’ouvre et s’achève sur le monologue d’un
chroniqueur a si bien noyé ses dons dans l’alcool qu’il en a oublié de ange. Ces monologues ressemblent à deux ailes enve­
faire une œuvre. Ce monde, on y parle beaucoup, on y boit sans loppant le corps du récit. Ils le structurent, l’enserrent, le
mesure, mais on y publie peu car, au fond, on parle souvent d’écrire. rythment. La voix surplombante appartient à Raphaël. Cet ange a la
À leur âge, Morand en faisait davantage. Curieuse, tout de même, vie dure. Il n’a ni message ni mission. Il s’ennuie. Il paresse dans les
cette passion partagée pour Bernard Frank. Car c’est le seul Juif de cieux. Sous son regard s’agitent les vies humaines. Au loin, Raphaël
la bande. Leur bon Juif. Encore que, contrairement à ce que l’on distingue une maison, accrochée à la montagne. Dedans, une femme
déduit souvent hâtivement de l’hitlérophilie de Chardonne, il n’ait est allongée. Elle s’appelle Nora. Depuis qu’elle a enterré son fils,
pas l’antisémitisme en partage avec son correspondant, et précise Nora dort, quand elle ne concocte pas dans son atelier d’étranges
même : « La persécution juive à travers les âges, c’est pour moi la sculptures effrayantes. Son mari n’ose pas la déranger. De toutes
honte de l’humanité. Bien plus, ce cancer, et cela seulement, me façons, son métier l’absorbe. Médecin accoucheur, Mathias part
donne la honte d’être un homme. Le pire, peut­être, dans ce crime chaque jour à l’aube et revient tard.
permanent, c’est la stupidité. Je le dis, n’ayant depuis trois siècles pas Raphaël flaire le couple aimant au bord de l’abîme. Il pressent la
une goutte de ce sang » (19 novembre 1959). Or, chez Morand, c’est séparation, la douleur enfouie sous le silence. Il décide d’intervenir.
une passion ancienne que seuls les morandiens les plus dévots attri­ Le voilà descendu sur terre, aux abords de la montagne. « Ce n’était
buent encore à sa femme, une Roumaine qui avait reçu dès sa nais­ pas un miracle bien extraordinaire que j’allais accomplir, mais pas
sance un solide entraînement dans cette discipline. Sauf que Morand négligeable non plus… Rien de honteux pour un vieil ange. Une
n’eut besoin de personne pour mijoter cette haine­là tant dans certains bonne nouvelle qui ne pouvait faire que du bien à mes deux pro­
de ses livres (France la doulce) que dans son Journal inutile et dans tégés. » Cette bonne nouvelle, c’est la réconciliation. Thème phare
sa correspondance où elle resurgit à chaque coin de page. « Ce besoin de ce beau roman, la réconciliation est ici traitée sous un versant
juif de souiller ce que l’on aime », « le Journal d’Âne­France »… De amoral : elle n’est ni récompense ni vertu. Non, la réconciliation
la haine chic, en tweed ou en costume croisé, bien policée, mais de apparaît comme le confort minimal auquel aspire l’espèce humaine.
la haine. Dans le même ordre d’idées, les homosexuels viennent juste Une question de bien­être. C’est tout le paradoxe et le charme de
après ; suivent les communistes, les francs­maçons, les démocrates, L’État du ciel, celui d’un ange qui a incorporé les règles humaines.
la plupart des femmes… Seul son style le sauve. Rapide, enlevé, per­ Voilà pourquoi Raphaël rate d’abord sa mission. Sa première tenta­
cutant, éblouissant. Quelle perversité posthume que de nous forcer tive de miracle est un fiasco. « Sur la terre comme au ciel, rien ne
à l’admirer quand il le met au service de l’ordure ! tient vraiment le coup, philosophe­t­il.
Quant à Chardonne, sa cécité laisse perplexe. Non seulement il ne Le sable des circonstances vous file
renie pas un mot du Ciel de Nieflheim, une ode insensée à l’Allemagne entre les doigts. »
écrite en pleine Occupation et demeurée à l’état d’épreuves circulant L’on se prend à douter : qui est l’ange
depuis sous le manteau, mais il en remet une couche dans le dévoie­ véritable ? La créature des cieux ou
ment du langage. La Suisse ? « Un camp de concentration » au motif l’homme campé sur sa terre ? Car Ma­
qu’on y travaille beaucoup trop. Et comme l’Occupation fut « douce » thias et Nora se bagarrent contre le sort
à Bordeaux. Etc. C’était un temps où l’on se plaignait déjà de la déca­ avec une envie de vivre réservée à leur
dence de la vie littéraire (« Il n’y a plus de critiques ») malgré Arts, La espèce. Cette envie de vivre se révélera
Parisienne, Les Nouvelles littéraires et, horresco referens, Les Lettres contagieuse, puisque Raphaël puise
françaises. Cette correspondance n’en constitue pas moins un témoi­ dans ce stock d’émotions humaines
gnage indispensable sur l’histoire littéraire du demi­siècle. Même si l’énergie qu’il lui faudra pour affronter
certaines pages puent. Et même si l’appareil de notes, d’une séche­ de nouveau l’éternité. Joli renversement que nous offre Pierre Péju :
resse regrettable (il eût au moins fallu préciser l’engagement de comme si les divinités avaient beaucoup à apprendre des hommes
Philippe Barrès pendant la guerre pour comprendre l’écart par rap­ qu’elles sont censées servir. Le second miracle de Raphaël est
port à son père), laisse pantois dans la hiérarchie des informations : payant. Il s’agit d’une réconciliation familiale et de celle, plus in­
« Georges Simenon (1903­1989), journaliste à la Gazette de Liège, time, de Nora avec elle­même. Mais, là encore, le doute subsiste :
écrivain, auteur de romans policiers »… le miracle tient­il à l’intervention bienveillante d’une instance supé­
Après lecture, une fois dissipés le souvenir des éblouissements du rieure ou à la force de l’espoir ? Et si l’espoir était bien le seul mi­
style et les traits les plus fameux de l’infâme pépite, cela ne nous rend racle valable, car magnifiquement humain ? Au fond, Pierre Péju
ni meilleurs, ni plus heureux, ni plus intelligents. Et s’il se laisse por­ détourne la foi de son objet religieux. La sienne est en l’homme,
ter du côté du boulevard Saint­Germain, en passant devant la bras­ bien moins désespéré qu’un ange. D’ailleurs, le lecteur pourra sa­
serie Lipp, le lecteur se surprendra à se demander s’il ne s’appelait vourer une fin heureuse. L’État du ciel commence donc comme le
pas Lippmann et si, par hasard, il n’était pas « P. D. », lui aussi, preuve film Les Ailes du désir de Wim Wenders, se poursuit en drame et
que le sale type en Morand est plus contagieux que l’écrivain. s’achève en feu d’artifice.

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Critique 34

Sollers, fidèle à la Sérénissime


qui accompagne Hölderlin dans sa dernière nuit d’ago-
Médium, Philippe Sollers, éd. Gallimard, 180 p., 15,90 €
PHILIPPE SOLLERS
nie, le 7 juin 1843. Vaudou ou déesse, Ada ou Loretta,
Par Aliocha Wald Lasowski la femme est le médium. Étoile filante en plein jour. Le
plaisir circule : peinture, sculpture, musique. Médium

P
MÉDIUM
assager clandestin et visiteur incognito, roman
est un roman enrobé de temps invisible et envoûtant.
Philippe Sollers continue d’explorer Venise, Mais qu’est-ce que le médium ? C’est le transport
de livre en livre, de femme en femme, depuis amoureux, la vibration interne. Quand il est à Venise,
son premier voyage dans la Cité des Doges, en 1963, à Sollers est aussi à Pompéi, en Égypte, dans le Caucase
l’âge de 27 ans. Si l’archipel vénitien provoque chez ou à Versailles. Les noms de l’histoire surgissent dans
l’écrivain une véritable conversion physique, il participe GALLIMARD
l’enchantement. On meurt beaucoup par ici, à travers
aussi à la construction narrative de ses romans, renou- les fêtes, les messes, les complots, le poison qui circule.
velle autant l’intensité de la perception que l’acte Et que serait un poison s’il ne circulait pas ? Accompa-
d’écrire. De Femmes (1983) à La Fête à Venise (1991), du Lys d’or gné du duc de Saint-Simon, « 7 000 pages, 7 854 personnages, nuits
(1989) au Dictionnaire amoureux de Venise (2004), les lagunes de à la bougie dans son château nécropole », Sollers construit son « Ma-
la Sérénissime maintiennent les sens en éveil. Et c’est dans ce lieu du nuel de contre-folie », un art de désagrégation, explique-t-il. Expéri-
secret et du goût démultiplié que se déroule Médium, qui s’ouvre mentateur de mots et de visions, le romancier écoute sa cadence,
par ses mots : « La magie continue. » L’écrivain vient d’arriver à La Ri- multiplie les fugues et les escapades, bordées, brodées par l’air, le
viera, petit restaurant avec terrasse où il a ses habitudes, sur les quais vent, le soleil, les bateaux, la lagune et le velours du soir. Oui, il y a
de Venise, du côté de la gare maritime : « Quand j’arrive ici, dans le une magie médiumnique de Venise : « On la voit sans la voir, on l’en-
retrait, la lenteur, l’obscur, tout va très vite. Je n’ai pas à m’occuper tend sans l’entendre, elle disparaît et soudain, dans une clarté impré-
de ce qui va surgir, ma plume glisse, elle trace les mots. » Sollers prend vue, elle est là. » Médias, milieu, médiane ou médiation, il n’y a au
la plume, prend le bateau, embarque le lecteur avec lui. Le respec- final qu’un seul médium, l’écrivain. Avec lui, les couleurs parlent, les
tueux professore plonge dans l’aventure romanesque où se mêlent images se laissent caresser, la nature devient peinture : « Émulsion
désirs, pensées, rêveries, rencontres, échappées libres. La Piémon- de l’espace, convulsion du temps, force des couleurs, netteté des
taise Ada, brune aux yeux bleus, experte en massage, ou Loretta, la sons, toucher de soie. » La vraie révolution aujourd’hui, c’est de ne
petite-fille du patron de La Riviera, qui fait penser à Lotte Zimmer, pas désespérer, mais d’aimer, de croire et de s’évader.

La Barjot n’a pas le dernier mot


« […] pour faire mémoire de celui dont on ne me parle plus, sauf
Tu n’as pas tellement changé, Marc Lambron, éd. Grasset, 148 p., 15 €
quand une amie d’autrefois veut lui faire servir sa cause. Je ne par-
Par Thomas Stélandre ticiperai pas à la promotion de ce livre. » L’italique se repère, expres-
sion visuelle de ce que la communication « autour de » pourrait avoir

C’
est un murmure qu’un tapage a sorti du silence. Dans le de déviant : on ne rappelle pas les morts. C’est encore la distance
bruit d’avril 2013, en pleine querelle nationale sur la ques- qu’on marque ici, à l’encontre du terme et de sa signification, de
tion du mariage pour tous, Marc Lambron, écrivain, haut même que d’autres mots n’apparaîtront pas. Pour dire que Philippe
fonctionnaire et journaliste au Point, consacrait dans l’hebdo un était homosexuel, Marc Lambron dit que « [leurs] sensualités ne se
long portrait à la porte-parole des anti, Frigide Barjot. Dans la bouche fixaient pas sur les mêmes objets ». Pour dire qu’il avait le sida, il
de cette dernière revenait souvent le même argument en parade : parle de « verdict qui le condamnait ». Des silences comparables rem-
non, elle ne pouvait pas être homophobe puisqu’elle avait aimé plissent des pages où les phrases respirent. Dans l’album en allers-
durant des années un homme homosexuel qui s’était toujours refusé retours se glissent des flashs, souvenirs jetés pêle-mêle. Le vide est
à elle, un homme mort du sida. Il s’appelait Philippe, c’était le frère aussi matière littéraire. Cela est d’autant plus frappant quand on
cadet de Marc Lambron. Marc ne niait pas le droit de Frigide à parler connaît la pyrotechnie dont l’auteur des
de lui (« Philippe faisait partie de son histoire comme il fait partie Carnets de bal peut faire preuve.
de la mienne »), mais il y avait de ce retour, celui de l’ancienne amie Comme déjouant sa partition d’aîné
comme celui du frère disparu, quelque chose à tirer, à dénouer, une brillant, il se garde d’en faire trop. Le
pelote de mémoire. L’idée d’une brisure intime pouvant éclairer la livre est court, en mode mineur. Philippe
place aujourd’hui occupée par Barjot sous les projecteurs, « […] une ne souhaitait pas laisser de traces, il n’a
histoire commencée loin des caméras, des décennies auparavant, laissé que quelques livres, quelques
dans une voiture où un jeune garçon homo se refusait à elle, un soir disques. « À quoi servirait-il d’écrire,
de pluie ». L’histoire de celle qui s’appelait encore Virginie, pas celle demande Marc Lambron, si, quand le
de Philippe : ce n’était « pas le lieu de retracer ici ce que fut son che- destin vous mène là où l’on ne voudrait
min ». Le lieu, le voici, récit du retour tourné vers l’autre et soi. Tu pas aller, l’on ne pouvait suivre son chant
n’as pas tellement changé a été écrit en 1995, l’année de la mort de brisé, et rendre témoignage à celui qui
Philippe. Pourquoi le publier aujourd’hui ? Réponse en exergue : ne peut plus parler. »

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Le Magazine Littéraire 539 Janvier 2014
donner son cœur, qui préférait la vague à l’étude, la glisse à sa fian­
cée. Pas foutu de se tuer en mer, mais au retour, dans la fourgon­
nette, deux ceintures de sécurité pour trois places. Marianne et Sean,
ses parents, séparés, recollés, perdus, donneurs, pas donneurs ? Qui
sait ? C’est leur fils, pas leur cœur. « La possibilité du refus est aussi
la condition du don », page 129. Et l’autre, l’anesthésiste insom­
niaque, café réchauffé, au point de n’avoir pas de lit. Ou l’infirmière
efficace, un peu maso, un peu nympho, accro à son portable, laide
et belle à la fois, cocardisée. Thomas, bisexuel asexué, amateur de

Jean-Luc Bertini/Pasco & co


bodybuilding, étranger à Alger, baryton étranglé, qui donnerait son
charme pour un chardonneret. Impeccable compagnon de deuil,
discret et convaincant, bonne volonté des dernières volontés. Et
tous ces Harfang, chirurgiens cyclistes de haut vol, de père en fils,
d’oncle en nièce, hautains et moqueurs, experts et pédagogues. Ou
Maylis de Kerangal. encore la vieille doctoresse accrochée sous le Stade de France au
chewing­gum à la nicotine, et à la vraie cigarette. Ce jeune homme

À cœurs
sans pedigree, Virgilio Breva, venu de l’Italie, en route pour la gloire
chirurgicale, et ce but de Pirlo qu’il ne verra jamais. Italie 1, France 0.
Quelques autres, un amour, une sœur, une Rose géniale et déjantée.
Jusqu’à Claire Méjan, qui a l’âge d’être la mère de Simon, petite dame
cinquantenaire, ses trois garçons, ses traductions, son triste loge­

ouverts
ment face à la Salpêtrière, elle est modeste et lucide, elle n’a pas
peur, elle a bon cœur. Un cœur malade.
Tous ces portraits humains et contrariés où il n’est ni saint ni apôtre,
mais des hommes à leur place ou dépassés, et la maîtrise d’une
connaissance documentée du sujet donnent au roman la profondeur
et le relief nécessaires à l’emprise émotionnelle et épargne au roman
Réparer les vivants, Maylis de Kerangal, éd. Verticales, 288 p., 18,90 € l’écueil moralisateur qui le menaçait. Reste la pertinence de l’écriture
Par Jean-Baptiste Harang et le tour de force de donner aux vingt­quatre heures qui séparent la

S
mort de l’un de la survie de l’autre le souffle de toute vie.
imon Limbres, dès la première ligne, et Claire Méjan, qui
refermera le livre : ces deux noms n’auraient jamais dû
se rencontrer. C’est interdit. Mille précautions réglemen­
taires sont prises lors d’une transplantation d’organe
pour que la famille du donneur et le receveur ne sachent
jamais rien l’une de l’autre. Sinon que des savants ont décelé entre
eux une compatibilité biologique indépendante de leur volonté. Il
y a probablement de bonnes raisons à cela. Sans Maylis de Kerangal,
ces deux noms se seraient ignorés. Maintenant nous savons qu’ils
sont liés au plus intime de l’humain : un cœur partagé. Mais les
choses ne sont pas si simples, on ne donne pas son cœur comme
un numéro de portable ou un quatrain de banlieue : « Voici des fruits,
des fleurs, des feuilles et des branches/ Et puis voici mon cœur qui
ne bat que pour vous./ Ne le déchirez pas avec vos deux mains
blanches/ Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux. »
Non, la transplantation cardiaque est une course de relais, entre
Simon Limbres et Claire Méjan, entre un mort et une malade, il faut LaCriée Création
Théâtre national de Marseille
faire vite et on a besoin de chacun. Maylis de Kerangal, dont on

OffendedSouls
connaît la force narrative, aurait pu faire de cette histoire un thriller
mélodramatique, une course contre la montre, une fable humaniste,
voire chrétienne. Elle aurait saupoudré le tout de considérations
pertinentes, d’ordre éthique ou philosophique. Le livre ne déserte Les âmes Offensées Première partie
pas cette piste de vitesse, son énergie même vous entraîne à l’en­
vers, de la mort à la vie, puisque, pour donner son cœur, avec ou Samedi 18 janvier 2014 à 20h
sans son consentement, il faut commencer par mourir, et pour le
recevoir être en danger de mort, en posture de résurrection. Peau d’ours sur ciel d’avril - Les Inuits
Mais Réparer les vivants n’est pas un téléfilm, c’est une œuvre litté­ Conférence imagée & Exposition
raire forte, grosse de caractères construits qui la nourrissent sans Avec Philippe Geslin ethnologue
l’alentir. Des personnages complexes, complets, qui existent même Mise en scène Macha Makeïeff
les jours où Simon ne meurt pas, les nuits où Claire Méjan ne reçoit
pas de cœur. À commencer par Simon Limbres lui­même, passionné Réservation 04 91 54 70 54 www.theatre-lacriee.com
de surf, pas 20 ans, tatoué, qui ne pensait pas mourir, encore moins

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Critique 36

Perdre le fil, le retrouver


d’ivrogne et retourna à ses occupations. La course
Lucia Antonia, funambule, Daniel Morvan,
éd. Zulma, 144 p., 16,50 €
des étoiles ne s’arrêta pas plus d’un instant. »
Lucia Antonia, funambule, étonne par sa pureté et sa
Par Enrica Sartori capacité à montrer l’essence des êtres et du monde.
« C’est poétiquement que l’homme habite cette terre »
«
L
e départ d’une personne aimée fait de nous (Hölderlin), et c’est cet esprit qui habite l’ouvrage du
de grands hallucinés, et nous plaçons dans journaliste breton. Daniel Morvan fait avec délicatesse
ces visions la prophétie de son retour. » Lucia le portrait du paysage océanique. D’un trait concis, il
Antonia est venue faire le deuil de sa partenaire de laisse venir l’horreur du monde jusqu’au rivage sans
cirque sur une presqu’île, un pays de marais salants, pour autant la laisser s’échouer. Rien ne viendra enta-
un territoire hors du monde et du temps. Lucia cher la pureté de la parole de Lucia Antonia. L’écrivain
Antonia, funambule, se met en retrait de son art et lève le rideau sur la saloperie humaine par ellipse, ne
de sa communauté dans le pays de son amie dispa- dénonce pas, nous donne à voir des choses que nous
rue, là où elles se sont rencontrées. Ce lieu ami « la tient captive ». connaissons mais que nous n’avions pas vues. Il s’agit bien dans ce
Sa partenaire, Arthénice, est tombée accidentellement lors d’une livre de voir au-delà de ce que nous croyons savoir sur l’art et la mort.
représentation ; la culpabilité ne quitte plus Lucia Antonia. La Les questions de la transcendance et de l’art hantent le journal de la
funambule n’aurait pas dû survivre à la mort de sa jumelle. « Je vou- jeune femme. Un peintre rencontré sur la presqu’île, Arthénice et
lais dévêtir le monde pour le regarder nu et barbare. Mais chaque Lucia Antonia sont les hérauts de leur l’art. Une soif d’absolu anime
matin il apparaît tout habillé comme si elle n’était jamais morte. » ces artistes. Le premier s’est installé dans une région qui n’avait pas
Dans son exil, elle tient pendant cinq mois un journal. Tout comme encore été peinte. Son œil « entend la désolation ». Il fait de ses
son ancêtre, Alcibiade, l’inventeur du justaucorps et du trapèze tableaux des « enregistrements sonores du bruit du monde ». Au
volant, avait tenu le sien, Lucia Antonia fait le compte rendu de même titre que le comédien, « l’acrobate et le funambule doivent lire
sa nouvelle vie et du souvenir de la défunte qui l’habite entière- leur rôle dans la vie ». La funambule épouse le monde pour ensuite
ment. Son travail d’écriture l’éloigne du bavardage et du superflu. jouer de son corps comme d’un instrument sur le fil ; Arthénice et
La perte du bonheur se confond avec le mouvement d’un fleuve Lucia Antonia sont à l’image du funambule de Zarathoustra : un pont,
qui disparaît en cascade. « Le monde connut un bref chagrin un passage, une quête d’absolu.

Albertine affranchie
de « cocktails effroyables » « shake »-t-elle pour en faire passer le goût ?
L’Astragale, Albertine Sarrazin,
préface de Patti Smith, éd. Pauvert, 262 p., 20,90 € Pour elle, c’est « beaucoup de douleur encore, beaucoup de gens et
de choses à pulvériser », et ce roman-déflagration saisit par sa puis-
Par Juliette Einhorn sance explosive, son style avant-gardiste, argot poétique suprême et
contondant qui provoque le monde en duel. La liberté est l’unique

C
hronique volcanique d’une cavale, L’Astragale est une saillie visée, à préserver à tout coup une fois conquise, mais la cavale se
autobiographique irrévérencieuse – cavalière, comme on le réduit au « rectangle » stagnant des chambres qui se succèdent. Les
dirait d’une personne. « Petit roman d’amour pour Julien » mois passent, aspirés par la dialectique sombre d’un existentialisme
écrit en 1964, le livre s’intitulait au départ « Les Soleils noirs ». « La paradoxal, farouche et mordant. Ainsi, la prison est à la fois la malé-
taule, c’est mon droit chemin », écrit la môme de l’Assistance publique. diction qui prive ces clochards célestes l’un de l’autre, les faisant bas-
De service social en adoption et maison de correction, elle changea culer hors de la vie, et un lieu crade et utopique, seul théâtre intime
de prénom tant de fois que son identité semble s’être empavillonnée, peut-être où échapper au monde, repoussoir ultime et objet de désir
la vouant à l’errance et au chapardage. Les stigmates de la prison, ce inavouable : « Julien y est retourné à ma place : j’enfile les manches
« poison des rêves tordus », sont partout, à tel point que l’enferme- de sa peine, et sous cette armure, je continue ma route et la sienne ;
ment devient, jusque dans son échappatoire, l’espace mental à partir nous allons l’un vers l’autre, par des voies étranges. »
duquel tout s’organise. En s’évadant, la jeune fille se brise un petit os Ainsi s’encanaille ce roman anticarcéral, point de fuite toujours
du pied, l’astragale, qui refait de son corps une cellule, réceptacle différé entre l’hôpital et les « receleurs » de la cavaleuse : la mère de
d’une douleur agrafée à elle. Anne-Albertine devient le « colis » de Julien, les propriétaires d’une guinguette, une ancienne fille de joie.
Julien, l’automobiliste qui la recueille. Les béquilles l’obligent à « be-boper » entre les lambeaux d’elle-
D’une planque à l’autre, son sauveur, lui même, slalomant entre les embardées de rendez-vous manqués.
aussi un « casseur », paie ses pensions et Renouant avec le tapin de ses 16 ans, en « self-mac woman rigou-
disparaît. Après des amours féminines, reuse », elle prostitue son corps mais pas son âme, chaparde et dis-
Julien la « rappel[le] à l’homme », mais, paraît, et on est happé par cette aristocratie sauvage que rien ni per-
par ses absences et sa cohorte de mys- sonne ne saurait circonscrire. Marcher sur les langues et cracher sur
tères, il lui fait aussi « réaliser la doulou- les tombes : vocation d’une destinée et d’une œuvre. Celles d’un
reuse consistance d’aimer ». Combien Genet au féminin, qui « chiale éternellement ».

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Roberts, prière d’insérer


permet de s’interpeller par des « Jean-
La Mort de Jean-Marc Roberts, Jean-Marc Parisis,
éd. de La Table ronde, 128 p., 14 €
Marc ! », et le métier de lire et d’écrire
qui les place à la même table à partager
Par Jean-Baptiste Harang le même vin et le même regard narquois
sur notre petit miroir aux alouettes qui

J
ean-Marc Roberts est mort le 25 mars 2013, il avait 58 ans. On éblouit plus qu’il n’éclaire.
est presque toujours trop jeune pour mourir, et Roberts avait L’admiration de Parisis pour son aîné est
toujours fait plus jeune que son âge et toujours tout fait très à la fois touchante et sévère, comme
jeune, publié son premier livre à 17 ans, deux douzaines d’autres celle de l’enfant qu’épatent les audaces
jusqu’au dernier, Deux vies valent mieux qu’une, et, comme éditeur, et les bêtises d’un plus grand : « Il aimait tant à foutre la merde »,
des centaines de livres des autres qu’il défendait bec et ongles en page 25. Parisis ne pardonne pas tout, il comprend le goût du jeu,
conjuguant la double énergie de la bonne et de la mauvaise foi. Il était certes, et de la provocation, mais n’aurait pas misé un sou sur Angot,
facile à aimer et à détester, parfois les deux à la fois, il ne provoquait sur Iacub et la farce DSK. Hyde ou Jekyll ? « […] Jean-Marc, c’était
pas l’indifférence, il était charmant et affectueux. Il aimait aimer. Il l’éditeur efficace, généreux, présent, l’ami, le complice, un type unique
était joueur, joueur et généreux, ce qui est l’essence du métier d’édi- en son genre, qui avait une sorte de grâce. Roberts, c’était l’inculte,
teur, nous le connaissions tous un peu, beaucoup, ou pas du tout. l’équivoque, le faisan, le voyou, le tueur », page 43. Jean-Marc Parisis
Parmi ces proches et ces lointains bien des passants du pré carré de invente un genre très tendre : l’hagiographie à charge. Avec de vrais
Saint-Germain ont dans la manche de quoi écrire un « Tombeau de morceaux de littérature, une écriture à la hauteur de son sujet, des
Jean-Marc Roberts ». Certains le feront. D’autres pas. réflexions salutaires sur le métier d’écrire, des évidences bien cachées
Jean-Marc Parisis est le premier à le saluer par un livre. Il est écrivain (« l’auteur est innocent, l’éditeur est coupable », disait Roberts, qui
et journaliste, de huit ans le cadet de celui qui le compta pour quatre fut les deux avec gourmandise). Et l’hommage que mérite l’élégance
romans parmi les écrivains de « la Bleue », la collection de littérature du mensonge. « Il mentait quand il disait : Je mens à tout le monde…
française qu’il avait créée chez Fayard et emportée chez Stock lorsqu’il Il mentait aussi quand il m’assurait : À toi, je peux dire la vérité… »
en devint le patron. Parisis ne se prétend pas un intime de son sujet, Jean-Marc Roberts était un personnage, un personnage ne ment
et cette distance raisonnable entre l’amitié et le social donne la grâce jamais, il joue, mais quand à la fin du film il disparaît de nos écrans,
et l’élégance de son texte. Ils ont en commun un prénom qui leur déjà, ses mensonges et sa douceur nous manquent.

Les contorsions de la gymnaste


m’avoir fait grandir en Roumanie ». Oui, Lola Lafon a
La Petite Communiste qui ne souriait jamais,
Lola Lafon, éd. Actes Sud, 316 p., 21 € grandi à Bucarest, et de cette expertise qui consolide
les effets de réel le lecteur n’était pas averti, ou bien il
Par Jean-Baptiste Harang se souvenait de l’enfance roumaine d’Emylina, au
centre du roman précédent, De ça je me console.

L
a couverture ne ment pas, c’est un roman. Et Si l’on est trop jeune ou amnésique, on peut revoir les
l’avant-propos de la page 9, signé de la double images de Nadia Comaneci à Montréal en 1976, la rafle
initiale de l’auteur, n’est pas un avertissement, de médailles d’or par cet ange appliqué et miraculeux
mais nous voilà prévenus : « La Petite Communiste qui de naturel et de légèreté pour qui il fallut modifier les
ne souriait jamais ne prétend pas être une reconsti- panneaux électroniques qui n’avaient pas prévu qu’on
tution historique de la vie de Nadia Comaneci. Si les pût mériter 10 sur 10. Ensuite, on suivra Lola Lafon qui
dates, les lieux et les événements ont été respectés, réveille avec pertinence les silences et les doutes de
pour le reste, j’ai choisi de remplir les silences de l’histoire : que vaut le corps d’une petite fille derrière
l’histoire et ceux de l’héroïne et de garder la trace des un rideau de fer qui se rouille ? Que vaut le corps d’une
multiples hypothèses et versions d’un monde évanoui. plus grande lorsque le sang du mois vient tacher ses
L’échange entre la narratrice du roman et la gymnaste reste une fiction ailes ? Guerre froide, société de manque contre société de consom-
rêvée, une façon de redonner la voix à ce film presque muet qu’a été mation, petite dictature contre plus grande ailleurs. Nadia couvée par
le parcours de Nadia C. entre 1969 et 1990. » Dommage, on aurait le fils du dictateur, Nadia qui fuit la Roumanie deux semaines avant
aimé croire que ces passages en italique qui ferment les chapitres, ce que le rideau ne tombe, par goût tardif de la liberté ou peur d’être
dialogue tendu entre la narratrice et le personnage de Nadia C. qui tondue ? Le Génie des Carpates et la Plus Grande Scientifique du
bouleverse le récit, le contredit, le discute, le rompt, que tout cela ne Monde révolvérisés au fond d’une cour. Lola Lafon et ses deux voix,
soit ni inventé ni rêvé. Heureusement, le lecteur oublie très vite l’aver- celle qui raconte et celle qui contredit, les deux si justes et si censées,
tissement, se laisse reprendre comme un bleu par l’intelligence de le tour de force littéraire est une lucidité politique. Lola Lafon chante
cette « fiction rêvée ». Lorsque la narratrice doit céder la parole à dans toutes les langues, de livre en livre sa musique a gagné son écri-
l’auteur pour la page convenue des remerciements, Nadia retrouve ture, et la jeune femme intransigeante une stature d’écrivain. Nadia
son nom de famille, après ce « merci à Henri Lafon, Jeanne Lafon de Comaneci a aujourd’hui 52 ans, elle est américaine. Et souriante.

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Critique 38

Entrechats parisiens
pieds ; il aime les gestes gracieux, élégants, brutaux.
Paris est un rêve érotique, Thibault Malfoy,
éd. Grasset, 206 p., 15 €
Qu’on ne s’attende pas à une variation banale sur les
errances sexuelles d’un érotomane. Ce roman est un
Par Arthur Chevallier tableau où des corps valsent dans le silence.
Thibault Malfoy a écrit un livre riche de tentatives,
«
L
e jour, j’avais des rêves de grandeur ; la nuit, d’idées, de formes. C’est rare. L’histoire, pour être bien
échouant à les emporter avec moi, je gardais menée, ne serait rien sans l’originalité de sa construc-
les yeux ouverts. » Voici une phrase souple, tion. L’auteur alterne les scènes de la vie quotidienne
claire, éclatante, qui, en vingt mots, avec deux images avec des rêveries pleines de couleurs dans les rues de
parfaitement construites, illustre la tristesse, la gaieté, Paris. Dont l’effusion d’images rappelle des passages
l’ennui et l’enthousiasme. Son auteur en est Thibault de Tendres stocks de Paul Morand. Il nous surprend
Malfoy ; et son premier roman nous rappelle l’objection avec le chapitre « Cécilia par Cécilia » où il interrompt
de Mallarmé à Degas : « La littérature n’est pas faite la narration principale pour raconter, point par point,
d’idées, elle est faite de mots. » Lorsque les mots dansent en rythme, la vie d’un des personnages. Fiction dans la fiction. Infatigable d’ima-
les idées, séduites par l’harmonie de cette chorégraphie, s’y associent. gination, il continue : un concert délirant dans un bar souterrain en
Ainsi en est-il de Paris est un rêve érotique, histoire des hésitations dessous du palais de Chaillot ; la « vie imaginaire d’une baignoire en
amoureuses d’un jeune garçon, le narrateur. Il vit avec Zoé, jolie fille fonte » ; une improbable conversation à propos de la couleur d’un
ayant interrompu une carrière de danseuse pour se consacrer à la ensemble de sous-vêtements ; une succession de scènes truculentes
littérature, qui travaille comme lectrice pour un petit éditeur. Zoé est dans un chapitre fragmenté, composé à partir de pointillé. Voilà un
sympathique, sans talent, un peu excitante ; et c’est bien naturelle- auteur dont on se dit qu’il a été gourmand, dans le meilleur sens du
ment que le narrateur rêve de la tromper avec sa meilleure amie, terme, avec son livre. Paris est un rêve érotique nous rappelle qu’un
Claire, danseuse délicieusement ignorante et séduisante. Leur carac- écrivain n’est pas (seulement) un artisan, mais un artilleur ; il bom-
tère ? le protagoniste l’apprécie sans s’en soucier. À la psychologie, il barde le réel du feu précis de ses images. Comme l’écrivait Félicien
préfère la forme des fesses, la longueur des jambes, la finesse des Marceau, « l’imagination est une science exacte ».

Bellegueule cassée
des gosses » nés trop tôt, et les hommes quittent le collège pour aller
En finir avec Eddy Bellegueule, Édouard Louis, éd. du Seuil, 220 p., 17 € à l’usine, boivent beaucoup, détestent les Arabes, les « tapettes » et
Par Victor Pouchet les bourgeois, et se détruisent vite. De cela, la libération est très com-
plexe, et pour une raison simple : « On ne pense pas spontanément

C’
est un livre cerné par l’humiliation : il commence par un à la fuite parce qu’on ignore qu’il existe un ailleurs. » Eddy raconte
crachat au visage que le narrateur n’ose pas essuyer et finit l’histoire d’un « révolté du corps » qui, ayant incorporé la honte que
par une insulte à laquelle il s’abandonne à rire. Entre les provoque son homosexualité sur les siens, tente de rendre sa voix
deux, le roman ne nous laisse pas en paix, tant il remue de violence plus grave, de regarder le foot et le catch, d’aller boire des bières à
et de contradictions. « De mon enfance, je n’ai aucun souvenir heu- l’arrêt du bus et de sortir avec des filles. Eddy est piégé entre le désir
reux », nous prévient la première phrase. Celui qui parle s’appelle d’appartenir et la nécessité de trahir, et ces contradictions nous rap-
(encore) Eddy Bellegueule et voudrait en finir avec ce patronyme : pellent le bouleversant Retour à Reims de Didier Éribon.
un prénom donné « à cause des séries américaines » à la télévision, Le romancier regarde le milieu qu’il quitte et la position intenable
et ce Bellegueule hérité de son père. Un nom de « dur », de voyou qu’il y occupe avec une justesse désespérée. La force du livre tient
des années 1970, porté par un enfant des années 2000, qui a des « ma- d’ailleurs à un parti pris formel : les pages sont traversées par des
nières » de « gonzesse » et s’aperçoit qu’il aime les garçons, et que phrases en italique qui fissurent le discours du narrateur. Les expres-
cela transforme son rapport au monde. Si on le frappe et lui crache sions de ses parents, récits de destins familiaux, insultes des collégiens
au visage dans ce couloir du collège, c’est parce qu’on lui reproche sont inscrits dans le texte sans ironie
d’être « pédé ». S’il ne répond pas aux attaques, c’est parce qu’il aime- mais avec une neutralité fidèle, qui a une
rait bien faire oublier qu’il l’est, voire empêcher son propre corps de évidente portée éthique, annoncée par
l’être. En finir avec ce nom, c’est commencer de comprendre pour- l’épigraphe de Thomas Bernhard : « Ce
quoi il a si longtemps laissé couler ces crachats sur son front. qu’on appelle une tragédie familiale, me
Au bout de quelques pages, Eddy nous apprend qu’il a quitté son suis-je dit, ne justifie pas que nous faus-
village et sa famille pour étudier à l’École normale supérieure (Édouard sions du tout au tout l’image de cette
Louis y est étudiant en sciences sociales, il a 21 ans, et on ne s’étonne famille. » C’est peu dire que ce premier
pas qu’il ait déjà consacré un livre à Bourdieu). Ce roman raconte roman – autobiographique ou alors on
comment Eddy/Édouard a réussi à fuir cette famille d’une extrême s’y perd –, où Édouard efface le nom
pauvreté vivant dans un village du Nord, où la télévision règne à la Eddy en le faisant renaître, est d’une sai-
hauteur de l’inculture et de la violence, où les femmes « s’occupent sissante vraisemblance.

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39

Nos collaborateurs publient


Le Village évanoui, Bernard Quiriny, éd. Flammarion, 218 p., 17 € Sigmaringen, Pierre Assouline, éd. Gallimard, 360 p., 21 €

U S
n village enfermé par un mur i la fiction révèle le réel dans sa
invisible et infranchissable, dimension allégorique, à l’in-
voilà un décor de science- verse, l’histoire est parfois la
fiction digne du Dôme de Stephen meilleure des muses pour une investi-
King. Cependant, le roman de Bernard gation romanesque. Mêlant éléments
Quiriny ne s’inscrit pas franchement historiques et trame narrative fictive,
dans ce genre. Si l’on perçoit une Pierre Assouline éclaire l’épisode de
dimension fantastique dans Le Village l’exil du gouvernement collaborateur
évanoui (l’impossibilité effective d’un français au château de Sigmaringen en
tel événement, l’apparition d’un che- 1944. Exigée par le régime nazi, la
min magique et potentiellement libé- cohabitation entre les ministres fran-
rateur), il apparaît d’abord comme une çais, d’une part, et entre les domes-
parabole sur la survie en microsociété. tiques allemands et leurs hôtes, d’autre part, génère tensions et
Renouant avec quelques méthodes archaïques afin de résister à non-dits, et nourrit la grande illusion qui berçait ces esprits en ces
l’absence de moyens de communication avec le monde extérieur, temps pour eux crépusculaires. Fin du gouvernement de Vichy,
les habitants et otages de Châtillon se confrontent à des crises suc- bientôt rattrapé par les alliés, et fin de la noblesse allemande, à
cessives qui génèrent différentes orientations : le « communisme », qui l’on arrache ses biens pour les confier à d’anciens ennemis.
la dictature, l’isolement, la guerre, le refuge dans la religion… Ce Comment de bonnes relations pourraient-elles s’établir quand il
dernier refuge, d’abord miraculeux, se révélera aussi inutile que les faut un domestique pour que Français et Allemands puissent
autres. Ne reste alors que deux issues : celle, magique, de l’espoir circuler sans se croiser ? Le narrateur, Julius Stein, majordome de
d’autres mondes possibles, et celle, radicale, du suicide. Le ton du la demeure Hohenzollern, parviendra à s’extraire peu à peu du
récit se fait de moins en moins cartésien, « journalistique », et les joug de sa fonction et à se libérer de sa rigidité en rejoignant le
personnages perdent progressivement leur caractère proprement peuple français au terme du roman. « À force de s’enferrer dans sa
« châtillonnais » pour incarner des êtres de choix, les témoins mélancolie, on finit par courtiser la mort. » Stein et la France
uniques d’une situation apocalyptique. Marie Fouquet connaîtront, eux, la délivrance. M. F.

