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Publications de l'École française

de Rome

Archéologie et histoire de la Gaule


Paul Marie Duval

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Duval Paul Marie.Duval Paul Marie. Archéologie et histoire de la Gaule. In: Travaux sur la Gaule (1946-1986) Rome : École
Française de Rome, 1989. pp. 3-13. (Publications de l'École française de Rome, 116);

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ARCHEOLOGIE ET HISTOIRE DE LA GAULE

Pour comprendre la Gaule, il faut la replacer toujours dans les


deux grands ensembles historiques dont elle a fait partie, le monde
celtique, l'empire romain d'Occident. Le peuplement celtique - ce
qu'un historien récent de l'Occident antique appelle le «substrat»
celtique 1 - de l'Europe ancienne, lui a valu jadis une unité culturelle et
linguistique, que Rome a morcelée. L'Italie du nord, l'Espagne du
nord et de l'ouest furent gallo-romaines avant la Gaule; le Sud de la
grande île britannique, une partie des pays du Danube le devinrent à
peu près en même temps qu'elle; au delà du Rhin, le substrat
germanique s'est pénétré d'influences celtiques et romaines. Mais la Gaule
seule, dans le vaste cadre des limites naturelles que les Anciens lui
reconnaissaient, montagnes, mers et grands fleuves, qui sont
devenues ses frontières éternelles devant l'histoire, a vu se réaliser
complètement d'abord l'empire partout présent d'un peuplement celtique
avec son plus haut niveau de culture, ensuite la pénétration en tous
lieux efficace, quoiqu'à des degrés divers, des institutions, des mœurs
et des techniques méditerranéennes.
Je n'en veux pour preuves que les deux faits suivants. Si l'on
cherche en Occident les témoins matériels les plus anciens de la
langue celtique, qui fut si largement en usage depuis l'Irlande jusqu'à
l'Asie Mineure et peut-être sporadiquement jusqu'en Pologne, c'est de
Gaule et même de France seulement que proviennent ces inscriptions
sur pierre, sur bronze ou sur céramique : que ce soit le plus long texte
gravé, un calendrier gaulois, riche d'environ deux mille lignes en ses
cinq années, ou la collection la plus importante connue de graffites
représentant des comptes d'enfournement de potier, ou les épitaphes
et dédicaces inscrites sur pierre en lettres grecques ou latines, ou les
graffites gravés sur céramique, aucun de ces textes, à deux ou trois
exceptions près, n'a été trouvé hors du territoire français. Quant aux

1 L. Harmand, L'Occident romain. Gaule-Espagne-Bretagne-Afrique du Nord (31


avant J.-C. à 235 après J.-C). Préface de A. Grenier. Paris, 1960.
4 I - CELTES ET GAULOIS

monnaies, qui nous apportent près d'un demi-millier de légendes en


gaulois, c'est la grande majorité d'entre elles que le sol de la Gaule a
livrées.
D'autre part, une catégorie particulièrement nombreuse
d'inscriptions, celle des bornes milliaires, souligne la place eminente que
la Gaule occupait dans le monde romain. L'intensité du bornage
routier, chiffré tantôt en milles romains, tantôt en lieues gauloises, est
hautement significative de la pénétration subtilement ramifiée de
l'administration impériale et de l'exceptionnelle densité de
l'occupation humaine dans ce vaste secteur de l'Ouest européen : elle est le
signe d'un pays déjà profondément humanisé, qui ne comporte pas de
vastes étendues désolées ni de massifs ou de fleuves infranchissables,
où les contacts sont aisés et permanents grâce à des voies de
communication naturelles, fluviales en particulier, qui ont fait l'admiration
des géographes anciens. Il n'est pas étonnant qu'un degré de culture
élevé ait été atteint dès cette époque dans ces régions fertiles, amies
de l'homme, ouvertes à sa venue et disponibles pour son travail.
Les recherches qui concernent la Gaule ne peuvent donc être
fécondes que par la convergence de toutes les disciplines qui
concourent à l'histoire des Romains et des Celtes. Mais l'historien de
formation classique éprouve une sorte d'appréhension, un sentiment
d'extériorité, voire de méfiance devant les difficultés et les incertitudes de
cette langue étrangère qu'est pour lui l'ancien celtique, devant
l'exubérance et la complexité des littératures qui l'ont illustrée, devant le
caractère irrationnel et déroutant d'un art qui fuit toujours l'ordre, la
ligne droite et la symétrie, à plus forte raison devant l'étendue des
connaissances spéciales qu'exige la comparaison des langues, des
mœurs, des religions indo-européennes. C'est pourtant à faire entrer
les résultats de ces recherches diverses dans l'histoire générale des
Gaulois, comme l'ont fait courageusement Henri Hubert dans ses
deux ouvrages sur les Celtes et P. Bosch-Gimpera dans ses travaux sur
les migrations celtiques2, que l'historien d'aujourd'hui doit
s'astreindre s'il ne veut rester prisonnier des sources grecques et latines qui
lui sont familières ou des documents concrets de l'époque romaine
qui sont sa pâture quotidienne.
La langue gauloise? De quel secours nous sont les moindres
conquêtes des celtistes, qui chaque année nous gagnent un ou deux

