Vous êtes sur la page 1sur 3

Introduction à la conférence

Je vais profiter des premières minutes de l'exposé pour vous donner une idée de ma formation
académique et clinique. Je ne parle pas français, je peux le lire, mais j'ai du mal à le
comprendre et à le parler. Je le ferai en français, non seulement pour pratiquer la langue, mais
également comme un acte de respect envers la culture française, qui a eu un impact sur ma
formation et sur ma culture argentine. Je ferai cette brève introduction en vous proposant un
texte en français, puis je passerai à l’anglais.

Je voudrais vous dire tout d'abord que je ne suis pas historien. Ma formation principale est la
psychologie, et en particulier la branche clinique psychanalytique. Je partage toutefois avec
l'historien le goût pour les questions liées à l'analyse épistémologique et critique des sources.
La passion pour les puzzles, pour les détails, pour l’acquisition des outils qui nous permettent
de remettre en question notre réalité.

Mon intérêt pour l'histoire de la psychiatrie a débuté en 2003 avec un mémoire de licence
centré sur le travail de Gregorio Bermann1. Je me penche depuis plusieurs années sur les
théories de la réception (esthétique de la réception de Jauss) en raison de l'objet de mes études
et la place périphérique de mon pays. J'ai étudié la réception des théories de Freud à Cordoba
au début des années 1900. Puis j'ai commencé la formation doctorale consacrée à l’approche
adoptée dans la compréhension des maladies mentales à Cordoba entre 1758 et 1930. Je me
suis limité à rendre compte de la façon dont la théorie psychopathologique de Freud avait été
comprise à Cordoba, et sur cette base j'ai entrepris de reconstruire les conditions antérieures
aux premières lectures de Freud dans les années 1920.

J’avais initialement étudié le travail d'Ian Hacking, et j’ai été touché par la précision avec
laquelle il manipulait les concepts et son utilisation philosophique de l'histoire. Hacking
s’était intéressé à la façon dont les catégories fonctionnaient en proposant une théorie de la
communication basée sur Austin. Pour ce faire, il avait construit plusieurs propositions
méthodologiques faisant intervenir l’analyse de « l'effet de boucle » (looping effect), ainsi
qu’une analyse vectorielle des « niches écologiques » où les catégories étaient insérées.
Hacking s'était inspiré à son tour de la méthode archéologique de Michel Foucault, et j’ai
également commencé à parcourir les textes du grand philosophe français.

La lecture de Folie et déraison : Histoire de la folie à l'âge classique s’est avérée tres
enrichissante. Foucault, en appliquant sa méthodologie archéologique, exposait la structure
discursive par laquelle les catégories prenaient forme mais il travaillait, tant dans son
Archéologie du savoir que dans Les Mots et les choses, sur base de textes édités, c'est-à-dire
avec des sources qui avaient subi un processus réflexif important, par lequel les catégories et
présupposés théoriques avaient été affinés afin de viser un public résolument spécialisé. Avec
le temps, ses idées quant à une histoire généalogique ont commencé à prendre une importance

1
Ferrari, F.J. (2003). Historia del Psicoanálisis en Córdoba. Análisis descriptivo en la obra de Gregorio Bermann
(Mémoire de Licence en Psychologie. Faculté de Psychologie, Universidad Nacional de Cordoba).
croissante; Foucault a utilisé dans ce cadre un type de source radicalement différent de celui
qu'il utilisait lors de sa période archéologique. Sa généalogie était basée sur des affaires
criminelles, sur des faits divers liés à des crimes et à la sexualité, consignés bien souvent dans
des corpus d’archives de dossiers « sales ». Ce type de source était beaucoup plus proche des
documents qui se trouvaient dans les archives de Cordoba. L'application des outils de la
méthode Foucault a cependant posé de grandes difficultés.

La proposition foucaultienne d'utiliser ses recommandations méthodologiques comme une


« boîte à outils » est étroitement liée à la réalité implacable qu'il n'y a pas de manière
universelle d'appliquer les méthodes proposées; c’est un principe qui a été largement accepté,
mais qui a ensuite fait l'objet de critiques sévères, car il était destiné à apporter une lecture à
partir des instruments méthodologiques fournis par le philosophe français.

