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édito

« La liberté consiste
d’abord à ne pas mentir »
Par Nicolas Domenach

e 19 décembre 1938, le député de droite ex- Cette montée en puissance dévastatrice des « fa-
trême Philippe Henriot montait à la tribune riboleurs » ne signifie pas qu’il faille abandonner
de l’Assemblée nationale pour dénoncer la le combat. Au contraire. Nous avons toujours
vaccination obligatoire antidiphtérique. Le prôné le « parler vrai » de Mendès France et de Ro-
futur ministre de l’Information de Vichy, « le card ; nous pensons plus que jamais que les peuples
Goebbels français », multipliera alors ce seront les premières victimes des charlatans. Et
qu’on appellerait aujourd’hui des fake news : des avec Camus nous croyons que « la liberté consiste
morts d’enfants – inventées – quelques heures après d’abord à ne pas mentir. Là où le mensonge pro-
un vaccin, des chiffres truqués, « un complot contre lifère, la tyrannie s’annonce ou se perpétue ».
le sang français ». Les mêmes intox qui font florès Il est vrai que nous avons perdu des batailles.
aujourd’hui, et d’abord à l’extrême droite, non seu- Nous avons trop cédé aux maquilleurs de faits, aux
lement en France, mais en Italie, au Brésil, en enjoliveurs de chiffres, ou même aux technocrates
Grande-Bretagne, en Russie… Ce sont elles qui secs. Trop renoncé, devant la raison d’État, l’argent
portent la propagande populiste. Il ne s’agit pas de roi. Les postures ont été balayées par les impos-
dire qu’il ne saurait y avoir de débat sur l’efficacité tures. Les suffisants balaient les insuffisants. Les
de la vaccination, mais que l’obscurantisme qui se gangs des postiches brisent les fragiles potiches. Le
déverse à flots sur ce point fait partie d’un système
de construction de « vérités alternatives » qui se Nos sociétés sont si arides
substituent à toute recherche de vérité au fonde- que les mensonges les plus fous
ment de la démocratie.
L’enchaînement de la désinformation est simple, y prennent feu.
efficace : « Les autorités médicales et gouverne- rationnel sans âme cède devant l’irrationnel, ce
mentales vous trompent. Si les maladies hier éradi- bullshit qui surfe sur les peurs d’un monde monstre.
quées se répandent, c’est parce que les immigrés Et gare à ceux qui courent derrière les marchands
nous envahissent. Il faut donc les renvoyer ainsi que d’illusions. Une société ne se vit pas sans cœur ni
tous les dirigeants politiques, aux ordres des lobbys rêves. La politique a abdiqué son ambition première
pharmaceutiques et financiers, et… la société sera d’élévation et de bien commun. Les gouvernants
assainie ! » Le simplisme outrancier de la démons- laissent une société si aride que les mensonges les
tration fait sa force, et pas seulement sur le net, plus fous peuvent y mettre aisément le feu. Il ne
puisque les partis populistes se renforcent, prennent suffira donc pas de jouer les pompiers de service en
le pouvoir en s’appuyant sur le complotisme et la arrosant de sérieux des affabulations enflammées.
construction de « vérités alternatives », lesquelles se Il faut en revenir aux sources où s’abreuve l’homme.
substituent à ladite « désinformation ourdie par les Réfléchir. Lire donc, ainsi que l’écrit le monumen-
médias et les politiciens ». Leurs dirigeants se tal Soljenitsyne dans Le Pavillon des cancéreux :
moquent d’être pris, régulièrement, en flagrant dé- « Pourquoi lire si on doit tous crever bientôt ? […]
lit de mensonge puisque ce sont des « menteurs pa- – C’est justement parce qu’on doit tous crever qu’il
tentés » qui les accusent. faut se dépêcher. » L

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 3


Parce que la sécurité des Français
est en jeu,
Parce que LA RADICALISATION MENACE
LA VIE DES SURVEILLANTS,
Parce quE 60 % de récidive
est inacceptable,
Parce que La France ne cesse d’être
condamnée par la Cour Européenne
des Droits de l’Homme,
Changeons nos prisons.

Le 12 septembre 2018, le Conseil des Ministres a annoncé la mise en œuvre de 2 Centres


Pénitentiaires expérimentaux de Réinsertion.
Avec Pierre Botton et les entreprises partenaires, continuons notre combat pour que le
gouvernement aille au bout de ses engagements.

Notre action ne concerne que les personnes condamnées à des peines inférieures à 5 ans,
hors crimes sexuels et hors crimes de sang.
sommaire Le Nouveau Magazine littéraire • N° 11 • Novembre 2018

3 Édito nos livres


par Nicolas Domenach 50 Le Nobel des écrivains
6 Courrier par Éric Fottorino, Jean-Paul
8 Le bien commun Enthoven, Amélie Nothomb,
10 Sursauts Geneviève Brisac, Daniel
Picouly, Patrice Pluyette,
les idées Éric Neuhoff...
12 Gilles Kepel, préhistoires
de la terreur islamiste Fiction
par Marc Weitzmann 55 Haruki Murakami
STÉPHANE LAVOUÉ / PASCO - ILLUSTRATIONS FRANCESCA PROTOPAPA ET ANTOINE MOREAU-DUSAULT POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE - OLEG PARSHIN/ARCHIVES DE LA FAMILLE SOLJENITSYNE

16 Eugénie Bastié, l'icône réac par Alexis Brocas


par Valentine Faure
18 « Intellos » à la télé,
le plateau de la Méduse
20 56 Roberto Saviano
60 Nancy Huston
62 Catherine Poulain
par Daniel Schneidermann
et François Dosse non-fiction
68 Molière, l'outsider
le portrait imaginaire
20 Jefrey Eugenides, par Alexandre Gefen
le marbre grec
72 À Nohant, l'utopie
par Marie-Dominique Lelièvre
de George Sand
le récit par Sarah Chiche
24 Freddie Mercury, 74 Leonard Cohen

28
un dieu moustachu
par Simon Liberati
dossier
Soljenitsyne
en couverture 78 Alexandre le bref
Les menteurs par Georges Nivat
30 La vérité est ailleurs 83 Un exilé encombrant
par Alexis Brocas par François Bazin
et Aurélie Marcireau 84 Le repaire de L'Archipel
34 Boris Johnson, le maître par Alain Dreyfus
des euromythes 86 « Sa douleur
par Kevin Hjortshøj O’Rourke pour la Russie »
36 L'Italie à la botte entretien avec Yves Hamant
des fake news 88 La révolution sans fn
par Giuliano Da Empoli par Françoise Lesourd
38 Trump-Netanyahou, 92 En Russie, une icône peu lue
comme larrons en foire par Veronika Dorman
par Élie Barnavi 94 Le goulag, sinistre
42 Les fctions de Poutine genre littéraire
entretien avec Françoise Thom
44 « Les journalistes
travaillent mal »
50 par Georges Nivat
94 Tchekhov,
pionnier du bagne
entretien avec Gérald Bronner par Alain Dreyfus
46 Une droite inquiète face
au bullshit de Wauquiez démonologies
par Aurélie Marcireau 98 Jeux vidéo, l'école du crime
47 L'ère du conspirationnisme par Gérald Bronner
par Rudy Reichstadt Ont également collaboré à ce numéro :
48 Machiavel, la fausse Simon Bentolila, Maialen Berasategui, Patrice Bollon,
Jacques Braunstein, Camille-Élise Chuquet, Fabrice Colin,
caution des menteurs Bernard Fauconnier, Pauline Feuillâtre, Alexandre Gefen,
Jean-Baptiste Harang, Manon Houtart, Bernard Quiriny,
par David Djaïz Maxime Rovere, Juliette Savard.

En couverture : Illustrations Antoine Moreau-Dusault


et Rita Mercedes pour Le Nouveau Magazine littéraire.
© ADAGP-Paris 2018 pour les œuvres de ses membres
reproduites à l’intérieur de ce numéro. idées, débats,
récits...
76
Ce numéro comporte 3 encarts :
1 encart abonnement Le Nouveau Magazine littéraire sur
les exemplaires kiosque France, 1 encart abonnement
Edigroup sur les exemplaires kiosque Suisse et Belgique ; www.nouveau-magazine-litteraire.com
1 encart VPC Montre sur les exemplaires abonnés.

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 5


courrier

Nouveau, mais toujours littéraire


Vos réactions à l’évolution du Nouveau Magazine littéraire. Et notre réponse.

professeur de lettres abonné sophiques, les philosophes… tendance, mais d’une revue qui
ensuite, j’ai fait s’abonner le ly- Le dossier Apollinaire est sur la parle des livres, des écrivains.
cée dans lequel j’ai travaillé bonne voie ! Yves Pontenier
trente-cinq ans, et je dois vous Permettez-moi de vous en-
avouer que je n’ai pas compris voyer ci-joint la liste de mes Fervent lecteur du Maga-
ce qui m’arrivait lors du tour- coups de cœur de la rentrée lit- zine littéraire depuis fort long-
nant Glucksmann. Ensuite, le téraire. La Vraie Vie, d’Adeline temps, je le trouve de moins en
prosélytisme athéisant de l’été Dieudonné (L’Iconoclase) : une moins littéraire sur le dernier
3’:HIKRTF=WUZ^U^:?k@a@b@a@k";
M 07952 - 10 - F: 5,90 E - RD

dernier a gêné ma conception famille totalement « barrée », numéro : il n’y a que 35 pages
de la laïcité. Tous ces éléments une hyène, un père mons- sur la littérature, soit 35 %, cela
m’ont amené à résilier mon trueux. Terrifiant et efficace est bien peu ! J’en souhaiterais
abonnement, considérant premier roman. Réelle, de Guil- bien plus. Je vous propose d’y
qu’un outil de référence majeur laume Sire (L’Observatoire) : les remédier en nous parlant de
avait disparu. Et puis, voilà qu’il ravages de la téléréalité sur une livres et d’écrivains, et non
LA LITTÉRATURE
est question de rentrée litté- adolescente en quête de recon- point de politique, d’économie
RETROUVÉE… raire et que ce mois-ci, des voix naissance. Terriblement juste. ou de banals phénomènes de
Merci d’avoir ramené Le légitimement nostalgiques Les Enfants de ma mère, de Jé- société tels que l’afaire Benalla.
Nouveau Magazine à sa mission s’élèvent. C’est le moment de rôme Chantreau (Les Escales). Michel Jourdan
littéraire. Ce n’est pas que l’es- dire avec Apollinaire combien Chronique intimiste d’une fa-
sai de Raphaël Glucksmann ait « l’espérance est violente ». mille décomposée pendant les
été sans intérêt, mais il se trom- Pierrick Brault années Mitterrand. Espoirs et TROP FRANÇAIS ?
pait de support. Il existe des re- cruelles désillusions. […] J’ai trouvé super que vous
vues politiques spécialisées J’ai été largement per- Pascal Chapuis publiiez les réactions des lec-
pour accueillir son combat. On turbé par la refonte du NML, teurs dans le dernier numéro. Ce
attend d’un magazine littéraire qui m’a semblé perdre son que je regrette, c’est votre vision
qu’il parle de littérature. On âme. Dans Le Magazine litté- … OU PERDUE ? franco-française. Étant suisse,
était un peu égaré en se de- raire, l’adjectif littéraire a son Je viens de recevoir le dernier j’ai l’impression qu’on ne parle
mandant pourquoi, avec un tel importance. Et Dieu sait que numéro du Nouveau Magazine QUE DE LA FRANCE. La poli-
nom, les livres n’arrivaient qu’au ces dossiers d’écrivains m’ont que vous n’osez même plus tique française est spécifque, et
dernier tiers de la revue, et en- ravi, aidé, enchanté, comblé qualifier de «  littéraire  », bien diférente de celle de l’Es-
core, comme si c’était une toutes ces dernières années et quand on voit les caractères pagne, de la Belgique, des
« grâce » qu’on leur faisait ! je les relis régulièrement. […] minuscules de votre couver- États-Unis… On a l’impression
Jacques Raphanel J’espère que vous reprendrez ture, et vous avez raison ! Il que tout tourne autour de votre
les fondements du ML à savoir faut attendre 50 pages pour pays, et je ne me sens parfois
Lecteur de votre magazine le dossier d’écrivain, la littéra- trouver un contenu littéraire. que très peu concernée, alors
depuis la classe de première ture mondiale, les périodes lit- Je n’ai pas envie d’un mensuel qu’avant ce n’était pas du tout
– au début des années 1970 –, téraires, les courants philo- politique, peu importe la le cas. Nadège Salzmann

CHERS LECTEURS, la production littéraire. La chance d’écrire pour des lec-


Sachez que votre attachement à la présence de la littéra- teurs dont la passion pour les lettres équivaut à la nôtre.
ture dans votre Magazine nous va droit au cœur, et que Voilà un an, nous avons élargi notre conception du litté-
nous le partageons. Depuis douze ans, j’ai la chance de raire au débat d’idées, et notre champ d’étude aux sujets
travailler pour ce journal sans équivalent dans le paysage de société. Cette ouverture nous a ramenés sur le devant
littéraire français. La chance de préparer des dossiers de la scène – certes, pas toujours de la façon prévue. Elle
comme celui consacré à Guillaume Apollinaire en octobre. a aussi redynamisé le journal, devenu un carrefour de
La chance de participer à des débats passionnés – comme plumes venus de tous horizons – littéraire, mais aussi po-
celui qui a débouché sur le dossier Soljenitsyne. La chance litique, intellectuel, scientifique… Votre Magazine est un
aussi d’organiser la bibliothèque fiction et de chercher, organisme qui vit. Et, n’en doutez pas, la littérature de-
par-delà le bruit médiatique, où se trouve le meilleur de meurera au cœur de son ADN. Alexis Brocas

6 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


LISEZ JAENADA,
VOUS ALLEZ VOUS PRENDRE AU JEU !

“Grandiose !”
Olivia de Lamberterie

“Haletant.
France Inter

“Un des auteurs français


les plus jouissifs,
intelligents et fins.
Sens Critique

“ Bouleversant
et délicat.
Le Monde des livres
le bien commun

Vers une Beef Tax ? crispations


Faut-il créer une taxe sur la consommation de la viande, au
NAMTIPSTUDIO/SHUTTERSTOCK

Des librairies
à soutenir
risque de pénaliser les plus bas salaires ? Par Jacques Braunstein  À Lille, deux vitrines
de la librairie Meura ont
été détruites. Place
haque année, Ronde, autre librairie

c 65 milliards d’ani- lilloise, a aussi été

ROBERT SCHLESINGER/PICTURE ALLIANCE/AFP


maux finissent dans vandalisée, ainsi que le
nos assiettes. La bar Le Verlaine, ce qui
démontrerait l’aversion
QU’ELLE EST consommation de viande pour- des coupables pour
VERTE, MON rait augmenter de 75 % d’ici à la littérature. « Nous
2050 alors que l’élevage et les exposons des livres qui
ÉLECTRICITÉ ! cultures destinées à l’élevage défendent des points
Greenpeace sont déjà à l’origine de 15 % des de vue contradictoires.
publie un classement Et on sent une
des fournisseurs
émissions de gaz à effet de serre. crispation croissante
d’électricité verte. Des chiffres bien supérieurs à sur tous les sujets qui
En tête du classement, ceux de l’industrie du transport, divisent : la politique,
La production de viande, responsable de
trois petits acteurs plus taxée. Faut-il pour autant 15 % des émissions de gaz à efet de serre.
la religion, le genre… »,
(Énergie d’ici, taxer la consommation de constate Lilya Aït
Enercoop et Ilek) Menguellet, de la
proposent une
viande, comme le proposent étant donné que les revenus les librairie Meura. Martine
électricité certains écologistes ? plus bas dépensent une plus Aubry et Françoise
renouvelable à plus « En décourageant la consom- grande partie de leur salaire dans Nyssen, alors encore
de 95 %. Alors que les mation de viande, cette taxe la nourriture. » Dans leurs der- ministre de la Culture,
opérateurs historiques pourrait aider à prévenir les niers travaux, Céline Bonnet et ont exprimé leur
sont en queue de soutien. Nous pouvons
peloton : EDF, parce
changements climatiques futurs Zohra Bouamra-Mechemache, en faire autant,
qu’il produit une et les catastrophes naturelles qui de l’école d’économie de Tou- en allant y acheter
électricité y seraient liées », estime l’associa- louse, proposent une solution des livres.
essentiellement tion PETA. Pour respecter les ac- médiane. Elles sont favorables à
d’origine nucléaire, cords de Paris, l’Allemagne ou la une taxe sur la seule viande bo-
la bête noire de
Greenpeace, et Total,
Suède songent à adopter cette vine (à l’origine des deux tiers des
pour son cœur de taxe ; le Danemark a même es- émissions de gaz à effet de serre
métier, le pétrole. timé un montant à 2,30 euros de l’élevage). D’après elles, « une
Engie a droit à des par kilo de viande. Mais d’autres telle taxe permettrait de réduire
encouragements voix s’y opposent, comme Ka- de 3,2 % les émissions de gaz à
en raison de ses

PLACE RONDE
investissements
therine Baicker, professeur à effet de serre […] en augmentant
dans le renouvelable. Harvard : « Les taxes sur la nour- de 12 % seulement les coûts ré-
riture peuvent être régressives, percutés sur les ménages ». L

Amazon contraint à un petit coup de pouce


Amazon augmente les aujourd’hui est non seule-
salariés les moins bien payés ment très important pour les
de ses entrepôts à 15 dollars centaines de milliers de sala-
(13 euros) de l’heure, riés d’Amazon, mais cela
contre 12,50 dollars (soit pourrait être une déflagration
10,80 euros). Disney, Tar- pour le monde entier. »
get ou Walmart lui em- Mais cet élan peut aussi
INA FASSBENDER/DPA/AFP

boîtent le pas pour éviter la s’expliquer par la pénurie de


loi sur le salaire minimum main-d’œuvre à la veille du
portée par Bernie Sanders. Black Friday et des fêtes de
Ce dernier s’en félicite fin d’année, alors que le
d’ailleurs via Twitter : « Ce chômage aux États-Unis est
Le géant du e-commerce compte aujourd’hui 563 100 employés. que M. Bezos a fait au plus bas. L

8 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


Édité par Le Nouveau Magazine pensées
et littéraire
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de publication : Claude Perdriel
tion ». Il insiste sur un problème moins médiatisé : dans le Directeur général : Philippe Menat
Directeur éditorial : Maurice Szafran
monde, sur 10 $ d’exportations, 6 $ vont au 1 % des plus Directeur éditorial adjoint :
grandes entreprises. Une hyperconcentration qui nuit au Guillaume Malaurie
Directeur délégué : Jean-Claude Rossignol
développement des échanges et des zones périphériques. L Conception graphique : Dominique Pasquet
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Comité éditorial : Nicolas Domenach, Maurice
Szafran, Guillaume Malaurie, Claude Perdriel

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rations futures est inconsti- son attrait bperrois@magazine-litteraire.com
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livre que vous avez coordonné Microsoft pour Valérie Cabridens (1965)
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sont-elles différentes de a inquiété la
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En quoi un ministère de par domaine. Elles sont principale plateforme, Comptabilité : Teddy Merle (1915)
le géant de la Silicon Directeur des ventes et promotion
l’Économie positive serait-il concrètes, opérationnelles, et Valley allait-il étrangler
Valéry-Sébastien Sourieau (1911)
Ventes messageries : À juste titres -
différent du ministère de la si elles étaient mises en œuvre, l’écosystème Benjamin Boutonnet - Réassort disponible :
www.direct-editeurs.fr - 04 88 15 12 41.
Transformation écologique et la situation de la planète serait participatif ? Au Agrément postal Belgique n° P207231.
Difusion librairies : Difpop : 01 40 24 21 31
solidaire ? différente. contraire, semble-t-il, Responsable marketing direct

Jacques Attali. Pour moi, ce Comment combiner la lutte son intérêt pour ce Linda Pain (1914).
Responsable de la gestion des abonnements
que les spécialistes Isabelle Parez (1912).
ministère devrait donner son contre la crise que vous an- nomment les iparez@sophiapublications.com
avis sur le long terme, mesurer nonciez dans votre précédent « environnements
Communication :
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(01 44 88 93 70, crouge@mediaobs.com).
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il a dit qu’il lui était impossible d’avoir rien fait et qu’on agira développeurs, de lever (01 44 88 93 79, cstefani@mediaobs.com).
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d’infuer sur les décisions des parce que la crise a eu lieu. 100 millions de dollars (01 44 88 97 54, pduval@mediaobs.com)
autres ministères. Comment Mon rôle d’intellectuel est de sur les marchés. « Les COMMISSION PARITAIRE
n° 0420 K 79505. ISSN- : 2606-1368
changer cela ? montrer les conséquences qu’il gens constatent qu’il La rédaction du Nouveau Magazine littéraire
ne reste qu’une société est responsable des titres, intertitres, textes
Chaque projet de loi doit y a à ne rien faire. Et j’espère, indépendante dans
de présentation, illustrations et légendes.
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être accompagné d’une me- avec d’autres, faire assez peur cet espace », explique Le Nouveau Magazine Littéraire est
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sure d’impact. Le gouverne- pour que l’on agisse avant la son PDG, Sid Sijbrandij et littéraire, Société par actions simplifée
au capital de 750 000 euros.
ment peut passer outre si le ré- catastrophe. (photo), au site Siret : 837 772 284 00019

sultat est négatif, mais il doit Propos recueillis par J. B. TechCrunch. Dépôt légal : à parution
IMPRESSION
en débattre au Parlement. Le G. Canale & C. (Italie), certifé PEFC
via Liguria 24, 10 071 Borgaro (To), Italie.
Conseil constitutionnel a eu VERS UNE
Origine du papier : Italie
Taux de fbres recyclées : 0%
l’audace d’introduire la frater- RÉVOLUTION Eutrophisation : PTot = 0,009 kg/tonne
de papier
nité comme critère de déci- POSITIVE,
Jacques Attali (dir.),
sion. Il doit faire la même éd. Fayard, Certifié PEFC

chose avec la Charte de 200 p., 18 €.


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de forêts gérées
durablement et
l’environnement. Une loi
DR

de sources contrôlées
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PEFC/18-31-330
sursauts

podcast Zemmour serait-il


Prendre La Poudre
d’émancipation
 « Dans les médias
audiovisuels, les
devenu femme ?
femmes sont sous- Dans son nouveau livre, le polémiste a recours au sentimentalisme
représentées. Elles ne psychologisant et prétendu féminin qu’il conspue. Par Nicolas Domenach
disposent que de 24 %
du temps de parole.
Si on se penche sur la près avoir « dis- se laisse aller à la mise en Mickey », que « son corps se
catégorie des experts,
on tombe à 13 % »,
constate Lauren
Bastide, qui a créé le
podcast La Poudre
voici deux ans pour
« donner la parole aux
femmes, sans tomber
a puté » des an-
nées avec Éric
Zemmour, rien,
pensais-je, ne pouvait me
surprendre, ni sa réécriture
borgne de l’histoire de
scène de ses sanglots de-
vant… la Bérézina.
« Je pleurais devant la dé-
bâcle de la Grande Armée. »
C’est plus chic sans doute
que devant un amour ado-
gavait de fraises Tagada et de
rochers Suchard », ajoutant
que « l’histoire de France
coulait dans [ses] veines, em-
plissait [ses] rêves d’enfant ».
Musique douce, confessions
dans les biais des France, avec talent il faut le lescent enfui. Mais le Zem- tendres sur son enfance,
médias traditionnels ». reconnaître, ni ses prismes mour d’avant, le macho Montreuil, ses grands-pa-
Des conversations identitaires obsessionnels conquérant aux nerfs d’acier, rents maternels, sa mère, «
d’une heure, des qui l’ont empêché de voir jamais n’aurait sorti ainsi qui écoutait Aznavour ».
portraits durant
lesquels elle ne coupe que la France était grande son mouchoir en public. Il Mais que lui est-il donc ar-
pas la parole à ses d’abord quand elle était gé- brandissait sa plume comme rivé ? Par quelle opération du
invitées et leur laisse la néreuse et parlait au monde. un sabre et tranchait menu Saint-Esprit ce féroce, qui re-
possibilité du silence Non, ce qui m’a étonné, ce ceux, celles surtout, qui vendiquait la pudeur comme
de la réfexion. sont ses larmes, ses flots de « psychologisaient tout », un attribut viril, s’est-il
Écrivaines comme
Léonora Miano, larmes, qui irriguent le s’abandonnant aux émo- converti à la confession émo-
historiennes comme début de son livre, Destin tions pour attendrir au lieu tive, apanage, selon lui, de la
Christine Bard, français, et son lancement de convaincre. Foin de sen- féminité ? Zemmour serait-il
chanteuses comme publicitaire. Cet homme, timents « féminins ». Place devenu une femme ? L
Jeanne Added, sont au un vrai de vrai, prétendait- à la noblesse des idées fortes,
sommaire des 36
épisodes de La Poudre, il, a toujours pourfendu « la à leurs confrontations che- DESTIN
qui totalisent déjà psychologisation, la fémini- valeresques et viriles. FRANÇAIS,
2,5 millions d’écoutes. sation émolliente et suici- Or voilà qu’il fait soudain Éric Zemmour,
éd. Albin Michel,
www.nouvellesecoutes. daire de notre société en gé- appel au « petit Éric » dont 576 p., 24,50 €.
fr/la-poudre/ néral, et du journalisme en il rapporte qu’il était
particulier ». Or voilà qu’il « abonné au Journal de

FRANÇOIS MITTERRAND
Une bibliothèque qui penche à droite
La vente aux enchères une bibliothèque aux journa- Proust ou Genet ! Qu’au-
d’une partie de la biblio- listes du Figaro, ceux-ci s’in- raient-ils conclu si on leur
thèque de François Mit- terrogent : penche-t-elle à avait rappelé que Blum, lui
terrand excite les meilleurs li- gauche, à droite ? En l’occur- aussi, fut un barrésien pa-
miers de la presse. Leur rence, il n’y a aucun doute à tenté ou que Pompidou ai-
verdict est formel : en ma- avoir puisque Mitterrand li- mait à citer Éluard ? Sur sa
tière de romans, l’ancien pré- sait Chardonne, Barrès ou photo officielle, en 1981,
sident n’avait pas toujours le Montherlant ! Mitterrand avait en main les
goût de ses idées. À propos Avec le pédigrée qu’on lui Essais de Montaigne. Sans
GÉRARD FOUET/AFP

d’idées, ç’en est quand même connaît, Mitterrand n’aurait faire la leçon à nos confrères-
une drôle que de vouloir à dû fréquenter que Hugo, douaniers, c’était une piste
tout prix que la lecture soit Zola ou Aragon. On n’ose sur les chemins sinueux du
une activité politique à part deviner ce qu’ils auraient goût, et donc de l’éclectisme.
entière. Quand on présente écrit s’il en avait pincé pour En 1993, à Paris. François Bazin

10 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


L’ARABE AU
FUTUR RADIEUX
Sorti le
27 septembre dernier,
le quatrième tome
de L’Arabe du futur
de Riad Sattouf
est immédiatement
devenu numéro un
des ventes, détrônant
Destin français d’Éric
Zemmour et s’écoulant
à 27 000 exemplaires
dès le premier week-end.
Allary Éditions, qui en avait imprimé
250 000 copies, a immédiatement
relancé un tirage de 50 000.

Avertissement
à la gauche
française
Dans La Gauche identitaire, Mark
Lilla décrit une gauche américaine re-
pliée sur ses bastions universitaires, fo-
calisée sur les questions de genre, de race
et d’identité, inca-
pable de penser le
bien commun et
CHRISTOPHE DELORY/ED. STOCK

de proposer un
nouvel imaginaire
au peuple améri-
cain. Inquiet,
Mark Lilla l’est
aussi pour la
France. « Après Mark Lilla.
l’effondrement du
PS, les socialistes n’ont plus de contact
ni d’influence sur les classes populaires :
il faut donc trouver un autre peuple.
J’imagine qu’il y a une tentation de se
tourner vers une politique identitaire,
et mon livre est un avertissement : ce
virage, c’est une impasse. » (Entretien à
lire en intégralité sur www.nouveau-
magazine-litteraire.com/) A. M.

LA GAUCHE
IDENTITAIRE,
Mark Lilla,
éd. Stock,
160 p., 16 €.
les idées Politique · Économie · Société

Gilles Kepel

Préhistoires de
la terreur islamiste
Trois ans après la querelle qui l’a opposé à Olivier Roy sur l’analyse
du djihadisme, Gilles Kepel sort un essai remarquable sur les origines
géopolitiques, au Moyen-Orient, des crises de l’islam contemporain.
Par Marc Weitzmann

q u’est-ce qui motive le


basculement d’un in-
dividu dans le djihad ?
Une révolte radicale
alimentée par l’injus-
tice sociale, qui trouve
sa traduction dans une dérive sectaire
de la foi musulmane, ou bien l’adhé-
sion à un islam politique bien réel d’ins-
à quoi l’on assiste n’est pas « la radica-
lisation de l’islam mais l’islamisation
de la radicalité » : une révolte « généra-
tionnelle et nihiliste », en d’autres
termes, qui emprunte au Coran son lan-
gage, mais pour mieux le déformer.

UNE SPÉCIFICITÉ MUSULMANE ?


La violence nihiliste et djihadiste est,
À LIRE
SORTIR DU CHAOS.
LES CRISES EN
MÉDITERRANÉE ET
AU MOYEN-ORIENT,
Gilles Kepel, éd. Gallimard,
« Esprits du monde », 518 p., 22 €. ILLUSTRATION ANDRÉ SANCHEZ POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

piration salafiste ? Depuis les attaques pour Olivier Roy, la conséquence de


synchronisées du 13 novembre 2015, l’acculturation propre à la modernité point de vue aucune différence entre
ce – faux – dilemme, qui mine le débat occidentale. « Lorsque l’on voit appa- un apprenti terroriste « musulman »
sur la violence terroriste et rend virtuel- raître un “halal McDonald’s” ou un et le suprémaciste blanc Anders Brei-
lement impossible toute discussion ra- “Mecca Cola”, qui a gagné ? La charia vik, qui, en 2011, a assassiné 79 per-
tionnelle sur la place de la religion, sur ou le fast-food ? », s’interrogeait-il dans sonnes sur l’île d’Utoya en Norvège
« l’islamophobie » et sur l’antisémi- La Sainte Ignorance, son livre essentiel au nom des croisades. Il n’y a donc
tisme, a trouvé à s’incarner dans les fi- sur le sujet. Cette dynamique qui dé- aucune spécificité « musulmane » à ce
gures antagonistes de deux chercheurs, truit les structures des sociétés tradi- qui se passe en France depuis le début
Olivier Roy et Gilles Kepel. C’est dans tionnelles et met la religion en crise en- des années 2010. Lutter contre le dji-
un article donné au Monde une se- gendre des générations « acculturées », hadisme, selon Olivier Roy, implique
maine après le massacre du Bataclan en quête d’identité, qui deviennent des bien au contraire de soutenir le mes-
que le premier a asséné sa thèse d’une proies rêvées pour les prêcheurs sec- sage des « vraies religions », en l’occur-
phrase restée fameuse selon laquelle ce taires de toute obédience. Il n’y a de ce rence du « véritable islam », et donc de
12 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018
Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 13
les idées

combattre la vision française trop militaires et d’enfants juifs à Toulouse avril 2013, un an après sa nomination,
restrictive de la laïcité, ce produit de la et à Montauban a éveillé l’opinion au Hollande installa l’Observatoire à
modernité qui favorise le nihilisme. fait de la violence brute, les services de l’Élysée, nomma à sa tête un cacique
Comme on va le voir, cette position a renseignements des gouvernements de du PS, l’ancien conseiller de François
conduit le politologue à soutenir sans Nicolas Sarkozy puis de François Hol- Mitterrand qui avait couvé pour l’Ély-
retenue la thèse du « loup solitaire » à lande, élu en mai de cette année-là, se sée la fondation de SOS Racisme,
propos de Mohamed Merah, en 2012, sont retrouvés en première ligne. Jean-Louis Bianco, avec pour mission
et, en 2016, à attaquer l’écrivain Kamel Grâce aux révélations faites lors du d’adopter une position plus soft. À
Daoud quand celui-ci mettait en cause procès d’Abdelkader Merah à l’au- l’hiver suivant, enfin, le ministère de
les frustrations sexuelles dans les socié- tomne 2017, on sait aujourd’hui que, l’Intérieur signait une convention avec
tés musulmanes pour expliquer les loin d’être un loup solitaire, Mohamed l’anthropologue Dounia Bouzar,
agressions sexuelles à Cologne. Merah faisait partie d’un réseau sala- convertie à l’islam. Fondatrice du
À l’inverse, Gilles Kepel considère fiste lié à al-Qaida et implanté dans le Centre de prévention contre les dérives
qu’il faut partir de l’islam, en particu- Sud-Ouest depuis le début des années sectaires liées à l’islam (CPDSI),
lier de la propagande salafiste, celle-ci est une ancienne élève
pour comprendre ce qui se passe. Aujourd’hui, il ne d’Olivier Roy. La convention si-
« Laïc non communautariste »,
ainsi qu’il se définit, il a signé le
reste pas grand-chose des gnée avec le ministère faisait du
CPDSI l’organe central de pré-
Manifeste du Printemps républi- théories d’Olivier Roy. vention des départs pour le dji-
cain – mouvement animé par had. Le centre traitait pour l’es-
Laurent Bouvet au sein duquel se re- 1990 par d’anciens militants du FIS al- sentiel des cas de conversion à l’islam,
trouvent des personnalités aussi di- gérien. On sait aussi que le chef de la et non de ce qui se passait dans les ci-
verses que Brice Couturier, Frédéric DCRI, Bernard Squarcini, a menti à tés ou dans les familles musulmanes.
Encel, François Morel, Élisabeth Ba- ce sujet lors d’un entretien donné au Mais son discours, emprunté à Olivier
dinter et Abderrahmane Sissako. Monde trois jours après la mort de Mo- Roy, comme les statistiques qu’il était
hamed Merah, afin de couvrir les bé- en mesure de fournir permirent au
THÉORIE DU LOUP SOLITAIRE vues de l’enquête ainsi que les tentatives gouvernement Hollande de considé-
Un an après les attentats de novembre de récupération politique de l’épisode rer la montée du djihadisme en France
2015, la querelle avait pris un tour per- sanglant par Nicolas Sarkozy alors en comme un phénomène strictement
sonnel, Roy traitant son contradicteur campagne pour la présidentielle (« Pour existentiel et social qui n’avait « rien à
d’arriviste animé par l’appât du gain et avoir fait ce qu’il a fait, cela relève da- voir avec l’islam ».
des soucis de carrière, tandis que ce- vantage d’un problème médical […]. Il C’est tout ce discours que les atten-
lui-ci instruit régulièrement le procès s’est autoradicalisé en prison, tout seul, tats de novembre 2015 firent voler en
du premier en incompétence (il « n’est en lisant le Coran »). Le jour de cet en- éclats. La terreur visant « tout le
pas arabisant », et sa posture intellec- tretien, Olivier Roy publiait dans The monde » n’avait plus aucun sens, ainsi
tuelle « conforte la doxa médiatico-po- New York Times un papier disant la que l’affirma au micro de France In-
liticienne dans son ignorance de la même chose : « [Merah] n’appartenait ter l’un des survivants du Bataclan ré-
réalité sociale et son arrogance intellec- à aucune congrégation religieuse, à au- sumant le sentiment général : « Je n’en
tuelle – toutes deux suicidaires », écri- cun groupe radical, ni à un mouvement voudrai jamais à un pauvre gosse pa-
vait-il en mars 2016 dans Libération). islamiste local. C’était un petit délin- lestinien qui souffre depuis qu’il est né
Des considérations biographiques quant psychologiquement fragile. » de se faire péter la gueule et de me faire
nourrissent cette querelle de part et Il ne fait aucun doute que François sauter avec lui. Par contre, là, […] c’est
d’autre : Olivier Roy est un ancien de Hollande, arrivé au pouvoir sur ces en- une véritable aberration. » Face à ce
la Gauche prolétarienne, mouvement trefaites et mis au courant de la réalité qui venait de se produire, les agres-
maoïste longtemps fasciné par le pas- du dossier, a vite été conscient de la sions antisémites censées ne pas exis-
sage à l’acte et la lutte armée, et il a menace islamique globale pesant sur ter dans les années 2000 se mettaient
passé plusieurs mois aux côtés des le pays. Mais l’alarmisme autour des rétrospectivement à faire sens. Le mas-
moudjahidines afghans contre l’armée réseaux islamistes, s’il était de rigueur sacre à Charlie hebdo, la prise d’otages
soviétique au début des années 1980, dans les services de renseignements, et les meurtres de l’Hyper Casher de
tandis que Gilles Kepel est un ancien ne pouvait pas apparaître au grand la porte de Vincennes étaient « com-
trotskiste, depuis longtemps revenu de jour comme un programme de gou- préhensibles », comme l’affirma éga-
ses illusions militantes. Mais la diffi- vernement. C’est ainsi que, face à Ma- lement un responsable local du Front
culté pour trancher avec quelque nuel Valls incarnant au gouvernement national. La boucherie aux terrasses et
nuance dans le débat incarné par les la tendance « dure », François Hol- dans le théâtre, non. Le contrat avec
deux hommes vient aussi de considéra- lande se tourna vers l’Observatoire de Dounia Bouzar ne fut pas reconduit.
tions plus politiques. Quand, en la laïcité, créé en 2007 par Jacques La querelle sourde entre Kepel et Roy
mars 2012, le choc des meurtres de Chirac et Dominique de Villepin. En explosa au grand jour.
14 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018
Trois ans plus tard, que reste-t-il des en Irak, le parti Baath a élaboré dès les oulémas égyptiens et syriens pour que
théories d’Olivier Roy ? Pas grand- années 1940 une forme de « socialisme les soldats puissent se nourrir pour
chose, et le nouveau livre de Gilles Ke- arabe » « non marxiste, non cosmopo- combattre ; ils ont dû émettre une fatwa
pel enfonce le dernier clou de leur cer- lite » qui l’a amené a soutenir Hitler assimilant la guerre contre Israël à un
cueil. Après une série d’ouvrages avant de se ranger sous la bannière so- djihad. À la suite de ce conflit, les mo-
consacrés à la situation française, qui viétique après guerre. Nasser, héros du narchies du Golfe entreprennent, via la
sont autant de best-sellers (La Fracture, nationalisme arabe, a ainsi accordé Ligue islamique mondiale, la construc-
Terreur dans l’Hexagone…), Sortir du l’asile à plusieurs anciens nazis. tion de gigantesques mosquées en
chaos reprend le problème depuis ses Égypte, afin de chasser le souvenir du
origines géopolitiques, et le lien avec les FATWA ET BATAILLE MÉDIATIQUE mécréant Nasser. Ainsi le pays de-
crises au sein de l’islam contemporain L’orientation socialiste de Nasser inau- vient-il « le cœur d’un nouvel espace de
devient inévitable. Si l’essai a les défauts gure la rupture entre le régime et les sens islamique régional et international
des précédents livres de l’auteur – une Frères musulmans. Leur principal lea- centré sur la péninsule ».
absence de structure et un manque der, Sayyid Qotb, est pendu par le ré- Le second coup de tonnerre survient
d’arc narratif surtout perceptible vers gime en 1966. Comme le rappelle l’es- avec la révolution islamique chiite en
la fin, un luxe de détails et une absence sayiste, la défaite de l’Égypte lors de la Iran, six ans plus tard, tandis que l’Ara-
de hiérarchisation dans les informa- guerre des Six Jours, un an plus tard, bie Saoudite poursuit le socialisme
tions données –, il en a aussi fort heu- est alors interprétée par les Frères jusqu’en Afghanistan, soutenant les ta-
reusement les qualités : une connais- comme une punition divine. Après la libans en lutte contre l’Armée rouge. La
sance remarquable de ce qu’il traite, mort de Nasser en 1970, son succes- concurrence qui naît alors entre les
une conscience des enjeux stratégiques seur, Anouar al-Sadate, prépare une deux courants de l’islam va dessiner la
qui permet de s’y retrouver dans ce la- nouvelle offensive contre Israël avec des suite. En 1989, écrit Gilles Kepel, c’est
byrinthe qu’est le Moyen-Orient, et un conseillers militaires soviétiques qui pour effacer la victoire sunnite contre
sens de l’histoire qui donne autant de font le lien avec la Syrie de Hafez al- l’URSS en Afghanistan que, la veille
points de repère pour mieux com- Assad, père de l’actuel massacreur. En du retrait soviétique, Khomeyni « sa-
prendre la situation actuelle. 1973, l’offensive arabe se solde par un tura le champ médiatique » en condam-
échec, et se produit alors le coup de nant à mort Salman Rushdie.
LE BERCEAU DE LA GUERRE FROIDE théâtre qui va changer la face de l’Oc- « Le coup de force de Khomeyni, à
Les premières pages, qui racontent cident : pour sauver l’honneur des ar- l’ère des médias de masse, analyse fort
l’histoire de la montée des monarchies mées égypto-irako-syriennes défaites justement l’auteur, effaçait les frontières
du Golfe via la rente pétrolière, les ré- par l’État hébreu, les monarchies du traditionnelles de la cosmographie mu-
actions de l’Iran et le rôle pivot de Golfe augmentent le prix du baril et sulmane et annexait la terre entière à
l’Égypte, sont remarquables. Surtout, créent la crise pétrolière. son emprise juridico-religieuse propre.
on découvre à quel point les conflits L’épisode est connu, mais c’est l’in- L’importance symbolique considérable
actuels s’ancrent dans la guerre froide, telligence de Gilles Kepel que de rap- de ce basculement dans l’islamisation
à quel point islam et socialisme laïc peler le sens politico-religieux qui lui des normes et des valeurs universelles
s’entremêlent dans le nationalisme est alors donné : poussé par les Occi- n’a pas été comprise à l’époque, et sa
arabe, et à quel point, aussi, la portée demeure, trois décennies
question juive – et non seulement La « guerre du Kippour » plus tard, sous-évaluée. Pourtant,
le sionisme – est au cœur des pro- elle a fait jurisprudence et sera ré-
blématiques guerrières arabes (en a aussi été la utilisée à l’identique lors des af-
1988, lors des émeutes de la faim « guerre du Ramadan ». faires de “blasphème” » et des
en Algérie, rappelle Gilles Kepel, meurtres du cinéaste Theo Van
les jeunes manifestants traitaient les dentaux affolés par l’inflation du pé- Gogh à Amsterdam en 2004 et de
policiers de « Juifs »). Dès 1956, lors trole, Tel-Aviv a accepté l’armistice et a Charlie hebdo par la suite. Cette fatwa
de la crise de Suez et de la guerre entre retenu ses troupes : « Sadate et Assad, convainquit également les djihadistes
Israël et l’Égypte, Le Caire s’aligne sur écrit-il, ont été sauvés par les émirs. Les sunnites de l’importance du champ de
l’URSS (tandis que la France et la pétromonarchies vont désormais bataille médiatique. C’est aussi dans le
Grande-Bretagne soutiennent Israël). consolider leur domination en utilisant cadre de cette concurrence entre Iran et
Cet appui de l’URSS pousse Nasser à leur fortune […] pour financer la dif- monarchies sunnites qu’il faut com-
instaurer un régime autoritaire dans fusion partout dans le monde sunnite prendre le financement du FIS algérien
lequel « il n’y a pas véritablement de d’une idéologie rigoriste. » La chose est par les Saoudiens dans les années 1980,
séparation des domaines politiques et d’autant plus facilitée que « la guerre du financement qui allait aboutir à la
religieux » et où le pouvoir s’ingénie à Kippour », comme on appelle l’offen- guerre civile en Algérie, et à l’arrivée sur
démontrer « la compatibilité de l’islam sive de 1973, a aussi été « la guerre du le territoire français des militants du FIS
avec la doctrine nationaliste, voire so- Ramadan », rappelle le politologue. et du GIA au début des années 1990.
cialiste officielle ». Plus loin, en Syrie, L’impératif du jeûne a été levé par les Une autre histoire commençait. L

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 15


les idées

Eugénie Bastié

Icône réac
Le patriarcat a trouvé son égérie qui, dans son livre
Le Porc émissaire, caricature MeToo pour mieux le disqualifier.
Grand succès chez ces messieurs.
Par Valentine Faure

ace au lent recul de où les « non » sont de convenance et les

f l’ordre patriarcal, cer-


taines femmes conti-
nuent à se battre pour
accéder à l’égalité réelle.
D’autres choisissent de
s’en prendre plutôt à ces dernières. Jour-
naliste au Figaro, cofondatrice de la re-
vue d’écologie intégrale d’inspiration
catholique Limite, et polémiste éclose
« oui » des exultations. Et l’on aurait re-
noncé à tout ça pour quoi ? Un monde
obsédé par les contrats sexuels et mu
par « l’envie de pénal » ! Les coupables,
ce sont la gauche, Mai 68 et les dé-
constructionnistes, qu’elle accuse de
vouloir faire retourner l’homme à une
nature supposée bonne et de trop le
châtrer par des lois liberticides. Elle cite
à la Manif pour tous, Eugénie Bastié Michéa : « Quand donc la tyrannie du
est de celles-là : celles qui trouvent politiquement correct en vient à se re-
qu’on en fait trop, les plus fortes que tourner contre la tyrannie du plaisir, on
ça, qui pensent que le féminisme est assiste au spectacle étrange de Mai 68
« une idéologie en panne de portant plainte contre Mai 68, du parti
bourreau », que c’est plutôt des conséquences mobilisant ses ligues
des hommes qu’il faut main- de vertu pour exiger l’interdiction de
tenant se soucier. Son pre- ses propres prémisses. » « Jouir sans en-
mier livre s’en prenait aux traves » pourrait pourtant bien être un
néoféministes, « ces ayatollettes » slogan de MeToo, si l’on en fait une
qui luttent « sans relâche pour un lecture généreuse.
monde déjà advenu ». Son der-
nier essai, Le Porc émissaire, est LA RHÉTORIQUE DU « MÊME SAC »
une charge contre le mouve- Eugénie Bastié fait bien quelques
ment MeToo, qui serait le symp- concessions à la doxa : Trump est un
tôme d’une époque coincée « affreux misogyne », la dénoncia-
entre une « fureur punitive » et une tion des violences sexuelles est né-
SHUTTERSTOCK - HANNAH ASSOULINE/OPALE/LEEMAGE

« frénésie exhibitionniste ». cessaire, mais elle n’est pas là pour


Il s’en dégage un mépris souverain parler de ça. Le risque, le vrai, c’est
pour l’époque et une tendresse pour la « régression victorienne », en
un ancien régime sexuel qu’elle n’a pas même temps que l’indifférenciation
vécu mais que la littérature lui fait fan- entre les sexes et la pénalisation des
tasmer : celui des billets doux et des rapports amoureux. Pour le prouver,
passions corsetées par les conventions, elle lance des regards horrifiés vers le
féminisme radical américain, celui qui
Journaliste, Valentine Faure vient de publier
fait « qu’on ne peut plus prendre l’as-
Lorsque je me suis relevée j’ai pris mon fusil. censeur avec une femme sans ris-
Imaginer la violence des femmes (Grasset). quer… etc. ». Les arguments se
16 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018
exposition
 OCTOBRE
ressemblent depuis les années 1990, et harcèlement qu’il consiste, rapports
qui ont vu l’émergence du « sexuelle- consentis ou arrachés de force. Il est  DÉCEMBRE 
ment correct » ou, dit autrement, de la vrai qu’ici on parle plutôt de « gou-
redéfinition des violences sexuelles, jats », de « tocades salaces », de « mains
avec la création du délit de harcèle- aux fesses qui n’ont jamais tué per-
ment, né en France en 1992, un an sonne », lapalissade qui emporte toute
après Eugénie Bastié. Élisabeth Badin- complexité sur son passage. La réalité
ter disait déjà : « Si l’on commence à des violences sexuelles est soigneuse-
LES COMBATS DE MINUIT
dire “Oh ce regard trop insistant, ou ment évitée (un seul sondage, bancal à
cette remarque déplacée, est du harcè- souhait, est cité) : ainsi caricaturé, le
lement”, cela éliminera la possibilité mouvement MeToo ne peut être qu’ex-
que les couples se forment, que des cès, puisqu’il n’a pas de cause. Eugénie DANS LA
gens se fassent la cour, flirtent. Tout ça Bastié l’a d’ailleurs dit : elle ne se place
sera fini. » Trente ans plus tard : « Le pas sur le terrain de la statistique mais BIBLIOTHÈQUE
torrent victimaire emportait tout sur
son passage, écrit Eugénie Bastié, du Ainsi caricaturé, DE JÉRÔME
viol à la remarque insistante en passant
par le harcèlement de rue, la main aux
MeToo ne peut être ET ANNETTE
fesses et les relations non consenties a qu’excès, puisqu’il
posteriori », sans qu’on sache ce que, de n’a pas de cause.
LINDON
cette liste, elle aimerait que MeToo exposition
n’emporte pas. C’est la rhétorique du sur celui de la littérature, comme si
« même sac », utilisée par tous les cri- c’était une élévation que de se placer
tiques au mouvement, qui font sem- au-dessus des faits. Ce qu’elle instaure
blant d’ignorer que c’est bien en une aussi bien pour le présent que pour le
demande de distinction entre drague passé, ce qui lui permet ainsi de regret-
ter la belle époque où « le désir des
hommes était corseté par la codifica-
tion extrêmement raffinée des mœurs
qu’était la galanterie ». On sait bien
que la gravité d’un viol, « naguère », dé-
MME FIGARO pendait du rang de la victime. Si Me-
Too est la « révolution des élites », alors
la contre-révolution l’est encore plus.
L’utilisation de l’épouvantail américain
dans le discours antiféministe a pris François-Mitterrand
une autre allure depuis l’élection de Paris 13e I bnf.fr
« l’affreux misogyne ». Pas sûr que les
Américaines trouvent que leur idéolo-
HANNAH ASSOULINE/OPALE/LEEMAGE

gie soit en « panne de bourreau ». Me- Galerie des donateurs


Too, c’est plus clair que jamais, n’a pas entrée gratuite
réglé le problème des violences sexuelles.
Mouvement à un million de têtes, jail-
lissement anarchique, il est évidem-
ment critiquable, autant pour ses excès
que pour ses insuffisances. Mais, pour
Eugénie Bastié se dit « alterféministe ». analyser les outrances américaines, on
préférera lire les critiques plus fines de
À 27 ans, Eugénie Bastié est l’auteur de journalistes comme Laura Kipnis ou
deux essais, Adieu mademoiselle (2017)
JoAnn Wypijewski, plutôt que celles
et aujourd’hui Le Porc émissaire (éd. du
Cerf). Journaliste au Figaro, elle est l’une
des donneuses de leçons de séduction
des nouvelles icônes de la droite conser- à la française, qui pensent de toute fa-
vatrice, voire réac. Ses thèmes de prédi- çon que la messe est dite : puisque,
lection sont la critique des mouvements « aussi sûr que deux et deux font quatre
féministes actuels et des théories du et que le paradis n’est pas de ce monde,
genre. Elle est très présente dans les mé- nous n’eradiquerons jamais les vio-
dias et sur les réseaux sociaux. lences sexuelles ». Amen. L

© Graphisme inspiré des couvertures des éditions de Minuit,


avec l’aimable autorisation des éditions de Minuit
les idées

Michel Onfray, Yann Moix, Charles Consigny…

« Intellos » à la télé :
le plateau de la Méduse
L’un fait une lettre homophobe à Macron, l’autre insulte les policiers
et fait de Hanouna la référence de sa nouvelle émission... L’intelligence
peut-elle survivre à la télé ? Et dans quel état ? Points de vue.