2 H. Hubert, I : Les Celtes et l'Expansion celtique jusqu'à l'époque de La Tène;


II : Les Celtes depuis l'époque de La Tène et la civilisation celtique. Paris, 1932, 2e
édit. 1974. - P. Bosch-Gimpera, Les mouvements celtiques. Essai de reconstitution,
dans Études celtiques, de V, 2 (1950-1951) à VII, 1 (1955). Articles réunis ensuite, à
part, en un volume.
ARCHEOLOGIE ET HISTOIRE DE LA GAULE 5

mots jusqu'alors incompréhensibles ou inconnus ! Rien n'est plus


précieux pour l'historien que l'étymologie ou la datation d'un nom de
lieu, de personne ou de divinité, la découverte d'un fragment
d'institution, la valeur retrouvée d'un nom commun, tel ce caractère
«divin» du nom du fer chez les Celtes, que M. Emile Benveniste nous a
récemment révélé3. Ces études progressent moins lentement qu'on ne
le croit communément : certes, rien ne nous est parvenu d'une
littérature gauloise qui n'était pas écrite et nous devons nous contenter de
quelques phrases de «langage parlé», inscrites à la pointe sur des
vases ou sur des tessons. Mais cette année même un graffite nous a
révélé le sens du mot gaulois connu depuis longtemps tuQQos, qui
désignait la «masse» (de vases) contenue dans le four (de potier),
c'est-à-dire la «fournée». Et quel succès, le jour encore récent où Ven-
dryes réussit à traduire, sur un petit vase à boire fabriqué dans la
Lozère, le malicieux avertissement donné aux convives qui se
passaient de main en main ce récipient d'un trop faible volume : nedda-
môn delgu linda «je contiens la boisson. . . des suivants»4! Cette
langue, dont nous connaissons des milliers de mots mais si peu de
phrases, nous devient donc tous les ans un peu moins étrangère. On
demande à l'historien de Rome non pas d'être un latiniste et un
helléniste capables de faire progresser notre connaissance de la langue
mais de savoir se servir des textes. Est-ce donc trop demander à
l'historien de la Gaule que de pouvoir manier avec aisance chacun des
mots gaulois que les linguistes lui ont expliqués?
Mais l'utilisation des sources celtiques dépasse le problème de la
langue gauloise. Les textes insulaires, dont les plus anciens remontent
au VIe siècle et sont d'inspiration chrétienne, contiennent les
souvenirs d'une époque où existaient des éléments de culture communs aux
Celtes des îles et à ceux du continent. On ne saurait plus aujourd'hui
négliger, moins encore refuser (comme on l'a fait longtemps) de tels
apports. Si notre connaissance du panthéon des Celtes a fait de nos
jours un réel progrès, c'est précisément grâce à l'étude comparée, que
nous devons à Marie-Louise Sjoestedt puis à M. Georges Dumézil, du
témoignage si concis de César et des données tellement diffuses des
épopées celtiques, ainsi qu'à une comparaison plus large, que ce
dernier savant ne cesse d'étendre à l'ensemble des mondes divins dits
indo-européens. Les historiens de Rome eux-mêmes donnent l'exem-