Napoléon raconté par ceux qui l’ont connu, choix et préface Et tu danses, Lou, Pom Bessot et Philippe Lefait,
d’Arthur Chevallier, éd. Grasset, « Cahiers rouges », 280 p., 9,40 € éd. Stock, 204 p., 18 €

À D
10 ans, il affirmait détester le ans Nos étoiles ont filé, la
peuple français… Napoléon journaliste Anne-Marie Revol
raconté par ceux qui l’ont signait une lettre éperdue à
connu rassemble des témoignages Pénélope et Paloma, ses petites filles
– mémoires, souvenirs et anecdotes – mortes. Lou, elle, est bien vivante, mais
qui rendent compte de ce que fut « orpheline du monde » – atteinte de
l’empereur, au-delà – ou à l’origine ? – dysphasie, trouble de la communi-
du mythe qu’il représente. Divisée en cation verbale. Pom Bessot et Philippe
cinq parties, cette anthologie aborde Lefait adressent à leur enfant « délurée
les différentes facettes d’un homme et courageuse » un hymne d’amour
excessif mais sincère. Politiciens, ar- sous forme de dialogue croisé, à quatre
tistes, amours et ennemis racontent mains et en trois temps, journal épisto-
Napoléon lors de leur première ren- laire de cette singularité qu’il a fallu « métaboliser ». Paradoxe
contre, tel qu’il fut avec femmes et maîtresses, dans son rapport absolu, aussi, qui met en suspens l’identité intime et collective de
avec les artistes, et le considèrent dans son costume de guerrier ce couple qui a choisi des métiers du verbe. Culpabilité, frustration,
et de politicien. Si l’on peut s’émouvoir devant un empereur dépendance, difficultés à comprendre Lou, son besoin à elle
attendri par son fils, on rit, complice de Goethe, de conseils d’ânonner le monde pour avoir prise sur lui, son originalité… La
d’écriture lâchés au poète au cours d’une soirée, et on lève les mère s’est faite, depuis le premier jour, diariste de ces chemins de
yeux au ciel face à certaines grossièretés proférées au premier traverse et de joie – « machine à coudre » qui s’emballe, menaçant
venu. Arthur Chevallier livre en somme un portrait plein de ten- de tisser un « lien familial paradoxal et infructueux ». Avec un sur-
dresse de Napoléon, sans évacuer tout à fait ses principaux plomb de dix-sept ans, le père s’invite rétrospectivement, pour en
critiques. S’il n’était pas qu’un « jeune lieutenant mal élevé », il détricoter la douleur, dans cette lutte contre l’« assignation à rési-
avait cela de toujours enfantin qu’il était guidé par une ardeur dence » de la norme, anamorphosant ce récit contrapuntique dans
permanente et libre, quoique maîtrisée. M. F. un magnifique journal parental à deux voix. Juliette Einhorn

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Critique 40

de littérature d’origine indienne, prosateur honoré dans le monde


entier, et pourtant en passe d’être oublié du grand public.
Rapide portrait : « […] avec ses sarcasmes, ses airs supérieurs, la
méticulosité et la ténacité dont il faisait preuve quand il débattait,
Mamoon avait réussi à faire pleurer des hommes de la plus belle
trempe et surtout (c’était son point fort) bon nombre de femmes
bienveillantes et cultivées. » Un
Prix Nobel d’origine indienne,
Extrait
irascible, volontiers ironique et
glaçant ? Le lecteur averti aura
J e dois vous prévenir que ce ne reconnu V. S. Naipaul, géant des
sera pas facile mais Mamoon est lettres et adepte forcené de la
plein de compassion et de provocation, peu réputé pour
sagesse. Vous allez écrire un livre son empathie. Face à lui, un
gentil, en gardant bien en tête jeune homme brillant et sans
que tout ce qu’il possède, moi trop de scrupules, déjà auteur
mise à part, c’est sa réputation. Le d’une vie de Nehru saluée par la
premier qui la lui salit devra critique, « même si, suivant en
affronter les pires cauchemars et cela les critères à la mode, il avait
les pires souffrances, jusqu’à la dû légèrement pimenter cette
fin de sa vie. vie bien connue avec quelques
récits de copulations interra-
Le Dernier Mot, ciales, de sodomie, d’alcoolisme
Hanif Kureishi et d’anorexie ».
Doté d’une ravissante fiancée
consommatrice compulsive, Harry a accepté, dans l’espoir de ren-
flouer ses caisses, de s’attaquer à la biographie de Mamoon. L’idée,
léa cresPi/Pasco & co

en fait, vient de la deuxième épouse du grand écrivain, une Italienne


Hanif Kureishi fait
un peu trop exubérante qui entend bien à l’occasion de la publica-
de V. S. Naipaul un
tion de ce livre « relancer » la carrière de son conjoint. C’est à ses
personnage de roman,
yeux la seule manière d’échapper au tête-à-tête campagnard auquel
cuisiné à sa façon.
les condamne l’état de leurs finances, et surtout de mener enfin à

My own
Londres la vie mondaine dont elle rêve.
Impossible compte tenu de la personnalité des deux personnages
mis en scène par l’auteur de ne pas penser au face-à-face qui dut avoir
lieu entre V. S. Naipaul et l’historien Patrick French lors de l’écriture

Naipaul
de l’excellent The World Is What It Is, The Authorized Biography of
V. S. Naipaul. Mais, attention ! même s’il s’est servi de ce prétexte
comme argument original, c’est bien un roman qu’a écrit Hanif
Kureishi. Un roman qu’il définit en quelques phrases : « C’est un livre
sur la façon de dire la vérité d’une vie, sur la compétition qui oppose
ces deux écrivains, leurs discussions à propos des femmes, des rela-
tions hommes-femmes […], une sorte de comédie campagnarde
Le Dernier Mot, Hanif Kureishi, traduit de l’anglais par Florence Cabaret, anglaise, légère d’une certaine manière, mais qui traite aussi des sujets
éd. Christian Bourgois, 364 p., 22 €
les plus sérieux : la sexualité, la passion, l’amour et l’écriture. » Tout
Par Alexis Liebaert est dit : deux hommes dans un face-à-face à la fois tendu et amical.

C’
L’un fouille dans la vie de l’autre afin d’obtenir ce qu’il veut, du crous-
est un roman âpre, tour à tour drôle ou émouvant, tillant. L’autre joue avec lui comme le chat avec la souris tout en étant
dur ou tendre, l’un de ces romans qui ne vous parfaitement conscient qu’il lui faut lâcher quelques bribes de vérité,
quittent pas une fois refermés. Inutile de présen- autoriser des investigations dans des papiers qu’il aurait préféré gar-
ter son auteur, Hanif Kureishi : depuis My Beautiful der secrets, bref faire en sorte, sans trop en révéler, que l’importun
Laundrette, dont il écrivit le scénario en 1985, les qui pourrait être utile ne se décourage pas. Un formidable mano a
lecteurs savent qu’il fait partie, avec Salman Rushdie et quelques mano, compliqué par le goût du vieil homme pour les jeunes femmes,
autres, de ces écrivains issus de l’ex-Empire britannique qui ont et plus particulièrement pour la fiancée de son biographe.
apporté une vitalité nouvelle à une littérature anglaise un peu trop Les fans de Naipaul reprocheront sans doute à Hanif Kureishi la
confite dans les presbytères provinciaux et divers cottages. Pour ce cruauté du portrait qu’il dresse du grand écrivain. On pourrait rétor-
sixième roman – le premier depuis six ans – Hanif Kureishi a choisi quer que la véritable biographie signée Patrick French n’était guère
de revenir au récit construit autour de personnages existants, genre plus complaisante. Mais qu’importe les polémiques qui ne manque-
auquel il s’était déjà essayé avec le très émouvant Contre son cœur, ront pas de suivre la publication du Dernier Mot, prévue en Grande-
dans lequel il évoquait la passion (malheureuse) de son père pour Bretagne en février prochain. Reste un très beau roman sur un pro-
l’écriture. Pas de proche de l’auteur cette fois, mais toujours un écri- vocateur écrit par un iconoclaste (qui admire visiblement sa victime).
vain au cœur du récit. Et quel écrivain : Mamoon Azam, un Prix Nobel De quel plus bel hommage un vieil écrivain pourrait-il rêver ?

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Un deuil vu du ciel
« Pourquoi arriverait-il encore quelque
Quand tout est déjà arrivé, Julian Barnes, traduit de l’anglais Julian Barnes
par Jean-Pierre Aoustin, éd. Mercure de France, 128 p., 15 €
chose quand tout est déjà arrivé ? » Tout,
c’est-à-dire le pire, la perte de ce que l’on
Par Évelyne Bloch-Dano craignait par-dessus tout de voir dispa- Quand tout
est déjà arrivé
raître. Mais cette méditation aiguë sur le

O
traduit de l ’anglais

ù diable veut-il en venir ? s’interroge le lecteur en parcourant chagrin et le deuil est moins un témoi-
par Jean- Pierre Aoustin

le premier récit de Quand tout est déjà arrivé qui narre gnage qu’un essai sur les différents
les aventures héroïco-burlesques de trois pionniers du « niveaux » de la vie suggérés par le titre
voyage en ballon, le colonel Fred Burnaby, Sarah Bernhardt et anglais, Levels of Life. Latoutréaction
Julian Barnes
Quand est déjà arrivé des JULIAN
Félix Tournachon. À ceci : « Vous réunissez deux choses qui n’avaient
encore jamais été mises ensemble. Et le monde est changé. » La pre-
gens, leur incapacité à dire les mots
justes (mais existent-ils,
-:HSMHLF=WXY[\X: ces mots ?), la
15,50 e
BARNES
bibliothèque étrangère
MEER
RCC VV RREE DDEE FFRRAANNCCEE
D 23153.8/01-14
ISBN 978-2-7152-3467-3 M

mière est l’aéronautique, l’autre la photographie en la personne de solitude, l’indifférence à tout, l’efface-
Tournachon, dit Nadar. « Péché d’élévation », puisque ce dernier ment même des souvenirs ponctuent le deuil, et surtout le chagrin,
inventa la photo aérienne, qui modifiait le point de vue que nous de ceux qu’il nomme magnifiquement « les Affligés ». Pourfendant
avions sur notre Terre, et que les aventuriers du ciel connurent bien les clichés (non, tout ce qui ne nous tue pas ne nous rend pas plus
des (re)chutes. Le deuxième récit resserre le point de vue et se foca- forts !), l’auteur de Rien à craindre montre aussi comment notre
lise sur les amours ratées de la comédienne volage et du colonel monde sans Ciel ni Enfer a modifié notre perception de la mort. Des
anglais : « À hauteur d’homme ». Chaque histoire d’amour porte en liens ténus, subtils, relient métaphoriquement cette réflexion intime
elle un chagrin potentiel, nous prévient Julian Barnes. Et le troisième aux deux premières parties du livre dont la nécessité apparaît alors
texte confirme cette mise en garde en donnant son sens à l’ensemble : évidente, celle d’une structure – qui, nous dit l’auteur, manque tant
« La perte de profondeur ». Cette profondeur, c’est d’abord celle de quand la vie à deux a cessé. Les dimensions de l’existence se modi-
l’amour. Si je perds l’être aimé, je m’écrase au sol et je tombe d’autant fient sans cesse, et nous n’y pouvons pas grand-chose. Mais « les écri-
plus haut que l’amour m’avait permis de m’élever. Avec une simpli- vains croient aux structures que leurs mots forment et qu’ils espèrent
cité émouvante, Julian Barnes raconte les mois, les années qui ont bien voir engendrer des histoires, des vérités. C’est toujours leur
suivi la mort de Pat, son épouse depuis trente ans. « Je la pleure sim- salut, qu’ils soient ou non terrassés par le chagrin. » La perte de
plement, et absolument. » Il évoque le désert qu’est devenue sa vie. profondeur n’empêche ni l’élévation ni la portée, celle du texte.

Des tranchées aux Appalaches


Une terre d’ombre, Ron Rash, traduit de l’anglais marquée d’une tache lie-de-vin à l’épaule. Il n’en fallait
(États-Unis) par Isabelle Reinharez, éd. du Seuil, 252 p., 20 € pas plus pour que tout ce que la ville voisine compte
de mâles bas de plafond et de bigotes voit en elle une
Par Alexis Liebaert sorcière. Et voici que résonne soudain la pure mélodie
d’une flûte. Oh le mystérieux musicien n’a rien de relui-

L
es plus optimistes se diront que tout cela se sant. Vêtu de haillons, il a, lorsque Laurel le trouve au
passait il y a bien longtemps, un siècle, et que bord de la rivière, le visage gonflé de piqûres de fre-
l’humanité a changé (en bien, forcément en lons. Pis, un papier trouvé dans la poche de sa chemise
bien) depuis lors. Impossible pourtant, en lisant le affirme qu’il est muet. Qu’importe, le flûtiste saura très
superbe Une terre d’ombre, dernier opus de l’Améri- vite gagner l’amour de Laurel et l’amitié de Hank,
cain Ron Rash, qui nous avait déjà impressionné avec revenu manchot de la guerre, qui n’a rien contre une
Serena, de ne pas faire le parallèle avec l’ambiance aide pour creuser ce puits supposé changer leur vie.
mortifère de nos sociétés en crise. Rien n’y manque de ces remugles Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes s’il n’y avait
qui nous remontent aux narines par bouffées : la folie guerrière, en Europe cette guerre dont l’ombre plane sur le pays, se rappelant
l’obscurantisme, le sexisme. L’occasion, aussi, pour le lecteur d’une au bon souvenir des habitants à chaque fois que l’un des boys de la
réflexion sur le patriotisme et la manière dont certains l’utilisent pour région revient estropié ou dans une boîte en bois. La guerre, qui
parvenir à des fins qui n’ont rien de glorieuses. rend fous ceux qui l’ont faite et plus fous encore ceux qui n’ont pas
En cette année 1918 qui vit la fin de la grande boucherie européenne, eu le courage de la faire, profitant des relations de leurs papas pour
nous sommes quelque part dans les Appalaches (comme toujours jouer aux héros en uniforme sans avoir jamais quitté la quiétude du
avec Ron Rash). Ils sont deux, Hank et Laurel, le frère et la sœur qui foyer maternel. Et voilà comment naissent les drames, nourris d’in-
se tuent à tenter d’arracher de quoi survivre à cette terre que leur tolérance et de lâcheté. Au cœur de tout cela, la nature. La nature,
malheureux père a achetée, croyant toucher au paradis. Il faut dire cette mère nourricière, dont l’auteur excelle à rendre la générosité
que le vieil homme n’avait pas eu le nez creux en acquérant ce lopin et la beauté, y lâchant des personnages à l’image de ceux qui peuplent
au fond d’un vallon où le soleil disparaît dès le début de l’après-midi. les romans de John Steinbeck ou d’Erskine Caldwell. On l’aura com-
Sinistre endroit où nul n’aime à s’aventurer, ce qui lui vaut la répu- pris à ces quelques lignes, Ron Rash appartient à la grande famille
tation d’un endroit maudit. Ajoutons que la jolie Laurel est née des écrivains américains qu’il est indispensable de lire.
Critique 42

L’exigence est extrême, le souci de précision perma­


nent et l’authenticité totale. Il n’élude pas les questions
sur ses propres enfants, qui ont lu ses livres mais ont
refusé le discours sur les camps pour en avoir été trop
imprégnés, explique leur père, qui ne s’attribue aucun
rôle dans l’engagement antifasciste de sa fille Lisa.

martin argles/guardian/Camera Presse/gamma


Le témoin d’Auschwitz porte un regard critique sur
les analyses de Bettelheim, déporté à Buchenwald, qui
décrivent une régression des déportés vers l’enfance.
Il les conteste, là encore, au nom de l’expérience :
celle de Bettelheim a été « fortement dénaturée par
son psychologisme excessif » ; d’autre part, Allemand
interné dans un camp allemand, il n’a connu ni le déra­
cinement de la déportation ni « l’isolement linguis­
tique ». À Auschwitz, très peu de prisonniers parlaient
italien. « Trouver une brèche, un trou, un passage qui
Primo Levi
permît de dépasser cet isolement était un facteur de
dans les années 1980.

Primo Levi,
survie. » L’amitié d’un autre Italien, Alberto, « qui avait
du courage à revendre pour lui­même et pour les
autres », lui a ouvert ce passage salvateur.
L’expérience établissant les faits est le point de départ
indispensable à l’analyse des phénomènes. « Je suis

grise hantise
chimiste, je veux comprendre le monde qui m’entoure »,
affirme Primo Levi dans un autre entretien intitulé
« Comprendre, ce n’est pas pardonner ». Le pardon est
un acte religieux dont il est, lui l’athée, incapable. Dans
son dialogue avec les chercheurs turinois, il cite
l’exemple d’un chimiste allemand qui a contribué à le
La Zone grise, Primo Levi, entretien avec Federico Cereja et Anna Bravo, sauver en lui obtenant des privilèges au laboratoire
précédé de Calvino, Levi et la zone grise, Carlo Ginzburg, d’Auschwitz. Après la guerre, il n’a pu lui accorder le
traduit de l’italien par Martin Rueff, éd. Payot, 160 p., 18 € pardon que celui­ci lui demandait. Ailleurs (un entre­
tien avec Germaine Greer) il ajoute : « Mon pardon

P
Par Aliette Armel
consiste en ceci : à désirer que les coupables paient. »
rimo Levi fonde sa réflexion sur l’expé­ Mais la difficulté de déterminer ces
rience. Sa formation de chimiste, son Extrait coupables le poursuit : « […] des
métier d’ingénieur, la pratique de la monstres, je n’en ai pas rencontré,
méthode expérimentale ont été le creu­ J ’ai souvent pris la parole dans mais des fonctionnaires, oui. Ils se
set de son travail d’écrivain. En 1975, son les écoles, j’ai rencontré de l’inté­ comportaient comme des
essai autobiographique Le Système périodique a même rêt, du dégoût, de la pitié, de l’in­ monstres. […] C’est le système
proposé une application aux relations humaines et à crédulité, parfois la stupeur de qui était démoniaque, le système
la matière narrative de la classification des éléments l’incompréhension. […] Une des nazi était de nature à entraîner tout
par Mendeleïev. Comme le rappelle Carlo Ginzburg questions qui reviennent tout le le monde sur le chemin de la
dans le texte introductif à l’entretien qui paraît temps : savoir pourquoi ça s’est cruauté et de l’injustice. » Il repren­
aujourd’hui, dès Si c’est un homme, son premier livre passé, pourquoi il y a des guerres dra cette phrase presque mot pour
publié en 1947, Primo Levi a évoqué Auschwitz comme et pourquoi on fait les camps, mot dans son essai Les Naufragés
« une gigantesque expérience biologique et sociale pourquoi on a exterminé les et les Rescapés, paru en 1986, dans
[…], ce qu’il peut y avoir de plus rigoureux comme Juifs… c’est une question qui me le chapitre « La zone grise »,
champ d’expérimentation pour déterminer ce qu’il y met à la torture, parce que ré­ concept créé pour définir « cette
a d’inné et ce qu’il y a d’acquis dans le comportement pondre, je ne le peux pas […] zone d’ambiguïté qu’irradient les
de l’homme confronté à la lutte pour la vie ». sinon en disant des choses vagues régimes fondés sur la terreur et la
En 1982, Federico Cereja et Anna Bravo, jeunes cher­ et générales, à savoir que l’homme soumission » en faisant porter aussi
cheurs à l’université de Turin, se sont entretenus avec n’est pas bon. la « complicité » et la « responsabi­
Primo Levi lors d’une collecte de témoignages auprès lité » sur les prisonniers d’un uni­
de deux cent vingt déportés. Ils se sont adressés à lui La Zone grise, Primo Levi vers sans solidarité. Dans La Zone
en tant que premier témoin, ayant montré la voie aux grise, il raconte qu’à Auschwitz les
autres survivants des camps et ayant mis en évidence nouveaux étaient accueillis par leurs camarades avec
la force de l’expérience personnelle. des moqueries et des blagues dangereuses.
Cette traduction de l’entretien part d’une version res­ Comme le rappelle Anna Bravo dans son analyse finale :
tituant les hésitations, mais aussi le retournement des « Ce qui donne une dimension proprement universelle
questions : Primo Levi pousse les jeunes chercheurs aux propos de Levi, ce ne sont pas les fausses analogies
au bout de leurs raisonnements, il interroge la justesse qu’on a pu construire sur le concept de “zone grise”,
de leurs expressions et de leurs interprétations. c’est le fait qu’ils collent à l’expérience. »

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Le Magazine Littéraire 539 Janvier 2014
43

Rêvasseries
émancipatrices
Lutte des rêves et interprétation des classes, Max Dorra,
éd. de L’Olivier, 190 p., 16 €
Par Aliocha Wald Lasowski

É
crivain et professeur de médecine, Max Dorra est clinicien
de l’imaginaire et démonteur de tours d’illusion. Dans son
essai au titre marxo-freudien, Lutte des rêves et interpréta-
tion des classes, il envisage « un front de libération des associations »
qui, avec l’aide de Freud et de Marx, renforce la résistance du passé
et de la mémoire face aux agencements actuels, sources d’angoisse
et d’appauvrissement. Comment déjouer les huis clos et s’arracher
à l’enfermement ? Max Dorra commence par l’histoire de la pensée
freudienne. En 1895, dans son cabinet du 19 Berggasse à Vienne, le
père de la psychanalyse est confronté à
un choix capital entre deux voies : la
pensée logique et opératoire ou la pen-
sée métaphorique des affects. Freud
choisit la rupture : « déraisonner un
temps, bref ne pas être philosophique-
ment correct ». Associer, laisser venir ce
qui passe par la tête, fragments de rêves
ou restes diurnes, et se livrer nu au jeu
des résonances. Palpation du corps de

La Maladie
la mémoire, dans l’épaisseur aveugle
des souvenirs qu’éclairent fugitivement
quelques traceurs. L’originalité de la théorie réside dans la libre
association. « La plus géniale de toutes les inventions freudiennes »,
explique Max Dorra, qui explore ensuite une série de scènes litté- de la mort
raires ou d’études critiques, comme la force de déliaison du rêve Marguerite Duras
dans l’œuvre de J.-B. Pontalis et la chambre d’échos frémissante de
réminiscences chez Scott Fitzgerald. Il montre aussi comment Mar- mise en scène Muriel Mayette-Holtz
cel Proust, dans Le Côté de Guermantes, fait voler en éclats l’écou- collaboration artistique Matthias Langhoff
lement linéaire de l’écriture et son irréversibilité. Rendez-VOus cOnteMPORAIns
L’essayiste n’oublie pas Marx et consacre de nombreuses pages à la alexandre PAVLOFF i suliane BRAHIM
valeur marchande et sociale des mots. Le langage, explique-t-il, nous
transforme en marchandises (niveau socioculturel, capacité d’inté-
gration, allures, distinctions ou manières). Sa relecture des Armoires
vides (1974) d’Annie Ernaux montre comment le moi, le désir et la
liberté se heurtent dans l’enfance au corps neutralisé par la langue THÉÂTre du
sociale et familiale. Retour aussi sur l’enfance d’Albert Camus dans vieuX-COLOMBier
ce quartier pauvre d’Alger où « les mots, enrobés dans une coque, 21 rue du vieux-Colombier Paris 6e
une membrane poisseuse, avaient agglutiné pendant leur trajet les
gravats du quartier Belcourt, l’odeur d’un trois-pièces sans eau cou-
rante ». C’est à cette intersection d’une multitude de classes, réelles
ou imaginaires, que surgit l’image du moi. Lutte des rêves et interpré-
du 15 au
tation des classes se conclut sur la tentative d’assassinat de Mlle Stan- 29 janvier 2014
gerson dans Le Mystère de la chambre jaune. Pour mener l’enquête,
le jeune Rouletabille prend le contre-pied des idées de Larsan, célèbre RéseRvation
policier et ancien illusionniste. Abandonnant le schéma classique du
raisonnement, il découvre que la victime a été agressée avant d’être 01 44 39 87 00 / 01
© Mariano Ureta

dans sa chambre. La clé de l’énigme est le passé et le souvenir. On


apprend beaucoup de ce roman, conclut Max Dorra, car, pour appré- www.comedie-francaise.fr
hender le réel, il faut commencer par démonter le tour d’illusion qui
l’a escamoté. C’est l’enjeu de la lutte des rêves.

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Janvier 2014 539 Le Magazine Littéraire
Critique 44

Sénac, l’Algérie au cœur


Pour une terre possible, Jean Sénac,
édition établie par Hamid Nacer-Khodja, éd. Points Poésie, 320 p., 7,90 € Extrait

Jean Sénac, poète et martyr, Bernard Mazo, éd. du Seuil, 512 p., 25 € J’écris mes poèmes sur ta bouche.
Par Jean-Yves Masson Ils sont navigateurs sur l’espace gonflé.

S
Parfois ils touchent terre, ils me reconnaissent.
i l’œuvre de Jean Sénac (1926-1973) a failli tomber dans Émerveillé, je les recopie.
l’oubli, c’est peut-être que son choix politique, quoi qu’on Pour une terre possible, Jean Sénac
en dise, en a dérangé plus d’un. Ce Français d’Algérie, au
moment de l’indépendance
qu’il avait appelée de ses achevé ce livre généreux et très docu-
vœux, ne voulut pas partir et était prêt à menté. La collection de poche « Points
renoncer à la nationalité française. Mais les Poésie » publie en même temps une
choses n’étaient pas si simples : mal vu du anthologie des poèmes de Jean Sénac
régime dès le coup d’État de Boumé- (une édition complète, rapidement deve-
dienne, il fut assassiné en 1973. Comme nue introuvable, a paru en 1999 chez Actes
pour Pasolini (Sénac lui aussi était homo- Sud). Très bien faite, elle illustre la trajec-
sexuel), un jeune voyou s’accusa du crime, toire de Sénac, dont Albert Camus et René
fut condamné, puis relâché au bout de Char saluèrent le talent. La liberté est son
quelques années : personne ne saura Jean Sénac a été grand thème : liberté des mœurs et liberté politique vont ici de pair.
jamais qui a tué Jean Sénac. assassiné en 1973. Liberté poétique aussi, bien sûr : les poèmes de Sénac sont un jaillis-
La photo de sa tombe vandalisée figure sement d’images sensuelles, une coulée de lave, avec parfois de brus-
dans le beau livre que lui a consacré le poète Bernard Mazo. C’est la ques accalmies ferventes. La prière ne lui était pas étrangère. Il est
première biographie complète de Sénac, et c’est un livre posthume : allé vers son destin au mépris de la censure et des mesquineries.
Bernard Mazo, qui était né en 1939 et que la guerre d’Algérie avait Maintenant qu’il appartient à l’histoire, il mérite une place dans le
marqué à jamais, est mort en 2012, quelques semaines après avoir cœur des Français, et aussi, on l’espère, des Algériens.

La poésie ramène sa science


Muses et ptérodactyles. La Poésie de la science, de Chénier à Rimbaud, Hugues Marchal (dir.), éd. du Seuil, 660 p., 32 €

C
ette anthologie résulte d’un vaste pro- de documents (saluons les illustrations bien
Extrait gramme de recherche dirigé par choisies) reconstitue l’itinéraire d’une lente
Hugues Marchal, professeur à Bâle. désaffection depuis la fin du XVIIIe siècle, en
L’hyperbole Elle explore un continent presque englouti,
celui de la poésie scientifique. Celle-ci n’a pas
se limitant à la France (ce qui est déjà beau-
coup). L’habileté de cette anthologie est de ne
Sablier du Temps fugitif, tout à fait disparu : Queneau et
sa Petite cosmogonie portative
pas prétendre ressusciter ces
œuvres devenues illisibles, mais
Épargne mon espoir craintif !
(Gallimard, 1969), Jacques Réda de s’inscrire dans une perspec-
C harbons des lampes voltaïques, et sa Physique amusante (Gal- tive d’histoire des idées, y com-
Éclairez mes rêves mystiques ! limard, 2009) sont les héritiers pris quant à la définition et aux
d’une longue tradition qui fonctions possibles de la poésie.
Ô caps resserrés, laissez-moi remonte au De rerum natura Elle nous donne aussi à relire
Fuir, à travers votre détroit, de Lucrèce et, bien au-delà, des textes connus (de Hugo,
Vers l’inexprimable mystère aux poèmes perdus des grands
Éléates. Occasion magnifique
par exemple) dont l’arrière-plan
scientifique nous avait échappé :
De l’espace interplanétaire !
de mesurer le chemin parcouru que Rimbaud se fasse botaniste
L’Âme géométrique, par la poésie pour s’éloigner de cette origine : dans « Ce qu’on dit au poète à propos de
Henri Allorge (1906) longtemps l’expression versifiée a semblé le fleurs », cela surprend, mais c’est vrai ! Sans
meilleur moyen d’exposer une théorie ; oublier quelques « perles » hautes en couleur,
aujourd’hui, aux yeux des littéraires comme du « Poème de l’hygiène » de Roucher-Deratte
des scientifiques, ce serait sûrement le pire ! (1832) au sidérant traité de « pataticulture » de
En plus de 600 pages, une masse de textes et Paulin Gagne (1857)… J.-Y. M.

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Dossier 46

Kafka
contre Kafka
«
J Dossier coordonné par Alexandre Gefen et Guillaume Métayer

« Je ne suis que littérature et ne peux ni ne


veux être rien d’autre », affirmait Kafka dans
une notation restée célèbre de son Jour-
nal (1). Figure romanesque – de Vertiges de
W. G. Sebald (1990) aux Études de silhouettes
de Pierre Senges (2010) en passant par Nous
sommes tous Kafka de Nuria Amat (1993),
sans parler de la kafkaïenne année 2002 qui a
vu paraître K. de Roberto Calasso, Kafka sur
le rivage de Haruki Murakami et Le Mal de
Montano d’Enrique Vila-Matas –, héros de ci-
néma (du Kafka de Steven Soderbergh en
1991 au Kafka au Congo de Marlène Rabaud
et Arnaud Zajtman en 2010 via Kafka va au
cinéma de Hans Zischler en 2002 et À la re-
cherche de Kafka de Jorge Amat en 2006),
romancier essaimant ses personnages dans
français,« notre Kafka (3) ». Le danger d’arriver
bardés de certitudes sur ce qu’est Kafka, et,
au lieu de le lire, non sans sourire d’ailleurs,
d’avancer dans les brumes chargées d’un
monde arpenté d’avance, n’a cessé de croître
avec la reconnaissance : œuvre aussi inac-
cessible que le château, lettre toujours
fuyante, tant il est impossible de se tenir au
point de dénuement et de réalité exacts où
son texte se place. Et en même temps, à peine
voudrions-nous sortir Kafka des projections
rétrospectives de l’univers totalitaire que nous
reviendrait en mémoire la mort de Milena, à
Ravensbrück.
Chez Max Brod, le premier des « kafkaïens »,
la trame des récits sauvés de la destruction
n’est déjà intacte qu’au prix de l’allégorie,
d’autres fictions voire en bande dessinée (Tous comme s’il était besoin d’une telle pression
les noms de José Saramago, 1999, Insect stratosphérique pour se maintenir à ras du
Dreams de Marc Estrin, en 2002 encore)… texte. L’aimantation des exégèses n’est jamais
Il n’est nul besoin de lire la cohorte de cri- aussi dangereuse qu’avec Kafka, car nul autant
tiques ou de philosophes qui, de Walter Ben- que lui ne vit du scrupule. Nul ne loge autant
jamin à Pierre Klossowski, de Maurice Blan- d’infinis dans le petit, d’abîmes intellectuels
chot à Marthe Robert, ont placé l’écrivain et moraux dans le moindre pli. Nul ne cherche
tchèque au début ou à la fin de toute écriture, à préserver à ce point le langage de lui-même, À lire
ni d’entamer la lecture d’une de ces biogra- de ses facilités, de ses emballements. Nul écri- De Kafka à Kafka,
phies qui cherchent à transformer le mystère vain n’use à ce point de la grande figure litté- Maurice Blanchot,
K. en réincarnant l’homme dans son contexte raire de l’épanorthose, ce « repentir » qui, plus éd. Folio essais, 248 p., 6 €
historique et dans la biographie la plus intime, que le « repeint », entraîne le langage dans le Le Verdict,
pour comprendre à quel point Kafka est de- cercle vicieux de sa « dialectique tragique », Franz Kafka, traduction
de Guillaume Métayer,
venu l’un des noms modernes de la littérature. au sens où l’entendait le grand critique hon- éd. Sillage, 50 p., 5 €.
Ce que le critique universitaire Emmanuel grois Peter Szondi : la catastrophe qui retourne
Bouju nomme, d’après Deleuze et Guattari, les moyens du salut en instruments de la (1) Journal, traduit
« le théorème de fonction K (2) » consiste bien chute. Plus la prose de Kafka cherche à éviter et présenté par
en cette capacité de la seule lettre K à produire le malentendu inhérent au langage, plus elle Marthe Robert,
éd. Grasset, 1954,
une infinité de romans, au moment même où recourt au langage et risque de faire proliférer 21 août 1913, p. 288.
elle brandit l’idée de la fin, ou de l’impossi- le malentendu. Et pourtant, il ressort, malgré (2) « En finir avec les
bilité, de toute écriture. tout, à la place de l’enlisement annoncé, une théories de la fin (par
Dès 1947 et la naissance de l’épithète « kaf- grâce, que la lecture apporte ou accueille. Le la vertu d’Enrique Vila-
Matas) », Emmanuel
Sommaire kaïen », une kyrielle de fantasmes et d’identi- lecteur comprend presque instinctivement le Bouju (www.
48 Comprendre fications, de projections de superstructures projet, la folle tentative d’écrire dans le dos enriquevilamatas.com/
étatiques et d’infrastructures du Moi imposent du malentendu. Il considère avec empathie, escritores/escrboujue1.
58 Penser html).
72 Adaptations l’exigence incessante de penser chacun, à et même avec compassion, le courage (3) Mon Kafka,
78 Inédits chaque fois face à tant d’autres possibles, à héroïque de cette écriture qui lutte avec elle- Alexandre Vialatte,
l’instar de son premier découvreur même, arpente et affronte sa fatalité. Non sans éd. 10/18, 2001.

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Le Magazine Littéraire 539 Janvier 2014
47

illustration de sergio aquindo

angoisse ni fièvre, il emboîte le pas de l’auteur Car c’est bien à notre propre murmure que le l’impossible innocence de l’expression, Kafka
dans les défilés du scrupule en quête d’une système de mort et d’oppression attache ses cherche l’improbable issue. Penser Kafka,
hypothétique méthode de dire sans donner machines. Nos propres actes, nos gestes et comme le font dans ce dossier les meilleurs
prise au malentendu et à ses mortelles nos paroles sécrètent les prétextes du malen- spécialistes de son œuvre, c’est se résigner au
conséquences. Il y faut au moins un artiste du tendu meurtrier. Nous retrouvons Kertész et défi impossible de lire sans infléchir et d’ana-
jeûne et un gymnaste hors pair, toujours sur son idée de coopération de l’individu, par son lyser sans interpoler, d’écrire sans culpabilité,
le fil de la mort. Un Kafka prévenu contre peu de résistance même autant que par sa réelle ou prêtée. Poursuivre l’œuvre de se rap-
Kafka et qui ne peut être Kafka qu’à cette volonté de vivre, avec la machine qui l’écrase. procher toujours plus de Kafka, par et par-
seule condition. Entre l’intenable néant de l’existence et delà Kafka. Avec, envers et contre Kafka.

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Janvier 2014 539 Le Magazine Littéraire
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Dossier Kafka
Comprendre 48

Cerné par
les appartenances
À la croisée des cultures tchèque, allemande et juive, l’écrivain
n’en privilégie aucune comme clé de voûte de son identité.
Cette position transfrontalière, sinon apatride, est fondatrice.
Par Jacques Le Rider

D
u 8 au 13 septembre 1911, Franz Kafka et Max comme c’est un faux jeton d’Allemand, il ne
Brod arrivent à Paris. Le 10, au bois de Bou- fait pas ça franchement, [...] et comme c’est
logne, ils font une promenade en barque sur un malotru d’Allemand, il ne peut pas s’en
le lac inférieur. Kafka notera dans son journal : aller sans faire injure à notre honneur (1). » Ce
« Quand ils nous entendent parler tchèque, K. d’Amerika avait été moins prudent que
étonnement des passagers, surpris de se re- Kafka et Brod à Paris : « Je m’appelle Karl
trouver dans le même bateau que des étran- Rossmann et je suis allemand (2) » avait été sa
gers pareils. » De son côté Brod écrira : « Pour curieuse entrée en matière face à Delamarche
tout le monde, notre tchèque sonne comme et à son comparse irlandais Robinson.
du chinois. » En public, les deux amis préfé-
raient se parler en tchèque, c’est Kafka lui- Condamné à jargonner
même qui le rapporte. En France, ils (1) Amerika ou le À Paris, Kafka préfère passer pour un Tchèque.
avaient une raison de plus de pré- Disparu, Franz Kafka, Mais à Prague, lors du recensement de 1910,
traduit de l’allemand
férer le tchèque à l’allemand : par Bernard Lortholary, il s’est déclaré allemand. Dans le système « ca-
Max Brod ex plique, le éd. GF- Flammarion, canien » (adjectif forgé par Robert Musil, dont
8 septembre, dans son 1988, p. 136 sq. le sens est assez proche de « kafkaïen »), la
(chap. IV : « La marche
journal que l’allemand vers Ramsès »). nationalité, spécification subsidiaire de la
suscite à Paris des réac- (2) Ibid., p. 114. citoyenneté austro-hongroise, au même titre
tions de « haine et de (3) Lettre à Milena que la confession, est définie en fonction de
mépris. Nous voya- Jesenská de mai 1920, la langue d’usage déclarée lors du recen-
dans Œuvres
geons en nous pré- complètes, Franz Kafka, sement. Un commerçant juif de Prague peut
sentant comme des édition de Claude préférer se déclarer tchèque pour se rendre
Tchèques ou des Polo- David, éd. Gallimard, agréable à sa clientèle, même si, en réalité, il
nais ». La crise d’Aga- « Bibliothèque est de culture allemande. C’est le cas du père
de La Pléiade », t. IV,
dir (en juillet 1911, l’Al- 1989, p. 896. de Kafka qui, en 1890 et en 1900, déclare
lemagne a envoyé une (4) Lettre à Max Brod toute sa famille comme étant de langue et
canonnière dans la baie de juin 1921, dans donc de nationalité tchèque. Mais, en 1910,
Lettres à sa famille
d’Agadir, pour s’opposer à ce et à ses amis, Œuvres Franz Kafka est le seul de sa famille à se dé-
qu’elle considère comme la complètes, op. cit., clarer de langue et donc de nationalité alle-
mainmise française sur le Maroc) a t. III, 1984, p. 1086. mande. On se rend compte, en lisant ce qu’il
(5) Ibid., p. 1087.
Kafka vers 1910. remonté l’opinion française contre le Reich. (6) Ibid.
écrit en mai 1920, au début de sa corres-
Kafka, frappé par l’animosité anti-allemande (7) Conversations avec pondance avec Milena Jesenská, pour ex-
de la presse parisienne et des actualités de Kafka, Gustav Janouch, pliquer à Milena, qui lui écrit en tchèque,
Pathé qu’il a vues au cinéma, a condensé ces traduit de l’allemand pourquoi il lui répond en allemand, que
par Bernard Lortholary,
souvenirs de voyage dans le personnage de éd. Les Lettres Kafka aurait tout aussi bien pu se déclarer
l’aventurier français Delamarche que Karl nouvelles/Maurice tchèque : « Je n’ai jamais vécu au milieu du
AKG-IMAGES/ARCHIV K. WAGENBACH

Rossmann rencontre en Amérique et qui, dès Nadeau, 1978, p. 183. peuple allemand ; l’allemand est ma langue
que Karl tente de lui résister, se répand en
invectives contre « l’Allemand » : « Que veux- « La langue, c’est l’haleine sonore
tu, c’est un Allemand. Tu m’as tout de suite de la patrie. […] Mais c’est comme courir
dit de me méfier de lui, mais moi, bonne après un rêve. Comment trouver à l’extérieur
poire, j’ai voulu l’emmener. Nous lui avons ce qui devrait venir de l’intérieur ? »
accordé notre confiance […] et maintenant, Conversations avec Kafka
il nous tire sa révérence, ni plus ni moins. Mais

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Le Magazine Littéraire 539 Janvier 2014
49

Repères chronologiques
1883. Naissance à Prague 1889. Après la mort en bas
le mardi 3 juillet. Franz est le âge de deux petits frères
premier enfant de Hermann de Franz, Gabriele, dite Elli,
et Julie Kafka. Hermann sa première sœur, naît
(1852-1931), alors âgé le 22 septembre. À la même
de 31 ans, est originaire époque, Franz entre dans
de la Bohême méridionale une école primaire
– comme son épouse ; germanophone. Son père,
il est à la tête d’un magazin décidé à s’intégrer à la
de « nouveautés », ouvert communauté germanique de

RUE DES ARCHIVES/PVDE


en 1882. Fils d’un pauvre Prague, a choisi de lui donner
boucher juif, il travaille une éducation en allemand,
dès l’âge de 7 ans, poussant bien qu’on parle tchèque
une charrette pour vendre en famille.
des colifichets de village 1891. Au bout de deux ans
en village. Il s’est installé d’école, Franz est inscrit
à Prague après son service à l’enseignement facultatif À 10 ans, aux côtés
militaire. Julie (1856-1934), de tchèque. Il suivra ces cours de ses sœurs Elli et Valli.
28 ans, est d’une famille juive jusqu’à la fin de ses études 1892. Le 29 octobre,
aisée, très pratiquante du secondaires : à la différence naissance d’une troisième
côté maternel. Un demi-frère de beaucoup de ses sœur, sa préférée, Ottilie,
Julie, la mère de de Julie, Siegfried (1867- camarades germanophones, dite Ottla (après Valerie,
l’écrivain, en 1882. 1942), devenu médecin il sera capable de lire dite Valli, en 1890).
de campagne, comptera et d’écrire couramment 1893. En septembre,
beaucoup pour Franz. le tchèque. il entre au lycée classique

maternelle, il m’est donc naturel, mais le (relativement) et qui reste un bien étranger, l’impossibilité d’écrire […], c’était donc une
tchèque est plus près de mon cœur (3). » quand bien même on ne pourrait y trouver littérature impossible de tous côtés, une lit-
Franz Kafka est véritablement bilingue : au la moindre faute de langue (4). » térature de tziganes qui avaient volé l’enfant
lycée, il a toujours eu des notes excellentes À l’époque de Kafka et de Kraus, les Juifs allemand au berceau (6). »
en langue tchèque. Dans sa vie profession- assimilés de culture allemande sont accusés Kafka prend conscience de sa distance inté-
nelle, comme employé de la compagnie d’as- de « jargonner », même et surtout quand ils rieure face à sa langue allemande dite mater-
surances contre les accidents du travail des parlent ou écrivent en allemand à la per- nelle en se comparant aux écrivains tchèques,
ouvriers pour le royaume de Bohême, de fection. C’est le thème favori des antisémites, aux acteurs du théâtre juif et aux auteurs yid-
1908 à 1922, il doit étudier des dossiers et mais Kafka ne peut lui opposer aucune cer- dish. Ceux-là ont la chance de posséder une
rédiger des rapports et des correspondances titude rassurante. « Ce que voulaient la plu- authentique langue maternelle. La langue yid-
en langue tchèque. part de ceux qui commencèrent à écrire en dish pour lui étrangère est pour Kafka une
Pour son travail de création littéraire, Kafka allemand, poursuit-il dans sa lettre à Brod de langue maternelle perdue, coupablement
ne connaît pas d’autre élément linguistique juin 1921, c’était quitter le judaïsme, généra- oubliée, un refoulé socioculturel. À l’époque
que l’allemand, mais il hésite à considérer lement avec l’approbation vague des pères où il s’efforcera d’apprendre l’hébreu, Franz
l’allemand qu’il écrit comme sa langue mater- (c’est ce vague qui était révoltant) ; ils le vou- Kafka déclarera à Gustav Janouch en 1920-
nelle. C’est ce qu’il explique dans une lettre laient, mais leurs pattes de derrière collaient 1921 : « La langue, c’est l’haleine sonore de la
à Max Brod de juin 1921 où il évoque le encore au judaïsme du père et leurs pattes patrie. […] Mais c’est comme courir après un
Viennois Karl Kraus, directeur et rédacteur de devant ne trouvaient pas de nouveau ter- rêve. Comment trouver à l’extérieur ce qui
de la fameuse revue Die Fackel (« La Torche » rain. Le désespoir qui s’ensuivit constitua devrait venir de l’intérieur (7) ? » Dans la der-
ou « Le Flambeau ») : « Personne ne sait jar- leur inspiration (5). » Puis vient dans cette nière année de sa vie, rêvant d’un enracine-
gonner comme Kraus, encore que, dans ce lettre à Brod une des formules les plus frap- ment qui serait une promesse de bonheur,
AKG-IMAGES/ARCHIV K. WAGENBACH

monde judéo-allemand, personne ne sache pantes de Kafka : « Ils vivaient entre trois Kafka parle d’ouvrir un restaurant en Palestine
guère faire autre chose que jargonner, jargon impossibilités (que je nomme par hasard des où Dora serait la cuisinière et lui le serveur.
étant pris au sens le plus large […], je veux impossibilités de langage, c’est le plus sim- Kafka inscrit son écriture dans un espace
dire en tant qu’appropriation – bruyante ou ple, mais on pourrait aussi les appeler tout étranger à celui de toutes les langues natio-
muette ou encore accomplie avec une autrement) : l’impossibilité de ne pas écrire, nales. Son sentiment d’identité, oscillant
conscience torturée – d’un bien étranger l’impossibilité d’écrire en allemand, l’impos- entre l’appartenance tchèque, allemande et
qu’on n’a pas acquis, mais dont on s’est sibilité d’écrire autrement, à quoi on pourrait juive, se situe à l’écart de toutes les nationa-
emparé en y portant une main hâtive presque ajouter une quatrième impossibilité, lités. Kafka n’a qu’une patrie, l’universel.

