Vous êtes sur la page 1sur 5

Marion Milner et Margaret Little

oedipe.org/livre/marion-milner-et-margaret-little

Jean-Pierre Lehman

Érès

transition

Acheter ce livre

Marion Milner et Margaret Little, toutes deux proches de D.W. Winnicott, ont été les
premières psychanalystes à publier la relation détaillée de cures d'adultes psychotiques,
en rendant compte tant de leur cheminement et de leurs errances, que du contre-
transfert qui leur a permis de mener à bien le travail analytique.

Pour chacune d'elles, Jean-Pierre Lehmann présente chronologiquement leurs livres et


articles. Leurs manières de procéder quand elles affrontaient les angoisses psychotiques
et les accès délirants de leurs patients montrent, très concrètement, que le travail
analytique avec des psychotiques exige que l'analyste se risque hors des chemins battus
en faisant preuve d'une infinie patience et d'une capacité renouvelée d'invention. Toutes
les deux font du transfert psychotique le seul guide en ces aventures. L'analyste doit être
apte à l'accueillir, jusqu'à accepter que se développe chez lui, en certaines circonstances,
un contre-transfert délirant susceptible de sortir l'analysant d'une situation qui bloque la
progression de la cure. A travers un langage simple, imagé et direct, sorti tout droit de
leur clinique, ces britanniques ouvrent grand une porte susceptible d'apporter un
courant d'air vivifiant aux psychanalystes d'aujourd'hui.

Jean-Pierre Lehmann est psychiatre, psychanalyste, membre du Cercle freudien.

1/5
Avec la participation de Christine Royer-Lumbroso, psychanalyste, pour le compte rendu
de la cure d'une patiente souffrant de psychose, menée aujourd'hui de manière
comparable à celles de Marion Milner et Margaret Little.

--------------------------------------------------------

Marion Milner et Margaret Little : Actualité de leur travail avec des psychotiques#

De Jean Pierre Lehmann . Coll. Transitions. Erès. Toulouse. 2012# Par Frédéric Rousseau

A la suite de ses travaux sur Winnicott (successivement: « La clinique analytique de


Winnicott », « Développement de la clinique de Winnicott »: tous deux chez Erès et «
Comprendre Winnicott » chez Armand Colin), Jean Pierre Lehmann poursuit son travail
sur la psychanalyse anglaise et plus spécialement sur ce qu'il est convenu d'appeler «le
middle groupe» ou « les indépendants ». Cette fois-ci il nous convie à découvrir (ou
redécouvrir pour quelques uns ) l’œuvre de Marion Milner et celle de Margaret Little,
deux pionnières insuffisamment connues de ce coté ci de la Manche.# Plus d'un lien relie
ces deux psychanalystes de talent qui ont travaillé avec D.W. Winnicott et ont été
marquées par son approche singulière du travail avec les patients psychotiques.

Pour chacune d'elles Jean Pierre Lehmann retrace les biographies tout donnant une
large part aux trajets psychanalytiques personnels. On repère dans les deux cas
l'insuffisance d'une première analyse qui s'était limitée à travailler les dimensions
œdipiennes et n'avait pas su entendre ou affronter le noyau psychotique qui les habitait
l'une et l'autre . Jean Pierre Lehmann s'attache à montrer ce que ces deux femmes ont
su créer à partir de leur expérience personnelle de la psychose ainsi que les effets sur
chacune d'elles de leur rencontre avec Winnicott.