Daniel Schneidermann

« LA PRIME AUX RÉACS »


« es intellectuels médiatiques se « La privatisation quasi générale de

l comptent sur les doigts d’une


main, c’est une poignée de réacs
omniprésents. Ce sont d’ailleurs
souvent des journalistes érigés en intel-
lectuels. C’est la prime donnée aux
l’audiovisuel est une des raisons de cet
appauvrissement de la pensée, mais il
y a un autre phénomène. Depuis une
dizaine d’années, les réseaux sociaux
donnent la prime aux opinions cli-
réacs et aux opinions extrêmes. Vous vantes. Twitter représente une nouvelle
voyez des Consigny (successeur de voie d’accès à la notoriété médiatique.
Moix à « On n’est pas couché ») de Et Twitter c’est une prime à l’opinion
JEROME PANCONI/ÉD. DU SEUIL

gauche ? Non, il n’y en a pas. Ce sont “tranchée” résumable en 140 signes.


des figures sélectionnées par un sys- Cela accentue encore le phénomène.
tème médiatique public et privé aligné
sur les canons du privé. Je pense que la AU MOINS DEUX MOIX
privatisation quasi générale du système « La volonté de Yann Moix de “faire du
audiovisuel y est pour beaucoup. Hanouna chez les intellectuels” dans
« Heureusement, en France, des mil- son émission… je m’interroge. Entre le
liers de gens produisent un travail in- public l’icône de l’intellectuel : mais on Moix de chez Ruquier qui semblait
tellectuel de qualité ; malheureuse- marche sur la tête. Les intellectuels qui parfois péter les plombs et celui que j’ai
ment, on ne les voit pas. Il faut produisent un travail de qualité, je les reçu deux fois dans mon émission, qui
demander à Laurent Ruquier et à invite dans “Arrêt sur image”. Ils est passionnant, nuancé, informé… Je
Thierry Ardisson pourquoi ils ne les existent. Par exemple, dans le passion- ne sais pas lequel va faire l’émission. J’ai
invitent pas. Cette situation est incom- nant Libé des historiennes [10 octobre lu qu’il ne donnerait pas la parole mais
préhensible ! Si le prototype de l’intel- 2018], l’article de Mathilde Larrère, qu’il faudrait s’en emparer. [Yann Moix
lectuel – ces jours-ci on parle beaucoup qui renverse la perspective sur la vio- a expliqué au Parisien vouloir “recréer
de lui –, c’est Onfray… Imaginez qu’il lence dans les manifs, est passionnant. l’émulation un peu bordélique” de
devienne aux yeux d’une partie du Ou encore ce formidable article sur les l’émission “Droit de réponse” de Mi-
retards d’Emmanuel Macron, le rôle chel Polac.] Au secours ! Je n’aime pas
Le journaliste Daniel Schneidermann,
créateur de l’émission « Arrêt sur images »,
du retard comme outil de pouvoir. la nostalgie, mais “Apostrophes” était
vient de publier au Seuil Berlin, 1933. Pourquoi ce genre de parole n’est-il pas une super émission. »
La Presse internationale face à Hitler. plus souvent mis en lumière ? Propos recueillis par Aurélie Marcireau

18 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


François Dosse

« CE NE SONT PAS LES BRETTEURS


QUI ONT LE PLUS D’INFLUENCE »
À quelle génération d’intellectuels citoyens, par exemple avec Deleuze au
faisons-nous face aujourd’hui ? GIP, le Groupe d’information sur les
François Dosse. – Aujourd’hui, on a prisons. Aujourd’hui, vous avez beau-
des nains qui sont sur les épaules de coup d’intellectuels au Comité
géants dont j’ai fait l’historique avec consultatif national d’éthique
ma Saga des intellectuels – Sartre, Aron, (CCNE), par exemple, aux côtés de
Foucault, etc. Quand on pense à ces fi- juristes, de médecins, comme Didier
gures, qui ont marqué leur époque, et Sicard, qui mettent leurs compétences
qu’on voit aujourd’hui l’importance au service de la société. Ces intellec-
publique qu’a, par exemple, un Onfray, tuels sont d’autant plus importants
on a une impression de glissement de que les questions qui se posent sont de
terrain, de tsunami. plus en plus complexes.

F. MANTOVANI/ED. GALLIMARD
Existe-t-il encore des intellectuels de Mais on les voit peu…
bon niveau, notamment à la télévision ? Ce ne sont pas les bretteurs qui ont
Non, pas à la télévision ! Il y a des le plus d’influence. Un Didier Sicard
intellectuels, comme Olivier Mongin, est peut-être moins connu du grand
Marcel Gauchet, Pierre Nora… Ils public mais, sur les décisions essen-
sont nombreux mais ont moins de vi- tielles prises par la cité, il a plus d’im-
sibilité que n’avait un Jean-Paul ébranle l’homme. À la Libération, il y portance qu’un Michel Onfray.
Sartre. Il y a un déplacement de la fi- a eu un phénomène de compensation. Quand on vous présente Onfray ou
gure de l’intellectuel. L’intellectuel On se croit sorti de la barbarie. Do- Zemmour comme des intellectuels, ce
sartrien, celui qui se pose au niveau de mine alors la figure de l’intellectuel sont en fait de gentils animateurs – ou
l’universel, l’intellectuel prophétique, prophétique, qui va de nouveau vers méchants – mais ils n’ont rien
est en crise. C’est ce que j’essaie de ra- des projets d’émancipation et des len- d’intellectuels.
conter dans ma Saga des intellectuels demains qui chantent. Sartre est
français : la déconstruction d’un ré- l’icône de cet esprit, de cette espé- L’intellectuel prophétique est donc
gime d’historicité qui remonte aux rance-là, du marxisme, qui connaît défnitivement derrière nous ?
Lumières. On a alors commencé à une grande force puisque, en 1945, il Il y a un émiettement, une parcel-
penser le rapport au temps dans le n’est d’intellectuels que de gauche larisation par cette conception de l’in-
sens d’un futur différent du passé. – les intellectuels de droite ayant col- tellectuel spécifique dans un domaine
L’histoire est alors conçue comme un laboré ont tendance à raser les murs. particulier. Ce dont on pâtit au-
processus qui échappe à la conscience Il est redondant de parler d’« intellec- jourd’hui, c’est de l’absence d’un in-
des sociétés, des individus, qui s’ac- tuels de gauche » dans ces années car tellectuel qui remembre, qui agence
complit par lui-même, par sa propre ils sont tous très imprégnés du les choses, mais c’est parce qu’il n’y a
logique, sa propre rationalité, qui marxisme. Ce rapport au futur va se plus de projet de société. À partir du
mène à l’émancipation… Le XIXe est déconstruire entre 1944 et 1989, on moment où vous n’avez plus de projet
« le » siècle de l’histoire. va aller de déceptions en désillusions, collectif, d’utopie concrète – non une
La chose va se décomposer dans ce et de ruptures en ruptures. Le futur utopie au sens classique qui nous
que l’on peut appeler « le tragique va être de plus en plus forclos, l’avenir mène au monde orwellien, mais une
XX e siècle ». Cette vision va subir les brisé. Au terme de cette évolution, il utopie qui ait un rapport au réel, qui
effets des deux grandes guerres. La n’y a plus d’horizon d’attente, de soit un projet pour les générations
première va mettre un coup très fort projet collectif. nouvelles –, il y a un manque. Il pour-
à l’européocentrisme, la deuxième rait y avoir un ou des intellectuels ca-
Une autre fgure est donc apparue ? pables de métaboliser cette espérance-
L’historien des idées François Dosse enseigne Celle de l’intellectuel spécifique, à là, cet horizon d’attente, de l’incarner :
à l’IUFM de Créteil et à Sciences po-Paris.
Il signe en cette rentrée La Saga
l’image de Michel Foucault. Il est ce sont les circonstances historiques
des intellectuels français, 1944-1989 moins visible, il va mettre sa compé- qui font l’intellectuel.
(en deux tomes chez Gallimard). tence au service de la cité et des Propos recueillis par A. M.

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 19


le portrait

Jeffrey Eugenides,
le marbre grec
L’auteur gréco-américain de Virgin Suicides signe un recueil de nouvelles
composées tout au long de sa carrière. Heureux quand il écrit et enseigne,
l’ours apparaît néanmoins taciturne. Scoop : il a souri il y a quatre ans.
Par Marie-Dominique Lelièvre

n soir de novembre en présence d’une personnalité très ac- Eugenides l’encourage à publier son

u 2 015, Je f f r e y
Eugenides dîne à
côté de Philippe
Lançon, rescapé
du massacre de
Charlie hebdo. Le Français est l’invité,
avec Mario Vargas Llosa, de l’univer-
sité de Princeton, où l’écrivain améri-
cain enseigne la création littéraire. Ses
antennes sensorielles hyperfines bran-
complie. « Sa manière suprêmement ci-
vilisée de réagir m’a frappé. » Il décèle
aussitôt une fréquence humaine rare, le
panache. Élégance et vaillance dans
l’adversité. Les lecteurs français de Phi-
lippe Lançon, eux, les découvriront
quatre ans plus tard, avec Le Lambeau.
« Ce soir-là, il m’a dit qu’il souhaitait
écrire un livre. » Lui souriant, Jeffrey
récit. « Il m’a envoyé Le Lambeau, avec
un mot. Se souvenant de notre échange,
Lançon me remerciait du sourire dont
j’avais accompagné mes vœux », raconte
l’écrivain américain, ou ce qu’il en
reste, car le spongieux canapé de son
éditeur parisien menace de l’avaler.
Ainsi, Philippe Lançon réussit à décro-
cher un sourire à un écrivain si réservé
que Joyce Carol Oates, sa collègue à
chées sur écoute maximale, celui-ci se Princeton, a déclaré l’avoir toujours vu
penche vers son voisin de table. « La À LIRE triste. Du reste, si on demande aux ju-
qualité de l’homme m’a impressionné. rés du prix Fitzgerald quel fut le moins
Son refus d’être dévoré par l’esprit de DES RAISONS poilant des sept lauréats du prix créé en
vengeance, sa bravoure, son courage. DE SE PLAINDRE, 2011, ils votent à l’unanimité pour Jef-
Sa dignité extrême me semble le meil- Jefrey Eugenides, frey Eugenides, à qui ils l’attribuèrent
traduit de l’anglais (États-Unis)
leur de l’être humain. » Il écoute en si- par Olivier Deparis,
en 2013 pour Le Roman du mariage.
lence le récit de cette expérience. La éd. de l’Olivier, Indifférent à l’éclat fluo des bou-
vraie vie vient de mettre le romancier 304 p., 22,50 €. gainvillées dans la nuit, à la douceur
20 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018
STEPHANE LAVOUE/PASCO

Jefrey Eugenides a grandi dans une banlieue aisée près de Detroit, avant que son père, enrichi grâce aux prêts hypothécaires, fasse lui-même faillite.

nocturne de l’instant, le romancier ne personnage de Virgin Suicides. Ma- de désintégration : ratissage des feuilles
desserra guère les dents lors du dîner. cabre, malicieux, un brin halluciné, ce d’automne dans des jardins soignés,
Tyrannisé par une morose adolescente premier roman frappe par son actua- journaux livrés sur des paillassons en
(sa fille Georgia) qui examinait la cui- lité. Plus profond et plus riche que le faux gazon, soirées télé dédiées à Walt
sine étoilée avec la méfiance qu’on ré- film de Sofia Coppola, il porte en Disney. Si les provinciaux Bret Easton
serverait à des scorpions en tempura, il germe l’élection de Trump. Sur fond Ellis ou Jay McInerney explorent le ter-
se retira rapidement. de récession dans l’industrie automo- ritoire new-yorkais – coke and night-
« Nous autres grecs, nous sommes bile de Detroit, autrefois symbole de la clubs –, Jeffrey Eugenides est le chroni-
des gens tristes. Le suicide signifie prospérité américaine, il enregistre les queur de la banlieue résidentielle
quelque chose pour nous », dit un derniers rituels d’une tribu aisée en voie – haschich et musique psychédélique.
Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 21
les idées

La corrosion a commencé aux Cette rare ouverture d’esprit, Jeffrey


alentours de sa naissance, en 1960. Eugenides la cultive : « Une nation
Après les émeutes de 1967, les Blancs ÉCRIVAIN ET PROF n’est qu’un ensemble de personnes. »
abandonnèrent le centre-ville aux Noirs Peut-être doit-il cette ouverture à son
pour s’installer dans des banlieues pros- terreau gréco-américain. Venue d’Asie
pères comme Grosse Pointe, où l’écri- Mineure, la famille paternelle immigre
vain a grandi avec ses deux frères. Tan- aux États-Unis en 1922 lorsque les

MEL EVANS/AP/SIPA
dis que les grands-parents grecs Turcs rayent Smyrne de la carte pour
finissent leurs jours au grenier, Gus rebaptiser ses ruines fumantes Izmir.
Eugenides, le père de Jeff (sorry Chacun de ses romans est hanté par la
M. Eugenides, c’est ainsi que vous figure d’une aïeule grecque habitant un
nomme votre éditeur français, Olivier Chez lui, à Princeton, en 2011. monde disparu. Elle est un alter ego de
Cohen), fait fortune avec les prêts hy- 8 mars 1960. Naissance à Detroit,
l’écrivain : « Je suis toujours heureux
pothécaires et s’offre une maison cos- Michigan, dans une famille d’origine de me lever et de savoir qu’une journée
sue dans ce monde protégé. Grande lec- grecque et irlandaise. d’écriture m’attend, que je vais vivre un
trice, sa mère l’inscrit à la Liggett 1983. Étudie à l’université Brown,
maximum dans mes souvenirs. » Ceux
School, excellent lycée privé de la ville puis suit un master d’écriture de Detroit, notamment, dans une
favorisant les études littéraires, où il fait à Stanford. œuvre hantée par le déclin de la ville
du latin et de l’anglais avec des héritiers 1993. Premier roman, Virgin Suicides,
de son enfance.
Ford et d’autres rejetons des dynasties qui sera adapté au cinéma
« La famille de ma mère avait immi-
industrielles. Puis les géants automo- par Sofia Coppola en 1999. gré en 1650, sans jamais réaliser le rêve
biles vacillent. Abandonnant les politi- américain : faire de l’argent. Mon père,
2003. Prix Pulitzer pour Middlesex.
ciens cyniques à leurs fictions opti- avant de tout perdre, le réalisa dès la
mistes promettant le retour de la Depuis 2007. Enseigne à Princeton. deuxième génération. » À 60 ans, Gus
croissance, les habitants prennent la 2013. Prix Fitzgerald Eugenides se ruina en misant sa for-
route de l’exode. Virgin Suicides an- pour Le Roman du mariage. tune sur un motel de Floride qu’il vou-
nonce le désastre. La désintégration de 2018. Enseigne à la New York lait découper en appartements en mul-
la famille Lisbon préfigure celle du tissu University. Des raisons de se plaindre. tipropriété. En héritage, il a laissé à
social. La ville se vide puis fait faillite * La plupart de ses livres ont été traduits Jeffrey un nez busqué, des sourcils four-
en français aux éditions de l’Olivier
en 2014. Avec ses innombrables écoles et sont disponibles en poche chez Points.
nis et une chevelure ondulée.
fantômes, son éclairage public hors ser-
vice, ses dizaines de milliers de maisons DEDALUS POUR MODÈLE
à l’abandon, un paysage urbain quasi de celle d’un autre natif de Detroit, À 16 ans, Jeffrey Eugenides lit Portrait
irréel, Detroit devient le symbole du dé- l’historien Mark Lilla, dans son livre de l’artiste en jeune homme, de Joyce, et,
clin américain. « J’essaie seulement de La Gauche identitaire, qui vient d’être s’identifiant à Stephen Dedalus, un Ir-
décrire ce que c’est, être en vie, être moi traduit chez Stock. landais lui aussi, décide de devenir écri-
ou des gens que j’ai connus », dit-il, ra- L’élection de Trump fait réfléchir vain. « Une découverte qui avait un lien
vitaillé en café with milk please par une l’écrivain. « Si j’avais grandi à New avec la Guinness que je buvais à
main compatissante. York, peut-être que je tracerais une l’époque. » Sa mère lui envoie des livres
ligne me démarquant de la moitié de la dont elle souligne ses passages préférés.
LE REFUS DE DIABOLISER population, que je considérerais comme Il comprendra plus tard que tous, tel
La ville natale de Jeffrey Eugenides, tra- une peuplade étrangère. Élevé dans le Le Choix de Sophie, sont des histoires
ditionnellement démocrate, a massive- décor d’usines rouillées du Midwest, je de jeune écrivain au seuil de leur car-
ment voté Trump en 2015. « Comment comprends que des ouvriers aient voté rière. Une direction qu’il va transmettre
réagir dans un pays divisé ? Diaboliser Trump. Leurs moyens de subsistance à ses étudiants de NYU, où il a com-
celui qui ne vote pas comme soi ? Ou ont disparu, ils ont perdu leurs jobs, mencé à enseigner dans le même dépar-
faire preuve d’empathie et tenter de le leur monde s’est délité. Ils se sentent tement que son amie Zadie Smith.
comprendre ? Accepter la diversité des abandonnés. Ils éprouvent du ressenti- Ainsi lit-il actuellement L’Énigme de
opinions, c’est considérer chacun ment envers les élites de la Côte est et l’arrivée, de V. S. Naipaul, récit des dé-
comme un membre de sa propre tribu, de Hollywood. Peut-être Trump est-il buts et des erreurs d’un jeune écrivain
quel qu’il soit. Nous devons lutter horrible, mais il est le véhicule de leur d’origine indienne dans l’Angleterre des
contre des systèmes de croyance, pas ressentiment. » Il avale une gorgée de années 1950. « On n’apprend pas à de-
contre les personnes qui les portent. » son horrible mixture. « Certains les venir romancier, sinon en lisant et en
Inscrire l’individu dans un projet com- considèrent comme des racistes. Pour- écrivant. Dans les cours de creative
mun et non sur l’appartenance à une quoi alors ont-ils voté deux fois Obama, writing, les étudiants écrivent, puis ils
communauté qui valorise sa propre avant de se rabattre sur Trump ? Je ne partagent avec les autres et discutent.
identité. Une vision qui se rapproche crois pas ce vote structurel. » Le retour des autres, la découverte de
22 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018
ce qu’ils aiment ou de ce qui ne fonc- Michael Crichton, John le Carré, Toni
tionne pas, les aident à avancer. Ce Morrison). Celle-ci vend les droits de
principe des ateliers d’écriture est très son premier roman à Farrar, Straus and
informel, mais fructueux. » Giroux, éditeur qui collectionne
Curieux de littérature étrangère, Jef- best-sellers et prix Pulitzer.
frey Eugenides est un esprit ouvert sur
le monde et la culture européenne. Il « JE SUIS ABSORBÉ »
parle parfaitement l’allemand. Il a lu Jeffrey Eugenides se marie avec la
Milan Kundera, Emmanuel Carrère, sculptrice Karen Yamauchi, enseigne
Michel Houellebecq – « un écrivain pendant une dizaine d’années à Prin-
étrange, mêlant un sensationnalisme ceton, obtient le Pulitzer en 2003 pour
de tabloïd à une vraie sensibilité. Ses son second roman, le très visionnaire
livres sont addictifs, il a un grand talent Middlesex, épopée troublante de
pour absorber mon attention. Il m’hor- Smyrne aux États-Unis, mêlant
rifie et m’amuse ». Étudiant, Jeffrey réalisme et réalisme magique, racon-
s’offre une année sabbatique en Europe tée par Calliope Stephanides, un her-
et en Asie avant d’atterrir comme bé- maphrodite vivant à Berlin. « Un livre
névole chez mère Teresa à Calcutta. remarquable. Le morceau de bravoure
« Mère Teresa était délicieuse, la voir est la mise à sac de Smyrne, en 1922 »,
rendait heureux, mais impossible de sa- dit son éditeur français, Olivier Cohen
voir s’il ne s’agissait pas d’une simple (l’Olivier), en le comparant au Lolita
projection », dit-il, avec cette ironie que de Nabokov. Quinze ans après sa pu-
l’on retrouve dans ses livres. À l’hos- blication, les ventes en poche de
pice des mourants, il distribue des mé- Middlesex ne faiblissent pas, le trans-
dicaments et lave les moribonds : genre est devenu sujet de société. Jef-
« Vous étiez censé vous dire que ces frey Eugenides devient un romancier
gens étaient le Christ. Si vous y parve- reconnu, la preuve, son effigie géante,
niez, alors le Christ vous apparaîtrait. arborant moustache et gilet cow-boy,
Je me souviens d’un volontaire qui on- domine les écrans de Times Square, à
doyait le corps d’un malheureux avec côté de la couverture non moins
de l’eau bénite en hurlant : “Ceci est le géante de son livre suivant, Le Roman
corps du Christ…” » du mariage. L’écrivain s’achète des mo-
En 1978, Jeffrey s’inscrit à Brown. Il cassins chez Edward Green et une
fume des cigarettes au clou de girofle, maison à Princeton, est devenu père,
porte de longues écharpes et des par- divorce… En cette année 2018, il
s’installe à New York avec l’enfant, de-
Je comprends venue une étudiante en droit à NYU.
que des ouvriers Son dernier livre, Des raisons de se
plaindre, récapitule son travail de 1988
aient voté Trump. à aujourd’hui. « C’est une sorte de re-
Il est le véhicule de cueil posthume de nouvelles de diffé-
leur ressentiment. rentes époques que ma veuve aurait pu-
blié pour rembourser l’emprunt »,
dessus en tweed. Prétentieux comme dit-il. Lorsqu’on lui demande pourquoi
personne, il se balade avec une canne il écrit, il répond : « J’admirais des écri-
en hommage à Dedalus et fait du vains et je voulais faire comme eux.
théâtre avec John Kennedy Jr (« il était C’est une manière d’être en vie, d’être
excellent »). Après un passage par attentif à ma propre vie, et de la com-
Stanford, il envisage de se faire prêtre prendre. » Un jour que Jonathan Sa-
car on peut écrire en même temps. Plus fran Foer, qui fut son élève à Princeton,
tard, il s’installe à l’American Academy lui demandait s’il était heureux, Euge-
de Berlin (1999-2004). Il publie des nides a répondu : « Je suis absorbé. »
nouvelles dans The Paris Review, ce qui Pour pouvoir lire une traduction du
lui ouvre les portes de Lynn Nesbit, lé- livre de Philippe Lançon, il a chargé son
gendaire – le mot est de Jackie Onas- agent de lui trouver un éditeur améri-
sis – et puissante agente littéraire new- cain. Trop tard, il en avait déjà un.
yorkaise (Joan Didion, Tom Wolfe, C’est l’intention qui compte. L
le récit

Simon
Liberati

Freddie Mercury,
un dieu moustachu
L’écrivain a vu pour nous le biopic retraçant la vie du chanteur
de Queen. Un destin et un film à la fois sucrés, velus et tonitruants.

ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE


n imagine mal le ans d’incubation et un avatar ayant, colonial britannique. La famille, d’ori-

o nombre de mous-
tachus qui enva-
hirent le café de
Flore et tous les
lieux à la mode
entre la fin des années 1970 et le dé-
but des années 1980. Le raz-de-marée
apporta un nouveau public à Queen.
Sauvant le groupe des poubelles de
l’histoire. Show must go on : après dix
hélas ! dépassé sa date de péremption
(Sacha Baron Cohen a été remplacé
par Rami Malek, formidable dans le
rôle), voici enfin l’heure de retrouver
au cinéma l’idole telle qu’en elle-
même l’éternité la change.
C’est en Afrique que débute la lé-
gende de Queen. Juste après la Seconde
Guerre mondiale, le protectorat de
Zanzibar (Tanzanie actuelle) est en-
gine indienne, appartient à la commu-
nauté parsie – ces Perses ayant fui leur
terre après sa conquête par les musul-
mans pour continuer à pratiquer le
zoroastrisme, soit le culte professé par
Zarathoustra. En 1953, Farrokh est en-
voyé en Inde aux bons soins de sa
grand-mère maternelle ; il est placé
dans un internat, l’école de garçons
St. Peter à Panchgani. Bons résultats,
core un sultanat soumis à la couronne excellents en ping-pong. Passionné de
L’écrivain Simon Liberati, auteur d’Eva et d’Angleterre. Farrokh Bulsara, le futur musique, il passe son temps à imiter la
de California Girls, a récemment signé chez
Stock Les Rameaux noirs et Les Violettes de
Freddie Mercury, y naît le 5 septembre chanteuse Lata Mangeshkar devant le
l’avenue Foch. Il publie en janvier prochain 1946. Son père, Bomi (mort à 95 ans poste de radio à lampes de sa grand-
un nouveau roman, Occident (Grasset). en 2003), est comptable pour le bureau mère. Il prend aussi des cours de piano
24 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018
ILPO MUSTO/REX FEATUR/REX/SIPA
Le chanteur de Queen en concert à Bruxelles, en avril 1982.

et participe activement aux spectacles D’après ses biographes, il voue aussi un un stand de vêtements vintage tout en
de l’école. En 1962, il entre à la culte à Jimi Hendrix, l’ancien guita- travaillant en semaine comme ba-
St. Mary High School de Mazgaon, à riste de Little Richard, qui se produit gagiste à l’aéroport de Heathrow.
Bombay. Il joue du piano depuis l’âge à l’époque dans les petits clubs. Liza
de 12 ans dans un groupe de rock, The
Hectics (« Les Épileptiques »). Très ti-
mide, il reste en retrait.
Minnelli sera son autre grande in-
fluence. Vers 1967, il dessine des vête-
ments et s’essaie à la BD, avant d’intri-
C ’est en 1970 qu’il forme Queen
avec les deux membres restants de
Smile, qui venaient de signer un
En 1964, alors que Farrokh a 17 ans, guer (façon All about Eve) pour intégrer contrat chez Mercury. Nom de scène
le sultan de Zanzibar est renversé, la fa- le groupe Smile, composé de Tim Staf- qu’il adopte. Ici commence Bohemian
mille Bulsara s’exile en Angleterre, fell, son voisin de lit à l’école d’art, Rhapsody, le biopic de Bryan Singer,
s’installant dans une maison de la ban- Brian May et Roger Taylor, en tant que clairement contrôlé par les survivants
lieue de Londres. Farrokh se destine à second chanteur. Tim Staffell finit par de Queen et les ayants droit du chan-
des études artistiques et intègre en lui céder sa place et abandonne la mu- teur défunt. La rencontre avec Smile,
1966 le Ealing Art College de Londres. sique pour une moelleuse carrière de redorée par les soins des scénaristes, a
L’Angleterre est en pleine beatlemania, modéliste à la BBC. Après plusieurs peu à voir avec les faits historiques. Le
et Farrokh n’échappe pas à la règle. groupes sans lendemain, Farrokh tient jeune « Paki » – c’est ainsi qu’il est
Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 25
le récit

bisexuel en client assidu des bars cuir


new-yorkais, l’Anvil ou The Toilet,
tient tout entière à cet appendice. Le
film (tout public) fait toutefois l’im-
passe sur le fist-fucking, les poppers et
les comptoirs à pisse, préférant la mé-

TM & /2018 TWENTIETH CENTURY FOX FILM CORPORATION.


tonymie d’un after discret en compa-
gnie d’un cuir méchant et d’une
bande de motardes.

M oustachus = drogues dures =


mauvaises décisions = sida. Sur
cette base aussi efficace que simpliste,
la seconde partie du film conte le dé-
sarroi, devant la dérive de Freddie, de
ses collègues musiciens toujours aussi
chevelus (pour garder ce look en 1983-
1984, tout en buvant du Pepsi, il fallait
Dans le film Bohemian Rhapsody, Rami Malek (Freddie Mercury) et Gwilym Lee (Brian May) . être sous contrat chez Disney – à moins
qu’il ne s’agisse de perruques), de la fa-
présenté – fait des vocalises de- d’auteur à sa mort, la famille récupé- mille hindoue digne et fidèle à ses va-
vant le groupe de chevelus qui l’engage rant l’autre moitié. Le dernier amant leurs ancestrales, et de Mary, toujours
à l’essai, non sans s’être moqué de sa reçoit 500 000 livres, comme son chef humide de larmes et jeune maman.
dentition. L’ambiance du film, le jeu cuisinier. Queen Kong a perdu la raison, mais
extraverti de Rami Malek, le rythme 1971 : premier album sous le signe il la retrouve grâce à deux malédic-
survolté du montage font penser à du prog rock néopsychédélique façon tions : le sida et Bob Geldoff, le pro-
Showgirls, de Paul Verhoeven. C’est Genesis ou Yes. Les vocalises harmo- phète du charity-business en faveur de
une hagiographie menée avec brio, nieuses de Freddie Mercury, les réfé- l’Éthiopie. C’est le final grandiose du
surtout dans la première heure du film. rences multiples, les morceaux inter- Live Aid à Wembley avec Roll’s Royce,
En 1970, Freddie se met en ménage minables et le gros travail de production doc d’archives, Diana et Charles, figu-
avec la blonde et cool Mary Austin, vont dans le sens de la musique am- rants clonés et Freddie-Rami Malek se
vendeuse chez Biba, l’extravagante biante, mais manquent de cette sim- livrant à son show, calqué sur le vrai.
boutique londonienne, archétype du plicité rock revenue avec les punks, Dernière séquence en temps réel : les
« Bohemian Chic ». Un palais de fée- dont le règne correspondra paradoxa- vingt minutes qui furent l’acmé de la
rie maigrement rendu dans le film par lement au couronnement commercial vie de Freddie paraissent intermi-
un vase de fleurs Art déco, un por- de Queen. Les scénaristes de Bohemian nables, bercées par une musique atroce,
tant de vêtements et quelques figu- Rhapsody continuent la fable en ren- les vocalises de Castafiore enrouée, les
rants déguisés. Mary restera toujours dant l’atmosphère des compositions à larmes du public et celles des parents
proche de Freddie, même après son leur manière. Après Showgirls, la réfé- Bulsara, réconciliés avec leur fils et leur
outing en 1974 dans l’hebdomadaire rence cinéma qui vient à l’esprit (mou- nouvelle bru, Jim (enfin un gentil
New Musical Express, en pleine mode moute verte et grande bouche du hé- moustachu !). La vendeuse de Biba re-
glitter (favorable aux bisexuels type ros) est Le Muppet Show : une soupe trouve son roi Farrokh…
Bowie ou T. Rex). Épisode négligé baroque, mélange d’opérette électrifiée La fin fut terrible, comme pour
par le biopic, qui préfère mettre en et d’hymnes martiaux pour cham- toutes les victimes de la maladie. Elle
avant l’omerta observée ensuite par pions de ping-pong bourrés, façon nous est épargnée par le biographe qui
Freddie sur ses mœurs et ses origines. « We are the champions ». Les punks préfère, on l’aura compris, baisser le
Parti pris qui hétérocentre le point de vomissaient sur Queen. Les uns cre- rideau sur fond de rock caritatif. L
vue. C’est Mary, la famille indienne vaient d’héroïne pendant que les autres
et les trois musiciens chevelus qui survendaient leur boucan planétaire.
font figure de gentils, les méchants Queen est donc un groupe ultra- À VOIR
étant les requins du rock et les pédés ringard et grand public à la fin des an-
(surtout moustachus). nées 1970 – moment où Freddie per-
BOHEMIAN RHAPSODY,
dant sa crinière choisit le look folle cuir un film de Bryan Singer,

L e testament du chanteur confirme


ce point de vue : Mary a hérité de
son palais londonien, ainsi que de la
du Meat Market, style Village People.
L’arrivée de la moustache est valo-
risée par une mise en scène musclée.
avec Rami Malek, Ben Hardy,
Joseph Mazzello…
Durée : 1 h 46.
En salle le 31 octobre.
moitié de sa fortune et des droits La métamorphose du « glitterrian »
26 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018
en couverture

LES
MENTEURS
ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

28 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


Trump, Poutine, Netanyahou, Le Pen, Salvini, Orban, Bolsonaro…
Partout s’installent des dirigeants qui mentent, manipulent, jouent de l’intox.
La vérité n’est plus leur problème. Et, sous leur impulsion, le rêve d’une
mondialisation heureuse, fondée sur la libre circulation des savoirs vérifiés,
se transforme en un vaste cauchemar où les faits sont ravalés au rang d’opinions
et les opinions rhabillées en vérités par la magie des « faits alternatifs ».
Nos démocraties doivent se défendre contre cette forme de corruption qui s’attaque
à la connaissance et au langage même. Mais sont-elles armées pour cela ?
Dossier coordonné par Aurélie Marcireau et Alexis Brocas (avec Pierre Natnaël Bussière)

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 29


en couverture

Hoax, mensonges et vidéos

La vérité est ailleurs


Qu’il s’agisse des États-Unis, de la Russie, de la Turquie, du Brésil ou de la France,
les leaders populistes font des « faits alternatifs » de véritables armes de persuasion.
Par Alexis Brocas et Aurélie Marcireau

a politique et la littérature ont démocrate se réunissent secrètement ennemis pour la corrompre – une vé-

l ceci en commun qu’il s’agit


d’imposer une vision. Dans
L’Art français de la guerre,
l’écrivain Alexis Jenni mon-
trait comment le général de
Gaulle, auteur de génie, écrivit le grand
roman national, fait de résistance, de
batailles perdues et de guerre gagnée,
qui servirait de support à la France du
dans une pizzeria pour s’adonner à des
orgies satanistes et pédophiles (le Piz-
zagate). Les lycéens américains qui
pleurent leurs camarades morts lors
de fusillades en milieu scolaire sont
des acteurs. Les frères Kouachi ont été
manipulés par les services secrets fran-
çais à des fins de propagande antimu-
sulmane. Les vaccins nuisent plus
rité alternative avant l’heure. Ces ou-
trages à la réalité semblaient le propre
des régimes autoritaires. Aujourd’hui,
le complotisme devient une arme dans
la conquête du pouvoir en démocratie.
La carrière politique de Donald Trump
commence quand il met en cause le
fait que Barack Obama soit né aux
États-Unis et qu’il exige la publication
XX e siècle. Une fiction gaullienne qui qu’ils ne sauvent. Toutes ces idées pa- de son extrait de naissance…
prenait quelques libertés avec les faits, raissent ridicules. Elles ont pourtant
mais présentait une vertu : celle de ras- leurs supporteurs, impossibles à dé- LECTURE EN DIAGONALE
sembler. Grâce à quelques résistants res- tromper depuis que l’invention d’In- Aujourd’hui, la distorsion de la réa-
tés debout, la France se relevait… ternet leur a permis de se rassembler lité, sa pure et simple falsification de
Puis les historiens se sont mis à détri- en communautés. Poussez un com- plus en plus souvent, trône dans les
coter les romans nationaux. À révéler plotiste au bout de ses arguments et il lieux du pouvoir. À la Mai-
la complexité cachée derrière les récits finira par un regard en coin : vous son-Blanche, où Donald Trump in-
collectifs. On aurait pu croire que la po- voilà catalogué chantre du système, vente tout et son contraire selon son
litique suivrait le mouvement et divor- défenseur des mensonges officiels. intérêt. Au Kremlin, où Vladimir
cerait de la littérature pour se rappro- Ce qui est nouveau, ce n’est pas le Poutine attise la paranoïa de ses conci-
cher des sciences humaines. Au complotisme ni la manipulation des toyens en affirmant que des étrangers
contraire ! Après avoir imité la bonne faits, mais leur usage exponentiel en collectent du « matériel biologique
littérature, elle a épousé la mauvaise. politique. Il existe certes des exemples russe » en vue d’attenter au génome
Ce fut l’ère du storytelling, consistant passés : Les Protocoles des sages de Sion, national, comme l’explique l’histo-
à inventer, autour de l’objet à vendre, rienne Françoise Thom dans Com-
une histoire qui correspond à une dra- Après avoir imité prendre le poutinisme (lire p. 42-43).
maturgie édifiante et préinscrite dans C’est encore l’agence spatiale russe qui
l’esprit du public visé. Ainsi, John Fitz- la bonne littérature, demande à la Nasa des comptes sur
gerald Kennedy a été vendu comme la politique a épousé l’alunissage, et donne ainsi des argu-
l’incarnation du jeune héros américain la mauvaise. ments à ceux qui n’y croient pas. Ou
plein de santé (alors que, malade du bien, en Turquie, un haut responsable
dos, il devait porter un corset et se forgés par la police secrète tsariste pour du parti du président Erdogan qui es-
bourrer de médicaments). De ce gros justifier les pogroms (après avoir servi time que la théorie de la Terre plate
mensonge aux vérités alternatives d’au- à alimenter la haine antijésuite, comme mérite d’être défendue au même titre
jourd’hui, il y a toutefois un pas. le rappelle Umberto Eco dans Le Ci- que celle qui la dit ronde. La vérité est
Neil Armstrong n’a jamais mis un metière de Prague) ; les théories fausse- ailleurs : ce ne sont plus d’obscurs sites
pied sur la Lune (le moon hoax). Des ment scientifiques des nazis sur la race de para-information qui vous le
Américains membres du Parti aryenne et les tentatives de ses disent, mais des hommes politiques

30 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


ILLUSTRATION RITA MERCEDES POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

de premier plan. Ceux-ci savent que que nous avalons. Elle va même du monde. Post-vérité et montée des
le cerveau humain sera toujours tenté jusqu’à relier ce type de lecture à la populismes vont de pair.
de préférer une histoire simple et ro- montée du populisme : « Si l’espèce La politique est-elle possible sans
mantique qu’il comprend aussitôt plu- humaine commence à être de moins mensonge ? Sans flatterie, sans arrange-
tôt qu’une histoire complexe dont l’as- en moins empathique, de moins en ment avec la vérité pour que le peuple
similation lui coûtera bien des efforts. moins analytique, nous serons gou- entende ce qu’il souhaite entendre ? La
Ainsi s’explique le triste succès que vernés par des démagogues », a-t-elle question a traversé toute la pensée po-
connaissent aujourd’hui les « faits al- confié à nos confrères d’Usbek & Rika. litique, de Platon à Kant, de Machiavel
ternatifs » et les théories du complot jusqu’à Arendt. En pratique, le poli-
– et leur multiplication sans vergogne « LA VÉRITÉ N’EST PAS VRAIE » tique doit composer avec une part de
dans la bouche d’un nombre croissant Les faits ne seraient donc plus si têtus. mensonge, de séduction teintée de dé-
de dirigeants. Cela tient aussi aux En 2018, un conseiller du président magogie. Les discours de vérité n’ont
nouveaux médias, aux nouvelles habi- américain peut dire qu’il existe des al- d’ailleurs été que peu récompensés dans
tudes de lecture qui en découlent. ternatives facts quand l’avocat person- l’histoire récente. Combien de Français
Dans son livre Reader, Come Home, nel de ce même président Rudolph sont nostalgiques d’un Rocard ou d’un
pas encore traduit, la chercheuse en Giuliani peut affirmer : «Truth isn’ Mendès France ? Las, ces derniers n’ont
neurosciences américaine Ma- truth. » La vérité n’est pas vraie. Elle de- pas été payés électoralement en retour
ryanne Wolf nous explique que les viendrait donc toute relative, malme- de leur sincérité. Les charmes du vrai-
écrans nous condamnent à la lecture née par des personnages aux quatre semblable, qui confirme ce que l’on
en diagonale, qui abolit notre esprit coins du monde qui n’hésitent pas à la pense déjà, l’emportent souvent sur
critique et nous incite à croire tout ce tordre pour servir et diffuser leur vision l’authenticité. Mais notre époque est