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Janvier 2014 539 Le Magazine Littéraire
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Dossier Kafka Comprendre 50

allemand de la « Vieille 1898-1899. Il est attiré par allemande de l’université surtout juifs). Il y fait la
Ville ». les théories socialistes. L’un Charles-Ferdinand. Il opte connaissance, le 23 octobre,
1895. Consécration pour de ses camarades de classe d’abord pour des études de Max Brod, qui va devenir
le père, dont les affaires note dans ses souvenirs : de chimie – et quinze jours lui son meilleur ami.
prospèrent : la monarchie « Franz portait (évidemment suffisent pour comprendre 1903. Franz cherche à se
austro-hongroise nomme à l’extérieur de l’école) l’œillet qu’il est sur une mauvaise former une culture littéraire.
Hermann expert rouge des socialistes […]. » voie. Il se lance alors dans Selon Max Brod, il lit avec
auprès du tribunal de 1901. Il obtient le des études juridiques. Au régularité deux revues qui le
commerce de Prague. baccalauréat en juillet. milieu du semestre, il néglige marquent, Die neue
1896. Le 13 juin, Il décide de s’inscrire, ses cours de droit, pour Rundschau et Der Kunstwart
bar-mitsva de Franz. à Prague, dans la section suivre parallèlement des (celle-ci étant d’inspiration
cours d’histoire de l’art et de nationaliste et culturellement
philosophie, notamment. conservatrice, notamment
1902. Durant le second soucieuse de la pureté de
semestre, il ne suit des cours la langue). Il aurait connu ses
qu’à la faculté de lettres. En premières expériences
octobre, il reprend ses études sexuelles au cours de l’été,
juridiques. Il adhère au avec une jeune vendeuse.
Cercle culturel des étudiants Vers le 23 août, premier
allemands (une association séjour en sanatorium, près
libérale, fondée en 1848 de Dresde. Il reprend ses
contre les nationalistes études de droit en octobre.
allemands, qui compte En hiver, séjour à Munich.
environ 500 membres, 1904. Franz découvre
successivement, et lit avec
À Prague en 1904, la place enthousiasme, Hugo von
COSTA/LEEMAGE

Wenzel, adresse du siège Hofmannsthal, Thomas


des Assicurazioni Generali, Mann et Knut Hamsun.
où travaille d’abord Kafka. Au cours de l’été, il travaille

La « grande foire »
des langues
Parlant couramment le tchèque et l’allemand, Kafka est
soumis, comme ses contemporains, à une curieuse injonction :
assumer son bilinguisme, ou choisir son camp.
Par Xavier Galmiche

«
J
e ne suis pas au bon endroit. […] Je devrais m’être précipité aussitôt dans ces cou-
être à un endroit où se réunissent des gens loirs (1) ? » Le fragment « Défenseurs » (1922),
de toute espèce, venus de divers pays, des dont ce passage est extrait, oppose au rêve
gens de toutes les classes et de tous les mé- d’un commerce agréable et ordinaire avec
tiers, des gens d’âges différents ; je devrais des comparses (les « gens les plus bien-
avoir la possibilité de choisir prudemment veillants » de « la grande foire ») le malheur de
(1) « Défenseurs »
dans la foule ceux qui conviennent, ceux qui la réclusion (« les couloirs »). Un thème « kaf- (1922), Œuvres
sont le plus bienveillants, ceux qui m’ho- kaïen », donc, à mi-chemin du récit « Le ver- complètes, Franz Kafka,
norent d’un regard. Le mieux serait peut-être dict » (1913) et du roman Le Procès (1925). édition de Claude
une grande foire. Au lieu de cela, je traîne Un thème rebattu : tout aussi connue est l’in- David, éd. Gallimard,
« Bibliothèque de
dans les couloirs. […] Pourquoi suis-je entré terprétation selon laquelle ces images si spa- La Pléiade », t. II,
tête baissée dans cette maison […] ; pourquoi tiales (« la foire », « les couloirs »…) et la fable 1980, p. 644-645.

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Le Magazine Littéraire 539 Janvier 2014
51

à sa nouvelle Description 1909. En octobre, il se résout


d’un combat. à accepter le poste
1905. En juillet, épuisé par d’auxiliaire qui lui est offert,
ses études, il part dans un par l’intermédiaire d’un

AKG-IMAGES/ARCHIV K. WAGENBACH
sanatorium de la Silésie oncle, à la compagnie
autrichienne. Il y noue une d’assurances italienne
idylle sans lendemain avec Assicurazioni Generali. Mais
une jeune inconnue. De là, il a des horaires rigoureux et
vraisemblablement, date le travail est épuisant : dès
le matériau de Préparatifs de les premiers mois, il est à la
noce à la campagne, qu’il recherche d’un autre emploi.
commence à rédiger et qu’il 1908. La revue Hyperion
va poursuivre jusqu’en 1907. publie huit de ses textes sous L’oncle Siegfried Löwy, proche de l’auteur (en 1914).
1906. Stage dans un cabinet le titre « Contemplation ». 1909. Hyperion publie deux germanophones ayant
d’avocat. Le 18 juin, il soutient Le 15 juillet, prétextant des autres textes de lui. Au cours pour thème l’aviation, « Les
son doctorat en droit. problèmes de santé, il quitte de l’été, il se remet à aéroplanes de Brescia »,
Le 11 octobre, il commence son emploi. En août, il entre la rédaction des Préparatifs qui paraît dans le quotidien
un stage d’un an (obligatoire aux « Assurances ouvrières de noce à la campagne. Du pragois Bohemia.
pour les futurs contre les accidents du 4 au 14 septembre, disposant 1910. Le 27 mars, dans
fonctionnaires) au tribunal travail » : il y restera jusqu’à d’un congé maladie, il Bohemia, paraissent cinq
correctionnel, qui se sa retraite anticipée, en 1922. entreprend avec Max et Otto textes, dont quatre sont des
poursuivra au tribunal civil. Il est, au début, très satisfait. Brod, son frère, un voyage extraits de Description d’un
1907. Première version de D’abord auxiliaire, dans le nord de l’Italie, à Riva, combat. Il commence à tenir
Description d’un combat. En il passera titulaire deux ans sur les bords du lac de Garde. un journal. À partir de juillet,
août, il part se reposer chez plus tard, en qualité Il assiste le 11 septembre près il prend des leçons
son oncle Siegfried. Il se lie de rédacteur. Ses horaires de Brescia, sur l’aérodrome particulières de français,
avec une jeune fille de (de 8 à 14 heures, samedi de Montichiari, à un meeting prévoyant prochainement
Vienne, Hedwig Weiler, avec compris) lui laissent aérien. Il en tire l’un des de visiter Paris. Du 3 au
qui il correspond jusqu’en du temps pour écrire. premiers textes 9 décembre, il est à Berlin,

de beaucoup de ses récits (« Le terrier », « Sé- allemande). L’espace de la langue est, au sens xixe siècle un sujet de suspicion, puis la cible
raphine », « Description d’un combat », etc.) strict, le premier concerné par cette cir- d’une répudiation collective.
peuvent être comprises comme un reflet de conscription : alors que le bilinguisme aurait Certes, deux modèles s’opposent, l’un
la situation de leur auteur, Juif germano- permis un choix entre les langues, voire des « inclusif », permettant à l’individu de se pen-
phone de Prague : ces textes traduiraient la allers-retours de l’une à l’autre, comme on ser à la fois allemand et tchèque (et juif),
complexité de la coexistence des Tchèques, s’adresse aux « gens les plus bienveillants » de l’autre « exclusif », le sommant de choisir son
des Allemands et des Juifs de Bohême- la « grande foire », le recours à l’allemand est camp. Tout le xixe siècle s’est débattu avec
Moravie. L’œuvre de Kafka coïnciderait au prescrit ; il est la langue des « couloirs », dans cette alternative, et en a débattu, à perte de
moment où les questions de l’appartenance le labyrinthe desquels il n’est possible que vue. Mais c’est l’uniculturalisme qui s’est
et de l’identité se posent ou plutôt s’impo- d’avancer sans savoir pourquoi. imposé comme la tendance de fond depuis
sent par la crise qu’elles traversent. Elle serait la fin du xviiie siècle, où apparaissent les pre-
la projection d’une angoisse, entendue éty- Crise du modèle multiethnique miers signes des « renouveaux » nationaux.
mologiquement comme sensation doulou- On date en général du « tournant du siècle », Il fut énoncé une première fois, vers les
reuse de l’étroitesse issue de cette situation des années 1900, la crise du modèle multi- années 1830, dans l’esprit du romantisme,
identitaire. Elle dirait aussi l’intuition, méta- ethnique propre à l’Empire austro-hongrois. qui exigeait que l’artiste, créateur génial
physique si l’on veut, d’un enjeu commun Mais le paradoxe des pays tchèques est que, dont l’œuvre devait guider le peuple, s’iden-
existant entre cette expérience de confine- plongés dans une multiculturalité de fait, ils tifiât à sa nation, et le poète, donc, à sa
ment ancrée dans l’histoire et dans une so- aient opté de longue date pour un modèle langue, aux dépens des autres. Les révo-
ciété particulière (la Bohême autour de 1900) uniculturaliste, où l’autosuffisance d’une lutions de 1848 virent l’apothéose de cette
et une aliénation du genre humain, intuition culture fut désignée comme un idéal à pour- idéologie nationale et de l’exclusivisme
que l’on avait dès cette époque pris l’habi- suivre. Dans certains pays de l’Empire, le linguistique qu’elle implique.
tude d’appeler « modernité » (la Moderne multilinguisme faisait l’objet d’éloges publics, Historiquement, cette tendance à l’unicultu-
voire de fantasmes positifs ; mais en Bohême- ralisme ne fut pas continue : ainsi, l’échec des
« Je devrais être à un endroit Moravie et à Prague, qui en est la capitale, révolutions de 1848 ouvrit une période de
où se réunissent des gens alors que la maîtrise du tchèque et de l’alle- doute où furent provisoirement réhabilités
de toute espèce [...]. mand, les deux « langues du pays » (Landess- des idéaux concurrents. Le « bohémisme »
Le mieux serait peut-être prachen/zemské jazyky), était répandue à (selon la formule célèbre du comte Thun :
une grande foire. » des degrés divers selon les régions et les « Je ne suis ni tchèque ni allemand, mais un
milieux, le bilinguisme devint au cours du simple bohême »), qui prolongeait l’idéal

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Dossier Kafka Comprendre 52

Kafka et Felice où il assiste à plusieurs tout en éprouvant des doutes 1913. Il rend deux fois visite
Bauer lors de leur spectacles. sur l’issue de ce travail. à Felice à Berlin.
voyage à Budapest, 1911. Du 26 août au 1912. Fin mai paraît dans En septembre, il se brouille
en 1917, censé fêter 13 septembre, il voyage en une revue le premier une première fois avec elle.
leurs fiançailles. Italie puis à Paris avec Max chapitre de Richard et Il voyage : Vienne, Venise,
Brod. Entre les amis, surgit Samuel. En août, il Riva (où il séjourne en
l’idée d’un roman écrit à commence à réunir des sanatorium). Deux semaines
deux, Richard et Samuel. Au textes pour constituer plus tard, il reprend sa
retour, séjour au sanatorium un recueil, Contemplation. correspondance avec Felice.
d’Erlenbach, près de Zurich, Le 13 août, il rencontre chez 1914. En avril, nouveau
jusqu’au 20 septembre. Max Brod une cousine de séjour à Berlin : ses
Le 5 octobre, au Café Savoy, son beau-frère, Felice fiançailles avec Felice sont
à Prague, il assiste à des Bauer : début d’une intense décidées. En juillet, Franz,
spectacles donnés par une correspondance, qui sera en voyage vers la Baltique
troupe théâtrale juive de entretenue jusqu’en 1917. pour ses vacances d’été,
Pologne. Il se lie avec l’un des Rédaction de « La passe par Berlin et annonce
acteurs, Jizchak [Isaac] Löwy. métamorphose ». Dans la à Felice, puis aux parents
Par son intermédiaire, nuit du 22 au 23 septembre, de celle-ci, qu’il rompt leurs
il découvre la littérature il écrit la nouvelle « Le fiançailles. La guerre est
yiddish, la foi et les coutumes verdict ». Il rédige ensuite les déclarée : exempté, Franz
des Juifs de l’Est. Cette sept premiers chapitres d’un doit gérer, chaque après-
AKG-IMAGES/ARChIV K. WAGEnBACh

fréquentation ne plaît guère à roman qu’il ne terminera midi, l’importante usine


son père : « Qui se met au lit pas : Der Verschollene (« Le d’amiante qu’un de
avec des chiens se lève Disparu »), publié en 1927 ses beaux-frères, mobilisé,
avec des puces », lui dit-il. par Max Brod sous le titre a fondée. Il commence
Début décembre, il termine Amerika. Le 10 décembre, Le Procès, se remet au
la rédaction du premier il reçoit d’Allemagne un « Disparu » et rédige
chapitre du roman prévu avec exemplaire de son premier « La colonie pénitentiaire ».
Max Brod, Richard et Samuel, livre publié : Contemplation. 1915. Il continue d’écrire

aristocratique de l’époque baroque d’une Jusqu’à la fin du xixe siècle, les auteurs tché- par Otokar Fischer, comme une curiosité lit-
identité fondée non pas sur la langue mais sur cophones ont ainsi fait le sacrifice de leurs téraire ; Fischer refoula irrévocablement toute
le territoire, reprit du poil de la bête et suscita œuvres de jeunesse écrites en allemand, dans possibilité d’un bilinguisme poétique (2). »
une réflexion générale sur les possibilités un autodafé parfois physique (scène capitale « Il est impératif de se prononcer » ; « il est
d’une double appartenance. Un bon indica- du manuscrit germanophone brûlé), mais au interdit d’hésiter » (d’hésiter « prudem-
teur de cette hésitation est la fortune en Cis- moins symbolique : le bilinguisme provoque ment », comme il est si bon de le faire sur le
leithanie (la partie de l’Empire placée sous une gêne persistante et pour ainsi dire une champ de « foire ») : ces prescriptions, Kafka
l’administration de Vienne) de l’adjectif « utra- inhibition. Pavel Eisner, dans un ouvrage de les a éprouvées, mais il n’était pas le seul.
quiste », désignant historiquement les parti- 1945 consacré à l’écrivain romantique tchèque Nombre de ses contemporains ont fait l’expé-
sans de la communion sous les deux espèces Karel Hýnek Mácha, dont les poèmes de jeu- rience de la violence qu’elles induisaient ;
et employé métaphoriquement pour désigner nesse avaient été évidemment écrits en alle- pour les écrivains tchécophones, l’expérience
la mixité linguistique. mand, parle, dans une allusion clairement était certes symétrique, mais pas moins iden-
freudienne, de « refoulement du bilinguisme » tique. Kafka n’a pas été seul à être seul (la for-
« Il est interdit d’hésiter » réitéré depuis le début du xixe siècle : « C’est mule choc de Marthe Robert, « seul comme
Pourtant, c’est nettement l’exclusivisme, en bilingue (en fait en trilingue, puisqu’il ver- Franz Kafka », a pu porter à confusion) ; être
revenu en force durant les dernières décen- sifiait en tchèque, en allemand et en latin) seul, c’est là au contraire l’expérience la
nies du xixe siècle, qui a finalement gagné. que Václav Alois Svoboda fit entendre sa voix, mieux partagée. Elle résulte pour Kafka de la
Presque cent ans plus tard, Jan Patočka devait et fut attaqué. Plus tard, Siegfried Kapper écri- violence ressentie à se voir assigner l’alle-
expliquer, notamment dans « Qui sont les vit et publia des ouvrages tchèques et alle- mand, et pour les tchécophones à l’injonc-
Tchèques ? » (Co jsou Češi ?), qu’à cet exclu- mands. C’est avec l’allemand que Čelakovský, tion qui leur était faite de refouler leur bilin-
sivisme, incarné dans l’histoire culturelle par Tyl, Havlíček, Neruda firent leurs débuts guisme. On peut même dire que Kafka fut un
la figure-culte du lexicographe Josef Jung- – mais ils se débarrassèrent de ces prémices auteur « tchèque » dans la mesure où il lui
mann, s’était jadis opposé un pluralisme, non tchèques. Il est avéré que les poètes était interdit de l’être, de même que les
représenté par celle, méconnue et même tchèques entravèrent leur bilinguisme poten- auteurs tchécophones, contraints par la dis-
occultée, de Bernard Bolzano : ce rappel tiel : Němcova brûla les œuvres en vers et en cipline nationale, avaient consenti à renoncer
était alors un choc, et les débats identitaires prose qu’elle avait écrites en allemand, Julius dans leur œuvre à être les germanophones et
qui ont agité la fin du xxe siècle sur cette plu- Zeyer refoula ses débuts allemands, et les tar- les Autrichiens qu’ils étaient dans la vie.
ralité potentielle et perdue vibraient de la difs poèmes allemands de l’historien J. Goll (2) Na skále (« Sur la falaise »), Pavel Eisner,
stupeur qu’il avait alors semée. (de 1913 !) ne furent publiés qu’après sa mort Prague, éd. Karel Voleský, 1945, p. 87.

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Le Procès. Fin juin-début 1917. En juillet, voyage de Julie Wohryzek,


juillet, il passe plusieurs en Hongrie avec Felice. avec qui il se fiance
jours avec Felice à Karlsbad, Franz se sent mal dès son à la mi-septembre.
aujourd’hui Karlovy Vary. retour : une tuberculose est Quand son père est
Le 7 septembre paraît dans diagnostiquée. Un congé au courant, il lui conseille
la revue sioniste Selbstwehr de huit mois lui est accordé. d’aller au bordel, avec lui
la parabole « Devant la Loi », Le 1er septembre il si nécessaire, plutôt que
un extrait du Procès. En déménage, pour loger de d’épouser « la première
octobre, le prix Fontane est nouveau chez ses parents. venue ». « La colonie
décerné à Carl Sternheim ; Le 25 décembre, il annonce pénitentiaire » paraît fin
ce dernier, sans renoncer à Felice que sa santé l’oblige octobre. En novembre,
à la distinction littéraire elle- à se séparer d’elle. il est de nouveau à

AKG/InTErFoTo
même, cède à son confrère De cette époque datent Schelesen : il rédige sa
Kafka, en témoignage plusieurs textes qui vont « Lettre au père », jamais
d’admiration pour ses prendre place dans le recueil envoyée. Le 24 décembre,
nouvelles, l’argent qui lui Un médecin de campagne. il fait parvenir à la sœur de
a été remis. Publication À partir de l’automne, il écrit Julie Wohryzek une lettre Milena Jesenská en 1920,
de « La métamorphose ». aussi des aphorismes. destinée à informer cette année de leur rencontre.
1916. Le travail lui pèse 1918. Le 2 mai, il reprend dernière qu’il ne pourra
de plus en plus, car il est son travail aux « Assurances jamais se marier avec elle. cure à Merano. Il correspond
désormais astreint à des ouvrières ». Le 15 juillet, 1920. Toujours la maladie. activement avec Milena.
heures supplémentaires son père cède son magasin. En février se développe une Publication du recueil
obligatoires. En juillet, Au cours de l’été, correspondance entre lui Un médecin de campagne.
il passe ses vacances à Franz se met à l’hébreu. et une Tchèque de 23 ans, Lors de son retour de
Marienbad avec Felice : 1919. Il obtient un nouveau Milena Jesenská : mariée Merano, le 28 juin, il s’arrête
ils décident de nouvelles congé maladie et séjourne et vivant à Vienne, elle lui quatre jours à Vienne
fiançailles. « Le verdict » à Schelesen, au nord de a demandé l’autorisation de pour y rencontrer Milena.
paraît en livre fin octobre, Prague, du 22 janvier à la fin traduire en tchèque « Le À son retour à Prague,
avec la dédicace « Pour F ». mars. Il y fait la connaissance soutier ». Le 2 avril, il part en le 4 juillet, il annonce

La tradition détraquée
Le judaïsme de Kafka a souvent été sous-estimé, de peur
d’annexer à une communauté une œuvre ne cessant de remettre
en cause les particularismes. L’histoire, la culture et la religion
juives ne cessent pourtant d’y transparaître et d’y être diffractées.
Par Philippe Zard

K
afka, « écrivain juif » ? Si, au-delà des évi- l’originalité, c’est renoncer à explorer les
dences biographiques, la proposition impli- modalités toujours singulières par lesquelles
que une caractérisation poétique, elle risque un écrivain atteint à l’universel.
d’effaroucher les gardiens de la « république Le judaïsme instruit tacitement l’œuvre
mondiale des lettres », redoutant quelque jusqu’à en constituer une très plausible
tentative d’annexion communautaire. Pour matrice imaginaire. L’envers juif du décor
peu néanmoins qu’on évite le piège de l’es- semble à peine dissimulé dans certains récits
sentialisme, elle a quelque chance, loin des pseudo-ethnographiques d’où sourdent les
alternatives indigentes qui nous tiennent dilemmes du temps : l’identité collective, le
souvent lieu de jugements (juif ou allemand, rapport entre l’artiste et sa communauté
juif ou européen), de susciter de fécondes (« Joséphine la cantatrice ou le peuple des
interrogations. Car distraire les textes de souris »), l’assimilation et ses impasses
Kafka de leur sol de culture et d’inquiétude (« Rapport pour une académie »), l’enquête
juives, c’est en nier à la fois l’origine et sur les fondements de la tradition (« Au

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Dossier Kafka Comprendre 54

médecin de campagne, 607 de Il y fait la connaissance d’une à parler et à se nourrir.


La Colonie pénitentiaire. monitrice, Dora Diamant, Il écrit malgré tout,
1921. mi-janvier, il demande jeune juive de 20 ans, dans son lit. Il est transporté
à milena que cesse leur originaire de pologne. à ortmann, en basse-
correspondance et qu’elle Fin septembre, il loue un autriche, où Dora le rejoint.
ne cherche plus à le voir. Il appartement avec elle à mais, dans l’impossibilité
multiplie les congés maladie. berlin. L’inflation et la crise de le soigner, on le conduit
contrairement à ce qu’il règnent en allemagne et à la clinique de l’université
lui avait demandé, milena, le couple connaît de graves de vienne, où un spécialiste
qui est alors à prague, privations, d’autant que diagnostique une
aKG-ImaGes/archIv K. WaGenbach

lui rend visite plusieurs fois les économies de Franz, tuberculose de la gorge.
courant novembre. Dans qu’il avait placées dans Il ne pèse plus que 49 kilos.
un testament rédigé au cours les emprunts de guerre, Le 19 avril, Dora le fait
de l’hiver, il prie max brod ont complètement fondu. conduire, dans la banlieue
de brûler son journal, ainsi sa maladie empire. de vienne, au sanatorium
que tous ses manuscrits 1924. Fin janvier, le couple de Kierling, près de
et lettres, au cas déménage dans une simple Klosterneuburg. elle veille
où il viendrait à mourir. chambre. Début mars, sur lui jour et nuit. Fin avril,
Dora Diamant (vers 1920),
1922. Fin juin, vu son état alarmé par la famille, il reçoit de son nouvel éditeur
l’ultime amour de Kafka.
de santé, il obtient sa retraite son oncle siegfried rend berlinois les épreuves de
à Julie qu’il rompt avec anticipée. visite à Franz et décide son dernier livre, Un artiste
elle. sa santé ne s’améliore 1923. en juillet-août, il est à aussitôt qu’il faut chercher du jeûne. souhaitant épouser
pas : il repart au sanatorium müritz, plage de la baltique, un sanatorium pour Dora, il en a demandé
le 15 décembre. entre-temps, avec sa sœur elli et les deux l’accueillir. max brod, l’autorisation au père
les éditions Kurt Wolff enfants de celle-ci. tout alors à berlin, ramène Franz de celle-ci, et ce dernier,
l’ont informé sur les ventes à côté de la pension où ils chez ses parents, à prague, vieux juif orthodoxe de culte
de ses livres en un an : habitent, se trouve la colonie le 17 mars. Dora est restée hassidique, lui fait part
38 exemplaires de de vacances du Foyer à berlin. Franz éprouve de son refus par une lettre
Contemplation, 86 d’Un populaire juif de berlin. la plus extrême difficulté qu’il reçoit vers le 10 mai.

Le jour sujet des lois »), les hybridations identi-


de sa bar-mitsva, taires (« Le souci du père de famille »)…
le 13 juin 1896 : Quant aux romans, si aucun des trois « K. »
il a presque 13 ans. n’est nommément juif, les tribulations amé-
ricaines de Karl Rossmann ne sont pas sans
accointances avec les récits d’exil des jewish
immigrant novels ; les agissements du Tri-
bunal occulte envers Joseph K. reproduisent
les mécanismes sournois de l’exclusion et
de l’humiliation antisémites ; le combat de
l’arpenteur pour se faire reconnaître par le
Château du « comte Westwest » récapitule
les aléas de l’intégration politique des Juifs
européens.
Reste à statuer sur le sens de cette implica-
tion et – puisque pas une fois le mot « juif »
n’y figure – de cette « implicitation », si effi-
cace que bien des lecteurs, fussent-ils des
proches, n’y ont vu que du feu. Encodage
d’une leçon politique en attente de dévoile-
ment ? – Mais pourquoi tant d’art à masquer
un mot clé ? Volonté d’universaliser le pro-
pos ? La matière juive ne ferait ainsi que four-
nir un modèle narratif de visée plus large. Si
Hannah Arendt avait repéré le substrat socio-
historique des romans de Kafka, c’était pour
aDoc-photos

ajouter aussitôt que ses personnages y étaient


dépourvus de tout particularisme. « L’éternel
arpenteur », homme de nulle part, homme

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juives sont soumises à distorsion, grimées mais sous réserve de saisir la rupture autant
Il meurt le 3 juin, aux en Chinois, en bestioles impossibles (souris, que la continuité. Kafka ne présente jamais
environs de midi. Le 11 juin, gorille, chat-agneau), en objets impensables que des allégories défectives, des paraboles
il est enterré à Prague, (Odradek)… S’ils ont affaire à la question détraquées, à l’image de la machine de « La
dans le nouveau cimetière juive, les textes de Kafka en sont des ana- colonie pénitentiaire » – machine à exécuter
juif de strachnitz. morphoses plus que des transpositions. la Loi, machine à écrire, machine de mort,
D’après une chronologie de machine devenue folle qui ne témoigne plus
Lionel Richard Le juif « solvant » que de sa péremption… Livré à lui-même,
Tombe de Kafka
Cette liberté poétique s’observe également le processus herméneutique où se débattent
et de ses parents à Prague.
dans la savante infidélité qui nourrit son rap- personnages et lecteurs agit à la manière
port au judaïsme comme tradition. Elle se d’un « solvant » (Robert Alter), comme sous
repère dans l’usage des références bibliques, l’effet d’un « code malicieux ».
sous des formes explicites – quand Kafka Du reste, le prêtre du Procès ne commente
« retourne » le mythe de Babel (« Les armes pas la Loi même, qu’il ignore, mais l’un de
de la ville ») – ou diffuses – écho lointain du ses « textes introductifs ». Commentant les
Livre de Job dans Le Procès (« On avait dû commentaires antérieurs, il se livre ainsi à la
calomnier K… »), résonances du schisme glose de la glose d’un texte qui est lui-même
chrétien dans Le Château (la proscription la glose d’une Loi inconnue. « Tradition
de la famille Barnabé)… Le Disparu est lit- cachée » ? Tradition cassée, tout autant. Que
téralement vectorisé par le Grand Récit bi- de raisons de se méfier de la Loi, comme de
blique : expulsion du paradis (Karl chassé de soupçonner ses interprètes attitrés – guides
son foyer pour avoir fauté avec la bonne), pervers ou valets d’un ordre inique fallacieu-
ère patriarcale (accueil de l’oncle Jacob), sement érigé en « Nécessité » ! Et si la Loi
esclavage en Égypte (l’Hôtel Occidental, à n’était elle-même que le nom de cet arbi-
« Ramsès » !), exode et errance (Robinson et traire ? Et si l’accusé ne subissait que la Loi
Delamarche), Terre promise (le panneau des Gardiens ? Kafka pousse l’iconoclasme
Akg-ImAges/sorges

d’embauche du « théâtre de l’Oklahoma » juif jusqu’à la possibilité de l’athéisme, poli-


parodie la Bonne Nouvelle)… L’imprégna- tique autant que religieux.
tion religieuse ne se fait jamais oublier, au
point qu’on a lu en ses récits des « fables Entre kabbale et nonsense
théologiques » (Claude David). Peut-on dis- Ultime croisement d’un judaïsme extra
socier l’obsession de la « Loi » – visible ou muros et d’une crise de la culture euro-
invisible (Le Procès), péenne : le goût talmudique (ou kabbalis-
Si les romans de Kafka peuvent aisément ancienne ou nou- tique) de la polysémie – bourgeonnement
être perçus comme des paraboles velle (« La colonie d’une tradition vivante – se superpose à
de la condition juive, jamais le mot « juif » pénitentiaire ») – de l’engouement moderniste pour l’ambiguïté
l’intérêt fervent que, ou le nonsense. D’une part, la littérature
n’y apparaît. Pourquoi tant d’art à masquer
depuis 1911, le ju- s’investit des prérogatives jadis réservées
un mot clé ? daïsme (langues, po- aux textes sacrés, reprend en charge la quête
litique et théologie de sens et l’interrogation sur les fins. Le lec-
sans qualités, en serait d’autant plus qualifié mêlées) suscite chez l’écrivain ? teur est tenté en retour d’adopter à l’égard
pour devenir la figure exemplaire du sujet de S’enquerra-t-on de sources plus spécifiques ? d’un texte profane la position pieuse de
droit. Cette interprétation définit la première Marc-Alain Ouaknin a su voir qu’« Un croi- l’exégète. On peut appeler religieux ce pre-
intersection entre lecture judéo-centrée et sement » redistribuait malicieusement les mier régime de lecture. Mais, d’autre part,
lecture européo-centrée de l’œuvre. Elle ren- éléments d’une comptine pascale (Had en l’absence de toute transcendance scriptu-
voie à deux processus aussi solidaires que Gadya). Qu’on considère le débat sur le raire, s’impose un régime de lecture imma-
précaires : la constitution de l’universalité jeûne, délectable pastiche de controverse nentiste, dans lequel cette « littérature sans
démocratique et l’émancipation civique des talmudique dans les « Recherches d’un gouvernail » (Harold Bloom) devient emblé-
Juifs européens. Le « juif » (minuscule) de chien » ! Mais la « parabole du gardien de la matiquement moderne. Un talmudisme
Kafka serait le poste d’observation électif des Loi » dans Le Procès, plus sûrement, mérite anarchique y célèbre son « croisement »
multiples visages de la domination, de la une place d’honneur dans les marges avec le babélisme contemporain.
terreur ou de l’aliénation. apocryphes du judaïsme. Énoncée par un Il en est de Kafka comme du vieil animal
Mais qu’est-ce qu’universaliser une significa- prêtre dans une cathédrale, elle est assortie craintif qui hante la synagogue d’un de ses
tion qu’on s’ingénie par ailleurs à opacifier ? d’une longue exégèse dialoguée qui dé- fragments posthumes : les autorités rab-
Qu’on ait lu si souvent Kafka sans s’aviser de marque les méthodes et la rhétorique talmu- biniques sont partagées sur la nécessité d’ex-
son arrière-plan ethnoculturel n’est pas tant diques. Elle est surtout une mise en abyme pulser ce discret trouble-fête, mais qui y son-
le symptôme d’un aveuglement à l’histoire du roman, sinon de l’œuvre entier, prémo- gerait encore ? Il fait mystérieusement partie
que l’effet d’une écriture : le « patron » allé- nition ironique des grandeurs et misères de des meubles, divertit les femmes, « en sait
gorique des récits est soit assez large pour la « kafkologie ». peut-être plus long » que tous les fidèles ; il
envelopper des situations hétérogènes, soit Serait-ce dans cette réinvention de la tradi- est de toute façon si fuyant qu’il vaut mieux
trop compliqué pour s’ajuster à aucune en tion du commentaire qu’il faudrait chercher renoncer d’emblée à la « certitude approxi-
particulier. Images dans le tapis, les figures la filiation judaïque de l’œuvre ? Sans doute, mative d’être débarrassé de lui ».

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Dossier Kafka Comprendre 56

En nous, les trois


cercles de l’Enfer
Nombreuses sont les lectures psychanalytiques de Kafka,
au risque de réduire l’œuvre à une pathologie individuelle. Plutôt
que de l’analyser, mieux vaut se laisser analyser par l’écrivain,
qui relate entre autres la fabrique intime des individus.
Par Sarah Chiche

S
i, dans son Journal, Kafka questionne la psy- il parle de Kafka (2) ou de Hamlet : celui qui Kafka à l’âge
chanalyse, en dévoilant que la lecture de consiste, pour l’analyste, à se laisser dériver de 5 ans.
Freud l’a accompagné tout au long de l’écri- avec passion jusqu’aux récifs de la psychana-
ture du « Verdict », mise en scène d’un conflit lyse appliquée – celle qui prétend pouvoir
tragique entre un père et son fils, le psycha- psychologiser ce qui, de l’œuvre d’art, reste
nalyste doit-il vraiment répondre en miroir à impénétrable – et à théoriser, avec un aplomb
son invitation ? Rien n’est moins sûr. Car exa- inouï, sur « Kafka et son père », « Kafka et les
miner, aussi méticuleusement que possible, femmes », « Kafka et le judaïsme », « la
les liens entre Kafka et la psychanalyse névrose obsessionnelle » ou « la paranoïa de
conduit, à mon sens, à deux écueils. Le pre- Kafka », comme si on avait reçu Kafka lui-
mier consiste, comme d’autres l’ont fait et le même sur le divan – alors même que rece-
font encore avec Rousseau, Joyce, ou Pessoa, voir Kafka en analyse obligerait précisément
à passer tout le corpus d’une œuvre littéraire l’analyste à être une tombe.
au scalpel de la sémiologie psychiatrique et Tout indique donc que, en présence d’un
de la pathologisation, de sorte que chaque texte de Kafka, la seule attitude juste consis-
expression, chaque mot, chaque néologisme terait à se taire. Ce que l’on ne peut dire, on
d’un auteur devient un signifiant au service l’écrira cependant, en prenant un autre
de la démonstration, tout aussi condescen- biais. Non pas celui de l’interprétation de
dante que romantique, que, chez ce « grand l’œuvre d’un sujet singulier, Franz Kafka, qui
écrivain malade, incompris de son vivant, ferait « cas », mais, bien au contraire, celui
célébré après sa mort », l’écriture fait symp- qui consiste à déplier comment l’effet de
tôme. Kafka, lui-même, avait raillé à quel réel de ces invraisemblables récits qui « ne
À lire point nous trouvons toujours à nous épar- racontent rien d’autre que ce qui est dit (3) »
Kafka, le procès gner en laissant le mal nous faire croire que permet d’attraper quelque chose de la fa-
du sujet, Figures nous pouvons avoir des secrets pour lui (1). brique intime des individus, de leur malaise
de la psychanalyse n° 16, Bien sûr, cette condescendance tranquille à devoir se civiliser toujours plus, de leur
éd. Erès, 312 p., 25,50 €. qu’entraîne, hélas ! une attitude de surplomb embarras à se faire en permanence l’agent (1) « Ne laisse pas
« Franz Kafka, est tentante tant, dans le Journal, phobies autonome de leurs actes tout en participant le mal te faire croire
nebude toho nikdy », d’impulsions suicidaires (la défenestration), à la vie collective. que tu puisses avoir
dans La Fin des inhibitions démoniaques, angoisses téré- des secrets pour lui. »
coupables, (2) Jacques Lacan,
Pierre-Henri Castel, brantes, désir de souillure et sales petits La torture de soi par soi Séminaire IX,
éd. Ithaque, 560 p., 34 €. secrets grouillent à chaque page. Mais creu- En 1920, Kafka adresse à la femme qui occupe « L’identification »,
Franz Kafka ser dans le terrier kafkaïen ce qui, chez lui, ses pensées la lettre suivante : « Je me dis, inédit, leçon
du 21 mars 1962.
ou le Cauchemar ferait prétendument symptôme, c’est cher- Milena, que tu ne comprends pas la chose. (3) « Kafka sans cesse »,
de la raison, cher à s’épargner son propre procès. Ce qui, Essaie de la comprendre en l’appelant mala- Georges-Arthur
Ernst Pawel, immédiatement, entraîne un second risque, die. C’est une de ces nombreuses manifesta- Goldschmidt, dans
éd. du Seuil, 610 p., 9,10 €. « Kafka, le procès
très bien identifié, du reste, par Lacan quand tions morbides que la psychanalyse croit
du sujet », Figures
avoir découverte. […] Dans mon cas, on de la psychanalyse,
Kafka a lu de près Freud. Lorsqu’il peut imaginer trois cercles : A au centre, puis n° 16, éd. Erès, 2008,
explique sa « maladie » à Milena, l’écrivain B, puis C. A, le noyau, explique à B pourquoi p. 11-21.
(4) La Fin des
reformule à sa manière, sans la nommer, cet homme est obligé de se torturer et de se coupables, Pierre-
la tripartition du ça, du moi et du surmoi. défier lui-même, pourquoi il doit renoncer Henri Castel,
(non ce n’est pas un renoncement, qui serait éd. Ithaque, 2012.

