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QU'EST-CE QUE

L'ECOLOGIE SOCIALE?
-
«Qu'est-ce que l'écologie sociale?» a été publié pour la première fois
en 1993 pour le recueil Environmental Philosophy: From Animal
Rights to Radical Ecology compilé par Michael B. Zimmerman
(Prentice Hall, Edgewood Cliffs, New Jersey, 1993) et repris dans le
volume Social Ecology and Communalism (AK Press, Edinburghl
San Francisco, 2007). Au moment de la parution de ce texte, Murray
Bookchin sort de plusieurs années d'un différend idéologique très
tendu avec les partisans de l'«écologie profonde». Ce texte a pour
but de représenter l'écologie sociale au sein d'un recueil qui vise à
donner un aperçu de l'étendue des tendances nourrissant le courant
radical de l'écologie, alors en formation. Parmi les centaines d'ar­
ticles publiés par Bookchin, celui-ci peut être considéré, sous une
forme condensée, comme l'exposé le plus complet de sa pensée.
Symptomatique de la rupture, déjà ancienne, de Bookchin avec tout
ce qui pourrait rappeler la critique marxiste, ce tableau d'une société
écologique et libertaire ne dit rien des rapports de production, sinon
implicitement en mettant au premier plan les notions d'auto­
gouvernement et d'autogestion et en dénonçant la domination
sous tous ses aspects.
(Il est à noter que l'article ici reproduit est distinct de la brochure du
même nom éditée en France par l'Atelier de création libertaire en
1989 et qui correspond, elle, au premier chapitre du livre The Ecology
of Freedom.)

L'ÉCOLOGIEsocIALE se base sur la conviction que la quasi-totalité des


problèmes écologiques actuels s'enracinent dans des problèmes
sociaux de fond. Il s'ensuit que les problèmes écologiques en
question ne sauraient être saisis, et encore moins résolus, sans une
compréhension attentive de la société présente et de l'irrationalité

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qui y prévaut. Pour le dire plus concrètement: les conflits écono­
miques, ethniques, culturels ou de genre, parmi tant d'autres, se
situent à l'origine des bouleversements écologiques d'une importance
cruciale auxquels nous sommes aujourd'hui confrontés -à l'excep­
tion, bien entendu, de ceux qui résultent de catastrophes naturelles.
Si cette approche semble un peu trop sociologique aux yeux de
ces défenseurs de l'environnement pour qui le problème écolo­
gique majeur est la préservation de la vie ou de la nature sauvages,
ou plus généralement les soins à donner à «Gaïa» pour qu'elle
atteigne à l'«harmonie» planétaire, qu'ils veuillent bien songer à
quelques événements récents. Les gigantesques marées noires qui
se sont produites dans les deux dernières décennies, la destruction
croissante des forêts tropicales et des majestueux arbres anciens
des zones tempérées, ainsi que les grands projets hydroélectriques
inondant les lieux de vie des gens, pour ne citer que quelques
problèmes, nous poussent à réfléchir et nous rappellent que le
véritable champ de bataille où se décidera l'avenir écologique de
la planète est clairement le champ social, et en particulier l'oppo­
sition entre le pouvoir du capital et les intérêts à long terme de
l'humanité dans son ensemble.
En fait, séparer les problèmes écologiques des problèmes
sociaux - ou encore minorer ou ne reconnaître qu'en surface leur
intrication cruciale - reviendrait à commettre un grossier contre­
sens sur les sources de la crise environnementale en cours. En effet,
la prise en compte des rapports que les êtres humains entretiennent
les uns avec les autres en tant qu'êtres sociaux est fondamentale
pour appréhender la crise écologique. Si nous ne reconnaissons
pas clairement ce fait, nous ne parviendrons pas à comprendre
que la mentalité hiérarchique et les rapports de classe qui saturent
l'espace de notre société sont les éléments qui ont donné naissance
à l'idée même d'une domination du monde naturel.
Si nous ne prenons pas conscience que la société de marché
actuelle, structurée autour de l'impératif compétitif brutal du
«croître ou mourir», est un mécanisme autonome entièrement

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impersonnel, nous commettrons l'erreur de rendre d'autres phé­
nomènes, tels que la technologie ou la croissance démographique,
responsables des bouleversements écologiques actuels. Nous
méconnaîtrons leurs causes profondes, telles que l'échange pour
le profit, l'expansion industrielle aveugle, et l'assimilation du pro­
grès aux intérêts des entreprises. En résumé, nous aurons tendance
à nous concentrer sur les symptômes de cette sinistre pathologie
sociale plutôt que sur la pathologie elle-même, et nos efforts
porteront sur des buts limités dont la réalisation aura une vertu
davantage cosmétique que curative.
Certains critiques se sont demandé récemment si l'écologie
sociale prend suffisamment en compte le rôle de la spiritualité
dans la politique écologique. En fait, l'écologie sociale fut parmi
les premiers mouvements écologiques contemporains à en appe­
ler à un changement radical des valeurs spirituelles existantes.
À vrai dire, un tel changement impliquerait pour la culture de la
domination aujourd'hui répandue une profonde transformation
en une culture visant la complémentarité et profondément sen­
sible au bien-être de la vie non humaine, et nous attribuant au sein
du monde naturel un rôle créatif et de soutien. Selon l'écologie
sociale, une spiritualité authentiquement naturelle, affranchie de
toute régression mystique, chercherait essentiellement à faire de
l'humanité émancipée un agent moral capable de diminuer les
souffrances inutiles, de s'engager dans la restauration écologique
et de favoriser l'appréciation esthétique de l'évolution naturelle
dans toute sa fécondité et sa diversité.
Ainsi, dans son exigence d'un effort collectif destiné à changer
la société, l'écologie sociale ne s'est jamais détournée de la néces­
sité d'une spiritualité et d'une mentalité radicalement nouvelles.
Dès 1965, la première déclaration publique présentant les idées de
l'écologie sociale concluait par la recommandation suivante: «La
mentalité qui organise actuellement la différence entre les humains
et les autres formes de vie selon des rapports hiérarchiques de
"suprématie" et d'"infériorité" fera place à une perspective prenant

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en compte la diversité d'une manière écologique -autrement dit,
selon une éthique de la complémentarité 11• » Selon une telle
éthique, les êtres humains utiliseraient leurs propres capacités
pour devenir complémentaires des êtres non humains, afin de
créer une totalité plus riche, créative et progressive; ils n'y seraient
pas l'espèce «dominante», mais une espèce apportant aide et
soutien. Bien que cette éthique, exprimée parfois sous la forme
d'un appel à«respiritualiser le monde naturel», revienne souvent
dans la littérature consacrée à l'écologie sociale, il ne faudrait pas
la confondre avec une théologie érigeant une divinité au-dessus
du monde naturel ou cherchant à la découvrir en son sein. La
spiritualité défendue par l'écologie sociale est résolument natura­
liste (comme on peut s'y attendre en raison de son rapport à l'éco­
logie tout court, qui est une branche des sciences de la vie), et ne
renvoie à aucune spéculation d'ordre surnaturel ou panthéiste.
Le fait que certaines franges du mouvement écologiste s'at­
tachent à développer en priorité une «écospiritualité» panthéiste
plutôt que de prendre en compte les facteurs sociaux soulève
d'importantes questions quant à leur capacité à bien comprendre
la réalité dans laquelle nous vivons. À une époque où un méca­
nisme social aveugle -le marché -change le sol en sable, recouvre
de béton des terres fertiles, empoisonne l'air et l'eau, et engendre
des changements climatiques et atmosphériques radicaux, on ne
peut pas méconnaître l'impact sur le monde naturel d'une société
de classe fondée sur une hiérarchie et une exploitation agressives.

&9. Murray Bookchin, «Écologie et pensée révolutionnaire», publié initiale­


ment dans la revue socialiste libertaire Comment (septembre 1965), et
rassemblé avec tous mes essais importants des années 1960 dans Post­
Scarcity Anarchism (Berkeley, Ramparts Press, 1972; Montréal, Black Rose
Books, 1977; dernière réédition: San Francisco and Edinburgh, AK Press,
2004 [NdT: traduction française sous le titre Au-delà de la rareté, op. cit.]).
L'expression«éthique de la complémentarité» est tirée de mon livre Ecology
of Freedom: The Emergence and Dissolution of Hierarchy (San Francisco,
Cheshire Books, 1982; édition révisée Montréal, Black Rose Books, 1991 ;
réimpression avec une nouvelle introduction chez AK Press, 2005).

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Nous devons reconnaître le fait que la croissance économique,
l'oppression de genre et la domination ethnique -sans parler des
empiétements de l'entreprise, de l'État et de la bureaucratie sur le
bien-être humain- sont bien davantage en mesure de façonner le
futur du monde naturel que ne le sont des formes de rédemption
spirituelle personnelle. À ces diverses formes de domination, il faut
opposer une action collective et des mouvements sociaux de
grande ampleur mettant en cause les racines sociales de la. crise
écologique, et ne pas se contenter de modes de consommation
individualistes et de structures d'entreprise souvent classées dans
la rubrique oxymorique du«capitalisme vert». La société actuelle,
fonctionnant à la «récupération», n'est que trop désireuse de
trouver de nouveaux moyens d'expansion commerciale en recou­
vrant d'une phraséologie écologique son activité publicitaire et ses
relations avec les clients.