3 E. Benveniste, dans Celtica, III, 1956, p. 279-283. Le mot pourrait être


d'origine illyrienne, emprunté par les Celtes.
4 J. Vendryes, Neddamôn delgu linda, dans Études celtiques, VII, 1, 1955, p. 9-
17. Les deux d donnent le son propre au gaulois tst, ailleurs rendu par un ou deux
θ empruntés à l'alphabet grec.
6 I - CELTES ET GAULOIS

pie : les travaux de M. Jean Bayet, de M. André Piganiol et de M. Jean


Gagé resserrent de temps à autre mais régulièrement les liens qui
unissaient, à l'époque de la République romaine, les habitants des
deux côtés des Alpes. Il ne fait pas de doute à mes yeux que, lorsque
toute la littérature celtique aura été convenablement éditée et rendue
accessible aux non-spécialistes, l'histoire de la Gaule et d'une partie
du monde romain en retirera un profit toujours accru.
Autre domaine : l'art celtique, qui doit nous révéler l'imagination
créatrice des Gaulois dans le monde des formes. Il fut longtemps
méconnu; longtemps encore décrié, par des historiens pour qui les
chefs-d'œuvre grecs et romains comptaient seuls : les œuvres dites
barbares étaient pour eux bâtardes ou dégénérées, imitations
balbutiantes de modèles classiques mal compris. Il fallut le Manuel de
Déchelette pour attirer l'attention sur tant de parures, d'armes et
d'objets usuels, décorés d'une façon peu banale qui devait se
perpétuer plus tard dans l'ornementation occidentale. Mais, depuis un
demi-siècle, n'étaient les travaux de Mlle Françoise Henry et de M.
Raymond Lantier, les formes de l'art celtique n'ont pas suscité en
France les études qu'elles méritaient. C'est en langue anglaise qu'ont
paru la plupart des ouvrages qui ont peu à peu défini les caractères si
particuliers de ces compositions fondées sur la courbe et la contre-
courbe, ont dressé la liste de leurs motifs et constitué leur «
grammaire». Cet art est si fort qu'il l'a emporté sur les deux autres que
l'Antiquité non classique a produits, celui des Ibères et celui des Scythes.
Seul des trois, en effet, il a eu une postérité, les orfèvreries et les
miniatures irlandaises; par leur intermédiaire, il a même exercé une
influence non négligeable sur la peinture et la sculpture romanes.
Pourra-t-on jamais scruter assez profondément l'origine des formes
qui ont eu une telle fortune dans la production artistique de l'Europe
et particulièrement de la France au Moyen Age?
L'évolution de l'art celtique nous montre les motifs grecs ou
orientaux, la palmette, la spirale, le lotus, le svastika, mêlés à un
décor végétal où viennent s'incorporer des figures animales ou des
masques humains et qui se gonfle bientôt comme une tige pleine de
sève : alors on a le style dit «plastique», la grande statuaire du Midi,
les masques en tôle de bronze du Sud-Ouest et ces tableautins en
relief qu'offrent les monnaies sorties des ateliers de cent peuples
gaulois. C'est à propos de ces monnaies, presque toutes imitées, au début,
des pièces helléniques, mais indéfiniment diversifiées par la suite, que
se pose nettement le problème d'un éventuel art gaulois. Faux
problème, dira-t-on : la déformation du modèle et la recomposition d'une
image nouvelle à partir d'éléments désarticulés sont tout aussi bien le
fait d'autres imitations des monnaies grecques. Soit! Mais seules les
monnaies gauloises comptent des chefs-d'œuvre de gravure, à ce
point différents suivant les cités d'origine qu'on peut même envisager
ARCHEOLOGIE ET HISTOIRE DE LA GAULE 7