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très difficile, c’est une résignation néces-


saire), pourquoi il ne peut vivre […]. À C,
l’homme agissant, rien n’est plus expliqué, B
se contente de lui donner des ordres. C agit
sous une pression implacable et dans la sueur
de l’angoisse […]. C agit donc par crainte
plus que par intelligence, il fait confiance, il
croit que A a tout expliqué à B, et que B a tout
compris et transmis comme il faut. »
La même année, Freud, observant son neveu
jouer avec une bobine de fil, en déduit que
toutes les pulsions ne visent pas la liquida-
tion de l’énergie pulsionnelle mais, via la
pulsion de mort, leur éradication. Ce qui
l’amènera à élaborer une seconde topique
du psychisme (ça, moi, surmoi) : une pul-
sion naît, mais se retrouve corsetée et
contrainte par une autre force qui l’enjoint
de renoncer à sa satisfaction, ce qui entraîne
le déploiement d’une nouvelle pulsion,
agressive, dont l’agent qui exerce la
contrainte est l’objet.
Dans l’épopée qu’il consacre à l’histoire de
l’émergence de la conscience morale en
Occident (4), Pierre-Henri Castel, s’il rap-
proche la stupéfiante topologie de la
contrainte intrapsychique de la lettre à
Milena de cette tripartition entre le ça, le
moi et le surmoi freudien, n’en fait pas deux
stricts équivalents. L’ABC kafkaïen recouvre
la tripartition freudienne en même temps
qu’elle la dépasse.

Convoqués à notre propre procès


Ce dispositif formel d’encerclement inté-
rieur ABC, c’est aussi le ressort même de ce
qu’est, chez Kafka, consister en littérature
et ne consister qu’en cela. Ce que la psycha-

FOTOTECA/LEEMAGE
nalyse appliquée rabat sur ça, moi, surmoi
est bien plus une modalité particulière de
l’inspiration où il s’agit de transformer
l’autocontrainte en processus langagier
créatif. Hanté par le paradoxe de l’impuis-
sance à écrire, et la jouissance de l’écriture
de cette impuissance, le langage, chez connaît les raisons de la procédure de En lisant Kafka, c’est bien à notre propre pro-
Kafka, devient ce terrier de mots dans lequel condamnations et de l’élaboration du sup- cès que nous sommes convoqués, celui du
il n’y a pas d’autre issue que de se terrer plice – mais il est mort. Dans « Le verdict », cancrelat que nous croisons parfois dans le
toujours plus en dedans, pour fuir la société le père, qui dédaigne et méprise son fils, miroir, celui du « chien soumis » qui se
des hommes, même si on ne peut s’enfouir sans que l’on connaisse les raisons véri- conforme à la norme sociale jusqu’à devenir
en soi-même à ce point sans faire de son tables de tant de haine, occupe tantôt, telle l’agent zélé de sa propre destruction, celui
œuvre et de soi un tombeau. Castel propose la machine monstrueuse, la position de B, des fils blottis à l’ombre de pères immenses,
une relecture totalement inédite des récits tantôt celle du commandant décédé de « La même pathétiques pantins, même morts,
de Kafka, selon le schéma ABC. Dans « La colonie », en A, figure à jamais lointaine qui mais qui continuent à faire obstacle à nos
colonie pénitentiaire », une sentence se nous rappelle, cruelle, que les raisons véri- désirs. Celui de notre désarroi, aussi, face à
grave très lentement dans la chair du tables pour lesquelles on aime ou on se l’énigme de l’Autre, qui ne donne aucune
condamné, qui n’en découvre le texte, et laisse aimer nous restent à jamais inconnues. réponse à cette question, qui, lentement,
donc le sens de sa faute, qu’au moment Car il y a peut-être plus difficile que de jouir nous effleure, nous poinçonne le cœur, nous
même où il meurt, broyé par la machine. Ici, de la personne qu’on aime. C’est, et Ernst vrille les chairs, et dont nous emporterons le
note Castel, C est le supplicié, instantané- Lanzer, immortalisé par Freud sous le nom verdict, la réponse véritable, dans le silence
ment coupable ; B, la machine pilotée par de « l’homme aux rats », en conçut l’expé- glacé des tombes d’un monde désormais
l’officier, exécutant zélé ; A, l’ancien com- rience douloureuse, de s’autoriser à jouir de privé de la possibilité de la grâce : mais de
mandant de la colonie et son inventeur, qui ce que nos parents se sont refusé. quoi sommes-nous donc la faute ?

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Dossier Kafka
Penser 58

L’infondé du pouvoir
L’autoritarisme injustifié du père de Kafka a permis à l’écrivain
de comprendre les mécanismes et l’arbitraire de la domination,
ainsi que la manière dont les dominés (à commencer par
lui-même) l’intériorisent et l’entretiennent en y portant crédit.
Par Bernard Lahire

U
tilisateur de formes en tous genres (de la fable « Liebster le vouloir ni parfois même le savoir, à leur
à la chronique en passant par le conte, la Vater » : le début propre domination, Kafka poursuivait sa
légende, la parabole, le mythe ou le rapport de la fameuse grande entreprise de connaissance de soi et
scientifique) qu’il détourne, grand fabricant « Lettre au père ». des relations interhumaines.
de récits imagés et inventeur d’une sorte de
« narration théorisante » en rupture avec les Prendre le « parti du personnel »
attentes réalistes, Franz Kafka concevait néan­ Dans sa « Lettre au père (1) », Kafka dit avoir
moins la littérature pris le « parti du personnel » en voyant com­
comme un instru­ ment son père maltraitait ses employés
ment de connais­ tchèques. La logique analogique des associa­
sance de soi et du tions et des identifications va jouer un rôle
monde plutôt que central dans la représentation qu’il pouvait se
comme un pur exer­ faire du monde social et de ses oppositions.
cice formel. Il ne Comment ne pas s’identifier au personnel
définissait notam­ lorsqu’on occupe une position analogue à la
ment pas sa tâche sienne dans les rapports de domination ? Le
d’écriture indépen­ fils (écrivain) est au père (bourgeois) ce que
damment de ce qu’il l’employé est au patron, et il n’est pas difficile
espérait pouvoir pro­ d’en déduire que la connivence symbolique
voquer chez le lec­ et la sympathie ressenties par Kafka pour le
teur : choc, douleur, personnel ou même sa défense réelle, dans
akg-images/archiv k. Wagenbach

libération ou réveil. l’ordre des manières ordinaires de se com­


Durant toute sa vie porter avec eux (extrêmement polies,
d’écrivain, Kafka n’a humbles et respectueuses) ou des prises de
ainsi jamais cessé position plus politiques, sont autant de fa­
d’élucider les méca­ çons de se défendre ou de voler symbolique­
nismes de la domi­ ment au secours de sa propre personne.
nation dont il avait Kafka va en permanence projeter sur les do­
À lire personnellement minés (socialement, politiquement, nationa­
souffert familiale­ lement ou culturellement) sa propre situa­
Franz Kafka. ment et qu’il avait pu aussi observer dans Hermann Kafka, tion familiale de dominé et ressentir une
Éléments pour
une théorie de divers espaces professionnels. Il a mené l’ana­ le père de l’écrivain, solidarité spontanée à leur égard. Prendre le
la création littéraire, lyse des caractéristiques du pouvoir arbi­ vers 1880. parti des dominés, des humiliés ou des op­
Bernard Lahire, traire, absolu, tyrannique d’un père qui ne primés, c’était pour lui défendre son propre
éd. La Découverte, justifie pas ses accusations, ses reproches ou parti contre son père.
« Laboratoire des sciences
sociales », 626 p., 27,40 €. ses sanctions. Il a aussi et surtout continué à Kafka voit donc dans les employés maltraités,
mener l’autoanalyse de la structure psy­ injuriés, méprisés, des sortes de frères de
(1) Cf. « Lettre à son
chique qu’il avait construite à travers la rela­ condition : « C’est pourquoi j’appartenais
père », dans Œuvres tion tout à la fois admirative et conflictuelle nécessairement au parti du personnel, auquel
complètes, Franz Kafka, au père (sentiment de culpabilité, de nullité, je me rattachais d’ailleurs de toute façon en
édition de Claude d’incapacité à prendre des décisions, propen­
David, éd. Gallimard,
« Bibliothèque de sion à l’autochâtiment). En évoquant dans En tant qu’agent d’assurances, Kafka
La Pléiade », t. IV, 1989, son journal, dans ses correspondances et est sidéré par la docilité des plus modestes
p. 833­881.
(2) Franz Kafka,
dans la lettre à l’adresse de son père, ou en accidentés du travail : « Au lieu de prendre
rêveur insoumis,
mettant en scène, dans ses textes littéraires, la maison d’assaut et de tout démolir,
Michael Löwy, des scènes oppressantes, aliénantes, souvent ils présentent des requêtes ! »
éd. Stock, 2004. humiliantes, où les dominés participent, sans

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compagnie d’assurances et qui, au lieu de


cela, quémandent poliment une aide :
« Comme ces gens sont modestes, ils
viennent nous présenter des requêtes. Au
lieu de prendre la maison d’assaut et de tout
démolir, ils présentent des requêtes ! » Abus
d’autorité, dénis de justice, humiliations, ex-
ploitations, docilité des victimes d’accidents
du travail, Kafka plonge en permanence dans
l’univers des souffrances ouvrières.

Croire au pouvoir,
c’est déjà s’y soumettre
Kafka place au cœur de son œuvre les rap-
ports de pouvoir et de domination. Et il met
surtout l’accent sur la contribution que le
dominé apporte à sa propre domination.
Pour cela, il est contraint de s’interroger sur
les dispositions socialement constituées à
croire, à sentir et à agir qui empêchent les
dominés de rompre le cercle infernal dans
lequel ils sont maintenus.
Kafka met en relief le rôle central de la
croyance en la force du pouvoir dans l’exis-
tence et le maintien de ce dernier. Dès lors
que les signes du pouvoir ou de l’importance
sociale apparaissent et sont perçus comme
tels, les comportements de déférence ou de
soumission suivent spontanément. Les per-
sonnes qui sont en position de pouvoir, dans
le monde social en général ou dans une orga-
nisation donnée (hôtel, château, entreprise),
inspirent non seulement le respect ou la sou-
mission, mais parfois aussi l’envie irrésistible
de s’en rapprocher, qui peut aller jusqu’au
désir amoureux ou sexuel. Toute autorité lé-
gitime exerce un pouvoir d’attraction sur ceux
qui en dépendent. L’effet de protection est
grand pour toutes celles et ceux qui peuvent
s’enorgueillir d’un lien – même faible – avec
AKG-IMAGES

le pouvoir : un miraculeux lien de parenté


avec le richissime oncle sénateur qui trans-
forme le jeune immigré à la dérive Karl Ross-
mann en personne digne de respect (L’Amé-
rique), un lien prétendument amoureux de
raison de mon caractère craintif qui, en soi à ses yeux comme les victimes d’injustices ou Frieda, la serveuse de l’hôtel des Seigneurs,
déjà, m’empêchait de comprendre qu’on pût d’oppresseurs. Lecteur de l’anarchiste com- avec Klamm, chef du Xe bureau (Le Château),
ainsi injurier les gens et qui, ne fût-ce que dans muniste Piotr Kropotkine et du socialiste anar- qui fait d’elle une personne importante, etc.
le souci de ma propre sécurité, m’inspirait le chisant Alexandre Herzen, fréquentant cer- Mais tout pas de côté effectué par rapport au
désir de réconcilier le personnel – lequel, à tains cercles anarchistes ou socialistes (2), il pouvoir ou, pis, toute attitude de résistance
mon sens, devait être effroyablement irrité – montre un intérêt soutenu pour tous ceux qui ou de défiance à son égard entraînent immé-
avec toi et avec toute notre famille. » Le ma- luttaient en faveur des victimes de l’exploita- diatement la chute, la disgrâce et la margi-
gasin « me rappelait trop ma propre situation tion économique ou de l’oppression étatique. nalité : exclu par son oncle, Karl Rossmann
à ton égard », écrit encore Kafka. Mais cela n’est pas tout. retombe au plus bas de l’échelle et va même
Kafka se solidarise avec les stigmatisés, les Kafka travaille surtout dans le secteur des as- jusqu’à être traité en esclave, et comme un
faibles et les sans grades. Il éprouve de la sym- surances contre les accidents du travail. Ju- chien ; et le refus de s’offrir à un fonctionnaire
pathie à l’égard des Tchèques (dominés par riste, il reçoit les accidentés, examine leurs du Château condamne Amalia et toute sa
les Allemands), des Juifs de l’Est non assimilés dossiers et s’étonne, auprès de son ami famille à vivre une vie de parias.
(méprisés par les Juifs occidentaux), de la Max Brod, de la docilité de ces ouvriers et de Le pouvoir ne serait pas si puissant si ceux
langue yiddish (vue comme une langue pauvre ces employés mutilés, blessés, qui pour- qui le subissent ne croyaient pas en sa toute-
et non civilisée par la plupart des Juifs germa- raient légitimement se retourner violem- puissance. Or Kafka montre en permanence
nophones) et de tous ceux qui apparaissent ment contre leur employeur ou contre la les écarts entre ce que font ou sont

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Dossier Kafka Penser 60

Hors la
réellement les personnes de pouvoir sentiment de culpabilité, et tous les fonction-
– qui nourrissent d’incessants commentaires naires de justice qui apparaissent pour l’arrê-
et autour de qui plane un parfum de mys- ter, le juger, le conseiller, ne sont que les élé-
tère – et ce qu’on se représente d’elles : on ments fictionnels d’un procès qui se joue en
les voit plus grandes, plus majestueuses et grande partie en Kafka même. Le tribunal est
plus belles qu’elles ne sont en réalité, on leur essentiellement un tribunal intérieur, et le
prête des qualités et des capacités qu’elles couteau de boucher par lequel l’un des deux L’auteur paraît
n’ont pas forcément, bref, on les surestime et
on se comporte d’une façon telle qu’on les
bourreaux le tue n’est autre que le couteau
qu’il entre en lui-même, intimement
exacerber l’aspect
rend, du même coup, très puissantes. Kafka convaincu qu’il est coupable de quelque invasif et monstrueux
souligne toujours le rôle des illusions et de chose, figé par la peur, l’angoisse et le senti- du droit. Mais est-il
toutes les techniques de maintien de ces
illusions ou d’endormissement, dans l’exer-
ment de faute qu’il a intériorisés à travers ses
relations avec son père. Et en acceptant d’en-
possible d’écrire cela
cice du pouvoir. Sa conception de l’écriture trer dans le jeu du procès, de s’y engager ou sans se soumettre
comme une manière de réveiller les de s’y investir avec ardeur, il contribue à son à une autre loi,
consciences, de « briser la mer gelée qui est
en nous » ou de donner un « coup de poing
propre malheur. Kafka l’a bien compris pour
lui-même et le met magnifiquement en scène
celle du langage ?
sur le crâne » est directement liée à ce qu’il à de nombreuses reprises dans ses textes : il Telle est la gageure de
montre du pouvoir : l’enchantement, l’en- « suffirait » de refuser d’entrer dans la logique l’écriture kafkaïenne.
voûtement, le charme participent au main- du procès, de ne pas se présenter devant le
Par Marc Crépon
tien de la puissance oppressante. tribunal (qui, en tant que tribunal intérieur,
n’a d’ailleurs logiquement pas fixé de rendez-
Tribunal intérieur vous précis à ce drôle d’accusé, arrêté mais
Les choses se compliquent un peu plus qui est toutefois libre de poursuivre ses acti-
lorsque celui qui est dominé ou soumis a inté- vités quotidiennes), de perdre ses illusions
riorisé son illégitimité, sa nullité et son état de sur le pouvoir, de se désenvoûter ou de rom-
soumission à un point tel qu’il est lui-même pre le charme pour que les choses soient
persuadé mériter son sort, heureux parfois autres. Mais le conditionnel est indispensable
du moindre geste de condescendance ou au raisonnement car le dominé est le plus
même de mépris que le pouvoir daigne avoir souvent incapable de commettre un acte
à son égard. L’acte le plus méprisant est aussi « léger » (qui pourrait rester indifférent
encore perçu comme un signe d’intérêt et de à la menace d’un puissant sinon un autre
reconnaissance par celui qui, dépendant tota- puissant, qui n’a pas été habitué à se laisser
lement du regard du dominant, voit en impressionner et à se soumettre ?) du fait de
quelque sorte la confirmation de son exis- son passé incorporé et de ses dispositions à
tence dans l’ordre le plus absurde ou l’humi- reconnaître la légitimité du dominant.
liation la plus avilissante. Dans L’Amérique, le S’efforçant de décrire de l’intérieur les méca-
personnage de Robinson, au service d’une ex- nismes psychiques et symboliques sur les-
cantatrice (Brunelda), est réduit en esclavage. quels repose le pouvoir et décrivant ce qu’il
Interprétant comme une marque d’attention y a de docilité et de soumission servile en lui,
à son égard de la part de Brunelda ce qui n’est Kafka tente de s’en libérer et, du même
qu’une incroyable exploitation, il trouve coup, d’en libérer le lecteur qui voudrait
« gentil » le fait qu’elle lui demande de s’oc- accomplir le même travail que lui. En mon-
cuper seul de tout son déménagement au trant que le pouvoir tyrannique ne fonde
prix de sa santé. En esclave accompli, il est souvent ses décisions sur aucun principe
prêt à « travailler tant que ça ira » et à « se cou- rationnel autre que celui de la défense de
cher pour mourir » quand il sera au bout de son intérêt, et qu’il ne sert à rien de tenter
ses forces. Kafka grossit volontairement le de comprendre les raisons de son action car
trait comme pour attirer l’attention sur des il n’y a, au fond, rien à comprendre, il n’en-
faits plus banals de la vie quotidienne qui joint pas le lecteur à se soumettre sans cher-
passent le plus souvent inaperçus. cher à comprendre, comme le prétend
L’intériorisation d’un rapport dominé au Günther Anders (3), mais s’efforce plutôt de
monde fait que le dominé peut anticiper tous montrer que, chercher des raisons, c’est déjà
les désirs du dominant et se punit lui-même accorder trop de crédit à un pouvoir arbi-
avant toute sanction extérieure. Le sentiment traire et contribuer ainsi à maintenir sa légi-
vincent Pontet/wikisPectacle

de culpabilité, et tous les comportements timité. Le pouvoir inaccessible que les héros
d’autopunition qui l’accompagnent, le de Kafka cherchent vainement à déchiffrer
manque de confiance en soi ou la déprécia- est en définitive indéchiffrable car le fonde-
tion permanente de soi ne sont que des ment ultime de son existence est parfaite-
manifestations de l’intériorisation d’un rap- ment arbitraire.
port de domination. Joseph K, dans Le Pro- (3) Cf. Kafka. Pour et contre, Günther Anders,
cès, est littéralement arrêté (de vivre) par son traduit de l’allemand par Henri Plard, éd. Circé, 1990.

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loi, hors la langue


I
l existe au moins deux façons de com- peur, l’angoisse, la colère) qui le constituent. celles qui font de cette œuvre le levier d’une
prendre la relation entre le droit et la Elle montre à quel point ceux-là sont décisifs interrogation sur la « politique de la littéra-
littérature. Il arrive d’abord que le dans la genèse de toute subjectivité. Mais la ture ». Il convient, en fait, de distinguer trois
récit fasse de la machine judiciaire, du littérature peut aussi mettre en perspective constellations réceptives. La première
tribunal et de ses coulisses, d’un ca- la façon dont ce même rapport est un élé- concerne des textes « pionniers » écrits net-
binet d’avocat, du prétoire ou du bureau d’un ment décisif de notre relation au langage, en tement avant la Seconde Guerre mondiale,
magistrat son objet, et qu’il trouve dans ses prenant acte du fait dans les années 1930,
acteurs (juges, avoués, greffiers, inculpés, té- que la relation qui peu de temps après
moins) la matière de ses personnages. La lit- nous lie à la loi, par
L’apprentissage de la langue la mort de Kafka.
térature alors donne à voir de façon tantôt le biais de l’éduca-
est l’une des premières Parmi eux, outre les
réaliste et historique, tantôt hallucinatoire et tion, de la famille et expériences de la violence. études de Max Brod,
cauchemardesque, l’effet de cette machine du travail, se retrouve l’ami le plus fidèle,
sur l’esprit et sur le corps de ceux qu’elle at- dans notre façon de parler, de nous taire ou les plus significatifs sont les deux essais que
trape dans ses rets. Elle sollicite l’imaginaire d’écrire. Il en résulte alors une tout autre publie Walter Benjamin en 1931 (« Franz
de la justice, tel que celui-ci détermine notre compréhension du lien entre le droit et la lit- Kafka. Lors de la construction de la muraille
rapport à la loi et les différents affects (la térature. C’est moins l’appareil judiciaire qui de Chine ») et en 1934 (« Franz Kafka. Pour
est essentiel à celle-ci que ce nœud de la loi le dixième anniversaire de sa mort »). Ils se
et du langage qui conduit les uns à une sou- distinguent par leur souci affiché de com-
mission et à une résignation absolues, tandis prendre l’auteur de « La muraille de Chine »
qu’il mène les autres aux bords de la folie – là à partir de ce que Benjamin reconstitue lui-
où l’apprentissage de la langue qui implique même comme le centre de son monde d’ima-
qu’on se plie à ses règles (orthographiques, ges. Or, ce qui se dégage de ce noyau (qui ne
syntaxiques, etc.) et à toutes les formes de cesse pourtant d’être décentré), ce sont les
convenance sociale qui encadrent son usage méandres d’un égarement dans des lieux
est indissociable d’une toute première expé- improbables, inconfortables, pesants qui
rience de la violence. D’où surgit l’idée sub- dessinent le cadre prophétique de toutes les
versive que la littérature pourrait avoir pour déformations à venir de la vie exposée à
fonction de pervertir ces règles, faisant en l’arbitraire et à la terreur. Déjà la lecture de
sorte qu’il arrive à la langue quelque chose Kafka ne saurait échapper à ses inquiétantes
d’inouï ou d’inédit : un événement qui per- résonances politiques.
turbe le langage, là où celui-ci s’accorde avec Cela est encore plus vrai de sa deuxième
le droit pour encadrer et ordonner nos rela- constellation réceptive, encore plus saisis-
tions sociales, morales et politiques. Dans la sante, qui est indissociable de la guerre. Elle
façon qu’elle a de se confronter à la langue et rassemble des essais écrits et publiés par une
à tout ce qui, dans son usage, s’apparente à génération de penseurs qui ont en commun
une domination et à une hégémonie, l’écri- d’avoir dû fuir l’Allemagne et de partager
ture finirait par atteindre ou toucher, directe- avec l’arpenteur K. cette situation d’exil, en
ment ou par ricochet, le droit (la souverai- mal de reconnaissance politique, qui expose
neté) qui s’exprime dans cette langue. ceux qui la subissent à rester dépourvus de
tout droit, à commencer par celui d’exister,
K., incarnation de tous les parias et de tout recours, à la merci qu’ils restent,
S’il fallait, en ouverture, esquisser cette ty- au fil des mois, de nouvelles mesures discri-
pologie des relations entre droit et litté- minatoires aggravant leurs conditions d’exis-
rature, c’est que la plupart des lectures tence. Ainsi en est-il de l’étude de Günther
« philosophiques » de l’œuvre de Kafka se Anders, dont la première version, datée de
distribuent entre ces deux façons de les pen- 1934, sera considérablement remaniée les
ser. Elles se partagent entre celles qui lisent, années suivantes, avant de trouver en 1940
entre autres, Le Procès, Le Château et son titre définitif : Kafka. Pour et contre.
quelques récits comme « Le verdict » ou « La Günther Anders souligne, en effet, que les
métamorphose », comme une mise en pers- récits de Kafka se distinguent par ce qu’il
pective de l’emprise, aussi incompréhensible appelle leur « vue aliénante », laquelle
qu’implacable, de la loi sur les individus et consiste à rendre les objets et les êtres étran-
gers à eux-mêmes, à les déformer à l’excès
La Métamorphose, mise donc pour faire apparaître telle qu’elle l’alié-
en scène par Stanislas Nordey nation qui caractérise le monde contempo-
à l’opéra de Lille, en mars 2011. rain. Leur pouvoir, écrit-il, tient tout

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Dossier Kafka Penser 62

Les clich
entier dans leur évocation de ces choses, Ainsi Deleuze et Guattari, qui sont, de ce
de ces événements et de ces comportements point de vue, les plus radicaux, lisent-ils ces
qui sont d’autant plus horribles et stupé- récits comme des machines expérimentales,
fiants que nous ne savons plus nous en éton- inventant pour le désir une « ligne de fuite ».
ner et nous indigner. Cette « actualité politi- Récusant toute investigation d’un imaginaire
que » de Kafka, qui « parle » à tous les exilés symbolique, ils déclarent explicitement ne
et autres « réfugiés » de la guerre, oubliés du croire qu’à des « machines de Kafka, sans Dans leur fameux
droit et de l’histoire, c’est aussi ce que souli- interprétation ni signifiance, mais seulement essai sur Kafka, Gilles
gne l’essai que publie Hannah Arendt en des protocoles d’expérience », au risque de
1944 dans The Partisan Review : « Franz faire des textes de Kafka, de façon schéma- Deleuze et Félix Guattari
Kafka: A Reevaluation », qui sera repris en tique, une « application » littéraire des thèses font de l’écrivain un
1948 dans La Tradition cachée, en même
temps qu’un autre texte intitulé « Franz
de L’Anti-Œdipe. Si la littérature expérimente
un processus, celui-ci consiste, en effet, à
formidable adversaire
Kafka, l’homme de bonne volonté ». Saisis- trouver une issue, un chemin, là où « le des stéréotypes : non
sante est à cet égard sa lecture du Château, père » ne l’a pas trouvé, en agrandissant et parce qu’il les dénonce,
dans le contexte historique qui est le sien. De
K., elle fait un héros qui « ne lutte que pour
grossissant l’Œdipe jusqu’à l’absurde – ce
qu’ils nomment une « déterritorialisation ».
mais parce qu’il fait
des choses qui semblent octroyées à l’homme Mais surtout leur lecture revient à faire de mine de s’y soumettre,
dès sa naissance », à savoir « ce minimum Kafka le porte-parole d’un manifeste « pour de les prendre à la lettre.
requis pour l’existence humaine », qu’il une littérature mineure », dans lequel se Par Hervé Aubron
espère voir reconnu comme un droit – et reconnaîtront par la suite de nombreux écri-
non comme la grâce d’un pouvoir souverain, vains exposés dans leur pays à l’hégémonie
maître d’un droit d’asile arbitraire qui vaut d’une langue et d’une culture dominantes
comme droit de vie ou de mort. Alors que qui leur imposent de « creuser leur terrier ».
tant d’hommes et de femmes, de par le La politique, on le voit, change dès lors de
monde, se voient privés de ce droit, elle fait terrain. Elle n’est plus le sujet de la littéra-
du héros de Kafka la figure emblématique ture, son thème ou son objet, mais sa voca-
des parias de notre temps, « le seul, écrit-elle, tion, à l’épreuve de la violence. Ce n’est cer-
qui ait encore l’idée de ce qu’est une simple tainement pas le dernier mot des récits de Anthony Perkins
vie humaine dans le monde ». Kafka – rien de plus et rien de moins que la dans Le Procès
métamorphose transitoire de leur usage. d’Orson Welles (1962).
Politique de la littérature
Vient enfin un troisième moment, nette-
ment postérieur, qui concerne une autre
génération de philosophes, nés au moment
où les premiers écrivaient sur Kafka. À la fin
des années 1960, dans les années 1970
et 1980, ils ont en commun de rencontrer
l’œuvre de Kafka dans le cadre d’une inter-
rogation plus générale sur l’essence ou la
vocation « politique » de la littérature. Il
s’agit, entre autres, d’abord de Gilles Deleuze
et Félix Guattari, qui publient en 1975, dans
le sillage de L’Anti-Œdipe, Kafka. Pour une
littérature mineure ; de Jean-François Lyo-
tard, qui consacre à « La colonie péniten-
tiaire » un essai intitulé « Prescriptions » ; et
de Jacques Derrida, qui propose une lecture
du court récit intitulé « Devant la Loi » dans
une longue étude : « Préjugés, devant la loi ».
© Paris euroPa/ficit/hisa/the kobal collection

À la différence des essais écrits par la géné-


ration précédente, la lecture que proposent
les philosophes de cette constellation récep-
tive ne se risque pas à une interprétation
symbolique ou allégorique des récits de
Kafka, pas plus qu’elle ne cherche à en
élucider le sens politique à partir de leur
« contenu » (les personnages, les situations).
Elle cherche plutôt à mettre au jour, dans le
sillage des travaux de Maurice Blanchot, ce
que l’écriture de Kafka nous dit de la litté-
rature, de sa vocation ou de sa politique.

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Le Magazine Littéraire 539 Janvier 2014
63

és jusqu’à la lie
endosse au contraire une soumission extrême
aux clichés et conventions, suit leurs logiques
et contradictions jusqu’à leurs extrémités
aberrantes ou monstrueuses – tels les K. du
Procès ou du Château. En cela, il est, comme

S
Lewis Carroll ou Beckett, l’un des plus grands
e croire parfaitement épargné par Deleuze et Félix Guattari lui ont consacré. représentants de ce que Deleuze conçoit
les clichés, a fortiori s’estimer Quelle est cette désirable « littérature mi­ comme un « humour » salutaire, l’inverse
plus fort qu’eux, constitue une neure » dont ils en font le parangon ? Résumé même de l’ironie : « L’ironiste, c’est celui qui
grave erreur pour Gilles Deleuze, à la serpe, c’est d’abord une position qui en­ discute sur les principes ; il est à la recherche
dès lors qu’on se targue de créer traîne une certaine manière d’écrire. Juif écri­ d’un premier principe […]. L’humour est
ou de penser (1). Ignorer ou mésestimer les vant en allemand à Prague, Kafka est comme juste le contraire : les principes comptent
stéréotypes est le meilleur moyen d’y aboutir doublement minoritaire. Il est dès lors proba­ peu, on prend tout à la lettre, on vous attend
– alors même qu’il faut en partir. Pour ce blement plus sensible aux automatismes, aux aux conséquences […]. L’humour, c’est l’art
faire, peut­être doit­on se glisser parmi eux clichés, aux lieux communs d’une langue des conséquences et des effets : d’accord,
en tenue de camouflage, devenir un espion habituellement révérée ; et il n’a pas la bien­ d’accord sur tout, vous me donnez ceci ? Vous
ou une taupe – puisque c’est, chez Kafka, la séance de faire comme si de rien n’était : allez voir ce qui en sort (6). »
possible espèce du narrateur du « Terrier ». « Une littérature mineure n’est pas celle d’une Prendre à la lettre les clichés : voilà une
C’est ce que Deleuze semble par exemple langue mineure, plutôt celle qu’une minorité manière de faire autrement plus subversive
suggérer lorsqu’il évoque les travaux prépa­ fait dans une langue majeure (3). » Cela pro­ que la critique tonitruante – et dangereuse
ratoires du peintre Francis Bacon : « Il valait duit une sourde gué­ pour qui la pratique.
mieux s’abandonner aux clichés, les convo­ rilla contre, notam­ « Il n’y a de grand, Poussant dans leurs
quer tous, les accumuler, les multiplier […]. ment, le sujet, la loi et de révolutionnaire, retranchements les
[…] Bacon peut avoir vis­à­vis des clichés et l’obsession de la que le mineur. Haïr toute stéréotypes qui
[…] un lâche abandon presque hystérique, faute, la structure littérature de maître. » s’emballent autour
puisqu’il fait de cet abandon une ruse, un familiale mais aussi la Gilles Deleuze et Félix Guattari de lui, Kafka perçoit
piège. […] La toile est déjà tellement pleine métaphore, conçue et fait percevoir « les
que le peintre doit passer dans la toile. Il comme l’afféterie d’un ordre symbolique puissances diaboliques » qui « frappent à la
passe ainsi dans le cliché […] (2). » fondamentalement vicié (4). porte (7) » : le nazisme et le stalinisme, mais
Traverser le miroir aux clichés, Kafka semble Deleuze et Guattari ne précisent pas s’ils aussi le capitalisme le plus dérégulé et
aussi le faire, si l’on en croit l’essai que incluent dans leur concept de mineur deux destructeur. C’est en cela que Kafka est,
(1) Sur cet enjeu acceptions courantes du terme : le mode selon Deleuze et Guattari, intimement
essentiel dans la mineur en musique, les arts considérés politique et non simplement critique ou
pensée deleuzienne, je comme mineurs. L’ambiguïté n’est pas pour « engagé ». Le cliché est en effet une inter­
me permets de reporter leur déplaire, tant Kafka utilise bien, aussi, face stratégique entre le collectif et l’indi­
à mon texte « Clichés
vivants », dans Gilles ces deux armes pour dérégler la langue : art vidualité : interchangeable, il passe de main
Deleuze et les images, du murmure, du piaulement, de la discor­ en main, mais il permet aussi de se consti­
François Dosse et Jean­ dance (mode mineur), refus apparent de la tuer une personnalité, des rêves ou des
Michel Frodon (dir.),
éd. Cahiers du cinéma/ « richesse » stylistique ou métaphorique (le désirs en kit – Emma Bovary fut bien, comme
Ina, 2008, p. 85­94. sabotage du « grand » style) : « Il n’y a de K., une autre kamikaze du stéréotype.
(2) Francis Bacon. grand, et de révolutionnaire, que le mineur. Car ce genre de gymnastique ou de mys­
Logique de Haïr toute littérature de maître (5). » tique du cliché – consentir à laisser passer
la sensation (1981),
Gilles Deleuze, sur son corps tous les stéréotypes de la
éd. du Seuil, « L’Ordre Humoriste kamikaze terre – n’est pas sans risque, est même pos­
philosophique », Lorsque Deleuze et Guattari évoquent la siblement mortel. Là est sans doute l’une
2002, p. 88­91.
(3) Kafka. Pour une
langue « majeure », dominante, ce n’est pas des plus poignantes visions contenues dans
littérature mineure, seulement celle des mots, mais aussi l’éche­ l’essai de Deleuze et Guattari : celle d’un
Gilles Deleuze, Félix veau des signes, images, codes, conventions écrivain en apparence reclus dans le cercle
Guattari, éd. de Minuit, qui tapissent le monde des hommes – tous de sa singularité, dans son bureau exigu, qui
1975, p. 29.
(4) « Kafka tue ces stéréotypes sur lesquels nous nous repo­ fait don de son corps à la collectivité, « passe
délibérément toute sons. Kafka souhaite certes les torpiller, en dans le cliché » comme Francis Bacon, se
métaphore […]. révéler l’arbitraire. Il sait toutefois qu’en la laisse contaminer par le tout­venant des
La métamorphose
est le contraire matière, ainsi que l’écrivent les essayistes, « la stéréotypes, les laisse s’imprimer sur lui
de la métaphore », critique est tout à fait inutile ». Prétendre – comme le condamné de « La colonie péni­
ibid., p. 40. démonter un stéréotype par le seul exercice tentiaire », qui voyait sa sentence engravée
(5) Ibid., p. 48. de l’intelligence – une docte démonstration dans sa chair même. Bientôt exténué,
(6) Dialogues (1977),
Gilles Deleuze, ou une ironie moqueuse –, c’est déjà entrer l’auteur perd son épaisseur propre, devient
Claire Parnet, dans le jeu du cliché, lui reconnaître quelque un périssable formulaire, Deleuze et Guat­
éd. Flammarion, consistance qui mérite d’être débattue. Et tari lui allouant cette superbe devise : « Si je
« Champs », 1996, p. 83. cette position de surplomb s’inscrit décidé­ ne suis pas l’écrivain à la machine, que je
(7) Kafka, op. cit.,
p. 107. ment trop dans l’assurance d’un registre « ma­ sois au moins le papier sur lequel la machine
(8) Ibid., p. 102. jeur ». Kafka ne critique ni ne conteste ; il frappe (8). »

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Dossier Kafka Penser 64

Le procès infiniment
suspendu
Le sentiment d’injustice provoqué par les récits kafkaïens tient
moins aux situations décrites qu’à un certain type de discours
neutralisant toute évaluation : on ne peut plus juger de rien.
Par Frédérique Leichter-Flack

T
oujours coupables d’avance, les personnages jamais eu l’intention, peut-être a-t-il lui- Page extraite
de Kafka ? La célébrité d’un roman entière- même pâti du malentendu et souffert de la du Procès, d’après
ment bâti sur le procès d’un homme qui finit réaction inadéquate de l’homme… À l’issue l’œuvre de Kafka,
exécuté sans jamais savoir de quoi il est du long débat entre Joseph K. et l’aumônier de Chantal
accusé a façonné l’image d’un univers fic- sur la juste interprétation des faits, c’est l’im- Montellier et
tionnel où les hommes verraient toujours possibilité d’assigner des responsabilités, David Zane
leur faute les précéder, quoi qu’ils fassent. dans une situation qui heurte pourtant le Mairowitz (2009).
Mais la connotation théologique d’une sens commun de la justice, qui va rendre
pareille lecture rend-elle vraiment compte l’histoire « kafkaïenne », c’est-à-dire « in-
du sentiment d’injustice qui, à la lecture des forme » et si épuisante pour l’esprit que Jo-
œuvres de Kafka, nous saisit si puissamment seph K. finit par renoncer purement et sim-
alors même qu’il ne semble que survoler les plement : « […] trop fatigué pour avoir une
personnages eux-mêmes ? vue d’ensemble de
L’effet « kafkaïen » du sentiment d’injustice toutes les consé-
ne naît pas directement des situations que quences qu’impli- « […] trop fatigué pour avoir
les textes de Kafka exposent : il surgit seule- quait cette histoire une vue d’ensemble de
ment à l’issue du discours qui les prend en […] il voulait s’en toutes les conséquences
À lire
charge, les commente et les fait apparaître débarrasser. » Or, si qu’impliquait cette histoire
Kafka. […] il voulait s’en
Pour et contre, inextricables, indémêlables ou absurdes alors l’exigence d’imputa-
Günther Anders, qu’elles ne l’étaient pas d’emblée. Le kaf- bilité de l’injustice débarrasser. » Le Procès
traduit de l’allemand kaïen arrive toujours en second, s’imposant est impossible à sa-
par Henri Plard, aux personnages et au lecteur après une tisfaire, c’est pourtant elle qui motivait la nar-
éd. Circé, 152 p., 17,50 €. réfutation des lectures spontanées, non kaf- ration de l’anecdote. L’effet de kafkaïen serait
La Complication kaïennes, du réel. Ainsi, dans le célèbre épi- à situer dans ce brouillage de toute possibi-
de l’existence. Essai sode « Devant la Loi » dans Le Procès, la pe- lité d’évaluation morale, au moment même
sur Kafka, Platonov
et Céline, Frédérique tite histoire racontée par l’aumônier de la où le besoin impérieux s’en fait sentir.
Leichter-Flack, cathédrale en une page ne devient kaf-
éd. Classiques Garnier, kaïenne qu’après que la première réaction « Très obscur et insoluble »
294 p., 35 €. du héros à l’histoire a été déconstruite. « Le Le sort subi par la famille Barnabé dans Le
Sillage de Kafka, gardien a donc trompé cet homme (1) », Château donne lieu à une impression simi-
Philippe Zard (dir.), réagit d’abord Joseph K., traduisant ainsi la laire : pour avoir refusé de se rendre à l’in-
éd. Le Manuscrit,
524 p., 39 €. réaction spontanée que cet étrange récit vitation obscène d’un haut fonctionnaire,
Seul comme Franz suscite. Comme lui, on est tenté d’imputer Amalia a transformé les siens en parias. Pour- (1) Toutes les citations
Kafka, Marthe Robert, le violent sentiment de frustration éprouvé à tant, aucune consigne de boycott n’a été qui suivent sont tirées
éd. Calmann-Lévy, une méchante farce faite par un gardien donnée par le Château à leur sujet. Les villa- des traductions
par Bernard Lortholary
258 p., 20 € sadique à un pauvre homme naïf qu’on a fait geois n’ont fait que s’écarter d’eux de leur des romans de Kafka
Le Procès. attendre à l’entrée de sa porte jusqu’à ce propre chef, ou plutôt, comme Olga, la sœur publiés aux éditions
D’après l’œuvre de qu’il ne soit plus en état de la franchir. Mais d’Amalia, l’explique à K., la famille Barnabé a GF-Flammarion.
Franz Kafka, (2) Voir encore
David Zane Mairowitz ce n’est pas si simple, répond l’aumônier à réagi spontanément en endossant un rôle de La Complication
et Chantal Montellier, Joseph K. et au lecteur, car rien dans le récit paria que personne n’exigeait d’eux. Le pre- de l’existence.
traduit de l’anglais ne certifie une telle interprétation : non seu- mier réflexe de K., à l’issue du récit qu’Olga Essai sur Kafka,
par Béatrice Castoriano, lement il n’est pas exact, mais il n’est pas lui fait de leur disgrâce familiale, est de Platonov et Céline,
éd. Actes Sud BD, Frédérique Leichter-
juste, de soutenir que le gardien a trompé s’indigner à grand bruit de l’offense faite à Flack, éd. Classiques
120 p., 18,30 €.
l’homme de la campagne. Peut-être n’en a-t-il Amalia, et surtout de l’injustice subie en Garnier, 2010.