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 31


en couverture

Entre complotisme et intox singulière. Les mensonges, avec les


nouveaux médias, se propagent à une

PRÉSIDENTIELLE 2017, vitesse insensée sur fond de crise de


confiance dans les élites comme dans

À FOND LES FAKES


les institutions et de doute sur la capa-
cité du système économique à amélio-
rer la vie. Les autorités morales, poli-
L’élection, si prodigue en la matière, a suscité la loi « contre tiques, sanitaires, intellectuelles, voire
la manipulation des informations », en discussion au Parlement. journalistiques, n’en sont plus.
Les mensonges nous sautent aux
yeux par leur nombre, leur ampleur et
« Des intox ou fake news, il y en a eu une rumeur appuyée de faux leur caractère invraisemblable. Ce qui
dans les campagnes précédentes. documents lancée quelques heures étonne, c’est que ces mensonges ne
La diférence tient au côté massif auparavant sur le forum anglophone semblent plus être vraiment un pro-
aujourd’hui de leur difusion », explique pro-Trump, 4chan. Deux jours plus tard, blème. Lors de la première année de
Samuel Laurent, rédacteur en chef des son lieutenant Florian Philippot prend mandat de Donald Trump, la presse
« Décodeurs » du Monde. quelques libertés avec la vérité. américaine en a dénombré 2 000 : 40
Si la présidentielle française reste très Après un déplacement houleux de sa par semaine ! Une activité de vérifica-
en deçà de la campagne américaine candidate, il relaie sur son compte tion à temps plein pour les journalistes
en termes de pollution par les intox Twitter un SMS d’En marche ! appelant à chargés de suivre la Maison-Blanche.
et autres fake news, la dernière venir bousculer Marine Le Pen. Message Et alors ? Le président remet sa mèche
campagne est marquée par des faits dénoncé rapidement comme un faux. et balaie d’un revers de main : il se fiche
nouveaux et inquiétants. Supprimer son tweet ? Pas question d’être démenti, il se moque du réel.
Les Macronleaks ont brouillé l’entre- pour Florian Philippot, qui explique Comme Vladimir Poutine peut af-
deux-tours. Ces documents souvent alors : « C’était un faux, mais ça aurait firmer qu’il n’y a pas de soldats russes
douteux issus d’un piratage de boîtes pu être un vrai. » en Ukraine en 2014 alors que lui sont
mails d’En marche ! ont été difusés par Un fond d’air complotiste a également montrées des images de ces mêmes sol-
Wikileaks deux heures avant la fn de la soufé sur la campagne. « Le camp dats, Donald Trump peut sans ciller
campagne. Il semble que la « manip » Fillon s’est enfermé dans une rhétorique dire pendant sa campagne électorale
soit venue de Russie. « Cela n’a pas eu conspirationniste dès que son chef a été qu’il était contre la guerre en Irak, alors
d’impact massif », analyse Samuel mis en examen. Conspirationnisme
Laurent. Néanmoins, cet épisode dont il n’est jamais sorti sur la On se dirige vers
rappelle étrangement les turbulences complicité des juges, des médias, etc.,
de la campagne américaine, elles aussi pour faire tomber Fillon. Des récits
un analphabétisme
provoquées par des agents d’infuence portés par des politiques. Là aussi, organisé.
russes désireux d’afaiblir Hillary Clinton. on a un discours de mensonge, mais
il a moins été analysé comme tel, qu’il s’y était déclaré favorable. Le men-
bizarrement », résume Samuel Laurent. songe est le bras armé des populistes
Les campagnes pour les primaires puis qui se moquent d’être démentis. Dé-
la présidentielle ont été ponctuées de mentez, démentez, il en restera toujours
nombreuses intox : la campagne sur une trace. Trace reprise, amplifiée, vé-
« Ali Juppé », Jean-Luc Mélenchon hiculée par des réseaux sociaux qui, al-
et la suppression du porc des cantines gorithmes obligent, confortent les déjà
scolaires, les faux diplômes de Benoît convaincus, sèment le doute chez ceux
FRANCOIS MORI/AP/SIPA

Hamon, ou encore la taxe sur les qui ne savent pas ou pas bien. Ne pas
propriétaires d’Emmanuel Macron. Élu, être considéré comme crédible n’est pas
ce dernier a voulu légiférer, rapidement. un problème pour un Trump, un Sal-
La proposition de loi contre les fausses vini, un Orban ou un(e) Le Pen. La vé-
Marine le Pen en campagne, en mai 2017.
informations rebaptisée « contre la rité n’est plus qu’une position discu-
manipulation des informations » devrait table, une opinion. Cette stratégie
« J’espère qu’on n’apprendra pas que être applicable dès les élections permet de décrédibiliser tout le monde.
vous avez eu un compte ofshore aux européennes. Mais est-elle vraiment Quand il ne reste que des positions, on
Bahamas ! » Voici un autre fait adaptée ? Pour lutter contre certaines ne peut que se situer par rapport à elles.
marquant : cette allusion de Marine Le manipulations extérieures, en partie, Le pays de Descartes, certes à une
Pen en plein débat du deuxième tour à mais pour le reste… Aurélie Marcireau moindre échelle, n’est pas épargné. De

32 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


Marine le Pen au Média (organe télé-
visé proche des Insoumis), la dénoncia-
tion des « médias traditionnels » est un
marqueur de l’époque. Ainsi, Marine AU BRÉSIL, HORREURS ET DÉNÉGATIONS
Le Pen en février 2017 expliquait : « Je L’attitude du Brésilien Jair Bolsonaro
ne peux que vous inciter à aller vous- éclaire un aspect intéressant des fake
news. Lors de sa déclaration télévisée du

AGENCIA BRASIL/NOTIMEX/AFP
même à la pêche à l’info en utilisant In-
ternet et en ayant un accès direct à une 4 octobre 2018, il a tout simplement nié
avoir tenu les propos racistes, misogynes
information sans filtre et non transfor-
et homophobes par lesquels il a séduit les
mée. Il en va de la vérité, il en va de électeurs conservateurs (à l’exception de
votre liberté. » la phrase prononcée en 2003 contre la dé-
putée Maria do Rosário : « Je ne te viole
« DÉMOCRATIE DES CRÉDULES » Le candidat d’extrême droite est arrivé en tête pas parce que tu ne le mérites pas », pour
Sans filtre, sans hiérarchie, voilà le au premier tour de la présidentielle brésilienne. laquelle il a été condamné). Ce double jeu,
problème. Car les fake news et autres qui consiste à dire des horreurs puis à nier qu’on les ait dites, révèle une caracté-
mensonges politiques ont un poten- ristique essentielle des pratiques de désinformation à la brésilienne, qui exprime
tiel. Ils sont, selon une étude du MIT une forme de vérité afective si dénuée de fondement et si violente qu’elle en de-
publiée au printemps dans Science, vient inavouable : « Je ne pourrais pas aimer mon fls s’il était homosexuel », ou :
plus retweetés que les autres, plus li- « L’erreur de la dictature fut de torturer au lieu de tuer » (verbatim). Il s’agit alors
kés, et plus vite. Le magazine de réfé- de faire surgir une idée monstrueuse, quitte à la retirer immédiatement, à l’image
de l’attentat au couteau dont Bolsonaro a été victime pendant la campagne. L’in-
rence titre ainsi : « Comment le men-
culpé a lui-même déclaré : « Je ne voulais pas le tuer. » Maxime Rovere
songe se propage. Sur le média social,
les fausses nouvelles écrasent la vé-
rité ». Un appeau, une bonne matière.
Il en va de même pour les thèmes plus libérale s’est érodée », écrit-il. L’Italie est de vérification, d’interpellation, de ré-
scientifiques ou techniques, comme la ainsi devenue le laboratoire d’une cer- flexion. Immense, difficile et merveil-
nocivité des vaccins, des ondes. Ces taine forme de populisme européen. leuse tâche à mener.
sujets qui demandent une expertise Les mensonges contribuent au récit po- « On ne répond pas à la propagande
sont un terrain fertile pour les litique d’un Matteo Salvini ou d’un par la propagande », estime le journa-
fake news. La peur et la méconnais- Beppe Grillo, qui captent les peurs liste Dominique Vidal, auteur avec
sance en sont les stimulants. d’une partie de la population. « En pra- Bertrand Badie du Retour des popu-
Le sociologue Gérald Bronner dé- tique, pour les adeptes des populistes, lismes. « On se dirige vers une situa-
peint depuis des années « cette démo- la véracité des faits pris un par un ne tion d’analphabétisme organisé. Le
cratie des crédules » qui s’étend. Non compte pas. Ce qui est vrai, c’est le mes- populisme repose sur le fait de décé-
pas que nous ne cherchions plus, que sage dans son ensemble, qui correspond rébrer des populations, de leur enlever
nous n’ayons plus soif de vérité. Loin à leur expérience et à leurs sensations », autant que possible toute connaissance
de là, mais la dérégulation du marché écrit ici Giuliano Empoli, ancien du passé, toute lucidité sur le passé et
de l’information, la multiplicité des conseiller de Matteo Renzi. Nos démo- donc sur le présent. On sait bien que,
émetteurs, l’absence de hiérarchie des craties fragilisées peuvent, bien sûr, ré- dans la plupart des situations qui se
sources, sur fond de défiance envers agir. Elles le doivent. sont développées ici ou là dans le
les institutions, font ressortir « la face monde, des situations de conflit en
sombre » de notre démocratie, cette LE RÔLE DES JOURNALISTES particulier, la connaissance du passé
propension à préférer le vraisemblable Réagir, oui mais comment ? Quand la est un élément essentiel pour avoir une
au réel, ce qui nous conforte dans ce rationalité a pris le large et que la vision solide, sérieuse, d’aujourd’hui,
que nous croyons savoir. nuance n’est plus de mise, intellec- et donc des solutions à mettre en
Les nouveaux populistes, qui pros- tuels, enseignants et médias doivent œuvre. » « D’un peuple privé de sa ca-
pèrent notamment sur la lassitude des faire de la pédagogie. Et le politique pacité de penser et de juger, vous pou-
sociétés démocratiques, comme le note doit agir. Se réapproprier un patrio- vez faire ce que vous voulez », écrivait
Yascha Mounk dans son très com- tisme inclusif, réguler le système de Hannah Arendt, nous renvoyant ainsi
menté Peuple contre la démocratie, sur- l’information et refonder la religion ci- aux pires dystopies, ces fictions à suc-
fent sur cette face sombre. « La manière vique, propose Yascha Mounk. Les cès sur des mondes sombres et des so-
dont les théories du complot en sont ar- journalistes, dans cette situation de ciétés fondées sur le mensonge et in-
rivées à occuper une place centrale en dépression et de décomposition intel- terdisant l’accès au bonheur, ouvrages
Amérique du Nord comme en Europe lectuelle, ont un rôle premier à jouer. qui s’entassent aujourd’hui dans les bi-
démontre combien la démocratie Un rôle salvateur de hiérarchisation, bliothèques adolescentes. L

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 33


en couverture

Filer à l’anglaise
Boris Johnson,
le maître
des euromythes
Il a milité pour le Brexit, à la lisière entre malhonnêtetés
et mensonges. Il ne suffit pas de dénoncer ces licences,
mais d’analyser le terreau social qui les a adoubées.
Par Kevin Hjortshøj O’Rourke

Boris Johnson faisant campagne

a campagne pour le Brexit a été tout en évitant le mensonge direct, c’est menti à propos d’une relation extra-

l très malhonnête, mais se mon-


trer malhonnête et mentir ne
sont pas toujours la même chose.
Le dictionnaire d’Oxford définit un
mensonge comme « une déclaration
probablement parce que mentir était un
crime assez grave pour mettre fin à une
carrière. Ainsi, comme le pointe la jour-
naliste britannique Isabel Hardman, il
n’est pas facile de s’accommoder d’un
conjugale. Journaliste pour The Daily
Telegraph, il était devenu le maître des
« euromythes » : d’après lui, Bruxelles
allait interdire les chips aux crevettes,
les bananes incurvées, etc. C’est ce
fausse produite afin de tromper ». Or même Johnson qui est devenu une des
les hommes politiques sont, par tradi- En 1988, principales figures du « Vote Leave »,
tion, très doués pour produire des af- jeune journaliste, il après avoir décidé à la dernière minute
firmations qui peuvent nous tromper de faire campagne pour le Brexit plu-
sans être pour autant clairement est viré du Times tôt que pour le « Remain ». Quand il a
fausses. Était-ce mentir que de suggé- pour avoir inventé comparé les tentatives de l’UE pour
rer aux électeurs britanniques que le une citation. rassembler l’Europe à celles d’Adolf
Brexit serait bénéfique à la Grande- Hitler, était-ce un mensonge ? Ça se
Bretagne ? Comme presque tous les monde où les politiciens se moquent discute, même si c’était stupide et in-
économistes, je pense que le Brexit fera désormais d’être pris en flagrant délit sultant. Et le slogan principal du Vote
du tort au Royaume-Uni. Mais consi- de mensonge. Donald Trump est Leave, « Reprendre le contrôle », ne po-
dérer cette idée d’un Brexit bénéfique l’exemple le plus évident et le plus gros- sait aucun problème, car il est toujours
comme un « mensonge » dévalue le sier, mais il n’est pas le seul, et son suc- possible de discuter du contrôle réel
terme. Et il importe d’en garder le sens cès peut être source d’inspiration aux dont peut jouir un pays dans une éco-
originel pour les cas où les politiciens États-Unis et en Europe. nomie globalisée. Le slogan n’était pas
mentent, sans ambiguïté. Le succès politique de Boris Johnson un mensonge, et il était fort efficace.
Si, traditionnellement, les politiciens [ancien ministre des Affaires étran-
sont si doués pour ne pas dire la vérité gères, partisan d’une rupture nette avec DÉTOURNEMENT DES STATISTIQUES
l’UE] est le signe que les règles du jeu La campagne pour le Leave restera dans
Professeur d’histoire economique, de la vie publique britannique les mémoires pour son bus rouge dont
Kevin Hjortshøj O’Rourke est titulaire de changent. En 1988, il a été viré de son les flancs s’ornaient de cette citation :
la prestigieuse « Chichele Chair », à poste de journaliste du Times de « Nous envoyons 350 millions de livres
l’universite d’Oxford. Membre de la British
Academy et de la Royal Irish Academy,
Londres pour avoir inventé une cita- à l’UE par semaine, finançons le NHS
il est l’auteur d’ouvrages de reference sur tion ; en 2004, il a été exclu de la direc- à la place » [le National Health Service
l’histoire de la mondialisation. tion du Parti conservateur pour avoir est le système de santé publique

34 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


restait encore cinq semaines de cam-
pagne, nous aurions pu perdre
650 000 votes » – et une perte de cette
ampleur aurait pu entraîner la victoire
du Remain (1).
Il est sans précédent qu’un ministre
des Affaires étrangères d’un pays euro-
péen dise, à propos d’un collègue ré-
cemment nommé, qu’« il a beaucoup
menti aux Britanniques », comme l’a
déclaré Jean-Marc Ayrault lorsque
Johnson a été nommé ministre des Af-
faires étrangères. Mais la remarque était

CHRISTOPHER FURLONG/GETTY IMAGES/AFP


méritée. Il serait néanmoins faux de
croire que le Brexit est le résultat des
seuls mensonges. Dominic Cummings
a peut-être raison à propos de l’impor-
tance du bus rouge dans la campagne,
mais, comme il le souligne, l’élection
était très serrée (d’où, selon lui, le carac-
tère décisif du slogan des 350 millions
de livres). Le Brexit est le produit de
pour le « Leave » en 2016, devant son bus rouge aux fancs ornés de slogans trompeurs. nombreux facteurs, et non d’un seul (2).
Ce vote est la traduction du même re-
Il y a eu pire que le bus rouge, selon tour de bâton antiglobalisation observé
À LIRE moi, c’est l’affiche pour le Vote Leave dans d’autres pays. Il reflète aussi le re-
qui proclamait : « La Turquie (popula- fus de la politique d’austérité radicale
UNE BRÈVE HISTOIRE tion : 76 millions d’habitants) rejoint du gouvernement Cameron, qui a
DU BREXIT, l’UE ». Cette déclaration, quoique pro- rendu les électeurs plus réceptifs à des
Kevin Hjortshøj O’Rourke,
traduit de l’anglais
fondément malhonnête, n’était pas un messages promettant d’augmenter le fi-
par Christophe Jaquet, mensonge flagrant, puisque la Turquie nancement du NHS. Enfin, les pro-
éd. Odile Jacob, était en effet en train de négocier son Européens sont bien obligés d’admettre
294 p., 22,90 €. accession à l’Union européenne, même que l’Union n’était pas dans une forme
si personne ne pensait sérieusement resplendissante en 2015 et 2016…
britannique]. Ce chiffre de 350 mil- qu’elle allait bientôt la rejoindre. Mais, Dénoncer les mensonges politiques,
lions de livres ne prenait en compte ni même en faisant abstraction de sa mal- et plus généralement la malhonnêteté
la fameuse ristourne obtenue par Mar- honnêteté, ce qui rendait ce slogan si politique, peut certes nous donner
garet Thatcher pour son pays en 1984, choquant, c’était la façon dont il se rac- bonne conscience. Mais il est probable-
ni la différence entre les paiements crochait à l’islamophobie : c’était fina- ment plus utile de considérer les injus-
bruts faits à l’UE et les paiements nets lement une version plus « respectable » tices qui rendent les électeurs sensibles
(puisque l’UE redonne de l’argent à de l’infâme affiche publiée par Nigel à ces messages. Car c’est seulement en
tous les États membres). En 2016, Farage [ancien chef de fil du Parti pour traitant ces injustices que nous évite-
Andrew Dilnot, directeur de l’Autorité l’indépendance du Royaume-Uni, rons les Trump, Brexit et Salvini du
statistique indépendante de Grande- l’Ukip] qui montrait une foule de Sy- futur. Traduit de l’anglais par Alexis Brocas
Bretagne, a jugé cette déclaration « po- riens espérant entrer en Europe, et dont
tentiellement trompeuse ». Son succes- le slogan était « Point de rupture ». (1) https://dominiccummings.com/2017/01/09/
seur a été « surpris et déçu » quand Le mensonge du bus de campagne on-the-referendum-21-branching-histories-of-the-
Johnson a repris le même argument a-t-il joué dans le résultat du référen- 2016-referendum-and-the-frogs-before-the-
storm-2/. Michael Gove fut le principal soutien de
l’année suivante ; il l’a interprété comme dum ? Dominic Cummings, le cerveau
Johnson pour succéder à David Cameron comme
« un détournement clair des statistiques de la campagne du Vote Leave, le Premier ministre avant qu’il ne se dise que
officielles ». Un mensonge donc. Et pense. Sur son blog, il écrit : « Si Boris, Johnson n’était pas à la hauteur de la tâche et que
quand un politicien britannique de Gove et Gisela ne nous avaient pas sou- lui-même ferait un meilleur candidat. Gisela Stuart
est une figure du Parti travailliste d’origine
premier plan persiste dans des affirma- tenus et n’avaient pas brandi la batte de allemande favorable au Brexit.
tions qui ont été si souvent et claire- base-ball portant l’inscription “Tur- (2) J’évoque plus longuement cette question dans
ment discréditées, c’est grave. quie/NHS/£350 millions”, alors qu’il un chapitre d’Une brève histoire du Brexit.

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 35


en couverture

Le laboratoire italien sur l’intensité des secousses auraient été


falsifiées par l’Institut national de géo-

À la botte
physique pour épargner à l’État le rem-
boursement les dégâts. Entre-temps, les
responsables de la politique étrangère
du Mouvement mettent au point leur

des fake news


vision du monde, faite de bateaux de
migrants financés par les États-Unis,
de plans secrets de l’Otan pour atta-
quer la Russie, de réformes constitu-
tionnelles élaborées dans les bureaux
de la banque J.P. Morgan. Confirmant
Le Mouvement des 5 étoiles et la Ligue ont su l’observation de Mark Twain selon la-
capter les peurs et les colères italiennes en élaborant quelle les mensonges peuvent faire le
un récit global aux dépens de la véracité des faits. tour de la Terre le temps que la vérité
Par Giuliano Da Empoli mette ses chaussures, les fake news des
5 étoiles voyagent à la vitesse de la lu-
mière et construisent peu à peu une
réalité parallèle dans laquelle toutes les
vérités officielles sont dénoncées
’Italie est la Silicon Valley du po- nette, une information divide [fracture comme le fruit de complots et tous les

l pulisme, un laboratoire avancé


où le déclin des partis tradition-
nels a permis, dès le début des
années 1990, le développement de
formes politiques originales, dont plu-
de l’information]. Une guerre que les
vieux médias et les pouvoirs qui les
soutiennent sont destinés à perdre. »

THÉORIES ANTISCIENTIFIQUES
adversaires de Grillo comme les lar-
bins du pouvoir.
Sauf que, depuis juin dernier, le
pouvoir c’est eux : le Mouvement 5
étoiles, premier parti italien, et la
sieurs ont connu un beau succès à l’ex- Dès le début, l’ascension du Mouve- Ligue, elle aussi adepte des fake news
portation. Rien de surprenant, donc, ment 5 étoiles est parsemée de vérités made in Russia (avant les élections, la
si, bien avant Trump, bien avant les alternatives. Beppe Grillo diffuse ses Ligue a signé un pacte de consultation
blogs macédoniens et les trolls russes, théories antiscientifiques contre la pré- réciproque et d’échange d’informa-
et bien avant les théories du complot vention – une arnaque organisée par tions avec Russie unie, le parti de Vla-
d’Orban et de ses copains du groupe les médecins – et contre les vaccins, qui dimir Poutine). Ces deux forces ont
de Visegrád, les fondateurs du Mouve- causent l’autisme. Lors des séismes dans donné naissance au premier gouver-
ment 5 étoiles préconisaient déjà la le centre de l’Italie, les blogs du Mou- nement de l’Europe de l’Ouest fondé
construction d’une réalité parallèle vement soutiennent que les données sur la réalité parallèle des fake news.
fondée sur les fake news.
Selon Beppe Grillo et Gianroberto
Casaleggio, les élites mentent, les ex-
perts mentent, les médias mentent, car
ils font partie d’un complot pour op-
primer le peuple. La seule vérité est
celle qui provient du Mouvement et de
ses émanations : blogs, réseaux sociaux,
sites d’information « alternative ». « Le
citoyen qui s’informe sur Internet
[écrivent-ils dans leur livre manifeste
de 2011] ne regarde plus la télévision et
ne lit pas les journaux. Il vit dans une
dimension parallèle. Lui seul est in-
formé, tandis que les autres sont désin-
MIGUEL MEDINA/AFP

formés par le pouvoir. Une division


Écrivain et journaliste, Giuliano Da Empoli
a été maire adjoint à la culture de Florence
et a écrit six ouvrages, dont La Peste et
l’Orgie (Grasset, 2007). Matteo Salvini salue des sympathisants lors de la rencontre annuelle de la Ligue, en juillet 2018.

36 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


Un gouvernement présidé par Giu-
seppe Conte, un professeur d’univer-
sité totalement inconnu, dont le cur-
riculum vitae fait référence à des
LES VACCINS À L’INDEX
périodes d’étude et de formation dans En déclarant que la vaccination était « in­
des universités qui disent ne l’avoir ja- utile et parfois dangereuse » et en suspen­
dant une loi qui la rendait obligatoire, Mat­
mais vu. Un gouvernement dont le
teo Salvini a donné des gages à une théorie
ministre de l’Intérieur, Matteo Sal- conspirationniste qui voit dans le vaccin
vini, a déclaré la guerre aux migrants

GARO/PHANIE/VIA AFP
rougeole­oreillons­rubéole le vecteur
en démentant quotidiennement les d’une forme d’autisme. L’idée vient d’un
données de son propre ministère qui article publié en 1998 dans The Lancet par
certifient la fin de la crise, avec une ré- le gastro­entérologue Andrew Wakefeld,
duction des débarquements de 80 % article réfuté depuis et qui a valu à son au­
par rapport au pic d’il y a deux ans. teur d’être radié de l’ordre des médecins.
Un gouvernement dont la ministre de La fn de sa carrière ? Au contraire, un tremplin ! Wakefeld est devenu, aux yeux des
la Santé a annulé l’obligation de pré- anti­vaccins, un martyr de la vérité… En août dernier, l’OMS s’inquiétait des 41 000 cas
senter un certificat de vaccination de rougeole recensés en Europe dans les six premiers mois de 2018 – soit deux fois
pour les enfants scolarisés, ignorant plus qu’en 2017. Trois mois plus tôt, le commissaire européen à la santé rappelait :
« Les vaccins fonctionnent […], de la même façon que la Terre tourne autour du So­
les chiffres de son ministère qui disent
leil. » Hélas ! les faits pèsent aujourd’hui moins lourd que les convictions. A. B.
que, à cause de la propagande an-
ti-vaccins, les cas de rougeole ont qua-
druplé depuis un an en Italie et repré-
sentent un tiers de tous ceux de farce ? » Mais le plus calé en matière de efficace que la vérité, a écrit le blo-
l’Union européenne. théories du complot est, sans aucun gueur de la droite alternative améri-
Mais c’est tout le casting du gouver- doute, le secrétaire d’État aux Affaires caine Mencius Moldbug. N’importe
nement qui semble avoir été réalisé en européennes, Luciano Barra Carac- qui peut croire à la vérité, tandis que
vue du tournage d’un film des Monty ciolo, qui, sur son blog Orizzonte48, croire dans l’absurde est une vraie dé-
Python. Le nouveau secrétaire d’État s’attaque à l’euro, compare l’Union eu- monstration de loyauté. Et qui a un
chargé des Rapports avec le Parle- ropéenne à l’Allemagne nazie et relance uniforme a une armée. »
ment, Vincenzo Mauri- Aussi le leader d’un mouvement qui
zio Santangelo, est un Contrairement aux vraies intègre les fake news dans la construc-
adepte de la théorie des tion de sa vision du monde se détache
traînées chimiques selon
informations, les vérités du lot commun. Il n’est pas un bu-
laquelle des avions de alternatives constituent un reaucrate comme les autres, mais bien
ligne seraient utilisés par fort vecteur de cohésion. un homme d’action, qui bâtit sa
les gouvernements pour propre réalité pour répondre aux at-
répandre dans l’atmosphère des agents des théories du complot comme la tentes de ses disciples. En Italie
chimiques ou biologiques nocifs pour « Hazard Circular », selon laquelle des comme ailleurs, les mensonges ont la
la population. Pour confirmer cette pouvoirs financiers obscurs auraient cote car ils sont insérés dans une nar-
théorie, il poste régulièrement sur les aboli l’esclavage en échange d’une ration politique qui capte les peurs et
réseaux sociaux les photos de traînées forme d’oppression plus subtile fondée les aspirations d’une part croissante de
blanches qu’il considère comme sus- sur le contrôle de la monnaie. l’électorat, tandis que les constats de
pectes, accompagnées de commen- ceux qui les combattent sont insérés
taires tel « À quoi vous fait penser ce CROIRE DANS L’ABSURDE dans un récit qui n’est plus jugé cré-
ciel ? » (« Quel imbécile tu es ! », lui a Derrière l’apparente absurdité des fake dible. Pour les adeptes des populistes,
répondu un internaute exaspéré). news et des théories du complot se la véracité des faits pris un par un ne
Le secrétaire d’État à l’Intérieur, cache une logique bien solide. Du compte pas. Ce qui est vrai, c’est le
Carlo Sibilia, n’est quant à lui pas du point de vue des leaders populistes, les message dans son ensemble, qui cor-
genre à se laisser berner : l’idée selon la- « vérités alternatives » ne sont pas un respond à leur expérience et à leurs
quelle les Américains ont débarqué sur simple instrument de propagande. sensations. Il est inutile d’accumuler
la Lune ne le convainc toujours pas. Contrairement aux vraies informa- les corrections si la vision d’ensemble
« Aujourd’hui, on fête l’anniversaire du tions, elles constituent un formidable des gouvernants et des partis tradi-
débarquement sur la Lune, a-t-il tweeté. vecteur de cohésion. « Par de nom- tionnels continue à être perçue par de
Est-il encore possible que personne n’ait breux côtés, les absurdités sont un plus en plus d’électeurs comme peu
le courage de dire que c’était une instrument organisationnel plus pertinente par rapport à la réalité. L

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 37


en couverture

Trump-Netanyahou,
comme larrons en foire
Par Élie Barnavi
Si le Premier ministre israélien est plus structuré que le président américain, ces deux
leaders agnostiques et débauchés appliquent les mêmes méthodes démagogiques.

ertes, « Bibi » n’est pas établir avec le président russe, à qui il gauche conspire », avant de rameuter

c Trump. L’Israélien est un


homme cultivé, bien
formé, qui a une vision du
monde raisonnée et productrice d’une
idéologie cohérente. Orateur doué, il
produit des discours plus aventureux
a rendu visite cinq fois en une année,
d’utiles relations de confiance.

UN RESSORT : LA PEUR
Cependant, les ressemblances l’em-
portent sur les différences. Voici deux
ses troupes en leur lançant : « Les
Arabes vont aux urnes en masse. »
Deux leaders tout compte fait faibles,
qui tiennent en apparence tous les le-
viers du pouvoir mais qui ne cessent de
geindre contre d’imaginaires conspira-
que ses actions. Netanyahou n’est pas hommes à l’ego aussi démesuré que fra- tions qui viseraient à les en chasser.
un va-t-en-guerre, et, lorsqu’il n’est gile, tous deux en délicatesse avec la vé- Pour tous les deux, le ressort principal
pas aveuglé par l’idéologie, il sait dé- rité, cernés par les affaires, au pouvoir de leur ascendant sur les masses est la
chiffrer les rapports de force. Dans un branlant, et qui n’hésitent
Proche-Orient en pleine tourmente, il pas à exciter leur « base »
a saisi l’occasion pour établir des rela- contre les élites, la gauche li-
tions plus ou moins discrètes avec les bérale, la presse. Deux
États arabes sunnites de la région, Ara- hommes riches, l’un milliar-
bie Saoudite en tête. Il a compris que daire, l’autre « seulement »
les menées des Iraniens dans la région, millionnaire, nés au plus
notamment le couloir chiite qu’ils en- profond de l’élite, qui pré-
tendent établir de Téhéran à Beyrouth tendent défendre les petits
en passant par Bagdad et Damas, font contre cette même élite d’où
d’Israël un partenaire stratégique ap- ils sont issus et aux intérêts
précié. Enfin et surtout, grâce à un économiques de laquelle ils
dosage habile de diplomatie et de travaillent sans relâche.
coups de force militaires millimétrés, Deux démagogues qui pré-
DEBBIE HILL/AFP

il a su maintenir Israël à l’écart d’une tendent parler au nom du


guerre civile atroce sur ses frontières, peuple tout entier, alors que
tout en respectant ses propres lignes par « peuple » ils entendent
Le Hongrois Viktor Orbán et Benjamin Netanyahou
rouges : on ne compte plus les sorties uniquement leurs partisans. se rencontrent en Israël le 19 juillet 2018.
dans le ciel syrien contre des trans- « La seule chose importante,
ports de matériel iranien vers le Liban. a déclaré le candidat Trump en mai peur : peur des étrangers, peur des bou-
Dans cette partie-là, il a compris que 2016, est d’unir le peuple, car les autres leversements sociaux et culturels in-
Poutine lui était un partenaire plus ne signifient rien. » Et Netanyahou, qui duits par la mondialisation, peur de
important que Trump, et il a su s’était déjà illustré en octobre 1997 en l’avenir, toujours menaçant. Tous deux
susurrant à l’oreille d’un vieux rabbin ont su créer des liens charnels avec leur
Historien et ancien ambassadeur d’Israël
en France, Élie Barnavi est l’auteur d’une
que « la gauche a oublié ce qu’est d’être électorat, en jouant la tradition contre
vingtaine d’essais, dont Dix thèses sur la juif », a asséné pendant la campagne le changement, la ferveur religieuse
guerre (2014, rééd. Champs/Flammarion). électorale de 2015 : « Le peuple vote, la contre les valeurs libérales. Tous deux

38 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


BRENDAN SMIALOWSKI/AFP
Rencontre avec Donald Trump lors de la 72e session
de l’assemblée générale des Nations unies, le 18 septembre 2017, à New York.

l’opposition cherche à marque de déloyauté. Tous deux jouent


leur enlever le pouvoir, ce en virtuose des réseaux sociaux, et leur
qui est tout de même son « base » s’abreuve exclusivement aux
rôle en démocratie, et elle sources d’information qui la confortent
sera accusée de les « ren- dans ses convictions, Fox News aux
verser » à la manière d’un États-Unis, Israel Hayom, le canard gra-
putsch contre le seul tuit financé par le milliardaire améri-
pouvoir qu’ils jugent lé- cain des casinos Sheldon Adelson, en
gitime, le leur. Tous deux Israël. Pour une bonne part, les ennuis
menacés par la justice de judiciaires de Netanyahou proviennent
ALEXEY NIKOLSKY/AFP

leur pays, ils en font l’en- de sa volonté obsessive de contrôler une


nemie du peuple et en presse jugée hostile. C’est que la vérité,
appelle à celui-ci pour in- ou du moins la recherche de la vérité,
timider celle-là. La poli- sans laquelle il n’est pas de démocratie
tique n’est plus ce terrain possible, n’est qu’un mythe libéral.
Le Premier ministre israélien et Vladimir Poutine au Musée juif
et centre de tolérance à Moscou en janvier 2018.
où des programmes et C’est l’ère du mensonge généralisé, des
des idéologies s’affrontent « faits alternatifs ». Il n’y a pas de vérité
agnostiques et débauchés, ils ont acheté afin de trouver un point d’équilibre, (« Truth isn’t truth »), a asséné Rudy
l’indulgence de leurs fidèles face à leurs nécessairement instable, satisfaisant Giuliani, l’avocat de Trump, à un re-
incartades contre la promesse d’une il- pour le plus grand nombre, mais une porter abasourdi. Les révélations sur les
lusoire restauration. S’identifiant au arène de combat où tous les coups sont affaires de corruption de l’un et de
peuple, ils terrorisent leurs adversaires, permis et où les seuls vainqueurs conce- l’autre ? Fake news, chasse aux sorcières,
dont les critiques sont invariablement vables sont eux. Leurs partis réduits au conspiration. La politique est un
présentées comme des tentatives de rôle de supplétifs idolâtres, tout com- champ clos où des tribus étanches se
mettre à mal la volonté populaire. Que promis est trahison, toute critique, regardent en chiens de faïence.

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 39


en couverture

Le différentiel de puissance entre la Renaissance et la Réforme, la révo-


leurs pays incite à croire que l’Israélien lution scientifique et les Lumières.
LEXIQUE est le disciple de l’Américain. Il n’en est Dans un essai célèbre publié en 1935,
Fake news. – A une traduction en rien. C’est Trump qui admire Ne- Paul Hazard a analysé ce qu’il a appelé
français depuis le 4 octobre : « infox », tanyahou, Netanyahou qui manipule « la crise de la conscience européenne »
qui désigne une information fausse ou Trump. Pour l’heure, le meilleur couple au tournant du XVIIIe siècle. C’est à une
biaisée difusée sciemment afn d’être de populistes de la planète fonctionne, crise de la conscience occidentale que
reprise dans les médias et d’infuer sur à la satisfaction des deux compères. nous sommes confrontés aujourd’hui.
l’opinion publique. Ainsi des armes de Et l’une de ses manifestations est, oui,
destruction massive irakiennes. DANSE DANS UN CYCLONE le populisme qui vient.
Faits alternatifs. – L’expression C’est à l’international que leur compli- Les facteurs culturels, alors ? Oui, les
a été inaugurée par Kellyanne Conway, cité s’observe le mieux. Trump détri- facteurs structurels. Dans un article ré-
en janvier 2017, alors qu’elle défendait cote l’ordre mondial porté par les États- cent de The New York Times, Thomas
les propos de Sean Spicer, porte-parole Unis sur les fonts baptismaux au sortir Friedman décrit ainsi le sentiment dif-
de la Maison-Blanche, chahuté par la de la Seconde Guerre mondiale, humi- fus de déracinement que beaucoup res-
presse pour ses déclarations sur lie publiquement les alliés traditionnels sentent face à un monde où leurs re-
l’afuence du public assistant à des États-Unis et fait les yeux doux à pères familiers se sont évanouis : « Les
l’investiture du président Trump.
Vladimir Poutine, Kim Jong-un ou deux choses qui les ancraient dans le
La défnition de l’expression n’est pas
claire : pour les membres de la
Rodrigo Duterte, le dément président monde, leur communauté et leur tra-
l’« alt-right », les faits alternatifs sont
philippin. Netanyahou n’a que mépris vail, vacillent. Ils vont à l’épicerie du
ceux que les médias tairaient pour l’Union européenne, mais reçoit coin et quelqu’un leur parle dans une
soigneusement pour accréditer une en grande pompe Orban et Duterte, et langue étrangère ou porte un foulard
vision du monde à leurs yeux n’hésite pas à signer avec le Premier mi- sur la tête. Ils vont aux toilettes pour
gauchisante. En France, l’expression nistre de Pologne un accord qui exonère hommes et là se tient quelqu’un près
est devenue synonyme de mensonge les Polonais de leur rôle dans la Shoah. d’eux qui leur semble être d’un sexe dif-
grossier. Lorsque François Fillon a C’est un club mondial des dirigeants férent. Ils vont à leur lieu de travail et
accusé les médias d’avoir annoncé populistes qui se met ainsi en place, un il y a un robot assis près d’eux qui leur
le suicide de sa femme sans étayer club bien décidé à damer le pion aux semble apprendre leur job. » Ces gens,
ses dires par des preuves, il a été vieilles démocraties fatiguées d’Occi- conclut le journaliste, « dansent dans
accusé en retour de produire des
dent et où Trump et Ne-
« faits alternatifs ».
tanyahou font figure de Un club mondial des
Intox. – Décrit une pratique du chefs de file. dirigeants populistes se met
monde du renseignement qui consiste Comment expliquer ce
à saturer les sources de l’adversaire phénomène ? Comme en place, bien décidé
de fausses informations. Exemple : chacun sait, la coupable, à damer le pion aux vieilles
l’opération britannique Fortitude, qui
offerte sur tous les tons à démocraties fatiguées.
leurra l’Allemagne nazie sur le lieu du
débarquement allié.
la détestation universelle,
est la mondialisation, autrement dit le un cyclone » ; mais, dans un cyclone,
Mensonge. – Assertion sciemment système-monde issu de l’intégration on ne peut danser qu’en son œil, pas
contraire à la vérité, ou dissimulation croissante des marchés et des hommes, dans ses marges. C’est ce qu’ont com-
d’un élément de vérité (mensonge par elle-même le résultat de la triple révo- pris Trump et ses émules de ce côté-là
omission). lution des transports, de la circulation de l’Atlantique, qui surfent sur les an-
Post-vérité. – Décrit cette époque où de l’information et de la communica- goisses et les peurs de ceux pour qui
la vérité n’est plus une valeur absolue. tion de masse. C’est elle qui provoque l’œil du cyclone semble hors de portée.
D’après le journaliste Matthew d’Ancona, la crise d’agoraphobie qui saisit les C’est ce qu’a compris Netanyahou, qui
c’est l’écrivain américain Steve Tesich qui hommes, et, par ricochet, le repli iden- est passé maître dans l’art de transpo-
utilise le premier le terme en 1992, dans titaire et ce que Francis Fukuyama ap- ser dans le contexte local les affronte-
un article paru dans Nation : « Les pelle dans un essai récent la « politique ments culturels américains.
Américains étaient à ce point
du ressentiment ». En attendant l’apocalypse, il y a tout
traumatisés par le Watergate, l’Irangate
et d’autres scandales qu’ils ont
Que la mondialisation provoque une de même des choses à faire. Sur le plan
commencé à se détourner de la vérité et, énorme crise protéiforme, rien d’éton- économique, réduire les inégalités, de-
par lassitude, à œuvrer ensemble à sa nant à cela. Ce fut le cas à chaque bou- venues obscènes, est un impératif ab-
suppression. En tant que citoyens libres, leversement majeur depuis l’aube de la solu. Sans le correctif d’une distribu-
nous avons librement décidé de vivre modernité, des grandes découvertes à tion plus équitable de ses fruits par
dans le monde de la post-vérité. »  la crise des années 1930, en passant par l’impôt progressif, la mondialisation

40 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


prendre les décisions difficiles qui re-
lèvent de leur responsabilité. Le référen-
dum se justifie parfois, rarement, lors-
qu’il s’agit de changer radicalement les
règles du jeu démocratique. Il n’est le
plus souvent qu’un simulacre de démo-

KEVIN LIM/THE STRAITS TIMES/HANDOUT/ANADOLU AGENCY/AFP


cratie, en faisant de toute question, si
complexe et technique soit-elle, si dé-
cisive soit-elle pour l’avenir de la na-
tion, un plébiscite pour ou contre le
gouvernement du moment. Enfin, la
démocratie présuppose chez ses ci-
toyens une conscience politique élevée,
laquelle ne va pas sans une éducation
historique et civique solide. C’est là que
les élites politiques ont failli.
Les élites intellectuelles, elles, ont
failli en s’enfermant, à leur tour, dans
Kim Jong-un et Donald Trump durant leur sommet à Singapour, le 12 juin 2018.
un carcan identitaire. On pense sou-
vent, à gauche, que l’obsession identi-
est un désastre social et moral. On peut misogynie, le dédain de la science et des taire est une affaire de droite. Il faut
toujours rêver de révolution ; ce qu’on faits, l’ignorance crasse des réalités in- n’avoir jamais mis les pieds sur un cam-
finira par avoir, c’est la jacquerie ou la ternationales ? Faut-il, en Israël, adop- pus américain, de préférence de l’Ivy
dictature. Évidemment, une véritable ter l’idéologie annexionniste, la haine League, pour ignorer la force de la pas-
politique de réduction des inégalités ne des Arabes et des migrants, le mépris sion identitaire de gauche. Là-bas, dans
peut se concevoir qu’à l’échelle de très des institutions ? Plus généralement, ces îlots d’excellence perdus dans un
grands ensembles, faute de quoi on est convient-il d’exonérer le peuple de toute océan de misère intellectuelle, on est
à la merci de la surenchère protection- responsabilité ? Parce qu’il est le peuple, d’abord femme, noir, hispanique,
niste et du dumping fiscal. Eh oui ! aurait-il toujours raison ? Montesquieu homo ou bi ou transsexuel, avant d’être
n’en déplaise aux souverainistes de tout définissait la république, nous disons la étudiant et simplement un être humain
poil, l’échelle pertinente pour agir démocratie, comme le régime fondé sur parmi d’autres êtres humains. Les dif-
contre les effets pervers de la mondia- la vertu. Cela n’implique-t-il pas pour férences y sont exacerbées par une po-
lisation, c’est l’Europe. l’électeur quelque discernement pour litique délibérée, sanctionnée par les au-
saisir les enjeux d’un scrutin : lire les torités universitaires et exécutée avec
RESPONSABILITÉS DE LA GAUCHE programmes des candidats et se déter- rage. On s’y réfugie entre soi dans des
Sur le plan culturel, la marge de miner en fonction de son intérêt bien safe spaces, on y traque la moindre pa-
manœuvre est encore plus étroite. Les compris comme celui de la nation ? La role, la plaisanterie la plus anodine,
États-Unis ne seront plus jamais una- rage et l’envie de tout mettre à terre voire le pronom ou la tournure gram-
nimement blancs et protestants ; c’est sont-elles des raisons suffisantes, poli- maticale qui dénoteraient je ne sais quel
tant pis pour les nostalgiques de la tiquement et moralement justifiées ? glissement sémantique dans un
Confédération, mais on n’y peut rien, Non, je ne fais pas le procès de la dé- « champ discursif » où l’individu ne se
et d’ailleurs on n’a aucune envie d’y mocratie, pour la bonne raison que je complaît pas. Ce n’est pas seulement la
pouvoir quelque chose. C’est ainsi. Et ne vois pas bien par quoi l’on pourrait liberté académique qui en prend pour
Israël ne sera jamais une communauté la remplacer. Je constate simplement son grade, c’est la liberté tout court,
de croyants unis par le triptyque Dieu/ que, comme toutes les institutions hu- donc la démocratie.
la Loi/la Terre, cette dernière entendue maines, la démocratie est une affaire Retrouver du sens commun, aux
comme le pays compris entre la mer et fragile, et qu’elle a des ratés. Afin qu’elle deux acceptions du terme ; tenir un dis-
le Jourdain. C’est dire qu’on fait aux fonctionne convenablement, elle pré- cours inclusif en prenant appui sur ce
« élites » un procès inique. Ou plutôt suppose des règles de fonctionnement que notre humanité nous a donné en
on se trompe de procès. Non que ces claires, simples et aisément compréhen- partage ; redonner sa noblesse à ce qui
élites, « mondialisées » bien entendu, sibles. Elle présuppose un peu de cou- relie les hommes plutôt qu’à ce qui les
soient au-dessus de tout reproche. rage aussi, ce qui implique que, en dé- sépare… Voilà une recette pour débus-
Mais, enfin, fallait-il aux États-Unis, au mocratie représentative, ceux que nous quer les impostures des populistes. Ce
nom de l’écoute du peuple, cautionner élisons pour nous gouverner devraient n’est pas une question de droite ou de
la haine des immigrés, le racisme et la se garder de se défausser sur nous pour gauche, mais de bon sens. L