NATURE ET SOCIÉTÉ
Si l'on veut se démarquer de cette prétendue écologie motivée
par le profit, il faut repartir de quelques principes de bas� -c'est­
à-dire se demander ce que sont véritablement la société et le
monde naturel. Parmi les nombreuses définitions de la nature
adoptées au fil des époques, celle qui présente le plus d'affinités
avec l'écologie sociale est assez floue et souvent difficile à cerner
dans la mesure où il est nécessaire, pour la comprendre et en saisir
les articulations, d'adopter une façon de penser particulière, en
opposition à ce qu'on appelle ordinairement la«pensée linéaire».
Ce mode de penser «non linéaire», ou encore organique, insiste
sur les processus plutôt que sur l'analyse, ou, pour le dire plus
techniquement, il est dialectique plutôt qu'instrumentai. Il conçoit
le monde naturel comme un processus en développement, plutôt
que de le considérer à l'image de ces beaux panoramas pris depuis
les sommets des montagnes et autres clichés de carte postale. De
tels panoramas et images de la nature extérieure à l'homme sont
essentiellement statiques, immobiles. Bien sûr, lorsque nous

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contemplons un paysage, il se peut que notre attention soit
momentanément captée par l'envol d'un aigle, le bond d'un cerf
qui décampe, ou la démarche chaloupée et rasante d'un coyote.
Mais dans de tels cas, ce dont nous sommes réellement les témoins,
c'est de la cinétique du mouvement physique dans le cadre d'une
image essentiellement statique, celle de la scène qui se déroule
sous nos yeux. Des images statiques de ce genre nous trompent en
nous faisant croire à l' <<éternité» de moments naturels singuliers.
Mais la nature non humaine est bien davantage qu'un tel pano­
rama, et lorsque nous l'examinons attentivement, nous constatons
qu'il s'agit par essence d'un phénomène processuel et évolutif, un
développement fécond qui change en permanence. Je soutiens
précisément une définition de la nature non humaine en tant que
processus en évolution, et en fait en tant que totalité de sa propre
évolution. La nature, ainsi considérée, comprend le développe­
ment des formes inorganiques vers les formes organiques, ainsi
que celui qui procède du monde relativement limité des organismes
unicellulaires, peu différenciés, vers le monde des organismes
multicellulaires dotés de systèmes nerveux simples, puis com­
plexes, et devenus avec le temps suffisamment intelligents pour
leur permettre d'accomplir des choix créatifs. En dernier lieu,
l'acquisition d'un sang chaud confère aux organismes une éton­
nante adaptabilité leur permettant de survivre dans les conditions
climatiques les plus exigeantes.
Cette œuvre immense de la nature est à tous égards étonnante
et merveilleuse. Son évolution se caractérise par une augmentation
de la subjectivité et de la plasticité, ainsi que par une différenciation
croissante favorisant l'adaptation aux défis et aux opportunités
inédits posés par l'environnement. Cette différenciation arme
davantage les êtres vivants (particulièrement les êtres humains)
afin qu'ils modifient leur environnement de manière à satisfaire
leurs propres besoins, au lieu de simplement s'adapter aux chan­
gements qui y ont lieu. On peut avancer l'hypothèse que soient
inhérentes à la nature inorganique les potentialités de la matière

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pure - cette incessante interaction des atomes formant de nou­
velles combinaisons chimiques qui engendrent des molécules, des
acides aminés, des protéines toujours plus complexes et, sous des
conditions favorables, des formes de vie élémentaires 70• On pour­
rait aussi considérer plus prosaïquement que la«lutte pour l'exis­
tence» ou la «survie du plus apte» expliquent pourquoi des êtres
dotés d'une plus grande subjectivité et d'une meilleure adaptabi­
lité sont capables de faire face aux changements environnemen­
taux avec plus d'efficacité que ne le peuvent des êtres dotés d'une
moindre subjectivité et d'une moins bonne adaptabilité. Néan­
moins, le fait demeure que ces événements évolutionnaires ont eu
lieu, la preuve en est même gravée dans la pierre des archives
fossiles. La nature non humaine est cette trace même, cette histoire,
ce processus d'évolution ou de croissance, et il s'agit là d'un fait
qui donne vraiment à penser, et auquel on ne saurait tourner le
dos sans tourner le dos à la réalité elle-même.
Concevoir la nature non humaine comme ayant sa propre
évolution dynamique au lieu d'y voir un simple panorama figé a
de profondes implications-éthiques aussi bien que biologiques­
pour les gens qui se préoccupent d'écologie. Les êtres humains
recèlent, au moins potentiellement, des traits du développement
non humain, ce qui les situe dans le droit fil de l'évolution orga­
nique. Ils ne sont pas des «étrangers naturels», pour reprendre
l'expression de Neil Evernden 71, des excentricités, des aberrations

70, Je ne dis pas que la complexité donne lieu nécessairement à la subjectivité,


mais simplement qu'il est difficile de concevoir la subjectivité sans la
complexité, et particulièrement sans le système nerveux. Les êtres
humains, en tant qu'agents actifs modifiant leur environnement pour
satisfaire leurs besoins, n'auraient pas pu atteindre leur degré actuel de
contrôle sur leur environnement sans leurs cerveaux et systèmes nerveux
extraordinairement complexes-exemple remarquable de la spécialisation
d'un système composé d'organes possédant des fonctions très générales.
71. NdT: Neil Evernden (né en 1943), philosophe américain tenant du courant
de l'éco-phénoménologie. Philosophe écologiste, il a mené une critique
de l'anthropocentrisme et s'est fait le défenseur d'une conception poé­
tique et sensuelle de la nature.

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phylogénétiques, qui en raison de leur habileté technicienne
seraient«incapables de jamais évoluer avec un écosystème 72». Ils
ne sont pas non plus des «puces intelligentes», pour utiliser le
langage de la théorie Gaîa dont les partisans conçoivent la Terre
(Gaîa) comme un organisme vivant unitaire 71. Ces disjonctions
indéfendables entre l'humanité et les processus de l'évolution sont
aussi superficielles que potentiellement misanthropes. Les
humains sont des primates très intelligents, assurément, dotés
d'une conscience de soi développée, ce qui signifie qu'ils sont une
émergence -et non une divergence - dans la longue évolution des
vertébrés vers les mammifères et en dernier lieu les primates. Ils
sont les produits d'une tendance cruciale de l'évolution vers l'intel­
ligence, la conscience, la volonté, l'intentionnalité et l'expressivité,
qu'elle relève du langage verbal ou corporel.
Les êtres humains ne font pas moins partie d'un continuum
naturel que leurs ancêtres primates et les mammifères en général.
Les décrire comme des «étrangers» qui n'auraient aucune place
ou ascendance dans l'évolution naturelle, ou les considérer pour
l'essentiel comme une invasion qui parasite la planète à la façon
dont les puces parasitent les chiens et les chats, cela ne relève pas
seulement d'une mauvaise écologie, mais d'une pensée faible.
Dépourvue de toute notion de processus, ce type de pensée -mal­
heureusement si répandu parmi les spécialistes de l'éthique­
sépare radicalement les non-humains des humains. De fait, pour
autant que les théoriciens de l'environnement idéalisent la nature
non humaine sous son aspect sauvage et la considèrent comme
plus authentiquement «naturelle» que les œuvres des humains,
ils figent la nature extérieure à l'homme en un domaine clos au
sein duquel l'innovation, l'anticipation et la créativité humaines
n'ont aucune place et n'ouvrent aucune possibilité.
72. Neil Evemden, The Natural Alien, Toronto, University of Toronto Press,
1986, p. 109.
n. Cité in Alan Wolfe,« Up fromHumanism»,AmericanProspect, hiver 1991,
p.125.

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La vérité, c'est que les êtres humains n'appartiennent pas seu­
lement à la nature, ils sont les produits d'un processus naturel
d'évolution sur la longue durée. Toutes leurs activités apparem­
ment «non naturelles» -telles que le développement de la tech­
nologie et de la science, la formation d'institutions sociales ouvertes
au changement, les formes de communication et d'expression
esthétique hautement symboliques, la création des villes et des
cités- tout cela aurait été impossible sans le vaste assemblaçe de
caractéristiques physiques humaines qui a mis des siècles à se
former, qu'il se soit agi d'un cerveau de plus grande taille ou de la
bipédie libérant les mains et permettant la création d'outils et le
transport des aliments. À de nombreux égards, les attributs
humains sont l'extension de traits non humains ayant évolué à
travers les âges. Sollicitude prolongée envers la progéniture, coo­
pération, remplacement d'un comportement en grande partie
instinctif par un comportement guidé par l'esprit: tous ces traits
sont marqués plus vigoureusement dans le comportement humain.
Parmi les humains, par opposition aux êtres non humains, ces traits
atteignent un niveau d'élaboration et d'intégration suffisant pour
engendrer des formes culturelles, composées d'institutions telles
que la famille, la bande, la tribu, les hiérarchies, les classes écono­
miques et l'État -en bref, des sociétés capables de se transformer,
dont on ne trouve aucun précédent dans le monde non humain,
à moins que l'on ne tienne pour social le comportement généti­
quement programmé des insectes. En réalité, l'émergence et le
développement de la société humaine ont dépendu d'une dispa­
rition progressive des traits comportementaux instinctifs, ouvrant
la voie à un comportement potentiellement guidé par la raison.
Les êtres humains demeurent ancrés dans leur histoire biolo­
gique, que nous pourrions appeler la «première nature», mais ils
produisent leur propre nature sociale, typiquement humaine, que
nous pourrions appeler la«seconde nature». Loin d'être non natu­
relle, la seconde nature humaine est au plus haut point une créa­
tion de l'évolution organique de la première nature. Exclure la