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sa position est précaire, même le triomphe


rhétorique de l’ironie lui est refusé : « Ce qui
résulte donc de tout cela, dit K., c’est que
tout est très obscur et insoluble, à part l’idée
de me flanquer dehors. – Qui voulez-vous
qui ose vous flanquer dehors, Monsieur le
Géomètre, dit le Chef. L’obscurité des ques-
tions préalables vous garantit précisément le
traitement le plus courtois, mais vous êtes
visiblement trop susceptible. Personne ne
vous retient ici, mais cela, ce n’est tout de
même pas être flanqué dehors. » Le malheur
de K. n’est qu’un effet collatéral du déploie-
ment de la logique administrative. K. est
« trop susceptible » de percevoir comme une
injustice le tort qui lui est fait – et tout
chômeur avec lui, pourrait-on ajouter ! Car le
chef de la commune a cette formule défini-
tive : « Il faut bien que je vous dise toute la
désagréable vérité. Vous êtes accepté comme
géomètre, comme vous le dites, mais mal-
heureusement nous n’avons pas besoin de
géomètre. » Prononcée dès le début de l’en-
trevue, cette phrase frappe d’avance de nul-
lité tous les recours argumentatifs successifs.
Le vrai problème, explique le chef de com-
mune, ce n’est pas ce qui relève d’une res-
ponsabilité imputable, c’est ce qui ne relève
d’aucune responsabilité imputable : ce n’est
la faute de personne si « nous n’avons pas
actes sud bd/chantal montellier

besoin de géomètre. Il n’y aurait pas pour lui


le moindre travail. Les limites de nos petites
exploitations sont fixées, tout est enregistré
en bonne et due forme, il n’y a guère de
mutations et les petits conflits de bornage se
règlent entre nous. Qu’aurions-nous donc à
faire d’un géomètre (2) ? ».
Tout se passe comme si l’existence de châ-
timents sans faute assignable était, dans
conséquence par la famille, qu’il attribue à suffi de compliquer un peu l’interprétation l’univers de Kafka, liée à celle de victimes
un abus de pouvoir du Château. Mais préci- des faits, par quelques arguments rationnels sans coupables, auxquelles tout discours rai-
sément, insiste Olga, il n’y a pas eu d’abus de et raisonnables, pour qu’il ne reste plus rien sonnable ne pourra que refuser la reconnais-
pouvoir. Le discours lucide d’Olga corrige de l’indignation première et de l’urgente exi- sance victimaire, sans poursuivre pourtant la
cette première interprétation encore trop gence de réparation provoquée par le récit moindre intention polémique ou malveil-
simple et, à force d’affronter la complexité, à initial des faits. lante. Avec ce regard radiographique qui
toutes les étapes de la prise en charge narra- N’est-ce pas d’ailleurs toute l’histoire du réussit à voir au-delà de la réalité commune,
tive des faits, finit par dissoudre toute possi- Château, que cette délégitimation patiente vers ce qu’elle contient potentiellement en
bilité d’évaluation. Et K. d’en conclure : « Si et raisonnable de la plainte d’un héros trop germe, la fine perception de Kafka peut alors
un fonctionnaire avait commis envers [Ama- « susceptible » qui, prenant tout à cœur et nous conduire à reformuler nos propres
lia] une injustice aussi criante qu’il m’a sem- ramenant tout à lui, voit une injustice là où il enjeux d’inégalités, de destins et de chances.
blé au début d’après ton récit, cela m’aurait n’y a en somme qu’un concours de cir- Mais encore faudra-t-il renoncer – contre
beaucoup occupé […]. Mais après ton récit constances ? Dans son face-à-face avec le chef l’usage courant de l’adjectif « kafkaïen » – à
l’image se transforme d’une manière qui ne de la commune, K. campe d’abord sur son penser le kafkaïen en termes de situations,
m’est certes pas totalement compréhensible, interprétation de sa situation comme injus- d’expériences ou d’intrigues, pour le main-
mais qui est, étant donné que c’est toi qui tice : que l’administration prenne en consi- tenir en amont du côté de la littérature,
racontes, suffisamment digne de foi, et c’est dération sa « personne réelle », puisqu’elle comme un discours sur le monde, une malé-
pourquoi je veux très volontiers négliger lui a porté tort ! Mais le long exposé du chef diction du logos, un emballement de la raison
complètement cette affaire. » Comme son de la commune destiné à faire comprendre morale qui, par zèle, complique l’interpréta-
prédécesseur du Procès, le K. du Château à K. à l’issue de quel processus d’enchevêtre- tion des faits. Jusqu’à empêcher le jugement
baisse alors les bras. Il renonce à être juge et ment administratif il s’est retrouvé inutile- de se poser, soustraire le politique à tout cri-
justicier : privé de légitimité, le sentiment ment convoqué au Château le laisse sans tère d’évaluation morale, et rendre ainsi l’in-
d’injustice accepte de s’autodissiper. Il aura recours. Quand K. comprend enfin combien justice impossible à reconnaître.

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Dossier Kafka Penser 66

Qui parle
au fond du terrier ?
Le texte « Le terrier » est souvent réduit à une allégorie
de l’écriture ou à un autoportrait. Ne s’agirait-il pas plutôt
de se mettre dans la peau des Juifs choisissant alors la voie
d’une « assimilation » amnésique et aveugle, sinon lâche ?
Par Pascale Casanova

«
L
e terrier (1) » est l’un des derniers textes de une sorte d’extension ou d’expansion de lui- En 1922 à
Kafka. Longue nouvelle ou court roman : peu même et, du même coup, qu’il s’observe… Prague, sur la
importe. Nous n’en avons, le plus souvent, Jusqu’à ce qu’il entende un bruit bizarre, place de la Vieille-
qu’une lecture biographique ou autobiogra- léger certes, mais qui trouble la paix du terrier Ville, dans son
phique (comme pour la plupart des textes de et qu’« il », ce narrateur mystérieux, se mette quartier natal.
Kafka), celle d’une métaphore de l’écrivain à chercher d’où il peut venir.
qui, pour pouvoir écrire, se calfeutrerait chez Qui est-il ? Pourquoi accorder crédit à l’hypo-
lui. Cette interprétation est généralement thèse biographique ? Il est exactement ce que
acceptée parce qu’on ne sait quoi proposer à j’ai appelé un « narrateur-menteur », non pas
la place et que telle est la tradition. Or il suffit au sens où il dirait des mensonges, mais au
de s’intéresser à l’histoire des Juifs de cette sens où il soutiendrait l’inverse de la position
aire de langue allemande, de jeter un coup de Kafka. L’écrivain pragois ne fait pas de bio-
d’œil à l’histoire de Prague comme capitale graphie, ou alors une biographie de groupe.
juive dissidente (capitale du « sionisme cultu- Il cherche à raconter la vérité de son peuple,
rel (2) ») et à la manière dont les Juifs se sont tel qu’il le voit vivre à Prague et tel qu’il l’ob-
(ou non) politisés dans cette région très serve. En 1923, soit un an avant sa mort, Kafka
revendicative de l’Empire austro-hongrois, pense, plus qu’à tout, aux Juifs assimilés – qui
pour comprendre que cette nouvelle offre en sont l’ennemi principal des sionistes et de
raccourci tous les critères qui permettent tous les Juifs politisés du temps – bien avant,
d’interpréter le travail narratif de l’écrivain et contrairement à ce que nous pourrions
pragois tout à fait autrement. penser, les antisémites ; à ceux que les plus
radicaux d’entre eux appellent les « Juifs
Ennemis invisibles mosaïques », à ceux qui se font croire que
Le texte est écrit à la première personne. tout va bien, à ceux qui se fondent dans la
C’est vrai, mais qui parle ? Sûrement pas Kafka masse, au prix, on le voit dans cette nouvelle,
lui-même. Peut-être un animal classé parmi de leur raison, et à condition d’épier sans
les « nuisibles » et connu pour sa cécité. Kafka relâche ceux qui leur sont proches, à ceux qui
nous le laisse imaginer… tantôt taupe, tantôt se font croire qu’ils sont des Allemands
humain. Il est pusillanime, lâche, peureux, « comme tout le monde » et que l’antisémi-
égoïste, vorace, autoritaire, indécis, mégalo- tisme n’existe pas… Et peut-être à tous les
mane, cruel, paranoïaque. Il ratiocine, pas- « assimilés » qui ont accepté la « raison du
sant son temps à construire des « attaques » plus fort » et cherché à s’intégrer à l’ordre
imaginaires et à répondre par avance à ces dominant ; aux colonisés qui sont devenus
(1) Dans Œuvres
assauts qui n’ont jamais lieu. Il entasse de la plus colons que les colons, aux femmes qui complètes, Franz Kafka,
nourriture, plus qu’il ne pourra jamais man- ont accepté de se plier à l’ordre masculin, aux édition de Claude
ger, il ne tolère aucune présence à ses côtés, Africains qui sont devenus catholiques… David, éd. Gallimard,
il imagine les stratégies de ses « ennemis », Kafka s’est abonné (en 1907, date de la nais- « Bibliothèque de
La Pléiade », 1980, t. II,
qui sont au-dessus aussi bien qu’en dessous ; sance de ce journal) à Selbstwehr, journal p. 738-772.
il ne voit rien mais élabore un plan général de sioniste de l’aile la plus dure et la plus com- (2) Voir Kafka and
son terrier d’où il pense pouvoir tout aperce- bative du sionisme pragois, auquel, malgré Cultural Zionism :
voir. Quelquefois, il en sort pour que nous tout, il ne participait pas – journal pour lequel Dates in Palestine,
Iris Bruce, Madison,
comprenions, nous les lecteurs, que le terrier les « assimilés », les Juifs qui se fondaient dans éd. University of
– devenu la « citadelle » – a été transformé en le groupe des Allemands (à une époque où Wisconsin Press, 2007.

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chacun était censé appartenir à une « natio- Kafka donne ainsi la parole à ceux qu’il
scène ; les ronds-points, les éboulements, le
nalité »), étaient des « traîtres » à la cause dénonce, pour mieux les montrer en anti-
garde-manger, l’entretien des galeries et ce
nationaliste, qu’ils soient sionistes ou qu’ils héros. On voit ainsi que les assimilés ne sont
bruit bizarre que, malgré sa logique juste-
ne le soient pas. jamais tranquilles. La « vermine » les traque
ment, il ne parvient pas à localiser… il réflé-
toujours. Et quand ils croient pouvoir dormir
chit sur tout. Comment faire pour sortir, mais
Autopersuasion et culpabilité en paix (l’animal de Kafka passe son temps à
surtout pour entrer sans être vu ? Comment
Un des traits caractéristiques de Kafka, c’est dormir quand il ne « travaille » pas), alors un
transporter la nourriture ? Faut-il se passer
sa logique implacable. Quel que soit le carac- bruit étrange les obsède, un bruit qui symbo-
d’un alter ego ? Faut-il creuser un terrier
tère illogique de ce qu’il développe (c’est la lise toute leur lâcheté, leur peur, leur culpa-
aussi profond ? Ce narrateur-animal multiplie
même chose dans sa correspondance, bilité. Les assimilés se cachent, ils bâtissent
les ruses. Il a pensé à recouvrir de mousse
quoique de façon moins marquée), il garde une fausse entrée, au cas où un « ennemi »
des forteresses pour prouver qu’ils ont raison,
un esprit logique (et sérieux !) jusqu’au bout. s’acharnerait. Il a prévu presque tout.
sont prêts à tout pour rester où ils sont, déve-
Ce qui implique qu’à partir d’une situation loppent une « menta-
donnée (ici une taupe qui parle des innom- Tantôt taupe, tantôt humain, le narrateur du lité d’assiégés ». Ils
brables ramifications de son terrier !) il par- « Terrier » est tour à tour égoïste, autoritaire, ne sont pas un peu-
vient à développer (au sens photographique) indécis, mégalomane, paranoïaque… ple que pourrait ras-
tous les aspects de la situation qu’il met en sembler une solida-
rité fondée sur des
croyances idéologiques communes, ils sont
un ensemble d’individus persuadés d’avoir
raison et développant pourtant cette peur qui
suinte de partout. Pourquoi serait-ce l’auteur ?
Ou pourquoi serait-ce, avec le plus de vrai-
semblance, l’auteur plutôt que n’importe qui
d’autre ? Gérard Genette nous a appris, il y a
longtemps, la différence entre l’auteur et le
narrateur ; et cela s’appliquerait à tous, sauf à
Kafka ? Pourquoi devrait-il pouvoir tenir un
siège ? Pourquoi son terrier devrait-il être
imprenable ? Pourquoi parle-t-il seul ?
« Le terrier » est un texte ironique et dénon-
ciateur destiné à désigner ces « Juifs alle-
mands », comme on disait alors, qui refu-
saient de s’intéresser soit (pour les sionistes)
à ce qu’on appelait alors la Palestine, soit
(pour les bundistes) au Nouveau Monde. Ce
n’est pas l’auteur qui parle, c’est celui qu’il
veut montrer du doigt. D’où le malentendu
et la confusion nés à la fois de l’usage courant
de la première personne du singulier dans les
romans et les nouvelles (« je » souvent
confondu avec celui du Journal et avec
lequel, pourtant, il n’a rien à voir) et de l’ha-
bitude de lecture que nous avons (du moins
en Occident). Si Kafka est grand, c’est entre
autres pour avoir ainsi bouleversé notre lec-
ture et nous avoir obligés à écouter celui que
nous combattons, ou plutôt pour avoir fait de
sa parole potentielle une arme dans le com-
bat que nous voulons mener contre lui. Mais
qui est l’« ennemi » principal ? Est-ce la culture
dans laquelle ce narrateur cherche à tout prix
à s’intégrer ou sont-ce ces jeunes Juifs qui
veulent penser différemment ?
akg-images/archiv k. Wagenbach

À chaque question, une réponse ; après cha-


que réponse, une nouvelle question, impla-
cable, inlassable. L’assimilé, sous couvert de
normalité absolue, ne cesse de reboucher les
trous de son raisonnement. Mais ça déborde !
ça ne cesse de déborder ! Il faut boucher,
reboucher, replâtrer, reconstruire… sous
peine de couler.

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Dossier Kafka Penser 68

Le journal, laboratoire
et zone franche
Tenu durant treize années, le journal de l’écrivain juxtapose de
multiples registres, allant et venant entre le quotidien et l’esquisse
fictionnelle. L’écrivain s’y autorise de grandes libertés langagières.
Par Laurent Margantin

K
afka a 26 ans lorsqu’il commence à écrire indémêlables. Brod en a extrait les textes à
son journal dans un premier cahier. Il y en caractère diaristique, les a rassemblés dans
aura onze autres, le dernier datant de 1923, l’ordre chronologique et a laissé les pages
soit un an avant sa mort. On est frappé, d’écriture narrative faisant partie de
lorsqu’on le lit dans une édition allemande « l’œuvre » (mais où commence-t-elle et où
récente, par le caractère composite du Jour- s’achève-t-elle chez Kafka ?). Il a également
nal. Des notations sur le quotidien y sont écarté plusieurs variantes, voire a effacé des
mêlées à quantité d’autres textes totalement détails peu conformes à l’image de l’écrivain
étrangers à la pratique diaristique telle qu’on uniquement animé par la question de la lit-
l’entend ordinairement. On peut y lire plu- térature qu’il voulait transmettre au public
sieurs fragments de récits, et notamment le (ainsi quelques fragments témoignant de sa
premier chapitre d’Amérique rédigé sur fréquentation des maisons closes pragoises
deux cahiers séparés. On remarque égale- ont été supprimés ou sont édulcorés).
ment que manque souvent la date du jour Le Journal tel que nous le connaissons en
de la rédaction. Comme si Kafka cherchait à France est à bien des égards une construc-
brouiller – au sein même d’un journal ! – les tion de Max Brod. Il faut donc le lire dans
repères temporels, plongeant souvent le lec- l’édition génétique allemande si l’on veut
teur dans une espèce de no man’s land inté- découvrir le fil même de l’écriture de Kafka.
rieur, et ce dès les premières lignes du pre- Écriture plurielle, qui ne se résume pas à un
mier cahier : « Est-ce que la forêt est toujours « style » qui serait celui du journal littéraire
là ? La forêt était encore à peu près là. Mais à tel qu’un Léautaud, par exemple, a pu le pra-
peine mon regard avait-il fait dix pas que je tiquer toute une vie sans interruption. La
renonçai et me laissai reprendre par la variation – des styles mais aussi des thèmes –
conversation ennuyeuse. » Ces pages qui est la règle, et ce dès les premiers cahiers,
nous font pénétrer dans l’univers quotidien qui se caractérisent par une large ouverture
de l’écrivain nous ouvrent en même temps au monde extérieur et à la réalité sociale de
les portes d’un monde troublant où les fron- Prague. Dans les premières pages, Kafka se
À lire tières entre le dehors et le dedans, le passé plaint de son « incapacité à écrire » depuis
Journal, et le présent, le moi et les autres, le visible cinq mois. On ne peut donc qu’être impres-
Franz Kafka, et l’invisible semblent s’évanouir. On est là sionné par la puissance littéraire qui se
traduit de l’allemand
par Marthe Robert,
au cœur d’un travail créateur plus que dans dégage de chacune de ces pages, écrites
éd. Le Livre de poche, un journal d’écrivain classique où celui-ci pour la plupart pendant les années 1909-
« Biblio », 674 p., 9,60 €. rapporterait des faits ou des pensées exté- 1913, si décisives dans son parcours. L’inca-
Journal intime, rieurs à son œuvre. pacité à écrire a laissé la place à une réelle
Franz Kafka, virtuosité, qui s’exprime sous la forme de
traduit de l’allemand Raboté par Max Brod fragments narratifs, mais aussi de simples (1) Kafka. Pour une
par Pierre Klossowski, littérature mineure,
éd. Rivages poche/Petite
La première édition du Journal par Max notations, de notes de lecture, de portraits Gilles Deleuze, Félix
bibliothèque, Brod – celle que nous lisons encore saisis sur le vif, de dessins, comme si l’écri- Guattari, éd. de Minuit,
264 p., 9,65 €. aujourd’hui en France, traduite par Marthe ture des cahiers avait un effet libérateur. 1975, p. 76.
Franz Kafka. Robert – ne permet pas de découvrir ce
Souvenirs work in progress dans ce qui lui est propre. « Je sens que je ne suis pas seulement
et documents, Les cahiers ont en effet un double emploi : parvenu à mes propres limites,
Max Brod, éd. Gallimard,
320 p., 8,20 €.
Kafka y passe régulièrement du quotidien à mais aux limites de l’humain en général. »
la fiction, les deux sont même souvent

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Kafka n’hésite pas à s’émanciper de l’alle-


mand plus élaboré de ses premiers textes, et
s’essaie à une écriture rapide, fluide, d’où un
assouplissement de la syntaxe et la dispari-
tion de la ponctuation à certains endroits
(qui ne sont pas rendus dans la seule traduc-
tion dont nous disposions en français, celle
de Marthe Robert, soucieuse de faire lire ce
texte dans une langue classique qui soit com-
patible avec celle des récits). Renonçant à la
langue de l’œuvre (récit, roman) qu’il se sent
incapable d’écrire, le jeune écrivain choisit
l’esquisse et le fragment, et il s’encourage
lui-même à avancer dans cette voie : « Je
crois à nouveau que mon voyage aura une
meilleure issue, et que j’accéderai à une
meilleure perception des choses si je deviens
plus souple en écrivant un peu et alors
j’essaye à nouveau. »

Portraits cruels
Les scènes du quotidien pragois observées
par Kafka ont même influé sur l’écriture du
Journal. Ainsi des pièces de théâtre yiddish
jouées au Café Savoy, évoquées à plusieurs
reprises en 1910 et 1911. Ce théâtre, méprisé
par les Juifs assimilés de Prague, où il ne s’agit
pas de réciter un texte et de jouer un seul
rôle, mais où la langue est aussi chantée, où
les comédiens improvisent, varient les rôles
à volonté, ce théâtre mineur où il faut laisser
agir le corps et pour lequel le sentiment est
au cœur de la dramaturgie éveille l’écrivain à
un autre mode d’écriture (d’où, aussi, les
nombreuses notations sur tout ce qui, sur un
imagino/la collection

plan corporel, rend l’écriture possible ou


non : fatigue, maladie, insomnie). En rom-
pant volontairement avec une langue litté-
raire codifiée et avec la forme close du récit,
Kafka cherche non seulement à sortir de son
incapacité à écrire, mais aussi à repousser les Une page du journal de Kafka, qui s’y essaie fréquemment au dessin (coll. particulière).
limites de la littérature, comme l’ont fait les
acteurs yiddish avec le théâtre. – famille, milieu professionnel, spectacles, nie par le seul fait d’écrire, évoquant la puis-
L’écriture des cahiers ouvre un nouvel espace scènes de rue – est soumis au regard sou- sance de ses rêves qui l’empêche de dormir.
intérieur où se joue l’œuvre tout entière. vent cruel de celui qui note, livré à la puis- Plus loin, il note : « Quand je me réveille tous
Avec Guattari, Deleuze (1) a parlé des « lignes sance du langage le plus neutre. Dans les les rêves sont rassemblés autour de moi,
de fuite créatrices » qui parcourent autant les nombreux portraits, la cruauté du trait est mais je me garde bien de les examiner en
lettres que les récits, et il a vu dans le Journal automatique. La tenancière du bordel n’a pas profondeur. » Dans son sommeil, il se voit
un rhizome qui « traverse tout ». En quelques de nom, on apprend seulement qu’elle a une traverser les murs d’un immeuble « comme
mois, on passe en effet d’une série de projets « chevelure blonde mate fortement tirée sur on passe d’un wagon à l’autre dans les trains
littéraires isolés et souvent avortés à ce qu’on des bigoudis certainement dégoûtants » et à couloir », scène qui figure assez bien son
pourrait appeler des flux d’écriture qui se un « nez qui descend de manière abrupte ». propre cheminement au sein du journal-
caractérisent par leur intensité souvent dou- Ailleurs, la description de la Rehberger « au rhizome. Peut-on aller jusqu’à dire que Kafka,
loureuse. Kafka est tout à fait conscient de gros nez dans un visage anémique », écrite la en passant à l’écriture diaristique, a libéré
s’engager, avec ces notations quotidiennes, veille, a remplacé inconsciemment l’impres- cette puissance onirique sans laquelle il n’y
dans une épreuve nouvelle, et il s’en ouvre sion originale : du réel le plus banal on est a pas de littérature ? Est-ce dans ces pages
au docteur Steiner (le célèbre fondateur de passé à une vision littéraire. Littérature et qu’il a noué ce que Blanchot appelle le
l’anthroposophie), parlant des « états de existence sont devenues indissolubles. « pacte avec le danger de la nuit » ? En 1912
voyance » auxquels il accède par l’écriture : Le Journal est l’espace d’une écriture noc- sont écrits coup sur coup « Le verdict » et
« Je sens que je ne suis pas seulement par- turne où les visions du jour se confondent « La métamorphose ». Deux récits nés au
venu à mes propres limites, mais aux limites avec les scènes de rêve. Éveillé au cœur de la cœur même de la nuit du Journal, matrice
de l’humain en général. » C’est que tout nuit, Kafka se dit même condamné à l’insom- de l’œuvre à venir.

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Dossier Kafka Penser 70

Kertész et son propre K


Si le prix Nobel hongrois a tardivement découvert l’œuvre
de Kafka, il en a fait immédiatement une figure tutélaire :
il y reconnaît entre autres le « monde gris » de l’Europe de l’Est
et la voix d’un homme comme lui « rattrapé par son destin ».
Par Lucie Campos

L’
écrivain hongrois Imre Kertész (prix Nobel En plus de ce sentiment de communauté des
de littérature en 2002) a évoqué à plusieurs destins est-européens et du lien qui s’y noue
reprises son intérêt pour l’œuvre de Kafka : entre travail littéraire, « monde de la soumis-
« Kafka est un modèle pour toute forme d’art sion » et ironie morale et politique, l’œuvre
radicale », écrit-il dans le Journal de galère de Kafka représente un exemple d’« art radi-
qui accompagne et commente ses princi- cal ». C’est une œuvre qui va « jusqu’au bout
pales œuvres de fiction. N’ayant eu connais- de la route », comme Kertész a cherché lui-
sance que tardivement des textes de ce der- même à le faire dans sa poétisation du témoi-
nier, au fur et à mesure qu’ils commençaient gnage : travail qu’il a entrepris avec la rédac-
à être publiés et traduits en Hongrie, et dans tion d’Être sans destin, fiction construite à
l’atmosphère raréfié d’un régime totalitaire partir de son expérience d’Auschwitz puis de
où les publications étrangères faisaient l’ob- la Hongrie totalitaire, et poursuivi au travers
jet d’une censure contraignante, il remarque d’œuvres telles que Le Refus ou Kaddish pour
que Kafka, découvert plus tôt, eût « mis en l’enfant qui ne naîtra pas.
danger » son écriture. Cette idée d’une mise Kertész admire surtout l’esthétique de la dis-
en danger, pour un écrivain qui a dit ailleurs tance qu’il trouve chez son aîné, et à l’appui
avoir pour principal objectif de « blesser son de laquelle il cite dans Un autre une formule
lecteur », est un hommage : Kertész, auteur de Nietzsche : le « pathos de la distance ».
singulier qui ne fait allégeance qu’à un petit Écrire, dit-il, c’est prononcer une sentence À Budapest, juste
nombre d’écrivains et de philosophes, va contre soi-même, élaborer une formule litté- après l’insurrection
même jusqu’à parler du caractère handica- raire à partir de soi et à partir de la solitude hongroise de 1957.
pant de l’œuvre de Kafka pour un écrivain. et de l’étrangeté de son destin. Condition
pour que ce pathos de la distance soit à
« On accepte un ordre inventé, même de produire une morale, Kertész
et on fonde là-dessus sa vie » trouve chez Kafka le modèle littéraire d’une
Les liens entre les deux écrivains sont de plu- « authenticité de ton » au service de la trans-
sieurs sortes : le plus évident tient d’abord à cription de sa propre étrangeté au monde,
une commune appartenance à l’Europe cen- où la littérature est à la fois le stigmate, le
trale, bien que celle qu’a connue Kertész, fondement et la compensation d’une exclu-
sous la domination nazie puis sous un régime sion réelle, morale et historique.
totalitaire, diffère historiquement de celle À une littérature de l’« après-Kafka » qui a cru
des années 1910 et 1920 dans laquelle s’ancre trouver une vérité du littéraire dans l’engage-
l’œuvre de Kafka. Kertész reconnaît d’abord ment sartrien, il oppose ainsi l’art de Kafka
en Kafka un écrivain des « formes de vie lui-même, qui repose sur une « authenticité
typiques de l’Europe de l’Est », qui a su de ton » née du poids du destin. Ce sera aussi
décrire un univers fait de lois non écrites, de une caractéristique des narrateurs de Kertész,
connexions opaques, un « monde gris de à la conscience fissurée par leur lutte avec le
demi-hommes, concret et réel ». On saisit sort : il fera remarquer que son roman Le
dans ses commentaires sur l’ironie kaf- Refus, rédigé entre 1978 et 1986, en particu-
kaïenne la résonance qu’a pu avoir la lecture lier dans les sections décrivant la bureaucratie
d’une telle œuvre à Budapest sous le régime
de Kádár : « On accepte un ordre inventé, « Pensez à Kafka, pensez à Orwell, qui ont vu
une règle de jeu, et on fonde là-dessus sa vie, la langue ancienne fondre dans leurs mains,
comme si c’était l’ordre de la vie même ou comme s’ils l’avaient mise au feu pour ensuite
de la nature. On fait comme si l’on ne pou- en montrer les cendres où apparaissent des
vait pas atteindre le château : c’est le men- images nouvelles et jusqu’alors inconnues. »
songe est-européen. »

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Le Magazine Littéraire 539 Janvier 2014
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hongroise sous le régime de Kádár, est une importe à quel prix, et peu importe si ce n’est « jusqu’au bout » l’effort d’objectivation de
paraphrase de Kafka, bien qu’écrite avec une qu’une vulgaire compensation qui a pris l’expérience. Kertész utilisera de nouveau ce
technique différente. forme dans cette force créatrice, l’essentiel vocabulaire de la combustion dans son dis-
Au contraire de l’écrivain qui « se penche sur est qu’elle ait pris forme », et à travers cette cours de réception du prix Nobel, en décri-
les destins », écrit Kertész, sous-entendu le douleur qu’il vit, dit-il, une sorte de vérité. vant cette fois un processus d’étrangéisation
mauvais écrivain ou celui dont l’écriture ne de la langue : « Pensez à Kafka, pensez à
s’ancre dans aucune expérience, l’authenti- « Jusqu’au bout » Orwell, qui ont vu la langue ancienne fondre
cité de ton naît toujours « du poids du destin, Ce processus de combustion de soi par la dans leurs mains, comme s’ils l’avaient mise
de celui qui est rattrapé par son destin et non vérité, s’il consolide la proximité des deux au feu pour ensuite en montrer les cendres
de celui qui choisit entre les destins ». Ce mot destins d’écrivains et justifie le sous-titre kaf- où apparaissent des images nouvelles et
de destin est loin d’être anodin chez un kaïen choisi par Kertész pour son deuxième jusqu’alors inconnues. »
auteur qui a bâti son chef-d’œuvre autour de texte autobiographique (Un autre. Chronique Le lien entre la vie et l’écriture s’ancre ici plus
la notion d’« être sans destin » et de la pro- d’une métamorphose), marque également un précisément dans une conscience d’époque,
fonde réécriture de la tradition tragique lien entre l’intensité de l’affect et celle du celle qui conduit à prolonger jusqu’au bout
qu’implique l’expérience historique du sens. Aussi comprend-on, lorsque Kertész un processus de disqualification de la langue
xxe siècle. Il évoque ainsi un travail de l’écri- évoque chez Kafka l’« incroyable intensité des ancienne, afin de faire apparaître, par le travail
vain qui consiste à soustraire à l’histoire son sentiments », qui confère aux choses insigni- littéraire, des images nouvelles et jusqu’alors
individualité, au moyen d’une vengeance fiantes une vie pleine de sens, qu’il s’agit inconnues. Comme dans Kaddish pour l’en-
« qui ne peut apparaître que dans un cadre d’une certaine modalité de la connaissance fant qui ne naîtra pas, le lien entre vie histo-
fictionnel », et donc « transformée, enchan- littéraire : « L’incroyable intensité des senti- rique et littérature s’inscrit ainsi dans un tra-
tée, étrangéisée ». Le processus de transfor- ments de Kafka. Les mots et les symboles vail ironique et critique de la langue : « À
mation et d’étrangéisation littéraire du destin ardents par lesquels il confère même aux certaines températures, les mots perdent leur
intègre la souffrance et l’étrangeté au monde choses de la vie en apparence les plus insigni- consistance, leur contenu, leur signification,
de l’écrivain dans le travail de l’écriture. fiantes une vie pleine de sens. Son intelligence tout simplement, ils s’anéantissent. » La capa-
Dans Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra tout à fait incroyable. Il franchit toute limite, cité du texte de Kafka à faire apparaître des
pas le narrateur évoque ainsi la force créatrice déchire tout voile, ne cesse de progresser images inconnues fournit alors non seule-
de la douleur, et sa capacité à produire de la jusqu’à parvenir à lui-même. » ment le modèle d’une authenticité de ton,
vérité en travaillant le lien entre la douleur et Au-delà d’une communauté de destin d’écri- mais aussi celui de la recherche d’une vérité
la vie, lorsque c’est justement le caractère in- vain, c’est donc à un niveau plus fondamental politique et morale : la vraie question, dit Ker-
tenable de nos vies qui mène à nos prises de que s’établit le parallélisme entre l’entreprise tész dans Dossier K., est alors de savoir « si,
conscience. C’est dans la douleur que le nar- de Kafka progressant jusqu’à « parvenir à dans certains cas, il est possible de ne pas
rateur découvre des forces créatrices, « peu soi-même » et celle de Kertész poussant continuer à faire du Kafka ».
erich lessing/akg-images

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Dossier Kafka
Adaptations 72

Kinématographe
L’écrivain était cinéphile. Son influence ultérieure sur
les réalisateurs ne s’exprime pas seulement dans les
adaptations de ses récits : son imaginaire et même son
personnage transparaissent dans de nombreux films.
Par Jean-Loup Bourget

T
rès nombreuses sont les adaptations de Steven Soderbergh procède autrement
Kafka, et elles couvrent un spectre très large, encore dans Kafka (1992). Il télescope la
de l’austère hiératisme d’Amerika – Rap- figure de l’écrivain (qui a la beauté mélanco-
ports de classe de Huillet et Straub (1994) à lique et le regard hanté de Jeremy Irons) et
la fantaisie du dessin animé japonais celle de son personnage K., sème quelques
(Kafuka : Inaka Isha de Kôji Yamamura, allusions à la biographie de Kafka (la compa-
2007, d’après « Un médecin de campagne »). gnie d’assurances, les fiançailles deux fois
La plus connue demeure celle du Procès rompues, la requête qu’on détruise ses
(The Trial, 1962) par Orson Welles, avec An- manuscrits) et pimente celle-ci d’événements
thony Perkins dans le rôle de K. Tourné en complètement imaginaires, dignes du film
grande partie en France, à l’intérieur de l’an- d’épouvante. À partir de là, il offre une très
cienne gare d’Orsay alors promise à la démo- libre et infidèle adaptation du Château sur
lition, le film, suivant d’assez près le récit de laquelle il greffe une machine célibataire
Kafka, lui cherche des équivalents visuels du venue de « La colonie pénitentiaire ». À l’ins-
côté du rêve et du cauchemar : écran tar de Welles, il fait de Kafka l’inspirateur
d’épingles de l’animateur Alexandre Alexeieff, involontaire des expériences médicales
gravures de Piranèse, expressionnisme du proto-nazies d’un savant fou ; il baigne la plus
film noir (plusieurs plans font songer à Citi- grande partie du film, tourné à Prague, dans
zen Kane et à La Dame de Shanghai, ainsi une inquiétante ombre expressionniste ; il se
qu’au Troisième Homme de Carol Reed). réfère explicitement au Troisième Homme,
Welles modifie la fin du récit en faisant périr dont il reprend les éclairages et les cadrages
K. dans une explosion qui déclenche un penchés et dont il pastiche la musique. Au
champignon atomique plutôt que sous la risque de scandaliser les puristes, Soderbergh
lame du couteau, accentuant ainsi la lecture non seulement montre le château du roman
un peu abusive de Kafka comme prophète (assimilé à celui de Prague), mais nous y fait
de tous les désastres du xxe siècle. pénétrer avec son personnage, comme dans
Dans son adaptation du Château pour la télé- un univers de cauchemar dont le Technicolor
vision autrichienne (Das Schloss, 1997), mordoré – souvenir de La Ville dorée de Veit
Michael Haneke se met au service de l’œuvre Harlan (1942) ? – n’est pas moins angoissant
À lire originale, que le téléfilm doit donner envie que le noir qui enveloppe la ville basse. Le
Kafka va au de lire. Il insiste sur le caractère fragmentaire cinéaste caméléon déploie ici une palette qui
cinéma, et inachevé du roman, insère un plan noir va du gore au nonsense de Lewis Carroll (il
Hanns Zischler, entre les divers chapitres ou séquences, laisse tire les jumeaux qui assistent K. du côté de
traduit de l’allemand
par Olicier Mannoni,
le récit en suspens abrupt au point précis où Tweedledum et Tweedledee).
éd. Cahiers du cinéma, Kafka a cessé d’écrire. Cette façon de coller Anthony Perkins
176 p., 19,95 €. au texte a l’humilité un peu ostentatoire, mais Un spectateur assidu dans l’adaptation
Orson Welles, les scènes de l’école (la menace de la baston- Dans son documentaire Qui était Kafka ? du Procès par
Joseph McBride, nade, l’aide que le petit Hans propose à K.) (Arte, 2005), le cinéaste suisse Richard Dindo Orson Welles (1962).
éd. Da Capo Press préfigurent l’atmosphère du Ruban blanc se veut à l’évidence plus proche de la fidélité
(États-Unis), (2009) et son ambivalence foncière. À l’ar- de Haneke que de l’invention de Soderbergh.
320 p., 10 € env.
penteur du Château, Le Ruban blanc subs- Évocation de la brève vie de Kafka, son film
« Une exploration
du mot Kafka », titue l’instituteur et sa peinture rétrospective combine en un montage savant les ressources
entretien avec d’une petite communauté rurale traversée propres du cinéma, mais aussi de la photo,
Steven Soderbergh, par d’archaïques clivages, dont la conclusion de la musique et du théâtre. Ce que nous
par Michel Ciment reste elle aussi en suspens. Le Ruban blanc voyons (des plans souvent fixes d’extérieurs
et Hubert Niogret, apparaît alors comme une relecture et une et d’intérieurs pragois, réduits à l’architec-
Positif n° 374, avril 1992.
réécriture personnelle du Château. ture et au mobilier, sans présence humaine

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liens qu’ils entretiennent avec l’imaginaire


de l’écrivain. Les trouvailles sont précieuses.
Il n’est pas indifférent de savoir que Kafka,
qui est beaucoup allé au cinéma, dans diver­
ses villes, de 1910 à 1913, a vu un film danois
sur la traite des Blanches, un film de propa­
gande sioniste sur la Palestine, qu’il a pré­
féré Albert Bassermann sur scène en Hamlet
qu’au cinéma dans L’Autre de Max Mack
(1913) ; mais, en dernière analyse, il est évi­
dent que, pour Kafka, tout est miroir, que sa
fréquentation du cinéma, loin de lui donner
les clés d’un monde ou d’un art nouveaux,
constitue plutôt un prolongement de la flâ­
nerie baudelairienne, et que dans les salles
obscures règne la même pénombre mélan­
colique que dans le bordel parisien qu’il
visite en compagnie de Max Brod.