l'existence de styles régionaux. Nulle part dans le monde celtique, on


ne trouve rien de comparable au style, qui nous frappe aujourd'hui
par son schématisme et peut-être même par son abstraction, des
monnaies d'Armorique ou des Parisii : la tête humaine et l'image du
cheval s'y simplifient avec une invention de détails et une liberté d'allure
qui ne laissent aucun doute sur la valeur eminente de leurs auteurs.
La technique même de fabrication, les pesées infinitésimales qu'elles
supposent, révèlent un degré de raffinement qui nous étonne chez un
peuple dont par ailleurs la cruauté nous est révélée par ses rites
religieux.
Je dis bien un peuple et non seulement une aristocratie, car ce
raffinement, cette délicatesse de tous les Celtes sont proclamés sans
réplique par le fait que, parmi tant d'œuvres d'art d'une savante
harmonie, beaucoup sont des objets d'usage courant et d'humble
fonction, ornés pour le plaisir des yeux mais, surtout, justement adaptés à
leur emploi. Or ces qualités incontestables de finesse et de goût, les
textes grecs et latins ne nous en parlent point. Le chef gaulois,
d'après eux, aime les bijoux d'or mais, que ceux-ci fussent les produits
d'un art consommé de l'orfèvrerie, on ne nous le dit pas : il faut le
déduire des parures elles-mêmes, de leur forme et de leur décor. Ces
études nous révèlent donc les dons de ce peuple pour les arts, un sens
esthétique généralisé en vertu duquel la ligne d'un simple joug de
bois, comme l'a justement noté Paul Jacobsthal dans son ouvrage
fondamental sur le Premier art celtique5, épouse les formes animales avec
une souplesse vivante qu'on chercherait en vain aux jougs de
fabrication italienne. Il est ainsi des peuples qui font passer dans la moindre
création utilitaire leur sens inné de l'harmonie.
L'étude de ces menus objets, aussi révélateurs qu'un texte ou
qu'un monument, décèle aussi une mentalité bien différente de celle
des Grecs et des Romains. Exprimer en quelques traits, parfois
outrageusement schématiques, l'essence des êtres et des objets, plutôt que
d'imiter ou idéaliser leur forme la plus tangible; procurer le plaisir
presque cérébral d'un jeu de lignes ou de couleurs, de motifs qui se
fondent les uns dans les autres et se métamorphosent, comme animés
d'une vie perpétuelle; cultiver avec ivresse la virtuosité formelle pour
elle-même et jusqu'à l'excentricité; déformer avec une sorte
d'inconscience et reformer en toute liberté pour dérouter, contredire ou
glisser insensiblement sur un sujet voisin; intriguer par des formes
vagues qui échappent, au moment où l'on croit les percevoir : tel est
le côté subtil et pénétrant, fantasque et ensorcelant, irritant parfois,

5 P. Jacobsthal, Early Celtic Art, 2 vol., Oxford, 1944. Voir p. 102, pi. 109, n° 172.
On traduit volontiers aujourd'hui par : l'Art celtique ancien.
8 I - CELTES ET GAULOIS

de l'esprit celtique tel qu'il se révèle à nous dans les œuvres d'art
créées par les Gaulois. Que ces tendances un peu dangereuses à
l'irréalité, que ces créations à mi-chemin entre le sensible et l'intelligible
n'apportent pas à l'homme tout ce qu'il demande à l'art, c'est
l'évidence même : mais qu'elles émanent d'une sensibilité très développée
et d'une vision suraiguë des êtres et des choses n'est pas moins
incontestable.
D'ailleurs ces caractères, par leur survivance en pleine époque
romaine, offrent un autre sujet d'études, dont on peut attendre
d'autant plus de profit que la notion d'art provincial s'est singulièrement
précisée depuis peu dans le cadre de l'Empire romain. On ne
reconnaissait jadis à la sculpture gallo-romaine que le mérite d'avoir
parfois réussi à bien imiter les modèles classiques. On ne distinguait pas,
des produits maladroits dus à des praticiens sans expérience - qui
relèvent de ce qu'on appelle aujourd'hui le «primitivisme» -, ces
œuvres, bas-reliefs, statuettes ou figurines, que leur inspiration
indigène défend d'une imitation servile et qui savent exprimer avec une
saveur de terroir, une gaucherie spirituelle, une naïveté parfois
charmante et une touche volontaire de caricature, non seulement des
sujets empruntés à la vie courante mais aussi les thèmes majeurs du
répertoire mythologique gréco-romain. Un récent congrès
international d'archéologie classique, tenu à Paris, a fait le point des recherches
actuelles sur les civilisations dites périphériques de l'empire romain;
il a montré leur fécondité. Les scènes de genre, par exemple, ont
connu en Gaule un succès prodigieux. Elles nous révèlent un goût de
l'activité, un culte de l'artisanat, un amour du travail, un sens du
bien-être, un art de vivre enfin qui, perpétuant avec finesse celui de la
Gaule indépendante, nous apprend que le «très doux pays» de France
remontait beaucoup plus haut que la Chanson de Roland. Et ce n'est
pas hasard si le «sourire» de tel bas-relief de Sens ou de Dijon
préfigure d'autres sourires du Moyen Age occidental, dont celui qui brille
à Reims n'est que le plus fameux.