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 41


en couverture

Vous écrivez : « Le régime poutinien


n’a jamais sécrété d’idéologie, malgré
ses eforts, car le complotisme qui
lui est propre n’est pas une doctrine
mais un mode de pensée. » Et, en efet,
vous montrez les conséquences de
ce mode de pensée : la création d’une
« surréalité » russe. En quoi consiste
cette surréalité ? En quoi difère-t-elle
des mensonges « ordinaires » produits
par nos politiques ? 
Françoise Thom. – Il ne s’agit pas de
mensonges ponctuels, conjoncturels,

MIKHAIL KLIMENTYEV/RIA-NOVOSTI /AFP


comme ceux de nos politiciens, mais
de toute une construction délirante
qui s’est mise en place et développée
progressivement. Au fur et à mesure
que s’installe le régime autoritaire de
Poutine, les citoyens russes sont saisis
par un sentiment d’impuissance qui
engendre le refus du réel et favorise la
Poutine se pose comme le défenseur d’un État russe victime d’une conspiration mondiale. fuite dans la fiction. On a une inter-
prétation erronée des causes de la fin
de l’URSS. La thèse d’un complot oc-
La fiction russe cidental visant à démanteler l’URSS
l’emporte sur toutes les autres explica-

« Un objectif :
tions dès le milieu des années Eltsine,
en dépit de l’évidence historique.
Souvenons-nous du fameux discours
du président Bush à Kiev le 1er août

la destruction de
1991 [lire ci-contre], dans lequel il
cherchait à dissuader les Ukrainiens
de réclamer leur indépendance. La
chute de l’URSS est dès lors perçue

l’Occident »
comme une défaite infligée par l’ad-
versaire géopolitique et non comme
l’effondrement inévitable d’un sys-
tème non viable au terme d’une
longue décadence. Cette thèse du
Pour l’historienne Françoise Thom, le régime poutinien complot occidental, à l’origine limitée
repose sur une vision complotiste et surréelle du monde, à l’interprétation de la perestroïka, de
où la vérité et la raison n’ont plus leur place. Entretien. la chute de l’URSS et de la « thérapie
de choc » mise en œuvre à partir de
janvier 1992, va essaimer et être ap-
pliquée à une échelle universelle. Les
ans Comprendre le pouti- paranoïaque et irrationnelle du monde. experts du Kremlin vont déceler les

d nisme, l’historienne Fran-


çoise Thom livre le pano-
rama d’une Russie marquée
par la culture criminelle des camps,
où le pouvoir promeut une vision
On y croise des élus croyant en la télé-
pathie, un Poutine caméléon maniant
humiliations, mensonges et théories du
complot comme s’il s’agissait d’outils
politiques ordinaires. On y découvre
intrigues de la « coulisse mondiale »
aux ordres de Washington dans les at-
tentats du 11 Septembre, dans les ré-
volutions de couleur, dans le Prin-
temps arabe, dans la diffusion du
aussi la « stratégie du chaos » déployée virus Ebola, dans le Maïdan bien sûr,
Maître de conférences en histoire
contemporaine à l’université Paris-Sorbonne,
pour détruire l’Occident… Et l’on y dans les troubles en Macédoine. Tous
Françoise Thom est l’auteur de nombreux décrypte une nouvelle forme de men- les événements fâcheux des dernières
ouvrages sur l’Union soviétique et la Russie. songe politique : la surréalité russe. décennies sont attribués à la volonté

42 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


mauvaise d’un Politburo occulte ti- commence à comprendre les ficelles
rant les ficelles partout dans le monde. À LIRE de sa propagande. En Russie, devant
Cette « surréalité » est-elle un outil la multiplication des scandales de tout
créé par des esprits cyniques ? COMPRENDRE genre et la chute du niveau de vie on
LE POUTINISME.
Vous expliquez que, pour Poutine, POUR SORTIR se rend compte de la dégradation de
les idées ne représentent pas DU MENSONGE, l’État aux mains d’incompétents.
des convictions, mais des outils. Est-il Françoise Thom, À vous lire, on a l’impression d’un retour
éd. Desclée De Brouwer,
pour autant un relativiste absolu, de la pensée médiévale, d’une pensée
240 p., 17,90 €.
pour qui il n’existerait pas de vérité ?  magique qui refuserait les Lumières et,
Pour Poutine, comme pour les bol- avec elles, la raison et l’esprit critique.
cheviks autrefois, les idées et les slo- nuit de démembrer l’État russe et de Une pensée qui réclame un acte de foi.
gans sont avant tout des instruments s’en partager les ressources. Ils pro- Qu’en pensez-vous ? 
pouvant servir à affaiblir ou à anéan- jettent sur les autres leurs propres ob- Je donnerai un exemple. En no-
tir l’adversaire. Poutine utilise « la sessions monomaniaques. Ils com- vembre 2017, l’archidiacre Andreï
lutte contre le terrorisme » exacte- mettent des erreurs politiques car les Kouraev a attribué l’échec du lance-
ment comme les Soviétiques exploi- présupposés de leurs décisions sont à ment du spoutnik Meteor-M à la mau-
taient « la lutte pour la paix » pour re- mille lieues du réel. vaise qualité, si l’on peut dire, de la bé-
cruter des « idiots utiles » en Occident. Cette surréalité apparaît comme une nédiction donnée par l’évêque local
Les bolcheviks étaient des cyniques, arme sufsamment ductile pour pouvoir Loukian à l’engin, rappelant que le
mais ils croyaient en leur doctrine. servir à défendre n’importe quelle sous-marin Koursk au sort tragique
Cela est vrai même de Staline. La décision, n’importe quel projet politique. avait lui aussi été béni, insinuant que
preuve est qu’il a commis des erreurs Pourtant, n’est-elle pas aussi une limite ? les ecclésiastiques responsables
justement parce qu’il a pris au sérieux Vous rappelez ainsi cette remarque n’avaient pas l’oreille du Tout-Puis-
les dogmes marxistes – ainsi, en 1945, de Bush à propos de Poutine : sant : « Pourquoi le Seigneur s’est-il
il misait sur l’effondrement écono- « On croirait débattre avec un lycéen montré sourd à leurs prières ? »
mique américain imminent que lui armé de données fausses. »  Votre livre montre aussi comment
promettaient ses idéologues. La Effectivement on atteint un seuil la Russie tente d’exporter la surréalité
même chose est vraie aussi de Poutine critique au-delà duquel les inconvé- dans les démocraties, comment elle y
et des siloviki [anciens officiers issus nients de cette politique du mensonge applique une « stratégie du chaos »
des services de sécurité] formant son et de l’action sournoise tous azimuts – notamment en téléguidant des groupes
cercle. Ce sont des cyniques manipu- finissent par dépasser les avantages. En radicaux opposés et en organisant leur
lateurs, mais ils croient dur comme Occident on prend conscience de l’in- afrontement. Les « faits alternatifs »
fer que les Occidentaux rêvent jour et sondable duplicité du Kremlin, et on défendus par l’administration Trump,
la foraison de théories du complot
chez nous, vous semblent-ils
un symptôme de la contamination

QUAND BUSH SOUTENAIT L’URSS de l’Occident par cette surréalité ?


L’irruption des réseaux sociaux in-
1991 : alors que de multiples républiques duit une mutation dans nos esprits
soviétiques se prennent à rêver d’indé- dont nous ne mesurons encore ni l’am-
pendance, le président américain George pleur ni les conséquences. On perd le
W. Bush compte sur son homologue sens des proportions, on ne sait plus
russe, Mikhaïl Gorbatchev, pour assurer
mettre les événements en perspective.
un « changement dans la paix et la sta-
bilité ». En clair, il s’agit d’éviter que la
La raison et le bon sens n’arrivent plus
BABANOV BORIS/AFP

désintégration de l’URSS ne débouche


à se faire entendre, l’attachement à la
sur le chaos. Le 1er août, en visite à Kiev, vérité disparaît, la haine se répand
capitale de la république socialiste so- comme un feu de forêt. La frivolité
viétique d’Ukraine, il prononce un dis- tue la pensée, qui demande un temps
George W. Bush et le président ukrainien, cours rédigé par Condoleezza Rice long, du recueillement et du silence.
Leonid Kravtchouk, en août 1991. – alors chargée des afaires soviétiques –, La Russie n’est nullement la cause de
enjoignant les Ukrainiens de se garder d’un « nationalisme suicidaire ». Quatre mois ces évolutions, elle a simplement com-
plus tard, l’Ukraine vote par référendum sa sortie de l’URSS. Ce discours a été sur- pris qu’elle pouvait s’en servir pour hâ-
nommé par les conservateurs américains « The Chicken Kiev Speech », soit « le ter la réalisation de son objectif de tou-
discours du poulet de Kiev ». En anglais, chicken signife parfois « poltron ». A. B. jours, la destruction de l’Occident.
Propos recueillis par Alexis Brocas

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 43


en couverture

« Les journalistes
qu’en sa défaveur. De plus, à un mo-
ment, les médias traditionnels dé-
crochent alors que les conspiration-
nistes restent motivés. L’un des dangers

travaillent mal »
pour la démocratie, c’est ce qu’on ap-
pelle la « tyrannie des minorités »,
quand, dans des situations parti-
culières, la majorité est apathique. Il

Entretien avec Gérald Bronner n’est pas besoin d’être extrêmement


nombreux pour faire basculer l’opinion
publique sur des sujets où elle est indé-
cise. Oui, ces petits groupes sont mino-
Règne du buzz, presse affaiblie, opinion publique ritaires, mais ce n’est pas le minoritaire
versatile : le sociologue pointe les vulnérabilités quantitatif qui compte, ce qui compte
des démocraties face aux porteurs de fake news. ce sont les traces laissées, et ils laissent
plus de traces que les autres. C’est la vi-
sibilité de ces traces qui va influencer.
Quelle est la responsabilité
des journalistes dans cette
L’usage sans vergogne du politiques mais peuvent convaincre décomposition de l’esprit public ?
mensonge expliquerait-il la montée par des éléments périphériques. Sur certains sujets, notamment la
des populismes ? Comment fake news et théories technologie, on voit qu’il y a des effets
Gérald Bronner. – Il y a un renouvel- du complot peuvent-elles se développer de cascade des convergences d’opinions
lement de la vitalité du populisme, à ce point alors que les sites qui sont contraires à l’orthodoxie de la
parce que, outre l’impact des variables de vérifcation et de contrôle de science. Et là, je pense que les journa-
macro-économiques, le marché de l’information se multiplient ? listes font mal leur travail. Un exemple :
l’information est devenu ultraconcur- Je ne dirais pas que ces sites sont inu- le vaccin contre le papillomavirus. J’ai
rentiel, il n’est plus régulé. Aupara- tiles, mais ils ont une utilité disons in- entendu sur une radio des familles té-
vant, tout le monde ne pouvait pas visible, parce qu’ils ont un rôle d’alerte. moignant que, après avoir fait vacciner
prendre la parole. Aujourd’hui, l’es- C’est malheureusement un travail de leur enfant, celle-ci avait déclaré une
sentiel pour certains acteurs paraît Sisyphe. Pensez à la masse des argu- sclérose en plaques. De là naît une sus-
d’attirer l’attention des autres, parfois ments douteux disponibles ! Par picion compréhensible. Tout le monde
au prix du ridicule. Cette bataille exemple, pour l’attaque contre Charlie est de bonne foi, les familles, les jour-
pour l’attention, Donald Trump par hebdo, il y a trois fois plus d’arguments nalistes, et pourtant cela peut être une
exemple l’a clairement gagnée. Ses dé- en faveur de la théorie du complot coïncidence. Dans ce cas de figure, le
clarations ont fait le buzz, y compris journaliste devrait suspendre son juge-
dans les médias traditionnels qui se ment parce que les conséquences de la
sont fait le relais de ses propositions ; délivrance d’une information sont
même s’ils l’ont critiqué, son message dramatiques. Mais il ne peut pas ne
a pu ainsi trouver des électeurs qui ne pas divulguer l’information puisque
seraient pas allés voter. Ce sont des
gens comme Trump ou Beppe Grillo
REPÈRES ses concurrents vont le faire. Et il dif-
fuse une peur plus qu’une « informa-
en Italie qui, en plus de propositions 1995. Docteur tion », puisque cette dernière se révèle
en sociologie.  infondée. Les journalistes sont eux
outrancières, s’adossent à des déclara-
tions en contradiction avec la connais- 1998. Maître aussi victimes de la dérégulation du
HANNAH ASSOULINE/ÉD. PUF

sance scientifique ordinaire, que ce de conférences marché. Il faut une réponse politique,
soit sur les vaccins, sur le réchauffe- à Nancy. inventer une régulation non liberti-
ment climatique, etc. Comme on les 2003. L’Empire cide. Peut-être se doter collectivement
entend beaucoup et qu’il s’agit de su- des croyances (PUF).  de normes de délivrance d’une infor-
jets techniques, un certain nombre de 2012. Professeur mation ? C’est un problème sociétal,
nos concitoyens peuvent être ébranlés à Paris-Diderot. un problème de civilisation auquel
s’ils n’ont pas d’avis arrêté. La nou- 2013. La Démocratie des crédules nous sommes confrontés.
veauté de ces populismes-là, c’est (PUF), prix Revue des Deux Mondes. Les Français deviennent-ils irrationnels ?
qu’ils n’attaquent pas nécessairement 2018. Cabinet de curiosités sociales Je n’utilise pas le terme d’irrationa-
le noyau central des représentations (PUF). Lire entretien sur le site du NML. lité, je préfère parler de face obscure

44 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


de la rationalité. Les gens ont leurs rai-
sons, ce ne sont pas des réflexes mais Éducation nationale
À L’ÉCOLE DE LA RUMEUR
bien des raisonnements, ce qui ne veut
pas dire qu’ils ont raison. Les gens
cherchent la vérité, mais ils la
cherchent dans un marché de l’infor- L’onanisme enseigné dès l’âge de 4 ans et l’apprentissage
mation complètement révolutionné. obligatoire de l’arabe : ces deux intox ont marqué la rentrée.
Les jeunes générations posséderont-elles
les armes pour combattre cela ? La masturbation va être enseignée
Je pense que la bataille ne fait que à l’école à partir de 4 ans ! La rumeur
commencer, mais je suis optimiste de a parcouru les réseaux sociaux
nature. Les jeunes sont la classe d’âge à la fn de l’été. Lancée sur une page
qui s’informe le plus sur Internet, Facebook « Roubaix News » via le
mais ils ont tendance à croire plus que montage d’une photo de Marlène
les autres ce qu’ils y lisent, et qui est Schiappa et d’extraits hors contexte
délivré souvent par des individus en d’un document issu d’un vieux
qui ils croient avoir confiance. Donc, rapport suisse relatif à l’éducation

CAPTURE D’ÉCRAN FRANCE INTER


je suis plutôt inquiet si on en reste là. sexuelle, elle s’est rapidement
Mais je ne désespère pas qu’on prenne propagée. Les raisons de l’écho donné
au sérieux l’idée qu’il faut faire une à cette intox sont multiples. Surtout,
révolution pédagogique, ça devient elle germe, selon Samuel Laurent, sur
vital pour nos démocraties. Il faut ap- un terreau favorable. « C’est le match
prendre aux jeunes gens comment retour des journées de retrait de
fonctionne leur cerveau. Ils n’ont pas l’école de 2013 [à la suite des rumeurs Nicolas Dupont-Aignan, sur le plateau de la
appris à se méfier de leurs propres in- sur l’enseignement de la théorie du matinale de France Inter le 10 septembre 2018.
tuitions intellectuelles. Nous devons genre à l’école] », explique le
à présent faire l’apprentissage de la rédacteur en chef des « Décodeurs » À l’origine, le rapport El Karoui pour
pensée méthodique, et je crois pou- du Monde, phénomène qui surfait, lui, l’Institut Montaigne qui, constatant
voir dire que nous autres, les cher- sur La Manif pour tous. « Celle-ci avait que l’arabe n’est pas assez appris à
cheurs, pouvons apporter notre largement labouré le sujet autour du l’école, préconise d’y développer son
contribution. genre avec la complicité d’un certain enseignement pour ne pas en laisser
La loi sur les fake news a-t-elle nombre de médias qui ont relayé le monopole aux mosquées. « On part
une pertinence pour vous ? allègrement toutes ces campagnes de ce constat et on en arrive à “Mon
Je pense que, déjà, la définition délirantes. On a un “terreau” de gens Dieu, manifestons pour refuser
dans la loi des fake news est ratée, ce à qui on a dit : Attention, demain l’arabe obligatoire à l’école en
qui vérole le tout. Ce qui est légitime, primaire”, ce que personne n’a jamais
c’est de lutter contre l’intrusion de L’éducation évoqué », note Samuel Laurent. En
puissances étrangères en période élec- efet, Jean-Michel Blanquer a juste
torale, mais ce n’est en rien une loi
sexuelle obligatoire estimé que l’apprentissage de l’arabe,
contre les fake news. Faut-il d’ailleurs devient… un cours comme celui du russe ou du chinois,
une « loi » contre les fake news ? On de masturbation. devait être encouragé.
peut en revanche réguler, peut-être ra- Dans cet épisode, la responsabilité des
lentir ces informations ? Créer de la les féministes vont déguiser vos petits politiques est posée. « Nicolas
viscosité sur le réseau social pour ra- garçons en petites flles ! Après il Dupont-Aignan va le matin sur France
lentir un certain nombre de fake news suft d’une étincelle… » Ajoutez à cela Inter, dit cette ânerie, se fait reprendre
qu’on pourrait identifier à l’aide d’in- la volonté de taper sur la secrétaire par les journalistes qui lui disent que
telligences artificielles ? Mais ce n’est d’État à l’Égalité entre les femmes et c’est faux. Deux heures après, il redit
pas aux Gafa de décider cela, ils n’ont les hommes, et une circulaire de la même chose sur BFM. Il y a une
pas de légitimité politique, il s’agit l’Éducation nationale sur le caractère responsabilité collective des médias et
d’une décision politique. La démocra- obligatoire de l’éducation sexuelle des politiques à ne pas relayer ce
tie de la connaissance n’arrivera ja- devient… un cours de masturbation. genre de choses, or là une partie de la
mais, mais évitons de basculer dans la Cours donné, pourquoi pas, en arabe, droite s’en est emparée. » Pour cette
démocratie des crédules. car cette langue serait devenue un droite-là, peu importe la véracité de
Propos recueillis par Nicolas Domenach apprentissage obligatoire en primaire, « l’information », l’essentiel, ce sont les
et Aurélie Marcireau selon l’autre on-dit de septembre. traces laissées dans les esprits. A. M.

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 45


en couverture

rhétorique politique, pourtant


nécessaire pour expliquer la cause de la
justice et constituer une communauté
autour d’elle”. Quand le chef du
principal parti d’opposition se met à
parler comme un populiste, voire
parfois comme une racaille, les dégâts
sont immenses. » Maël de Calan craint
qu’une partie de la direction, suivant le
nouveau chef de la droite, se détourne
de la rationalité pour se tourner
vers le populisme, entraînant le divorce
de ces « deux droites irréconciliables ».

PIERRE FRANCOIS/ANDIA.FR
Il dénonce les excès langagiers, le
simplisme, les revirements. Dans son
viseur, notamment, le courant de
La Droite forte de Guillaume Peltier. Ce
transfert du villierisme et du FN aurait
importé des germes populistes. Sous
Maël de Calan fut l’un des candidats à la présidence du parti Les Républicains en décembre 2017.
prétexte de « ne plus tourner autour du
pot », de ne pas « incarner une droite
Face à Laurent Wauquiez et Éric Ciotti molle », on tombe dans la facilité
populiste : démagogie (enfermement

CETTE DROITE QUI préventif de tous les fchés S proposé


par Éric Ciotti), dénonciation d’ennemis

REFUSE LE BULLSHIT ou de complots (l’élite) et opposition


sans constance (comme le revirement

MÉDIATIQUE
de La Droite forte sur la suppression de
l’ISF). « Cet élargissement spectaculaire
s’accompagne d’une campagne de
Dans La Tentation populiste (parue à la rentrée à L’Observatoire), défense et de légitimation du
Maël de Calan, ancien porte-parole d’Alain Juppé, dénonce la dérive populisme qui vise à s’établir comme
selon lui à l’œuvre dans son parti, Les Républicains. une manière nouvelle et acceptable de
faire de la politique », écrit Maël de
Calan. La position de Laurent Wauquiez
« Vous avez un problème avec la peut pas se laisser tenter par le goût de ou d’Éric Ciotti sur le vote au Parlement
vérité ! » C’est par cette phrase, l’invective et du mensonge, ou même européen du rapport proposant
cinglante, que le Premier ministre a parfois de la vulgarité. Avant de parler d’enclencher l’article 7 en est le
répondu, lors de « L’Émission politique » de “bullshit médiatique”, ou d’accuser symbole. La direction des Républicains
du 27 septembre dernier, ses adversaires de “cramer la caisse” ne veut pas ostraciser Viktor Orbán, qui
à Laurent Wauquiez, qui accusait le a « toute sa place » au sein du Parti
gouvernement de soutenir l’entrée de La droite ne populaire européen (PPE). Elle
l’Albanie dans l’Union. Le patron de la peut pas se laisser revendique des convergences de vue
droite est souvent brocardé pour ses avec le leader hongrois sur la politique
« arrangements avec la vérité ». De son
tenter par le goût migratoire et défend sa possibilité de
amitié avec sœur Emmanuelle à son de l’invective et critiquer l’Europe tout en omettant ses
enfance en province en passant par une du mensonge. atteintes à l’État de droit. Mais « la
fausse citation d’Angela Merkel, dénonciation du populisme n’est pas la
Laurent Wauquiez maîtrise ce « bullshit et de “pomper tous les mails”, comme il critique du peuple, dont on refuserait
médiatique » évoqué lors de l’a fait devant des étudiants d’une école d’écouter la soufrance et dont on
son désormais célèbre cours donné de commerce à Lyon, Laurent Wauquiez diaboliserait les revendications ». Il faut
à l’EM Lyon et révélé par l’émission aurait dû relire Allan Bloom, grande l’écouter tout en retrouvant, selon
« Quotidien ». Dans La Tentation fgure de la pensée conservatrice l’auteur, éthique et sens de l’action. La
populiste, le juppéiste Maël de Calan américaine. Celui-ci dénonçait il y a plus devise de la dernière chance avant la
s’insurge et dénonce : la droite « ne de trente ans le “déclin désastreux de la victoire des populistes. Aurélie Marcireau

46 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


L’ère du conspirationnisme croire que c’est possible (2)). Alors que
semble triompher l’indifférence têtue
aux faits, ce corollaire du conspira-

Et si c’était vrai ? tionnisme, nombreux sont les diri-


geants politiques qui, de Moscou à
Washington, ont saisi le profit qu’ils
pouvaient tirer d’un usage décomplexé
de la théorie du complot. Est-ce à dire
Avant même qu’un événement ne s’achève, les
que nous sommes entrés dans une ère
complotistes se jettent sur leur clavier pour dénoncer de la post-vérité, où une part de l’opi-
une conspiration. La presse n’est pas toujours en reste. nion publique apparaîtrait pour la pre-
Par Rudy Reichstadt mière fois dans l’histoire des démocra-
ties libérales comme imperméable à la
réalité ? La réalité : ce qui, nous dit
Philip K. Dick, ne disparaît pas quand
on a cessé d’y croire.
’observateur le plus distrait ne une farce si l’information sur les faits En 2012, deux journalistes de Libé-

l peut manquer d’être frappé par


la pollution croissante du débat
public, dans les sociétés occiden-
tales, par des affabulations de toutes
sortes, et en particulier par les thèses
n’est pas garantie et si ce ne sont pas
les faits eux-mêmes qui font l’objet du
débat (1) ». Car alors la démocratie est
condamnée à n’être qu’un dialogue de
sourds, un entrechoc de « vérités »
ration se sont livrés à l’analyse de
160 couvertures de trois des plus im-
portants hebdomadaires français
(L’Express, Le Nouvel Observateur et Le
Point). Ils en ont conclu que « le voca-
complotistes. Celles-ci surgissent dé- contradictoires. bulaire, la structure des phrases et des
sormais dans des délais extrêmement Le conspirationnisme, comme toute questions sont toujours les mêmes.
courts, parfois dans l’heure qui suit la entreprise abusivement révisionniste, Tout est “caché”, tout est “livre noir”,
survenue d’un événement. Ainsi, les relève essentiellement d’un travail de tout est “secret”. Il y a toujours “Ceux
premières ratioci- qu i ”, au c hoi x,
nations complo- “ruinent la France”,
tistes concernant “profitent”, “fraudent”
les attentats du o u “m a s s a c r e n t
13 novembre 2015 l’école”. Les news-
sont-elles apparues mags, dans leurs man-
sur les réseaux so- chettes, nous pro-
ciaux avant même mettent toujours de
que l’événement révéler “la vérité”, ou
n’ait fini de se pro- de nous montrer “les
duire, et il n’a fallu coulisses” (3) ». La
que quelques jours thèse de la post-vérité
au journaliste André Bercoff pour sug- sape du « monde commun ». En pra- ne permet-elle pas d’escamoter à bon
gérer, sur une célèbre chaîne d’infor- tique, il désigne moins l’adhésion à un compte une réflexion critique sur la
mation en continu, que le sauvetage scénario alternatif bien précis que responsabilité de la presse profession-
de « l’enfant au balcon » par le jeune l’obstination à tenir la connaissance nelle dans la banalisation de l’imagi-
Malien Mamoudou Gassama n’était commune que nous pouvons avoir naire complotiste ? L
qu’une vaste mise en scène… d’un phénomène ou d’un événement
La santé insolente d’un certain pour mensongère. En cela, il abaisse la
(1) « Vérité et politique », dans La Crise de la
nombre de sites Internet consacrés à réalité factuelle au rang de l’opinion, culture, Hannah Arendt, éd. Folio essais, 1972,
la réécriture permanente du réel à la muant en une thèse ou une version p. 303-304.
l’aune de la théorie du complot suscite sujette à caution. Il destitue les faits de (2) « Enquête sur le complotisme », Ifop/
Fondation Jean-Jaurès/Conspiracy Watch,
l’inquiétude de tous les démocrates, leurs droits et met en concurrence le décembre 2017.
qui conviennent, avec Hannah réel avec des récits à caractère spécula- (3) Camille Gévaudan et Isabelle Hanne,
Arendt, que « la liberté d’opinion est tif qui n’ont d’autre sens que de faire « “L’hebdomator” : notre générateur de
apparaître la théorie du complot marronniers », Libération.fr, 1er mars 2012.
http://www.liberation.fr/
Politologue, Rudy Reichstadt anime
comme une hypothèse digne d’inté- ecrans/2012/03/01/l-hebdomator-notre-
un site de référence sur l’analyse du rêt. « La Terre plate ?… Et pourquoi generateur-de-
conspirationnisme, Conspiracy Watch.info. pas ? ! » (un Français sur dix est prêt à marronniers_948460?page=article

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 47


en couverture

ont échoué à empoigner ? Elle n’est pas


Machiavel la vérité théorétique des philosophes
et des savants, c’est vrai. Ni la philo-

La fausse caution sophie politique ni les miroirs des


princes, qui fleurissent à l’époque, ne
sont des candidats sérieux à l’intelli-
gence effective de la « chose poli-

des menteurs tique ». Ils sont une mystification.

FUIR LES ÉVIDENCES TROMPEUSES


La vérité pour Machiavel ne se
Le penseur florentin est souvent présenté comme le construit que dans la variation ; elle
est vérité de la variation. La perspec-
théoricien du cynisme en politique. Or loin de considérer tive, innovation picturale aussi bien
que la vérité n’existe pas, il en fait la perspective vers que scientifique née à Florence au dé-
laquelle doit tendre tout prince clairvoyant. but du Quattrocento, sert de socle à
Par David Djaïz la nouvelle épistémologie de la vérité
de Machiavel. Qu’est-ce que le pers-
pectivisme ? À rebours de tout relati-
visme, c’est l’idée qu’une vérité peut
émerger non d’un point de vue parti-
culier, que ce soit le point de vue d’un
’il est un objet sur lequel particulier ou le point de vue parti-

s les interprétations succes-


sives de Machiavel se sont
passionnément opposées,
c’est bien celui de la vérité. Un an-
ti-machiavélisme de comptoir vou-
drait faire du Florentin un penseur
culier de la théorie, mais de la confron-
tation même des points de vue.
L’adoption du perspectivisme comme
fondement épistémologique de la
nouvelle science politique a des consé-
quences sur la notion même de vérité.
cynique, préoccupé exclusivement Les points de vue varient ; tout l’enjeu
d’efficacité, convaincu que, la fin jus- est d’extraire la « vérité de la varia-
tifiant les moyens, la vérité n’est tion » sous une forme différentielle, le
bonne à dire ou à rechercher que lors- terme différentiel signifiant ici que le
qu’elle permet d’atteindre le but que point de vérité est à la fois singulier
l’on se fixe. Dans tous les autres cas, dans sa localisation et universalisable
elle peut être évacuée au profit du dans sa signification.
mensonge, souvent plus commode La vérité de la nouvelle science po-
pour séduire et manipuler. Un an- litique consiste donc en un point de
FRASSINETTI/LEEMAGE

ti-machiavélisme de bazar va même nouveauté qui est le point de dépasse-


jusqu’à affirmer que Machiavel consi- ment, toujours précaire, des aspira-
dère que la vérité n’existe pas, en rai- tions contradictoires des différents
son de son refus obstiné de rechercher groupes sociaux. Par exemple, le
les raisons des choses pour se concen- Machiavel par Cristofano dell’Altissimo (XVIe s.). prince ne préexiste pas à proprement
trer sur les effets de celles-ci. Pour le parler aux « Grands » et au « Peuple »
Florentin, clament certains, il n’y au- s’intercaler entre l’œuvre de Ma- qui s’affrontent depuis toujours dans
rait pas de vérité ; simplement des ef- chiavel et notre lecture contempo- les cités. Il provient toujours de l’un
fets de vérité, des compositions de vé- raine, lui donnent une bien vilaine pa- ou de l’autre de ces groupes sociaux,
rité, des apparences de vérité, des tine, et hâtons-nous de les retirer. S’il en fonction du rapport de force de la
illusions de vérité. y a bien un « problème de la vérité » conjoncture, mais parvient à surmon-
Remarquons tout de suite que ces chez Machiavel, il est à rechercher ail- ter ces humeurs contraires en s’ex-
films interprétatifs, qui viennent leurs, justement dans la « vérité effec- trayant du groupe particulier, et de ses
tive de la chose » qu’il fait profession intérêts propres, dont il est issu.
Essayiste, enseignant à Science po-Paris,
et haut fonctionnaire, David Djaïz est
de rechercher. Quelle est cette vérité De même, le prince rédempteur de
l’auteur de La guerre civile n’aura pas lieu effective que les penseurs politiques, l’Italie qu’espère Machiavel ne doit pas
(éd. du Cerf, 2017). de Platon à saint Thomas d’Aquin, se laisser emprisonner par les

48 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


contraintes de son temps, c’est-à-dire
l’existence d’une multiplicité de cités
rivales, éparses et au début de leur dé- EN SAVOIR PLUS
clin, après deux siècles d’apogée. Il doit Essor des populismes, règne des opinions, fatigue
voir, au-delà des données de la conjonc- des démocraties… L’ère de la « post-vérité » est au cœur
ture, un point d’impossible qui n’est de nombreux essais. Sélection commentée.
pas contenu dans ces données elles-
mêmes et qui pourtant en est le dé-
nouement : la nation italienne, celle
qui peine à advenir, et qui ne verra le Des narodniki russes à Erdoğan, de
jour que trois siècles et demi plus tard. l’Inde à la Catalogne, ils dressent un
C’est la raison pour laquelle Ma- COMPRENDRE panorama documenté des forces
chiavel compare le prince à un archer : LE POUTINISME, populistes à l’œuvre dans de
Françoise Thom,
comme l’archer, le prince doit « viser éd. Desclée de Brouwer,
nombreux pays. Le livre apporte des
haut », c’est-à-dire voir plus loin, avec 234 p., 17,90 € éléments d’analyse sur « la gestion
plus d’acuité et de pénétration que des imaginaires » et des clés de
l’homme du commun, qui est livré à Une analyse subtile d’un Poutine à la compréhension sur la notion de
l’évidence empirique de ses sens, et fois habile à entretenir les illusions de « populisme liquide ».
notamment de sa vue – une évidence l’Occident à l’égard de la Russie et
trompeuse. « Viser haut », c’est vou- limité par son incapacité à penser
loir faire advenir l’impossible à partir autrement qu’en termes de rapports POST-VÉRITÉ.
du donné et du seul donné. de force. Et une plongée sidérante GUIDE DE SURVIE À
Par conséquent, le prince, qu’il soit dans une Russie marquée par L’ÈRE DES FAKE NEWS,
un individu ou un collectif (Gramsci l’irrationnel et la pensée criminelle Matthew d’Ancona,
traduit de l’anglais
voyait dans le Parti communiste ita- et dans ses stratégies pour exporter par Lise Vermont,
lien le « nouveau prince »), n’est rien le chaos chez nous. éd. Plein Jour, 192 p., 15 €
d’autre que l’agent de l’advenue de la
« vérité-nouveauté » politique. Le LE PEUPLE CONTRE Comment la vérité est-elle devenue
peintre, l’archer, le prince et le théori- LA DÉMOCRATIE, relative ? Le Britannique Matthew
Yascha Mounk,
traduit de l’anglais
d’Ancona livre des éléments de
réponse pris dans l’actualité du Brexit
Il a l’idée qu’une (États-Unis) par
Jean-Marie Souzeau, et de Trump, gife au passage les
vérité peut émerger éd. L’Observatoire, penseurs déconstructivistes, pointe
518 p. 23,50 €.
non d’un point de l’efet délétère des réseaux – où les
Le jeune politologue américain dresse faits comptent moins que les
vue particulier, mais le portrait de démocraties fatiguées. opinions – et dépeint un monde
de la confrontation Une analyse fne de la sombrant dans l’irréalité qu’il secrète.
des points de vue. « déconsolidation démocratique »
en cours, avec des pistes pour sauver
cien ont en commun ceci : leur apti- les démocraties libérales. Yascha
tude à voir par-delà le voir. Ce n’est pas Mounk explore également le rôle des
pour rien que Spinoza décrivait Ma- réseaux sociaux dans l’émergence de
LA FAIBLESSE DU VRAI,
chiavel comme acutissimus (« très clair- mouvements et d’hommes politiques Myriam Revault
voyant »), un adjectif qui correspond jusqu’à présent marginaux. d’Allonnes, éd. du Seuil,
à cette pénétration critique dont doit 144 p., 17 €.
faire preuve le prince, qu’il soit un in-
dividu ou un groupe social. Une étude philosophique savante
Le prince de Machiavel n’a donc pas LE RETOUR des menaces qui pèsent sur l’idée
DES POPULISMES,
grand-chose à voir avec ces dirigeants Bertrand Badie, de vérité – et sur les vérités
politiques qui professent des men- Dominique Vidal, sur lesquelles se fonde notre monde.
songes au motif que « la fin justifie les éd. La Découverte, Où l’on découvre que ce qu’on croyait
252 p., 19 €.
moyens » ou, pis encore, que la « vérité faire la force du vrai – son caractère
n’existe pas ». Il entretient au contraire Trente experts (Zeev Sternhell, Marc irréfutable, sa neutralité – devient
un rapport étroit avec la vérité, une vé- Lazar, Pascal Perrineau, etc.) réalisent faiblesse dans un monde où tout
rité perspective et différentielle. L le tour du monde des populismes. tend à devenir opinion.

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 49


nos livres Le cahier critique du NML : fction et non-fction

Session de rattrapage

Le Nobel des écrivains


Le prix Nobel de littérature ne sera pas décerné en 2018, pour cause
de scandale sexuel. Nous avons demandé à des auteurs de choisir celle
ou celui qu’ils auraient récompensé(e).
Propos recueillis par Alexis Brocas, Nicolas Domenach et Marie Fouquet

l n’y aura pas de prix Nobel figures de la culture populaire en gloires Echenoz… Des valeurs sûres là aussi.

i de littérature cette année, et


la faute en revient à un Fran-
çais : le déplorable Jean-
Claude Arnault – mari
d’une académicienne sué-
doise et patron d’un club culturel
huppé et subventionné par ladite Aca-
démie –, qui vient d’être condamné à
deux ans de prison pour viol. Ce
littéraires (Bob Dylan), ou encore as-
surer la postérité de ceux qui l’ont cent
fois méritée (Mario Vargas Llosa).
Et le très récent et occasionnel No-
bel alternatif, lancé en Suède par un
collectif d’intellectuels engagés, qui a
élu la romancière française Maryse
Condé, n’a fait qu’ajouter de l’obscu-
rité : des figures de l’establishment lité-
Comme il s’agit d’un vote informel,
nous avons décidé de nous plier au
choix le plus cité. Même s’il consacre
un mort. L’auteur donc le plus cité par
les écrivains sondés – Éric Fottorino,
Jean-Paul Enthoven ou Éric Neuhoff –
se nomme Philip Roth, longtemps
nobélisable, jamais nobélisé. Un scan-
dale ? Horace Engdahl, jadis secrétaire
Weinstein des arts et des lettres (huit raire suédois se sont étranglées de de l’Académie suédoise, s’en était expli-
femmes ont porté plainte contre lui, constater que ce prix visait à récom- qué. Sans faire référence à Roth, il avait
dix-huit agressions lui étaient repro- penser un engagement politique plus affirmé que les récipiendaires du No-
chées) mâtiné de Rocancourt (il se fit que de strictes qualités littéraires. bel devaient faire dialoguer les préoc-
passer pour un membre de la famille cupations et les littératures du monde
du milliardaire Bernard Arnault et s’in- LAFERRIÈRE OU ECHENOZ PRIMÉS entier dans leur œuvre – quand les écri-
venta toute une légende) aura réussi à Pour réparer les dommages collatéraux vains américains se limitaient à leur
entraîner dans son naufrage toute l’aca- de l’affaire Arnault, nous avons de- continent. La remarque était fondée.
démie chargée de décerner le prix. Ré- mandé à des écrivains français de dé- Mais si Roth n’était qu’un écrivain
sultat : nous voilà privés de l’éclairage cerner leur Nobel. Choix difficile mais américano-américain, centré sur son
unique qu’offre le Nobel de littérature. qu’ils ont brillamment honoré. Cer- territoire de Newark et calant ses pré-
Car cette récompense vaut pour mani- tains préfèrent des nobélisables tou- occupations sur celles de ses compa-
feste, qui peut extirper des ténèbres des jours cités, jamais consacrés – comme triotes, d’où vient l’extraordinaire fa-
génies anonymes (le poète Tomas Amélie Nothomb qui vote Murakami. veur dont il bénéficie partout ? Peut-être
Tranströmer), métamorphoser des tré- D’autres nobélisent la noblesse stylis- du fait que, américains ou non, nous
sors nationaux en trésors internatio- tique francophone : Daniel Picouly élit avons tous un petit Zuckerman, voire
naux (Patrick Modiano), requalifier des Dany Laferrière ; Patrice Pluyette, Jean un petit Portnoy en nous… A. B.

50 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


ILLUSTRATIONS FRANCESCA PROTOPAPA POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRARIE

Philip Roth est l’auteur le plus cité par nos écrivains-jurés, suivi de Milan Kundera et d’Annie Ernaux.

Éric Fottorino
PHILIP Jean-Paul Enthoven
VINCENT MULLER/OPALE/LEEMAGE-ULF ANDERSEN/AURIMAGES

ROTH MILAN KUNDERA

s il n’y a plus de règles et si


l’on peut parler aux morts
comme s’ils étaient vivants,
je choisirai Philip Roth. Par
son œuvre il est allé chercher l’humain
dans ce qu’il a de plus intime et le po-
litique dans ce qu’il a de plus complexe
l
aissons-leur encore une chance – puisqu’ils ont déjà raté
André Malraux, Jorge Luis Borges et Philip Roth.
Une dernière chance, une chance franco-praguoise, bohémienne,
milanaise, insoutenable, risible…
Oui, oui, je vote pour Milan Kundera !
Je vote pour l’homme dont les romans se moquent de tout.
Du kitsch, du féminisme, du totalitarisme, de l’amour, des colloques,
et de divinatoire, comme dans Le Com- de Goethe, des dérèglements intestinaux.
plot contre l’Amérique où il annonce un De tout, sauf de Picasso, de Fellini, de Diderot.
Trump avant l’heure. L Oui, un Nobel pour Milan ! L
Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 51
nos livres

Murielle Magellan
ANNIE Geneviève Brisac
ERNAUX LUDMILA OULITSKAÏA

é videmment Annie Ernaux.