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seconde nature de la nature tout court, ou encore la déprécier,
revient à négliger la créativité même de l'évolution et à n'en consi­
dérer qu'un seul aspect. Si la«véritable» évolution ne se manifeste
concrètement qu'à travers des créatures telles que les grizzlys, les
loups et les baleines -des animaux que les gens en général trouvent
esthétiquement séduisants ou relativement intelligents-, alors les
êtres humains se retrouvent dé-naturés. De telles idées, qu'elles
considèrent les humains comme des «étrangers» ou comme des
«puces», placent les humains à l'extérieur de la dynamique auto­
organisatrice de l'évolution vers une subjectivité et une plasticité
croissantes. Les partisans les plus enthousiastes de cette dénatu­
ration de l'humanité considèrent les êtres humains comme une
espèce séparée de l'évolution non humaine, comme une «mons­
truosité» (selon l'expression de Paul Shepard) du cours de l'évolu­
tion. D'autres éludent simplement la nécessité de se mettre au clair
sur la place unique de l'humanité dans l'évolution naturelle en
plaçant sans discrimination les êtres humains sur le même plan
que les coléoptères, au regard de leur «valeur intrinsèque». La
pensée binaire qui produit de telles confusions sépare totalement
le social de l'organique ou bien le dissout carrément dans l'orga­
nique, aboutissant ainsi, dans l�s cas extrêmes, soit à un dualisme
inexplicable, soit à un réductionnisme simpliste. I.:approche dua­
liste, avec son présupposé quasi théologique selon lequel le monde
a été «fait» pour servir les hommes, est gratifiée du terme anthro­
pocentrisme, alors que l'approche réductionniste, avec son idée
presque absurde de «démocratie biocentrique» est gratifiée du
terme biocentrisme.
Faire diverger l'humain du non-humain exprime une incapacité
à penser de façon organique, à traiter les phénomènes de l'évolu­
tion selon un mode de pensée évolutionniste. Cela va sans dire, si
la nature n'était rien d'autre qu'un paysage, à contempler, alors de
simples descriptions métaphoriques et poétiques suffiraient à en
remplacer l'étude systématique. Mais la nature est l'histoire de la
nature, un processus d'évolution qui se poursuit en direction de

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tel ou tel niveau de développement sous nos propres yeux, et
comme tel, nous ne lui faisons pas honneur en le pensant de toutes
les manières sauf d'une manière dynamique. Autrement dit, nous
avons besoin d'une façon de penser qui reconnaisse que «ce qui
est», tel qu'il nous apparaît, est toujours en train de se changer en
«ce qui n'est pas», étant engagé dans un processus continu d'auto­
organisation au sein duquel le passé et le présent, au fil d'un conti­
nuum commun mais fort différencié, donnent lieu à de nouvelles
possibilités d'atteindre un niveau de complétude toujours plus
riche. La vie -c'est évident sous sa forme humaine-s'ouvre à un
incessant renouvellement et transcende la relative étroitesse de sa
capacité d'adaptation à un ensemble préétabli de circonstances
environnementales. Comme l'a fait remarquer V. Gordon Childe 74,
«l'homme se crée lui-même; il n'est pas génétiquement pro­
grammé pour survivre».
De la même manière, une pensée organique, processuelle et
dialectique situe et explique sans difficulté l'émergence du social
à partir du biologique, de la seconde nature à partir de la première.
Mais par les temps qui courent, il est apparemment à la mode de
traiter les questions écologiques importantes à la manière d'un
comptable. Ainsi, on en vient à juxtaposer simplement deux listes
de faits culturels -l'une intitulée « ancien paradigme», l'autre
«nouveau paradigme»-comme s'il s'agissait de colonnes de débits
et de crédits. Des éléments clairement déplaisants comme la cen­
tralisation sont classés dans la colonne«ancien paradigme», alors
que d'autres, plus séduisants, comme la décentralisation, se rap­
portent au« nouveau paradigme». Cela débouche sur un inventaire
de slogans promotionnels dont le résultat net oppose clairement
le bien absolu au mal absolu. Tout cela peut bien apparaître déli-

74. NdT: Vere Gordon Childe (1892-1957), célèbre archéologue australien


influencé par le marxisme, qui fit la majeure partie de sa carrière en
Grande-Bretagne. run de ses ouvrages de vulgarisation les plus connus
s'intitule précisément Man Makes Himself (1951, traduit en français sous
le titre L'invention de la civilisation).

QU'EST-CE QUE L'ÉCOLOGIE SOCIALE?-153


cieusement synoptique, facile à analyser, mais manque sérieuse­
ment d'aliment pour le cerveau. Pour connaitre véritablement et
être capable de donner un sens interprétatif aux problèmes sociaux
et aux idées ainsi classées, nous devons chercher à saisir la manière
dont chacune dérive des autres et quel est son rôle dans le proces­
sus général. Qu'entend-on, en réalité, par «décentralisation», et
de quelle manière, dans l'histoire des sociétés humaines, celle-ci
dérive-t-elle de la centralisation ou lui donne-t-elle naissance?
Ici encore, nous avons besoin d'une pensée du processus pour
appréhender dans leur globalité des réalités processuelles, si nous
voulons nous confronter aux problèmes écologiques à partir d'une
idée de direction - pratique aussi bien que théorique.
L'écologie sociale semble actuellement la seule à revendiquer
une approche organique et dynamique des problèmes qui, par
essence, sont organiques et dynamiques. La définition même du
monde naturel en tant que développement (pas n'importe lequel)
suggère la nécessité de penser organiquement, tout comme le fait
que l'être humain dérive de la nature non humaine-dérivation à
partir de laquelle il est possible de tirer des conclusions de vaste
portée afin de développer une éthique écologique capable à son
tour de définir des lignes directrices pertinentes pour résoudre les
problèmes écologiques.
L'écologie sociale nous invite à comprendre que le monde
naturel et le monde social sont liés par l'évolution en une seule
nature composée de deux formes différenciées: la première nature,
ou nature biotique, et la seconde nature, ou nature sociale. La
nature sociale et la nature biotique ont en commun le potentiel
d'évoluer vers une subjectivité et une plasticité croissantes. La
seconde nature définit la manière qu'ont les êtres humains,
primates très intelligents et dotés d'une grande adaptabilité, d'ha­
biter et de modifier le monde naturel. Autrement dit, les individus
créent l'environnement le plus adapté à leur mode d'existence. À
cet égard, la seconde nature ne diffère pas de l'environnement que
tout animal crée partiellement et auquel en premier lieu il s'adapte,

194-POUVOIR DE DÉTRUIRE, POUVOIR DE CRÉER


en fonction de ses capacités -le contexte biophysique ou l'éco­
communauté dans laquelle il doit vivre. Théoriquement, à ce
niveau très simple, les êtres humains ne font rien de bien différent
des activités de survie des êtres non humains, qu'il s'agisse du
castor construisant des barrages ou du rongeur creusant un trou.
Néanmoins, les changements environnementaux produits par
les êtres humains sont profondément différents de ceux que pro­
duisent les êtres non humains. Les êtres humains agissent sur leur
environnement en fonction d'une importante anticipation tech­
nique, bien que les idéaux écologiques puissent largement faire
défaut à cette anticipation. Les animaux s'adaptent au monde qui
les entoure; les êtres humains créent du nouveau grâce à la pensée
et au travail social. Pour le meilleur et pour le pife, ils modifient le
monde naturel afin de satisfaire leurs besoins et leurs désirs -non
parce qu'ils seraient pervers, mais parce qu'ils ont évolué naturel­
lement en ce sens à travers les âges. Leurs bagages culturels sont
riches de connaissances, d'expérience, de coopération, d'intelli­
gence conceptuelle; cependant, des divisions tranchées sont sou­
vent apparues en leur sein au cours de leur évolution, à l'occasion
de conflits opposant des groupes, des classes, des États-nations et
même des cités-États. Les êtres non humains vivent en général
dans des niches écologiques, leur comportement étant guidé prin­
cipalement par leurs pulsions instinctives et des réflexes condi­
tionnés. Les sociétés humaines sont «cimentées» par des institu­
tions qui changent radicalement au cours des siècles. Les
communautés non humaines sont remarquables par leur fixité
générale, leurs rythmes clairement préétablis, souvent génétique­
ment programmés. Les communautés non humaines sont en géné­
ral liées par des facteurs instinctifs inscrits dans le génome -pour
autant que de telles communautés existent. Les communautés
humaines sont gouvernées en partie par des facteurs idéologiques
et ces facteurs peuvent être une source de changements.
D'où le fait que les êtres humains, émergences d'un processus
évolutionnaire organique, soient à l'origine, par la pure force de

QU'EST-CE QUE L'ÉCOLOGIE SOCIALE?-155


leurs besoins biologiques de survie, d'un développement social
évolutif supposant clairement ce processus organique. En raison
de l'intelligence dont ils sont naturellement dotés, de leur pouvoir
de communication, de leur capacité d'organisation institutionnelle
et de leur liberté relative par rapport aux conduites instinctives, ils
remodèlent leur environnement -comme le font les êtres non
humains-dans la pleine mesure de ce qu'autorise leur équipement
biologique. Cet équipement leur permet de s'impliquer non seu­
lement dans la vie sociale mais encore dans le développement de
la société. Le problème n'est pas tant que les êtres humains, théo­
riquement, se conduisent différemment des animaux ou soient
intrinsèquement des créatures plus problématiques en un sens
écologique strict. Il s'agit plutôt du fait que le développement social
grâce auquel ils améliorent leur développement biologique devient
souvent plus problématique pour eux-mêmes et pour la vie non
humaine. La manière dont de tels problèmes émergent, les idéo­
logies qu'ils produisent, le degré auquel ils contribuent à l'évolu­
tion biotique ou en signent l'extinction, et les dommages qu'ils
infligent à la planète dans son ensemble, se trouvent au cœur
même de la crise écologique moderne. La seconde nature telle
qu'elle existe aujourd'hui, bien loin de manifester la réalisation des
possibilités humaines, est grevée de contradictions, d'antago­
nismes, d'intérêts conflictuels qui ont perverti les capacités de
développement spécifiques de l'humanité. Ses perspectives d' ave­
nir comprennent le danger d'un anéantissement de la biosphère
et, malgré les obstacles rencontrés, la capacité de présenter un
modèle écologique entièrement nouveau.

