Vous êtes sur la page 1sur 11

I)

Introduction : Qui sont les Kurdes?

Les Kurdes sont un peuple d¶origine indo-européenne peuplant la région du Kurdistan. Le Kurdistan est une région géographique située à cheval sur la Syrie, la Turquie, l¶Irak et l¶Iran. Les Kurdes descendent principalement des Mèdes, peuple de l¶Antiquité d¶origine perse s¶étant établi dans la région actuelle du Kurdistan il y a environ deux mille ans. En Syrie, les Kurdes représentent 9% de la population totale du pays avec 2.8 millions d¶habitants, formant ainsi le plus grand groupe minoritaire de Syrie. Par ailleurs, les Kurdes forment la plus grande communauté humaine au monde sans État (ULaval, 2009). Depuis le début des années 1960, les Kurdes de Syrie ont été les victimes d¶une série de persécutions et de lois racistes qui perdurent encore aujourd¶hui. Bien plus qu¶une simple série d¶actions racistes individuelles, les Kurdes de Syrie sont victimes d¶un racisme institutionnalisé dont les fondements remontent au démantèlement de l¶Empire ottoman en 1918.

1

II)

L¶histoire contre les Kurdes : contexte social du racisme

Avant de se pencher sur les manifestations du racisme antikurde actuel, il est primordial de comprendre l¶étendue des fondements historiques à l¶origine de la persécution actuelle des Kurdes de Syrie. La fin de la Première Guerre mondiale et le démantèlement de l¶Empire ottoman sont des pivots dans l¶histoire des Kurdes. De 1299 à 1918, la Syrie, la Turquie, et l¶Irak actuels étaient confondus à l¶intérieur d¶un État très vaste; l¶Empire ottoman. La fin de la Première Guerre mondiale a donné naissance à de nouveaux États et à des mouvements nationalistes. Le traité de Lausanne signé en 1923 partage les territoires de l¶Empire ottoman déchu entre les pays vainqueurs de la Première Guerre mondiale. La France reçoit la Syrie et le Liban, alors que l¶Irak est placé sous la tutelle du Royaume-Uni. Lors de l¶occupation française en Syrie, la population arabe commence à ressentir une certaine animosité envers les forces de l¶occupation. La France, adoptant une politique de gouvernance centralisatrice, fait fi des intérêts particuliers des communautés arabes de Syrie. Par ailleurs, la France pratique une politique discriminatoire à l¶endroit des Arabes, au profit des Kurdes. La région frontalière de la Syrie avec la Turquie, appelée Jazirah, est une région fertile et riche en ressources naturelles. Sous le régime français, les Kurdes ont été sollicités à peupler la région de Jazirah pour collaborer avec les Français dans le développement économique de la région. Mécontents de cette inégalité dans la sélection de la main-d¶ uvre, les populations arabes de Syrie tentent de renverser l¶occupation française en 1925, lors de la Grande Révolte. Pour contrer l¶insurrection arabe, les Français enrôlent les forces kurdes dans une force armée régionale, connue sous le nom des Troupes Spéciales du Levant. Lorsque la France se retire de la Syrie le 17 avril 1946, les Kurdes se trouvent avantagés économiquement au détriment des Arabes. De plus, le succès politique des Kurdes dans les pays voisins de la Syrie fait craindre aux Arabes syriens une domination kurde. En effet, le succès du mouvement nationaliste kurde de Mistefa Barzani en Irak en 1962 suffit à alimenter la peur d¶une rébellion kurde en Syrie. Par ailleurs, le début de la mission

2

américaine en Irak en 2003, ayant entraîné le démantèlement du parti Baath avec l¶aide d¶une partie de la population kurde, a également contribué à susciter un sentiment de crainte des Kurdes en Syrie. C¶est donc la montée d¶un nationalisme arabe en Syrie, alimenté par la peur des Kurdes, qui a donné naissance à un racisme institutionnalisé sans précédent.