* * *

Voilà quelques-uns des points de vue nouveaux, qui, joints aux


découvertes toutes fraîches résultant d'une recherche archéologique
mieux outillée, rendent plus vivante que jamais l'étude de la
civilisation celtique et gallo-romaine. Nous sommes assez loin des thèmes sur
lesquels mes prédécesseurs ont axé leur enseignement. Il n'est pas
question ici de mésestimer l'apport de Rome : une langue admirable,
l'unité administrative, le droit, l'architecture et tant de techniques
nouvelles. Mais il s'agirait aujourd'hui de montrer non plus seulement
ce que la Gaule doit à la Grèce puis à Rome, ou ce que Rome doit à la
ARCHEOLOGIE ET HISTOIRE DE LA GAULE 9

Gaule - nous le savons par un écrit fameux de M. Jérôme Carcopino6


- mais aussi ce que la France doit aux Celtes à travers l'œuvre de
Rome; et la contre-épreuve: ce qu'on ne peut prétendre qu'elle leur
ait jamais dû. Pour cela, il faut, d'une part, surmonter les
changements profonds survenus depuis l'Antiquité, que nous révèle la
géographie historique; d'autre part, nous défaire d'une vision
traditionnelle des Gaulois qui les sépare de nous plus qu'elle ne nous
rapproche d'eux et dont nous sommes redevables en partie aux témoignages
trop étrangers, souvent hostiles, des Grecs et des Romains, sur ces
hommes qu'ils considéraient comme des Barbares.
La permanence du sol, en effet, n'est plus aussi évidente
aujourd'hui qu'elle l'était hier encore. L'admirable effort de la
géographie historique de la France a mis en lumière les transformations de
toutes sortes qu'à subies la nature depuis l'Antiquité, du fait d'une
population nombreuse et active, de cultures partout répandues, de
techniques évoluées, du machinisme enfin qui tranforme sous nos
yeux à vive allure paysages urbains, agrestes ou marins et jusqu'à la
«ligne du ciel», comme disent les Américains du nord. Il n'est peut-
être pas de pays en Europe où le détail des paysages,
particulièrement dans les régions cultivées, ait changé plus fortement sous la
main de l'homme, que ceux qui représentent actuellement l'ancienne
Gaule. On y éprouve rarement, en dehors des montagnes, cette
impression de permanence, de nature figée sous un ciel immuable, que
les contrées peu habitées donnent si souvent encore en Espagne ou en
Grèce. Aussi bien nos jeunes savants consacrent même des travaux à
l'évolution de nos «paysages urbains», trop souvent détruits et
toujours recréés, depuis leurs lointaines origines.
Mais pourquoi le sentiment d'une discontinuité entre la Gaule et
nous, fondé en partie seulement sur les différences perceptibles par
tout un chacun entre la vie d'autrefois et la vie d'aujourd'hui, est-il
encore si fort dans l'opinion publique, qu'on ne prononce ces mots
traditionnels : «nos ancêtres les Gaulois», qu'avec un sourire de
finesse plein d'une affectueuse condescendance, d'une fraternelle
bienveillance et d'une complicité de bon aloi entre compatriotes et bons
citoyens, qui expriment ainsi la croyance volontaire d'esprits mûrs à
un passé qu'on n'oserait point trop scruter et leur fidélité au souvenir
d'une conviction passagère d'élèves dociles7? Quant à Vercingétorix,
c'est encore avec une sympathie déférente mais discrètement amusée