Hitchcock kafkaïen ?
Il est hors de doute en revanche que les
thèmes (sinon l’écriture) de Kafka ont nourri
l’imaginaire de nombreux cinéastes. Le
spectre va des auteurs de grandes visions dys­
topiques (Terry Gilliam, Caro et Jeunet) aux
maîtres d’un malaise plus insidieux ou d’une
« inquiétante étrangeté » aujourd’hui très à
la mode (David Lynch). Souvent le lien est
avéré (Terry Gilliam a défini Brazil comme
« un croisement de Frank Capra et Franz
Kafka ») ou quasi explicite : les personnages
de monsieur Klein, dans le film de Losey, et
de Kleinman, dans Ombres et brouillard de
Woody Allen, n’ont pas été nommés au
hasard et doivent sûrement quelque chose à
K. Ailleurs, c’est moins sûr : le sentiment
« kafkaïen » qu’on ressent devant un film noir
paris europa/ficit/hisa/the kobal collection

comme La Grande Horloge (John Farrow,


1948), où un innocent est prisonnier d’un
gratte­ciel vu comme une gigantesque et
impitoyable machine célibataire, n’est peut­
être qu’une coïncidence. Quant à la ressem­
blance entre « La métamorphose » et La
Mouche, elle ne va pas au­delà de l’argument,
tant les ressorts du film de Cronenberg (le
fantastique médical, la physiognomonie ani­
male) sont éloignés du récit de Kafka.
Pour le critique Joseph McBride, si Le Procès
de Welles n’est pas sans qualités, il se situe
visible ; des extraits de vieux films d’actualité sa photo, de ses manuscrits, de la voix que aux antipodes de Kafka tant par l’éclat de son
de Prague ou de Berlin) et ce que nous enten­ lui prête le comédien (Sami Frey dans la ver­ style visuel que par le caractère faustien de
dons (des textes de Kafka et de ses proches, sion française). son héros. À ses yeux, le plus kafkaïen des
tirés de lettres et d’autres écrits intimes) n’est Acteur lui­même, Hanns Zischler s’est livré cinéastes est Hitchcock, notamment dans
jamais redondant, à une exception près : à une minutieuse enquête sur la fréquenta­ son Faux Coupable, qui traite un sujet à
lorsque paraissent brièvement, comme en tion du cinéma par Kafka. Il en a tiré un livre, implications métaphysiques dans un noir et
amorce, les visages des acteurs qui disent ces Kafka va au cinéma, dont l’apparence et blanc naturaliste, sans effets visuels grandi­
textes et qui interprètent donc, sans pré­ l’esprit doivent beaucoup à Walter Benja­ loquents ou distorsions expressionnistes :
tendre à la ressemblance mimétique, les rôles min. Partant des nombreuses mais ellip­ chez Hitchcock comme dans Le Procès de
des amis de Kafka, Max Brod et Gustav tiques mentions du Journal de l’écrivain, Kafka, c’est non l’horreur de la vision mais la
Janouch, de ses amantes, Felice Bauer, Milena Hanns Zischler a entrepris d’identifier les logique apparente de la syntaxe narrative qui
Jesenská et Dora Diamant. Kafka n’est pré­ films qu’a vus Kafka, de les retrouver fait pénétrer peu à peu le spectateur ou le
sent que de manière spectrale, par le biais de lorsqu’ils subsistent, de s’interroger sur les lecteur au cœur du cauchemar.

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Dossier Kafka Adaptations 74

tout un chacun pris


à son propre piège
Les personnages kafkaïens précipitent souvent leur perte
par leur obstination aveugle. De même pour le lecteur,
s’entêtant à chercher un « sens » toujours repoussé par
l’œuvre. Un traducteur de Kafka est bien placé pour le savoir.
Par Georges-Arthur Goldschmidt

t
ous les écrivains poursuivent peut-être construit lui-même le procès et trouve le tri- L’écrivain
quelque chose qui leur échappe et dont bunal partout, le tribunal est partout où se vu par le
« l’échappement » est la matière même de trouve Joseph K. Allant à la cathédrale pour dessinateur
leur écriture, telle que sa forme visible l’ex- un rendez-vous avec un visiteur italien, il s’en- américain
prime ; pour preuve l’extraordinaire effort de tend dire par le prêtre dans sa chaire : « Le Robert Crumb :
Flaubert ou de Kafka pour « coincer » ce qu’ils tribunal ne veut rien de toi, il te prend quand illustration
voulaient dire. L’écriture de Kafka est d’une tu arrives et te laisse quand tu t’en vas. » extraite du livre
précision rigoureuse, chaque mot, chaque Dans une infinité de possibles, il ne s’en réa- Kafka, de David
phrase coïncide exactement avec ce qu’elle lise jamais qu’un seul, le premier geste abolit Zane Mairowitz
signifie, ce qui est écrit ne peut pas l’être ceux qu’il aurait pu être. L’occasion réussie et Robert Crumb.
autrement. Son allemand, qui ne s’écarte fait manquer toutes les autres. Dans « Consi-
jamais de la langue courante, est d’une réelle dérations sur le péché, la souffrance, l’espoir
simplicité grammaticale, et la traduction ne et le vrai chemin (1) » Kafka note : « Les
doit jamais s’écarter du texte. Peu de traduc- cachettes sont innombrables, mais de salut il
tions exigent autant de modestie. n’y en a qu’un, mais de possibilités de salut
autant que de cachettes. » Il n’y a pas d’issue,
Enfermé dans son point de vue l’issue est de ne pas en avoir. Tout est sans
Kafka est toujours inattendu et évident. Au raison, mais d’autant plus irréductible. L’inex-
commencement du Procès, on arrête plicable est dans la persévérance, il n’y a rien
quelqu’un et on le laisse libre, tout à la fois. qui puisse combler l’attente. C’est bien parce
Cette arrestation, lui dit-on, ne doit en rien que le « sens » de Kafka est dans la seule tête
le gêner. C’est lui qui, sans qu’on le lui du lecteur que tout est sans cesse à reprendre (1) Aujourd’hui
demande, engage la procédure qui se dérobe – et c’est cela le « sens » –, on peut com- publié dans le recueil
devant lui et le mène à la mort. Dans Le Châ- prendre Kafka comme on veut sans en enta- Les Aphorismes
de Zürau, édition
teau on convoque un arpenteur dont on n’a mer le « sens ». de Roberto Calasso,
nul besoin. On ne lui donne pas de travail, il Ce qui est étonnant, c’est la persévérance des traduits de l’allemand
est libre de partir, mais reste et insiste. personnages, K., le chasseur Gracchus ou le par Hélène Thiérard,
Dans L’Amérique, c’est un parapluie oublié « champion du jeûne (2) », leur obstination à éd. Gallimard/Arcades,
2010.
qui décide du sort du jeune Karl Rossmann. ne jamais tenir compte de la réalité qui se (2) Le titre réel est
Il n’y a ni parce que ni pourquoi, il y a coïnci- dérobe. Les galeries du tribunal du Procès se « Un artiste de la faim »
dence et tout est joué. Le fondé de pouvoir succèdent, sans jamais mener nulle part. K., (Der Hungerkünstler).
À lire Joseph K. et l’arpenteur K. provoquent eux- l’arpenteur du Château, y accède d’autant
(3) Cahiers in-octavo
(1916-1918), cahier IV,
La Joie du passeur, mêmes les événements dont ils sont les moins qu’il le tente davantage. Ce qu’entre- 1er février 1918,
Georges-Arthur objets. Au premier moment, tout est ouvert, prennent les personnages ne vaut que dans traduit de l’allemand
Goldschmidt, tout est éventuel, tout peut être autre, mais, le non-aboutissement. Ainsi, l’arpenteur par Pierre Deshusses,
CNRS Éd., 186 p., 20 €. éd. Rivages poche,
un instant plus tard, tout prend un cours tente de surprendre à l’auberge un fonction- 2012.
Kafka,
David Zane Mairowitz déterminé dans la masse des possibles, et naire dont son sort dépend, il l’attend dans (4) Ibid.
et Robert Crumb, tout est de manière fortuite désormais irré-
adaptation française vocable. Dès lors s’engagent de petits événe- « Il a le sentiment que, du fait de vivre,
de Jean-Pierre Mercier, ments irrémédiables. Un événement initial,
éd. Actes Sud BD, il se barre le chemin. De cet obstacle,
et lui seul, inaugure ce qui n’était pas et qui en retour, il tire la preuve qu’il vit. »
180 p., 18 €.
aurait pu être totalement différent. Joseph K.

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Le Magazine Littéraire 539 Janvier 2014
75

Chaque récit de Kafka, que ce soient « Un


médecin de campagne », ou « Le verdict », ou
encore « Un message impérial » parmi tant
d’autres, introduit un déroulement sans re­
cours. Les fables ou paraboles de Kafka cris­
tallisent le geste qui sur le point de se faire
reste pris dans son infranchissable énoncé.
Dans le même recueil il écrit : « Comme
un chemin en automne, à peine est­il
balayé qu’il se recouvre à nouveau de
feuilles mortes. » Mais c’est toujours le
personnage de l’histoire qui est l’ori­
gine de ce qui lui arrive. Le but em­
pêche d’y accéder. Toute poursuite
d’un objet l’annule. Il n’y a voyage
que pour ne pas arriver.

L’exégèse désamorcée
C’est dans une série d’aphorismes
des années 1917 à 1919 intitulée « Il »
que, par courtes fulgurations, Kafka
rend visible cette commotion inin­
terrompue qui alimente son écriture
et l’annule à la fois. Elle s’abolit dans
sa manifestation même. L’écriture
n’est que la cendre de ce qui la fit
naître. « Il a le sentiment que, du fait
de vivre, il se barre le chemin. De cet
obstacle, en retour, il tire la preuve
qu’il vit », écrit Kafka dans l’une de ces
courtes notations, pour écrire un peu
actes sud bd/robert crumb

plus loin : « Son propre os frontal lui


barre la route, il s’ensanglante à son
propre front. »
Toute destination est abolie par son accès.
Toute formulation laisse derrière elle ce
qu’elle formule. Toute tentative d’interpréta­
tion de Kafka en reproduit le contenu ; à la
fois nécessaire et vaine, elle ne parvient jamais
la cour, mais, lui dit­on, à dire ce que dit Kafka, à moins de le recopier
« vous le manquerez de tel quel. Le commentaire peut s’approcher
toute façon que vous l’atten­ aussi près que possible du texte de Kafka, il
diez ou que vous vous en alliez ». n’en échappe pas moins à la « prise », comme
Rien ne se fait en dehors de celui que je me sais. L’espoir insensé qui l’œuvre s’échappe à elle­même. On a tout dit
cela concerne. La présence de K. infléchit fait aller les personnages de Kafka de l’univers concentrationnaire, jusqu’à la
le déroulement des choses, il ne peut se d’espoirs déçus en occasions manquées est révolte contre l’institution de la justice ou la
débarrasser de lui­même, il ne saura jamais mû par cette impossibilité de se faire en­ misère d’un monde déserté des dieux, et
ce qui se passe en son absence. tendre pour n’en être que mieux entendu par pourtant c’est comme si on n’avait rien dit et
Joseph K., c’est chaque lecteur, au centre de le lecteur. Les bords ne se franchissent pas : qu’il fallait tout recommencer. C’est comme
lui­même, mais ce n’est personne de figu­ « Deux devoirs du début de la vie, réduire ta pour la toupie de la fable du même nom : le
rable. C’est pourquoi il est peut­être erroné circonférence toujours plus, vérifier que tu philosophe tente à tout prix d’en saisir le
de vouloir représenter K., comme on l’a fait ne te tiens pas caché quelque part à l’exté­ mouvement et ne tient qu’un « stupide mor­
au cinéma ou au théâtre. K., c’est le lecteur rieur de ta circonférence (3). » Et dût­on se ceau de bois dans la main ».
tel qu’il s’emporte avec lui : tout le monde trouver en dehors qu’on serait encore de­ Comme dans « Un message impérial », le
peut le voir sans qu’il puisse se voir lui­ dans, aller ailleurs c’est en faire un ici. C’est message est de ne pas arriver. L’attente est
même. K. est celui à travers qui le lecteur parce qu’il n’y a rien à révéler que Kafka est faite de ce qui la prolonge. Le sens de l’œuvre
regarde. Chacun ne regarde que de son à ce point compréhensible et impénétrable. de Kafka tire toute sa force de toujours
regard à lui. Le plus commun est intransmis­ Il y a le il y a, et le reste est impénétrable. repousser le sens qu’elle cherche. Passer de
sible puisqu’il est commun. « Atlas pouvait être d’avis qu’il avait le droit, l’autre côté du langage, se voir dans le miroir
Le langage ne peut transmettre que ce qui s’il le voulait, de laisser tomber la terre et de sans se faire face, dépasser les bornes du soi
est donné de surcroît, alors qu’il tente de dire se défiler ; au­delà de cette opinion rien ne sans les franchir, c’est ce qui fait espérer
l’essentiel. Je suis le seul à savoir la façon dont lui était permis (4). » Kafka et fait exister la littérature.

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Janvier 2014 539 Le Magazine Littéraire
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Dossier Kafka Adaptations 76

L’opéra Kafka, entre


harmonie et dissonance
Ayant conçu une adaptation du Château en opéra et en préparant
une d’Amerika, un compositeur explique comment il conçoit la
musique kafkaïenne, au diapason d’une langue et d’un imaginaire.
Par Karol Beffa

L
orsque un ami de mes parents m’a demandé à la tête de l’Ensemble Contraste, a tourné en
quelle Pléiade je souhaitais recevoir pour l’an- Roumanie, Hongrie, Bulgarie (on retrouve la
niversaire de mes 12 ans, je me suis retrouvé force d’attraction de l’Europe centrale et
pantois devant le catalogue de la prestigieuse orientale) et en France. Nous poursuivrons
collection. J’ai choisi Kafka. Sans doute parce l’expérience l’an prochain en proposant une
que, dans la liste innombrable de noms alors adaptation d’Amerika avec l’orchestre
inconnus de moi, c’était l’un des rares qui me d’Auvergne et des artistes venus du monde
disait quelque chose. Cette rencontre n’était entier, et en particulier des danseurs.
pourtant pas un malentendu. Tout un monde
y conspirait d’avance : cette Europe centrale Le Château en canon
dont je suis originaire par mon père, l’époque Bien sûr, chaque œuvre de Kafka articule les
aussi, fascinée par ce qu’elle voyait comme un deux pôles stylistiques chers à Ligeti. Le Châ-
prophète du siècle que la chute du mur allait teau semble a priori l’œuvre clouds par excel-
bientôt clore. Comme nombre de camarades, lence. Peu de personnages, peu de moyens
j’ai lu alors « La métamorphose », un récit pour les caractériser : difficile de parler de
étrange et familier, un monde animalier qui l’épaisseur d’un personnage de Kafka. Plus
semblait encore celui de l’enfance, mais por- que les « nuages », c’est presque la grisaille, Vue
teur d’une violence et d’une inquiétude nou- l’ennui, une atmosphère crépusculaire, voire du spectacle
velles pour moi. Un peu plus tard, je suis glauque, qui guettent, avec la menace, pour K. ou La Piste
tombé sur ce singulier théâtre de la cruauté le compositeur, de tomber dans la caricature du château,
qu’est « La colonie pénitentiaire ». J’y ai décou- d’un certain opéra contemporain, le lieu com- musique
vert un univers qui est resté pour moi la réfé- mun d’un incessant « en deçà » de la musique, de Karol Beffa,
rence de ce que Ligeti appelle les clocks, c’est- de refus quasi systématique de la vocalité. J’ai mise en scène de
à-dire une musique rythmique, hachée, voulu éviter ce travers en ayant constamment Laurent Festas,
discontinue, d’inspiration bartokienne, qu’il à l’esprit que, la musique étant un art du d’après Kafka.
oppose aux clouds, musique harmonique,
fluide, d’inspiration debussyste – un monde
esthétique que j’assimilerais plutôt aux autres
œuvres de Kafka que sont, par exemple, Le
Procès ou Le Château.
Ligeti affirme que son obsession du clocks et
du clouds lui vient de la lecture, à un âge sans
doute trop tendre, d’un récit du grand prosa-
teur hongrois contemporain de Kafka, Gyula
Krúdy, dont on commence enfin à redécouvrir
l’œuvre en France. Or, pour moi, Kafka est
précisément l’un des rares écrivains à savoir
jouer à merveille des deux registres, en pous-
sant chacun d’eux à sa limite. C’est sans doute
ce qui m’a incité à me lancer dans l’aventure
d’adapter, en 2010, Le Château en un opéra
d’une heure et quart sans entracte. Cette
œuvre lyrique, composée à partir d’un livret
de Laurent Festas et dirigée par Johan Farjot

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Le Magazine Littéraire 539 Janvier 2014
77

temps, rien ne serait plus difficile que de com­


poser un opéra sur l’attente, à partir de ces
cinq cents pages où il ne se passe rien – ou (extrait du catalogue)
presque. Aussi, pour rendre l’éloignement du
château et l’impression d’inaccessible, j’ai L I T T É R A T U R E
choisi des couleurs polytonales qui s’ins­
crivent dans un temps très long avec un
rythme harmonique extrêmement lent. J’ai
aussi emprunté la figure du canon, c’est­à­dire LOUISE L.
une imitation stricte entre deux instruments LAMBRICHS LUIS
qui sont l’un l’antécédent, l’autre le consé­ ANTONIO
quent, qui évoluent en parallèle mais en déca­ DE VILLENA
lage et visent ici à donner l’impression de quel­
que chose d’inéluctable et d’infini, le sentiment
d’un jeu qui ne peut jamais prendre fin.
L’aspect mystique de l’œuvre m’a aidé en me
conduisant à privilégier une écriture reposant
sur des stylisations de cloches, aussi bien un
carillon angélique qu’un glas funèbre. La voix
y est alors presque en recto tono sur les sono­
rités irréelles des cordes en harmoniques. Le JOËL
récit m’a amené à écrire une musique très ROUSSIEZ
contemplative, presque non modulante,
exploitant l’intervalle de quinte, avec
quelques gestes ancestraux, dans des climats
assez proches de certaines pages d’Arvo Pärt
ou de Henryk Górecki. En même temps, j’ai
été aidé par la subtilité de Kafka qui a su lui­
même instiller des moments de clocks dans
son œuvre. Je pense à la scène de l’institu­
trice à la limite du sadisme, où j’ai recouru à
une musique beaucoup plus disloquée, FRANÇOISE
désarticulée, plus dissonante, totalement REY
amélodique, avec des déhanchements ryth­
miques marqués. Ici, il s’agit d’un moment
purement instrumental où le ballet prend la Œ U V R E S P O É T I Q U E S
place de l’opéra. C’est un passage qui ressort
d’autant plus que nous avons cherché à pri­
vilégier l’intelligibilité du texte, composé
presque exclusivement de citations de Kafka. PATRICK
Dans toute notre démarche, aussi bien musi­ LAUPIN ANNIE
cale que littéraire, c’est le plus grand respect tome i SALAGER
304 pages
tome i
du texte de Kafka qui nous a animés. tome ii 320 pages
344 pages

PATRICK
DUBOST ROGER
tome i DEXTRE
256 pages tome i
tome ii 240 pages
288 pages tome ii
320 pages
clément barthel

Légende avec début en gras et suite


en maigre. www.larumeurlibre.fr

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Janvier 2014 539 Le Magazine Littéraire
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Dossier Kafka
Inédits 78

Trois regards pour


dépayser Kafka
Nous donnons ici à lire trois textes inédits en français, émanant
d’horizons très différents : les variations et points de vue d’une
écrivaine belge, d’une poète hongroise et d’un historien israélien.

Joanne Anton*

Lettre à la mère
« Écrire des lettres, c’est se mettre nu devant les fantômes. » me retenaient, ton désir affolé s’étendait sur toute la carte. C’est

‘‘
Franz Kafka très difficile, mère, d’échapper à l’avidité du planisphère. Je creuse
« En fait, écrire des lettres n’est plus guère possible. » le sable du silence au fur et à mesure qu’il disparaît. Tu ris. Tu ne
Theodor W. Adorno me demandes pas pour quoi je fuis, tu dis « alors comme ça on veut

T
sortir », « comme ça on veut s’en sortir, creuser l’ailleurs ». Je cours
rès chère mère, très loin, je panse nos erreurs, notre innocence, je ne te crois abso-
Tu ne m’as pas demandé lument pas coupable d’être le sans-issue qui me poursuit, mais
l’autre jour pourquoi je te absolument pas coupable, ne le suis-je pas aussi ? Il y a toujours
fuis. Comme d’habitude tu ne cette menace qui berce notre culture : l’oubli. Depuis que l’écriture
m’as rien demandé, et je n’ai ne laisse plus de traces, maintenant que c’est ainsi, dis ! dis ! sans
donc rien su te répondre, en partie juste- poésie la guerre, pourquoi parlons-nous de paix, là où ne règne
ment parce que je te fuis, et que ce n’est pas que l’amnésie ?
chose facile à communiquer, en partie parce que, ne m’ayant rien La joie que prend à elle-même une tête qui pense bien, langue, ma
demandé, je ne pouvais que difficilement expliquer dans le détail, très chère langue, exige sans doute un autre temps. Avec ta gram-
sans perdre ma faible cohérence, ce qui ne t’intéresse pas le moins maire, tu ne me sembles pas pénitentiaire et pourtant… tampon
du monde. Et si j’essaie maintenant de le faire par écrit, ce ne sera sucé par la mort, tampon entre les dents conjugué de technique,
que de façon très incomplète, parce que, même en écrivant, la fuite « lis ! », « lis encore ! », je ne comprends pas l’inscription sur mon
et ses conséquences gênent mes rapports avec toi, et parce que le flanc : Sois personne. Y a-t-il eu jugement et défense d’aucune per-
développement de cette lettre née d’une cruelle nécessité demeure sonne ? Toutes ces années où quelqu’un a tenté de devenir, avec le
un combat, qui ne me délivre pas. fantôme de Freud sur ton canapé, c’était donc à côté. Il fut sauvé en
Oubliée de la Loi, je fus approchée par le verdict. « Femme », ce mot maladie et condamné au réparable. Ce n’était même pas moi. Même
seul nous rapproche autant qu’il nous éloigne. Une sentence dans pas l’hybride du Toi-Moi. Mais quelqu’un comme tout le monde
le buisson aura transformé la fille en épines. Mon corps que tu as destiné au travail qui viole. À l’image qui viole. À la communication
mis là me semble sans origine. Il n’est pas encore né mon Dieu qui viole.
aucune prière. Je suis nourrie de sans prières après avoir longtemps Trauma ?
prié d’y voir clair. Peut-on être voyant en ce millénaire ? La langue, Herse qui écrit sur mon œil le mot « intrusion » sur tout ce qu’il ne
mère, maternelle sans mère est une étrange quête d’aveugle. Je me voit ? Reconnais-le, mère, il a dû m’arriver de dire un peu le vrai. De
bats, je suis abats du verbe, le monde ne sait plus parler, le monde dire au moins. De me souvenir… Avec mon corps-jument, je n’ai
ne sait qu’informer, le monde bouche meur- pas fait que hennir. « Je ne t’entends pas Rosa. » La belle blessure.
À lire trie condamne à la chair d’errance. Sans toi, « Je ne te crois pas Rosa. » Depuis laquelle j’ai écrit la lettre. « La
Lettre au père, sans lui, je suis sans mots. Je les avale en lettre ? Quelle lettre ? » Des petites filles et des petits garçons assa…
Franz Kafka, même temps que je jeûne. « Tu mens ! » L’enfant-de-terre ne peut que rarement repousser
traduit de l’allemand L’autre jour dans ta cage – était-ce la cage- comme un ver sur son dossier. Il peine, à l’âge adulte, à le restituer.
par François Rey, globe, était-ce mon lobe, verrouillé par la « La lettre, je ne l’ai pas déchirée ma fille. J’ai fait mieux, je l’ai lue.
éd. Ombres, « Petite surveillance du bruit ? – je fuyais vers un Ça disait quoi déjà ? C’était comme dans le journal, oh ! Rien. Tou-
Bibliothèque, 90 p., 8,10 €.
nouveau langage et je sentais tes mains qui jours pareil. Rien. Une émotion très passagère. »

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Le Magazine Littéraire 539 Janvier 2014
79

Saul Friedländer*

Le poète de
la honte et
de la culpabilité

‘‘ K
afka n’était pas bâtisseur de
théorie ou de systèmes : il
suivait des rêves, créait des

Cannarsa/opale
métaphores et des associa­
tions inattendues, il racontait
des histoires, il était poète. Son recours fré­
quent à des allusions religieuses (qu’elles
soient directes ou indirectes, chrétiennes ou juives) peut induire en
erreur, mais ces allusions sont généralement entrelacées d’ironie et
n’impliquent pas une foi religieuse. Pour l’essentiel, Kafka fut le
aKG-ImaGes

poète de son propre désordre.


Tout au long de sa vie, Kafka lutta contre des troubles qui envahis­

’’
Photo du passeport de Kafka, 1915. saient son quotidien, et, plus encore, son imagination. Ces pro­
blèmes et ces difficultés le conduisirent à une interrogation identi­
taire quasi obsessionnelle, dont témoignent le Journal et la
À ceci, je réponds, à ceci je tente de répondre, à ceci je ne sais que correspondance (et, indirectement, les fictions). Par exemple, à pre­
répondre. Je cours très loin de toi en toi, je pense à toutes nos mière vue, il n’y a rien d’étonnant que, dans l’avant­dernière entrée
erreurs, à notre histoire, à la mémoire évidée, et depuis l’écriture de son Journal, le 18 décembre 1922 (la dernière fut écrite quelques
ich kämpfe. Natürlich kämpft jeder, aber ich kämpfe mehr als mois plus tard, le 19 juin 1923), Kafka, parfaitement au courant du
andere (1), je te demande, langue, ma chair, quel pourrait être notre déclin rapide de sa santé, ait noté : « Resté couché. Hier Ou bien…
aube à nous qui refusons de mourir en vie ? ou bien. » Cette entrée est troublante sur plusieurs plans : Ou bien…
(1)« Je me bats. Naturellement tout le monde se bat, mais je me bats plus ou bien de Søren Kierkegaard tente d’examiner deux manières oppo­
que d’autres », dans Préparatifs de noce à la campagne, Franz Kafka, traduit sées de vivre – la vie esthétique et la vie morale. Selon une lettre à
de l’allemand par Marthe Robert, éd. Gallimard, 1980.
Max Brod du 20 janvier 1918, Kafka a commencé de lire l’essai à cette
*Artiste et écrivaine belge de langue française, Joanne Anton est née en 1974.
Depuis plus de dix ans, elle vit et travaille à Paris. Elle a notamment publié
période. Il n’a pas apprécié le premier volume (la vie esthétique) qui
aux éditions Allia Le Découragement (2011) et Liège, oui (2013), ainsi que incluait le « Journal d’un séducteur », et, mi­mars 1918, il écrivit à Max
« Le vœu », dans Les Mariés de la tour Eiffel et autres nouvelles inspirées de Brod : « Je ne peux toujours pas lire le premier volume de Ou bien…
chefs-d’œuvre de l’art moderne aux éditions du Centre Pompidou (2013). ou bien sans répugnance. » Pourtant, presque cinq ans plus tard,
alors qu’il s’affaiblissait progressivement, Kafka s’était remis à Ou
Krisztina Tóth* *Krisztina Tóth est née bien… ou bien. Nous n’avons pas d’indication sur la manière dont

Pluie
à Budapest en 1967. Kafka réagit à la suite de sa lecture, mais on peut se demander si le
Après des études de
langue et de littérature renouveau de son interrogation sur la dichotomie de Kierkegaard ne
françaises (qu’elle serait pas la conséquence d’un problème moral irrésolu qui aurait

‘‘
traduit en hongrois) hanté Kafka tout au long de ces années.
et de sculpture, elle se
consacre à la poésie Des trésors d’érudition ont été dépensés pour enregistrer les
avec un premier recueil moindres détails de la vie de Kafka et creuser les fondements philo­

A
dès 1989. Elle se logiques, littéraires et philosophiques de chacun de ses jeux de mots
tourne vers la fiction et de ses métaphores. Pourtant, alors que les interprètes ont parfois
en 2006, avec la
parution de Code- considéré la découverte de n’importe quel caillou brillant comme la
barres, recueil piste d’une mine d’or, certaines cimes gigantesques surplombant le
de nouvelles qui lui territoire kafkaïen, son sens de la honte et de la culpabilité tel que
vaut un grand succès n’importe quel lecteur peut le percevoir, n’ont conduit qu’à des inter­
verses. Entre les deux fenêtres en Hongrie (à paraître
une mouche bat depuis des heures. en français chez prétations abstraites et générales qui se sont refusées à s’interroger
Le ciel est lourd comme l’était l’automne, Gallimard en 2014, sur l’angoisse intérieure qui en est l’origine.
quand, dans la chambre irrespirable, traduit par Guillaume « Franz Kafka, écrit George Steiner, vécut l’expérience du péché ori­
Métayer). On peut déjà
j’étais amoureuse de Kafka. la lire en français avec ginel […]. Seule une petite poignée d’êtres humains ont expéri­
Il n’avait jamais de parapluie, Le Rêve du minotaure menté dans leur vie la conviction et les conséquences de l’état d’êtres
s’asseyait sur le lit dans son manteau trempé. (éd. Caractères, 2001) déchus. Comme Pascal ou Søren Kierkegaard, […] Kafka traversa
Caressait son chapeau en disant : et, dans une des heures, peut­être des jours au cours desquels il identifia sa vie
édition bilingue,
– Comme Prague est sombre, aujourd’hui. Trois poètes hongrois personnelle avec un péché existentiel indescriptible. Être vivant, don­
Traduit du hongrois par Guillaume Métayer (éd. Murmure, 2010). ner la vie, c’était pécher. » Le sens kafkaïen de la honte n’a pas

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Janvier 2014 539 Le Magazine Littéraire
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Dossier Kafka Inédits 80

été mieux analysé : « Soixante-dix ans après sa mort, écrivit John


Updike dans sa préface de 1995 aux Œuvres complètes, Kafka incarne « Je suis sale, Milena,
un aspect de l’état d’esprit propre à la modernité : un sentiment d’an-
xiété et de haine dont l’origine ne peut être définie et qui ne peut
infiniment sale, c’est pour
être apaisé. » Le sentiment de honte comme un aspect de l’état d’es- cela que je hurle autant
prit propre à la modernité…
Si vous êtes, comme K. dans Le Château, un « imposteur » préten- sur la pureté. Personne
dant être quelqu’un d’autre, dissimulant votre visage au monde der-
rière un masque, vous connaîtrez peut-être le sentiment de honte et ne chante plus purement
même de culpabilité. K. ne ressent pas de la honte ou de la culpabi-
lité, car il s’est convaincu lui-même, avant d’en convaincre les autres,
que celui qui habite
qu’il était vraiment et avait toujours été un « arpenteur ». K. était le plus profond enfer – c’est
passé maître dans l’art de l’aveuglement sur soi, mais pas Kafka. Ainsi,
quel est l’embarras qui a pesé sur lui et l’a conduit à reprendre Ou ce chant que nous prenons
bien… ou bien ?
C’est de nature sexuelle que sont sans doute les principaux pro- pour le chant des anges. »
blèmes ayant torturé Kafka. Jusqu’ici, tout le monde est d’accord :
Kafka redoutait les rapports sexuels avec les femmes, qui semblaient publication de son Journal, et Kafka n’a peut-être pas compris la
le dégoûter, y voyait une punition (ce sont ses propres mots) ; stratégie de camouflage du romancier allemand ; pour Stefan George,
Jacques Derrida, dans sa lecture de la « Parabole de la Loi », a expli- un tel obstacle n’existait pas. Mais, quoi qu’il en soit du plan biogra-
citement associé, dans une analyse freudienne, l’expression ante por- phique, c’est l’impact de la question sur les écrits de Kafka qui est
tas (« devant la porte ») à l’éjaculation précoce. Voilà ce qui permet essentiel, transposition quasi directe sur bien des points importants.
de comprendre la question de la honte, mais probablement pas celle Je ne donnerai qu’un exemple.
de la culpabilité. Fin janvier 1922, Kafka arrive à l’hôtel Krone de la ville de Spindel-
C’est Kafka lui-même qui nous donne des indices. Le 26 août 1920, mühle, une station de montagne du nord-ouest de la Bohême, et se
il écrit à une amie femme, la journaliste tchèque Milena Jesenská, met presque tout de suite à écrire Le Château. Quelques jours plus
sans doute sa plus proche confidente : « Je suis sale, Milena, infini- tard, dans une note du 2 février (les mots censurés dans la traduction
ment sale, c’est pour cela que je hurle autant sur la pureté. Personne anglaise, mais laissés par Brod en allemand sont entre crochets), il
ne chante plus purement que celui qui habite le plus profond enfer indique : « Lutte sur la route vers [le] Tennenstein au matin, lutte en
– c’est ce chant que nous prenons pour le chant des anges. » Quelque regardant la compétition de ski. Heureux petit B., dont l’innocence
chose tourmentait Kafka, mais il n’en dit pas plus. Toutes les sources est quelque peu recouverte par mes sceptres, sous mon regard en
indiquent, néanmoins, que ses sentiments de culpabilité étaient non tout cas [, avec ses jambes allongées et ses longues chaussettes grises
pas liés à des initiatives concrètes mais à des fantasmes sexuels remontées tout en haut], avec son regard qui erre sans but, sa conver-
imaginaires. sation sans but. Dans cet échange, il me vient à l’esprit – mais c’est
Nombre d’exégètes ont parfois fait allusion à des pulsions homoéro- déjà forcé – qu’il voudrait dans la soirée me rejoindre chez moi. »
tiques dans la vie de Kafka, mais Mark Anderson semble être le seul à L’innocent et heureux B. réapparaît dans Le Château sous le nom de
être allé plus loin que des remarques connexes pour donner une Hans B[runswick], le jeune homme qui, de sa propre initiative,
place centrale à la question de l’érotique homosexuelle de Kafka frappe à la porte de K., dans l’école où K. vit avec Frieda, pour l’aider
dans sa vie et son œuvre. Kafka n’a pas rendu les choses faciles : il et devenir son allié contre l’environnement hostile. Le petit B. est
n’assume nulle part ses tendances homosexuelles. Partout au décrit de manière charmante, mais dans la plupart des interpréta-
contraire il prétend s’intéresser aux femmes, courtise les femmes, tions du Château (peut-être dans toutes), cet épisode biographique
analyse les femmes, visite des bordels, etc. Pourtant, des allusions reste déconnecté de l’interprétation du dernier et particulièrement
indirectes, quoique jamais admises, vers d’autres formes de désir énigmatique des trois romans de Kafka.
abondent dans ses lettres, dans son journal, dans ses œuvres. L’ins- Combattues avec force (mais pas réprimées, c’est-à-dire ravalées dans
cription de la question intime dans la fiction est bien sûr ce qui l’inconscient), ces pulsions homoérotiques, et peut-être d’autres fan-
compte ici, par-delà l’analyse des sources possibles de honte et de tasmes encore plus troublants, ne sont pas seulement présentes dans
culpabilité. Mais, avant de s’intéresser à cette transposition cruciale, sa vie, mais semblent avoir eu des conséquences sur d’autres pro-

’’
quelques remarques sur la question biographique sont nécessaires. blèmes personnels, que l’écrivain l’ait ou non admis. Il faut insister
Même si nous prenons en compte l’environnement petit-bourgeois sur ce point pour éviter tout malentendu et toute interprétation réduc-
de la classe moyenne juive de Prague et ses normes durant les trois trice de la perception angoissée que Kafka avait de lui-même. Ainsi,
premières décennies du xxe siècle, il est difficile de croire que Kafka les doutes que Kafka entretenait à l’égard de son propre corps furent
ait pu acculturer les valeurs de son milieu au point de considérer probablement accrus par les clichés antisémites sur la féminisation
l’homosexualité comme « sale ». Ce à quoi cette saleté fait référence du corps (et de la personnalité) juive communs dans l’Europe cen-
reste inconnu. Se réfère-t-elle en secret à une attraction pour des trale au tournant du siècle. Autrement dit : l’image propre que Kafka
adolescents, voire pour des enfants ? Mais cette attraction, comme avait de lui-même et des éléments culturels ont sans doute convergé
celle de ses pulsions homoérotiques en dans un mélange toxique qui est devenu une part et une composante
À lire général, reste du domaine du fantasme. de la relation compliquée de l’écrivain avec son identité juive.
Franz Kafka, The S’est-il senti sali par ces fantasmes ? N’avait-il Traduit de l’anglais par Alexandre Gefen
Poet of Shame and jamais lu ou entendu citer Mort à Venise, par
Guilt, Saul Friedländer, exemple, ou « Maximin » de Stefan George ? * Saul Friedländer est un historien israélien, spécialiste de la Shoah
éd. Yale University Press, et du nazisme. Il a reçu le prix Pulitzer pour sa somme L’Allemagne nazie et
L’interprétation des récits de Thomas Mann les Juifs, disponible en français dans la collection Points (en deux volumes :
224 p., 18,50 €.
était peut-être restée traditionnelle avant la Les Années de persécution et Les Années d’extermination).

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Le Magazine Littéraire 539 Janvier 2014
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a construit une œuvre inclassable, à la fois poétique, politique
et esthétique, sur la puissance et le devenir des images.
Propos recueillis par Aliocha Wald Lasowski, photos Jérôme Bonnet pour Le Magazine Littéraire

A
mateur de flamenco, de Jackson Pollock et du cinéma Qui sont les « phalènes », ces gracieuses
de Pasolini, dont il célèbre le film de montage La Rab- créatures au mouvement d’ailes fragile
bia, Georges Didi-Huberman apparaît comme un arti- qui donnent le titre de votre dernier livre ?
san qui assemble les mots, les images et les choses. Georges Didi-Huberman. Comme les
Théoricien actif et penseur hétérodoxe, il interroge Phasmes, qui les ont précédés, les Phalènes
l’artifice des pratiques iconographiques et des techniques de mon- relèvent d’un choix littéraire. Le ou la pha-
tage (le cadre, la lumière), de la Renaissance jusqu’à l’art contempo- lène – j’aime que le mot soit déjà au-delà du
rain. Comment interroger l’histoire ? Comment relancer notre expé- genre grammatical –, c’est une sorte de
rience visuelle, nos façons de voir ? Depuis vingt ans, sous forme de papillon de nuit. J’ai voulu organiser une
dialogue avec la littérature, l’anthropologie et la psychanalyse, série de textes portant sur des objets extrê-
Georges Didi-Huberman élabore une archéologie critique de À lire de Georges mement divers autour de cette figure du
l’histoire de l’art. Devant l’image (1990) et Devant le temps (2000) Didi-Huberman papillon. Chaque texte en est traversé
démêlent les lignes de temps, repèrent les contretemps et les ana- Phalènes. Essais comme par un élément qui en indiquerait, à
chronismes. Pour lui, l’art est une mémoire en mouvement, dont il sur l’apparition, 2, chaque fois, la fragilité, la « passagèreté ».
s’agit de démêler les croisements, les heurts, les survivances. Sen- éd. de Minuit, C’est une « image de pensée », comme aurait
sible à la transformation des pratiques artistiques, aux politiques des 386 p., 29,50 €. dit Walter Benjamin. Une de mes activités
arts et à la fabrique des singularités, son œuvre est un véritable labo- L’Album de l’art à préférées consiste à choisir un objet singulier
ratoire de la pensée contemporaine. l’époque du « Musée – ici un insecte qui passe dans l’air et qui dis-
imaginaire »,
Remarquable écrivain, qui saisit les malaises dans la représentation, éd. Hazan/Le Louvre, paraît, là une œuvre d’art qui a résisté au
à travers des objets insolites (le crâne, l’empreinte, l’écorce), Georges 208 p., 25 €. temps, ailleurs un texte de Rilke, un schéma
Didi-Huberman vient de donner une série de cinq conférences à Quelle émotion ! de Beckett, un moulage de jeune fille, etc. –
l’Auditorium du Louvre ; le livre qui les accompagne est consacré au Quelle émotion ? et à en extraire, pour ainsi dire, la puissance
« Musée imaginaire », au style visuel et littéraire d’André Malraux. éd. Bayard, 88 p., 12,50 €. philosophique qu’il recèle. C’est une singu-
Il publie aussi une courte conférence destinée aux enfants, sur le larité féconde, une petite chose jusque-là
modèle des émissions de radio du philosophe Walter Benjamin dans inaperçue, une exception pour tout dire.
les années 1930, pour expliquer l’émotion et la passion de l’image. Comment repenser l’image à partir de ces insectes nocturnes ?
Enfin, mobilisant aussi bien Beckett, Deleuze ou Blanchot, il inter- Cela modifie en profondeur ma pensée tout entière, mon langage
roge l’apparition de l’image dans Phalènes, où il compare la fragilité lui-même (dans la mesure où je pense que ce que nous voyons, si
de celle-ci aux battements d’ailes, battement du visible ou battement nous voulons bien le regarder, il faut savoir le phraser, involuer sa
du temps. Les images sont des insectes. phrase dans la forme particulière de la chose qui apparaît).

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eorges Didi-
Huberman à Paris,
en novembre
CRÉDIT

dernier.