Ce n’est pas seulement Pas-
sion simple, ce sont Les Ar-
moires vides, La Honte, Une
femme, Les Années, et bien sûr La
Place. « Quand j’étais enfant et ado-
lescente, je nous sentais – ma famille,
s ans hésiter une seconde
j’attribue le prix Nobel
de littérature à Ludmila
Oulitskaïa.
Je l’ai aimée dès son premier livre,
paru en 1993, et qui s’appelait Les
Pauvres Parents. Ludmila Ou-
trois sorcières dans une forêt, un tas
d’amies aux souvenirs innom-
brables, et Médée. C’est dans la pe-
tite enfance et dans la vieillesse
qu’une personne exprime avec le
plus de plénitude son essence hu-
maine, dit-elle, et je ne suis pas loin
le quartier, moi – hors littérature, in- litskaïa est d’abord une collection- de penser la même chose.
dignes d’être analysés et décrits, à neuse de personnages. Ceux et Ludmila Oulitskaïa réf léchit
peu près de la même façon que nous celles à qui on ne prête pas attention aussi aux objets. Les matérialistes
n’étions pas très sortables. » Annie requièrent toute sa délicatesse, tout du XXe siècle – et que dire du XXIe –
Ernaux, l’autosociobiographie, la son amour. Un amour sans com- ont cessé de respecter la matière. Et
transfuge de classe, mais aussi l’épure plaisance, une curiosité infinie. de l’aimer. Cette matière transfigu-
de la langue, l’âpreté sans effet de « J’ai rencontré tant de gens d’une rée en objets qui se transmettaient
manche, la recherche lucide de vérité, telle beauté qu’il me semble en autrefois de génération en généra-
sans oublier la longue silhouette dis- connaître suffisamment pour dix tion. On jette. Les adultes sont in-
crète, le mythe, l’ombre aux cheveux vies », dit-elle. différents à une plume d’oiseau, à
longs, la nostalgie moderne. Elle a commencé à publier à l’âge une bille de verre apportée par un
Et, comme il s’agit de décerner un de 50 ans, et elle en a aujourd’hui enfant. Là commence la terrible in-
prix Nobel, il faut de l’universalité. Il 75. Née le 23 février 1943, en différence à la beauté des choses, et
y en a tellement dans son œuvre, dans Bachkirie, elle est devenue cher- le monde se transforme en décharge
sa traque obsessionnelle et calme de cheuse en génétique. Puis, un jour, publique.
l’intime. J’aime les histoires, j’aime la elle a été chassée de son laboratoire En 2010, elle écrit Le Chapiteau
fiction, en lire et en écrire, pourtant en raison de son amour pour la lit- vert, ce roman de la dissidence si im-
c’est dans les espaces laissés par l’in- térature. Il y avait des poèmes de portant, où elle rappelle une histoire
time qu’il me semble qu’on peut trou- Joseph Brodsky cachés dans le pied déjà effacée, celle de sa jeunesse,
ver plus que jamais ce qui fera la puis- d’une table. « Alors, pendant neuf celle des années d’après la mort de
sance d’un texte. C’est étrange, mais ans, dit-elle, je n’ai fait que cela : Staline. Elle y interroge la respon-
c’est au contact d’ouvrages comme les lire. » Comme son héroïne, So- sabilité morale de chacun. Elle l’ex-
siens que j’ai eu envie de « person- nietchka, la bibliothécaire amou- plique ainsi : la question « Qu’est-ce

LEONARDO CENDAMO/LEEMAGE-PHILIPPE MATSAS/OPALE/LEEMAGE-WITI DE TERA/OPALE/LEEMAGE


nages ». […] (1) L reuse qui lui valut en France le prix que j’accepte et qu’est-ce que je re-
Médicis étranger en 1996. fuse ? » est posée à chaque être hu-
(1) L’intégralité du texte de Murielle Magellan
Beaucoup de femmes, d’enfants main à un moment de sa vie. « Il dé-
est à retrouver sur le site et de vieilles personnes circulent cide du fond de son âme s’il est
www.nouveau-magazine-littéraire.com/ dans ses livres, des dames de pique, capable de couper la tête d’un petit
rat de rien du tout et s’il veut le faire.
Un jour j’ai dit : je peux. Puis, plus
tard, j’ai dit : non je ne veux pas.
Cette occasion de dire oui ou non
est donnée à tous ceux qui tiennent
des ciseaux, une mitraillette, une
éprouvette contenant un virus mor-
Amélie Nothomb tel. » Et aussi un stylo.
HARUKI MURAKAMI De nouvelles en romans, de So-
nietchka à L’Échelle de Jacob en pas-
sant par Médée et ses enfants et Da-
e donnerais le Nobel de littérature à Haruki Murakami, niel Stein, interprète, Ludmila

j pour son œuvre emblématique sur un Japon insaisissable,


pour son mode de narration qui imbrique l’imaginaire dans
le réel au point de substituer l’un à l’autre. L
Oulitskaïa construit une œuvre
scintillante, féministe, humaniste,
poétique et profonde. L

52 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


Michèle Fitoussi Daniel Picouly
CHIMAMANDA DANNY
NGOZI ADICHIE LAFERRIÈRE

c himamanda Ngozi
Adichie ! Elle mérite le
prix Nobel de littéra-
ture 2018 à plus d’un
titre. À 41 ans seulement cette
écrivaine anglophone née au Ni-
geria, vivant entre Lagos et Was-
d’amour aussi : je défie quiconque
de refermer le livre sans être sub-
mergé par l’émotion et par l’admi-
ration. Ses livres foisonnants,
puissants, nous parlent de
l’Afrique comme on ne l’a jamais
vue, ni lue, du Nigeria, du Biafra,
«
l
e prix Nobel de littérature 2018
est attribué à…
Dany Laferrière ! »
Dany parce que Dany
Dany comme une évidence
Dany depuis toujours
Dany en « Serpent à plumes »
hington, se disant citoyenne du des fantômes de la guerre, des Ig- Dany des débuts
monde, est à la tête d’une impor- bos, des femmes aussi, ces Afri- Dany RFO, Pit a pawol,
tante œuvre littéraire, romans, es- caines décidées à prendre leur des- décors en carton
sais, poésie, théâtre, nouvelles, tin en main, mais si démunies Dany grand déjà
traduite en trente langues et ré- encore face aux mentalités patriar- Dany « Comment faire l’amour… »
compensée maintes fois par les cales et aux tabous de la société. Dany en baignoire
prix et les honneurs les plus pres- Chimamanda Ngozi Adichie, qui Dany en auteur japonais
tigieux. Il faut lire Americanah est aussi l’auteur d’un manifeste Dany en voix
(2013), qui décrit avec un humour pour une éducation féministe en Dany en basse, Dany Old Man River
décapant et une stupéfiante am- quinze points, Chère Ijeawele, Dany en chat
pleur romanesque comment une donne à ce propos des conférences Dany en bicorne, Dany en épée,
jeune Nigériane qui vient étudier dans le monde entier. Sa voix et ses Dany en sabre de bois
aux États-Unis se rend compte, écrits portent avec force ce « puis- Dany en enfant
dans le regard des Blancs, qu’elle sant idéal » qu’Alfred Nobel appe- Dany en ribambelle
est noire. Un magnifique roman lait de ses vœux, et qui en font une Dany en rime avec Nobel
d’initiation, une très belle histoire évidente lauréate. L Dany quoi ! L
VINCENT MULLER/OPALE-MAURICE ROUGEMONT/OPALE/LEEMAGE-CELINE NIESZAWER/LEEXTRA-HANNAH ASSOULINE/OPALE

Éric Neuhoff
Éric-Emmanuel Schmitt JOYCE CAROL
ISMAÏL KADARÉ OATES

e n répondant à votre question, je me rends


compte que le prix Goncourt se révèle plus
aisé à donner que le prix Nobel, car le Gon-
court récompense un livre, le Nobel une
œuvre. Là, on trouve la même disproportion qu’entre
un terrain et un pays… Je choisirai donc le continent
Ismaïl Kadaré, écrivain albanais, auteur, entre autres,
i
ls ont raté Philip Roth. Ils n’ont pas intérêt à passer à
côté de Joyce Carol Oates. Les jurés Nobel, qui de-
vraient changer de lunettes, seraient bien inspirés de
couronner cette dame à l’œuvre touffue, violente, fé-
brile. Elle écrit plus vite que son ombre. Chez elle, il n’y a rien
à jeter. C’en est presque dégoûtant. Elle aime la boxe et les
chats, soulève les toits des pavillons de banlieue pour y dé-
du Général de l’armée morte, des Chroniques de la ville couvrir les dessous de l’horreur conjugale. Sans avoir l’air d’y
de pierre, du Pont aux trois arches. toucher, elle a peut-être signé le fameux « grand roman amé-
Ses textes savent marier roman et philosophie, his- ricain ». Les femmes au foyer sont désespérées. Leurs maris
toire et fable, précision et poésie. De surcroît, il a déjà ont le ventre noué à l’idée de rentrer à la maison. Le meurtre
réussi à donner à son travail une résonance mondiale, peut être une distraction comme une autre, entre une partie
alors qu’il vient d’une langue extrêmement minori- de bowling et un pique-nique en famille.
taire. Une phrase de lui ? « Les nuages nagent comme Il n’y a qu’un reproche à lui adresser : depuis Blonde, son
des enveloppes géantes, comme des lettres que s’enver- roman sur Marilyn, tout le monde s’est mis à prendre pour
raient les saisons. » L héros des célébrités. Quelle plaie ! L

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 53


nos livres

Patrice Pluyette Alexis Brocas


JEAN RUSSELL
ECHENOZ BANKS

j
e ne saurais évaluer ce qui fait
la spécificité d’une œuvre lau-
réate du prix Nobel de littéra-
ture, ou même pressentie. Car
une œuvre ne se soumet pas à des
codes. Bien sûr il y a la présence, entre
les lignes, d’un immense écrivain.
meilleur styliste de tous les temps,
donnant vie à chaque mot, chaque
phrase, chaque figure qu’il embrase.
Ses mots, précis, ciselés, serrés comme
les boulons de moteur d’une belle mé-
canique, ne sont pas seulement de la
haute littérature. Ils nous emmènent
m on Nobel – et celui
du Nouveau Maga-
zine littéraire –
pourrait s’appeler
Russell Banks. Parce que Sous le règne
de Bone a été, pour mon adolescence,
ce que L’Attrape-cœur a été pour l’ado-
Mais un immense écrivain, c’est quoi ? au-delà de la littérature, dans un lescence de mes pères. Parce que Loin-
Une langue ? Une voix ? Une histoire ? monde où même celui qui n’aime pas tain souvenir de la peau traitait avec un
Une interrogation du monde à travers lire, que la lecture ennuyait comme humour et une acuité salutaires des
une époque et une société ? Tout ce moi avant de rencontrer ses livres, se affres de la frustration sexuelle dans un
qui compose alors l’œuvre de Jean réveille et se plaît à rêver, à imaginer monde connecté (et parce qu’on n’a rien
Echenoz, peut-on affirmer. à la suite de l’auteur qu’une autre voie écrit de plus beau sur les iguanes). Parce
J’ai donc l’immense honneur, est possible, une rédemption arrive. que le recueil Trailerpark – sur les parcs
puisque ces lignes m’y invitent et que C’est seulement après avoir décou- de caravanes où vivent les Blancs
l’Académie suédoise me le permet, de vert son travail que j’ai commencé à pauvres – vaut tous les documentaires.
décerner à Jean Echenoz le prix No- écrire des romans, en essayant, dans Parce que Russell Banks est issu de
bel de littérature 2018 à l’unanimité un premier temps, je l’avoue, de faire cette Amérique misérable, et s’il en-
avec moi-même. Le monde entier un peu pareil. J’avais 23 ans. C’est seigne aujourd’hui à la prestigieuse fa-
m’est déjà reconnaissant. Il est l’écri- peu dire qu’Echenoz est un père. culté de Princeton, il ne traite jamais
vain français contemporain que je Comme Maurice Nadeau en son avec hauteur ses personnages déshéri-
place au-dessus de tout, qui m’a ap- temps, il m’a mis sur le chemin de tés, mais avec une sympathie qui
pris le peu que je sais. Depuis Le Mé- moi-même. Rien de plus normal n’obère ni la lucidité ni l’analyse. Parce
ridien de Greenwich en 1979, il nous alors que de lui remettre ce Graal, si qu’il sonne aussi vrai quand il fait par-
promène d’univers en univers en ap- factice soit-il, dans le présent exer- ler des universitaires que des Hells An-
profondissant une focale qui semble cice. L’acceptera-t-il seulement, lui si gels. Et parce que chacun de ses livres
à la fois la même et multiple. Il est le discret, si humble ? L est un argument en sa faveur. L

Richard Malka

CELUI QU’ON NE NOMME PAS HANNAH ASSOULINE/OPALE-MARC MELKI/ED. PHÉBUS-ULF ANDERSEN/AURIMAGES

maginons un écrivain condamné à mort pour ses science-fiction à l’autobiographie, des contes pour enfants

i écrits. Imaginons que depuis trente ans sa tête soit


mise à prix trois millions de dollars. Imaginons que
ce romancier ait perdu sa liberté pour défendre la
nôtre, celle de penser et celle d’écrire ses pensées, celle de
croire ou de ne pas croire, celle de ne plus croire après
aux essais, des scénarios aux recueils de nouvelles. Imagi-
nons que le plus fou, le plus poétique de ses romans vienne
de paraître ; et que, pour ne rien gâcher, cet artiste maudit
soit drôle, pétillant et désespéré.
Imaginons que sa guerre saine des mots s’oppose à leur
avoir cru. guerre sainte des bombes. Imaginons que cet écrivain,
Imaginons que de la plume de cet auteur coule une belle prophétique, soit devenu, pour l’histoire, une cristallisa-
encre, bien épaisse, onctueuse, aux couleurs du réalisme tion des passions contemporaines, un tel symbole qu’il ne
magique. Imaginons que ses versets soient de petits lutins soit pas nécessaire de dire son nom ou les titres de ses ou-
dansants, narguant l’obscurantisme satanique, qu’il ait re- vrages pour que, sur les cinq continents, il soit reconnu à
fusé l’enfermement dans les cases littéraires comme dans la lecture de ces lignes. Si cet auteur existait, qui d’autre
celles de ses identités multiples, se promenant de la mériterait le Nobel ? L

54 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


fiction
    Chef-d’œuvre     Grand livre     Bon livre     À voir     Dispensable

Haruki Murakami « épargné par la couleur », et une ado-


lescente évanescente dénommée Ma-

Délires et délices rié. Les liens qui unissent ces person-


nages seront peu à peu révélés au fil
des nombreuses intrigues croisées.

dans la vallée MÉTAPHORE BARBUE


Menshiki surveille à la jumelle la mai-
son où habite Marié. Le peintre du
Meurtre du Commandeur a vécu une
Cette fois-ci, l’écrivain japonais à succès nous entraîne tragédie amoureuse à Vienne, au mo-
dans les pas d’un peintre catapulté, avec une créature ment de l’Anschluss. Quant au narra-
de 60 centimètres, dans une dimension parallèle. teur, il a perdu sa sœur très jeune et
s’obsède pour les poitrines féminines…
Ces éléments forment la toile réaliste
sur laquelle Murakami va jeter les cou-
La méthode Mura- leurs de sa fantaisie. Il y aura donc,
kami pour créer du mys- comme dans 1Q84, un voyage dans un
tère n’a plus beaucoup monde parallèle qui semble une trans-
de secret. Une écriture lation du nôtre réalisée selon une esthé-
dépouillée, des narra- tique différente. On y croisera, outre
teurs laconiques, japo- des Idées ambulantes, une Métaphore
nais, souvent un peu barbue et assez pauvre. Il y aura une
    perdus, qui se retrouvent naissance symbolique, une rivière dont
confrontés à des créatures imaginaires, l’eau étanche la faim… En fait, Mura-
à des phénomènes incompréhensibles, kami nous donne à voir, en lui donnant
et finissent par voyager dans des uni- forme et en l’insérant dans l’intrigue,
vers parallèles. De la littérature fantas- le réseau d’échos, de symétries et de ré-
tique ? Pas tout à fait. Murakami prend férences qui sous-tend toute bonne fic-
toujours soin de nous montrer que ces tion et reste normalement caché. N’im-
éléments sont des symboles, des méta- porte quel apprenti sorcier littéraire
JEAN-LUC BERTINI/PASCO

phores… De quoi ? On ne le sait jamais serait très fier du résultat et clamerait


tout à fait. D’où le mystère… sa sublimation réussie. Pas Murakami,
Le Meurtre du Commandeur pousse et c’est ce qui rend ce dernier roman
le procédé jusqu’au bout de sa logique. si touchant – et si réussi, malgré ses
Le narrateur est un peintre, un por- Haruki Murakami, né à Kyoto en 1949, est devenu longueurs. À l’image de son narrateur,
traitiste doué mais qui travaille sans le romancier le plus populaire du Japon. qui semble trouver normal de produire
passion. Du jour où sa femme le des portraits sans pareils, Murakami
quitte, il rompt les amarres et erre à d’une fosse enterrée derrière un ancien semble nous dire qu’il n’a pas grand
travers le Japon à bord d’une voiture temple… Le reste est du Murakami mérite à produire ces textes imparfaits,
hors d’âge. Un ami, Masahiko, lui classique : le Commandeur du tableau mais sans équivalents. Comme s’il ne
prête une maison qui appartenait à débarque sous forme d’une créature de pouvait regarder le monde sans y voir
son père, un fameux peintre de ni- 60 centimètres qui n’est ni un homme un réseau symbolique. Comme si ce
honga, le style traditionnel japonais. ni un lutin mais une Idée. C’est aussi monde, pour lui, était tissé dans une
Dans cette maison, le narrateur dé- du Murakami statique car l’essentiel texture réversible, très proche de sa lit-
couvre un étrange tableau qui re- de l’action se déroule dans une vallée, térature. Alexis Brocas
prend, à la façon nippone, la scène du entre trois maisons et trois person-
LE MEURTRE DU COMMANDEUR,
meurtre du Commandeur dans Don nages : le peintre, auquel s’ajoutent un Haruki Murakami, traduit du japonais par
Juan. Puis c’est une clochette qui se voisin charismatique et fortuné dont Hélène Morita, avec Tomoko Oono, éd. Belfond,
met à retentir la nuit. Le bruit provient le patronyme, Menshiki, veut dire 2 tomes, environ 460 p., 23,90 € chacun.

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 55


fiction

MAURO D’AGATI/FOCUS/COSMOS
Le crime organisé à hauteur de gamins, entre sadisme et ingénuité.

Roberto Saviano
dont il ne peut parler dans les jour-

Petit poisson naux. Il les rassemble et les met en


perspective dans Gomorra, une en-
quête construite comme un roman. Le
livre est un triomphe. Et la Camorra

devient méchant condamne son auteur à mort, lequel


se retrouve contraint de vivre sous es-
corte policière. Mais sa situation lui
donne aussi de nouveaux contacts
L’auteur de Gomorra tisse une fiction hyperréaliste – avec des juges, de grands flics, voire
autour d’ados délinquants qui se rêvent en futurs parrains, de grands délinquants. Cela donne
et dépeint un Naples plus gangréné que jamais. Extra pure, un texte passionnant sur
le trafic de poudre blanche considéré
Par Alexis Brocas surtout d’un point de vue macro-
scopique. Tout en reconnaissant la
qualité de l’ouvrage, on regrettait le
« Les piranhas. » d’une paranza, une de ces bandes de fourmillement d’existences de Go-
Ainsi Roberto Saviano jeunes. Il la relate à travers une fiction, morra. Mais comment l’auteur
appelle-t-il les adoles- ce qui lui donne une liberté dont le pouvait-il revenir à une prose tissée de
cents qui, nés dans un lecteur se félicite car elle permet à tout micro-faits quand sa situation particu-
Naples gangrené par le son talent littéraire de s’exprimer. Mais lière lui interdisait d’aller les chercher
crime organisé, s’essaient avait-il le choix ? dans les rues ? La réponse est Piranhas,
    dès leurs 15 ans à trafi- Reprenons : au début des années une fiction inspirée par le destin d’un
quer, voler et parfois tuer 2000, Roberto Saviano, journaliste à de ces petits poissons napolitains de-
comme les grands. Dans ce livre, l’en- Naples, accumule une série d’anec- venu une célébrité post mortem, et tel-
quêteur chevronné relate l’ascension dotes consternantes sur la mafia locale lement truffée de réalité que l’on doit
56 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018
se pincer pour se rappeler qu’il y a À l’omerta traditionnelle cette « Ca-
là-dedans une part d’invention. morra 2.0 » préfère la culture hysté- EN GUERRE, SEUL,
Début : un jeune apprenti criminel,
furieux que sa copine reçoive des ap-
rique des réseaux, où elle n’hésite ja-
mais à documenter ses exploits. Elle
CONTRE SALVINI
préciations flatteuses d’un autre gar- connaît cependant des fiascos : l’au- On sentait, à lire Gomorra, que Ro-
berto Saviano était un homme de gauche,
çon sur Facebook, coince son rival teur nous relate ainsi une misérable
qui voyait dans le milieu criminel la forme
avec sa bande, lui défèque sur la figure équipée dans un camp de gitans qui la plus dérégulée du libéralisme. On
et prend des photos qu’il diffusera sur manque de tourner à la catastrophe. n’imaginait pas qu’il deviendrait le prin-
les réseaux sociaux. Milieu : l’intellec- Elle nous rappelle que ces piranhas cipal opposant d’un ministre de l’Intérieur
tuel de la paranza, Drone, a emporté, sont encore des adolescents ingénus, d’extrême droite, Matteo Salvini. Cela
sans autorisation, une arme apparte- plus prompts à monter au feu qu’à vé- s’est fait par Twitter. L’écrivain, ulcéré par
nant au groupe. Cela lui permet de rifier les informations sur lesquelles ils la politique de l’Italie à l’égard des mi-
sauver ledit groupe, mais il faut tout fondent leurs projets criminels. Cette grants, a posté la photo d’un enfant re-
de même le punir : le malheureux ingénuité éclate dans une autre scène, trouvé noyé et a demandé à Salvini  :
Drone est donc sommé d’obliger sa jo- comique celle-là, où ces gamins sans «  Quel plaisir, toi qui te dis “père”,
lie sœur à gratifier ses camarades d’une éducation, coiffés comme des foot- éprouves-tu à la vue d’enfants innocents
fellation collective… Le sadisme ado- balleurs et couverts de boutons et de qui meurent en mer ? »
Salvini a porté plainte et a menacé de re-
lescent s’accorde à merveille avec les tatouages, doivent se métamorphoser
tirer à Saviano la protection policière dont
mœurs mafieuses – de même le gréga- en serveurs distingués pour les besoins il bénéfcie depuis les menaces prononcées
risme propre à cet âge, le désir d’obte- d’un mariage dans la haute société par la mafa à son encontre. Cela n’a pas
nir « tout, tout de suite », le goût de la mafieuse. Mariage par lequel la fian- fait taire l’écrivain. Venu en France pour
transgression, l’incapacité à considérer cée entend regagner sa réputation, ter- présenter son livre, il a répété le mal qu’il
sa propre mort. Si bien qu’à Naples, où nie par son ex-parrain de père qui a pensait du leader de la Ligue, notamment
la culture mafieuse imprègne jusqu’aux commis le crime de parler aux flics. sur le plateau de France Inter : « La chute
pierres, la bande criminelle apparaît Roberto Saviano ne se borne pas à complète du réformisme et de la social-
comme une évolution naturelle de la peindre sa paranza. Pour gagner encore démocratie a laissé un désert qui a été
bande de copains. en réalisme, il documente l’écosystème conquis par les souverainistes. J’observe
napolitain dans lequel elle s’inscrit. mon pays et je ne le reconnais plus. Mais je
À LEURS RISQUES ET PÉRILS Comme dans Gomorra, apparaît tout me rends compte que toutes les promesses
qui ont été faites ont toutes été déçues. Et
Roberto Saviano aurait pu s’arrêter à un monde constitué d’intrigues aux ra- ça a été très facile de reporter la faute sur
ce constat. Il va en fait bien plus loin… mifications anciennes et peuplé de per- les immigrés pour distraire l’opinion pu-
Cela tient à son personnage principal, sonnages louches. Lesquels se révèlent blique. L’habileté de Salvini est de distin-
Nicolas, le plus rusé de la bande, à la souvent si hauts en couleur que le jour- guer le thème du moment et de rentrer de-
fois inspiré (il est, dans son genre, un naliste en Saviano résiste rarement à la dans sans prudence. C’est pourquoi il a
fin lecteur de Machiavel) et naïf. Au tentation de leur tirer le portrait. Auzu- réussi à catalyser les espoirs de toute la
portrait que l’auteur livre des parents, cello, dealer volant qui sillonne la ville partie désespérée du pays. » A. B.
un prof de gym accablé et une mère juché sur son scooter et défie les clans
teinturière pleine d’illusions. Au soin concurrents. White, sinistre chef d’une
avec lequel il dépeint la relation de Ni- bande d’adolescents plus âgés, et assas-
colas avec son frère Christian (qui sin drogué. « La Cigogne », garde du
l’adule). Aux mille nuances qu’il in- corps dégingandé d’un parrain déchu. nom. En Italie, elle a été accusée de
tègre dans son texte. Ainsi, ses bébés Ou encore ce lampiste, mafieux de susciter des vocations mafieuses dans
délinquants ne cherchent pas à inté- dernier ordre, dont le travail consiste la jeunesse. Les quotidiens italiens
grer la maf ia mais o nt p u b l i é a i n s i
tentent, à leurs risques et À l’omerta traditionnelle quelques édif iantes
périls, de manipuler des cette « Camorra 2.0 » préfère « photos de classes » ré-
parrains en difficulté cupérées sur Facebook :
pour se faire une place. la culture hystérique des réseaux, où on y voit des gamins en
Ils reproduisent aussi les elle documente ses exploits. tout début de puberté
rites de leurs aînés (et alignés bien en rang,
ceux du cinéma), mais refusent les ri- à s’attribuer devant la justice les crimes brandissant couteaux, battes de base-
gidités de l’ancien code d’honneur. de ses patrons, lesquels lui paient des ball et flingues, tenus de travers à la
« Que le sang aille se faire foutre. Ca- prostituées entre deux séjours en pri- façon des rappeurs. On les dirait sor-
morra 2.0 », constate Nicolas à l’issue son. Des inventions ? tis du dernier Saviano. L
d’un procès où une vieille gloire cri- Ces dernières années, Gomorra, le PIRANHAS, Roberto Saviano,
minelle refuse d’identifier l’homme premier livre de Roberto Saviano, a traduit de l’italien par Vincent Raynaud,
qui a assassiné son fils sous ses yeux. inspiré une série télévisée du même éd. Gallimard, « Du monde entier », 368 p., 22 €.

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 57


fiction

Don Winslow Karel Schoeman Amor Towles


Un flic Pastorale Un comte russe
qui tombe africaine dans sa bulle
Un policier new-yorkais devient un Plongée dans l’Afrique du Sud Condamné en 1922 à la réclusion
mouchard. Un récit haletant, entre du XIXe siècle sur les traces d’un dans un palace moscovite, un
documentaire et réflexion morale. énigmatique berger devenu poète. aristocrate goûte à sa cage dorée.
À peine deux ans Attablé à son bureau « Monsieur le comte,
après l’impressionnant à la lueur d’une bougie, vous ne semblez pas me-
Cartel, Don Winslow dans la nuit froide du surer la gravité de votre si-
revient avec un nouveau veld sud-africain, Nico tuation. » Condamné par
roman. Cette producti- rassemble ses notes et ar- un tribunal bolchevique
vité ne serait qu’anecdo- chives à propos de Da- – nous sommes en
    tique si Corruption ne ré-     niel Steenkamp, poète     1922 – à passer le restant
pondait au précédent afrikaner du XIXe siècle. de ses jours en résidence
par une même vision artistique. Son Se heurtant à un passé fuyant, il peine surveillée entre les murs du somptueux
héros, Denny Malone, est un flic ri- à mettre de l’ordre dans ses idées et se hôtel Metropol de Moscou, Alexandre
pou, chef de la Manhattan Task Force, laisse emporter par les souvenirs de son Illitch Rostov s’accommode fort bien
unité d’élite qui tient le difficile équi- village natal. Quelques décennies plus de son sort. On le comprend : alcôves
libre entre les gangs dans les rues de tôt, le pasteur Heyns puis l’instituteur feutrées, salons solennels, vases chinois
New York. De petits cadeaux en ami- Jood de Lange avaient déjà tenté de sai- et services en argent, le comte lit Mon-
tiés douteuses, il finit par franchir la sir les contours de ce personnage mys- taigne, déguste du château Baudelaire
ligne en abattant un trafiquant de térieux. Ce modeste berger, presque il- au Piazza et trouve le saltimbocca du
drogue et en lui volant cinquante ki- lettré, avait pris la plume à la suite de Boyarski « inspiré ». D’emblée, le réa-
los d’héroïne. Mais il a vu trop grand : l’apparition d’un ange… Mais com- lisme historique (hors les murs, l’URSS
les affaires internes vont le coincer et ment circonscrire, des années plus tard, de Staline reste un monstre lointain)
faire de lui un mouchard. Commence cette figure énigmatique d’un poète s’efface devant les afféteries d’une fan-
alors une descente aux enfers qui verra qu’on disait fou ? On suit alors le flux taisie aristocratique à la Grand Buda-
ce qui lui reste de valeurs s’effondrer. de conscience de ces hommes solitaires pest Hotel teintée, toutes proportions
Le premier intérêt du livre est docu- en quête d’élévation, dans leur entre- gardées, d’accents nabokoviens.
mentaire : sans jamais faire croire à un prise laborieuse de dissiper le brouil- Surgit Nina, 9 ans, curieuse, pétil-
exposé journalistique, Don Winslow lard sur le passé. Leurs anamnèses lante – une bourrasque printanière
fait un portrait impitoyable et précis nous plongent dans la vie d’un village dans l’existence de l’affable aristocrate.
des méthodes et pratiques douteuses dépeuplé et replié sur lui-même, timi- Rostov rajeunit, boit moins, joue les
de la police de New York. Le deuxième dement animé par la paroisse, l’école espions à son côté ; plus tard, bien plus
est moral : s’il n’approuve pas la cor- et les on-dit. Quelques fragments de tard, c’est de sa fille, Sasha, qu’il lui
ruption, l’écrivain se refuse à distri- l’histoire de l’Afrique du Sud se faudra s’occuper. Entre-temps, sol-
buer bons et mauvais points et montre laissent alors entrevoir. dats, journalistes, diplomates, jusqu’à
comment le jeu entre police et voyous Le roman nous invite à suivre le une star du film muet (une beauté
peut difficilement se mener avec des processus de rédaction des narrateurs, svelte flanquée de barzoïs), s’invitent
règles normales. La seconde partie du leurs tâtonnements et leurs dérives, en en tourbillon dans l’existence de ce
roman, qui plonge dans la détresse du recréant la fièvre des soirées d’écriture gentleman tout habillé de bonté, dont
traître, a des élans shakespeariens. infertiles. Les voix enfouies dans leur l’élégance surannée semble un hom-
Enfin, le troisième intérêt est litté- mémoire bourdonnent tout au long mage au monde ancien. Les années
raire : le style de Don Winslow s’épure du roman. L’Heure de l’ange (prix passent, pleines de frôlements soyeux
toujours plus. La phrase est sèche, le Transfuge 2018 du meilleur roman et de drames imperturbablement
dialogue omniprésent. En tenant ce africain) complète d’ailleurs le trip- joyeux. Le vrai monde (l’amour ?) est
rythme sec et serré sur près de six tyque de Karel Schoeman consacré ailleurs, mais Rostov, de toute évi-
cents pages, il confirme qu’il est au- aux voix du passé, après Cette vie (prix dence, répugne à s’enfuir. Car alors le
jourd’hui l’un des tout premiers au- du meilleur livre étranger) et Des voix roman s’achèvera. Et nous devrons re-
teurs du genre. Hubert Prolongeau parmi les ombres. Manon Houtart tourner à nos vies. Fabrice Colin

CORRUPTION, Don Winslow, L’HEURE DE L’ANGE, Karel Schoeman, UN GENTLEMAN À MOSCOU, 


traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch, traduit de l’afrikaans par Pierre-Marie Finkelstein, Amor Towles, traduit de l’anglais (États-Unis)
éd. Harper Collins, 576 p., 22,90 €. éd. Phébus, 512 p., 23 €. par Nathalie Cunnington, éd. Fayard, 576 p., 24 €.

58 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


NICK DRNASO/PRESQUE LUNE EDITIONS 2018
Extrait du roman graphique Sabrina : Teddy, efondré, va rendre visite à Calvin, un vieil ami de lycée, pour changer d’air.

Nick Drnaso Amérique qui apparaissait déjà dans

Ligne claire
Beverly, son premier album dessiné, où
des « nouvelles graphiques » se succé-
daient sur le thème du morne quotidien

pour coups tordus et des pulsions de mort qui traversent


la classe moyenne américaine. Un sens
de la banalité également traduit dans la
ligne simple et franche du dessin, et ces
Sélectionné pour le Man Booker Prize, ce roman couleurs pâles qui viennent ternir da-
graphique saisit l’Amérique complotiste d’autant plus vantage encore le tableau de ce pays
cruellement que son trait est en apparence naïf. plombé. Un dessin comme sorti d’une
tablette graphique, au stylet – Nick Dr-
naso numérise ses couleurs après les
Quand un fait di- de plus belle et écoute à la radio des avoir lui-même composées.
vers sordide en vient à émissions animées par des directeurs
résumer parfaitement de conscience maléfiques qui véhi- CAMÉRA À L’ÉPAULE
la société dans laquelle culent des fake news : « Voici une étape S’il met en scène des personnages dont
il se déroule, il y a de dans la campagne de terreur dont la la vacuité est telle qu’ils ne semblent
quoi f r i s son ner. perversité ne connaît aucune limite. jamais réfléchir à leurs actes, l’auteur
 Dans Sabrina, son C’est tout à fait sensé. Une personne in- ne les juge pas. Il se place comme un
deu xième roma n nocente longe une rue américaine et observateur, une caméra à l’épaule
graphique, Nick Drnaso met en scène voilà que son exécution est téléchargée qui, telle celle de Gus Van Sant dans
une disparition qui cache un meurtre, cinq millions de fois par heure […]. Si Elephant, se contente de suivre ses per-
filmé puis diffusé sur Internet, avant vous avez envie de croire la version of- sonnages en faisant sentir la lenteur du
d’être surmédiatisé et nié par des théo- ficielle qu’un type solitaire, sans res- temps qui passe, le profond ennui qui
riciens du complot. sources, a enlevé et massacré une par- les pousse à des crises de délire.
Sabrina a disparu. Personne n’a de faite inconnue dans son petit À 29 ans, Nick Drnaso signe le pre-
nouvelles. Teddy, son petit copain, ef- appartement, sans raison, allez-y, lais- mier roman graphique en lice pour le
fondré, va rendre visite à Calvin, un sez-vous embobiner. Cette histoire Man Booker Prize – même Maus d’Art
vieil ami de lycée, pour changer d’air. cache une vérité plus complexe, vous Spiegelman, récompensé par le Pulitzer
Là, il s’enferme à longueur de journées pouvez en être sûr. » en 1992, ne figurait pas sur cette liste
pendant que Calvin travaille comme C’est l’Amérique de Trump, celle de habituellement réservée aux romans.
militaire dans une base où l’on surveille la post-vérité décrite dans notre dossier Rien d’étonnant à ce que Sabrina fasse
l’activité des internautes. Puis Teddy et « Les Menteurs » (lire p. 30-51), que entrer le « graphique » au rang des
Calvin apprennent que Sabrina a été Nick Drnaso nous présente – même si grandes fictions. Marie Fouquet
tuée et qu’une vidéo de son meurtre l’auteur a commencé son livre bien SABRINA, Nick Drnaso,
tourne sur les réseaux. Teddy s’enferme avant l’élection présidentielle. Une éd. Presque Lune, 206 p., 25 €.

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 59


fiction

Emmanuelle Bayamack-Tam Nancy Huston


Partouze
polyglotte
La mad girl et
Au sein d’une communauté
le génocidaire souriant
libertaire, une ado se transforme.
Un texte loufoque et virtuose. L’écrivaine franco-canadienne, dans un roman-essai
autobiographique, lie son parcours dans les
Depuis Rai-de-cœur années 1970 à celui du futur tyran cambodgien Pol Pot.
(1996), raconté par un
mâle affirmant « sa vo-
lonté de n’être rien, ni Quel lien entre le
homme, ni femme » et destin de Pol Pot et la
précisant que la narration carrière de Nancy
    « ne doit avoir peur de Huston ? A priori au-
rien et surtout pas de sa cun, et pourtant : « Je
propre inanité », Emmanuelle Baya- ne savais pas encore
mack-Tan trace un sillon aussi régulier […] que le sourire lé-
que non répertorié dans le PLF (pay- gendaire des Khmers
sage littéraire français). Arcadie ne dé-     (tout comme le mien)
roge pas à cette règle, et ses héros sont était souvent un masque, servant
issus de son bestiaire coutumier. non à projeter mais à protéger l’in-
Les habitants de Liberty House sont timité de qui le porte. » Dans Lèvres

ULF ANDERSEN/AURIMAGES
beaux par accident mais, le plus sou- de pierre, Nancy Huston raconte
vent, vieux, fripés et difformes, et tous son parcours, longtemps influencé
pourvus d’une sexualité aussi imagi- par le dogmatisme marxiste des in-
native que peu regardante quant au tellectuels français des années 1970,
genre et au nombre. Géolocalisé dans et celui du dictateur cambodgien.
une zone inapte à capter les portables Et montre que sa vie et celle de Pol Nancy Huston est née en 1953 au Canada.
et les réseaux sociaux, cet anti-Disney- Pot reposent sur des motifs com-
land est niché dans l’arrière-pays ni- muns : la rupture avec la terre d’ori- aussi une suite du roman Bad Girl
çois. Une enfant vive, mal servie par gine, la fuite du berceau familial (2003). Elle y évoquait son enfance
la nature quoique issue de géniteurs pour l’envol européen (Paris), le pre- et son adolescence en s’adressant au
d’une beauté et d’une stupidité mier émoi politique… fœtus qu’elle était et nommait Dor-
confondantes, endosse le rôle de nar- La première partie relate l’enfance rit. Dans Lèvres de pierre, elle parle
ratrice. Puis de narrateur, car les per- du futur chef politique, d’abord en de cette même Dorrit, à la troisième
sonnages ne lésinent pas en matière de Saloth Sâr, personnage juvénile, heu- personne, la mettant ainsi à distance
mutation biologique. reux au monastère, malheureux à et lui donnant un corps d’adoles-
On ne s’attardera pas sur l’intrigue l’école, puis décrit comment apparaît cente. Le tu est réservé au jeune Sa-
de peu de poids au regard du baya- la figure du tyran à l’origine d’un des loth Sâr. « Il te faut un nom défini-
mack dans le texte, qui apparie, avec tif. Tu cherches et trouves : ce sera
un sens du loufoque hors du commun, La rupture Pol, proche de pôl, vieux mot pali dé-
les idiomes les plus éloignés. L’auteur signant les esclaves, et qui a aussi
a la fibre inclusive. Pour nourrir un
avec la terre donné polotiri, prolétaire. L’homme
style à sa façon, elle pioche à tout-va d’origine comme le plus simple. L’homme rien. Ajou-
dans le panthéon des lettres. Avec un motif commun. tons Pot pour l’assonance. Pol Pot est
infini respect cependant : les érudits né. » Par ce parti pris savamment
attentifs décèleront en une seule plus grands génocides du XXe siècle. mené, l’écrivaine crée un lien de
phrase, dans la scène de fellation de la Au même moment, Nancy Huston proximité entre le lecteur et le dicta-
page 401, des emprunts à Baudelaire, avait la vingtaine et quittait New teur, et ouvre ainsi une brèche à la
Proust, Artaud, Aragon, Éluard, et, York, où elle faisait des études de lit- possibilité d’une empathie pour ce
pour pimenter le tout, au Cantique térature et se dotait de nouvelles personnage historique à qui l’on a ôté
des cantiques. Alain Dreyfus convictions, communistes et fémi- toute enfance. Marie Fouquet
ARCADIE, Emmanuelle Bayamack-Tam, nistes. On la retrouve dans la LÈVRES DE PIERRE, Nancy Huston,
éd. P.O.L, 440 p., 19 €. deuxième partie, « Mad girl », qui est éd. Actes Sud, 240 p., 19,80 €.

60 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


Raphaël Meltz Anton Beraber Mark Greene
Sous la marelle Mythologies Dans les pas
de Mexico d’un héros grec de Modiano
Une forme composite, une intrigue Brillamment écrite, l’ épopée Perdue de vue, une amie reparaît
foisonnante, un portrait de Mexico, d’une figure ambiguë dans la Grèce dans la rubrique des faits divers.
l’ écrivain s’amuse et nous étonne. des années 1920. Un récit entre souvenirs et enquête.
On parle toujours de La Grande Idée est Federica Ber. Son
livre-ovni quand un ro- un livre insolent. Diffi- nom s’étale sur la couver-
man sort des cadres. cile de passer à côté de ture comme si le roman
C’est donc un cliché, cette somme ambitieuse devait être rempli d’elle.
mais tant pis : Jeu nou- qui semble narguer Or, non : elle est juste-
veau en est un, un drôle quelques pauvretés sai- ment une sorte d’absente,
    de volume qui, par les li-     sonnières et rappeler que     un fantôme, d’autant
bertés qu’il s’autorise, in- le haut style existe en- plus fascinant qu’on en
dique peut-être une voie pour renou- core en littérature. Le héros de cette sait peu sur son compte. Le narrateur
veler le genre. Non seulement il brouille somme lyrique, mythologique, homé- l’a rencontrée jadis à Paris ; ils ne vé-
la frontière entre fiction et non-fiction rique, est Saul Kaloyannis, personnage curent pas une histoire d’amour, plutôt
en insérant dans le récit des bouts d’es- légendaire dont l’existence est un mys- une amitié poussée. Imprévisible et
sai, des conférences et d’autres choses, tère. On le découvre dans les années aventureuse, elle l’entraînait dans des
mais il fait aussi visiter ses coulisses 1920, au moment de la « Grande Idée », jeux inattendus, comme passer la nuit
dans une partie nommée « Notes tentative de reconquête de l’Orient par sur les toits, singer les passants dans les
d’écriture », soit cent pages de préci- les Grecs, où il sauve un groupe parcs. Puis elle repartit en Italie et ne
sions historiques, de sources bibliogra- d’hommes des mains des Turcs. Est-il fit plus parler d’elle. Vingt ans plus
phiques, d’anecdotes ou d’opinions, un héros, un traître, un imposteur ? tard, il tombe sur son nom dans les faits
pareilles à des bourgeonnements in- Un communiste, ou un idéaliste for- divers : elle serait mêlée à la mort d’un
tempestifs de l’objet-livre. Forme inso- cené ne poursuivant que sa propre couple d’architectes…
lite et culottée, qui implique une ma- chimère ? Cinquante ans plus tard, un Il n’est guère besoin de tourner beau-
nière de lire originale, et qui couronne étudiant part à la recherche de cette coup de pages pour être happé dans
en ce sens les expérimentations du di- ombre, interroge les témoins, de l’atmosphère modianesque de ce ro-
recteur de feu le magazine Le Tigre Smyrne à New York, croisant au pas- man, mélange de souvenirs et d’en-
dans ses précédents romans. sage la figure de l’aventurier Henry de quête, du passé au présent. Mark
Un mot sur l’histoire, puisqu’il y en Monfreid dans le rôle du Cyclope… Greene parsème sa prose de remarques
a une : Raphaël Meltz, ou son double, Mais, dans la Grèce des colonels, on saisissantes sur le temps qui passe, sur
est nommé attaché culturel à Mexico. ne part pas impunément à la recherche le souvenir mythifié des époques révo-
« Sa personnalité atypique et son dy- de la vérité sur un héros de la liberté : lues, etc. : phrases apparemment très
namisme seront profitables à l’action le « biographe » est emprisonné par un simples et pourtant très frappantes, qui
de l’ambassade », affirme la dépêche régime qui craint les réfractaires. parviennent avec une sorte de désinvol-
annonçant son arrivée. L’ambassadeur Il y a de L’Iliade, puis de L’Odyssée ture lasse à capturer dans des formules
voulant décloisonner les services, Ra- dans ce roman écrit d’une plume sou- des sentiments informulables. C’est le
phaël et son collègue chargé de la dé- veraine par un auteur qu’on dit à signe, je crois, qu’on a affaire à un écri-
fense montent un jeu historico-culturel peine trentenaire, à l’évidence nourri vain de premier ordre. Tout le récit
sur le thème des guerres mexicaines… de Gracq, de Faulkner, de Conrad. baigne dans une ambiance interlope,
Tableau amusé du monde diploma- Kaloyannis inscrit son parcours dans mélange de distance ironique, de mé-
tique, portrait du Mexique et de sa ca- une histoire et une géographie pré- lancolie, de flou ; l’important n’est pas
pitale, grand jeu littéraire (avec clin cises et oniriques, sa quête défend à ce que dit le narrateur, plutôt ce qu’il
d’œil au Grand Jeu de René Daumal, chaque page les sortilèges d’une litté- suggère. Dans ce dosage subtil se tient
Roger Vailland and Co) : il y a tout cela rature qui rejoint le mythe. Kaloyan- l’art du romancier. Federica, note-t-il,
dans ce livre inclassable, gonflé, érudit, nis est un fantasme, un symbole au- avait pour credo dans la vie de « ne pas
un brin potache. Le titre n’est pas tant qu’un être de chair, une de ces chercher à fixer les choses. Laisser de
usurpé, c’est comme un jeu, et c’est as- figures incarnant la quête d’absolu et l’air ». Ce roman laisse de l’air, c’est
sez nouveau. Bernard Quiriny son échec. Bernard Fauconnier pourquoi il est si beau. B. Q.
JEU NOUVEAU, Raphaël Meltz, LA GRANDE IDÉE, Anton Beraber, FEDERICA BER, Mark Greene,
éd. du Tripode, 382 p., 21 €. éd. Gallimard, 576 p., 22 €. éd. Grasset, 204 p., 18 €.

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 61


fiction

Catherine Poulain Mounia au cœur de l’étoile, au plus


proche de la lumière ?
Un brasier sous le ciel « Et je me dis qu’il n’y a qu’une
chose de bonne et belle dans cette vie :
la morsure du soleil. Le reste importe
Après la pêche en Alaska, la romancière, découverte peu. Les cigales ont repris leur hurle-
en 2016, s’attache aux pas de deux ouvrières agricoles ment strident. La saison terrible. Une
fois de plus l’été est là. Ce drame de
dans le sud de la France. Un drame de feu et de lumière. feu et de lumière sous le silence du ciel,
cette blancheur qui nous éblouit
comme pour mieux
Suivre le cours de nous écraser. » Il y a
l’Aygues dans la « trans- quelque chose d’eni-
parence de l’été », arpen- vrant et de dévasta-
ter les Alpes baignées par teur dans ce mar-
la « lumière oblique de queur du ciel ; le soleil,
l’hiver », s’arrêter dans la chasseur de possible,
  ; ; campagne provençale. semble piéger les deux
Retrouver enfin dans Le femmes dans un
Cœur blanc ce « monde de gens qui monde clos. La course
vont au bout », si cher à Catherine invariable des saison-
Poulain. Vendu à 230 000 exem- nières prend ici une
plaires, lauréat de neuf prix littéraires, dimension univer-
son premier roman, Le Grand Marin, selle. Rosalinde le sait,
a été l’un des plus gros succès de l’an- le sens de la vie est une
née 2016. Après la pêche en Alaska, comédie que l’on se
l’auteur, qui vogue actuellement entre joue pour oublier que
le Médoc et les Alpes de Haute- l’existence se passe de
Provence, s’inspire de son expérience raison. Reste alors la

MAURICE ROUGEMONT/OPALE/LEEMAGE/ÉD. DE L’OLIVIER


d’ouvrière agricole pour raconter la volupté des corps qui
fièvre de la vie de saisonnier. s’usent, l’errance et le
Déjà, dans Le Grand Marin, Cathe- mouvement – la vo-
rine Poulain disait vouloir écrire sur lonté de défier ce
« tous ces hommes qui se brûlent, qui « chagrin de courir
cherchent le feu » et « qui ne peuvent sous un soleil qui se
pas vivre autrement que dans l’épui- fout de moi », comme
sement et l’excès ». Le Cœur blanc l’explique Mounia.
nous invite à suivre deux femmes qui Alors que l’incendie
courent les saisons, la boisson et les ravage la région,
champs, sous un ciel indifférent. Avec « comme poussé par
son « casque de feu », son corps efflan- Catherine Poulain, aventurière avant de devenir romancière. une volonté lui étant
qué « fait pour la course », et ses pen- propre », Rosalinde
sées fauves, Rosalinde inspire aux chaleur tropicale de l’été pour éprou- tente d’aller plus loin que ces plaisirs
autres une liberté revendiquée, qu’elle ver la marque du soleil. Dans cette vie bigarrés de souffrance. Mais c’est déjà
rythmée par les récoltes, les corps sont le temps de l’exode, Mounia rêve en-
Deux femmes qui défaits par le travail et achevés par la core de Gibraltar et de désert. Cette
violence des hommes. Il y a ceux qui ultime frontière dont parlait Le Grand
courent les saisons, frappent et qui brisent comme le vent Marin ne s’arrête pas aux glaces de
la boisson et les glacé dans les branches d’oliviers, l’Alaska, on ne peut trouver le bout du
champs, sous un ciel mais aussi ceux qui ré chauffent monde qu’à l’extrémité de soi, vaga-
comme le temps des cerises, enfin bond ignifugé dans la poursuite du
indifférent. ceux qui inspirent, le regard rivé sur char solaire. Catherine Poulain la ma-
peine pourtant à préserver. Ivre des les tilleuls. Derrière ces portraits et gnifique nous suggère alors qu’il faut
hommes, mordue par le désir, elle ne paysages incandescents se dessine imaginer Mounia heureuse.
cesse jamais de s’embraser. Face à elle, l’acmé d’une littérature faite de chair Camille-Élise Chuquet
Mounia « le zénith », « l’inconso- et d’âme. Et si Rosalinde l’incendiaire LE CŒUR BLANC, Catherine Poulain,
lable », « la fille du harki », qui fend la brûlait assez fort pour entraîner éd. de l’Olivier, 256 p., 18,50 €.