HIÉRARCHIE SOCIALE ET DOMINATION


Alors, comment le social a-t-il émergé du biologique ? Nous
avons de bonnes raisons de penser que si des faits biologiques tels
que la parentèle, les distinctions de genre et les différences de
générations furent graduellement institutionnalisés, dans leur
dimension spécifiquement sociale ils étaient au départ tout à fait

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égalitaires. Ce n'est que plus tard que ce développement prit la
forme d'une oppression hiérarchique, puis d'une exploitation de
classe. La lignée ou les liens du sang constituaient à l'évidence,
dans les premiers temps de la préhistoire, le fondement organique
de la famille. En fait, ils réunissaient des groupes de familles sous
forme de bandes, de clans, de tribus, par le biais d'intermariages
ou bien par des formes fictives de descendance, constituant ainsi
l'horizon social primitif de nos ancêtres. Davantage que chez les
autres mammifères, les simples faits biologiques de la reproduction
et les soins maternels prolongés aux enfants tendirent à unir très
fortement frères et sœurs et à produire ainsi un puissant sentiment
de solidarité et de conscience partagée à l'intérieur du groupe. Les
hommes, les femmes et leurs enfants se socialisaient par le truche­
ment d'une vie familiale assez stable, fondée sur l'obligation
mutuelle et la conscience de leur affinité, souvent sanctionnée par
des rituels initiatiques et des serments conjugaux de toutes sortes.
Les êtres humains extérieurs à la famille et à ses structurations
en bandes, clans, tribus et autres, étaient considérés comme des
«étrangers» que l'on pouvait tantôt accueillir avec hospitalité,
tantôt réduire en esclavage ou mettre à mort. Ce qui faisait office
de mœur� était fondé sur des coutumes non réfléchies, qui sem­
blaient héritées de temps immémoriaux. Ce que nous appelons
moralité prit naissance sous la forme de règles ou de commande­
ments émanant d'une ou plusieurs divinités, du fait que les
croyances morales avaient besoin d'une forme de caution ou de
sanctification surnaturelle ou mystique pour être acceptées par la
communauté. Ce n'est que plus tard, avec les Grecs, qu'apparut
l'éthique, fondée sur le discours et la réflexion rationnels. Le pas­
sage de la coutume aveugle à une morale dogmatique et finalement
à une éthique rationnelle fut concomitant de l'émergence des cités
et du cosmopolitisme urbain, bien que l'importance de la coutume
et de la mor�e n'eO.t en rien diminué. En dégageant progressive­
ment son organisation sociale du fait biologique des liens de sang,
l'humanité commença à admettre l'«étranger» et à se considérer

QU'EST-CE QUE L'ÉCOLOGIE SOCIALE?-1117


de plus en plus elle-même comme une communauté partagée
d'êtres humains (et en fin de compte une communauté de citoyens)
plutôt que comme une lignée ethnique ou un groupe de parents.
Dans ce monde primordial où se forma la société, d'autres traits
biologiques furent retravaillés dans un sens social. L'un d'entre eux
fut le fait des distinctions entre générations. Dans les groupes
sociaux de l'humanité primitive, l'absence de langage écrit favori­
sait l'attribution aux aïeux d'un statut social élevé, car eux seuls
possédaient la sagesse traditionnelle de la communauté, y compris
la connaissance des lignées traditionnelles prescrivant les liens
conjugaux en accord avec les tabous de l'inceste très étendus, et
des techniques de survie que devaient acquérir à la fois les jeunes
et les adultes du groupe. En outre, le fait biologique de la différence
de genre fut lentement retravaillé selon des critères sociaux pour
donner lieu dans un premier temps à des groupes complémen­
taires de frères et de sœurs. Les femmes élaboraient leurs propres
coutumes, systèmes de croyances et valeurs, tandis que les hommes
constituaient leurs propres groupes de chasseurs et de guerriers
dotés de leurs propres comportements, mœurs et idéologies.
À partir de tout ce que nous savons de la socialisation de ces
faits biologiques que sont les groupes fondés sur la parenté, l'âge
et le genre -leur transformation en institutions primitives - il n'y
a aucune raison de douter que ces groupes aient noué entre eux,
au départ, des relations de complémentarité. Chacun d'entre eux
avait en effet besoin des autres pour former un ensemble relative­
ment stable. Aucun groupe ne «dominait» l'autre ou n'essayait
de se ménager des privilèges dans le cours normal des choses.
Cependant, de la même façon que les déterminants biologiques
de l'association furent, avec le temps, retravaillés et transformés
en institutions sociales, les institutions sociales à leur tour furent
progressivement modifiées, à différentes périodes et à des degrés
variables, en structures hiérarchiques fondées sur le commande­
ment et l'obéissance. Je parle ici d'une tendance historique, en rien
prédéterminée par une quelconque force mystique ou divinité, et

158-POUVOIR DE DÉTRUIRE, POUVOIR DE CRÉER


dont la concrétisation fut souvent très limitée dans de nombreuses
cultures sans écriture ou indigènes, et même dans certaines civi­
lisations assez développées.
Dans ses formes primitives, la hiérarchie n'était probablement
pas caractérisée par la dureté qu'elle a acquise au fil de l'histoire.
Les anciens, au tout début de la gérontocratie, n'étaient pas seu­
lement respectés en raison de leur sagesse, ils étaient souvent
aimés des plus jeu:r;ies, d'une affection souvent réciproque. Il est
sans doute possible d'expliquer la sévérité croissante des géron­
tocraties plus tardives en supposant que les plus vieux, entravés
par leurs capacités physiques déclinantes et dépendants du bon
vouloir de la communauté, étaient plus susceptibles que d'autres
segments de la population d'être abandonnés en période de pénu­
rie matérielle. « Même dans les cultures simples fondées sur la
cueillette», notait l'anthropologue Paul Radin, «les individus d'un
âge dépassant, disons, la cinquantaine, s'arrogeaient manifeste­
ment certains pouvoirs et des privilèges leur profitant spécifique­
ment, et n'étaient pas nécessairement, si jamais ils l'étaient, guidés
par la considération du droit des autres ou du bien-être de la
communauté 75». Quoi qu'il en soit, le fait que la gérontocratie fO.t
probablement la première forme de hiérarchie est corroboré par
son existence dans des communàutés aussi diverses que les abo­
rigènes d'Austràlie, les sociétés tribàles de l'Afrique orientàle et les
communautés indiennes sur le continent américain. De nombreux
conseils tribaux à travers le monde furent véritablement des
conseils d'anciens, institution qui n'a jamais complètement
disparu (comme le suggère le mqt anglais alderman -conseiller
municipàl- qui renvoie à eider, «avancé en âge »), même après
qu'elle fut supplantée par les sociétés guerrières, les chefferies et
les royautés.
L'androcentrisme, au sein duquel les vàleurs, institutions et
types de comportements masculins l'emportent sur les vàleurs,

71. Paul Radin, The World ofPrimitive Man, New York, Grove Press, 1960.

QU'EST-CE QUE L'ÉCOLOGIE SOCIALE?-199


institutions et comportements féminins, s'est semble-t-il déve­
loppé dans le sillage de la gérontocratie. Au tout début, l'émergence
d'un pouvoir androcentrique a pu représenter un atout utile pour
une vie profondément enracinée dans le monde naturel primitif;
les sociétés sans écriture et indigènes constituaient pour l'essentiel
de petites communautés familiales dans lesquelles le centre véri­
table de la vie matérielle était représenté par le foyer, et non par la
«maison des hommes» si largement présente dans les sociétés
tribales plus développées qui se formèrent par la suite. La loi des
hommes, si tant est que l'on puisse l'appeler exactement ainsi,
revêt sa forme la plus rigoureuse et coercitive dans le patriarcat,
institution dans laquelle les individus masculins les plus âgés d'une
famille étendue ou d'un clan ont droit de vie et de mort sur l'en­
semble des autres membres du groupe. On ne laissait certes pas
aux femmes le choix de l'époux, mais elles n'étaient en rien l'objet
exclusif ou même principal de la domination patriarcale. Les fils
aussi bien que les filles pouvaient se voir imposer leur conduite
sur ordre du patriarche ou être tués si tel était son bon plaisir.
En ce qui concerne l'androcentrisme, cependant, l'autorité et
les prérogatives des hommes sont le produit d'un développement
long et bien souvent de subtiles négociations par lesquelles la
fraternité masculine a fini par écarter la sororité féminine en vertu
des responsabilités «civiles» que les premiers assumaient de plus
en plus. Une population croissante, des bandes de maraudeurs
étrangers dont les migrations étaient dues à la sécheresse ou à
d'autres conditions défavorables, et diverses formes de vendettas,
pour citer des causes ordinaires d'hostilité ou de guerre, engen­
drèrent une nouvelle sphère «civile» à côté de la sphère domes­
tique régie par les femmes, la première empiétant progressivement
sur la seconde. Avec l'apparition de la traction animale dans
l'agriculture, l'homme, «maître des bêtes», se mit à envahir la
sphère horticole propre aux femmes, dont la prédominance en tant
que cultivatrices et collecteuses leur conférait une supériorité
culturelle. Les sociétés guerrières et les chefferies élevèrent la ten-