III)

Des apatrides sur leur terre natale : manifestations du racisme

Le 5 octobre 1962, le gouvernement syrien conduit un recensement dans la province d¶alHasakah (province partageant une frontière avec la Turquie et l¶Irak). Lors de ce recensement, les Kurdes devaient démontrer qu¶ils habitaient la Syrie depuis au moins 1945. Ceux qui sont parvenus à prouver qu¶ils résidaient la Syrie depuis au moins 1945 ont conservé leur nationalité syrienne, alors que les Kurdes qui s¶étaient établis en Syrie après 1945 se sont vus retirer la nationalité syrienne. L¶objectif de ce recensement, selon les sources officielles syriennes, était de dénicher les Kurdes qui avaient illégalement traversé la frontière entre la Turquie et la Syrie. Mais en réalité, les motifs de ce recensement étaient purement racistes. En effet, il est à noter qu¶en 1945, la Syrie était encore sous la tutelle de la France. La Syrie n¶avait donc, jusqu¶en 1946, aucun mot à dire sur l¶immigration de Kurdes. Malgré cela, le recensement de 1962 avait retiré la nationalité à l¶ensemble des Kurdes s¶étant établis en Syrie entre 1945 et le 17 avril 1946. Au total, 120 000 Kurdes se sont vus retirer la nationalité. Le gouvernement syrien a apposé l¶étiquette d¶ajanib à ces populations kurdes. Par ailleurs, lors du recensement de 1962, plusieurs kurdes n¶ont pas eu le temps de se présenter aux autorités syriennes avec une preuve de résidence. Ces Kurdes se sont également vus retirer la nationalité, et le gouvernement syrien leur a donné le nom de maktoumeen. Les conséquences de cette dénationalisation massive des Kurdes se font ressentir tant au niveau démographique, social et économique. Sur le plan démographique, le nombre de Kurdes apatrides a plus que doublé en l¶espace de cinquante ans, passant de 120 000 en 1962 à plus de 300 000 aujourd¶hui. Cette

3

augmentation démographique de Kurdes sans papiers est liée à des règles de filiation racistes établies par le gouvernement nationaliste syrien. En outre, les enfants issus d¶une union entre deux Kurdes illégaux sont dès lors eux-aussi considérés comme illégaux en Syrie (voir tableau en annexe). Qui plus est, les femmes sont victimes d¶un racisme misogyne. En effet, les enfants issus d¶un mariage entre une femme arabe et un Kurde maktoumeen ou ajanib sont considérés illégaux, alors que les enfants issus d¶un mariage entre un homme arabe et une femme kurde reçoivent la nationalité syrienne. Sur le plan socio-économique, le gouvernement syrien a adopté une série de lois discriminatoires à l¶encontre des Kurdes. L¶instigateur de ces lois racistes est Muhammad Talab Hilal, dirigeant du parti Baath de Syrie dans les années 1960. Les principales lois antikurdes sont les suivantes1 : y Discrimination au niveau de l¶emploi : les Kurdes n¶ont pas le droit de travailler dans la fonction publique, et les employeurs arabes n¶ont pas le droit d¶embaucher des Kurdes, sous peine d¶une amende. y Déni du droit de vote : les Kurdes n¶ont pas le droit de vote, et ne peuvent pas se présenter comme candidats aux élections. y Déni de l¶éducation : les Kurdes n¶ont pas le droit de fréquenter les écoles publiques de la Syrie. y Négation des réalités culturelles kurdes2 : les Kurdes n¶ont pas le droit d¶afficher et de promouvoir leur culture dans les lieux publics. De plus, ils n¶ont pas le droit de parler dans leur langue sur la place publique, et les noms de commerces ne doivent pas comporter d¶éléments issus de la culture kurde. y Création de la «ceinture arabe» : les Kurdes peuplant la région frontalière avec la Turquie sont déplacés vers l¶intérieur du pays. La région frontalière est repeuplée par des Arabes. Cette loi vise à éliminer toute communication entre les Kurdes syriens et les Kurdes de la Turquie et de l¶Irak.
1

Il faut préciser que ces lois antikurdes visent uniquement les Kurdes illégaux, c est-à-dire ceux qui ont perdu la nationalité en 1962 et leurs descendants. 2 Contrairement aux autres lois, celle-ci vise l ensemble des Kurdes de la Syrie.