62 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


DOA Metin Arditi
Loup Mascarade
y es-tu ? latine
Rencontre passionnelle entre Un roman noir dans l’Italie
deux adeptes du sadomasochisme. du XVIe siècle, qui brasse meurtres,
Une boucherie pleine de nuances. hommage à la peinture et religion.
Quand on vous parle Dans ce curieux ro-
d’un livre à ne pas mettre man, fictionnel malgré
entre toutes les mains, il la vraisemblance histo-
s’agit en général d’une fi- rique, l’auteur suisse
gure de rhétorique. Pas d’origine turque pro-
pour celui-là. Il nous mène son lecteur entre
 ; ; ; vient du brillant DOA,   ; ; Genève, Rome et Venise.
qui avait déjà signé avec Pour nous guider, Béné-
Pukhtu un roman sans pareil, qui ex- dict Hugues, professeur de latin mé-
plorait le conflit afghan par le biais de diéval, lunaire et solitaire, est un grand
dizaines de personnages sur près de spécialiste du philosophe antique
2 000 pages. Lykaia repose sur un dis- Boèce. Il découvre par hasard le pre-
positif plus modeste, mais contient as- mier élément d’une histoire vieille de
sez de matière noire pour provoquer cinq siècles : une lettre manuscrite aux
une déflagration dans les esprits les plus propos énigmatiques qui renvoient au
blasés. Cela raconte la passion destruc- « Carnaval noir », série d’assassinats
trice et équivoque qui unit deux extré- perpétrés en 1575 et restés inexpliqués.
mistes du sadomasochisme. À cette époque, en Italie, l’Église ca-
Le roman commence par un acte de tholique lutte encore contre la Ré-
chirurgie sauvage mené dans une boîte forme, condamne les découvertes as-
berlinoise où l’on aime se faire mal ; et tronomiques coperniciennes mais
se termine par un carnage symétrique. minimise une étrange prophétie. Un
Entre les deux, on aura plongé dans la Christ aux douze doigts serait bientôt
psyché barbelée du narrateur – un an- envoyé du Ciel pour défendre la pen-
cien médecin défiguré par un incendie, sée du Seigneur contre les hérétiques.
qui se plaît à devenir loup par le tru- Le voici justement qui débarque, avec
chement d’un masque et s’obsède pour cinq cents ans de retard. Il s’appelle
une fille croisée lors d’une soirée bien Bartolomeo San Benedetto et entend
spéciale, retrouvée sur une vidéo très détruire une religion musulmane en-
sanglante… Mais DOA se garde de vahissante et un pape coupablement
changer en monstres ses amants infer- moderne et trop accueillant à l’égard
naux et de peindre leur univers en noir des migrants. Mais où puiser l’énergie
monochrome. Derrière le loup et son à déployer pour une telle cause ?
visage dévasté, le narrateur cache un De cette histoire à tonalité fantas-
père rejeté par sa fille. Et, sous leur pre- tique, Metin Arditi tire un roman
mier abord horrifique, les scènes du ro- noir. Ses personnages cachent leurs
man se révèlent souvent comiques. failles derrière leur titre et derrière les
Tout cela nous rappelle au passage le causes qu’ils sont censés défendre.
pouvoir de la littérature : portées à On reste le cœur pétri de questionne-
l’écran, certaines scènes de Lykaia sus- ments sur la violence et les faibles
citeraient un rejet épidermique chez moyens de l’empêcher. Sans bouder
ceux qui ne goûtent pas ces pratiques. le plaisir d’avoir lu un récit bien mené
Au contraire, l’écriture incarnée de qui maîtrise son suspense comme ses
l’auteur et son art du suspense nous hommages à la peinture, au latin et
maintiennent collés à l’ouvrage même au romanesque. Juliette Savard
quand il tourne à la boucherie. A. B. CARNAVAL NOIR, Metin Arditi,
LYKAIA, DOA, éd. Gallimard, 256 p., 19 €. éd. Grasset, 400 p., 20,90 €.
fiction

au châtiment de son père, coupable


d’avoir cru aux théories bourgeoises
d’Einstein. Ladite jeune physicienne
est ensuite expédiée dans une base mi-
litaire secrète. Là, les savants de la Ré-
publique populaire espèrent nouer
avant tout le monde des contacts avec
d’éventuelles civilisations extrater-
restres. Bien sûr, ça ne marche pas.
Jusqu’au jour où la jeune physicienne
se sert du Soleil comme amplificateur
et reçoit, sidérée, une réponse. Son au-
teur explique appartenir à une race
habitant un monde proprement invi-
vable, qui serait ravie d’envahir la
Terre si elle pouvait la situer dans l’es-
LIN YI’AN/ACTES SUD

pace. Ce correspondant, qui se pré-


sente comme un pacifiste, invite la
physicienne à cesser ses émissions.
Mais celle-ci, devenue férocement mi-
L’écrivain de science-fiction Lu Cixin rencontre un immense succès en Chine. santhrope, n’en fait rien : elle expédie
un nouveau message invitant les ex-
traterrestres à déménager sur Terre. Et
Lu Cixin ceux-ci la prennent au mot. Ils en-
voient d’abord un « intellectron » (un
Prémices d’une invasion proton déployé en deux dimensions)
qui permet de surveiller l’ensemble de

qui vient la planète et interdit aux humains


toute nouvelle découverte en physique
des particules. Comme outil de pro-
pagande, ils font apparaître un jeu vi-
La République populaire de Chine entend être la déo qui explique la difficulté de vivre
première à entrer en contact avec les extraterrestres… dans leur monde à eux – qui orbite au-
Suite et fin d’une saga interstellaire en trois tomes. tour de trois soleils et se retrouve ré-
gulièrement carbonisé. Et cela, bien
sûr, perturbe la société terrienne.
Comme le Dune de cerveau congelé dans l’espace, on dé- Cette saga n’est pas seulement scien-
Frank Herbert, Le Pro- couvre un vaisseau qui est un cimetière tifique : elle est aussi hautement poli-
blème à trois corps, du parlant, on assimile une théorie de tique. Liu Cixin passe beaucoup de
Chinois Liu Cixin, est de l’Univers paranoïaque et néanmoins temps à décrire comment les humains
ces sagas de science- fondée sur une idée d’harmonie… Et, se divisent ou s’organisent face à la
fiction qui transforment menace extraterrestre. Dans le troi-
    leurs lecteurs en disciples
On y tremble sième tome, cette dimension politique
au regard fiévreux, tou- sur le sort de la est portée à l’échelle de l’Univers.
jours disposés à exprimer leur enthou- Cela pourrait paraître ridicule, mais
siasme dans un vocabulaire incompré- Terre, on suit l’envoi Liu Cixin s’est donné les moyens de
hensible. Le Nouveau Magazine dans l’espace d’un sa mégalomanie. Son imagination,
littéraire compte deux de ces fanatiques cerveau congelé. pour flamboyante qu’elle soit, est tou-
– dont l’auteur de ces lignes – qui jours bornée par la raison. Résultat :
viennent de dévorer le troisième et der- bien sûr, impossible de parler en détail ce qu’il nous raconte est souvent in-
nier tome, La Mort immortelle : plus de de ce troisième tome à ceux qui n’au- croyable, et cependant toujours cré-
800 pages d’aventures interstellaires is- raient pas lu les deux autres. dible. Et si son écriture est parfois
sues d’une imagination prodigieuse ir- Alors remontons au départ de la tri- fruste, la richesse de l’ensemble nous
riguée de physique dure ou prospective. logie, qui donne une idée de l’inven- fait tout lui pardonner. Alexis Brocas
On y tremble pour le sort de la Terre, tivité de l’auteur. Cela commence en LA MORT IMMORTELLE,
on voyage dans un Univers en quatre Chine, en pleine révolution culturelle, Lu Cixin, traduit du chinois par Gwennaël Gafric,
dimensions, on suit l’envoi d’un quand une jeune physicienne assiste éd. Actes Sud, 880 p., 28 €.

64 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


Éric Chauvier
Baudelaire parmi nous
L’auteur des Fleurs du Mal revient errer dans le Paris
du XXIe siècle et se heurte à la modernité barbare.

À quoi ressemblerait objet du regard compatissant des pas-


Charles Baudelaire s’il santes, tantôt agresseur.
était de retour dans les « Jouir de la foule est un art », qu’il

LOUISE CHAUVIER/ÉD. ALLIA


rues de Paris ? C’est ce ne maîtrise plus dès lors qu’un groupe
qu’imagine Éric Chauvier de flâneurs-hipsters le pousse violem-
dans Le Revenant, où il fait ment à terre. Il tombe sur un enfant,
  ; ; entendre la voix du poète qu’il mord, rattrapé par une faim dou-
de façon crue, voire dé- loureuse. Mais sa « pédophagie » est ra-
goûtante. Mais cette voix, qui l’entend pidement châtiée par une foule en dé- Éric Chauvier est écrivain et anthropologue.
au-delà de la capitale ? « Les indigents lire qui le piétine et le castre sur la place
de la zone, les damnés de la ville, les publique. Dans ce Paris de l’état d’ur- déplacer en dehors de la ville. Charles
conjurés. » Car c’est là qu’il finit, ce gence, quiconque se met à crier « terro- paria, Charles exilé, vu comme une
poète transformé en monstre. Un zom- riste, terroriste » est suivi par une horde bête monstrueuse qui dévore les corps
bie syphilitique, amorphe, en manque de fous qui soutiennent le « héros en des vivants… Serait-ce la condition du
de hasch, une réincarnation ana- uniforme [qui] sort son Taser et vise le poète moderne ? « Le monde est peuplé
chronique dans la cité du XXIe siècle. buste du poète ». La foule le laisse gi- d’ignorants qui ne savent pas distinguer
Dans sa lente errance urbaine, il peine sant sur le trottoir, un trou à la place du les poètes des zombies. » Marie Fouquet
à avancer, trébuche et s’effondre en ventre et le corps électrique, une cha- LE REVENANT, Éric Chauvier,
pleine rue. Tantôt mendiant, tantôt rogne infâme qu’elle s’empresse de éd. Allia, 74 p., 7,50 €.

Vous ne franceculture.fr/
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devinerez
jamais LA GRANDE
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aujourd’hui.
© Radio France/Ch. Abramowitz

L’esprit
En
partenariat d’ouver-
avec ture.

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 65


fiction

nos poches
Benedict Wells d’écrivain de Jules, est-elle vouée à

DÉSARROIS D’ORPHELIN s’éterniser ? Les événements se ré-


pètent : c’est le leitmotiv de La Fin
de la solitude, qui, pour le dire,
s’étend sur des décennies. Sans tom-
Après la perte de ses parents, Jules grandit mal et seul. Entre ber dans un biais psychologique, le
déterminisme et imprévu, l’histoire d’une vocation d’écrivain. roman interroge « la façon dont les
souvenirs nous déterminent et nous
dirigent ». Un fatalisme mémoriel
a narration alors que Marty, sorte de geek col- qui n’est pas sans nuances. L’auteur

L commence
sur les cha-
pe au x de
roues : à 10 ans, Jules
perd ses parents dans
lectionnant les cadavres d’insectes,
atteint le mètre quatre-vingt-dix et
finit lui aussi par se sociabiliser.
Lorsque Jules, devenu préadoles-
cent, rencontre Alva, le récit prend
sait orchestrer avec brio les retour-
nements de situation, et ses person-
nages n’arrivent pas où on les attend.
À quoi tient le réalisme de ce livre
étonnant ? Sûrement pas à la vrai-
un accident de voiture une autre dimension. Les deux ti- semblance des détails : là où d’autres
et se retrouve placé mides se tournent autour, se flairent, observent et se documentent, Bene-
dans un internat austère avec son la tension monte, mais rien ne se dict Wells préfère imaginer. Et cela
frère et sa sœur aînés Marty et Liz. passe. Les années filent, ils de- fonctionne. Simon Bentolila
D’abord d’un naturel confiant, Jules viennent meilleurs amis. Pas ce que
LA FIN DE LA SOLITUDE,
se renferme sur lui-même, et sa crois- Jules aurait souhaité… Benedict Wells,
sance s’interrompt. Liz, écorchée Cette incompréhension affective, traduit de l’allemand par Juliette Aubert,
vive, devient rebelle et populaire, qui devient le socle de la vocation éd. Le Livre de poche, 352 p., 7,70 €.

Yasmina Reza Jaroslav Hašek Viet Thanh Nguyen


Drame Triste troupier Celui qui
du voisinage L’année des cent transgressait
ans de l’armistice de la
Élisabeth et son Première Guerre mon- « Je suis un espion,
mari organisent une diale, revenons sur ce une taupe, un agent
« fête de printemps » monument satirique secret, un homme à
où sont invités fa- dont l’histoire débute visage double. » Dès
mille, voisins et amis. à Prague le 28 juin l’incipit, le ton est
La soirée se termi- 1914, jour de l’assassi- donné par un narra-
nant, chacun repart nat de l’archiduc François-Ferdi- teur dont on ne
ivre et repu, y compris nand. Švejk est enrôlé dans l’armée connaîtra jamais le
les voisins du dessus, Lino et sa austro-hongroise, qui se rend bien nom, capitaine de l’armée du Viêt-
femme Lydie, qui n’ont pas arrêté vite compte de l’ineptie de ce soldat. nam du Sud ayant fui pour les
de se disputer au cours du repas. Mais ce n’est pas l’avatar ingénu de États-Unis au moment de la chute
Plus tard dans la nuit, Lino revient l’auteur, alcoolique irrécupérable, de Saigon. On apprend assez vite
sonner ; il a tué sa femme. Élisa- voleur et vendeur de chiens, que qu’il est un « bâtard », né d’une
beth décide de lui venir en aide. cette œuvre tourne en ridicule. À mère vietnamienne et d’un père
Couronné du prix Renaudot 2016, travers ses tribulations, toutes les français. L’auteur, avec un style per-
ce roman de Yasmina Reza reprend institutions sont visées, à commen- cutant et un humour dévastateur,
avec brio les codes théâtraux pour cer bien sûr par l’armée. Sous le co- revient sur la guerre du Viêtnam et
raconter l’amitié peu banale de mique et la fausse naïveté, la rage de son héritage, du point de vue de cet
deux grands solitaires. S. B. l’auteur est palpable. S. B. agent double. S. B.

LES AVENTURES DU BRAVE SOLDAT LE SYMPATHISANT, Viet Thanh Nguyen,


BABYLONE, Yasmina Reza, ŠVEJK, Jaroslav Hašek, traduit du tchèque traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément
éd. Folio, 224 p., 7,25 €. par Benoît Meunier, éd. Folio, 320 p., 8,90 €. Baude, éd. 10/18, 552 p., 9,10 €.

66 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


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Inclus : deux textes de Stefan Zweig.

Stefan Zweig
À travers ses nouvelles, au travers de ses biographies, Stefan Zweig
sonda inlassablement le mystère de l’âme humaine. De la Vienne fin
de siècle au Brésil de l’exil, voici l’itinéraire exemplaire d’un écrivain
dont l’œuvre est aujourd’hui lue avec passion.

« Même la plus pure vérité,


quand on l’impose par la violence,
devient un péché contre l’esprit. »

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non-fiction
    Chef-d’œuvre     Grand livre     Bon livre     À voir     Dispensable

BIBLIOTHÈQUE DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE, PARIS/AGENCE BULLOZ/RMN-GRAND PALAIS


Molière lisant Tartufe chez Ninon de Lenclos, par Nicolas André Monsiau (1802).

Une nouvelle biographie de Molière tion sur l’homme et sa vie privée, le bio-
graphe confesse tout ignorer des senti-

L’outsider imaginaire ments de Molière et tourner le dos aux


interprétations. Mais l’analyse des
œuvres dans leur contexte promet de
« surprendre l’écrivain en train de
Georges Forestier balaie bien des légendes sur l’auteur créer » et de découvrir une cohérence
de L’Avare, et avant tout celle du marginal peu soutenu. artistique à travers des « genres et des
registres différents ».
Si les raisons qui poussèrent un jeune
On se souvient en- 1705, continue de projeter la légende bourgeois à l’avenir tout tracé à inter-
core de l’affaire Corneille- d’un Molière à la vocation contrariée, rompre ses études pour rejoindre le sta-
Molière, lorsqu’il y a misanthrope et jaloux, peinant à écrire tut social peu enviable d’acteur restent
quelques années avait re- et à obtenir le succès. Pour Georges Fo- à imaginer, les documents nous per-
surgi la vieille thèse fan- restier, professeur à la Sorbonne et édi- mettent de suivre au plus près l’ambi-
taisiste de Pierre Louÿs teur il y a quelques années des œuvres tion conquérante de Molière et les
    attribuant les œuvres de du dramaturge dans La Pléiade, l’heure circonstances dans lesquelles Jean-
Molière à Corneille : peu est venue de « faire table rase » des lé- Baptiste Poquelin adopta son patro-
documentée puisqu’il ne subsiste pas gendes : l’ensemble des livres de nyme et se mit à écrire à partir des an-
une ligne de l’auteur de Tartuffe, jalon- comptes de la compagnie de Molière nées 1650 de petites comédies, des
née de questions si ce n’est de vrais mys- ayant été miraculeusement conservé, « farces » pour sa troupe, qui avait dé-
tères, la vie de Molière attire à elle tous nous disposons de tous les éléments buté par la tragédie. C’est un « rare sens
nos fantasmes, et sa première biogra- pour proposer une biographie solide et de la communication » qui permit à
phie, écrite par Grimarest et publiée en démythifiée. Certes, faute d’informa- Molière, après ses succès de province,
68 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018
TROIS QUESTIONS
À GEORGES FORESTIER
de conquérir les cœurs de l’aristocratie Molière était-il sagesse du juste milieu divulguées jadis
parisienne en se faisant apprécier entre autres par Montaigne. Que Molière

F. MANTOVANI/ED. GALLIMARD
un moraliste ?
comme un homme d’esprit, traducteur Georges Forestier. – ait en outre traduit le chef-d’œuvre de
de Lucrèce et défenseur des valeurs ga- Molière a commencé Lucrèce (De rerum natura) révèle qu’il
lantes, jusqu’à obtenir la protection de par être un était probablement incrédule, même s’il
Monsieur, frère du roi, en 1658. Ob- humoriste, au sens faisait ses Pâques. Or tous ceux qui
servant de près l’habile manière dont actuel du terme : il a remettaient en question dogmes et
Molière « invente » la langue des pré- mis sur la scène croyances étaient qualifés de libertins
cieux pour la moquer dans Les Pré- les travers de ses contemporains et s’est par les apologistes catholiques.
cieuses ridicules, Georges Forestier livré à des satires des comportements Comment l’œuvre de Molière peut-elle
nous dépeint un dramaturge habile, et des idées rétrogrades pour faire rire. nous toucher aujourd’hui ?
capable à la fois d’introduire des pro- C’est à la suite de l’interdiction La question du rapport de l’individu
cédés issus de la commedia dell’arte et de Tartufe en 1664 qu’il a cherché à se aux dogmes et croyances est toujours
de proposer un comique « naturel » dédouaner en prétendant ne s’attaquer d’actualité. Les dévots ont pour
qui le fit admirer comme le « peintre » qu’à l’hypocrisie des hommes en successeurs les fondamentalistes
de la société de son temps. On suit les général : à ce moment-là il s’est drapé actuels. Idem sur la question féminine
succès du spectacle de la troupe, deve- dans une position de moraliste en dont on voit bien qu’elle est loin d’être
nue riche et célèbre par sa manière de afrmant que le but de la comédie était réglée… Ensuite, il y a la manière dont
« transposer sur le théâtre de façon à de corriger les vices des hommes. Molière crée son comique. En
la fois réaliste, parodique et burlesque La postérité a transformé sa posture accumulant une série de traits délirants
des comportements en société et des tactique en afrmation sincère. d’avarice sur le personnage d’Harpagon,
débats idéologiques » en inventant une Molière était-il un libertin ? Molière a créé un personnage follement
comédie de salon traitant les thèmes à En faisant de l’émancipation féminine avare qui dépasse la condition médiocre
la mode selon le principe galant du la matière d’une partie de ses comédies, des avares ordinaires au point qu’il en
plaisir et de la délectation. Molière s’inscrivait dans un courant plus devient l’incarnation même de l’avarice.
large qui remettait en question Propos recueillis par A. G.
HABILE ENTREPRENEUR le rapport de l’individu aux dogmes et
Molière fait rire en se moquant des tra- aux croyances, un courant conforté par Professeur de littérature à la Sorbonne,
Georges Forestier est spécialiste du
vers de la société galante (qui l’applau- les idées de modération sceptique et de théâtre du XVIIe siècle.
dit) et des défauts des milieux rétro-
grades. En profonde connivence avec
son public, il est le parfait exécuteur des
fêtes royales, que Louis XIV récom-
pense de toute son affection, y compris que ses contemporains, même s’il fut À défaut d’un écrivain au sens mo-
lorsqu’il interdit la représentation du « traité en “star” dont on surveille la derne dont on pourrait suivre la psy-
premier Tartuffe pour ne pas gêner ses moindre indisposition » ; non, Le Mé- chologie ou d’un philosophe dont on
manœuvres de rapprochement avec la decin malgré lui n’est pas une œuvre mi- découvrirait les opinions, c’est une fa-
papauté, tout en appréciant la pièce et neure, mais un chef-d’œuvre libertin ; miliarité nouvelle et concrète avec
en la laissant jouer dans les salons. non, George Dandin n’est pas un réqui- Molière qui est ici suscitée. En lieu
Le récit de Georges Forestier bous- d’un Molière héros marginal, c’est un
cule les légendes : non, Le Festin de Molière a su Molière cultivé qui émerge, contes-
pierre n’a pas été abandonné au nom tant les excès des dévots, mais profon-
d’une quelconque censure, mais a été conquérir les cœurs dément intégré aux cercles du pou-
délaissé en raison de son dispositif scé- de l’aristocratie voir, habile entrepreneur de spectacles
nique lourd et complexe ; non, le per- parisienne. et assembleur de thèmes à la mode.
sonnage du misanthrope n’est pas un Un Molière sans « génie » au sens ro-
autoportrait de Molière, mais est ins- sitoire social, mais un jeu avec les codes mantique du terme, mais pleinement
piré d’Artamène ou le Grand Cyrus des de son temps ; non, Molière n’est pas de son temps, revivifié dans une bio-
Scudéry ; non, le mariage de Molière mort en scène ; non, Molière n’est pas graphie qui rendra obsolètes des bi-
avec Armande Béjart n’a pas fait scan- mort en athée, mais a été quérir un bliothèques entières de gloses sur l’au-
dale, la filiation de celle-ci avec Made- prêtre pour pouvoir se confesser, abju- teur de L’Avare. Alexandre Gefen
leine étant un secret connu de tous ; rer la profession de comédien et obte- MOLIÈRE, Georges Forestier, éd. Gallimard,
non, Molière ne fut pas plus malade nir une sépulture chrétienne. « NRF biographies », 544 p., 24 €.

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 69


non-fiction

Élisabeth de Fontenay Allison Hoover Bartlett Nathalie Heinich


Au frère emmuré Arsène Bouquin Brouillard identitaire
La philosophe rend justice à celui Le portrait d’un voleur virtuose Un essai peu convaincant
dont la maladie mentale a guidé de livres anciens, instructif sur sur le concept à la fois central
sa propre pensée sur l’animalité. l’univers des bibliophiles. et obscur d’ identité.
RÉCIT Pour laisser trace ENQUÊTE S a v i e z -v o u s SOCIOLOGIE Longtemps
– sous forme de frag- qu’une édition originale ignorée des sciences so-
ments – de son frère qua- de Lolita vaut environ ciales, l’idée de l’iden-
lifié de déficient mental, 2 500 dollars aux États- tité structure quasiment
Élisabeth de Fontenay Unis ? Qu’un premier ti- tous les débats actuels,
lui a donné pour prénom rage d’Abattoir 5 de Kurt intellectuels et poli-
    Gaspard. Son titre, em-     Vonnegut avec sa ja-     tiques. En tant que
prunté au recueil d’Aloy- quette peut atteindre concept, elle reste toute-
sius Bertrand, admiré par Baudelaire 6 500 dollars ? Que Gatsby de Fitzge- fois assez obscure – ce qui génère am-
mais non par la philosophe. Elle lui rald frôle les 100 000 dollars ? Plus ac- biguïtés et confusions. La clarification
préfère les cantilènes qu’en a tirées Ra- cessibles, une première édition de Rab- proposée à ce sujet par Nathalie
vel, telle L’Énigme éternelle. Car quoi bit est riche d’Updike se négocie pour Heinich n’en est que mieux venue.
de plus énigmatique qu’un proche 45 dollars et Beloved de Toni Morrison En cherchant à dire « ce que n’est pas
inaccessible, reclus dans une indiffé- pour 125 dollars. Forcément, de tels l’identité », elle vise bien entendu à
rence inébranlable et une absence to- prix font des livres anciens des objets mieux l’approcher par contraste, « en
tale d’empathie à l’autre ? désirables pour les voleurs en tout creux ». L’identité, note-t-elle ainsi,
Ce n’est pas tant que Gaspard man- genre. John Gilkey, actif sur la Côte n’est pas une « substance », ce qui ex-
quât de compétences : sa mère, très ouest au début des années 2000, a ainsi clut tout traitement d’ordre ontolo-
vite consciente de son mal, se consa- dérobé pour plus de 200 000 dollars gique. Mais qu’elle ne soit pas une réa-
cra entièrement à son éducation et d’ouvrages et de documents rares chez lité objective n’en fait pas une illusion.
parvint à « greffer sur lui les structures les libraires, en recourant à des tech- L’identité relève du registre des « repré-
profondes de la grammaire, de l’or- niques d’usurpation d’identité et d’ar- sentations », et doit être traitée comme
thographe et du calcul », et jusqu’aux naques à la carte bancaire. telle. Collective, elle n’est donc ni de
exquises manières de la grande bour- C’est l’enquête et l’arrestation de ce droite ni de gauche. Elle existe, simple-
geoisie. Efforts vains : dénué de rai- personnage que raconte la journaliste ment. Individuelle, elle se bâtit au tra-
son, de toutes ces choses il ne pouvait A llison Hoover Bartlett dans vers d’une dialectique subtile entre
comprendre le sens. Devenu violent à L’Homme qui aimait trop les livres, pas- trois « moments » : la « désignation »
l’adolescence, Gaspard fut séparé de sionnant récit de non-fiction qui rap- par autrui, la « présentation » vers au-
sa famille pour subir dans une cli- pelle Le Voleur d’orchidées, la célèbre trui et l’« autoperception », de soi à soi.
nique suisse des traitements neurolep- enquête de Susan Orlean dans le mi- Oublier cette dimension relation-
tiques qui ne firent qu’ajouter l’abru- lieu des amateurs d’orchidées rares nelle et dynamique revient à passer à
tissement à l’enfermement. (1998). Les fleurs ici sont remplacées côté d’elle. De ces notations justes, l’au-
« Enquêteuse incompétente, impa- par les livres, mais les ressorts de l’his- teur ne fait, hélas ! rien, se contentant,
tiente et inconsolée », Élisabeth de toire restent les mêmes : la passion dé- en conclusion, de définir l’identité
Fontenay, à travers le portrait de celui vorante des collectionneurs, les us et comme « la résultante de l’ensemble
qu’elle considère comme son « maître coutumes du milieu et la psychologie des opérations par lesquelles un prédi-
intérieur », dessine les cheminements des voleurs. Le cas de Gilkey, en l’oc- cat est affecté à un sujet ». Comment
qui l’ont conduite à mettre la philoso- currence, est fascinant : sincèrement faire plus abstrait sur un sujet aussi pra-
phie à l’épreuve de l’animalité, dans Le passionné de livres, il ne comprenait tique ? La sociologue soutient dans son
Silence des bêtes (1998). Écrit intime pas pourquoi il n’avait pas les moyens livre qu’il n’y a pas d’identité sans crise
croisé avec l’histoire de la pensée, cette de s’en payer et considérait donc le vol d’identité. Aurait-elle un problème
confession dresse aussi un réquisitoire comme la réparation d’une injustice. avec la sienne, de sociologue ? Lire Nor-
cinglant contre Heidegger, dont l’im- Son portrait n’est pas le moindre inté- bert Elias ou Pierre Bourdieu conduit
perméabilité à la condition animale au- rêt de ce récit instructif, divertissant à voir le monde différemment. Avec
rait servi de socle aux nazis pour l’ex- et plein d’anecdotes, indispensable Nathalie Heinich, on effeuille de
termination des « sous-hommes » et pour les bibliophiles. Bernard Quiriny simples fiches de lecture. Patrice Bollon
des malades mentaux. Alain Dreyfus
L’HOMME QUI AIMAIT TROP LES LIVRES, CE QUE N’EST PAS L’IDENTITÉ,
GASPARD DE LA NUIT, Allison Hoover Bartlett, traduit de l’anglais Nathalie Heinich,
Élisabeth de Fontenay, éd. Stock, 136 p., 16,50 €. (États-Unis) par Cyril Gay, éd. Marchialy, 310 p., 21 €. éd. Gallimard, 144 p., 14 €.

70 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


Karl Jacoby Antoine de Baecque

Un passe-muraille Le déni des alpages


de l’esclavagisme Trois générations de montagnards ont
été frappées de « crétinerie » avant que
la médecine pose un diagnostic.
À travers les vies multiples d’un Noir américain
né esclave et devenu magnat en se faisant passer HISTOIRE « Crétin des

pour blanc, une histoire subtile de la ségrégation. Alpes ! » Ce topique du


capitaine Haddock re-
couvre une réalité moins
comique, explorée par
BIOGRAPHIE Au cours de l’autoritaire président mexicain Antoine de Baecque : un
de ses recherches, Karl Porfirio Díaz, il crée une colonie des-     état de dégénérescence
Jacoby croise à plu- tinée aux Afro-Américains, bientôt sévère qui a affecté des
sieurs reprises le nom décimée par la maladie. Plus tard, il dizaines de milliers de montagnards
de Guillermo Eliseo. intégre un voyage diplomatique qui jusqu’au début des années 1920. En
Intrig ué pa r cet le conduit dans l’Éthiopie de Mene- 1788, le Britannique Thomas Martyn
    homme à la nationa- lik II, au mom ent où fait débat le en dresse une typologie dans son Guide
lité f luctuante, qui rôle potentiel des Afro-Américains du voyage en Suisse : « Les imbéciles
parcourut le monde et fit fortune sur le continent noir. En Amérique, qu’on appelle crétins sont en grand
dans une Amérique en proie à la sé- il a laissé sa femme, une Blanche, et nombre. Ici, les goitres ou cous enflés
grégation, l’historien parvient à re- leurs enfants, qui réinventent eux sont communs. La physionomie est dif-
trouver sa trace : le magnat des af- aussi leurs identités. Au-delà de la mi- forme et sombre, et l’esprit dépourvu
faires s’appelait William Ellis, et il cro-histoire, l’ouvrage de Karl Jacoby de toutes ses facultés. » Ces « monstres »
était né au Texas un an avant l’abo- s’inscrit dans une historiographie de n’étaient pas considérés comme tels par
lition de l’esclavage. Contrairement la frontière. Il y a celle qui sépare les les autochtones, ils étaient intégrés aux
à la plupart des Afro-Américains de États-Unis du Mexique : Ellis, étran- villages, protégés comme des innocents
sa génération, il eut la chance d’être ger partout, a passé sa vie à la traver- supposés en contact avec Dieu.
scolarisé et, connaissant l’espagnol, ser. Jacoby montre que les deux États Le XIXe siècle, celui de l’essor médi-
se fit passer pour mexicain. Proche se sont construits en miroir, le pre- cal, hygiéniste et statistique, s’attaque
mier accentuant la ségrégation, le se- à cette endémie. En 1850, on comptait
cond valorisant une certaine idée du en France 20 000 crétins et 100 000
métissage. Mais il y a aussi celle, tout goitreux. Ils sont arrachés à leurs bio-
aussi peu perméable, qui sépare Noirs topes et parqués dans des institutions
et Blancs dans l’Amérique des lois asilaires ou éducatives, et on tente sur
Jim Crow. De ce point de vue, l’his- eux toutes sortes d’expériences, telle la
toire de William Ellis est une forme cruelle et inutile ablation du goitre.
particulièrement aboutie de passing, Dès 1820, Jean-François Coindet, mé-
un terme qui désignait à l’origine les decin suisse, soumet quelques indivi-
stratégies adoptées par ceux qui, dus à un traitement à l’iode. Sa réus-
Noirs selon les lois raciales, parve- site tombe dans l’indifférence.
naient à passer pour blancs. Peu L’académie continue un siècle durant
AVEC L’AIMABLE AUTORISATION DE FANNY JOHNSON-GRIFFIN

avant sa disparition au Mexique, El- à débattre de la théorie des « causes


lis, ruiné, avait confié qu’on pourrait multiples », avant d’admettre que la
dire de lui : « Il est né dans ce monde crétinerie est due à une carence d’iode,
pour défendre ses droits […] et il est rare en montagne, qui déclenche une
mort en poursuivant ce combat. » En hypertrophie de la glande thyroïde. Le
refermant l’excellent ouvrage de Karl mal est éradiqué, mais « au prix d’un
Jacoby, on ne peut s’empêcher de lui scandale silencieux, écrit Antoine de
donner raison. Maialen Berasategui Baecque, trois générations ont grandi
difformes et débiles ; la plupart d’entre
L’ESCLAVE QUI DEVINT eux auraient pu être préservés de ces
MILLIONNAIRE,
Karl Jacoby, traduit de l’anglais (États-Unis)
handicaps ». Alain Dreyfus
par Frédéric Cotton, HISTOIRE DES CRÉTINS DES ALPES
Ellis avec ses deux garçons et son père, en 1910. éd. Anacharsis, 432 p., 23 €. Antoine de Baecque, éd. Vuibert, 284 p., 24,90 €.

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 71


non-fiction

être mère, amante, artiste, camarade,


égérie politique, défenseuse des plus
démunis, n’y réussit pas toujours au-
tant qu’elle l’aurait souhaité, mais ne
renonça à rien.
Ici, on croise Maurice, le fils adulé,
et Solange, « l’enfant-lion » – qui, pour
sa mère, demeurera une énigme –, dans
des paragraphes d’une intensité inouïe
sur les façons dont la maternité vient
SCHÜTZE/REDEMANN/AKG-IMAGES

fouiller en nous le plus beau comme le


plus obscur de ce que nous sommes
(alors même que George Sand encou-
ragea certaines de ses amies à rester cé-
libataires et sans enfant). Là, on aper-
çoit Frédéric Chopin (« Chip-Chip »)
qui, indifférent à la nature, promène sa
Le château de Nohant, dans l’Indre : un terrain de jeux artistiques, sous l’égide de George Sand.
neurasthénie et sa toux de chambre en
couloirs, mais compose ses plus beaux
Michelle Perrot préludes, sous le regard ébloui d’Eu-

À Nohant, l’utopie
gène Delacroix, lequel assiste, envieux,
au compagnonnage du compositeur
mélancolique et de son amante.

de George Sand Plus loin, c’est Balzac, devisant avec


« le camarade (sic) George Sand » en fu-
mant le cigare. Puis Flaubert, lisant
Chopin, Flaubert, Balzac, Dumas... Un grand livre sur pendant six heures d’affilée à Tourgue-
la communauté que l’écrivaine rassembla autour d’elle. niev son Saint Antoine. Ou encore
Alexandre Dumas, qui aime aller aux
champignons avec la jeune Solange et
HISTOIRE Il est de cer- à Nohant, pour que l’indifférence se qui, à la demande de George Sand, re-
taines œuvres comme de mue en intérêt, puis en obsession. trouve ses lettres envoyées à Chopin
certains lieux. Pendant afin qu’elle puisse les brûler. À côté,
des a nnées on les CELLULE POLITIQUE ET SOCIALE c’est-à-dire souvent au milieu des autres,
contourne, ou si on les Les maisons sont des projections de et traités de la même manière que les
aperçoit, c’est pour les ju- notre moi. Et Michelle Perrot, en lec- autres, ce sont les domestiques.
    ger fades. Puis, un jour, trice de Lydia Flem (Comment j’ai vidé
peut-être à la faveur d’un la maison de mes parents, 2004) comme « AVONS-NOUS LE DROIT
événement qui jette sur notre percep- de Georges Perec, le sait pertinemment. D’ÊTRE HEUREUX ? »
tion du monde un nouveau trait de lu- Les meubles qu’on déplace, les objets Utopie familiale, amoureuse, amicale,
mière, on y entre et on s’en fait un re- qu’on empile ou qu’on jette, les endroits artistique, Nohant devient une cellule
fuge où communient le cœur et l’esprit. qu’on investit ou ceux qu’on laisse trop politique, inspirée par le socialisme de
La première fois que Michelle Perrot vides, racontent ce que nous sommes. Pierre Leroux et un noyau républicain.
lut Georges Sand, l’historienne du tra- Ainsi le livre George Sand à Nohant. L’obstacle de la culture et du langage
vail (citons notamment Mélancolie ou- Une maison d’artiste est-il, lui-même, qu’il y a entre les classes, raconte Mi-
vrière, 2012), des prisons (Les Ombres construit comme une demeure où, à chelle Perrot, George Sand « a rêvé de
de l’histoire, 2001), de la vie privée (His- côté des pièces d’exposition, visibles de l’abolir, par l’alphabétisation et le
toire de chambres, 2009, prix Femina tous, se trouvent des antichambres et théâtre ». Aussi fait-elle en sorte d’ap-
essai) et des femmes (Les Femmes ou les des recoins plus secrets. prendre à lire à certains domestiques et
Silences de l’ histoire, 1998, ou encore Quand une grande dame de notre à plusieurs paysans.
Mon histoire des femmes, 2006), trouva temps écrit sur une grande dame du On crée un théâtre. On y joue des
son propos trop convenu, d’un âge qui temps passé, cela donne un grand livre. textes de Sand, comme du Shakes-
n’a « plus grand-chose à dire aux filles Tourner chaque page, c’est pousser la peare, de la commedia dell’arte ou des
de Simone de Beauvoir ». Il lui faudra, porte d’un monde perdu en même contes du folklore berrichon. Au même
au hasard d’une promenade dans les temps que découvrir une facette à moment, Maurice et son copain Lam-
vallons du Boischaut, une visite, im- chaque fois différente de la psyché bert montent un petit théâtre de trente-
prévue, dans la maison de George Sand d’une femme du XIXe siècle qui voulut deux marionnettes. Famille, amants,
72 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018
amis, domestiques et habitants du vil- Nathalie Piégay
lage sont conviés aux représentations,
auxquelles tout le monde assiste jusque Aragon, l’écriture de mère en fils
tard dans la nuit pendant que, dehors,
il fait parfois un froid de tous les L’ émouvant portrait de la mère du poète, qu’on lui présenta d’abord
diables : - 14 °C. La misère grandit, la comme sa sœur. Il s’avère que Marguerite maniait aussi les mots.
révolte gronde, la Commune se pré-
pare. George Sand n’y prendra pas part.
Et pourtant, elle partage les vues du co- RÉCIT «  Je ne réhabilite Louis Andrieux, lui est présenté comme
médien Pierre Bocage – bref amant de- aucun talent oublié, aucun son parrain – le nom d’Aragon ayant été
venu grand ami – sur le théâtre et la po- martyr de l’histoire. Je inventé pour dissimuler la bâtardise,
litique sociale. « C’est une grande cours après une ombre, jusqu’à ce que sa mère lui avoue la vérité
question de savoir si nous avons le droit une femme qui écrivait en 1917. Il a 20 ans.
d’être heureux au détriment des misé- dans une famille où chacun « Une brèche s’est ouverte dans le lan-
rables. » La question n’a rien perdu de     écrit. […]. En s’absentant gage » ; « d’autres auraient perdu la rai-
son acuité. De même, ses vues sur de l’histoire inventée.  » son. Il y a gagné le battement de l’imagi-
l’unité du vivant et « la proximité des Cette ombre, c’est celle de Marguerite nation », avance Nathalie Piégay. N’est-il
humains, des plantes, et des animaux » Toucas-Massillon, la mère de Louis Ara- pas celui qui pense que « les mots [ne sont]
sont, à l’heure des catastrophes écolo- gon. Nathalie Piégay, en formidable en- pas faits pour dire la vérité mais pour la
giques qui menacent notre planète, quêtrice-écrivaine, lui consacre un boule- masquer, la perdre et la varier à l’infni » ?
d’une modernité troublante. Ici, c’est versant portrait  : celui d’une mère, Aragon « a suivi le flon des mots truqués ».
aussi Michelle Perrot qui parle à travers romancière et traductrice de polars, dont Quant à Marguerite, « elle n’a jamais cessé
George Sand. Et nous ferions bien de l’existence est reléguée à des notes en bas de subir l’humiliation des invisibles », in-
les écouter toutes deux. Sarah Chiche de page de l’histoire littéraire. Une mère justice que ce récit parvient magnifque-
invisible, présentée à son fls comme sa ment à rectifer. Alexandre Gefen
GEORGE SAND À NOHANT.
UNE MAISON D’ARTISTE, sœur pour cacher le secret d’une nais- UNE FEMME INVISIBLE,
Michelle Perrot, éd. du Seuil, 460 p., 24 €. sance adultère, alors que son vrai père, Nathalie Piégay, éd. du Rocher, 352 p., 19,90 €.

artcena.fr

Grand Prix de Littérature Grand Prix de


dramatique 2018 Littérature dramatique
Jeunesse 2018
Jean Cagnard
Quand toute la ville est Fabrice Melquiot
sur le trottoir d’en face Les Séparables
éditions Espaces 34 L’Arche éditeur

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 73


non-fiction

Leonard Cohen Bernard Cerquiglini

Les ultimes Alléluia L’accoucheur


du français
d’un poète Hommage au lettré carolingien
Un livre réunissant ses textes et dessins reflète qui, le premier, a émancipé
l’ampleur de l’artiste, disparu il y a deux ans. le français du latin.

« La poésie
RECUEIL HISTOIREAussi éloquent

2018 OLD IDEAS, LLC (TRADEMARK AND COMPANY OF LEONARD COHEN)


vient d’un endroit que que rigoureux, ce récit
personne ne maîtrise et historique est un tom-
que personne ne beau à la figure de Ni-
conquiert. » Dans le thard, guerrier lettré du
discours prononcé à la IX e siècle, que Bernard
    remise du prix Prince     Cerquiglini invite à
des Asturies en 2011, considérer comme le
Leonard Cohen déclare sa flamme premier écrivain de langue française.
à la poésie et à celui qui la lui a ré- Son engouement est communicatif :
vélée, Federico García Lorca. « C’est linguiste, il se fait aussi archéologue et
seulement quand j’ai lu, même en historien pour nous emmener sur les
traduction, les œuvres de Lorca que traces du Carolingien, dont les osse-
j’ai compris qu’il y avait une voix. » ments ont récemment été retrouvés à
La sienne, il l’a trouvée dans la poé- Saint-Riquier, dans la Somme.
sie, même s’il est aujourd’hui davan- Le génie de Nithard, petit-fils de
tage reconnu comme un homme de Charlemagne, a été de percevoir la
scène et de chanson. sur les carnets – avec ce même style fonction sociale de la langue française,
« Mon père était avant tout un japonisant des sceaux rouges qui en prenant acte de l’émergence d’une
poète », confirme son fils Adam marquent la signature des estampes. langue autonome par rapport au latin.
dans l’avant-propos du livre pos- L’un de ces sigles lui sert de signa- Consigner les Serments de Strasbourg
thume de Leonard Cohen,  The ture : le célèbre cœur en quinconce en langue vernaculaire, alors que la
Flame, un « poète du rock », pour- (deux cœurs se croisent, l’un à l’en- langue de l’écrit et du savoir était le la-
rait-on poursuivre pour rassembler droit, l’autre à l’envers), entouré d’un tin, revenait à accorder au français la
ses diverses dimensions. Composé cercle et parfois retenu par deux « permanence du parchemin » et à
en grande partie par Leonard pen- mains. Ce pictogramme n’est pas donner accès au prestige à ce « patois
dant les derniers sa ns rappeler d’illettrés ». Ces Serments, conclus
mois de sa vie – Autoportraits, l’étoile juive et ré- entre Louis le Germanique et Charles
ce que Robert natures mortes, vèle la dimension le Chauve, marquèrent le début d’une
Faggen, son édi- spirituelle de nouvelle conjoncture politique fondée
teur, nomme « sa sigles l ’œ u v r e d e sur un espoir de fraternité, à la suite du
renaissance » – et japonisants... Cohen. « Mon déclin de l’autorité impériale et du la-
avec ses collabo- père considérait tin comme langue unificatrice.
rateurs artistiques – la liste est sa vocation […] comme une mission L’ouvrage permet de comprendre
longue, son manager la dresse dans de Dieu », écrit Adam. Certes, on re- comment la langue devient un outil di-
les « remerciements » que le chanteur trouve dans ces carnets comme dans plomatique et nous rappelle que « le
n’a pas eu le temps d’écrire lui- ses chansons une écriture de la trans- choix des idiomes n’est pas dû au
même –, cet ouvrage rassemble des cendance, mais aussi une esthétique contexte langagier, mais au projet po-
extraits des nombreux carnets que des années 1960-1970, avec cette litique que l’on met en œuvre en
l’artiste remplissait de textes et de poésie protéiforme aux vers libres, sa l’énonçant ». En revenant sur les ori-
dessins. Du croquis aux formes plus façon de traiter le quotidien par l’ab- gines du français au travers de la saga
élaborées, des nombreux autopor- surde et l’art de la ritournelle, des ver- carolingienne, l’auteur fournit des élé-
traits aux natures mortes abstraites et tigineuses répétitions. Marie Fouquet ments éclairants sur les débats autour
japonisantes (des branches d’arbres THE FLAME, Leonard Cohen,
de la langue de Molière. Manon Houtart
fruitiers), en passant par les sigles, qui traduit de l’anglais (Canada) par Nicolas Richard, L’INVENTION DE NITHARD,
réapparaissent comme des tampons éd. du Seuil, « Fiction et Cie », 320 p., 25 €. Bernard Cerquiglini, éd. de Minuit, 128 p., 15 €.