M. Milner qui fut d'abord psychologue du travail puis professeur de dessin fut analysée
par Sylvia Payne, supervisée par Mélanie Klein dont elle se détacha au début des années
50 pour se tourner vers Winnicott avec lequel elle fit une tranche d'analyse. Il lui avait
confié depuis de longues années l'analyse d'une adolescente fugueuse que sa femme et
lui hébergeaient ( le « cas Suzanne »). Tout au long de cette cure M. Milner développa sa
propre technique où le dessin et la peinture jouèrent un rôle important soit comme
médiation, soit comme ponctuation . J. P. Lehmann souligne que le travail de M. Milner
sur les modes non verbaux, non discursifs de pensée requis en peinture, la conduisit à se
demander s'il ne serait pas nécessaire de prendre davantage en considération « la forme
directe de perception interne, lorsqu'elle n'est pas encore liée par des images provenant
du monde extérieur, verbales ou visuelles : une forme de perception que l'on pourrait
peut être appeler « présentation de soi », par opposition à « représentation de soi » ;
c'est à dire la conscience sensorielle directe que l'on a de son propre sentiment d'être,
quelque chose de plus profond et de plus incommunicable que toute image de soi
même » . Dans une démarche qui lui est propre elle est ainsi très proche des
interrogations que formulent Winnicott sur le « vrai self » et sur le « sense of self ».

2/5
Pour M. Milner « parmi les facteurs qui jouent un rôle essentiel dans la reconnaissance
du monde comme extérieur à soi et non comme sa propre création, figure la capacité de
l'environnement à accueillir le fait que le petit sujet devient progressivement capable de
supporter la différence entre le sentiment d'unité, et le sentiment de dualité du self et de
l'objet. Capacité de l'environnement qui consiste à mettre en œuvre les conditions dans
lesquelles un retour partiel et périodique au sentiment d'être un est possible...
L'environnement doit fournir un espace et un temps encadrés : c'est ainsi qu'elle nomme
un « médium maléable » de sorte que, de temps en temps, il n'est pas nécessaire de
distinguer clairement entre intérieur et extérieur, entre self et not-self . »

Dans son article « Overlaping circles » elle montre comment les effets produits sur la
perception de l'objet par le changement, intervenant dans la prise de conscience de
notre propre corps, nous ouvre à la totalité des sensations proprioceptives (prise de
conscience cénesthésique effective de notre existence) dans l'espace et le temps. Il s'agit
d'une présentation du corps (darstellung) et non d'une représentation (vorstellung).
Cette présentation acquise dans la première enfance n'a pas de limites précises : que
l'on songe, par exemple, au flou du sentiment de la limite du corps dans la sensation
directe. Elle rejoint ainsi les premières possessions « not-me » de l'enfant que Winnicott a
nommé « objet transitionnel ». Cette approche permet de travailler la clinique des
situations de séparation autour d'une conception de l'objet symbolisant l'union de deux
objets désormais séparés : le bébé et la mère et ce, dans une perspective beaucoup plus
riche que celle de la simple théorie de l'attachement.

M. Little d'abord analysée par un jungien puis par Ella Sharpe fit sa troisième cure avec
Winnicott. Elle nous en fournit une belle description dans « La réponse totale de
l'analyste aux besoins du patient » . Par « réponse totale » elle entend « tout ce qu'un
analyste dit, fait, pense, imagine, rêve ou ressent tout au long de l'analyse, en rapport
avec son patient ». Elle précise ensuite que pour elle la distinction entre « interprétation »
et « comportement » de l'analyste est fausse en soi : l'acte d'interpréter constituant un
élément de comportement. Ils sont le fruit du contre-transfert inconscient de l'analyste
auquel elle accorde une large place. Elle estime que cela implique que l'analyste soit
disposé à éprouver des sentiments à l'égard de son patient « avec lui et parfois même à
sa place au sens où il fournit des sentiments que le patient est incapable de trouver en
lui même et en l'absence desquels aucun véritable changement ne peut avoir lieu ». Il ne
s'agit pas de gratifier ou d'envahir le patient si l'état de un avec ( oneness with ) le patient
et celui de séparation avec lui ( separateness from ) fonctionnent correctement. Les
expressions de sentiments que fournira l’analyste se produiront à des moments
opportuns et ouvriront la voie à l'interprétation en rendant le patient accessible à celle-ci,
puisqu'il aura été reconnu dans un secteur où il n'avait jamais été atteint ( dans la
mesure où il avait, jusque là, contrôlé la situation en gardant ses sentiments sans les
ressentir). Dans le traitement des psychotiques et des borderlines M. Little souligne la
nécessité de « la manifestation ou de l'affirmation du self de l'analyste en tant que
personne, en tant qu'être humain vivant avec qui il est possible d'avoir un contact ou une

3/5
relation ». Certes ce self sera attaqué et il est d'une importance vitale pour les patients
qu'ils découvrent que l'analyste peut supporter la tension et sa décharge et qu'« il peut
supporter qu'il existe des choses qu'il ne saurait tolérer ».