4

y

Déni de la citoyenneté : les Kurdes ne sont pas considérés comme des citoyens syriens. Ils ne profitent dès lors d¶aucun droit, et toute manifestation politique leur est interdite.

Pour échapper à ces lois discriminatoires, les Kurdes n¶ont qu¶une seule issue : délaisser entièrement leur culture et adopter celle des Arabes. Plusieurs Kurdes ont choisi cette voie. Cependant, cette résolution du gouvernement syrien donne libre cours à un ethnocide délibéré qui risque de mettre en péril la culture kurde de Syrie.

IV)

Une stigmatisation de traits culturels kurdes

Au sens strict, le racisme désigne le fait pour une population d¶en rejeter une autre sous prétexte que sa composition biologique est incompatible avec celle de l¶autre. Cette conception du racisme ne s¶applique pas vraiment aux Kurdes de Syrie. En effet, pendant des siècles, les Kurdes ont été mélangés à d¶autres populations avec lesquelles ils se sont reproduits. Les Kurdes d¶aujourd¶hui ne partagent donc pas de traits biologiques distinctifs sur lesquels le gouvernement syrien pourrait s¶appuyer pour justifier ses lois racistes. Le racisme antikurde en Syrie témoigne plutôt d¶un racisme au sens large, où les traits culturels d¶une population sont aux fondements d¶attitudes racistes. Jusqu¶à présent, l¶étude de la pathogénèse du racisme antikurde en Syrie nous a menés à la conclusion suivante : les mesures discriminatoires adoptées envers les Kurdes prennent leurs origines dans la peur entretenue par le mouvement nationaliste arabe à l¶endroit des Kurdes. Cependant, il est également important de prendre en note que la culture kurde comporte des éléments sur lesquels s¶appuie le gouvernement syrien pour mener ses actions discriminatoires. En outre, les Kurdes parlent trois dialectes différents : le Kurmandji, le Zaza et le Sorani. Pour le mouvement nationaliste arabe syrien, la présence de trois dialectes différents dans la culture kurde représente un danger à la cohésion nationale du pays. En effet, depuis 1962, le gouvernement syrien interdit l¶usage d¶autre langue que l¶arabe. Les Kurdes, en parlant trois langues différentes de l¶arabe, sont donc perçus comme une menace à l¶identité arabe.
5

De plus, la culture kurde n¶est pas du tout empreinte d¶un sentiment nationaliste fort. Depuis des millénaires, les Kurdes vivent selon un mode d¶organisation politique tribal. Vivant en familles élargies organisées en tribus, les Kurdes ne partagent pas de sentiment nationaliste fort. Or, pour le mouvement nationaliste arabe syrien, ce trait culturel kurde est perçu comme un obstacle à l¶épanouissement global du pays.

V)

Une solution politique et démographique au racisme

Au mois de mars 2004, à la suite d¶une partie de soccer remportée par des joueurs kurdes, une rébellion kurde, mieux connue sous l¶appellation de «Kurdish awakening», vit je jour. Cette rébellion kurde a été provoquée à la suite d¶une série de provocations armées menées par des forces armées syriennes à l¶encontre de partisans kurdes. Les rébellions de mars 2004 marquent un point tournant dans l¶histoire politique de la Syrie. Les événements de mars 2004 montrent que le poids démographique de plus en plus important de Kurdes apatrides rend le bon fonctionnement du pays difficile. Depuis les dix dernières années, les Arabes de Syrie ont commencé à exposer leur mécontentement devant la situation des Kurdes apatrides. Étant donné que des centaines de milliers de Kurdes n¶ont pas la citoyenneté syrienne, beaucoup d¶entre eux n¶hésitent pas à violer les lois syriennes. En effet, à quoi bon obéir aux lois d¶un pays dont on n¶est plus citoyen? Or, cette désobéissance de milliers de Kurdes aux lois incommode la population arabe. Plusieurs Arabes syriens se plaignent de cas de vandalisme, de vols, et d¶autres crimes commis contre eux par les Kurdes. Également, l¶augmentation démographique des Kurdes rend la pratique de certaines lois racistes impossible. Par exemple, dans la province d¶al-Hasakah, les Kurdes forment une majorité. Or, une des lois syriennes antikurdes votées en 1962 interdit l¶embauche de Kurdes. Aujourd¶hui, le poids démographique des Kurdes rend cette loi pratiquement impraticable, au point que le gouvernement syrien a dû commencer à pratiquer une certaine tolérance au début du 21e siècle. D¶un point de vue politique, le racisme institutionnalisé actuel dont sont victimes les Kurdes est lié à un gouvernement d¶extrême-droite ultranationaliste. On peut donc espérer