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Le magazine des écrivains Grand entretien 84

Si je regarde longtemps un papillon, comme beaucoup d’écri-


Repères
vains l’ont fait avant moi, des anciens poètes iraniens à Caillois ou
de Nabokov à Sebald, je découvre tout un monde de questions qui 1953. Naissance le 13 juin de Bernard Chartreux, monté
ont trait aux domaines les plus importants de l’existence, à commen- à Saint-Étienne (Loire). par Jean-Pierre Vincent
cer par cette passion prédominante qui est celle des images. Il se Son père, peintre, lui apprend au Festival d’Avignon.
trouve que le papillon est le stade imago, comme disent les biolo- la beauté et les couleurs 1984-1988. Pensionnaire
gistes, d’un processus qui a commencé avec larva. Alors surgissent, dans son atelier. à la Villa Médicis à Rome,
pêle-mêle, les plus beaux problèmes philosophiques dont les images 1982. Après des études puis résident à la Villa I Tatti
sont le véhicule : la couleur, le mouvement, la symétrie, le battement, d’histoire de l’art et de de Florence, il séjourne
l’apparition, la disparition… Au bout du compte, les Phalènes m’ap- philosophie à Lyon, il publie ensuite six mois à Venise.
paraissent comme une tentative de créer – dans la dimension sa thèse, Invention de 1985. Publication de
modeste de mes propres tentatives d’écriture – une sorte de l’hystérie (rééditée en 2012 La Peinture incarnée
« genre » littéraire en soi, un genre « transgenre », il va sans dire. aux éditions Macula), (éd. de Minuit), une lecture
Créer semble chez vous un geste en filigrane, presque suspendu, consacrée à l’iconographie du Chef-d’œuvre inconnu
comme la sculpture du plasticien Pascal Convert, Le Temps photographique pratiquée de Balzac.
scellé, qui représente l’image brisée d’un homme tenant son fils par Charcot sur les malades 1990. Début de son
à bout de bras. L’artiste regarde-t-il le monde « sur le fil » ? à la Salpêtrière. enseignement à l’École
Il y a deux « fils » dans votre question : d’un côté, le fil généalogique, 1983. Il se lance dans des hautes études
celui qui a trait aux enfants, aux fils et aux filles, aux pères et aux le théâtre, comme sa sœur en sciences sociales,
mères, aux grands-parents, aux noms propres, etc., bref, à quelque aînée, l’actrice Évelyne Didi, par un cours sur
chose qui est de l’ordre de la constitution communautaire ; et, d’un et participe à la mise l’anthropologie du visuel.
autre côté, le fil de la solitude radicale, le fil du danger, sur lequel on en scène de Dernières 1990. Fasciné par le lien qui
se hasarde à marcher, à croire voler, au risque de tomber, bien sûr. nouvelles de la peste unit le tragique et la beauté,
Le travail de Pascal Convert apparaît depuis longtemps comme un
tressage des fils généalogiques : j’avais même avancé le mot compli-
qué d’« apparentement » pour en parler, quelque chose entre l’ap- Comment l’œuvre et la pensée de Georges Bataille
partement (un lieu pour passer une partie de sa vie) et la parenté s’inscrivent-elles dans votre réflexion, vous qui avez publié
(une temporalité dont dépend une partie de notre vie). quatre volumes de L’Œil de l’histoire, comme un renversement
Est-ce une manière d’interroger la souveraineté de l’image du roman de 1928 de Bataille, l’Histoire de l’œil ?
confrontée aux pouvoirs de l’histoire ? En effet, Bataille fait partie de mes lectures les plus fondamentales,
Dans Le Temps scellé, Pascal Convert articule la temporalité généa- bien avant l’étude monographique que j’ai consacrée en 1995 à ses
logique à une question historique et politique qui est celle de la textes de la revue Documents. Je crois que mon premier article
Résistance, dont la mise en mémoire, aujourd’hui, semble abusive- publié – ce devait être en 1978, j’avais donc 25 ans – portait sur les
ment consensuelle : elle se pose au contraire comme un vaste champ notions d’icône, de corps et de « sacrilège », un motif bataillien. Cela
de conflits qui engagent notre présent politique autant que notre n’a rien d’original pour ma génération : les Œuvres complètes de
histoire passée. Dans l’aller et retour entre ses œuvres plastiques et Bataille ont commencé à être publiées chez Gallimard en 1970, et
ses ouvrages de recherche historique, Pascal Convert assume une Michel Foucault écrivait en préface du premier volume que c’était là
position très intéressante dans ce champ-là, ce qui apparaît claire- le penseur de langue française le plus important du xxe siècle… Vous
ment dans un très beau récit qu’il vient de publier et qui s’intitule imaginez. Le fait que Bataille ait constamment joué sur la transgres-
La Constellation du lion. sion des genres épistémiques (l’essai, le livre d’histoire ou d’histoire
Un autre artiste relève pour vous de l’art funambule, de l’art) par les genres littéraires (le poème, le récit) m’intéresse par-
c’est le créateur Steve McQueen (né en 1969), dont les films, ticulièrement. Et la question que vous m’avez posée précédemment,
vidéos et installations réinventent la vision ? celle de la « souveraineté », est une question bataillienne : elle touche
Oui, Steve McQueen travaille sur l’histoire contemporaine bri- directement à ce qui peut être observé dans le monde d’aujourd’hui,
tannique, et il m’a semblé, en effet, que son œuvre Queen and quelque part entre la liberté (très surveillée) des citoyens normaux
Country se tenait aussi « sur le fil » d’une réussite formelle et d’un et la liberté (très factice) des artistes reconnus. Où donc se trouvent
échec politique. Façon de dire que la souveraineté de l’art – ou de les lieux possibles d’une véritable souveraineté ? Voilà une question
l’artiste – n’est socialement « acquise » qu’à condition, le plus sou- pour chaque jour qui passe.
vent, d’être « malentendue ». Parce qu’elle n’est pas maintenue par Vous évoquez l’écriture d’exil de Brecht, qui, à partir de 1933,
la force, la souveraineté de l’art est constamment remise en ques- erre entre Prague, Paris, Londres, Moscou et Berlin.
tion. Ce n’est pas parce qu’on expose dans une galerie interna- Dans un montage quasi benjaminien, Brecht donne à l’image
tionale qu’on est un artiste « libre » : la question doit être posée sur sa puissance d’affirmer. Comment l’image et le texte
un autre plan, un plan qui dépasse les limites de ce qu’on appelle prennent-ils position ensemble ?
justement le « monde de l’art ». Oui, vous avez raison, ce qui m’intéressait était justement la part

‘‘ L
es images peuvent susciter en nous un tact, mot qui touche,
c’est le cas de le dire, aussi bien à notre propre corps qu’à notre
capacité à ne pas exclure l’autre de ce rapport aux images.
’’ | |
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une image « me touche », c’est qu’elle touche mon intimité la plus


profonde, la plus insue) qu’à notre capacité à ne pas exclure l’autre
il publie Fra Angelico. lequel sont discutés la thèse de ce rapport aux images. Alors nous parlons du tact dans sa dimen­
Dissemblance et figuration de Pier Paolo Pasolini sur sion éthique, qui est aussi fondamentale que la dimension esthétique
(éd. Flammarion). « l’apocalypse culturelle » et et qui lui est, d’ailleurs, absolument liée. Ce n’est pas pour rien que
1992. Ce que nous voyons, le scepticisme de Giorgio la troisième Critique de Kant est un livre qui porte sur la question
ce qui nous regarde Agamben sur « la destruction de l’esthétique (c’est bien connu) et, dans l’immédiate suite du texte
(éd. de Minuit), essai original de l’expérience ». (c’est moins connu), sur la question de l’éthique.
de phénoménologie 2013. Il participe à Qu’est-ce Fondateur de l’iconologie, l’historien de l’art Aby Warburg
du regard. qu’un peuple ? (éd. La (1866-1929) est l’un des auteurs que vous avez le plus étudié.
1997. Directeur de Fabrique), volume collectif, Que vous a-t-il apporté, dans votre réflexion personnelle ?
l’exposition « L’empreinte » avec notamment Alain La lecture de Warburg a, en effet, changé ma vie. C’était beaucoup
au Centre Pompidou Badiou et Judith Butler. plus inattendu que pour la lecture des grands philosophes de la tra­
de Paris. 2013. La Bibliothèque dition ou, même, de la modernité la plus immédiate. J’ai lu Warburg
2001. Il réalise l’exposition nationale de France en Italie, dans le cadre de recherches sur la Renaissance. C’était
« Fables du lieu » au Fresnoy, lui organise une journée pour moi une alternative possible à Erwin Panofsky, dont l’impor­
le Studio national des arts d’hommage intitulée tance avait été cruciale mais qui, tout à coup, en présence d’un cer­
contemporains. « Images, passions, tain nombre d’objets peu étudiés – comme ces marbres feints de
2006. Prix Humboldt (Berlin) langages » (11, 12 et 13 juin) Fra Angelico à Florence, qui m’intéressaient alors –, révélait ses
pour l’ensemble qui réunit de nombreux limites propres. Des limites qui étaient aussi celles de la sémiologie
de son œuvre. penseurs, dont Alain structuraliste de l’époque. Il ne s’agissait pas de rompre avec tout
2009. Survivance des lucioles Fleischer, Jean-Luc Nancy cela, mais de le mettre en perspective, de l’ouvrir. Warburg a littéra­
(éd. de Minuit), essai dans et Jacques Rancière. lement ouvert l’histoire de l’art : il l’a ouverte à des champs nou­
veaux (il a dû pour cela trans­
gresser les limites du domaine
féconde du dialogue entre strict du grand « art ») et, aussi, à
Brecht et Benjamin : là où des temps nouveaux, je veux
Brecht, à la fois en tant que poète dire des modèles de temporalité
et en tant que dialecticien, ne se dont l’histoire de l’art tradi­
contentait pas de prendre parti tionnelle était, et demeure
dans un conflit politique. Prendre encore pour une bonne part,
parti, il le fallait de toutes les fa­ tributaire.
çons : c’est pourquoi, en 1933, il Cette temporalité nouvelle
fallait que Brecht fasse ses valises dont vous parlez n’est-elle
en vitesse, sa vie même était en justement pas au cœur du
jeu. Prendre parti pour Staline, « théâtre de la mémoire »
c’était évidemment plus com­ d’Aby Warburg, cette sorte
pliqué. La « souveraineté » de d’histoire de l’art sans texte ?
Brecht – en lien avec vos ques­ Au­delà du modèle de la tradi­
tions précédentes – se déploie tion, qui nous explique légitime­
dans sa liberté de faire ces admi­ ment la façon dont les artistes de
rables montages d’images et de la Renaissance, par exemple, ont
textes que l’on trouve aussi bien regardé les sarcophages romains
dans le Journal de travail que pour s’en inspirer et retrouver
dans l’ABC de la guerre. En pla­ un certain « classicisme », War­
çant des images et des textes burg a fait l’hypothèse d’un
« en regard », Brecht leur fait modèle de survivance qui, lui,
prendre position : alors les prend en compte des trans­
images et les textes déploient missions inconscientes dans le
une puissance critique qui est à domaine des images. Warburg
la fois plus fragile (parce que est, de ce point de vue, le strict
moins brutale) et plus conséquente (parce que plus dialectique) contemporain de Freud. Il aura transformé la connaissance des
qu’une simple « prise de parti ». C’est au moment où les images images comme Freud a transformé la connaissance de la psyché : en
trouvent leur place dans un montage – c’est­à­dire à la fois dans une tenant compte d’un régime inconscient des images. C’est en cela
structure et dans un rythme – qu’elles trouvent leur meilleure capa­ qu’il désoriente l’histoire sans, bien sûr, la nier. Je dirai qu’il la « dia­
cité d’affirmer, comme vous dites, mais aussi de dire non. lectise », qu’il la complexifie en la confrontant avec son « autre ». Mais
Avec vous, l’image est une plongée dans la mêlée de regards, cet autre, qu’on peut appeler une mémoire inconsciente, n’est en
d’émotions, de gestes et de pensées. Qu’attendre d’une image, rien l’« intemporel » dont les esthètes, après Malraux et jusqu’à
ou plutôt qu’attend-elle de nous ? aujourd’hui, revendiquent si souvent la grandiose prééminence.
Mon approche est attentive à ce que les images peuvent susciter de C’est du temps, c’est encore du temps, mais noué, latent, conflic­
mieux en nous : un regard, une pensée. Mais aussi un tact, mot qui tuel… C’est le temps où les grands symboles de la tradition se
touche, c’est le cas de le dire, aussi bien à notre propre corps (quand mettent à vaciller, à souffrir de symptômes.

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Le magazine des écrivains Grand entretien 86

‘‘ U
ne même image réunit à chaque instant une multiplicité
de temps hétérogènes, comme un corps : pendant que je vous parle
à un certain rythme, mon cœur palpite à son rythme à lui, ma
respiration à un autre, tout comme mes pensées et mes gestes…
’’
Que signifie son projet d’atlas d’images Mnémosyne, image – ou un même événement, ou un même corps – réunit à cha-
dernier dispositif, dernier appareil « pour voir le temps », que instant une multiplicité de temps hétérogènes. Par exemple je
auquel Aby Warburg travailla jusqu’à sa mort en 1929 ? vous parle en ce moment sur un certain rythme sonore, pendant que
Dans Mnémosyne, Warburg semble faire une cartographie de ces mes paupières se baissent à intervalles différents, que mon cœur pal-
symptômes. Mnémosyne est son chef-d’œuvre inachevé : en ce sens, pite à son rythme à lui, ma respiration à un autre, et ma pensée à
c’est un objet qui demeure très mystérieux et demande constamment plein de rythmes encore différents et constamment mêlés… Et en
à être interprété, comme par un musicien qui se saisirait d’une par- plus je fais des gestes. Corps, événement et image sont des poly-
tition inachevée, lacunaire. C’est ainsi que j’ai conçu l’exposition rythmies dans lesquelles agissent des temps quelquefois très longs
« Atlas » au musée Reina Sofía de Madrid ; puis, avec le photographe (par exemple je porte, comme vous, un nom ou un prénom qui
Arno Gisinger, je l’ai prolongée au Fresnoy, à Rio de Janeiro et, bien- datent de plusieurs siècles, voire de plusieurs millénaires) et d’autres
tôt, au palais de Tokyo sous le titre « Nouvelles histoires de fan- très rapides (lorsque surgit quelque chose, un papillon par exemple,
tômes ». Dans l’exposition j’ai imaginé une version cinématogra- à quoi je dois réagir immédiatement).
phique de la planche consacrée au thème de la lamentation. L’anachronisme, est-ce une expérience brutale ?
Comment les fantômes et les spectres ont-ils bouleversé l’art et Quand les temporalités se heurtent, quand votre contemporanéité
le temps et provoqué chez vous une pensée de l’anachronisme ? rencontre quelque chose de très ancien, un simple geste souvent, eh
Vous aurez compris que je n’aime pas prendre les choses de haut, bien il y a un choc ou un hiatus, il y a un anachronisme (il vaudrait
mais depuis le bas (Bataille, encore lui, parlait de la nécessité d’une mieux dire une anachronie). Le temps est tressé de tout cela, et c’est
pensée accordée à un « bas matérialisme »). Je n’ai pas décrété « l’ana- la tresse qui est intéressante, non pas le fait que je sois simplement
chronisme » comme nouveau régime temporel des images (ce que « dans mon temps » ou « contre mon temps ». Il faut être à l’écoute
croit Carlo Ginzburg, qui a d’ailleurs très peur de ce mot). J’ai simple- de ces anachronismes, de ces complexités du temps. Sinon on sim-
ment observé, à la suite d’Aby Warburg mais aussi des fondateurs de plifie, et quand on simplifie, on brutalise, on dogmatise, on généra-
l’école des Annales et de certains anthropologues, qu’une même lise, on rend les choses unilatérales.

Vient de paraî tre

Phalènes, ou l’image papillonnante


«
S
uis-je le seul à voir d’étranges mouches (Phasmes, petit se créent les liens entre le Beckett dans Quad (1980), pour
cela ? », se demande 1998) et de vers luisants (Sur­ regard, le lieu et le mot. Qu’est- en découvrir le sens caché.
Georges Didi-Huber- vivance des lucioles, 2009), ce qui se cache derrière la méta- Chacun des chapitres de Pha­
man lorsqu’il pose son regard Didi-Huberman poursuit son ap- morphose des images ? Ici se lènes, étape progressive d’une
sur le portrait de L’Infante María proche de l’apparition et de la joue peut-être le destin de toute phénoménologie de la fascina-
Teresa, peint par Velázquez vers disparition des « images-lueurs », écriture confrontée aux puis- tion et de la surprise, prend une
1650, et qu’il y distingue, à côté ces corps devenus décors. Dans sances de l’apparition. forme différente : récit, conte,
des papillons posés en superbes l’art, c’est le petit détail invisible, analyse, étude savante ou fable
nœuds ornementaux de taffetas, l’infime variation, qui interpelle De Giotto à Beckett ludique. Didi-Huberman y pra-
un phalène camouflé près de la le philosophe – tache d’encre Si les images, « tels des papillons, tique un art littéraire de la dis-
tempe de la jeune femme peinte. ou trace d’un suaire, récit d’un nous environnent de leurs danses sémination, pour mieux faire
Motif pictural en trompe-l’œil, le rêve ou vol d’un papillon, danse incessantes, de leurs mouve- surgir l’imprévu de la rencontre
papillon prolifère soudain par- d’un psychotique ou détail d’une ments browniens, de leurs pullu- (avec un texte ou une photo),
tout. Est-ce une hallucination sculpture, léger coloris en gri- lements contagieux », celles-ci pour mieux exposer l’apparition
délirante, un fantasme de repré- saille d’un tableau de paysage ou s’apparentent toujours au mou- accidentelle de l’objet (un film,
sentation ? Il n’est pas nécessaire court plan cinématographique. vement détecté : brisure, altéra- une image, un tableau), ou pour
d’être fou pour éprouver la mé- Mais, en se penchant sur l’éphé- tion, fuite, errance ou consuma- mieux faire sentir la fragilité d’un
tamorphose constante et le dé- mère en art, indice fortuit ou tion. Durant sa quête, l’essayiste geste sur le corps (un buste, un
placement incessant des images. signe de passage, objet de peur se penche sur la fresque mysté- moulage). Rhizome philoso-
C’est qu’il est ici affaire d’expé- ou de désir, que sont les em- rieuse L’Espérance de Giotto de phique ou chrysalide éphémère,
rience psychique autant qu’aven- preintes visuelles, peu à peu se 1304, sur les extraits d’Un chien le phalène papillonne de texte
ture esthétique. Après avoir étu- dessinent les rapports entre mé- andalou de 1928 de Buñuel et en texte. Secrets déambulatoires
dié la splendeur clignotante moire, image et langage. Petit à Dalí, ou sur des diagrammes de de l’imagination. A. W. L.

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Votre réflexion sur l’image multiple et spectrale illustre-t-elle


une crise de l’aura, de la présence et aussi de la forme ?
C’est la grande question. On retrouve aujourd’hui les débats qui ont
opposé, pendant des siècles, le platonisme et l’aristotélisme : dans
la perspective platonicienne, le visible (le sensible en général,
opposé à l’intelligible) est une réalité moindre, une apparence
subordonnée à l’essence, en sorte qu’une image sera la réalité
encore moindre d’une réalité moindre, bref quelque chose de
minable et de mensonger, un artifice éloigné de toute vérité. Dans
la perspective aristotélicienne au contraire, l’image est une donnée
anthropologique fondamentale, elle est nécessaire, y compris dans
l’exercice de la pensée la plus abstraite. Si nous regardons comment
les choses se passent en général, nous sommes tentés d’être plato-
niciens, parce que l’usage des images aujourd’hui est terrifiant,
mensonger, superficiel, étouffant. Mais on peut dire la même chose
de l’usage des mots. Alors, on ne va pas se passer des mots pour yMyE<D<EK18FéK(0(+#G8I@J<EKI<<E>L<II<
autant : on va tenter de trouver les bons mots contre les méchants, nnn%_`jkf`i\%gi\jj\%]i

les phrases qui ouvrent le monde contre celles qui le referment.


C’est pareil avec les images : l’acte de les voir n’est pas « ouvert » en ;FJJ@<
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soi, il est « ouvrable », si vous décidez de travailler un peu votre C

e—*0,
propre acte de regard.
En 2011, lors de votre visite au camp de la mort d’Auschwitz-
Birkenau, vous rapportez un récit fait de textes et d’images
8L>LJK<#=FE;8K<LI;Ë<DG@I<

sur les baraquements, les barbelés, les lieux d’exécution.


Écorces s’ouvre sur la photographie de trois petits bouts
d’écorce arrachés aux bouleaux de Pologne. Les écorces
sont-elles finalement les témoins muets de l’histoire ?
On ne saisit pas l’insaisissable, si le verbe « saisir » veut dire posséder,
enfermer, dominer. On n’imagine pas l’inimaginable, si le verbe
« imaginer » veut dire donner en représentation l’intégralité d’une
réalité, autre façon de la posséder, de l’enfermer, de la dominer. Ima-
giner est notre privilège, mais ce n’est pas un privilège qui nous
assurerait le pouvoir sur les choses. C’est même un douloureux pri-
8L>LJK<
3’:HIKLSE=WU[YUV:?a@d@t@f@k";
M 01842 - 395 - F: 6,40 E - RD

vilège, bien souvent. De l’histoire, en tout cas, nous n’avons que des
A8EM@<I)'(+

« écorces », des bouts, des surfaces, des petites peaux – pellicules, =FE;8K<LI;Ë<DG@I<
images – qui ont, un jour, adhéré au réel… À Birkenau j’ai refait un
chemin que je connaissais par l’étude, à savoir le travail de mon livre 395_001COUV_001 1 3/12/13 15:11:26

Auguste ou le
Images malgré tout et qu’une certaine émotion guidait sans aucun
doute. Faire des photos, c’était faire comme tout le monde dans ce
lieu de pèlerinage – historique en tout cas, religieux pour certains,
touristique pour d’autres –, c’était aussi faire quelque chose avec

gouvernement
mon impossibilité de trouver le geste juste dans ce lieu. Et puis je
fais beaucoup de photographies, par nécessité professionnelle
comme selon l’injonction de Walter Benjamin qui disait qu’un écri-

du monde
vain, aujourd’hui, doit savoir prendre des photographies. Ce sont
les images qui ont, après coup, décidé qu’un texte pouvait exister.
Elles occupent d’ailleurs, dans le livre, la place habituellement occu-
pée par les titres de chapitres.
Vous-même, concevez-vous l’écriture à la manière
de l’artisanat, comme un assemblage de mots et d’images,
un montage fait de croisements et de heurts ?
Oui, l’écriture est un artisanat. Le savoir est un artisanat. Ce ne sont
ni des sacerdoces à exercer dans des cathédrales ni des industries à
exercer selon des programmes de recherche. On cherche, on trouve
autre chose que ce qu’on cherchait, mais la déception peut faire en vente
place à une chose inespérée. On fait avec. On compose ses ques-
actuellement
en kiosque
tions de longue durée – ses idées fixes – avec ce qui se présente
soudainement, qui n’était pas prévu. On fait des montages. On
regarde ce que cela donne. On s’approche (trop près, le phalène
s’embrase) et on s’éloigne, alternativement (trop loin, le phalène
disparaît). C’est le risque et c’est le rythme de la recherche, simple-
ment la recherche.

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Janvier 2014 539 Le Magazine Littéraire
Le magazine des écrivains Admiration | 88

Sacher-Masoch,
l’autorité du dominé
Celui qui donna son nom au masochisme suscite plusieurs
parutions. Parmi elles, la réédition augmentée d’une étude
par l’auteur du Sexe et l’Effroi, dont nous publions l’ouverture.
Par Pascal Quignard

Q
ui était Sacher-Masoch ? Il est sûr chologiques. Le biographique lui-même sera peut-être en droit d’y
qu’un discours biographique n’y composer. Toujours est-il qu’en aucun cas cette étude n’y fera com-
répond pas. Les noms de ses maî- paraître, d’où, en aucun cas, elle n’y sera utilisable : n’est-il pas clair,
HELIE/GALLIMARD

tresses, les morts qui l’entourèrent, en effet, qu’elle ne vise désormais ni une vérité ni un savoir ? Il n’est
ses enfants, sa gloire, peuvent bien même pas sûr qu’elle « vise » quelque chose, si la téléologie appar-
interpeller l’indifférence et l’anecdotique. Mais tient au domaine du sens. Le questionne-
le plus précis de l’anecdotique n’équivaut pas à (1) Confession de ma ment est voué, sans doute, à autre chose.
la saisie du plus original. Au contraire : une somme de telles préci- vie, Wanda von Sacher- Quelle est la parole de Masoch ? Wanda écrit :
Masoch, éd. Tchou,
sions ne serait jamais que le total circonstanciel de points anonymes, 1967, p. 36-37. « Sa parole était ferme, sûre et limpide
le recouvrement de tout surgir. Pour l’historiographie, il en serait de (2) Ibid., p. 38. comme sa pensée (1). » Vérité et passion
même. Et de même pour la psychologie, qui ne viserait jamais que (3) Cf. les images habiteraient une « langue si pure ». Cette
la constellation de son regard, dans la domination métaphysique de dites traumatiques, donnée, on ne saurait s’y référer, sauf se
les jeunes filles
ses facultés, de ses tendances, de ses instincts, d’une logique embar- en fourrure avec contredire. Mais c’est qu’elle renvoie à autre
rassée de son archéologie. D’où, s’il faut demander la question « qui », poignards et pistolets, chose, qui peut ouvrir sur cette étude. La
rien n’est moins sûr qu’il y soit répondu. Ou plutôt, il est sûr qu’une Bakounine habitant parole « ferme, sûre et limpide » de Masoch
chez les Sacher-
telle question, au fond de ce qu’elle demande, dans la structure pré- Masoch, dans Revue renvoie au visage qui la profère : c’était « le
supposée de sa demande, et à partir de ce qu’elle doit être pour pou- bleue, « Choses visage d’un homme qui se sent en danger de
voir demander, est elle-même aussitôt la reprise d’autres interroga- vécues », Sacher- mort (2) ». La mort est le lieu où séjourne,
tions dont le déficit aujourd’hui nous étreint. Ou encore, interroger Masoch, 4 février, d’où s’élance l’œuvre de Masoch, d’une
31 mars, 21 avril 1888,
« quel » était Sacher-Masoch, l’être qui le constituerait, ne saurait pas etc. Sur Bakounine : manière incomparable. Certainement, il
plus contenter. On sait l’histoire des questions « quis ? », et « quid ? », 25 août 1888, p. 248 peut s’agir des morts des émeutes de 1848,
le balancement où elles se sont renvoyées, et où elles subordon- et sq. des tortures qu’il y vit (3), de la mort de sa
(4) Wanda, op. cit.
nèrent. Le ressassement qu’elles décrivent et la submersion où elles (5) Ibid., p. 244.
jeune sœur, de la mort de ses fils, du désar-
plongent sont à ce point de violence et de contraignance que seul le (6) Sacher-Masoch roi où put le mettre la mort d’un petit chat
plus difficile et le plus radical débarras de ce qu’elles posent en posant ou l’Amour de la gris (4), de la peur de la folie, de la peur injus-
question est requis, à qui tente de questionner. souffrance, Léopold tifiable, insensée, de faire quatre jours de pri-
Stern, éd. Grasset,
Il faut reprendre. Une masse de livres est là. Le nom de Sacher- 1933, p. 13-16. son (5), ne serait-ce même que ce malheur
Masoch les subsume. Il n’est même plus possible de demander ce (7) Wanda, op. cit., démesuré devant la mort de la petite mouche
que disent ces textes, sans retomber aux apories précédentes, et si p. 102. (qui venait se tremper les pieds (sic) dans la
(8) Ibid., p. 65.
la question du sens, de la vérité, ou de la (9) Ibid., p. 90.
soupe de Masoch (6)). Déjà plus sûrement,
À lire signification renvoie aux axes du quid, ou du cela renverrait à cette « maladie » de Masoch :
de Pascal Quignard quis. À défaut de ce qu’elles disent, ces « Les signes extérieurs de cette maladie consistaient en ce que, soit
L’Être du lignes cependant définissent, à partir d’un en écrivant, soit en causant, une angoisse mortelle le saisissait, qui,
balbutiement. Essai système articulé (une langue, l’allemand) qui lorsque les accès étaient violents, croissait à chaque minute, jusqu’à
sur Sacher-Masoch, convoque un système articulant (un lan- ce qu’arrivé au paroxysme il se mettait à fondre en larmes et à
nouvelle édition avec gage), une intersection du langage et de la prendre congé de moi et des enfants, persuadé que peu après il ne
une postface inédite, langue. L’instanciation du langage intersecté serait plus qu’un cadavre (7). » C’est ce rapport de la parole et de la
éd. Mercure de France,
208 p., 18 €. à la langue définit une parole. Il faut alors mort qui, non qu’elle y anticipe, peut faire image de l’œuvre, là où
En vente le 9 janvier. demander : quelle est la « parole » de Sacher- l’œuvre est image, savoir, dans la proximité de la mort. D’un tel
La Suite des chats Masoch ? visage, « ses yeux grands ouverts fixaient le vide (8) ». D’une telle
et des ânes, Certainement, après ce questionnement parole, « ses yeux se figeaient de peur (9) ». Du même coup, en quoi
éd. Presses Sorbonne – qui fait l’objet de cette étude –, d’autres, se nouent la parole « ferme, sûre et limpide » et le visage malade de
Nouvelle, « Archives », peut-être, seront en droit de renouveler les la mort ? La mort en serait-elle limpidité, et la parole, visage ?
148 p., 34 €.
questions esthétiques, historiques ou psy- © Mercure de France, 2014

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collection particulière
Leopold von Sacher-Masoch (1836-1895), aux pieds de Fanny Pistor.

Par-delà la seule Vénus à la fourrure


D’
un siècle à l’autre, les rai­ pas sur les textes masochistes. La nommé Œuvres maîtresses de la col­ À lire
sons de la ferveur dont malédiction frappa Sacher­Masoch à lection « Bouquins » a retenu des ro­ La Vénus à
jouit l’auteur de La Vénus la fin de sa vie quand un psychiatre mans et des nouvelles éparpillés, la fourrure, Leopold
à la fourrure ont radicalement autrichien lui confisqua son nom épuisés ou introuvables. Aujourd’hui von Sacher-Masoch,
changé. Alors que son adaptation au pour y greffer la perversion sexuelle « les passions d’un gynocrate » (titre nouvelle traduction
cinéma par Roman Polanski vient de appelée Masochismus. Ce Krafft­ de la préface de Cécile Guilbert) ont de Pierre Malherbet,
éd. Pocket, 192 p., 5,70 €.
sortir, plusieurs parutions en té­ Ebing n’en était pas exactement remplacé le romancier ethnogra­
Œuvres
moignent. À sa mort en 1895, Leo­ l’inventeur puisqu’un patient berli­ phique qui « avait composé une maîtresses, Leopold
pold von Sacher­Masoch avait été nois qui lui confessait ses manies fresque historique, philosophique et von Sacher-Masoch,
célébré en France comme un roman­ sexuelles avait reconnu ses pratiques allégorique de l’humanité ». La Pê- préface de
cier de carte postale, lové dans la dans les romans de Sacher­Masoch cheuse d’âmes et les ravissantes Cécile Guilbert,
mosaïque des peuples de l’Empire (et ceux de Rousseau). Il est vrai que nouvelles Les Batteuses d’hommes éd. Robert Laffont,
« Bouquins », 864 p., 28 €.
austro­hongrois. Ses lecteurs appré­ La Vénus à la fourrure sortit en offrent une autre vision. Quant à la
ciaient l’exotisme de ses récits et France seulement en 1902 dans la Confession de ma vie par Wanda von La Vénus
à la fourrure,
contes, et il était proche de la pay­ traduction de Raphaël Ledos de Sacher­Masoch, sa première épouse Guido Crepax,
sannerie, philosémite, et surtout an­ Beaufort bien imparfaite, démulti­ qu’il rencontra par lettres, elle décrit éd. Delcourt, « Erotix »,
tiprussien. La IIIe République, bonne pliée sans vergogne dans des livres les véritables infortunes de la vertu. 96 p., 16,95 €.
fille, l’éleva à la dignité de chevalier à la hâte. Ce maître­livre ressort chez C’est le pendant de La Vénus à la Confession
de la Légion d’honneur en 1883. Des Pocket avec une nouvelle traduction, fourrure qui contribua, malgré le de ma vie, Wanda
organes de presse et des écrivains dépoussiérée. Le cher Leopold a beau rôle que Wanda s’octroie dans von Sacher-Masoch,
préface de
avaient battu la campagne pour lui. aussi les honneurs d’une bande des­ ce livre inspiré aussi par son amant, Maxime Rovere,
Il faisait l’événement. Le Figaro sinée érotique noir et blanc sous la un journaliste français véreux, à faire éd. Rivages poche,
l’avait porté en une en dé­ plume de Guido Crepax, un dessina­ litière du passé et à consacrer cet « Petite Bibliothèque »,
cembre 1886. Mais de flagellation teur spécialiste de l’illustration éro­ écrivain suprasensuel, prompt à 416 p., 9,65 €.
passionnelle on ne pipait mot. Les tique. Sa Vénus à la fourrure est nourrir les serpents qui lui ron­
soutiens de Sacher­Masoch avaient une adaptation assez fidèle et riche geaient le cœur. Fin de partie, le
soigneusement évité de regarder en scènes de soumission. De l’œuvre masque du chevalier de Sacher­
derrière le trou de la serrure. Les copieuse de Sacher­Masoch (près de Masoch était tombé.
éditeurs français d’alors ne se ruaient quarante livres !), le volume si bien Olivier Cariguel

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Croiser le regard
de Rohmer
Quatre ans après la disparition du cinéaste paraissent
une intégrale en DVD et une dense biographie. Instantanés
d’un grandiose amateur, par un amoureux de ses films.
Par Fabio Viscogliosi

U
n jour, c’était en janvier, il nei- origines et des milieux sociaux. Cette opposition cristallise dans le
juLien faLsimage/stock

geait, je remontais la rue de sablé que Barbet Schroeder achète quotidiennement à la boulan-
Belleville, et j’ai croisé le gère. Et Sylvie, qu’il retrouve à la fin, a cette réplique cinglante et
cinéaste Éric Rohmer. Il était sans appel : « Après tout, ça vous regarde de vous détraquer l’esto-
très grand, portait une longue mac avec vos sales petits sablés. » La première fois que je l’ai enten-
cape ou quelque chose que j’associe vague- due, de manière paradoxale, cette phrase m’a touché, droit au cœur.
ment à une pelisse ou à une capote militaire. Peut-être m’identifiais-je au sablé et à sa réalité friable ? J’étais saisi,
Sa main droite retenait fermement un sac en bandoulière, un sac aussi, par la haute stature de Barbet Schroeder, bras ballants, sil-
plutôt lourd que l’on devinait chargé de matière précieuse. Il sem- houette burlesque arpentant le Paris de l’époque – au ralenti,
blait surgir d’une autre époque, du Moyen Âge peut-être. Son visage presque. Cette impression était renforcée par le son surajouté, en
était pâle, et sec, avec la texture du papier. Mon regard a rencontré léger décalage sur ces images faussement naturelles.
le sien, une fraction de seconde, et je me suis dit que, désormais, il Lorsque j’ai découvert ses films, à la fin des années 1970, Rohmer
y serait inscrit à jamais. Nos pupilles ont eu ce léger frémissement m’apparaissait comme une figure établie, sérieuse. Une figure plus
qui indique que l’on reconnaît quelque chose. Non pas quelqu’un, feutrée que celles de Godard ou de Truffaut (déjà élevés au rang
mais cet élément curieux, familier, qui nous invite à croire et à dou- d’icônes), mais qui s’empare de vous de manière diffuse, telle une
ter de tout, de la nature comme du froid, du réel et de ses effets. essence aux vertus enivrantes. Ses films me parvenaient en vrac, par
Puis chacun a poursuivi son chemin. le biais de l’écran de télévision – ciné-club ou cassettes VHS. Ce for-
Nous ne nous connaissions évidemment pas et je n’étais rien de plus mat lui allait bien, semblait-il, modeste et portatif, comme un livre de
qu’un passant. Mais, c’est drôle, me suis-je dit, cet instant est typique- poche que l’on emprunte sur une étagère de bibliothèque. À cet âge,
ment rohmérien. Dans ses films, les protagonistes ne cessent de se l’arrière-plan philosophique ou littéraire de Rohmer m’échappait en
croiser, ainsi, de se jauger, de s’évaluer. Rohmer et son éternel ballet grande partie. Ma famille vivait en province, le cinéma était pour nous
de prémices où la parole attend de se délivrer. une expérience directe, sensuelle et exemplaire. Mais, par l’entremise
À ce titre, La Boulangère de Monceau, le premier des « Contes de ces acteurs au parlé bizarre, contrôlé, quelque chose d’inédit m’at-
moraux », est exemplaire. Réalisé en 1963, le film déploie, en une teignait. Un récit métaphorique où le destin s’organise, impitoyable.
vingtaine de minutes, tous les ingrédients de l’œuvre à venir : le Ainsi, je regardais souvent La Collectionneuse, film que j’avais enre-
goût du rituel, le désir, l’espérance, la répétition des gestes et des gistré sur le magnétoscope familial. Je guettais les reflets sur la peau
trajectoires, le cœur qui balance d’une cible à l’autre, la valse des de Haydée Politoff, l’élégance sixties de Patrick Bauchau ou les sou-
possibles. Et, en filigrane, une certaine lutte des classes, dans tous rires en coin de Daniel Pommereulle. Mais j’y revenais surtout pour
les sens du terme. Dans l’attente de revoir Sylvie, la belle jeune respirer le parfum d’une géométrie curieuse et précise, un je ne sais
femme aperçue sur le boulevard, le narrateur, un étudiant inter- quoi qui me séduisait, malgré moi.
prété par Barbet Schroeder, se rabat sur la « petite boulangère » du « Je ne crois pas tellement au hasard, déclarait volontiers Rohmer,
coin de la rue. Son approche amoureuse est d’autant plus cruelle mais plutôt au sens de l’Histoire. » C’est un fait, entre ville et bord de
qu’il sait l’aventure sans avenir. La géographie du film, avec ses axes, mer, entre campagne et parquet, ses personnages cherchent tous une
ses ruelles et ses passages, dessine d’emblée la distinction des place dans le monde, ce qui est la moindre des choses. Tiraillé entre

‘‘
la raison et la tentation, chacun aura sa chance, pourquoi pas ? Ado-

I
lescent, c’est peut-être ce qui me plaisait le plus, au-delà des histoires,
cette déambulation permanente dans un quotidien à portée de main.
l semblait surgir Je pouvais me projeter dans ces gens si loin de moi, et si différents
les uns des autres – filles ou garçons, étudiants, oisifs, jeunes ou
d’une autre époque, vieux –, je pouvais m’y projeter car, en somme, ils n’étaient qu’un,
du Moyen Âge peut-être. Rohmer lui-même, maître des pièces de son jeu.
Dans Ma nuit chez Maud, le personnage de Jean-Louis Trintignant
Son visage était pâle, et sec, retrouve un vieil ami, joué par Antoine Vitez. Celui-ci s’étonne de le

’’
avec la texture du papier. croiser ici, précisément dans ce café de Clermont-Ferrand où ni l’un

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éd. potemkine
Haydée Politoff dans La Collectionneuse d’Éric Rohmer (1967).
ni l’autre ne viennent jamais. « Au contraire ! répond Trintignant. Nos montrer les couvertures colorées de ces fameux cahiers, accordées
trajectoires ordinaires ne se rencontrant pas, c’est dans l’extraordi- aux teintes des films. Loin de l’anecdote, cet aspect du travail
naire que se situent nos points d’intersection, forcément. » Et il ajoute, embrasse l’essentiel : « Si l’on est artiste, on est aussi amateur – ou
avec un petit sourire, comme pour s’excuser : « Actuellement, je fais l’inverse. » Un peu surjouée, cette économie de moyens constitue
des mathématiques, à temps perdu. » À travers lui, c’est bien entendu néanmoins sa force, et sa modernité, finalement.
Rohmer qui s’exprime. Ce goût pour l’organisation maniaque du Pour ma part, je dois avouer que la science du « bricolage » de Roh-
temps et de l’espace se manifeste dans chacun de ses films. Ce qui mer reste un modèle. Curieusement, son cinéma ravive sans cesse
m’a toujours frappé, c’est la clarté et la simplicité de son exposé. Les mon goût de l’écriture. Plus qu’un matériau, il me transmet une
situations s’enchaînent de manière inexorable, entre le « délice de manière. Car les films, comme les livres, se fabriquent à la main, dans
l’artifice et la force du vrai ». Ses histoires s’ouvrent et se referment un assemblage subtil de structures élémentaires. « Tout est affaire de
de même, sobres et sans effets inutiles. point de vue », répètent inlassablement ses personnages. Et Rohmer
Au sujet de l’écriture d’Italo Calvino, Roland Barthes parlait d’une cer- d’ajouter : « Moi, je suis du côté du zoom ! »
taine « mécanique du charme – en prenant le mot au sens fort qu’il À voir On sait que la mémoire fonctionne de même.
avait au xiie siècle, c’est-à-dire d’enchantement ». Cette formule Éric Rohmer, S’il est permis de ne retenir des films que cer-
convient également à Rohmer, je pense. D’ailleurs, avec le temps, sa l’intégrale, tains détails, une série d’instants me re-
mécanique s’est adoucie, de film en film. À partir de La Femme de coffret 30 DVD et Blu-Ray, viennent, sans ordre : Antoine Vitez, un peu
éd. Potemkine, 200 € env.
l’aviateur, on devine une plus grande tendresse pour ses personnages ivre, observant la nuit de Noël par la fenêtre
et leur devenir, la logique de la séduction s’effaçant dans une interro- À lire ouverte ; Béatrice Romand épinglant un pos-
gation plus profonde, existentielle. Éric Rohmer. ter de Man Ray au mur de sa chambre ; une
Très discret sur sa propre personne, Rohmer s’est en revanche beau- Biographie, petite fille pensive sur un vaste canapé ; un
coup exprimé au sujet de ses méthodes. Fuyant toute forme de psy- Antoine de Baecque jeune amoureux, qui pique du nez sur son
chologie, il s’en tenait souvent à des questions d’établi, de construc- et Noël Herpe, café, en plein après-midi, gare de l’Est. Ou
éd. Stock, 606 p., 29 €.
tion. Il faut le voir, dans Preuves à l’appui, le documentaire d’André En vente le 3 janvier. encore, Jean-Louis Trintignant au volant de
S. Labarthe en 1994, ouvrant sa valise sous les yeux amusés de Jean sa R16, en chasse derrière la mobylette de
Douchet, exposant ses petits projecteurs, une rallonge électrique, du À lire Marie-Christine Barrault ; le monde extérieur
de Fabio Viscogliosi
papier calque, un carton à dessin tapissé de papier d’aluminium. Ou nous parvient à travers l’écran du pare-brise
révélant les cahiers à spirale dans lesquels, plusieurs années aupara- Apologie du slow, embué, le son est celui de l’habitacle – res-
vant, il avait consigné notes, sujets et dialogues de ses films futurs. éd. Stock, 272 p., 19 €. piration, accélérations et changements de
En vente le 8 janvier.
« Mes scénarios sont en couleurs », disait-il avec malice. Et de vitesse. Il neige, et tout peut arriver.