74 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


poche
Achille Mbembe À bien des égards, les éclats specta-
culaires, la rapidité de penser, mais
CE QUE LA aussi le moralisme refoulé d’Achille
Mbembe font de lui un nouveau

DÉMOCRATIE REFOULE
Cioran, coulant ses aphorismes ful-
gurants dans les apparences d’un
traité académique.
POST-COLONIALISME
Seule l’étude de l’œuvre de Frantz
Dans un essai où brille l’influence de Frantz Fanon,
Fanon permet d’apercevoir – un
le penseur camerounais met à nu le principe de violence qui fonde
bref instant – une lueur d’espoir.
les démocraties et qu’illustrent leurs politiques à l’égard de l’étranger.
Car il montre que « l’humanité est
en permanence en création. Son
a xénopho- pratiques de terreur). La part mau- fonds commun est la vulnérabilité,
bie, le ra-
c i s me , le
rêve absurde
d’une « communauté
sans étrangers » sont
L dite de notre histoire n’est donc pas
seulement le « Nègre » (défini
comme « corps d’énergie combus-
tible ») mais toutes les formes de vio-
lence que les démocraties ont appris
à commencer par celle du corps ex-
posé à la souffrance et à la dégéné-
ration. Mais la vulnérabilité est
aussi celle du sujet exposé à d’autres
existences qui, éventuellement, me-
de retour. Achille à éloigner de leur territoire au mo- nacent la sienne. Sans une recon-
Mbembe renverse le constat : non ment même d’assurer le « repeuple- naissance réciproque de cette vulné-
seulement ces forces n’ont jamais ment » du monde. rabilité, il n’y a guère de place pour
cessé, mais elles sont fondatrices de En définitive, « ni la république à la sollicitude, et encore moins pour
l’ordre européen – même démocra- esclaves ni le régime colonial et im- le soin ». Maxime Rovere
tique. La démocratie moderne se di- périal ne sont des corps étrangers à POLITIQUES DE L’INIMITIÉ,
vise en deux corps, l’un solaire (ses la démocratie ». Sur ces fonde- Achille Mbembe,
salons), l’autre nocturne (ses ments, que faire ? éd. La Découverte, 184 p., 10 €.

Écoutez LA
COMPAGNIE
DES
entre les AUTEURS.
DU LUNDI
lignes. AU JEUDI
DE 15H À 16H
Matthieu
En
Garrigou-
partenariat
avec
Lagrange
© Radio France/Ch. Abramowitz

L’esprit
d’ouver-
franceculture.fr/ ture.
@Franceculture

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 75


dossier

LJENITSYNE
LA COMÉDIE
INHUMAINE

Né il y a cent ans, mort il y a dix ans, l’auteur de L’Archipel


du Goulag est l’un de ceux qui, au XXe siècle, ont le plus incarné
la littérature comme résistance fondamentale : ce qui lui a permis
de survivre au bagne, de ne pas céder aux diktats et aux tentations
du pouvoir soviétique, mais aussi de ne pas s’aveugler sur l’Occident.
Le dissident et les débats idéologiques qu’il a pu susciter ont
parfois eu tendance à éclipser l’immense écrivain, qui ne s’est pas
seulement consacré au Goulag. Il est temps aujourd’hui d’embrasser
une écriture majeure, par-delà les cribles politiques.
MIKHAIL KLIMENTIEV/AFP

Dossier coordonné par Alain Dreyfus

76 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


littérature

OLEG PARSHIN/ARCHIVES DE LA FAMILLE SOLJENITSYNE

Autoportrait
d’Alexandre
Soljenitsyne,
à Kok-Terek,
vers 1955.

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 77


dossier Soljenitsyne

Alexandre
le bref
Soljenitsyne est souvent perçu comme le tenant
d’une prose monumentale. Considérée de près,
son œuvre révèle plutôt un génie des formats courts.
Par Georges Nivat

a u regard des dimen-


sions de son œuvre,
pas de doute pos-
sible : Soljenitsyne
est un prosateur
monumental à la
Balzac, adepte de la fresque, capable
d’écrire tous les jours et jusqu’à dix-
sept heures d’affilée, au point d’entrer
en transe. Et pourtant...
Le jeune Soljenitsyne n’était pas sûr
manuscrit était parvenu à Tvardovski,
l’éditeur de la revue Novy Mir, proposa
à Soljenitsyne de rencontrer Anna
Akhmatova, de passage à Moscou.
Tout récemment, Natalia Soljenit-
syne a publié les pages que son mari a
consacrées aux deux rencontres qu’il
eut avec la poétesse, qui, auteur du re-
cueil Requiem, secrètement diffusé par
le biais des samizdats, incarnait la poé-
sie russe et l’« âge d’argent » du début
de lui, et ses hésitations entre différents du siècle. Leur échange ne fut pas en-
genres sont éclairantes. En octobre tièrement réussi, Akhmatova admirait
1963, quand tout Moscou parlait de la l’énergie, la hardiesse du jeune auteur
prochaine publication d’Une journée sorti du goulag, la forme rude et clas-
d’Ivan Denissovitch, d’un auteur in- sique de la Journée. Il proposa de décla-
connu venu de Riazan, le futur dissi- mer un poème à lui, sur Staline. La
dent Lev Kopelev, par qui le vieille dame, à la seconde visite, finit
par lâcher son avis : « Il ne faut pas dé-
Professeur, historien des idées, spécialiste du Inauguration de la plaque commémorative de
monde russe, Georges Nivat est, entre autres,
velopper le sujet de cette façon linéaire.
l’auteur du Phénomène Soljenitsyne Dans les vers il faut du mystère. On
(Fayard, 2009), auteur qu’il a aussi traduit. voit trop que c’est biographique. Intéressant (peut-être uniquement du
fait que c’est vous) mais trop étiré. Du
reste, pour moi, à présent, tout est étiré
dès que ça dépasse quatre lignes. »
On ne pouvait imaginer opposition
« UN SIÈCLE CRUEL » plus polaire. Soljenitsyne avait lu un
chapitre de son poème, composé men-
En 1974, Soljenitsyne s’exprime à Stockholm, lorsqu’il talement au camp, et retenu grâce à un
reçoit enfin son prix Nobel, décerné en 1970. chapelet de boulettes de pain roulées
dans la salive, séchées et enfilées. Akh-
« Notre XXe siècle a prouvé qu’il était plus cruel que les siècles matova avait, pendant des années, re-
précédents, et sa première moitié n’a pas encore efacé ses
tenu par cœur son poème Requiem. Le
horreurs. Notre monde est toujours déchiré par les passions
de l’âge des cavernes : la cupidité, l’envie, l’emportement,
Chemin des forçats, dont Soljenitsyne
la haine, qui, au cours des ans, ont acquis de nouveaux noms lui déclama un chapitre, avec son mil-
lier de vers, est certes trop linéaire,
OLLF LINDEBORG/AFP

respectables, comme la lutte des classes, l’action des masses,


le confit racial, le combat syndical. Le refus primitif de tout comme le sont ses pièces de théâtre de
compromis est devenu un principe, et l’orthodoxie est jeunesse, trop explicatives. Le genre
considérée comme une vertu. Elle exige des millions de qui lui convenait n’est pas venu d’em-
sacrifces par une guerre civile incessante. » blée. Il a déclaré lui-même qu’il aimait
78 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018
AU PROGRAMME
DU CENTENAIRE
Manifestations
– « Soljenitsyne : un écrivain en lutte avec
son siècle », Institut de France, à partir du
19 novembre. Seront notamment exposés
le manuscrit de L’Archipel du Goulag, les
archives de Nikita Struve (1934-2016), édi-
teur d’YMCA-Press. Catalogue dirigé par
Georges Nivat, commissaire de l’exposi-
tion, aux éditions des Syrtes, 304 p., 40 €.
– Les Éditeurs réunis proposent jusqu’à fn
2018 une exposition itinérante en France,
qui s’ouvre le 1er novembre à la mairie du
5e arrondissement de Paris.
– Colloque à l’Institut de France et à la Sor-
bonne les 19, 20 et 21 novembre.
Parutions de l’auteur
– Études et miniatures, traduit du russe par
Lucile Nivat et Nikita Struve, éd. YMCA-
Press, 180 p., 15 €. Une nouvelle édition il-
lustrée de photos prises par l’auteur.
– Révolution et mensonge, traduit par José
Johannet et al., éd. Fayard, 250 p., 20 €.
Un recueil d’écrits politiques, dont l’inédit
« Deux révolutions, la française et la russe ».
ALEXEY KUDENKO/SPUTNIK/AFP

la marque. D’où le genre inédit de ses


souvenirs dans le sillage même du
vécu. Le Chêne et le Veau est à cet égard
un chef-d’œuvre. Il fait penser à Passé
et méditations d’Alexandre Herzen
(1812-1870), dont les Mémoires suivent
Soljenitsyne, le 12 novembre 2017, au 12 de la rue Tverskaïa, à Moscou, où se trouvait son appartement. de près la tragédie de leur auteur ; Sol-
jenitsyne leur doit beaucoup. On
plus que tout la brièveté ; or La Roue paysage russe souillée, la pureté de la trouve chez lui l’haleine du risque, de
rouge compte 6 000 pages serrées, avec langue russe encalminée. Les passages la projection clandestine dans le samiz-
des passages didactiques qui res- poétiques dans L’Archipel du Goulag dat, l’escrime dramatique avec son édi-
sont nombreux, alternant avec l’ironie, teur Tvardovski, qui va le plus loin pos-
Le genre qui lui la rage et les confessions brûlantes. sible dans le « permis » tandis que
Dans La Roue rouge, ces moments poé- l’ancien zek s’éloigne dans la « rébel-
convenait n’est pas tiques sont camouflés dans l’enchaîne- lion » ; on y retrouve le paradoxe de Zé-
venu d’emblée. ment d’instants que le narrateur égrène non, la course entre le lutteur et le pou-
comme un scénariste, ou comme un voir. Les Esquisses d’exil reprennent ce
semblent aux didascalies du scénario chroniqueur du Moyen Âge, ou rythme haletant, mais comportent
Les tanks connaissent la vérité (1). Avant comme un témoin suivant le peloton. aussi d’intenses « bonheurs d’écri-
comme après la rédaction de ses cathé- ture », qui se mettent à pleuvoir d’eux-
drales d’écriture, Soljenitsyne a écrit PRÉDILECTION POUR LA NOUVELLE mêmes, à la nuit, quand l’inconscient
des poèmes en prose, Miniatures, dans Tolstoï rêvait d’écrire un journal qui débloque le récit, et que la main dans
le genre inauguré par Ivan Tourgue- suive la durée vécue du temps d’aussi le noir griffonne en hâte des notes, ou
niev qui, à la fin de sa vie, confiait ses près que possible. C’est un peu ce que des rêves, à déchiffrer au petit matin.
doutes en paragraphes brefs. Les furent la vie, la longue quête histo- Tchekhov avouait ne pas savoir faire
poèmes en prose de Soljenitsyne sont rique, toute l’œuvre d’Alexandre Solje- un roman, qui développe les destins
de la même veine : la beauté du nitsyne : cette course haletante en est croisés d’un homme et de son époque.
Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 79
dossier Soljenitsyne

LES JALONS
D’UNE ŒUVRE
UNE JOURNÉE D’IVAN
DENISSOVITCH,
éd. Robert Lafont,
240 p., 8 €.
 Publiée sous
Khrouchtchev puis
censurée par Brejnev,
cette charge antistalinienne
eut un retentissement
international.

LA MAISON
DE MATRIONA,

SPUTNIK/AKG IMAGES
éd. Robert Lafont
« Pavillons Poche »,
304 p., 9 €.
AKG IMAGES

 Centré autour d’une


vieille paysanne, un récit
La poétesse russe Anna Akhmatova. Alexandre Tvardovski, éditeur de Soljenitsyne. dans la lignée de Tolstoï.

Il en va un peu de même pour Sol- L’homme, chez lui, est ce qu’il décide LE PREMIER
jenitsyne. La nouvelle est son genre dans l’instant, et parfois on se de- CERCLE,
inné, mais rénové à sa façon : La Mai- mande si son récit n’est pas plus exis- éd. Robert Lafont,
994 p., 13,50 €.
son de Matriona est à la fois un thriller, tentialiste que les romans de Sartre.  Quatre jours de 1949
un poème, une ébauche de vie de saint. Son Lénine à Zurich lui ressemble : une dans l’enfer de Dante
Le Pavillon des cancé- impatience colérique réservé par Staline
reux est une nouvelle Son réalisme contre les paresseux. aux savants et aux
techniciens.
en deux parties, avec, à est une Et quand, au début de
la charnière, le cauche- Novembre 16, il cite le
mar de Roussanov, qui hallucination mot d’ordre des radi- LE PAVILLON
rampe dans un boyau du réel. caux de 1861 : « Seule DES CANCÉREUX,
obscur vers un télé- la hache peut nous dé- éd. Robert Lafont,
784 p., 12,50 €.
phone inaccessible, comme rampe dans livrer, la hache et rien d’autre ! », on a
le noir l’Ivan Ilitch de Tolstoï : celui-ci beau savoir qu’il est devenu l’apôtre du  La vie quotidienne
dans un hôpital pour
atteindra la lumière, celui-là ne par- développement lent, du retour aux incurables. Une vision
viendra pas au téléphone salvateur. voies naturelles de l’évolution, on n’en panoramique à la Tolstoï
ressent pas moins un frisson : cet écri- de la société soviétique.
« LA HACHE ET RIEN D’AUTRE » vain savait ce qu’est une hache. En té-
Le réalisme de Soljenitsyne est une moigne ce poème de la révolte dans L’ARCHIPEL
sorte de poétique du surréel, une hal- L’Archipel, « Les quarante jours de Ken- DU GOULAG,
lucination du réel. Le regard y joue un guir », soulèvement auquel le bagnard éd. Points, 910 p., 14,50 €.
rôle capital, avec des duels de regards Soljenitsyne participa avec ivresse. « La  Féroce et étayé
croisés entre couards et valeureux, im- température sur ce petit bout de terre sur le système
concentrationnaire,
puissants et chanceux. Sa façon de re- atteignit une telle intensité que les l’ouvrage entraîne
garder a quelque chose de la Gorgone : âmes étaient sinon totalement refaçon- l’expulsion d’URSS
il s’arrête sur des instants impercep- nées, du moins modifiées par la fu- de son auteur et une
tibles et dramatiques. Ces hachures de sion. » Et Soljenitsyne de rejouer déflagration planétaire.
la narration, dans Mars 17 (2 000 p.), Quatre-vingt-treize de Hugo. « Les
peuvent atteindre à une « moléculari- heures de la liberté ! Des dizaines de LA ROUE
sation » des mots. Égrenés sur un esca- kilos de chaînes qui vous tombent des ROUGE,
beau graphique comme dans « La nue bras et des épaules ! Ah, certes non ! on éd. Fayard, 8 tomes.
empantalonnée » de Maïakovski, ils ne regrette pas ! Un jour comme ce-  Une fresque géante
visent à rendre la respiration, le grain lui-ci, ça en vaut la peine. » L et inachevée sur
du réel dans le moulin des unités nar- la Révolution russe.
L’œuvre d’une vie,
ratives. Rien de plus étranger à ce ro- (1) Écrit en 1959, ce scénario n’a jamais été porté dont paraît aujourd’hui
mancier que la durée bergsonienne. à l’écran. Il a été publié chez Fayard en 1982. le Journal inédit.

80 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


VIE ET DESTIN

OLEG PARSHIN/ARCHIVES DE LA FAMILLE SOLJENISTYNE


1945. Février : arrêté en Prusse
orientale, où il combat, en raison
des opinions formulées sur Staline
dans une lettre à un ami. Emprisonné
à la Loubianka de Moscou.
Juillet : jugé et condamné à huit ans
OLEG PARSHIN/ARCHIVES DE LA FAMILLE SOLJENITSYNE de détention dans un « camp
de redressement par le travail ».
Les quatre premières années de sa
détention, il travaille comme
mathématicien dans des conditions
privilégiées (cf. Le Premier Cercle), Enseigne la physique à Mizinovka, 1956-1957.
puis passe les quatre dernières années
de sa détention dans un camp du nord 1961. Études et miniatures (poèmes).
du Kazakhstan dans des conditions
semblables à celles qu’il décrit 1962. Décembre : Une journée d’Ivan
dans Une journée d’Ivan Denissovitch. Denissovitch, première œuvre publiée
Apprend le métier de maçon et de Soljenitsyne, paraît dans le Novy Mir.
Portrait de Taïssa Chtcherbak, sa mère, en 1910. de fondeur. Est opéré d’un cancer. Stupeur et enthousiasme de la critique.

1953. Mars : libéré un mois après 1963. Février : La Maison de Matriona


1918. Naissance à Kislovodsk (Caucase), l’expiration de sa peine mais condamné et L’Inconnu de Kretchetovka
le 11 décembre, d’Alexandre Issaïevitch à la « relégation perpétuelle ». sont publiés dans le Novy Mir. Premières
Soljenitsyne, fls d’un étudiant Assigné à résidence dans la région de critiques hostiles. Commence
en lettres de l’université de Moscou, Djamboul (Kazakhstan), il y enseigne Le Pavillon des cancéreux.
mort six mois plus tôt sur le front. dans une école secondaire. Août : le Novy Mir publie le récit Pour
Sa mère, sténotypiste, mourra le bien de la cause. Nouvelles attaques
de la tuberculose en 1944, alors que 1955. Commence Le Premier Cercle. de la critique. Novy Mir le propose
son fls est sur le front. Subit un traitement pour le prix Lénine.
à l’hôpital de Tachkent.
1936. Passe l’examen de fn d’études 1965. Automne : perquisition au
secondaires à Rostov-sur-le-Don. 1956. 6 février : réhabilité, il s’installe domicile d’un ami de Soljenitsyne. Le
Il souhaite entreprendre des études à Riazan, en Russie centrale, où il KGB saisit une partie de ses archives.
de lettres mais, refusé par la faculté enseigne jusqu’en décembre 1962.
1966. Janvier : Zacharie l’escarcelle,
de Rostov et ne voulant pas quitter 1958. Achève Le Premier Cercle. dernier récit de Soljenitsyne publié dans
sa mère, il entre à la faculté
1959. Une journée d’Ivan Denissovitch, la presse soviétique (Novy Mir, 1966).
de mathématiques et de physique.
La Maison de Matriona. Soljenitsyne envoie à Novy Mir
1939. S’inscrit à l’Institut la première partie du Pavillon des
de philosophie, littérature et histoire cancéreux. Septembre : Novy Mir publie
de Moscou. II écrit déjà beaucoup et un article du critique Lakchine, écrivain
dans tous les genres. Il connaît bien la et lecteur défendant Soljenitsyne.
littérature russe, mais peu la littérature
1967. 22 mai : au IVe Congrès des
OLEG PARSHIN/ARCHIVES DE LA FAMILLE SOLJENITSYNE

mondiale, encore moins la littérature


écrivains à Moscou, dans une lettre
occidentale contemporaine.
publique adressée à ses délégués,
1940. Épouse une étudiante en chimie, Soljenitsyne dénonce la censure
Natalia Alexeïevna Rechetovskaïa. et les persécutions dont il est l’objet.
12 septembre : Soljenitsyne demande
1941. Alors qu’il enseigne la physique à l’Union des écrivains de désavouer
à l’école centrale de Morozovka,
les calomnies et d’autoriser la
dans la région de Rostov, il est appelé
publication du Pavillon des cancéreux ;
comme simple soldat le 18 octobre.
il dégage sa responsabilité dans le cas
Sa formation de mathématicien le fait
où le livre paraîtrait en Occident.
envoyer, l’année suivante, dans
une école d’artillerie. Reste sur le front 1968. Le supplément littéraire
jusqu’en 1945. Décoré deux fois, Soljenitsyne, prisonnier au chantier de la porte du Times publie des extraits du Pavillon
il parvient au grade de capitaine. de Kalouga, Moscou, 1946. des cancéreux.

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 81


dossier Soljenitsyne

de l’exil. Avec le soutien de l’écrivain Goulag. En deux mois, il traverse en


Heinrich Böll, il s’installe en Suisse, train et triomphalement son pays.
à Zurich, où sa famille le rejoint.
1994-1997. Soljenitsyne multiplie les
1975. 15 juillet : invité par le Sénat apparitions publiques et les rencontres.
américain à donner une conférence Anime une émission de télévision,

OLEG PARSHIN/ARCHIVES DE LA FAMILLE SOLJENITSYNE


sur la situation mondiale, il étonne puis la maladie l’oblige à réduire ses
l’Occident par sa profession de foi activités.
slavophile et chrétienne orthodoxe.
1998-2006. Il vit retiré avec sa famille
La presse française, notamment,
dans les environs de Moscou, crée
le qualife de « conservateur ».
le Fonds Soljenitsyne, qui aide
1976. Il émigre avec sa famille aux les anciens zeks et leurs familles
États-Unis, à Cavendish, dans le en leur versant des pensions et en leur
Vermont. Il travaille sans relâche fournissant une aide médicale. Il se
à La Roue rouge. Jusqu’alors fgure de montre de plus en plus critique envers
proue de la dissidence, il apparaît, au le nouveau régime, estimant que
travers d’une multitude d’interviews, la « nomenklatura » a simplement
Soljenitsyne en chemin vers Riazan, 1954-1957. comme « réactionnaire ». changé d’idéologie et a conservé, en la
verrouillant, la gestion des afaires. Un
1978. Prononce à Harvard un discours
26 juin : la Literatournaïa Gazeta publie colloque international sur son œuvre est
hostile au « matérialisme occidental »
une lettre dans laquelle Soljenitsyne organisé à Moscou en décembre 2003.
et à la société de consommation.
désavoue la publication
2007. Vladimir Poutine lui décerne le
de ses œuvres à l’étranger. Cette lettre 1989-1990. À la faveur de la
prestigieux « prix d’État ». Soljenitsyne
est accompagnée d’un long article, « La « glasnost » initiée par Mikhaïl
le rencontre à titre privé, ils
lutte idéologique et la responsabilité Gorbatchev, L’Archipel du Goulag
sympathisent. Pour l’ancien dissident
de l’écrivain », présentant la version est publié en URSS en 1989.
Viktor Erofeev, « c’est un paradoxe
ofcielle de l’« afaire Soljenitsyne ». L’année suivante, Soljenitsyne retrouve
douloureux que de voir comment
Nombreuses protestations dans les sa citoyenneté soviétique.
il avait pu sympathiser avec un ancien
milieux littéraires.
1993. Le 25 septembre : invité par ofcier du KGB ». Puis Soljenitsyne
1969. 4 novembre : Soljenitsyne Philippe de Villiers à l’inauguration du prendra ses distances avec Poutine,
est exclu de l’Union des écrivains Mémorial de la Vendée, il prononce dont il dénoncera le nationalisme.
soviétiques. un discours sur les guerres de Vendée
2008. Il meurt à Moscou, à 89 ans, des
et la Révolution française, qu’il qualife
1970. 8 octobre : le prix Nobel suites d’une insufsance cardiaque.
de « génocide », et compare ces
de littérature lui est décerné, avec Il est enterré au cimetière du monastère
événements aux soulèvements
deux semaines d’avance. Début de Donskoï. Ses funérailles sont
populaires antibolchéviques en Russie.
du divorce avec sa première femme. retransmises en direct à la télévision.
1994. L’Union soviétique s’efondre.
1971. Parution aux éditions YMCA- 2018. Centenaire de sa naissance.
Alexandre Soljenitsyne rentre en Russie,
Press, à Paris, d’Août 14, avec un appel
via la France, le 27 mai, en arrivant par Par Georges Nivat et Alain Dreyfus
aux lecteurs russes de l’immigration.
l’est à Madagan, centre de tri du (d’après Le Magazine littéraire, n° 86, mars 1974)
1973. Juillet : la police s’empare
de L’Archipel du Goulag au domicile
d’une amie de l’auteur. Elle se pend
au retour d’un interrogatoire.
Le 23 août, dans une longue interview
à deux journalistes occidentaux,
il se plaint des menaces qu’il subit et
dénonce la prétention du gouvernement
soviétique à s’emparer de tout écrit
d’un écrivain russe. À la fn
ALEXEY NIKOLSKY/RIA NOVOSTI/AFP

de décembre, parution à Paris,


en russe, des deux premières
parties de L’Archipel du Goulag.
1974. Violente campagne de la presse
soviétique contre Soljenitsyne, accusé
de « trahison et apologie du fascisme ».
16 octobre : est expulsé d’URSS. Déchu
de sa citoyenneté, il prend le chemin Vladimir Poutine sur la tombe de Soljenitsyne, le 24 mai 2009, un an après la mort de l’écrivain.

82 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


Dans cette affaire, ce sont les autorités
de Moscou qui, avant même le bannis-
sement de Soljenitsyne, ont tenté de
fixer les termes du débat : en banalisant
un récit dont elles ne contestent pas la
véracité et en le réduisant à une banale
opération de propagande antisovié-
tique. Elles ne dénoncent donc pas un
faussaire mais un traître. Ce faisant,
elles placent alliés, partenaires et autres
obligés devant un choix qui ne relève
pas de la liberté, mais de la fidélité dans
l’alignement. Le pis, c’est que ça
MICHELE BANCILHON/AFP

marche, au moins quelque temps.

LA PRÉSIDENTIELLE APPROCHE
À Paris, par la voix de L’Humanité puis
de Georges Marchais, cette lecture par-
Alexandre Soljenitsyne chez Bernard Pivot sur le plateau d’« Apostrophes » le 11 avril 1975. ticulière de L’Archipel est relayée à la vir-
gule près. Soljenitsyne ferait ainsi le jeu

Un exilé encombrant
de la réaction et des fauteurs de guerre.
C’est tout juste si le secrétaire général
du PC concède que, dans la France
dont il rêve, un pareil écrivain pourrait
avoir sa place, à la condition d’avoir
En 1974, Soljenitsyne a mis mal à l’aise la gauche trouvé… un éditeur. Son partenaire du
française, qui travaillait à son programme commun. Programme commun, François Mit-
terrand, n’est guère plus allant. À l’Ély-
Par François Bazin sée, Georges Pompidou agonise. Une
présidentielle approche. Est-ce bien le
moment d’alimenter des polémiques
’est un temps que les moins a un visage, et surtout une histoire. À subalternes ? « Je suis pour ma part per-

c de 20 ans ne peuvent pas


connaître. À l’époque, il y
avait un empire qui s’appe-
lait l’URSS et qui, paraît-il, recherchait
« la détente » dans les relations entre
l’Est et l’Ouest. En France, il y avait un
l’Est, on ne veut plus le voir. À l’Ouest,
qui veut vraiment l’entendre ? Soljenit-
syne, où qu’il soit, incommode.
Tout cela pour un livre que personne
n’a encore vraiment lu. Le manuscrit
de L’Archipel du Goulag est caché en lieu
suadé, écrit ainsi le leader du PS, que le
plus important n’est pas ce que dit Sol-
jenitsyne mais qu’il puisse le dire. Et si
ce qu’il dit nuit au communisme, le fait
qu’il puisse le dire le sert davantage. »
Comprenne qui pourra !
parti nommé PC, dominant à gauche, sûr quand, en août 1973, Soljenitsyne Tandis que le PC se raidit, une autre
qui plaidait pour « l’union » avec des prévient, dans un entretien accordé à gauche biaise pour des raisons qui ne
socialistes qui, eux, voulaient « changer l’Associated Press, sont pas que tac-
la vie ». Jeux d’équilibre, jeux de rôle, qu’il sera publié illico L’URSS tiques. Ah si seule-
jeux de dupe. C’est dans ce contexte au cas où il lui arrive- ment Soljenitsyne
qu’en 1974, un jour de la mi-février, un rait malheur. En dé- ne dénonce pas voulait oublier un
homme débarque à Francfort. La veille, cembre, alors qu’il se un faussaire, mais moment le Goulag,
il a été arrêté puis incarcéré à Moscou, sent plus que jamais un traître. équilibrer son propos
à la prison de Lefortovo où les autori- menacé, il saute le en regardant aussi du
tés soviétiques lui ont signifié sa dé- pas. À sa demande, le premier tome de côté du Chili ! Un soir d’avril 1975, à
chéance de nationalité puis son expul- son « essai d’investigation littéraire » est « Apostrophes », c’est Jean Daniel, au
sion vers un pays qu’on appelait la RFA. publié en russe, à Paris. En janvier 1974, nom du Nouvel Observateur, qui lui en
Alexandre Soljenitsyne a 55 ans. Son L’Express en livre des extraits exclusifs. fera le reproche, comme s’il lui était
œuvre littéraire est déjà immense. Elle C’est le début d’une féroce bataille, plus plus facile de se prendre le bec avec
lui a valu un Nobel qu’il n’a pas pu al- politique que littéraire, qu’alimente Le d’Ormesson que de regarder en face la
ler recevoir à Stockholm. Romancier, Seuil : sortie du premier tome en juin vérité d’un homme doublement exilé :
il était dissident. Exilé, le voilà témoin 1974 avec un tirage de 500 000 exem- trop russe pour rester soviétique ; trop
privilégié d’une des plus grandes tragé- plaires, du tome II en mars 1975, et du russe aussi pour rallier l’Occident. Dif-
dies du XXe siècle. Le Goulag, grâce lui, tome II, en mars 1976. férent. Éternellement gênant. L

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 83


dossier Soljenitsyne

Le repaire
du Goulag, exfiltrée d’Estonie sous
forme de microfilms dissimulés dans
un tube de plomb oblong en forme de
bombe, devaient bien avoir, sinon des
mines, du moins des gestes de conspi-

de L’Archipel
rateurs. Les Éditeurs réunis étaient déjà
rompus aux techniques de l’espion-
nage : en 1971, ils avaient reçu – et pu-
blié – Août 14, dont les microfilms
étaient arrivés planqués dans une boîte
Paris, 1973. C’est à la librairie des Éditeurs réunis de chocolat. La bombe Archipel, qui
qu’est élaborée en secret la première édition de L’Archipel sommeillait depuis juin 1968 dans les
réserves de la librairie, n’attendait que
du Goulag. Le lieu est aujourd’hui toujours actif. le feu vert de son artificier. À la fin du
Par Alain Dreyfus mois d’août 1973, Nikita Struve, direc-
teur littéraire de YMCA-Press (maison

s
d’édition de la librairie), reçoit une
lettre de Soljenitsyne : « Le cœur
ous sa façade vert rayonnages boisés sous de hauts pla- contraint, je me suis abstenu des an-
bouteille et ses vi- fonds – invite le flâneur monoglotte à nées durant de faire imprimer ce livre,
trines à encorbelle- tenter de déchiffrer des énigmes en pourtant achevé. Le devoir envers ceux
ment, l’endroit res- cyrillique sur les volumes aux teintes qui étaient encore en vie l’emportait
pire la douceur d’un fanées. L’endroit est si paisible qu’il ne sur celui envers les morts. Mais au-
temps révolu. Sise saurait inspirer à un quelconque pro- jourd’hui il ne me reste plus rien
au pied de la montagne Sainte-Gene- cureur de Paris l’effrayant qualificatif d’autre à faire que de le publier sans dé-
viève à Paris dans le 5e arrondisse- de « local conspiratif ». Et pourtant. lai. » La mort tragique d’une amie, Eli-
ment, la librairie des Éditeurs réu- Ceux qui préparaient ici même, à la zabeth Voronianskaïa, a servi de déto-
nis (1) – parquet crissant, tabl es en fin de 1973 dans le plus grand secret, nateur. La jeune femme avait
chêne croulant sous les piles, la première édition russe de L’Archipel dactylographié L’Archipel, mais ne
l’avait pas détruit, en dépit des
consignes de l’auteur. Interrogée pen-
dant cinq jours par le KGB, elle finit
par avouer où se trouve le tapuscrit. De
retour chez elle, elle se pend.

DÉFLAGRATION MONDIALE
Les événements se précipitent : le pre-
mier tome est composé en huit se-
maines par Leonid Lifar (frère de
Serge, le danseur et chorégraphe), le
texte est relu et corrigé par Nikita
Struve et son épouse, et l’ouvrage est
tiré à 30 000 exemplaires chez Daniel
Béresniak, une imprimerie russe de la
rue du Faubourg-du-Temple. Le tirage
est tout à fait inhabituel pour cette
maison confidentielle. Le 28 décembre
1973, comme à Moscou devant une
aubaine, on fait la queue rue de la
Montagne-Sainte-Geneviève pour se
procurer l’ouvrage tout juste sorti des
JACQUES GRAF/DIVERGENCE

presses. On dit même que des marins


soviétiques, en escale à Brest, en font
une ample provision. Toujours est-il
que, peu de jours plus tard, L’Archipel
du Goulag circule à deux pas du
Mélanie Rakovitch, fille de Nikita Struve, l’ami et premier éditeur de Soljenitsyne. Kremlin sous forme de samizdats.
84 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018
JACQUES GRAF/DIVERGENCE
La librairie a conservé les caractères typographiques Le tube où le manuscrit a été Des lettres issues de la correspondance entre
ayant servi à imprimer L’Archipel du Goulag. conservé pendant quinze ans. Soljenitsyne et son éditeur Nikita Struve.

Le terme de bombe n’a rien d’une mé- petite pièce vouée aux objets du culte. diplomate, elle pouvait être fouillée à
taphore : la déflagration est mondiale. Le miroir au-dessus de la cheminée est tout moment) elle organisa la pre-
Expulsé d’URSS, déchu de sa nationa- devenu un mémorial. Y sont gravés les mière rencontre entre Génia Baraba-
lité, Soljenitsyne entame de longues noms des 115 « invisibles », tous ceux nov (une autre invisible) et Nikita
années d’exil, la Suisse puis le Ver- qui ont aidé Alexandre Soljenitsyne à Struve, dont le premier fruit fut la pa-
mont, avant son retour en Russie en taper, cacher et transmettre ses écrits rution d’Août 14. C’est elle encore qui
1994. En 1974, il peut enfin pronon- en Occident, de la fin des années 1950 fut le cerveau de l’acheminement de
cer devant l’Académie suédoise son dis- jusqu’en mars 1974. « Soviétiques ou tous les écrits du proscrit vers la mai-
cours de réception du prix Nobel, dé- occidentaux, proches de l’auteur ou in- son d’édition parisienne.
cerné en 1970, et qu’il n’était pas aller connus, intellectuels, écrivains, auteurs Machine à écrire antédiluvienne,
chercher, de peur d’un exil forcé. Le ou parfois juste sensibles à la force de ébauches de manuscrits, lettres dacty-
livre paraît en français au Seuil à l’ini- l’œuvre, ces “invisibles” constituent de lographiées ou manuscrites, coupures
tiative de Claude Durand, de journaux, premières édi-
qui gère par la suite les droits 115 « invisibles », soviétiques tions, photos de famille et de
mondiaux de l’auteur. Ce compagnons viennent com-
texte qui met à nu les ou occidentaux, ont contribué pléter le reliquaire consacré au
rouages de la machine à au projet clandestin. géant dont l’aura s’est quelque
broyer soviétique, en ne la peu émoussée au fil du temps.
cantonnant pas à la période stali- véritables réseaux clandestins, pseudo- Il faut aller au fond du couloir pour ap-
nienne, provoque dès sa parution des nymes et langages secrets à l’appui. Un procher, et toucher – rien ne l’interdit –
crises diplomatiques. Il ébranle les travail effectué souvent au péril de leur la pièce maîtresse. C’est un meuble
« partis frères » de l’Occident, comme liberté », lit-on sur le cartel. massif, en bois sombre, au plateau in-
en témoignent le flot de polémiques Assia Dourova est sans conteste la cliné à hauteur d’homme. Ses tiroirs
et de calomnies qui accompagnent les plus visible des « invisibles ». Née en contiennent les différentes polices en
sorties successives du brûlot, tête de 1908, elle a immigré en France avec plomb de l’alphabet cyrillique qui ser-
file de la dissidence, premier à miner ses parents mais retournait en URSS virent à la composition du premier
le monolithe PCUS de l’intérieur. aussi souvent que possible, d’abord exemplaire de L’Archipel du Goulag. Qui
Le calme est revenu dans la librairie. comme interprète, puis comme char- sait ? C’est peut-être sur ces planches que
Si l’on monte un escalier raide comme gée de l’intendance à l’ambassade de le monde a changé de base. L
la justice, on accède à de studieux bu- France. C’est de là qu’elle devint le
reaux. Mélanie Rakovitch, fille de pivot du réseau. De ce point de pas- (1) Les Éditeurs réunis, Centre Alexandre-
Nikita Struve, l’ami et premier éditeur sage privilégié, sans jamais être détec- Soljenitsyne, 11, rue de la Montagne-Sainte-
de Soljenitsyne, nous fait visiter une tée par le KGB (même si, non Geneviève, Paris 5 . e

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 85


dossier Soljenitsyne

dilemme du choix entre le bien et le

« Sa douleur mal. Pour conserver sa dignité, Ivan


Denissovitch ne va pas chercher à ob-
tenir une planque dans le camp ; Ner-

pour la Russie » jine, dans Le Premier Cercle, renonce


aux quelques avantages accordés aux
détenus de la prison laboratoire et pré-
fère retourner à la rigueur des camps
plutôt que de servir les desseins de la
Pour Yves Hamant, premier traducteur français police politique. Dans le même ro-
de L’Archipel du Goulag, des contresens idéologiques man, Volodine va mettre en péril la
pèsent toujours sur la réception de Soljenitsyne. brillante carrière de diplomate à la-
Propos recueillis par Alain Dreyfus quelle il est promis et même, sans
doute, sa vie, après avoir été ébranlé un
jour par ces lignes découvertes dans les
carnets de sa mère : « Qu’y a-t-il de
Dans quelles conditions avez-vous livre de l’écrivain intitulé Les Invisibles. plus précieux au monde ? Avoir
entamé la traduction de L’Archipel ? Il y remercie toutes les personnes qui conscience de ne pas participer aux in-
Yves Hamant. – J’étais lié à son édi- l’ont aidé quand il était aux prises avec justices. Elles sont plus fortes que toi,
teur russe en France, Nikita Struve, le pouvoir soviétique. Je n’en ai guère il y en aura toujours, mais qu’elles ne
du temps où Soljenitsyne était inter- parlé jusqu’à présent, car je ne voulais passent pas par toi. » Lors de l’arresta-
dit de publication dans son pays. En pas être comparé aux héros dont je par- tion précédant son expulsion, Soljenit-
1973, il m’a fixé discrètement ren- tage l’hommage. syne fit diffuser un appel qui recoupait
dez-vous dans un café et m’a confié Comment percevez-vous le parcours la recommandation précédente : ne
avoir reçu le microfilm d’un livre de de Soljenitsyne ? pas vivre selon le mensonge. Il n’appe-
l’écrivain, au titre mystérieux : L’Ar- Soljenitsyne s’est comparé lui-même lait pas ses concitoyens à accomplir des
chipel du Goulag. Ce texte explosif sur à un homme agenouillé qui, au long de actes aussi héroïques que ceux de ses
les camps, Soljenitsyne le publiera le sa vie, s’est redressé de toute sa taille, à héros, mais, dans le contexte du ré-
jour où il décidera de brûler ses vais- un homme qui est sorti de son mu- gime communiste déclinant, à ne pas
seaux. En attendant, l’éditeur me de- tisme forcé pour parler à pleine voix. participer personnellement au men-
mande d’en préparer la traduction, Comme tous ses congénères, il avait été songe officiel. Cela signifiait ne publier
dans un secret absolu. Les choses vont coulé dans le moule soviétique, et il se aucune phrase déformant la vérité, ne
s’accélérer lorsque le KGB met la main demandait avec horreur quel écrivain répéter aucun slogan avec lequel on ne
sur le tapuscrit à Leningrad. Nikita il serait devenu s’il n’avait pas été ar- serait pas d’accord, ne voter aucune
Struve sort le premier volume du livre rêté. Ses héros sont confrontés au motion à laquelle on n’adhérerait pas,
en russe à la fin de 1973. Simultané- etc. Certes, il convenait que certains
ment, des bonnes feuilles paraissent risquaient d’y perdre leur travail, des
en français dans L’Express et Le jeunes d’être refusés à l’université. Ce
Monde, dans ma traduction. n’était pas une voie facile, mais la plus
Puis vous êtes entré directement YVES HAMANT facile des voies possibles.
en contact avec l’écrivain… On pose souvent la question :
Ma situation a changé brusquement. Soljenitsyne, réactionnaire ou prophète ?
J’ai été nommé attaché culturel à Mos- Que répondez-vous ?
cou. Je n’étais plus en situation d’ache- Je botte en touche : Soljenitsyne est
ver la traduction et j’ai passé le flam- ce qu’il voulait être, à savoir un écri-
ARCHIVES YVES HAMANT

beau. Avant mon départ, Nikita Struve vain. On perçoit souvent son œuvre
m’avait demandé si j’acceptais d’être comme le témoignage d’un résistant,
un relais entre Soljenitsyne, désormais mais son témoignage aurait-il été reçu
exilé en Occident, et ses amis restés en s’il n’avait été d’abord un écrivain ? On
URSS. Il s’agissait surtout de servir sait que L’Archipel du Goulag a re-
d’intermédiaire entre l’écrivain et le Agrégé de russe, Yves Hamant est pro-
tourné l’opinion française. N’y a-t-il
Fonds d’aide aux prisonniers politiques fesseur d’histoire de la Russie contempo- pas eu d’autres dissidents que lui ? L’Ar-
et à leurs familles fonctionnant clan- raine à l’université de Nanterre. Nommé chipel du Goulag, ce n’est pas un livre
destinement en URSS, et auquel Sol- attaché culturel de l’ambassade française noir, c’est une grande œuvre littéraire
jenitsyne a donné ses droits d’auteur en URSS, le traducteur de L’Archipel de- d’un grand écrivain qui subjugue par
sur L’Archipel du Goulag. Je n’ai pas hé- vient un intermédiaire secret entre Solje- la puissance de son écriture. En
sité. Cela m’a valu de figurer dans un nitsyne et ses amis restés au pays. France, en cette année du centième
86 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018
ARCHIVES DE LA FAMILLE SOLJENITSYNE

LA LÂCHETÉ
DE L’OCCIDENT
« Le déclin du courage est peut-être le
trait le plus saillant de l’Ouest aujour-
Le 8 juin 1978, Soljenitsyne prononce un discours polémique à Harvard, où il condamne les deux d’hui pour un observateur extérieur. Le
systèmes économiques, communiste et capitaliste, et dénonce la chute spirituelle de la civilisation. monde occidental a perdu son courage
civique, à la fois dans son ensemble et
anniversaire de sa naissance, parmi les écrivant sur la société occidentale, singulièrement, dans chaque pays,
milliers de pages qu’il a écrites, on a ex- c’était encore la Russie qui était au dans chaque gouvernement, et bien
trait un discours, prononcé à Harvard centre de ses préoccupations. C’est cela sûr aux Nations unies. Ce déclin du
en 1978, un discours très critique sur qui est au cœur de son œuvre : la Rus- courage est particulièrement sensible
la société occidentale (lire ci-contre). Et sie, la tragédie russe, sa douleur pour dans la couche dirigeante et dans la
couche intellectuelle dominante, d’où
on le cite à qui mieux mieux sans se la Russie. Évidemment, on peut ex- l’impression que le courage a déserté
donner la peine de le replacer dans son traire tout ce qu’on veut de son œuvre, la société tout entière. Bien sûr, il y a
contexte. Sa critique de l’Occident, si mais si l’on ne comprend pas cela, on encore beaucoup de courage indivi-
elle ne manque pas ne peut la lire sans duel, mais ce ne sont pas ces gens-là
de per tinence, Il se demandait faire un terrible qui donnent sa direction à la vie de la
reste superficielle. avec horreur contresens. Or on société. Les fonctionnaires politiques
Ay a nt c om- voit bien que, et intellectuels manifestent ce déclin,
mencé sa carrière quel écrivain il serait dans tous les ar- cette faiblesse, cette irrésolution dans
littéraire à plus de devenu s’il n’avait ticles publiés sur leurs actes, leurs discours, et plus en-
40 ans, Soljenit- ce fameux dis- core dans les considérations théo-
syne courait après
pas été arrêté. cours en ce mo- riques qu’ils fournissent complaisam-
ment pour prouver que cette manière
le temps, s’imposant une discipline de ment, la préoccupation des auteurs est
d’agir, qui fonde la politique d’un État
fer, vivant comme un ermite dans le tout autre : ce qui les intéresse, ce n’est sur la lâcheté et la servilité, est prag-
Vermont, aux États-Unis, pour écrire pas la Russie de Soljenitsyne, mais leur matique, rationnelle et justifiée, à
son gigantesque roman historique La propre vision de la société occidentale. quelque hauteur intellectuelle et
Roue rouge. Sa vision de la société amé- J’espère que ce centenaire sera l’occa- même morale qu’on se place. »
ricaine était déterminée comme de sion de redécouvrir Soljenitsyne dans Extrait du discours prononcé par
l’extérieur, n’était pas vécue de l’inté- toutes ses dimensions et avant tout Alexandre Soljenitsyne en 1978 à Harvard.
rieur comme celle de la Russie. Et en dans sa dimension d’écrivain. L

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 87


dossier Soljenitsyne

La révolution
sans fin
Né un an après la révolution de 1917, qui bouleversa
la destinée de sa famille, l’écrivain y consacre un roman
colossal, La Roue rouge. Dans un journal enfin traduit, il
chronique lui-même ce chantier qui l’occupa toute sa vie.
Par Françoise Lesourd

r ares sont les jour-


naux d’écrivain se
concentrant sur
l’élaboration d’une
seule œuvre, en
l’occurrence mo-
numentale : un roman en huit tomes,
6 000 pages environ. Soljenitsyne a
tenu ce Journal de La Roue rouge à par-
tir des années 1960 jusqu’en 1991
(veille de son retour en Russie). Mais
encore non écrite a été d’emblée dési-
gnée par « R-17 ». Le titre définitif s’est
imposé le 11 juillet 1965. Mais l’image
polysémique de la roue (roue du des-
tin, roue qui écrase tout sur son pas-
sage) était présente depuis l’enfance.