Avec le Foucault de la généalogie, j'avais envisagé la possibilité d'utiliser des dossiers


d'archives, notamment des procédures civiles où il serait possible de repérer des diagnostics
médicaux d'aliénation mentale. Il a été imposé, comme stratégie générale d'utiliser ces cas
comme des séries documentaires à partir desquelles on pouvait établir des séquences. Et au-
delà de ça, l’idée était, à partir de cas singuliers, d’établir des éléments de structure plus
importants. Sur base de ces cas oubliés, tombés dans l’oubli – ce que l'histoire considère
comme des restes de comportement humain – quelques histoires ont pu être construites
concernant les caractéristiques les plus importantes de notre système de santé et sur le
rapprochement, opéré par nos médecins, entre discours et pratiques quant à l'expérience de la
folie. Dans le même temps, la question du philosophe français sur le pouvoir a conduit dans le
mémoire à l’introduction de la question politique. Question qui, en Argentine, est
indissociablement liée aux tensions qui existent entre les provinces, et surtout entre l'intérieur
du pays et le port.

Il est un fait incontestable lorsque l’on considère les antécédents de l'historiographie de


la psychiatrie en Argentine, c'est la généralisation des résultats obtenus par les
recherches centrées à Buenos Aires aux autres domaines culturels de l'Argentine. Les
discussions dans le domaine des productions historiques en Argentine ont rendu compte,
ces dernières années, de l'introduction d'études locales et régionales, une fois identifié le
fait que :

…une bonne partie des études considérées d’ordre « national »


constituent, au sens strict, des analyses de réalités ajustées à
certaines limites. Leur action rhétorique, axée sur une telle
perspective, a permis d’assurer, à beaucoup de ces textes, une
longévité académique plus encourageante que celle réservée à
d’autres écrits qui, sans la prétention d’assurer une couverture
nationale, établissent une approche des examens historiques à partir
d'un profil régional et local. (Fernández, S, 2007 31)
Lors de la dernière étape de la rédaction du mémoire, une série d'articles de Rafael Huertas a
réévalué les propositions foucaultiennes et proposé des approches qui se sont avérées
vraiment utiles.

L'histoire culturelle proposée par Huertas, oriente les recherches vers la récupération des
pratiques efficaces des médecins, en d’autres termes, vers une « histoire d'en bas », à partir
des archives qui attestent du processus diagnostique et de son insertion dans les institutions
dans différentes périodes historiques. Comme l'évalue d'un œil critique Burke, un des plus
éminents promoteurs d'une « histoire d'en bas » – aux côtés de Roger Chartier et Gareth
Stedman Jones – de la nouvelle histoire socioculturelle :

L'histoire d'en bas est un autre concept qui peut conduire à une
confusion conceptuelle. S’agit-il d’une histoire des gens de la rue,
ou d’histoire du point de vue des gens ordinaires ? Et de qui parle-
t-on lorsque l’on se réfère au bas peuple ? (…) Une histoire de
l'éducation par le bas s'intéresse-t-elle aux enseignants ou aux
étudiants ?2

Les mêmes questions peuvent être posées s’agissant d’une histoire culturelle de la
psychiatrie ; quel genre de série documentaire faut-il construire pour une histoire « d'en bas »
de la psychiatrie. Bien que pour Huertas la réponse est axée sur la comparaison des dossiers
cliniques, la prise en compte de la voix du fou et l'utilisation des archives des institutions
psychiatriques, approche également suivie par Hervé Guillemain, nous pensons que le recours
aux procédures civiles, ainsi qu’à la consignation de l'opinion publique dans les journaux, et
aux notes institutionnelles sur la folie, peuvent également faire partie d'une approche qui
prend en considération les secteurs sociaux utilisant le discours académique et scientifique.

Ma thèse de doctorat a repris la totalité des cas d'aliénation mentale – actuellement consignés
dans les archives historiques de la province de Córdoba – pour la période allant de 1758 à
1930. Cela a permis la construction d'une série de cas où peut être appliquée un schéma
prenant en compte l'évolution des paradigmes psychiatriques, mais aussi l'évolution du
dispositif psychiatrique.

2
Traduction libre de Burke, Peter; Carazo, José. «La Nueva Historia Socio-Cultural», Historia Social 17
(Autumn, 1993: 105–14).