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Un texte inédit d’éric rohmer

Le révolver
p r é s e n tAt i o n
En parallèle de leur sera aussi radicale que chercha longtemps achevée au début de la silhouette de Paul
biographie d’Éric subite et relativement à adapter Une femme 1949. Comme la plupart Gégauff. Dom Juan
Rohmer, Antoine de tardive, à l’approche douce). Ses nouvelles des autres textes, elle sardonique, capable
Baecque et Noël Herpe de la trentaine. tentent de concilier ne restera pas lettre des pires esclandres,
ont rassemblé dans Ses récits de jeunesse ces deux versants : morte : sa trame sera porté sur le cynisme et
un recueil, Friponnes témoignent d’une la narration presque celle du film la provocation droitière,
de porcelaine, plusieurs écriture et d’un faussement neutre, La Carrière de Suzanne Gégauff a incarné
nouvelles écrites imaginaire d’emblée sèche, comme (1963). On y retrouve comme la part
par le cinéaste, pour solides sur leur base, photographique, le goût de Rohmer d’ombre, le génie noir
l’essentiel dans les brillent déjà du d’anecdotes en pour la machination de la Nouvelle Vague,
années 1940. Ce ne sont paradoxe qui fera apparence dérisoires, et l’espionnage et a marqué Rohmer
pas des textes le génie du futur et la torture de leur (la modalité essentielle qui, malgré sa timidité,
d’occasion : le jeune critique et cinéaste : analyse rétrospective, des relations entre aimait partir en virée
Maurice Schérer, une tortuosité assurée. sur un mode moins les êtres, y compris avec lui. De ce point de
professeur de lettres Y transparaissent psychologique que dans le comble de vue, le texte documente
classiques, s’est des influences quasi policier – le la quotidienneté), mais aussi une misogynie
longtemps destiné à la littéraires possiblement « mobile » des aussi cette cruauté violente, presque
littérature et publiera antagonistes : Rohmer protagonistes restera feutrée, sinon ce doux cannibale, qui se verra
chez Gallimard, sous le admirait aussi bien obscur, y compris à sadisme, inhérent aux gentiment châtiée lors
pseudonyme de Gilbert les behaviouristes leurs propres yeux. rapports de séduction. du dénouement. Rira
Cordier, un roman américains (Faulkner, La nouvelle dont nous Il est difficile de ne pas bien qui rira la dernière

‘‘
intitulé Élisabeth. Sa Dos Passos) que publions ici l’ouverture distinguer, dans en l’occurrence.
passion pour le cinéma Dostoïevski (dont il a été semble-t-il le personnage de Max, Hervé Aubron

D
ix-huit ans est un âge sans excuse. L’ancien café d’Har- nous venger d’un certain Pfeiffer, celui précisément qui nous avait
court a gardé longtemps le souvenir de la bande invités. Nous escomptions un double résultat : provoquer un scan-
d’étudiants qui, dans les premiers mois de 1935, s’y dale chez lui et faire cesser ses assiduités auprès d’une fille que cour-
rassemblait chaque soir. Nul doute que tel de mes tisait l’un d’entre nous. Celui-ci devait prendre à partie l’auteur de
camarades ne persiste à parer cette période de sa la machination, Max, un garçon avec qui j’étais très lié. Feignant de
jeunesse de l’éclat dont l’exubérance, la fantaisie, une certaine affec- l’avoir surpris avec elle et apportant à cela des preuves que nous
tation de cynisme peuvent encore briller aux yeux d’un homme main- mîmes tout notre soin à rendre convaincantes, il tirerait sur lui et
tenant asservi aux obligations de son état. Ce genre d’attendrisse- Max ferait le mort le plus longtemps possible. Nous nous appli-
ment m’a toujours mis en défiance ; car où puiserions-nous la force quions à régler minutieusement les phases de la querelle : tout fut
de vivre sinon dans le mépris de l’âge qui a cessé d’être le nôtre, si bien monté que notre rival, au début, s’y laissa prendre et que la
même si nous l’auréolons des prestiges d’une fraîcheur à jamais per- fin ne gâcha presque rien. Les répétitions se faisaient ordinairement
due ? Quant à moi, un naturel calme, un caractère plus dissimulé dans ma chambre, toute proche du café et assez spacieuse pour se
m’avaient fait très tôt déceler l’hypocrisie d’un jeu que les autres prêter aux évolutions nécessaires. J’avais pris très au sérieux mon
savaient mimer avec une insolence feinte. J’avais eu une enfance trop rôle de metteur en scène et me félicitais de la docilité des deux
naïve pour ne pas atteindre sans transition à la duplicité de l’âge acteurs. Une parole malheureuse de Max nous avait obligés à mettre
même et je m’étonnais de voir mes camarades douter beaucoup dans la confidence une fille que nous voyions souvent à cette
moins de leur propre candeur que leurs allures et leurs propos époque-là mais qui ne faisait pas partie de la bande. J’en voulais à
n’auraient pu le faire croire. Honteux et redoutant une mise à l’écart Max de l’avoir introduite parmi nous et d’avoir adopté à son égard
dont j’exagérais l’imminence, je me mis en devoir de les battre sur une attitude que j’aurais fort bien admise chez lui en tout autre cas,
leur propre terrain ; ce que j’obtins très vite avec une facilité qui les mais que la répulsion même qu’elle m’inspirait me rendait difficile-
étonna tous autant que moi. ment supportable. Je haïssais jusqu’à son nom de garçon – elle s’ap-
Nous étions quatre à être dans le secret. Tirer un coup de pistolet pelait Paule, l’éclat insolite de ses yeux noirs déparé par un visage
dans un salon était pour nous une farce trop banale. Il avait fallu la assez ingrat, la patience avec laquelle elle endurait toutes les vexa-
compliquer d’une savante mise en scène que nous mîmes plus de tions que Max s’acharnait à lui infliger. Paule n’était pas laide, mais
huit jours à régler. Ce n’était pas une simple facétie : notre bande se avec l’assurance propre à notre âge, nous l’avions exclue d’emblée
trouvait divisée en deux factions et nous cherchions le moyen de de la catégorie des femmes désirables, je veux dire dont la possession

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aurait pu en quelque manière être flatteuse pour notre amour-


propre. « Paule ne mérite pas la perte d’une demi-minute, se plaisait
à dire Max, même le temps de lui expliquer à quel point je me fiche
d’elle. » Mais je comprenais mal pourquoi il s’obstinait à la traîner
toujours avec lui, la gratifier de ses caresses, ses sourires, ses mots
affectueux. Sa conduite à l’égard des femmes n’avait cessé de
m’étonner. Beau garçon, extrêmement brillant, avec ce brin de cour-
toisie et de cynisme qui aurait dû lui assurer toutes les conquêtes,
il paraissait se défier de ses avantages et restait la plupart du temps
dans une réserve peu compréhensible. Contrairement à ce qu’il
déclarait, on eût dit que la possession d’une femme lui semblât méri-
ter d’autant moins d’efforts que celle-ci était plus digne de son désir ;
je m’irritais de le voir si peu empressé à se rapprocher de celles qui,
par exception, trouvaient grâce à mes yeux, et céder tout à coup aux
avances des filles qu’il affectait de mépriser le plus. On aurait, à la
rigueur, admis qu’il fût aussi prompt à les quitter qu’il l’avait été à
les conquérir, mais il s’ingéniait, au contraire, à retarder le moment

rue des archives/agip


qu’il avait choisi pour se débarrasser d’elles, dépensant jusqu’au
dernier jour le plus précieux de ce talent de comédien dont il se
montrait ailleurs si avare. Depuis qu’il avait fait la connaissance de
Paule, il ne se passait pas de jour qu’il n’imaginât quelque nouveau
moyen de rupture ; cela même faisait, avec le complot, le principal
sujet de nos conversations et la rigueur de son machiavélisme avait Éric Rohmer, le 9 janvier 1971 : il vient de recevoir
fini par me laisser désarmé. le prix Louis-Delluc pour Le Genou de Claire.
Force donc m’avait été de subir la présence continuelle de Paule ;
mais le blâme secret que j’infligeais à notre commune attitude ne me faisais guère d’illusions sur mes chances de la conquérir. En
déteignait sur les moindres de mes propos et je manifestais à son fait, elle ne vint pas au rendez-vous et je fus quelque temps sans pou-
égard une muflerie inhabituelle chez moi dont elle ne semblait pas voir la rencontrer.
me tenir rigueur, l’attribuant, sans doute, à quelque bizarrerie de Dès que je revis Max, je lui avouai ma déconvenue. « Tu as tort de te
mon caractère. décourager, me dit-il ; tu étais très bien parti ; enfin, ça te regarde. »
Il n’est peut-être pas inutile que je retrace les circonstances dans Je le persuadai de prendre ma place. Il s’y résigna d’assez mauvaise
lesquelles je l’avais connue : nous nous trouvions invités chez un de grâce et plus de huit jours passèrent à échafauder des plans plus
nos amis et n’avions d’yeux que pour une fille à la beauté déjà répu- compliqués les uns que les autres ; mais l’occasion souhaitée ne se
tée et à qui nous cherchions, depuis longtemps, à être présentés. présentait jamais ; Sonia restait insaisissable.
Je crus d’abord Max mécontent de s’être embarrassé d’une com- Un soir, Max me téléphone de venir passer la soirée chez lui. Ses
pagne et n’en admirais que plus son aisance et son tact parfaits ; parents qui habitaient en banlieue possédaient à Paris un pied-à-
d’ailleurs, je connaissais trop son goût des machinations subtiles terre qu’il était en général seul à occuper. Quand j’arrivai, quelques
pour douter que, le moment venu, il ne fît de la présence de Paule amis se trouvaient réunis dans le salon. Max semblait très énervé.
une arme contre ses éventuels concurrents au nombre desquels je « J’ai téléphoné à la petite de l’autre jour, me dit-il. Elle est fichue de
m’étais déjà promis de figurer. Aussi ne laissai-je passer aucune occa- ne pas venir. Elle le paiera. » Il commença à me raconter comment
sion de faire danser Sonia – tel était le nom de notre idole – et de il avait fait sa connaissance. Elle lui avait été présentée chez un de
m’asseoir auprès d’elle. Je n’eus pas de peine à me montrer le plus ses cousins et il ne se rappelait pas lui avoir adressé la parole.
brillant et me réjouissais de mon demi-succès, inquiet toutefois de Quelque temps après, il reçoit en pleine nuit un coup de télé-
l’indifférence que Max continuait à affecter. Il ne cherchait même phone : « Bonjour, Max, ici Colette. – Quelle Colette ?… » On rac-
plus à parler à Sonia et s’était installé auprès de Paule, bavardant, crocha. Huit jours plus tard, nouveau coup de téléphone de la
souriant, risquant quelques discrètes caresses. La soirée se prolon- même Colette ; toujours impossible d’identifier la voix : « Cette fois-
gea assez tard dans la nuit et, une fois dans la rue, Max invita tout le ci, je fis semblant d’être pris au piège mais aucune des réponses qui
monde à attendre l’aube dans son appartement. Sonia prétexta me furent faites ne put me servir de repère. J’étais d’autant plus
qu’elle n’avait que quelques pas à faire jusque chez elle et proposa irrité que celle qui me téléphonait semblait assez experte et, parmi
à Paule, qui habitait dans un quartier excentrique, de venir coucher mes connaissances, je ne vis qu’une seule fille capable de cette
dans sa chambre. Nous prîmes congé de Max, puis j’accompagnai gaminerie. Je n’étais pas allé à un rendez-vous qu’elle m’avait donné,
les deux jeunes filles : Sonia se laissa embrasser et me donna rendez- il y avait un an de cela, et je savais qu’elle cherchait à me revoir. Je
vous pour le lendemain. trouvai cette naïveté charmante et décidai de me réconcilier avec
Avant de me quitter, Max m’avait glissé quelques mots. « Je vois que elle au téléphone enfin, je suis maintenant sûr de bien reconnaître
ça n’a pas l’air de trop mal marcher pour toi ; ne perds pas ton sa voix, je m’avance prudemment et, quand j’en arrive à la quasi-
temps… L’autre est infâme ; je pourrais faire certitude qu’il ne peut s’agir que d’elle, je prononce son nom. Un
d’elle ce que je voudrais, mais elle n’en vaut À lire éclat de rire me répond : “Mais non, c’est Paule, Paule vous savez
vraiment pas la peine ; je te raconterai… » Friponnes “bien, l’amie de vos cousins”… C’est infâme, conclut Max en me
Je savais Max assez généreux pour s’effacer, de porcelaine, jetant un clin d’œil ironique : une jeune fille bien élevée et qui ne
à l’occasion, devant moi. J’eus honte du mau- Éric Rohmer, me connaissait même pas ! Elle mérite d’être punie. Ça lui appren-
vais tour que je venais de lui jouer, d’autant éd. Stock, 300 p., 20 €. dra de faire des blagues au téléphone. »
En vente le 3 janvier.
plus que j’avais senti Sonia assez réticente et Bientôt, Paule fit son entrée. […] © Stock/Imec

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Janvier 2014 539 Le Magazine Littéraire
Le magazine des écrivains Cadavre exquis | 94

Premier volet d’une nouvelle rubrique, en forme de fiction


collégiale, entre feuilleton et work in progress : chaque mois,
un écrivain différent enchaînera sur les précédents épisodes,
sans canevas préétabli. François Beaune lance les dés.

Liberté
Par François Beaune*, illustration Amandine Ciosi pour Le Magazine Littéraire

‘‘ I
l y a tatoué « Liberté » sur les veines, à dit : Tu le verras plus, tu n’iras plus à la fac, on va t’enfermer. Je ne
l’intérieur du poignet, d’une écriture comprends pas ce qui m’arrive, mais je sais qu’il va le faire, alors que
déjà bleu pâle, douce et déliée. Pour devenir médecin c’est mon rêve depuis toute petite.
héLie/gaLLimard

que je voie ce mot dès que j’en ai envie, Un jour je toque chez les voisins, affolée, je leur explique que mon
m’explique Monique, dès que j’en ai père me tient enfermée. La gare est loin, s’ils peuvent m’emmener.
besoin. Nous sommes assis dans la salle à Ils connaissent mon père, ils me disent : Pas maintenant, reviens
manger de sa jolie maison de La Marsa, un plus tard.
quartier chic, balnéaire de Tunis. Belle grande blonde aux yeux Je fais semblant de dormir, je baisse les volets, pas jusqu’au bout, je
bleus, la quarantaine, à la tête d’une petite entreprise prospère. Je rouvre la fenêtre, avec mon petit sac. On part dans la campagne, il
lui demande comment elle est arrivée là. Elle me dit que c’est une n’y a rien que du noir. À un moment, le monsieur s’arrête, ses deux
drôle d’histoire, qui commence en Belgique, près de Charleroi. fils avec lui à l’arrière de la voiture. Je me dis qu’il va m’arriver un
truc grave. Mais non, il règle juste les phares.
À l’époque j’ai 19 ans, je suis étudiante en médecine. Dans un café Il me pose à la gare, je prends le train, j’arrive chez mon petit-
où l’on se rend souvent, il y a un serveur. Un soir je le drague et ça copain, toute contente de le retrouver, mais lui n’est pas content de
marche. Mon premier petit-copain. Je suis tellement contente. Au me voir. Qu’est-ce qui se passe ? je lui dis. Il m’explique qu’il est sans
bout de quelques mois, il faut que j’en parle à ma mère. Quand elle papiers, illégal en Belgique : Je ne veux pas de problème, il faut que
entend ça, elle me dit : Il est hors de question que je sois au courant tu retournes chez toi. Moi je lui dis que je ne peux pas, si je retourne
et ton père non. chez moi mon père va me tuer au sens propre. Mais lui me dit : Si
La règle de mon père c’est que je n’ai pas le droit d’avoir de petits- tu ne rentres pas, il va porter plainte contre moi et je vais me faire
copains. Il faut que je ne voie personne pour me concentrer sur expulser.
mes études. À la fin, comme ma mère insiste, je lui avoue, et comme J’appelle mon oncle, je lui demande s’il peut intervenir, dire à mon
prévu il devient fou. En plus un étranger, un Tunisien, un foot- père que je me rends compte que j’ai fait une bêtise, que je veux bien
balleur. Il me dit qu’il faut rompre, moi je veux pas, je suis super rentrer, mais que j’ai peur. Donc il parle à son frère, me rappelle : Tu
amoureuse, j’ai l’âge d’avoir un petit-copain. Les deux semaines sui- peux y aller, ton père promet qu’il te touchera pas. Je rentre. J’ai pas
vantes je continue de le voir. du tout envie mais j’ai pas le choix. Entre-temps mon petit-copain m’a
Ce week-end-là, dès que je rentre, mon père me demande si je l’ai promis d’essayer de régler ses papiers le plus vite possible, pour que
quitté. Je dis que non, et là il ne dit rien, il ne me frappe pas. Bizarre. je puisse revenir près de lui. J’arrive à la maison, je suis morte de peur,
Mon père me frappe depuis toujours, et pas n’importe comment, mon père ouvre, il m’attrape, et là il me massacre, à un moment je
bien bien. Le lundi je retourne à la fac. Un soir je suis chez mon tombe en arrière contre la cheminée en marbre, et ça m’effleure juste
petit-copain, c’est le milieu de la nuit, quelqu’un toque à la porte. la tête, à quelques centimètres, ma tête éclate.
Mon père ma mère ma sœur sont dans la cage d’escalier. Je com- Je passe la nuit à me demander quoi faire. Il sait que je vais essayer
prends qu’il a réussi à faire parler ma sœur. Il m’attrape par la peau de m’enfuir. Depuis qu’il m’interdit d’aller à la fac, tous les matins il
du dos et me ramène à la maison. Là il me frappe, mais surtout il me m’emmène avec lui au boulot, je suis devenue standardiste dans sa

‘‘ D
société, personne ne me laisse seule.
Un matin je m’habille : trois robes, cinq petites culottes, deux tee-
shirts, tout ce que je peux mettre sur moi sans que ça se voie trop.
ès que je rentre, mon Je prends ma place de standardiste et je me dis quitte ou double, je
père me demande si je l’ai quitté. vais voir le patron, qui a l’air de quelqu’un de gentil. Je lui raconte
mon histoire. Il me dit : Partez, bonne chance. À ce moment je me
Je dis que non, et là il ne dit rien. rend compte que je ne suis pas folle. Je suis tellement surprise que
Bizarre. Mon père me frappe ce monsieur me comprenne.
Je retrouve mon petit-copain, qui n’est pas très content de me voir,
depuis toujours, et pas n’importe mais il n’a pas trop le choix, chez mes parents, c’est trop dangereux

’’
comment, bien bien. pour moi. On se cache chez un ami à lui. Chaque jour il va voir son

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Le Magazine Littéraire 539 Janvier 2014
95

illustration amandine ciosi pour le magazine littéraire


appartement, mais rien de louche. Alors on réintègre l’appartement, mais j’ai pas les moyens, alors elle me fait de faux documents, j’ar-
on s’endort. Mais, au lever du soleil, comme la loi le permet en Bel- rive ici en Tunisie, je me rappelle le douanier avec son tampon sur
gique, plusieurs flics sont là, ils lui mettent les menottes, moi non. le papier qui se doute qu’un truc cloche.
Dans deux voitures séparées, puis au commissariat, lui en cellule, On passe une semaine ensemble, puis je rentre en Belgique. Je suis
moi sur un banc. Mon père a porté plainte chez le procureur du roi. sur le point de gagner mon procès. Pour ne pas dépenser trop, je
Il leur a expliqué que mon petit-copain est dealer, traite des Blanches, loge toujours dans le foyer d’étudiants. En face il y a une boulange-
détournement de mineure. Un ordre d’expulsion est émis, il doit rie, tous les matins je prends le pain là, ils cuisent à mesure de la
quitter le territoire dans les trois jours. Heureusement des gens du journée, du pain toujours bien chaud. Machinalement je dis deux
club interviennent, il n’est pas amené menotté dans l’avion, il a le croissants, et quand je relève la tête, devant moi : ma mère. Alors
temps de faire ses affaires. que je n’ai aucune nouvelle, alors qu’ils vivent loin et qu’on est à
Je me retrouve seule, sans argent, sans rien. Je m’installe à Namur, Namur. Tout ce temps je me suis promis si je les vois de leur cracher
un copain de fac me prête sa chambre. Pour vivre je me fais engager à la gueule, je les déteste, et là je fais rien de tout ça, je reste para-
au Quick, mais j’ai qu’une idée en tête, qu’il revienne, qu’on soit lysée, je me mets à pleurer, ma mère au fond je lui en veux pas, elle
ensemble. Je fais tout ce que je peux, je me démène, j’écris à la fait que subir, et puis je vois ma sœur, que j’aime trop, sortir de

’’
reine, je vais voir des ministres, j’essaie de lui obtenir un contrat de l’arrière-boutique avec un plateau de pains au chocolat, mais qu’est-
travail, un permis de séjour. Les gens du Droit de la jeunesse, qui ce qu’elles font là ?
m’aident beaucoup aussi, portent plainte contre mes parents pour Avec ma sœur on sort prendre un café, elle m’explique qu’ils ont
coups et blessures. Ils n’auront que deux issues : ou bien m’éman- repris ce commerce en gérance, elle a une queue de cheval, mais on
ciper, ou bien me payer une pension alimentaire. Comme je sais voit qu’il n’y a plus de cheveux sur les côtés et derrière. Je lui dis :
que ça mes parents ne le feront jamais, je me dis super, ils vont Qu’est-ce que tu as ? Elle défait sa queue et je vois deux grands trous.
m’émanciper, je pourrai être libre, avoir un Je lui dis : Mais c’est quoi ? Elle me dit : Tu sais, quand j’ai donné
passeport. En Belgique, 19 ans, c’est mineur À lire l’adresse, et qu’à cause de moi mon père t’a retrouvée, je me suis
à l’époque. On s’écrit, on se téléphone. En de François Beaune sentie très très mal, coupable de tout ce qui arrivait. D’après le méde-
septembre, c’est trop dur pour moi d’être si La Lune dans cin, c’est le choc qui a fait ça. (à suivre…)
loin, je vais dans une agence de voyages, la le puits, éd. Verticales, * Pour son tout dernier livre, La Lune dans le puits, François Beaune
dame me dit que je peux aller en Tunisie 514 p., 20 €. (Lire le a collecté auprès d’anonymes, tout autour de la Méditerranée, une multitude
d’histoires vraies. Ce texte est le début de l’une d’entre elles, trop longue et
sans passeport du moment que je suis en dernier Magazine Littéraire, mouvementée pour finalement apparaître dans le livre. L’auteur se propose
n° 538, p. 34.)
voyage organisé, la carte d’identité suffit, d’en livrer la suite « réelle » une fois que le cadavre exquis aura pris fin.

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Janvier 2014 539 Le Magazine Littéraire
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 N°505 février 2011  Dossier : Rousseau, l’ombre des Lumières  Dossier : Ce que la littérature sait de la folie 
Dossier : Céline  Entretien : Lucien Jerphagon Entretien : Michel Ondaatje
Entretien : Gonçalo M. Tavares,   Année 2012  N°525 novembre 2012
prix du meilleur livre étranger Dossier : Ce que la littérature sait de la mort 
 N°515 janvier 2012 Entretien : Pascal Quignard
 N°506 mars 2011  Dossier : Saint-Simon, un assassin à la cour 
Dossier : Les littératures nordiques  Entretien : Régis Jauffret « On n’écrit pas   N°526 décembre 2012
Entretien : Ian Mc Ewan  impunément »  Dossier : Ce que la littérature sait de l’autre 
Entretien : Jean Starobinski
Enquête : Pour s’y retrouver dans   Enquête : Dans les coulisses 
les livres audio de la Comédie-Française Année 2013
 N°507 avril 2011   N°516 février 2012   N°527 janvier 2013 
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Entretien : Antonio Lobo Antunes  Entretien : Michael Cunningham   Entretien : Toni Morrison « Tout art véritable 
Enquête : Au bonheur des biographes « Je ne parviendrai pas à écrire le grand livre  est politique » 
dont je rêve »  Enquête : Les « gender studies »
 N°508 mai 2011   N°528 février 2013
Enquête : La poésie, une passion française
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Entretien à trois voix : Arno Bertina,  Entretien : Salah Stétié
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Entretien : Claudio Magris
Enquête : A quoi bon la théorie littéraire ? Dossier : L’écriture de soi 
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Entretien : David Grossman   N°521 juillet-août 2012 
Enquête : Que reste-t-il de Lacan ?  N°532 juin 2013
Dossier : Eloge du voyage 
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Dossier : Le mystère Maupassant  « Notre monde manque de grandeur »  Entretien : Paul Auster « L’esprit de sérieux me 
Entretien : Philip Roth « Il arrive qu’on  Enquête : Quelles utopies pour aujourd’hui ? fait suffoquer »
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Enquête : Biofiction : des vies rêvées SPÉCIAL : 10 grandes voix de la littérature  Dossier : La trahison
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Le magazine des écrivains Le dernier mot 98

Bonnets rouges
et rouges bonnets
Par Alain Rey

I
nspiré de l’expression où les bonnets sont blancs, probable- rouges étaient ceux d’esclaves manifestant pour les droits de leurs
ment de coton et de nuit, ce titre évoque l’exacte équivalence maîtres. Ainsi ces bonnets rouges seraient au service des gros bon-
et, par là, quelque insignifiance. Mais ce serait oublier qu’un nets. Jetant tout autre bonnet par-dessus les moulins, les portiques
pauvre type n’est pas toujours un type pauvre, ni un acteur et les radars, ennemis à détruire (il y a en eux du don Quichotte), ils
grand forcément un grand acteur. La place de l’adjectif peut manifestaient avoir la tête près de leur emblématique bonnet.
signifier. Sa nature aussi, et, au chapitre des bonnets, des chapeaux Bonnet est d’ailleurs un mot d’origine très discutée, où basse latinité
et des coiffures, formes et couleurs racontent des histoires et portent et langue des Francs se mêlent – mais les langues celtes sont curieu-
des symboles. sement absentes dans l’affaire. Ce mot est l’occasion de très nom-
« J’ai mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire », écrivait le grand breux symboles, métaphores et façons de parler, y compris ce bonnet
Victor. Cette rougeur était révolutionnaire et, de fait, les bonnets de police un peu oublié qui aurait pu s’opposer à la colère, forcé-
rouges coiffaient les jacobins porteurs de pantalons – et, donc, sans- ment rouge, des manifestants.
culottes bien qu’ils n’aient pas le derrière au vent. Ces bonnets, un Sous les bonnets, les têtes, pleines de rancœur et d’intérêts épar-
Journal des théâtres de 1792 en parle : « des patriotes [coiffés] d’un pillés ; des révoltes légitimes et des manœuvres politiques. Les bon-
bonnet rouge dont la pointe se recourbe en avant à la manière du nets de la colère et les joueurs de bonneteau, les honnêtes bonne-
Cornu Phrygien ». Révoquant la Phrygie et le jacobinisme, les mo- tiers et les bonneteurs qui les manipulent ? La signification du bonnet
dernes « bonnets rouges » n’aimeraient pas être qualifiés de cornus fut parfois négative. Au XVIe siècle, les « bonnets jaunes » étaient ceux
phrygiens. Ils font référence à une jacquerie bretonne dressée contre des bouffons, avec des pointes à grelots ; il y eut aussi les bonnets
DANIEL MAJA POUR LE MAGAZINE LITTÉRAIRE

la rude fiscalité royale, sous Louis XIV. Ils forment, dit-on, un « col- ronds et les bonnets carrés, propres à d’honorables professions, et
lectif », par individualisme, d’ailleurs. Les symboliques jouent avec même des bonnets d’âne, dont on ne précise pas la couleur.
l’histoire, et la rougeur de cette coiffure s’était rangée du côté du La symbolique est un art difficile : évoquer l’identité bretonne, le
jacobinisme. Dans L’Éducation sentimentale, parue en 1869 sous rejet du pouvoir central, de la gabelle et des taxes, le refus primal de
l’Empire second de Napoléon le Petit, s’opposent les bonnets rouges la contrainte par l’État, peut entraîner d’autres signaux moins
républicains et les bonnets de coton royalistes, qui étaient blancs : sympathiques : destruction de biens publics, refus des contributions
deux couleurs sur trois du drapeau national français. collectives, héritage poujadiste, indifférence au combat pour la pla-
Les bonnets peuvent donc transmettre des messages opposés, et les nète et la santé… Le bonnet rouge ne paraît pas compatible avec
symboles de la révolte être mis à diverses sauces. Un tribun politique l’esprit des Verts ; c’est même dans sa nature. Mais où sont donc
(ils se font rares) frontalement de gauche affirmait que les bonnets passés les bonnets verts ?

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N O U V E A U X R E G A R D S N O U V E A U X R E G A R D S
N O U V E A U X R E G A R D S N O U V E A U X R E G A R D S N O U V E A U X R E G A R D S

Albert
Marg uerite Duras Marg uerite
Écrire la guerre Écrire
T
Camus oute sa vie durant, Marguerite Duras se sera non seulement
battue avec les mots (dans tous les registres, du roman
à l’article de presse), mais elle se sera également aventurée L
Duras e xxe siècle a débuté avec la Grande Guerre, premier
exemple d’un conflit total et quasi industriel, sollicitant
à des fins meurtrières les toutes dernières technologies.
la guerre
Marg uerite Duras

Écrire la g uerre
Albert Camus

dans les théâtres et sur les plateaux de cinéma. Cent ans après que se sont ouvertes les tranchées,
Des contributeurs venus de tous horizons tentent ce recueil évoque la manière dont les écrivains ont mis
ici de circonscrire une œuvre et une écriture sans égale, leur art et leur pensée à l’épreuve de cette expérience
souverainement nue. Il s’agit aussi d’explorer une sidérante.
« Il faut être plus fort Autour de ce gouffre fondateur seront
« … devant cette nuit chargée « Ah, vous voulez vraiment voir
mythologie
de signes et d’étoiles, entêtante : celle que dessinent ses textes, mais
je m’ouvrais que l’écrit, plus fort que
abordés ici soi,
quelques autres corps à corps entre guerre comment on tue les gens ? »
aussi
pour la première foiscelle
à la de sa propre vie et de son personnage public.
tendre pour aborder l’écriture.
et littérature, à travers l’histoire (de l’Antiquité grecque Un vieux capitaine
indifférence du monde. » Tout le monde a peur. dans L’Incursion, de Tolstoï
à la guerre froide, de Tolstoï à Faulkner ou à Guyotat).
Moi, j’ai pas peur. »
INCLUS : UN ENTRETIEN AVEC MARGUERITE DURAS
ET UN DIALOGUE ENTRE ELLE ET JEAN-LUC GODARD LES CONTRIBUTEURS : Pierre-Marc de Biasi, Michel Delon, Marc
Kravetz, Georges Nivat, Louis Nucéra, Lionel Richard, Jean Roudaut…
LES CONTRIBUTEURS : Aliette Armel, Pascal Bonitzer, Hélène Cixous, Viviane
Forrester, Dominique Noguez, Laurence Plazenet, Enrique Vila-Matas… La collection « Nouveaux regards » du Magazine Littéraire
pose un œil neuf sur les grands auteurs de la littérature
La collection « Nouveaux regards » du Magazine Littéraire française et étrangère. Elle rend compte de lectures
pose un œil neuf sur les grands auteurs de la littérature inédites, de critiques modernes, d’analyses imprévues ;
française et étrangère. Elle rend compte de lectures parce qu’une œuvre qui ne change pas de sens à chaque
inédites, de critiques modernes, d’analyses imprévues ; époque est une œuvre morte.
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époque est une œuvre morte. Parus dans la même collection :
Roland Barthes, Albert Camus, Louis-Ferdinand Céline,
Parus dans la même collection : Marguerite Duras, Montaigne, Marcel Proust,
0-05-7 9,90 € ISBN 979-10-91530-04-0 9,90 € ISBN 979-10-91530-11-8
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Marcel Proust, Virginia Woolf, Stefan Zweig. La Fin des certitudes, Les Lumières, Le Plaisir.

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Marcel
Virginia Woolf Virginia
Virginia La fin des certitudes LaLouis-Ferdinand
fin Céline Louis
L
Proust Woolf O P
des certitudes Ferdinand
«
’auteur de Mrs Dalloway et des Vagues est une figure qui n mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes rovocateur et sulfureux, Louis-Ferdinand
hante la modernité : son destin douloureux a suscité une qu’il est capable de supporter. », affirmait Kant ; et s’il reliait Céline agace en même temps qu’il fascine.

Céline
. mythologie prolifique et ses œuvres nourrissent toujours ainsi l’intelligence au désarroi, c’est que penser, c’est douter. Son antisémitisme virulent, ses palinodies,
Marcel Proust

Virginia Woolf

La fin des certitudes

Louis-Ferdinand Céline

la littérature contemporaine. Woolf fut certes fragile, Construire, c’est détruire. La gloire de l’homme est de réfléchir ; sa lâcheté n’en finissent pas de déranger.
mais aussi combattive, pleinement inscrite dans les aucun acte n’est plus violent, puisqu’il implique d’abord Mais, par son génie du style et de la langue,
tumultes de son temps. Sa force tient tout autant à ses une négation, que ce soit par la remise en cause des certitudes ce messager de l’Apocalypse, en prise
uvre inventions formelles qu’à sa capacité à remettre en cause
« En réalité, « Rien ne devrait avoir un nom, établies ou par la critique des systèmes philosophiques sur l’horreur
« Inquiéter, de son
tel est mon rôletemps,
» demeure « La langue, rien que la langue,
agnon les formes,
chaque lecteur est, les idées et les discours dominants. de peur que ce nom même antérieurs. Penser, c’est douter – du monde qui nous entoure, un des plus grands auteurs du XXe siècle.
André Gide voilà l’important.
quand il lit, le transforme. » du langage dont nous prétendons chaque jour nous servir, Le reste, tout ce qu’on peut dire
OTES le propreINCLUS
lecteur: UN TEXTE DE JORGE LUIS BORGES d’autre, ça traîne partout.
de la littérature même, des schémas de vie qu’elle perpétue INCLUS : DEUX ENTRETIENS AVEC CÉLINE
GES PEREC de soi-même. » Dans les manuels de littérature,
LES CONTRIBUTEURS : Geneviève Brisac, Belinda Cannone, parfois, dès lors qu’elle est mauvaise.
et puis lisez l’Encyclopédie. »
Agnès Desarthe, Viviane Forrester, Christine Jordis, Camille Laurens, LES CONTRIBUTEURS : André Derval, Pascal Fouché, Henri Godard,
LES CONTRIBUTEURS : Jean Allouch, Bruno Blanckeman, Michel Delon,
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La collection « Nouveaux regards » du Magazine Littéraire


La collection « Nouveaux regards » du Magazine Littéraire pose un œil neuf sur les grands auteurs de la littérature La collection « Nouveaux regards » du Magazine Littéraire
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Louis-Ferdinand Céline, Stefan Zweig. Marguerite Duras, Montaigne, Marcel Proust, Virginia Woolf, Stefan Zweig.
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Écrire la guerre, Les Lumières, Le Plaisir.

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Les Lumières Tome 1 Les


Stefan Zweig Stefan Le plaisir Le
I ls ont introduit le règne de la raison dans un monde
gouverné par les croyances, la tradition, les devoirs.
Face aux inégalités de naissance, aux privilèges À
Lumières
Tome 1
travers ses nouvelles, au travers de ses biographies,
Stefan Zweig sonda inlassablement le mystère de l¹âme
humaine. De la Vienne fin de siècle au Brésil de l’exil,
Zweig «
P ersonne n’est l’ennemi des lucioles », écrit Fernando Pessoa
dans Le Gardeur de troupeaux. On pourrait en dire autant
du plaisir. Bien qu’une curieuse injonction nous conduise
plaisir
Les Lumières

Stefan Zweig

Le plaisir

héréditaires, ils ont affirmé l’universalité de l’homme voici l¹itinéraire exemplaire d’un écrivain dont l’œuvre à le défendre, le plaisir par lui-même ne connaît pas d’ennemis.
et des valeurs. D’un savoir épars, ils ont tiré une est aujourd’hui lue avec passion. Par conséquent, la question qu’il pose à ceux qui le rencontrent
encyclopédie. Imprégnés de la pensée de la Renaissance, n’est pas celle du « pour ou contre », mais celle du « comment ».
ils ont inventé la modernité. Ils s’appelaient Voltaire, INCLUS : DEUX TEXTES DE STEFAN ZWEIG
« On doit exiger de moi Les censeurs les plus austères le rejettent dans les béatitudes
« Même la plus pure vérité, « Pourquoi, durant tant d’années,
Diderot, d’Alembert, d’Holbach. Ils étaient les Lumières. que je cherche une vérité, quand on l’impose par de « l’après-vie », les jouisseurs les plus débridés l’absorbent ai-je écrit ce livre ?
non que LES
je la trouve. »
CONTRIBUTEURS : Alexis Lacroix, Jacques Le Rider, Claude Mettra, la violence, devient un péché dans l’immédiateté du présent. Dans tous les cas, il s’agit Pour affronter ce mystère :
INCLUS : DEUX ENTRETIENS AVEC JEAN STAROBINSKI Denis Diderot contre l’esprit. »
Serge Niémetz, Jean-Michel Palmier, Lionel Richard, Colette Soler… c’est le plaisir qui est puritain. »
ET TZVETAN TODOROV. moins d’en poser les bornes que d’en définir les contours. Tâche
Pascal Quignard
naturellement délicieuse que l’histoire littéraire laisse à la fois
LES CONTRIBUTEURS : Charles Dantzig, Colas Duflo, Marc Fumaroli,
inaboutie et chaque fois recommencée. (Maxime Rovere)
Catherine Larrère, Antoine Lilti, Pierre Milza, Patrick Wald Lasowski…

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BIOGRAPHIE
en librairie le 3 janvier 2014

« Ce que je dis le plus souvent,


mais je n’en mettrais pas
ma tête à couper,
c’est que je suis né
le 4 avril 1923 à Nancy.
De temps en temps
je donne d’autres dates
mais si vous utilisez celle-là,
vous serez sûrement en accord
avec d’autres biographes. »
Éric Rohmer

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