LE FILS DE KOULAKS PERSÉCUTÉS


Une journée d’Ivan Denissovitch, L’Ar-
chipel du Goulag, auraient pu ne pas
être écrits : sans la lettre critique sur
c’est en fait dès 1936, bien avant l’em- Staline interceptée par la Guépéou,
prisonnement au goulag et la parution sans le camp et la volonté de raconter
de son premier roman, que ce projet le quotidien des zeks, Une journée n’au-
grandiose est né : « Je me souviens de rait pas existé ; sans la masse des témoi-
ce jour de novembre au soleil pâle […]. gnages d’anciens bagnards parvenus à
La veille au soir il y avait eu une grande l’auteur, L’Archipel n’aurait pas vu le
soirée d’étudiants, et là je venais de sor- jour. Écrire R-17, c’était en revanche
tir, tourmenté par une sorte de vague à l’ambition de toute une vie. Mais toutes
l’âme […] – je m’arrêtai net, sous l’ef- ces œuvres obéissaient à une même mo- Dans les années 1930, des paysans manifestent contre
fet de ce projet dont la masse s’était tivation : écrire au nom des siens, té-
brusquement installée en moi – gros- moigner au nom de ceux qui ont été cette recherche, en particulier les chro-
sissant à vue d’œil comme une ava- éliminés, réduits au silence, et calom- niques (1), formes de création collective
lanche […]. D’un pas mal assuré, je me niés. La mémoire russe : tel était le prin- éloignées de la littérature au sens mo-
dirigeai vers la maison, craignant de cipal souci de Soljenitsyne. Comme derne. Mais, dans la masse des événe-
laisser échapper quelque chose avant celle de tant d’écrivains, ses contempo- ments à représenter, l’auteur juge inu-
d’arriver, - mais avant même d’être ren- rains (on pense au Livre du rire et de tile de montrer les événements
tré, je me mis à prendre des notes, je l’oubli de Kundera), son œuvre est di- historiques connus de tous. Il veut
n’arrivais plus à tout tenir. » rigée contre une volonté commune aux chercher les causes cachées entre eux,
Nécessité première du « roman » : régimes totalitaires des pays de l’Est : ces faits en apparence secondaires qui
s’interroger (un peu comme Tolstoï) anéantir ou falsifier la mémoire. ont peut-être été déterminants – vérité
sur ses propres origines, les rechercher Le genre même de l’œuvre en de- dernière, accessible à la seule intuition
dans l’histoire, et donc dans l’événe- vient difficile à déterminer : est-ce le littéraire. L’écrivain serait alors un su-
ment fondateur de l’Union soviétique, travail d’un écrivain ou d’un historien ? per-historien, capable de restaurer, non
la révolution. C’est pourquoi l’œuvre Cette hésitation lui suggère des catégo- seulement la vérité, mais aussi la jus-
ries génériques nouvelles (« anno- tice, contre les mensonges de l’histo-
Professeur de civilisation russe à l’université
graphe » ? se demande-t-il le 11 juillet riographie soviétique.
Lyon-III, Françoise Lesourd a traduit 1969). Significativement, les genres an- La recherche des causes force à re-
plusieurs ouvrages de Soljenitsyne. ciens sont souvent évoqués au cours de monter bien avant la révolution d’Oc-
88 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018
BRITISH LIBRARY/KHARBINE-TAPABOR
Staline balaie les ennemis de la révolution. Caricature issue de L’Alphabet de l’Armée rouge (1921).

riches, particulièrement touchés par acceptée dans la mentalité russe (la


les répressions bolcheviques. « Sei- terre « est à Dieu », elle est un élément
gneur mon Dieu ! Il y en a tant d’entre naturel). Les koulaks n’ont pas vrai-
nous qui sont morts… De la grosse ment pu rendre compte des persécu-
corde des koulaks, je suis le seul petit tions subies, car, même s’ils envoyaient
JEAN VIGNE/KHARBINE-TAPABOR

fil à avoir résisté. Accorde-moi de le ti- leurs enfants à l’université, ils n’appar-
rer jusqu’au bout, ce petit fil ! Tu le tenaient pas à la classe instruite.
vois – ce n’est pas pour moi que je le
veux – mais pour la justice. Laisse- L’écrivain serait
moi en écrire – encore un, le dernier,
l’unique, le plus important de tout ce un super-historien,
les koulaks, classe à laquelle appartenait Soljenitsyne. que j’ai écrit ! » (30 décembre 1968). capable de restaurer
Les koulaks étaient des paysans ai- vérité et justice.
tobre, jusqu’à la Première Guerre sés, pour la première fois dans l’histoire
mondiale et la révolution de Février. russe, des propriétaires terriens. Libé- Soljenitsyne, par ses origines sociales,
Ce que l’auteur avait considéré au dé- rés du mode communautaire de tenure n’appartient pas à l’intelligentsia, il le
part comme un préambule à Octobre de la terre, ils auraient pu être le fer- rappelle souvent. Ses prises de posi-
devient l’essentiel de la narration : ment d’une société russe moderne. tion, avec le côté abrupt qui vient de
« Jadis, ayant fait commencer mon Mais ils étaient mal vus, non seule- son caractère même, l’ont souvent mis
projet à Octobre, j’avais considéré tout ment parce que riches, mais parce que en porte-à-faux avec l’opinion, qu’elle
le reste comme un prélude que l’écri- la propriété de la terre n’est pas soit russe ou occidentale. Il se situe
vain ne peut ignorer, or, visiblement, ailleurs, dans l’urgence de témoigner
je vais claquer le restant de ma vie à pour les siens, qui lui dicte, par
décrire ce seul “prélude”… » L’époque À LIRE exemple, les pages admirables consa-
précédant la guerre lui apparaît vite crées à la sœur de Tokmakov, l’un des
comme le maillon indispensable dans JOURNAL DE LA ROUE chefs de la grande révolte paysanne de
ROUGE,
l’enchaînement des causes, et donc Alexandre Soljenitsyne, Tambov, noyée dans le sang par les
aussi indispensable pour rendre traduit du russe par Françoise bolcheviks : « Captive de ce village !
compte de son propre destin. Ce che- Lesourd, éd. Fayard, Comme en prison : même sa propre
500 p., 39 €. En vente le
minement intérieur ramène l’auteur 31 octobre.
isba, elle ne peut y entrer avec moi
vers les siens, les koulaks, les paysans pour parler, et quant à aller quelque
Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 89
dossier Soljenitsyne

part, il n’en est même pas ques-


tion. Il y a différentes formes de pri-
son ! – la lourde peine qu’elle a déjà ti-
rée : cinquante ans. Parmi la calomnie
générale ne jamais oser répliquer, ni
évoquer la mémoire des morts… »
Soljenitsyne n’a jamais été un dissi-
dent, malgré les épreuves et les priva-
tions subies dans sa jeunesse. C’était
un élève brillant, un « fort en maths »,
au sens propre. Il était bien intégré
dans la société soviétique des années
1930, croyait naïvement en ses idéaux,
comme il le montre avec humour dans

FINEARTIMAGES/LEEMAGE
Aime la révolution ! L’école de la guerre
et des camps lui fera prendre conscience
d’une réalité impossible à décrire à la
manière de Tolstoï. Le monde décrit
par ce dernier, traversé par les guerres
napoléoniennes, était resté le même, et Tableau de Youri Kougatch représentant l’expropriation d’une famille de paysans.

s’était même réassuré sur ses bases. Au


contraire, le temps dont parle Soljenit- consisterait à écrire une œuvre d’am- (comment faire tenir ensemble les dif-
syne est celui des ruptures, de boule- pleur immense comme la sienne dans férents niveaux de la narration ?), ou
versements qui ont anéanti le monde un style d’une concision extrême : sur une fonderie où entrent en fusion une
d’avant. Remplir le devoir de fidélité à une longue distance, aucun lecteur n’y foule d’éléments disparates, divers do-
l’égard des victimes, c’était intégrer ces résisterait, cette syntaxe aurait « le cuments mémoriels : « Si la tempéra-
ruptures dans l’écriture même et re- souff le court, les jambes cou- ture intérieure de l’écrivain est trop
noncer aux « chapitres obèses », à une pées ». Dans La Roue rouge, le goût basse – il obtient, au lieu d’un alliage,
narration « d’un seul tenant ». pour la concision et les formes courtes un conglomérat : on voit pointer, in-
Soljenitsyne ne cesse de proclamer se manifestera pourtant, grâce aux tacts et bien visibles, les bouts de fonte
son admiration pour le style de la poète « fragments », à la juxtaposition de tels qu’ils étaient au départ – là, un
Marina Tsvetaïeva, plein de ruptures courts extraits de journaux. bout de plaquette de freins, ici un mor-
dynamiques ou d’Ievgueni Zamiatine. Le caractère novateur du Journal, ceau d’un bloc de cylindres. Si, au
Or Zamiatine et Tsvetaïeva sont des c’est d’ouvrir au lecteur non le « labo- contraire, la température de l’auteur lui-
maîtres de la forme courte, et Soljenit- ratoire » de l’écrivain, mais un atelier même est supérieure à 1 100 °C, alors
syne est bien conscient du paradoxe qui d’architecte, ou encore un chantier – tout se fond dans le creuset jusqu’à
en devenir méconnaissable… »
Une grande partie du Journal est oc-
cupée par des calculs, des opérations
mathématiques au sens strict, la pré-
sence constante de chiffres. Soljenit-
syne, par sa formation, est mathémati-
cien. Il a un rapport affectif, on
pourrait presque dire mystique, aux
nombres. À propos de la construction
du roman, il parle de « section d’or »,
d’une « élégance presque mathéma-
tique ». Mais la question essentielle du
Journal est : combien de temps lui fau-
drait-il encore pour achever son œuvre ?
Il ne cesse de comparer ce qui lui reste
FINEARTIMAGES/LEEMAGE

de vie (ou plutôt ce qu’il lui faudrait en-


core de vie) et ce qu’il lui reste à écrire.
C’est tenter de calculer l’incommensu-
rable, et le Journal témoigne d’un corps
à corps du temps humain avec ce qui
Une afche de 1929 invitant à écraser les koulaks. le dépasse absolument. Devant ce
90 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018
volume démesuré, l’auteur passe sans

ALBUMS SECRETS
cesse du découragement à l’enthou-
siasme : « Même si je comprends que
je ne vais pas en venir à bout et que je
vais tout faire de travers – quand sou-
dain j’ai la vision de ce château du En avant-première et avec l’aimable autorisation de sa veuve Natalia,
Graal terminé –, je tressaille d’émer- des photographies prises par Soljenitsyne, bientôt exposées.
veillement. » « Un sentiment d’impuis-
sance, soudain. À quoi me suis-je atta- 1
qué ? À un Univers. Comment lui
redonner vie, le représenter ? »

« UN ÉCHEC DE GÉNIE »


À la fin du Journal, quand « le récit
s’interrompt » bien avant que ne soit ré-
alisé le projet initial, il semble que le
matériau ait été le plus fort : le créateur
a été vaincu par son œuvre. Et pour-
tant ce corps à corps était peut-être
plus important que l’œuvre elle-même,
comme l’intensité éthique et artistique
de cette recherche. À l’instar de
Georges Nivat, on peut considérer la
masse de La Roue rouge comme un
« échec de génie ». Peu de lecteurs sont
capables de l’affronter. Le Journal
2
montre cette somme en devenir. Mais
il est aussi un journal intime, où sont
notés les principaux événements de sa
vie, qu’ils soient d’ordre personnel (la
naissance de ses fils) ou supra-indivi-
duel. C’est pourquoi l’un des passages
les plus dramatiques ne concerne pas
La Roue rouge, mais L’Archipel du Gou-
lag, et le « séisme » que sa publication
provoque en Occident. L’arrestation
imminente lui dicte ce bilan qui aurait
pu être celui d’une vie : « Abandonné,
oublié, le roman, mais comme il vient
à son heure, le moment de se repenser
– sous le coup d’un tel séisme, à la crête
d’une telle vague. Que va-t-il arriver
maintenant – Dieu le sait. Mais que le 1 Autoportrait de Soljenitsyne sur les bords 3
du Don, en 1963.
fil de la vie se rompe sur ce qui a déjà
2 Le clocher de l’église Saint-Nicolas
été fait – ce n’est pas si peu. Des choses (Soljenitsyne lui a consacré un poème), à
ont été amorcées. » Kaliazine, au nord de Moscou. La majeure
partie de la vieille ville a été immergée
Pour ceux qu’effraie le volume de La pour créer un lac artificiel en 1940.
Roue rouge, le Journal peut permettre 3 Lieu et date indéterminés.
de l’aborder plus facilement. Mais il est
lui-même une œuvre au plein sens du
COURTESY NATALIA SOLJENITSYNE

terme, qui se suffit à elle-même et té-


moigne d’une expérience de création À VOIR
littéraire hors du commun. L SOLJENITSYNE PHOTOGRAPHE,
du 13 nov. au 31 janv. 2019,
(1) Le Récit (ou Chronique) des temps passés est librairie des Éditeurs réunis,
une compilation historique racontant les origines 11, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, Paris Ve.
de la terre russe, dont la première rédaction
remonte au début du XIIe siècle.

Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 91


dossier Soljenitsyne

En Russie, une
icône peu lue
Vendu à des millions d’exemplaires lorsque l’URSS
s’effondra, l’écrivain est toujours présent dans le débat
public, mais considéré comme un auteur difficile.
Par Veronika Dorman

a près avoir été muselé,


calomnié, banni
pendant les der-
nières décennies so-
viétiques, Alexandre
Soljenitsyne est re-
venu au pays en 1994, pour entrer, sans
plus d’entrave, au panthéon des clas-
siques russes. Ses textes – qui avaient
circulé sous forme de samizdats, dont
la lecture était un acte dangereux, et
Novy Mir, en 1989. Entre 1990 et
1994, Le Premier Cercle est sorti dans
dix maisons d’édition, représentant
2,23 millions d’exemplaires au total,
tandis que Le Pavillon des cancéreux a
été réimprimé neuf fois à la même pé-
riode. Le best-seller absolu fut le mani-
feste Comment réaménager notre Rus-
sie, tiré à 28 millions d’exemplaires en
septembre 1990. Aujourd’hui, les ré-
éditions ne sortent plus qu’à quelques
pour la rédaction et diffusion desquels milliers de copies, comme la plupart
Soljenitsyne avait inventé d’incroyables des livres des auteurs contemporains.
subterfuges – trônent désormais dans
toutes les bibliothèques de Russie, sur RARE À L’ÉCOLE Le régime russe actuel honore Soljenitsyne de manière sélec
les étagères des librairies, et continuent, Indéniablement, la figure de Soljenit-
d’année en année, à paraître chez les syne continue d’habiter le débat pu-
éditeurs. « L’intérêt est constant, à en blic, plus que tout autre écrivain russe dans les débats. Pour ceux qui ne sont
juger par les rééditions permanentes de du tumultueux XXe siècle. En cette an- pas d’accord avec lui, et ceux qui le dé-
ses œuvres, confirme la veuve de l’écri- née de centenaire de sa naissance, dont fendent. Dix années se sont écoulées
vain, Natalia Soljenitsyne. Je signe de la célébration a été décidée par un dé- depuis sa mort, mais sa présence dans
nouveaux contrats tous les ans, avec des cret de Vladimir Poutine, la vie et la société est résonnante et vive. »
maisons d’édition différentes qui ne l’œuvre du grand homme ont fait l’ob- En Russie, les passions se déchaînent
publient que ce qui se vend. » jet de colloques et de conférences, ont toujours, les exégètes persistent, mais
Si la demande persiste, elle s’est ré- donné lieu à des expositions et à des les lecteurs se font plus rares. Plus
duite comme peau de chagrin en trente émissions de télé et radio, à une multi- qu’un écrivain populaire ou un auteur
ans. L’intérêt des lecteurs, affamés par tude de mises en scène dans les grands culte, Alexandre Soljenitsyne est un
des décennies de censure et de men- théâtres à travers le pays. Ainsi qu’à personnage illustre, clivant mais res-
songe, avait atteint son apogée au tour- une série de mobilisations hostiles, plu- pecté pour son inflexible combat et la
nant des années 1990, quand les textes, tôt marginales mais immanquables, force titanesque de son verbe. « Ce n’est
déjà parus en Occident, qu’ils ont des éternels contempteurs du « traître » ni une bonne chose ni une mauvaise,
ébranlé, ont enfin été publiés en Rus- qui « ternit l’image nationale » avec ses relève le critique littéraire et écrivain
sie. La première version, abrégée, de « chiffres inventés sur le Goulag » et ses Alexandre Arkhanguelski. Nous
L’Archipel du Goulag, avait été tirée à « erreurs historiques à chaque page ». sommes dans une période donnée de
1,6 million d’exemplaires par la revue « Même la mauvaise presse reste de la la vie de son œuvre. C’est lié en partie
presse, se réjouit Natalia Soljenitsyne. au divorce entre le Soljenitsyne tardif
Journaliste spécialiste de la Russie à J’ai une alerte sur les mots “Soljenit- et l’intelligentsia libérale, mais aussi à
Libération, dont elle a été la
correspondante à Moscou de 2009 à 2016,
syne”, “Archipel du Goulag”, et je re- la difficulté de lire par exemple La Roue
Veronika Dorman est l’auteur d’Amnésie çois une cinquantaine de messages par rouge, son maître ouvrage. » En outre,
russe 1917-2017, aux éditions du Cerf (2017). jour. Soljenitsyne reste très présent en Russie, où les retraités sont l’une des
92 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018
RAMIL SITDIKOV/SPUTNIK/AFP
Un espace d’exposition consacré à l’écrivain a été inauguré à Moscou en avril dernier.

au lecteur moyen. C’est un écrivain Les lecteurs actuels de Soljenitsyne


pour happy few. Comme Kant, que s’intéressent au passé totalitaire,
tout le monde respecte, mais que per- cherchent à comprendre la nature ré-
sonne n’a lu », juge Irina Loukianova, pressive de l’État soviétique, s’inter-
qui enseigne la littérature dans un éta- rogent sur les répercussions de ce passé
blissement prestigieux de Moscou. sur le présent et l’avenir de la Russie.
ALEXEY DRUZHININ/AFP

Ils sont toujours moins nombreux dans


INSTRUMENT DE LÉGITIMATION un pays dont les autorités mènent une
POUR POUTINE politique négative de la mémoire des
La nouvelle « La maison de Matriona » répressions. Certes, Soljenitsyne est le
tive. Ici, Vladimir Poutine et la veuve de l’écrivain, en 2009. est aujourd’hui étudiée en troisième, et chantre du peuple russe, de la foi or-
le roman Une journée d’Ivan Denisso- thodoxe, d’une certaine idée impériale
vitch est au programme de terminale. et nationale, autant de piliers de l’idéo-
couches sociales les plus mal loties, le Deux œuvres parmi les plus acces- logie officielle. Il demeure néanmoins
lecteur âgé n’existe presque pas, comme sibles, mais dont l’appréhension est de l’homme qui a révélé au monde les
en Europe, où il se met à lire parce qu’il moins en moins aisée, selon une autre rouages de la terreur soviétique, dont
en a désormais le loisir. « Soljenitsyne professeur de littérature, Tatiana Ere- l’État russe n’a jamais ouvertement re-
s’adresse à la maturité. Mais justement mina, de Saint-Pétersbourg, auteur nié l’héritage, en pointant les bour-
ces gens mûrs qui devraient le lire ou d’une méthode pour enseigner Solje- reaux et nommant les victimes. Aussi,
le relire n’en ont pas les moyens finan- nitsyne : « À 15 ans, les élèves ne dans un pays inquiet sur son identité,
ciers ni l’envie, ayant souvent perdu le connaissent pas assez bien l’histoire so- traversé de pulsions patriotiques, indis-
goût de vivre », note Alexandre viétique pour saisir ce que ces textes posé par l’Occident qu’il veut croire
Arkhanguelski. Statistiquement, la montrent véritablement. Il est devenu décadent mais auquel il continue d’as-
masse du lectorat a entre 18 et 27 ans, difficile pour les jeunes de saisir le pirer, qui, surtout, ne veut plus remuer
c’est-à-dire les jeunes qui commencent contexte historique, les idées de le couteau dans les plaies du passé, face
à gagner leur vie, mais n’ont pas encore l’époque. Ils ne savent plus exactement à un avenir toujours plus incertain,
fondé de famille. Ceux-là ne sont pas qui étaient Marx, Engels, Lénine. Et Soljenitsyne est une figure ambiguë.
massivement attirés par l’œuvre d’un puis la langue est ardue : Soljenitsyne De manière sélective, le pouvoir
écrivain trop exigeant. « C’est un au- collectait les particularités de la parole russe, et plus particulièrement Vladi-
teur très compliqué. Il faut avoir un ni- populaire, recourait à un dictionnaire mir Poutine, honore la mémoire de
veau de culture générale assez élevé, prérévolutionnaire et créait ses propres l’homme dont les vues politiques et
être préoccupé par des questions mots. » Pour ce qui est de L’Archipel du géopolitiques, en fin de vie, le confor-
éthiques, ethniques, métaphysiques, Goulag, dont une version abrégée a été taient. « Pour Poutine, Soljenitsyne est
idéologiques. Il creuse en profondeur, introduite dans la liste de lecture de un instrument de légitimation, la vi-
soulève des couches très denses de sens. terminale en 2009, personne ne l’étu- sion du monde de l’écrivain parle au
Son œuvre est aujourd’hui inaccessible die vraiment, par manque de temps. président russe. Il donne à Poutine une
Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 93
dossier Soljenitsyne

Le goulag, sinistre
genre littéraire
Avant le régime soviétique, le bagne occupait déjà une

MICHAEL EVSTAFIEV/AFP
grande part dans l’imaginaire du pays. Si Soljenitsyne
et Varlam Chalamov sont les plus fameux représentants
de la littérature du goulag, ils ne sont pas les seuls.
Par Georges Nivat
De retour d’exil en mai 1994.

chance de concilier son passé lié


au KGB et l’idée d’une Russie en dé- a littérature de l’inhumain en et c’était une fête, mais pour nous
veloppement. Dans ses œuvres tar-
dives, il y a cette idée de la continuité
et de l’unité de l’histoire russe, avec ses
ruptures tragiques, ses échecs et ses
crimes, mais qui reste une. L’État russe
l russe ne date pas du goulag.
Elle avait ses lettres de noblesse
depuis Dostoïevski, auteur des
Carnets de la maison morte, écrits après
ses quatre ans de bagne à Tobolsk. Le
c’était un supplice : allait-on retrou-
ver ses habits, ne serait-on pas entiè-
rement dépouillé ? En un autre en-
droit, Soljenitsyne s’écrie : le vœu de
Tolstoï a été exaucé. Les églises sont
aujourd’hui aime à se penser comme narrateur n’est pas l’auteur lui-même, désaffectées, les zeks y sont détenus et
l’héritier d’une histoire millénaire, mais lui emprunte beaucoup : la haine y travaillent pour leurs maîtres, plu-
alors qu’en réalité il est très jeune, né il des simples bagnards pour le noble sieurs prisons laboratoires sont instal-
y a à peine trente ans », explique égaré parmi eux, la part de bourreau lées dans des monastères.
A lexandre Arkhanguelski. Au qu’il y a en chaque homme, la sou- Le camp a suscité une littérature
Kremlin, Soljenitsyne est rangé sur mission aux cruels caprices du petit qui a d’abord été une littérature thu-
l’étagère des auteurs conservateurs, sla- chef. Tolstoï avec Résurrection, riféraire : l’ouvrage Belomorkanal, sur
vophiles, orthodoxes et grand-russes. le canal Volga-Don, écrit par une bri-
Sa parole sur le système totalitaire, qui Des visages gade socialiste emmenée par Gorki et
tend un miroir dérangeant à un régime paru en 1936, célèbre la rééducation
autoritaire, opaque et corrompu, est
gris aux reflets de par le travail. Mais ensuite le rideau
éclipsée dans le discours officiel. bronze – les visages tombe, et après la guerre il n’y a plus
La popularité d’un grand écrivain des camps. que les fugitifs et les « renégats » pour
obéit à un mouvement pendulaire, évoquer le sujet, comme Julius Mar-
conclut le critique, qui ne doute pas Tchekhov avec L’Île de Sakhaline, en- golin, auteur du Voyage au pays des
qu’une partie des jeunes Russes qui au- quête sociologique sur le bagne de Ze-Ka, que Nina Berberova traduisit
ront été forcés à lire Soljenitsyne à Sakhaline et la vie des relégués après en français en 1946. Le terme de
l’école y reviendront plus tard. Qu’une leur peine, ont tous deux donné de « zek », abréviation pour le mot russe
grande réflexion contemporaine sur La grands témoignages sur le bagne, signifiant « détenu », entrait dans la
Roue rouge – son roman historique sur mais sans l’avoir connu. Il existe en littérature ; Alexandre Soljenitsyne fut
les mécanismes de la révolution de revanche une abondante littérature arrêté en 1945 pour des phrases sédi-
1919 – est encore à venir. Et qu’arrivera d’anciens bagnards, comme les ou- tieuses relevées par la censure militaire
un temps où une nouvelle gauche et vrages de Stepniak, pseudonyme an- dans une correspondance avec un
une nouvelle droite s’intéresseront à la glais de Kravchinski (1). ami. Il travailla en prison laboratoire,
pensée de Soljenitsyne sur les destinées Le bagne de Dostoïevski est présent épisode qui lui permit d’écrire son
de la Russie et voudront en débattre. dans L’Archipel du Goulag de Soljenit- plus polyphonique et plus beau ro-
Pour l’heure, Natalia Soljenitsyne en- syne et dans les récits de Chalamov, man, Le Premier Cercle. Cette réfé-
registre une progression, depuis dix mais comme une référence ironique rence à l’enfer de Dante parcourt et le
ans, de l’intérêt pour l’œuvre de son à l’âge où la violence en était encore à roman et L’Archipel, le premier cercle
mari : « La vie est difficile, l’avenir est ses prémices. Pensez donc, écrit Sol- étant celui où sont situés les sages de
toujours plus incertain, les relations jenitsyne : on les emmenait aux bains, l’Antiquité qui n’ont pas connu le
avec l’Occident se dégradent. Dans Messie. Après sa relégation en Ouz-
l’inquiétude, on lit Soljenitsyne en Ce texte est paru une première fois dans békistan, où il apprit la mort du ty-
quête de réponses et de solutions. » L Le Magazine littéraire n° 440, mars 2005. ran, Soljenitsyne fut autorisé à rentrer
94 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018
MARC GARANGER/AURIMAGES
La scierie de Zorino-Bykovo (ici en 1992) fut un camp de détenus, dans la région d’Irkoutsk, en Sibérie centrale.

en Russie et devint enseignant de ma- l’émotion, l’indignation ; il en résulte les habitants de mon Archipel ! » Pro-
thématiques dans une école de Riazan. néanmoins une sorte de grandeur sopopées et autres figures de rhétorique
Il écrivit Une journée d’Ivan Denisso- épique, le titre étant à lui seul un antique construisent le texte, mené
vitch et l’envoya à la revue Novy Mir. court-circuit sémantique étonnant : comme un périple, une odyssée à tra-
Khrouchtchev en personne en autorisa « Tous les archipels sont comme on le vers le destin du zek, de son arrestation
la publication. Ce fut une bombe, le ta- sait : les vagues bleues de l’océan les à sa mort ou à sa révolte, et la géogra-
bou des camps tombait, et le récit était baignent, les cocotiers y poussent, et phie du bagne communiste.
un petit chef-d’œuvre observant la règle l’administration ne débourse pas un Soljenitsyne confie qu’il avait de-
classique des trois unités, montrant la sou pour habiller les indigènes. Mais le mandé à un autre zek survivant de col-
journée ordinaire d’un petit paysan nôtre, notre Archipel maudit, on ne laborer à l’écriture de L’Archipel. Ce zek
russe pris dans la tourmente déchaînée peut même pas se l’imaginer sous un écrivain était Varlam Chalamov. Le re-
de la guerre et de la folie stalinienne. soleil brûlant : il est éternellement cou- fus de Chalamov est une des grandes
Une sorte de sagesse émanait du bon- vert de neige, éternellement balayé par étapes de cette création de la littérature
homme, qui, le soir, conversait avec son les tempêtes. Et les hordes de prison- de l’inhumain en langue russe. Car,
voisin de châlit, le baptiste Aliocha. niers qui l’habitent – ils sont là dix à seul avec ses collaborateurs volontaires
quinze millions – doivent être habillés qui collationnaient les faits pour lui,
L’ÂME GELÉE et chaussés. » L’auteur imagine le jour Soljenitsyne marqua son texte de sa
On voit ici paraître le primat éthique où « l’écran russe » s’ouvrira, comme propre poétique, une poétique du juge-
qui parcourt l’œuvre de Soljenitsyne, dans un cinéma géant, et laissera voir ment, axiomatique et vengeur, inspirée
même quand il se fait chroniqueur de les hordes de zeks avec leurs habits d’ar- par une lutte démiurgique entre le bien
la pire des cruautés inhumaines. Dans lequins, leurs chaussures d’écorce, ou et le mal. Tandis que Chalamov, qui
L’Archipel, Ivan Denissovitch devient ces morceaux de pneus déchiquetés. avait été trotskiste (un vrai), avait connu
le Virgile de ce nouveau Dante, c’est lui « Après tout cela, on verra apparaître le bagne dès les années 1920, puis, après
qui l’accompagne dans sa quête des sur l’écran des visages gris aux reflets une seconde arrestation, les camps de
différents cercles de cet enfer. de bronze – les visages des camps. Des la mort les plus sinistres, allait inventer
L’énorme énergie qui emporte ce yeux qui pleurent, des paupières rou- une écriture spécifique, beaucoup plus
torrent d’écriture qu’est L’Archipel est gies. Des lèvres blanches toutes crevas- proche du genre de la novella, mais
irriguée par l’ironie, le sarcasme, sées […]. Je vous reconnais ! C’est vous, transposé dans une atmosphère proche
Novembre 2018 • N° 11 • Le Nouveau Magazine Littéraire 95
dossier Soljenitsyne

du zéro absolu géographique et russe de l’inhumain. Dans les deux


du zéro non moins absolu de l’âme textes, on devine le fil de la confession À LIRE
« qui y gèle plus vite qu’un crachat ». de l’auteur, car aucun des écrivains du
La thèse implicite et parfois explicite goulag ne peut échapper à la compul- LES CARNETS
DE LA MAISON MORTE,
du conteur du froid qu’est Chalamov, sion de dire pourquoi il en a réchappé. Fiodor Dostoïevski,
c’est que l’homme au goulag perd fi- Une honte à l’égard des innombrables traduit du russe par André
gure humaine. Il ne voit pas un juge- morts fait apparaître en filigrane, dans Markowicz,
ment de Dieu, des hommes battus l’épopée dérisoire de Soljenitsyne éd. Babel,
560 p., 10,70 €.
comme blé sur l’aire de l’histoire, mais comme dans le tamis des récits-trappes
des hommes résidus, des hommes dé- de Chalamov, le mea culpa de celui qui
VOYAGE AU PAYS
chets qui se recroquevillent sur une est revenu du pays de la mort de masse ; DES ZE-KA,
épluchure et n’ont plus de regard hu- Chalamov nous a d’ailleurs laissé Julius Margolin, traduit du
main. La chair quitte l’homme, et les d’autres textes, comme Vichéra, où il se russe par Nina Berberova et
sentiments le quittent aussi. « Même raconte plus directement. Mina Journot, nouvelle édition
révisée et établie par
une pelletée de charbons incandes- Parmi les autres auteurs de cette lit- Luba Jurgenson, éd. Le Bruit
cents, même le feu de l’enfer n’aurait pu térature du goulag, Ekaterina Ou- du temps, 784 p., 29,50 €.
réchauffer l’intérieur litskaïa, le général
de mon corps. Sans Grigorenko, l’admi-
parler de l’enfer, Même le feu r a ble Ev g u é n i a UN MONDE À PART,
Gustaw Herling,
quand je collais mon de l’enfer n’aurait Guinzbourg, l’auteur traduit de l’anglais (Pologne)
ventre nu contre le pu réchauffer du Ciel de la Kolyma, par William Desmond,
éd. Folio,
tuyau bouillant de la qui a su donner à son
chaudière. C’était en l’intérieur de mon récit sur l’extrême in-
464 p., 9,40 €.

1938, il y avait mille corps. humain des accents


ans de cela. » L’ordre inspirés de regards RÉCITS DE
dans lequel il convient de lire les Récits vers le ciel. Dans Une brûlure, son fils, LA KOLYMA,
Varlam Chalamov,
de la Kolyma est conjectural, comme l’écrivain Vassili Axionov, a donné sa traduit du russe par Sophie
celui des Pensées de Pascal. Et la mo- version des rencontres qu’enfant il eut Benech, Catherine Fournier,
saïque de ces morceaux d’inhumain avec sa mère devenue une reléguée à Luba Jurgenson,
éd. Verdier, 192 p., 8,10 €.
forme un puzzle de cruauté où passent Magadan, capitale de la Kolyma. Une
et repassent certains personnages, tan- brûlure est une fantaisie polysémique,
dis que d’autres s’effacent. Les truands comme toute l’œuvre de la seconde pé- LE VERTIGE,
occupent le haut des châlits et jouent riode d’Axionov, mais on y voit le thème Evguénia S. Guinzbourg,
dans les caves aux dés ou aux dames. de la déportation miner le fantastique traduit du russe
par Bernard Abbots,
du dédoublement, et même « déquin- éd. Points,
LA COMPULSION DE LA CONFESSION tuplement » du narrateur. Mais le re- 544 p., 8,40 €.
Il y a pourtant des parallélismes entre gard d’enfant sur le monde étrange des
ces deux chefs-d’œuvre de la littérature zeks est inoubliable (on le retrouve dans
un des livres du Hongrois Imre Ker-
tész) : « La colonne atterrissait à quatre dans l’armée des justes, que le fléau de
pattes et se figeait. Les argousins, le Dieu élit sur l’aire du mal, il faut
chien en laisse et l’arme au bras, se ba- d’abord se vaincre soi-même. Et ce pri-
ladaient, tels des bergers au milieu de mat de l’éthique, si remarquable chez
leur troupeau, parmi des couvre-chefs Soljenitsyne, et en quoi il est vraiment
de toute espèce. » La métaphore du la grande voix dissidente de la fin du
troupeau est reprise dans le saisissant XX e siècle, comme Tolstoï avait été la
récit-fable Le Fidèle Rouslan de Gueor- voix dissidente du début du siècle, a
gui Vladimov, où c’est un chien de marqué la littérature russe de l’inhu-
garde qui préserve dans sa mémoire de main. Le rire d’Isaac a vaincu la nuit.
SOVFOTO/UIG VIA GETTY IMAGES

chien son métier après que le camp de Le sacrifice n’a pas été vain. En dépit
zeks a disparu. de Chalamov, la littérature russe a re-
Comme Dostoïevski dans ses Car- fusé de décréter la mort de Dieu. L
nets de la maison morte, l’auteur de L’Ar-
chipel du Goulag se pose la question : (1) Auteur d’Underground Russia, Revolutionnary
Profles and Sketches From Life (« La Russie
« Et si ma vie avait tourné autrement, souterraine »), publié à Londres en 1882, qui s’est
ne serais-je pas devenu moi aussi l’un illustré en poignardant un chef de la police secrète
Varlam Chalamov a passé vingt ans au goulag. de ces bourreaux ? » Car avant d’entrer dans les rue de Saint-Pétersbourg en 1878.

96 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 11 • Novembre 2018


TCHEKHOV, L’UN DES À LIRE
PIONNIERS DU BAGNE L’ÎLE DE SAKHALINE,
Tchekhov,
traduit du russe par
En 1890, Tchekhov séjourne trois mois dans une colonie pénitentiaire Lily Denis, éd. Folio
classique, 570 p., 10,50 €.
tsariste. Expérience éprouvante dont il fera un livre-témoignage.
Par Alain Dreyfus

« chekhov ne pouvait que le-

T ver les bras au ciel, sourire


tristement et montrer du
doigt ce monde, d’un geste
doux mais insistant. Il n’est pas resté
assez longtemps à Sakhaline et,
jusqu’à sa mort, il n’a pas eu l’audace
d’utiliser ce matériau. » Ces propos
abrupts sont de Varlam Chalamov,
l’auteur des Récits de la Kolyma, camps
où il a passé dix-sept ans. Chalamov

COLLECTION DAGLI ORTI/AURIMAGES


ne se montre du reste pas plus tendre
envers les grands ancêtres de la littéra-
ture concentrationnaire, qu’il s’agisse
de Tolstoï ou même de Dostoïevski,
lorsque celui-ci romance, dans Souve-
nirs de la maison des morts, ses quatre
ans au bagne d’Omsk. Il dénonce tour
à tour leur incompréhension du En partant à Sakhaline, l’écrivain entend étudier un sujet qui n’intéresse personne : les prisons.
monde du crime et leur vision iré-
nique de la crapule. Tchekhov, cepen-
dant, n’avait aucune intention litté- but. Il est déjà connu, a publié La interroge. Nouvelle lettre à Souvo-
raire en partant en 1890 sur l’île de Steppe, et sa pièce Ivanov a un succès rine : « J’ai fait le tour de tous les vil-
Sakhaline, une colonie pénitentiaire considérable. Ses motivations sont di- lages, je suis entré dans toutes les is-
(76 400 km2) située à l’est de la Sibé- verses : « payer ma dette à la médecine bas, j’ai parlé à chacun ; j’ai utilisé
rie, achetée quinze ans plus tôt par la à l’égard de laquelle je me comporte pour ce recensement un système de
Russie au Japon. Une terre d’injonc- comme un vrai porc », écrit-il à son fiches où j’ai déjà inscrit près de dix
tions contradictoires : le tsar voulait ami Souvorine, directeur des Temps mille bagnards et colons. » Le tableau
en faire en même temps une prison et nouveaux, qui lui a confié 500 roubles est effrayant : il s’oblige à assister à
une colonie florissante. De fait, ron- et un vague ordre de mission journa- des séances de fouet, croise des « guir-
gée tant par l’humidité que par l’in- listique, puisqu’il n’a pu obtenir ni landes » de pendus et constate que les
curie des bureaucrates, Sakhaline ne subside ni autorisation officielle. Il bagnards passant à l’état de colons
fait que répondre à la sèche définition poursuit, plus convaincant : « Sakha- n’y voient aucune différence. Le ba-
tchekhovienne : « Tout autour la mer, line est le seul endroit où il soit pos- gne déteint sur tout : les chiens sont
au milieu l’enfer. » sible d’étudier une colonisation for- enchaînés, les coqs attachés par une
mée par des criminels. De nos jours, patte, les cochons ont un carcan au-
« GUIRLANDES » DE PENDUS on fait encore quelque chose pour les tour du cou. Lui qui écrit d’ordinaire
Mais qu’allait-il faire à Sakhaline ? malades, mais rien pour les détenus. au fil de la plume mettra trois ans
Tchekhov a 30 ans et une santé déjà L’étude des prisons n’intéresse pas pour rédiger son Sakhaline. Il s’agit
fragile lorsqu’il entreprend depuis nos juristes le moins du monde. » d’une œuvre à part entière, qui plus
Moscou un périple épuisant de Sur place, trois mois durant, il ar- est matrice d’une de ses nouvelles les
9 000 kilomètres pour rejoindre son pente, mesure, accumule les chiffres, plus fortes, Salle 6. L

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démonologies
de Gérald Bronner

Les jeux vidéo


ou « l’école du crime »
Le sociologue Gérald Bronner décryptera chaque mois pour Le NML
ces figures du mal qui nous hantent, à notre insu ou pas.

ui aurait pu prédire barbares récompensés par le système dans ces mondes virtuels et violents,

q que Pong, un jeu vi-


déo apparu en 1972,
serait à l’avant-garde
d’une armée de dé-
mons qui allait mena-
cer notre civilisation ? Les polémiques
concernant ce qu’on appelait encore
des « jeux d’arcade » commencèrent dès
de jeu ? Forts de ce raisonnement, cer-
tains ont même voulu voir un lien
entre djihadisme et jeux vidéo ! À
toutes ces questions, la science répond,
étude après étude, têtue qu’elle est,
qu’il n’existe aucun lien entre la pra-
tique du jeu vidéo et la tendance à
l’agressivité à long terme. Si ce mythe
ne les abandonne-t-on pas à quelque
lavage de cerveau qui pourraient en
faire des meurtriers potentiels ? Pis, le
soulagement que nous ressentons à les
autoriser à passer du temps devant un
écran n’est-il pas la signature de pa-
rents prompts à se débarrasser de leurs
rejetons ? Nous craignons alors que le
1976 avec Death Race, qui consistait à résiste pourtant, c’est qu’il se pare des temps libre conquis pour nous ne se
écraser des gremlins et fut retiré de la atours du danger invisible. Il n’y a rien paie au prix de leur désocialisation à
vente car jugé trop sanguinaire. L’inci- que nous redoutons plus qu’un élé- eux. Car c’est au fond cela que nous
tation à la violence, tel est le cœur du ment du quotidien qui devient hostile reprochons à ces jeux : être l’incarna-
procès intenté à ces tion de l’individua-
jeux. Ainsi a-t-on voulu La science répond, étude après lisme contemporain et
voir dans certaines étude, qu’il n’existe aucun lien entre d’une immense soli-
tueries de masse leur in- tude. D’ailleurs, ne
fluence. Après la terrible la pratique du jeu vidéo et la tendance vient-on pas aussi de les
fusillade de Columbine à l’agressivité à long terme. accuser de provoquer
aux États-Unis, par des divorces ? Certains
exemple, on souligna que Harris et après avoir pénétré le cœur des fa- s’inquiètent trop tôt, peut-être de-
Klebold, les deux assassins, étaient fé- milles inconscientes des risques vraient-ils plutôt craindre l’alliance fu-
rus de Doom, un jeu vidéo contre les qu’elles prennent. Et plus encore lors- ture entre ces jeux et la puissance évo-
fabricants duquel certains parents de qu’elles font prendre ce risque à ceux catrice de la réalité virtuelle. Il est
victimes portèrent plainte. qui sont devenus les créatures sacrées possible qu’à terme les mondes qu’ils
Les joueurs sont-ils possédés, et ces des sociétés occidentales : les enfants. proposent soient si immersifs qu’ils
mondes virtuels ont-ils le pouvoir de Car c’est là le point cardinal : si le jeu nous arrachent à la vraie vie avec notre
réveiller en eux des bêtes immondes vidéo a pu devenir un chapitre de démoniaque consentement. L
assoupies sur le canapé jusque-là ? Se notre traité de démonologie contem-
AJIPEBRIANA/FREEPIK

pourrait-il qu’ils rendent insensible à poraine, c’est parce qu’il est un symp- Sociologue, Gérald Bronner est membre
de l’Académie des technologies et
l’acte criminel parce que le joueur n’y tôme du regard obsessionnellement de l’Académie nationale de médecine. Il est
est pas passif et produit, par manette inquiet que nous portons sur nos pro- l’auteur de nombreux ouvrages, dont le
interposée, toutes sortes d’actes génitures. En les laissant s’enfermer récent Cabinet de curiosités sociales (PUF).

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© Jacek Kołodziejski

Les livres
de Jakób

Olga Tokarczuk
« Avec Les Livres de Jakób, Olga Tokarczuk
anime d’un prodigieux souffle romanesque
l’épopée du ‘‘messie’’ Jakób Frank et de son
étrange secte dans l’Europe des Lumières. »
Nicolas Weill, Le Monde des livres

« Une œuvre colossale fascinante et


minutieusement documentée. »
Estelle Lenartowicz, Lire

« Un roman virtuose. » Books

« Ce roman historique d’une force incroyable


témoigne de l’imagination d’un auteur surdoué,
capable d’établir un portrait sans concessions,
nourri par une fascination légitime à l’égard Prix Transfuge 2018 du
d’un personnage hors normes. »
Linda Pommereul,
Meilleur roman européen
Librairie Doucet (Le Mans), Page des Libraires Prix Nike 2018