160- POUVOIR DE DÉTRUIRE, POUVOIR DE CRÉER


dance à la domination masculine au niveau d'une nouvelle confi­
guration matérielle et culturelle. La domination masculine devint
extrêmement puissante et finit par donner naissance à un monde
dans lequel les élites masculines ne dominaient pas seulement
les femmes mais encore les autres hommes, sous l'aspect des
classes sociales.
Les causes qui ont permis l'émergence de la hiérarchie sont
assez claires. Les infirmités dues à l'âge, la taille croissante des
populations, les désastres naturels, les changements technolo­
giques qui donnèrent la primauté à la chasse et à l'élevage par
rapport aux responsabilités horticoles, le développement d'une
société civile et l'expansion de la guerre : tout cela a contribué à
renforcer le statut des individus masculins au détriment de celui
des femmes. Il faut souligner que la domination hiérarchique,
quelque coercitive qu'elle soit, n'est pas la même chose que
l'exploitation de classe. Comme je l'ai écrit dans The Ecology of
Freedom, la hiérarchie

doit être considérée sous l'aspect de relations institutionnalisées,


des relations que les êtres vivants instituent ou créent littérale­
ment, mais qui ne sont ni fixées aveuglément par l'instinct ni ne
relèvent d'une pure idiosyncrasie. Je veux dire par là que ces
relations doivent inclure une structure clairement sociale de
niveaux d'autorité et de privilèges dont l'existence est indépen­
dante des caractères propres des individus qui apparaissent
dominants à l'intérieur d'une communauté. Ces relations déter­
minent une hiérarchie relevant d'une logique sociale qui trans­
cende les interactions individuelles ou les types de comporte­
ments innés 711•

79. Murray Bookchin, The Ecology of Freedom, Palo Alto, Cheshire Books,
1982, p. 29.

QU'EST-CE QUE L'ÉCOLOGIE SOCIALE ?-_,


On ne peut donc pas la réduire à des relations strictement
économiques fondées sur l'exploitation du travail. En réalité, de
nombreux chefs acquièrent leur prestige, élément essentiel de leur
autorité, à force de dons, jusqu'à dilapider leurs propres biens.
Souvent le chef ne gagne pas le respect en accumulant des surplus
en tant que sources de pouvoir, mais en s'en défaisant de manière
à prouver sa générosité.
À l'inverse, les classes fonctionnent en général selon des prin­
cipes différents. Dans les sociétés de classe, le pouvoir est en géné­
ral conquis par l'acquisition de richesses, et non pas leur dilapida­
tion ; le statut de dominant est assuré par la coercition physique
brute, et pas simplement par la persuasion ; et l'État est l'ultime
garant de l'autorité. Que la hiérarchie soit historiquement plus
profondément enracinée que les classes ressort du fait qu'en dépit
de changements radicaux dans les sociétés de classe, et mêmedans
des sociétés égalitaires sur le plan économique, les femmes ont
continué à être dominées depuis des millénaires. De la même
manière, l'abolition du pouvoir de classe et de l'exploitation éco­
nomique ne saurait garantir que des hiérarchies complexes et des
systèmes de domination disparaissent également.
Dans les sociétés non hiérarchiques, certaines coutumes
orientent le comportement humain dans un sens fondamentale­
ment moral. Parmi ces coutumes primitives, le principe du mini­
mum irréductible (pour utiliser l'expression de Paul Radin) était
d'une importance cruciale. Il s'agissait de l'idée partagée selon
laquelle tous les membres d'une même communauté ont droit aux
moyens de subsistance, indépendamment de la quantité de travail
qu'ils fournissent. Refuser à quiconque la nourriture, un toit et les
moyens de subsistance élémentaires en raison d'infirmités ou
même d'un comportement aberrant aurait été considéré comme
un odieux déni du plus élémentaire droit de vivre. Il n'était pas non
plus permis de s'approprier à titre privé les ressources de base
nécessaires à la survie de la communauté ; prévalait sur l'appro­
priation égoïste le principe plus large de l'usufruit -l'idée selon

182 - POUVOIR DE DÉTRUIRE, POUVOIR DE CRÉER


laquelle les moyens de subsistance non employés au sein d'un
groupe pouvaient être utilisés, au besoin, par un autre groupe. Ainsi
les terres et vergers non exploités, et même les outils et les armes,
s'ils ne servaient pas, étaient souvent mis à la disposition de toute
personne qui en avait besoin au sein de la communauté. En der­
nier lieu, les coutumes favorisaient la pratique de l'entraide, un
partage plus rationnel des choses et du travail, de sorte qu'un
individu ou une famille dans la gêne pouvaient attendre de l'aide
de la part des autres. Dans leur ensemble, ces coutumes s'enra­
cinèrent à tel point dans les sociétés organiques qu'elles persis­
tèrent longtemps après que la hiérarchie devînt oppressive et la
société de classe dominante.

L'IHE DE DOMINATION DE LA NATURE


Le concept général de nature, au sens de l'environnement
biotique sur lequel les humains prélèvent les éléments dont ils ont
besoin pour survivre, ne signifie bien souvent rien pour les peuples
sans écriture. Immergés comme ils le sont dans un environnement
considéré comme un réseau vital, y célébrant même des rituels
animistes, attribuant souvent leurs propres institutions sociales
aux pratiques d'espèces non humaines, comme dans le cas des
constructions des castors et des esprits anthropomorphes, le
concept de « nature » comme tel leur échappe. Les termes expri­
mant notre idée ordinaire de la nature ne sont pas faciles à trouver,
si jamais ils existent, dans les langues des peuples indigènes.
Cependant, avec l'émergence de la hiérarchie et de la domina­
tion, apparurent les premiers germes de la croyance selon laquelle
la première nature ne représente pas seulement un monde de plus
en plus distinct du groupe humain, mais encore un monde inscrit
dans une hiérarchie et livré à la domination des êtres humains. La
vision magique du monde révèle très nettement ce basculement.
La nature riy était pas conçue comme un monde séparé ; bien
plutôt, celui qui pratiquait la magie invoquait l'« esprit premier»
du gibier chassé Oui-même personnage étrange du monde des

QU'EST-CE QUE L'ÉCOLOGIE SOCIALE ?---


rêves), et l'amadouait pour le porter à la rencontre de la flèche ou
du javelot. Plus tard, la magie devint presque entièrement instru­
mentale; le chasseur utilisait les techniques magiques pour « for­
cer» le gibier à devenir une proie. Alors que les premières formes
de magie peuvent être considérées comme les pratiques d'une
communauté pour l'essentiel non hiérarchique et égalitaire, les
formes plus tardives de croyances animistes trahissent une vision
plus ou moins hiérarchique du monde naturel et des potentialités
humaines de domination de la réalité.
Il faut souligner ici que l'idée de dominer la nature trouve son
origine dans la domination de l'homme par l'homme et dans la
structuration du monde naturel en une chaine hiérarchique d'êtres
(une conception statique, soit dit en passant, qui n'a aucun rapport
avec l'évolution dynamique de la vie vers des formes de subjectivité
etd'adaptabilitédeplus en plus développées). I..:injonction biblique
qui donne àAdam et à Noé la maîtrise du monde naturel était avant
tout un acte social. Cidée de domination de la nature qu'elle com­
porte - essentielle à la conception du monde non humain comme
objet de domination - ne peut être dépassée que par la création
d'une société dépourvue des classes et des structures hiérarchiques
impliquant commandement et obéissance dans la vie privée
comme dans la vie publique, et qui rejette l'objectivation de la
réalité en tant que pure matière première destinée à être exploitée.
Qu'une configuration révolutionnaire de ce genre implique des
changements dans les attitudes et les valeurs devrait être évident.
Mais les nouvelles attitudes et valeurs écologiques demeureront
nébuleuses si des institutions réelles et objectives Oes structures
grâce auxquelles les humains interagissent concrètement), ainsi
que les faits de la vie quotidienne, allant de l'éducation des enfants
jusqu'au travail en passant par le jeu, ne leur confèrent substance
et solidité. Quelle que soit la façon dont nous tentons de nous
débarrasser de la domination, par des rituels, des incantations, des
écothéologies ou l'adoption de styles de vie plus « naturels», nous
ne nous en libérerons jamais avant que les êtres humains n'aient

