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Médias Théories

Tony Bennett (1995). The Birth of the Museum


Manon Niquette

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Niquette Manon. Tony Bennett (1995). The Birth of the Museum. In: Communication. Information Médias Théories, volume 17
n°1, printemps 1996. pp. 247-251;

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LECTURE

Tony Bennett (1995). The Birth of the Museum. London, Routledge,


278 p.

Le musée commence à peine à être communément considéré comme


un dispositif communicationnel, et non plus simplement comme une
institution culturelle vouée au culte de l'objet ; voilà que Tony Bennett
nous amène à faire un pas de plus. Le musée n'est pas qu'un pur
espace de représentation ; il est un lieu de transformation de la con¬
duite publique des gens, un lieu d'émergence d'un nouveau sens de la
citoyenneté, profondément ancré dans l'affirmation des États-nations.

Si le la
musée
faire musée
moderne
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Avant de poursuivre plus loin mon commentaire, une petite


remarque à l'attention de ceux et celles qui sont déjà familiers avec les
travaux de Bennett : ce livre ne leur apportera rien de vraiment nou¬
veau car il est constitué en très grande partie d'articles déjà parus au
cours des dernières années dont l'excellent «The Exhibitionary
Complex». Mentionnons aussi le chapitre 6, «Art and Theory: The
Politics of the Invisible », paru dans le volume Theory Rules (Univer¬
sity of Toronto Press, 1993), sous la direction de Jody Berland et Will
Straw. La compilation d'articles remplace difficilement la succession
de chapitres, spécialement conçus pour s'enchaîner les uns aux autres.
Curieusement, ceci devient d'autant plus vrai lorsque les articles col-
ligés s'articulent autour d'une vision commune. D'abord conçu pour
être lu indépendamment des autres, chacun des articles exprime d'une
façon plus ou moins différente la position générale de l'auteur, ce qui
a pour effet de créer plusieurs redites et redondances. Il n'en reste pas
moins que les écrits de Bennett forment un noyau parfaitement cohé¬
rent. L'impression d'un écho soutenu tout au long de la lecture
n'enlève rien à la richesse et à la variété des propos. Tout en ayant de
la suite dans les idées, l'auteur a assez de génie pour régulièrement
surprendre ses lecteurs.

L'organisation générale du contenu n'est pas évidente mais elle est


tout de même bien calculée. L'ensemble de l'ouvrage comporte trois
parties : une partie théorique, une seconde traitant de problématiques
spécifiques et une dernière plus thématique. Dans le premier chapitre
de la partie théorique, Bennett traite des transformations inhérentes à
l'insertion du musée au sein des stratégies d'administration libérale du

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XIXe siècle. À l'heure des réformes de l'époque victorienne, la culture


d'élite ne
comme unesert
ressource,
plus le utilisée
pouvoir en
en vue
l'incarnant.
d'implanter
Elleetest
de plutôt
consolider
conçue
un

ensemble de normes de conduite civique, par l'intermédiaire d'un


régime d'auto-régulation sociale. Le chapitre 2 décrit le fonctionne¬
ment structural du régime en question, désigné sous le terme de
« dispositif expositif » (ex hibitionary complex). Caractérisé par un ren¬
versement de l'appareil carcéral, le dispositif expositif cherche à
rendre visibles les forces et les principes de l'ordre à une masse de
citoyens en devenir. Plutôt que de mettre le corps social à la vue du
pouvoir, les institutions constituantes du dispositif expositif (musées,
expositions universelles, grands magasins, foires publiques, parcs
d'amusements, etc.) ont permis aux foules de se surveiller et de se
réguler elles-mêmes. Cette inversion du système panoptique amène les
gens à s'imaginer du côté du pouvoir en leur permettant de connaître
plutôt que d'être connus, de devenir sujets plutôt qu'objets de connais¬
sance. Dans le chapitre 3, Bennett précise que sa conception de
l'hégémonie est inspirée des écrits de Gramsci dans la mesure où elle
est influencée par l'idée d'une intégration éducatrice à l'intérieur de
l'État moderne bourgeois. Mais l'auteur insiste aussi pour souligner

son questionnement
tutionnelles
que
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sur la
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de

démocratique à laquelle a recours le musée moderne pour défendre


tution
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comme
d'éducation
instrument
populaire
de réforme
et le fonctionnement
de la conduite civile.
réel de cette insti¬

Dans la deuxième partie du livre, l'auteur étudie quelques pro¬


blèmes spécifiques aux choix constitutifs de l'exercice du pouvoir
dans les musées. Le chapitre 4 est consacré aux représentations con¬
currentes et souvent contradictoires des institutions dont la spécialité
est de mettre en scène la vie quotidienne d'une communauté donnée.
Les exemples fournis montrent que l'illusion d'une représentation
totale de la réalité humaine, à partir d'une sélection limitée d'artefacts,
persiste encore aujourd'hui. Cette question de la représentativité est
élargie dans le chapitre 5 à l'ensemble des politiques de conservation
du patrimoine. Traçant les grandes lignes du développement de l'his¬
toire publique australienne, Bennett soutient que le problème de la
constitution d'un patrimoine national n'a rien à voir avec l'authenticité
des événements historiques. L'enjeu réside surtout dans les relations

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LECTURE

qu'entretiennent ces événements avec les modes de représentation dis¬


ponibles. Le chapitre 6, inspiré plus explicitement des travaux de
Pierre Bourdieu et de Krzystof Pomian, traite des niveaux de significa¬
tion qui demeurent invisibles aux yeux de qui est dépourvu des habi¬
lités culturelles appropriées. L'auteur en conclut qu'il est impossible
de transformer l'espace théorique et politique du musée sans que
celui-ci ne se dote des moyens d'instruction nécessaires à la distribu¬
tion sociale des habilités requises.