Elle relève deux phénomènes qu'elle a découvert dans l'analyse de patients dont le
transfert était de type psychotique . « D'une part une position particulière que ces
derniers tendent à la contraindre d'accepter; d'autre part l’extrême importance de leur
mémoire corporelle. Ce sont des patients incapables de considérer la survie comme
allant de soi : dans leurs souvenirs inconscients se trouve une expérience d'annihilation;
dans de nombreux cas, une menace réelle a pesé sur leur vie dans la toute petite
enfance. Ils cherchent, dans l'analyse, à établir une identité totale avec l'analyste, un état
d'indifférenciation par rapport à lui. » M. Little pense que chez ces patients existe une
discontinuité entre les souvenirs corporels extrêmement précoces ( de la vie intra-utérine
et des tout premiers moments de la vie post-natale) et un vécu plus tardif et que cette
discontinuité doit être abolie pour que la survie puisse être considérée comme allant de
soi.

Sa démarche postule « qu'il existe une idée universelle d'identité absolue avec la mère,
aussi normale et aussi fondamentale que le complexe d’œdipe, dont dépend la survie » .
Elle écrit « là où l'unité de base n'a pas été établie, soit au cours de la prime enfance, soit
grâce à la psychanalyse, l'angoisse d'annihilation persiste, et l'unité de base sera
recherchée et évitée à la fois, par le recours à des choses telles que les idéologies, les
religions organisées, les sociétés secrètes, les folies à deux etc. »

Certains des textes analysés par l'auteur sont suivis d'un compte rendu de lecture qui
témoigne de la non réceptivité de certains analystes français à la démarche proposée.
Dans un mélange d'approximations et d' a- priori dogmatiques ils récusent ces
démarches qui visent à « obtenir dans la cure des effets qui ne passent pas par le «
cristal linguistique » ou ce commentaire de Piera Aulagnier en 1963 : « Le désir de
Margaret Little était d'être cette espèce de sujet qui a quelque chose en plus, quelle que
chose avec quoi elle peut nourrir, combler un vide, une sorte de béance réelle qu'elle
voit comme telle au niveau du sujet qui vient en analyse » . Comme le commente avec
vivacité J.P. Lehmann : « Que l'introjection, par le psychotique, de l'analyste en tant que
personne réelle soit différente de l'introjection magique, qui est son mode de relation
d'objet, était, pour Piera Aulagnier, une nuance qui lui échappait complètement : elle ne
pensait pas qu'elle existât. »

J. P. Lehmann a illustré son propos, non pas à partir de sa clinique personnelle, mais en
laissant la place à une analyste Christine Royer qui depuis plusieurs années travaille avec
ses patients psychotiques dans la même direction que les auteurs ici présentées. La cure
de « Madura » est une belle illustration du travail qui peut être fait quand le
psychanalyste s'y engage corps et âme et qu'il considère que « le transfert en jeu dans
l'analyse, celui de ce type de patient comme celui de l'analyste, ne peut se limiter au strict
cadre des séances : il s'étend à presque toute la vie extérieure des ces patients ». Cet
ouvrage contribue aussi à dessiner un avenir possible d'une psychanalyse prenant en

4/5
compte tant le déploiement d'une technique qui intègre jusqu'à la corporéité de
l'analyste que l'expression de son ressenti, afin de rendre possible une rencontre
psychanalytique authentique. L'ensemble du livre, d'une écriture agréable, se lit
aisément. Il donne envie que soient traduits tous les textes encore inédits en français de
ce « middle groupe » dont l'importance me paraît grande au début de ce XXI° siècle pour
le développement d'une psychanalyse vivante .

5/5

Vous aimerez peut-être aussi