M4- POUVOIR DE DÉTRUIRE, POUVOIR DE CRÉER


cessé de vivre dans des sociétés structurées autour de hiérarchies
et de classes économiques.
Cidée de domination de la nature possède une histoire presque
aussi ancienne que celle dehiéraœbieelle-m.ême. Déjà, dans l'épo­
pée mésopotamienne de Gilgamesh, qui dans sa forme écrite
remonte à quelque quatre mille ans, le héros défie les dieux et
abat leurs arbres sacrés dans sa quête d'immortalité. I.:Odysséeest
le journal de voyage du guerrier grec, plus astucieux qu'héroîque,
qui dans son errance subjugue pour l'essentiel les divinités natu­
relles que le monde hellénique avait héritées de ses précurseurs
moins connus (le sombre monde préolympien qui, ironiquement.
a été remis au goO.t du jour par les propagandistes de l'écomysti­
cisme et du spiritualisme). Bien avant l'émergence de la science
moderne, de la rationalité « linéaire,. et de la société « industrielle,.
(pour citer les causes invoquées avec tant de légèreté par le mou­
vement écologiste moderne), les sociétés hiéraœbiques et de classe
dévastèrent largement le bassin méditerranéen et les coteaux
chinois, amorçant à grande échelle la transformation et souvent
le pillage de la planète.
À l'évidence, la seconde nature, en dégradant la première
nature, ria créé aucun jardin d'Éden. Dans la plupart des cas, elle
a ravagé une grande partie de ce qui était beau, créatif et dyna­
mique dans le monde biotique, tout comme elle a ravagé la vie
humaine elle-même par les guerres meurtrières, les génocides et
les actes d'oppression impitoyables. Cécologie sociale maintient
que l'avenir de la vie humaine'a partie liée avec l'avenir du monde
non humain, mais elle ne néglige en rien le fait que les dommages
causés au monde naturel par les sociétés hiéraœbiques etde classe
ont été plus qu'égalés par les dommages qu'elles ont causés à la
plus grande partie de l'humanité.
Aussi dérangeants quesoientlesmauxengendrés parla seconde
nature, aucun récit anthropologique ou historique ne saurait pas­
ser sous silence des coutumes telles que le minimum irréductible,
l'usufruit ou l'entraide. Ces coutumes persistèrent fort longtemps

QU'EST-CE QUE L'ÉCOLOGIE SOCIALE ?--


dans les temps historiques et refirent parfois surface de façon
explosive, sous la forme de soulèvements populaires massifs,
depuis les révoltes dans l'antique Sumerjusqu'àl'époque actuelle.
Nombre de ces révoltes exigèrent le retour aux valeurs commu­
nistes de l'altruisme, à des moments où elles subissaient l'assaut
d'une oppression de classe menée par une élite. D'ailleurs, en dépit
des armées peuplant le paysage des champs de bataille, des col­
lecteurs d'impôts pressurant les simples villageois et des vexations
quotidiennes infligées par les contremaitres aux paysans et aux
ouvriers, la vie communautaire perdura et conserva nombre des
précieuses valeurs issues d'un passé plus égalitaire. Ni les anciens
despotes ni les seigneurs de l'âge féodal ne purent les éliminer
totalement des villages paysans et des villes dotées de leurs asso­
ciations d'artisans indépendants. Dans la Grèce ancienne, une
philosophie rationnelle rejetant les entraves posées à la pensée et
à la vie politique par des exigences extravagantes, ainsi qu'une
religion prônant la vertu d'austérité, eurent pour effet de réduire
les besoins et de limiter l'appétit humain pour les biens matériels.
Leur influence commune permit de ralentir suffisamment le
rythme de l'innovation technique pour que, lorsque de nouveaux
moyens furent développés, ils fussent intégrés intelligemment dans
une société équilibrée. À l'époque médiévale, les marchés étaient
encore de taille modeste, traitant en général des affaires locales,
tandis que les guildes exerçaient un contrôle strict sur les prix, la
concurrence et la qualité des biens produits par leurs membres.

CROh'RE OU MOURIR
Mais tout comme les hiérarchies et les classes, en plein essor,
pénétraient l'ensemble de la société, le marché commença égale­
ment à acquérir une vie autonome et à étendre son emprise au-delà
de quelques régions limitées, jusque dans les profondeurs de vastes
continents. Là où l'échange avait jadis été principalement un
moyen de pourvoir aux besoins essentiels, limité par les guildes ou
par des restrictions religieuses et morales, le commerce au long

-- - POUVOIR DE DÉTRUIRE, POUVOIR DE CRÉER


cours subvertit ces limites. Le commerce ne se limita pas à valori­
ser grandement les techniques permettant d'accroître la produc­
tion ; il engendra également de nouveaux besoins, nombre d'entre
eux étant totalement artificiels, et donna une formidable impulsion
à la consommation et à l'ac<:UJD.ulation du capital. Tout d'abord
dans l'Italie du Nord puis dans la région européenne des Pays-Bas,
et ensuite -d'une manière tout à fait décisive- dans l'Angleterre
des xvnt' et XVIII" siècles, la production de biens destinée exclusive­
ment à la vente et au profit (essence de la marchandise capitaliste)
balaya rapidement toutes les barrières sociales et culturelles
opposées au développement du marché.
A la fin du XVIII siècle et au début du me, la nouvelle classe
e

capitaliste, porteuse du système industriel et wuée à une expan­


sion illimitée, avait entrepris la colonisation du monde entier, y
compris la plupart des aspects de la vie personnelle.A la différence
de la noblesse féodale, si attachée à ses terres et à ses châteaux, la
bourgeoisie n'avait aucun foyer propre hormis le marché et les
coffres-forts des banques. En tant que classe, elle assujettit à
l'industrie des parties de plus en plus vastes du monde. Dans
!'Antiquité et le monde médiéval, les entrepreneurs avaient en règle
générale investi leurs profits dans la terre et vivaient en aristocrates,
étant donné les préjugés de l'époque à l'égard des gains « mal
acquis » par le commerce. Mais les capitalistes industriels de la
modernité donnèrent naissance à un marché âprement compéti­
tif qui valorisait fortement l'expansion industrielle et le pouwir
commercial qu'elle conférait, fonctionnant comme si la croissance
était une fin en elle-même.
Il est d'une importance cruciale pour l'écologie sociale de
reconnm"tre que la croissance industrielle, hier comme aujourd'hui,
n'a pas résulté de changements simplement culturels -et encore
moins de l'impact de la rationalité scientifique et technique sur la
société. La croissance se développe au premier chef en raison de
facteurs brutalement objectifs stimulés par l'expansion même du
marché, des facteurs largement im-perméabks aux considérations

QU'EST-CE QUE L'ÉCOLOGIE SOCIALE ?-187


morales etaux remontrances éthiques. En fait, en dépit du lien étroit
entre le développement capitaliste et l'innovation technologique,
c'est le besoin de croître pour éviter de périr sous les coups de ses
concurrents impitoyables qui constitue le plus puissant impératif
pour toute entreprise sur l'âpre marché capitaliste, étant donné la
compétition sauvage et déshumanisante qui y règne.Aussi impor­
tante que puisse être la cupidité en tant que motivation, la simple
survie exige que l'entrepreneur développe son appareil productif
afin de garder son avance sur les autres. En résumé, chaque capi­
taliste doit s'efforcer de dévorer ses concurrents sous peine d'être
dévoré par eux. I.:élément clé de cette loi de la vie -ou plutôt de la
survie-est l'expansion, la recheœhe de profits toujours plus grands
à investir à leur tour dans une nouvelle expansion. Ainsi, la notion
de progrès, jadis considérée comme une foi dans l'évolution vers
une plus grande coopération et sollicitude humaine, est désormais
identifiée à une compétition toujours plus féroce et à une
croissance économique sans frein.
La tentative de nombreux théoriciens écologistes bien inten­
tionnés et de leurs admirateurs pour réduire la crise écologique à
une crise culturelle davantage que sociale se révèle très confuse et
trompeuse. Aussi bien disposé à l'égard de l'écologie que soit un
entrepreneur, le fait est que sa survie même sur le maœhé lui
interdit de se rallier pour de bon àl'écologie. Adopterdes pratiques
écologiquement saines place l'entrepreneur soucieux de morale
dans une position extrêmement désavantageuse, qui lui est en
réalité fatale dans la compétition avec ses concurrents -lesque�,
manœuvrant sans principes écologiques ni contraintes morales,
produisent des maœhandises bas de gamme à des coO.ts plus bas
et récoltent des profits plus grands alimentant l'expansion de leur
capital. Le maœhé possède sa propre loi de survie : seuls les plus
dénués de scrupules sont en mesure de s'élever au sommet de cette
lutte concurrentielle.
En effet, dans la mesure où les mouvements et les idéologies
environnementalistes se contentent de simplement moraliser à