6

que la pression démographique exercée par les Kurdes finira par rendre un changement de régime politique inévitable. Mais pour ce faire, une pression politique de la part de la communauté internationale semble tout aussi essentielle. Depuis l¶arrivée au pouvoir du parti nationaliste en Syrie, le conseil de sécurité de l¶ONU n¶a voté aucune résolution à l¶endroit de la question kurde. Cette indifférence des pays occidentaux à l¶endroit de la persécution des Kurdes en Syrie peut en partie être expliquée par le manque de ressemblance culturelle entre les Kurdes et les Occidentaux. Avec l¶arrivée d¶Internet et le développement de nouveaux moyens de communication ces dernières années, des organisations de défense des droits des Kurdes, telles KurdWatch, ont vu le jour et sont aujourd¶hui en mesure de véhiculer leurs intérêts partout sur la planète. Il ne reste plus qu¶à espérer que ces organisations seront un jour suffisamment puissantes politiquement pour convertir les esprits. En 2005, le gouvernement syrien a annoncé qu¶il allait prendre la question kurde «plus au sérieux».

VI)

Conclusion

Né d¶un héritage postcolonial, le racisme institutionnalisé antikurde en Syrie a ses origines dans un sentiment de peur et de méfiance entretenu par le mouvement nationaliste arabe syrien vis-à-vis des Kurdes. Apatrides sur leur terre natale, les Kurdes de Syrie sont aujourd¶hui victimes d¶une série de lois discriminatoires foncièrement racistes. Méprisés pour leur culture tribale et leur sentiment nationaliste faible, les Kurdes se sentent comme des étrangers sur leur terre natale. Aujourd¶hui, le poids démographique de plus en plus important des Kurdes commence à ébranler la stabilité des lois antikurdes. Avec une augmentation de mécontentements de la part des Arabes face aux conséquences de la dénationalisation des Kurdes et une montée en puissance des groupes de pression défendant les intérêts des Kurdes, un changement d¶ attitude du gouvernement syrien vis-à-vis des Kurdes apparaît inéluctable. Le racisme, issu d¶un sentiment subjectif spontané, finit par aboutir à sa propre fin.

7

Annexe 1 : la région du Kurdistan

Source : http://lapolitiqueduchacal.over-blog.com/article13250490.html

8

Annexe 2 : Règles de mariage et de filiation établies par la Syrie

Source : Refugees International

9

Annexe 3 : la Syrie et sa région

Source : Refugees International

10

Bibliographie

Human Rights Watch. 2009. «Group Denial : Repression of Kurdish Political and Cultural Rights in Syria». En ligne. http://www.hrw.org/sites/default/files/reports/syria1109web_0.pdf. 69p.

Human Rights Watch. 1996. «Syria : The Silenced Kurds». En ligne. http://www.hrw.org/sites/default/files/reports/SYRIA96.pdf. 49p.

KurdWatch. 2009. «The Kurdish policy of the Syrian government and the development of the Kurdish movement since 1920». En ligne. http://www.kurdwatch.org/pdf/kurdwatch_einfuehrung_en.pdf. 22p.

Lowe, Robert et Chatham House. 2006. «The Syrian Kurds : A People Discovered». Middle East Program. En ligne. http://www.chathamhouse.org.uk/files/3297_bpsyriankurds.pdf. 8p.

Lynch, Maureen et Perveen Ali. 2006. «Buried Alive : Stateless Kurds in Syria». Refugees International. En ligne. http://www.refugeesinternational.org/sites/default/files/BuriedAlive.pdf. 16p.

Ziadeh, Radwan. 2009. «The Kurds in Syria : Fueling Separatist Movements in the Region?». United States Institute of Peace. En ligne. http://www.usip.org/files/resources/kurdsinsyria.pdf. 12p.

11