Enfin, la troisième partie met davantage l'accent sur l'organisation


des représentations du progrès et de son rôle dans la programmation
du comportement des visiteurs. Dans le chapitre 7, Bennett explique
que le récit évolutionniste, parce que spatialement constitué sous
forme de parcours, invite le visiteur à une performance qui est simul¬
tanément corporelle et mentale. Le corps et l'esprit des gens sont ainsi
soumis à des pratiques d' autodéveloppement en vue d'assurer la
modernisation de l'individu et l'adaptation de sa conduite au niveau le
plus «élevé» d'avancement des civilisations. Le chapitre 8 s'attarde
sur le cas des expositions universelles, institutions maîtresses dans
l'art «d'entraîner» ( exercicing) les visiteurs à se conformer à des
impératifs perfomatifs, non pas dans le but d'altérer leur conscience,
mais afin de les préparer à de nouvelles formes de consommation
urbaine. Le chapitre 9, finalement, est consacré à l'étude d'une der¬
nière « agence civilisatrice » : le parc d'amusement. Prenant Blackpool
Pleasure Beach (Royaume-Uni) pour exemple, Bennett montre com¬
ment la rhétorique du progrès et les technologies employées dans les
expositions universelles et les musées étendent leur influence
jusqu'aux lieux de prédilection des classes populaires.

Le fait que le volume se termine si abruptement surprend un peu.


L'ajout d'une conclusion aurait donné plus de corps à l'ensemble. Le
ton résolument foucaldien du livre peut heurter la sensibilité des lec¬
teurs qui tiennent absolument à une façon plus conventionnelle
d'écrire l'histoire. En effet, Bennett ne cherche pas à faire l'histoire
des référents ; il met en relation des surfaces où apparaissent, se déli¬
mitent et se spécifient des dispositifs performatifs. Mais question de se
parer des coups, l'auteur cite tout de même, dès le premier chapitre,
quantité de sources primaires toutes aussi pertinentes que percutantes.
Bennett fait en outre concurremment référence à Gramsci, Bourdieu,
Pomian et Habermas, et ce sans pour autant occulter leurs points de
divergence. La présence régulière du point de vue féministe, notam¬
ment des écrits de Landes, Pateman et Ryan, est aussi fortement
appréciable. Cette heureuse combinaison a pour résultat de rendre plus

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personnelle l'approche de Bennett et de faire de ce dernier un cher¬


cheur tout aussi original que rigoureux.
Bien que Bennett se défende de réduire son analyse à une étude des
propriétés architecturales des institutions muséales, son interprétation
du social, fortement empreinte de structuralisme, demeure, elle, archi¬
tecturale. Le social est utilisé pour façonner comme il se laisse
façonner. Si, selon Bennett, le corps des individus est mobilisé, leur
action en tant que sujets demeure bel et bien inexistante. Les visiteurs
de musées en arrivent peut-être à se voir comme sujets plutôts
qu'objets
moins illusoire.
de la Toute
connaissance,
tentation mais
de subversion,
cette vision
ou àn'en
toutdemeure
le moins pas
de

rétablissement d'un équilibre, se subsume dans l'organisation discur¬


sive des appareils d'Etat. Bennett lui-même confesse à demi cette
limite : il avoue ne s'intéresser qu'aux plans des concepteurs, adminis¬
trateurs, directeurs et souteneurs. Il n'évalue ni le succès de ces plans,
ni l'organisation, ni l'encadrement de l'expérience des visiteurs. À ce

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Le deuxième reproche que l'on pourrait adresser à Bennett tient au


fait qu'il regroupe sous un même genre les foires, les expositions et les
musées plutôt que de tenter de délimiter l'influence des deux pre¬
mières institutions sur le développement de la troisième. Un certain
nombre d'indications sont données ici et là mais l'impression générale
qu'on en tire, c'est que l'influence exercée a finalement été plus réci¬
proque qu'unidirectionnelle. Or, il appert difficile de croire que la
mise en exposition «d'un ordre invisible de significations» (pour
reprendre les termes mêmes de Bennett) puisse avoir eu une telle
ascendance sur le merchandising forain. J'aurais personnellement
plutôt tendance à penser l'inverse...
Pour conclure, je dirais que la contribution de Bennett a tout ce
qu'il faut d'ingéniosité pour s'attirer les foudres de la critique, mais
aussi tout ce qu'il faut de rigueur pour mériter le plus profond respect.
S'il est des gens assez curieux pour consulter d'autres genèses foucal-
diennes de l'institution muséale, je recommande la lecture des travaux
d'Eilean Hooper-Greenhill, dont le volume Museums and the Shaping
of Knowledge, paru aussi chez Routledge en 1992. Il ne faudra pas

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LECTURE

non plus manquer de consulter la thèse de doctorat de Christine


Tarpin, Les musées québécois : de la sauvegarde de la mémoire collec¬
tive à la communication. Généalogie de la mise en place et de la
structuration du dispositif muséal au Québec , déposée tout dernière¬
ment au département de communication de l'Université Concordia.

Manon
Université
Niquette
Laval

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