Na- POUVOIR DE DÉTRUIRE, POUVOIR DE CRÉER


propos de la férocité de notre société antiécologique et invitent à
des changements dans les modes de vie et les comportements
personnels, ils dissimulent la nécessité d'une action sociale concer­
tée et ont tendance à déto�er de la lutte pour des changements
sociaux de grande ampleur. Pendant ce temps, les grandes entre­
prises manipulent habilement ce désir populaire de pratiques
écologiquement saines en faisant miroiter des mirages écolo­
giques. Mercedes-Benz, par exemple, clame dans une publicité sur
deux pages d'un magazine, décorée d'une peinture de bison pro­
venant d'une grotte du Paléolithique, que « nous devons travailler
à rendre le progrès plus soutenable sur le plan environnemental
en incluant des motifs écologiques dans la préparation des nou­
veaux produits 77 ». Les messages de ce genre sont monnaie cou­
rante enAllemagne, l'un des pires pollueurs en Europe occidentale.
De telles publicités ont le même effet de manipulation aux États­
Unis, où les plus grands pollueurs déclarent pieusement qu'à leurs
yeux « le jour de la Terre, c'est tous les jours».
I: écologie sociale ne soutient pas que les convictions et le
renouveau moral et spirituel soient insignifiants ou superflus ; ils
sont au contraire nécessaires et possèdent une vertu éducative.
Mais le capitalisme moderne est structurellement amoral et, de ce
fait, imperméable aux exhortations morales. Le marché moderne
est porté par ses propres impératifs, et peu lui importe le genre de
PDG assis au poste de direction ou tenant les commandes de
l'entreprise. I:orientation du marché ne dépend pas de prescrip­
tions éthiques ou d'inclinations personnelles, mais de lois objec­
tives du type profits ou pertes, croître ou mourir, dévorer ou être
dévoré, et ainsi de suite. La maxime « les affaires sont les affaires »
énonce explicitement que les facteurs éthiques, religieux, psycho­
logiques et émotionnels n'ont pratiquement pas de place dans le
monde destructeur de la production, du profit et de la croissance.
Il est grossièrement trompeur de penser être en mesure d'éliminer

77. Der Spiegel, 16 septembre 1991, p. 144-145.

QU'EST-CE QUE L'ÉCOLOGIE SOCIALE ?--


par des recommandations éthiques les caractéristiques objectives
de ce monde féroce et, en fait, mécanique.
Une société obéissant dans tous les domaines à l'impératif de
« croître ou mourir» est nécessairement vouée à produire des effets
dévastateurs sur la première nature. « Croître», ici, ne fait pas réfé­
rence à la croissance démographique ; au contraire de ce que nous
rabâchent sentencieusement les dénonciateurs de la « bombe
démographique », on trouvera les éléments qui soumettent les
cycles écologiques aux plus profonds bouleversements dans les
grands centres industriels du monde, qui ne se contentent pas
d'empoisonner l'eau et l'air mais engendrent les gaz à effet de serre
menaçant de faire fondre la banquise et d'inonder de vastes zones
de la planète. Supposons que, d'une manière ou d'une autre, nous
soyons capables de réduire de moitié la population mondiale : la
croissance et le pillage de la terre diminueraient-ils pour autant?
Le capitalisme insisterait sur le fait qu'il serait «nécessaire » de
posséder deux ou trois exemplaires de chaque appareil électrique,
véhicule à moteur ou gadget électronique, là où un seul serait
largement suffisant, voire serait de trop. En outre, le secteur mili­
taire continuerait d'exiger toujours plus d'instruments létaux,
causant la mort et la dévastation, dont de nouveaux modèles
seraient présentés chaque année.
Les technologies plus « douces », à leur tour, si elles étaient
produites par un marché soumis au principe du croître ou mourir,
ne manqueraient pas d'être utilisées à des fins capitalistes destruc­
trices. Il y a deux siècles, en Angleterre, de vastes zones forestières
furent rasées, pour servir de combustible à des usines métallur­
giques, au moyen de haches qui n'avaient pas notablement changé
depuis l'âge du bronze ; et de simples bateaux à voiles transpor­
tèrent des marchandises en tous les points du monde jusqu'à une
période avancée du XIX" siècle. Une grande partie des États-Unis
fut dépouillée de ses forêts, de sa faune sauvage et de ses premiers
habitants au moyen d'outils et d'armes que les hommes de la
Renaissance, des siècles auparavant, auraient fort bien pu recon-

170-POUVOIR DE DÉTRUIRE, POUVOIR DE CRÉER


naître, malgré leurs transformations. Ce qu'a accompli la technique
moderne, ce fut d'accélérer un processus déjà largement engagé à
la fin du Moyen Âge. On ne peut la rendre seule responsable de
pratiques déjà à l'œuvre depuis des siècles ; pour l'essentiel, elle a
favorisé les ravages causés par le système marchand en constante
expansion, un système dont les racines, à leur tour, résident dans
l'une des transformations sociales les plus fondamentales de l'his­
toire : l'élaboration d'un système de production et de distribution
fondé sur l'échange et non sur la complémentarité et l'entraide.

UNE SOClé'n ÉCOLOGIQUE


Cécologie sociale n'en appelle pas seulement à une régénéra­
tion morale mais, et par-dessus tout, à une reconstruction sociale
selon des principes écologiques. Elle insiste sur le fait que, à lui
seul, un appel au sens moral des pouvoirs établis, qui s'appuient
sur les forces aveugles du marché et sa compétition féroce, a toutes
les chances d'être vain. En effet, prise en elle-même, une telle
revendication dissimule les véritables rapports de pouvoir
aujourd'hui dominants en donnant l'impression que parvenir à
une société écologique n'est qu'une affaire de changements d'atti­
tudes individuelles, de renouveau spirituel, ou de rédemption
d'ordre quasi religieux.
Bien qu'elle se soucie de l'importance d'une nouvelle perspec­
tive éthique, l'écologie sociale s'efforce de réparer les préjudices
écologiques que la société dominante a infligés au monde naturel
en remontant aux origines structurelles autant que subjectives
d'idées comme celle de la domination de la première nature.Autre­
ment dit, elle s'oppose au système de domination dans son entier:
à son économie, à son utilisation abusive de la technique, à son
appareil gouvernemental, à la dégradation de la vie politique, à la
destruction des villes en tant que foyers de développement cultu­
rel, et en fait à l'arsenal complet de ses hypocrisies morales, souil­
lures de l'esprit humain. Elle vise à éliminer les structures hiérar­
chiques et de classes, qui se sont imposées à l'humanité et ont

QU'EST-CE QUE L'ÉCOLOGIE SOCIALE ?-ffl


défini les rapports entre la nature non humaine et la nature
humaine. Elle promeut une éthique de la complémentarité dans
laquelle les êtres humains jouent un rôle d'aide et de soutien afin
de préserver l'intégrité de la biosphère -cette potentialité propre
aux humains d'être les produits les plus conscients de l'évolution
naturelle. Cécologie sociale insiste ainsi sur la nécessité d'incarner
l'éthique de la complémentarité dans des institutions sociales
tangibles qui feront des êtres humains des agents éthiques
conscients au service de leur propre bien-être et de celui du monde
non humain. Elle vise à enrichir le processus d'évolution par la
diversification des fonnes devie et à utiliser la raison aux fins d'une
reconfiguration merveilleuse de la planète selon les pTÏllcipes
écologiques. N'en déplaise à la plupart des visions romantiques,
« Mère Nature ,. rlest pas nécessairement « celle qui s'y connaît le
mieux•. Combattre les agissements du monde capitaliste rlim­
pliquepas d'adopter une position bioœntrique naïve. De la même
manière en effet, admirer les possibilités humaines de prévision,
de rationalité et de réussites technologiques ne nous fait pas adop­
ter une position anthropocentrique. Il faut en finir avec l'usage
imprécis de tels mots à la mode, devenus des poncifs dans le
mouvement écologiste actuel, et cela par une discussion réfléchie
et non par des dénonciations moralisatrices.
En fait, l'écologie sociale est consciente du fait que l'avenir de
la vie sur la planète dépend del'avenirdenos sociétés. FJle soutient
que l'évolution, à la fois pour ce qui concerne la première et la
seconde nature, rlestpas encore achevée. Et que ces deux domaines
ne sont.pas non plus séparés au point que nous devions choisir
l'un ou l'autre - soit l'évolution naturelle, avec sa connotation
« biocentrique •, soit l'évolution sociale, telle que nous l'avons
connue jusqu'ici, avec sa connotation « anthropocentrique•- en
tant que fondement de la créativité de la biosphère. Nous devons
dépasser à la fois le naturel et le social en une nouvelle synthèse
qui réunisse le meilleur des deux. Une telle synthèse devrait trans­
cender à la fois la première et la seconde nature pour concevoir

172- POUVOIR DE DÉTRU IRE, POUVOIR DE CRÉER


une nature créative, consciente d'elle-même et. par conséquent
«libre», au sein de laquelle les êtres humains interviennent dans
l'évolution naturelle à l'aide de leUIS capacités les meilleures-leur
sens éthique, leur disposition inégalée pour la pensée conceptuelle
et leurs remarquables pouvoirs de communication au registre
si étendu.
Mais un tel but demeure purement rhétorique à moins qu'un
mouvement ne lui confère une matérialité sociale et pratique.
Comment devons-nous organiser un tel mouvement? Sur le plan
pratique, une « nature libre» demeure un but inaccessible sans une
décentralisation des villes sous la forme de communautés fédérées
en harmonie avec la région naturelle dans laquelle elles se situent.
Les écotechnologies (qu'il s'agisse du solaire, de l'éolien, du
méthane et d'autres sources d'énergie renouvelables), les formes
d'agriculture biologique et la conception d'installations indus­
trielles adaptables, à taille humaine, capables de pourvoir aux
besoins des municipalités fédérées à l'échelle régionale : tout cela
doit être mis au service d'un monde écologique sain, fondé sur une
éthique de la complémentarité. Cela implique aussi de mettre
l'accent non seulement sur le recyclage mais également sur la
production de biens de grande qualité, susceptibles, dans de nom­
breux cas, de durer des générations entières. Cela signifie rempla­
cer un labeur insensé et inutile par du travail créatif, et préférer
l'artisanat d'art à la production mécanisée. Cela implique du temps
libre pour se consacrer à l'art et s'engager pleinement dans les
affaires publiques. On peut espérer que la simple disponibilité des
biens, la mécanisation de la production et la liberté de choisir son
mode de vie matériel incitent tôt ou tard les gens à pratiquer la
modération dans tous les aspects de la vie, en réaction au consu­
mérisme promu par le marché capitaliste 78•

78.. J'ai expliqué en détail ces idées dans mon essai « &:alogie et pensée révo­
lutionnaire», en 1964-1965, et elles furent intégrées avec le temps par les
mouvements écologistes postérieurs. Nombre des perspectives sur la
technologie présentées en 1965 dans l'essai «Vers une technologie libé-

QU'EST-CE QUE L'ÉCOLOGIE SOCIALE ?-17S


Néanmoins aucune éthique ou vision d'une société écologique,
pour inspirée qu'elle soit, ne saurait avoir de sens à moins d'être
incarnée par une politique vivante. Par f)Olitique, je n'entends pas
le maniement du pouvoir pratiqué par ce que nous appelons des
politiciens -à savoir, des représentants élus ou sélectionnés pour
diriger les affaires publiques et formuler des lois encadrant la vie
sociale. Pour l'écologie sociale, la politique a la signification qu'elle
revêtait dans la f)Olis démocratique de l'Athènes classique il y a
deux mille ans : démocratie directe, élaboration des politiques
par des assemblées populaires sur le mode de la délibération
démocratique, mise en œuvre de ces politiques par des délégués
mandatés susceptibles d'être révoqués s'ils ne respectent pas la
décision de l'assemblée des citoyens. Je suis tout à fait conscient
que la politique athénienne, même dans ses périodes les plus
démocratiques, fut marquée par l'existence de l'esclavage et du
patriarcat, et par l'exclusion des étrangers de la vie publique. À
l'évidence, elle différait très peu sous cet aspect de la plupart des
autres civilisations antiques de Méditerranée - et certainement de
l'Asie ancienne- à cette époque. Ce qui a pourtant rendu la poli­
tique athénienne unique, c'est qu'elle produisit des institutions
extraordinairement démocratiques {allant jusqu'à la démocratie
directe) si on les compare aux institutions républicaines des pré­
tendues « démocraties » du monde actuel. De manière explicite ou
par des voies détournées, la démocratie athénienne inspira les
démocraties directes plus tardives et plus inclusives, à l'image de
celles qui existaient dans de nombreuses cités de l'Europe médié­
vale, des méconnues « sections » parisiennes {ou assemblées de
quartier) de 1793, qui orientèrent la Révolution française dans une
direction tout à fait radicale, ou encore, d'une façon plus indirecte,

ratrice» furent également intégrées et rebaptisées « technologies appro­


priées », expression plutôt neutre socialement par rapport au terme
d'« écotechnologies » que j'avais employé au départ. Ces deux essais
figurent dans Au-delà de la rareté, op. cit.

1M- POUVOI R DE DÉTRUIRE, POUVOIR DE CRÉER


des assemblées de village en Nouvelle-Angleterre et des tentatives
plus récentes d'autogouvemement par les citoyens 79•
Néanmoins, toute communauté autogérée s'efforçant de vivre
isolément et de développer son autosuffisance court le risque d'être
gagnée par l'esprit de clocher, ou même le racisme. C'est la raison
pour laquelle il est nécessaire d'étendre la politique écologique des
démocraties directes à des confédérations d'écocommunautés, et
d'encourager de saines relations d'interdépendance au lieq d'une
indépendance repliée sur soi et abêtissante. L'écologie sociale
devra inévitablement concrétiser ses valeurs éthiques dans une
politique de municipalisme libertaire, par laquelle les municipa­
lités acquerraient conjointement des droits à l'autogouvemement
en s'appuyant sur un réseau de conseils fédérés, auxquels les villes,
petites et grandes, seraient tenues d'envoyer leurs délégués
mandatés et révocables afin de régler leurs différends. Toutes les
décisions devraient être ratifiées par la majorité des assemblées
populaires des villages et des villes confédérés. Ce processus ins­
titutionnel pourrait commencer au niveau des quartiers des agglo­
mérations gigantesques aussi bien qu'au niveau des réseaux de
petites villes. En réalité, la formation de nombreuses municipalités
de quartier a déjà été envisagée à de multiples reprises dans des
villes aussi grandes que New York et Paris, pour être finalement
mise en échec par des élites bien organisées ayant pour but de
centraliser le pouvoir et non de permettre sa décentralisation.
Le pouvoir appartiendra toujours aux élites et aux couches
dominantes s'il n'est pas institutionnalisé sous la forme de la démo­
cratie directe, réunissant des gens ayant tout pouvoir d'agir en êtres
sociaux et de prendre des décisions dans les nouvelles assemblées
communales. Les tentatives pour rendre du pouvoir aux gens sous
cette forme constituent toujours un défi à l'État-nation -celui d'un

19. Voir le chapitre « Les formes de la liberté " dans Au-delà de la rareté, op.
cit. ; «The Legacy of Freedom » dans The Ecology ofFreedom, op. cit. ; et
« Patterns of Civic Freedom » dans The Rise o/Urbanimtion and the Decline
o/Citiunship (1982, 1992, édition révisée : Londres, Cassell, 1995).

QU'EST-CE QUE L'ÉCOLOGIE SOCIALE?-1711


double pouvoir qui place la municipalité libre dans une tension
ouverte avec l'État-nation. Le pouvoir qui n'appartient pas au
peuple appartient invariablement à l'État et aux intérêts des exploi­
teurs qu'il représente. Cela ne signifie pas que la diversité n'est pas
désirable ; au contraire, elle est la source de la créativité culturelle.
Néanmoins on ne devrait jamais la célébrer dans le sens chauvin
d'une « singularité exclusive » par rapport aux intérêts généraux de
l'humanité dans son ensemble, sous peine de la voir régresser vers
l'étroitesse du folldore et du tribalisme.
Si la vie civique dans son entier, avec toute sa vitalité politique
et son art du discours, devait en venir à décliner, sa disparition
témoignerait d'une défaite sans précédent du développement
humain. Disparaîtrait ainsi la citoyenneté, au sens classique du
terme, qui suppose tout au long de la vie une éducation éthique à
l'art de la participation aux affaires publiques (et non cette forme
vide de légitimation nationale à laquelle elle correspond si souvent
de nos jours}. La perte de la citoyenneté signifierait l'atrophie de
toute vie sociale au-delà des limites de la famille, la réduction de
la sensibilité civique au niveau d'un ego atrophié, le remplacement
complet de la sphère publique par la sphère privée, avec ses aspi­
rations purement privées.
I:échec d'un mouvement écologiste rationnel et socialement
engagé laisserait la place à une société administrée, mécanique et
esthétiquement ingrate, composée au mieux de subjectivités vides
et au pire d'automates totalitaires. Avant que la planète ne soit
rendue matériellement inhabitable, il resterait peu d'humains
capables de l'habiter.
Tout au contraire, une société véritablement écologique ouvri­
rait la perspective d'une « nature libre » grâce à des écotechnologies
utilisant le soleil, le vent et l'eau ; des combustibles fossiles soi­
gneusement traités seraient exploités localement pour produire
l'énergie susceptible de pourvoir à des besoins rationnellement
conçus. La production serait entièrement destinée à l'usage, et non
au profit, et la distribution des biens serait entièrement vouée à

'IM-POUVOIR DE DÉTRUIRE, POUVOIR DE CRÉER


satisfaire des besoins humains relevant de normes établies par des
assemblées et des confédérations de citoyens. Les décisions
seraient prises par la communauté selon des procédures directes,
en face à face, toutes les propositions de coordination étant
confiées à des délégués mandatés. Ces propositions, à leur tour,
seraient renvoyées pour être discutées, approuvées, modifiées ou
rejetées par l'assemblée des assemblées (ou Commune des
communes) dans son ensemble, reflétant les choix de la majorité
de l'assemblée générale.
Il est impossible de déterminer le niveau qu'atteindra l'expan­
sion technologique dans quelques décennies ; et encore moins dans
quelques générations. Son développement et les perspectives qu'elle
est susceptible d'ouvrir pendant ce seul siècle sont trop sidérants à
envisager, même pour le plus imaginatifdes utopistes. Pour le moins,
nous avons été lancés dans une révolution permanente des techno­
logies et des communications dont il est impossible de prévoir
l'aboutissement. Cette accumulation de pouvoir et de connais­
sances ouvre deux perspectives radicalement opposées : soit l'huma­
nité se détruira pour de bon, elle-même et son habitat; soit elle
créera un jardin, un monde profus et bienfaisant que même Charles
Fourier, le plus imaginatif des utopistes, n'aurait pu imaginer.
Il est tout à fait logique que des alternatives aussi radicales se
manifestent aujourd'hui, et sous des formes aussi extrêmes.
À moins que l'écologie sociale -avec sa vision naturaliste, son
interprétation des phénomènes naturels et sociaux en tant que
processus, son insistance sur une synthèse entre discipline et
liberté, responsabilité et imagination - puisse être mise au service
de telles finalités historiques, l'humanité pourrait bien s'avérer
incapable de changer le monde. Nous ne pouvons remettre
indéfiniment au lendemain la nécessité de nous confronter à ces
perspectives : soit un mouvement capable de pousser l'humanité
à l'action se fera jour, soit la dernière grande opportunité historique
d'accéder à une émancipation complète de l'humanité périra dans
une autodestruction sans frein.

QU'EST-CE QUE L'ÉCOLOGIE SOCIALE ?-177