6J. Carcopino, «Ce que Rome et l'Empire romain doivent à la Gaule», dans
Points de vue sur l'impérialisme romain (1934), repris dans Les étapes de
l'impérialisme romain (1961).
7 Voir plus loin «Pourquoi nos ancêtres les Gaulois», p. 199-217.
10 I - CELTES ET GAULOIS

qu'on évoque sa grande figure, telle que l'a dressée l'érudition


imaginative et encore mal informée du XIXe siècle, avec le casque dont
Bartholdi l'a affublé à la face de l'Auvergne, casque dont la pointe
était déjà très anachronique à l'époque de César et dont les ailes sont
celles-là même de l'imagination du sculpteur, avec, aussi, les longues
moustaches tombantes des Celtes qui avaient envahi l'Asie Mineure
deux cents ans avant la naissance du vainqueur de Gergovie. . . Ce
héros-là, on croirait vraiement qu'il a fallu les Copains de Jules
Romain pour l'immortaliser! Et si quelque journaliste, au creux des
grandes vacances, vient à faire rebondir pour quelques jours la
question d'Alésia, il est sûr de trouver audience auprès de ceux-là mêmes
qui se piquent de n'avoir pas tout oublié de leurs leçons d'histoires.
Il est vrai que ce héros, cette brève épopée de tout un peuple sont
d'assez fraîche date dans notre mémoire nationale. Sous la
monarchie, tout commençait, au pire, à Mérovée, au mieux, à Clovis, et la
Gaule païenne n'était qu'un pays encore barbare. C'est après la
Révolution et avec l'histoire romantique que la France, se cherchant un
passé pré-monarchique, a découvert la Gaule et, tirant Vercingétorix
d'un oubli où dix-huit siècles de préférences romaines l'avaient
plongé, a fait de lui son premier héros national authentique. Or nous le
connaissons mieux aujourd'hui. Le plus eminent des celtistes
français, Joseph Vendryes, qui, de sa villégiature de Flavigny, suivait d'un
regard passionné tout ce que le Mont-Auxois nous révélait de la
Gaule, s'est attaché à nous expliquer ce nom illustre, qui veut dire le
«grand roi des guerriers» ou le «roi des grands guerriers». Le
meilleur spécialiste de la numismatique celtique vient de nous révéler que
le monnayage d'or, seul connu jusqu'ici, du chef de la résistance
gauloise s'est doublé d'émissions de bronze faites probablement dans les
affres dernières de sa brève épopée8 et nous connaissons maintenant
les maillons de la chaîne qui relie l'effigie de ces monnaies à l'Apollon
lauré des statères macédoniens; il est désormais certain que ce fier
visage est si différent de toutes les autres images imitées du dieu grec,
qu'on ne peut plus douter de l'intention subtile qui a fait graver cette
tête idéalisée d'un jeune chef de guerre parfois casqué - d'un mortel
par conséquent mais beau comme un dieu - en qui pouvait s'incarner
sinon le roi des Arvernes lui-même, du moins le commandement
prestigieux dont il était le symbole.
D'autres points de vue, plus largement historiques, méritent une
sérieuse révision. Il n'y a pas si longtemps que d'éminents historiens -
médiévistes, le plus souvent - considéraient encore que l'origine gallo-

8 J.-B. Colbert de Beaulieu (et G. Lefèvre), Les Monnaies de Vercingétorix, dans


Gallia, XXI, 1963, ainsi que deux autres articles en 1966 et 1970.
ARCHEOLOGIE ET HISTOIRE DE LA GAULE 11

romaine des villes françaises remontait aux remparts du Bas-Empire.


Le tableau d'une Gaule indépendante aux innombrables forteresses,
celui d'une Gaule romaine aux grandes villes ouvertes et florissantes
ne se sont pas encore absolument imposés comme faisant partie
intégrante de notre passé national. Dans ces «oppidums-refuges» aux
traits bien indécis, dans ces vastes cités si méditerranéennes, nous ne
sommes pas tout à fait chez nous : nous préférons l'intimité familière
des petites villes fortes de l'Antiquité moribonde, qui sont déjà nos
villes du Moyen Age. Et pourtant, elles sont plus anciennes encore que
l'époque de l'épanouissement gallo-romain : pour beaucoup d'entre
elles, le site a été choisi, la fondation même réalisée, par les Gaulois
indépendants; et la naissance de notre topographie urbaine, sinon de
notre urbanisme, peut être aisément reportée au IIIe siècle avant
notre ère, dans la Gaule celtique, si l'on en croit l'exemple de Paris,
que j'ai tenté d'approfondir. Mais la Gaule romaine, qui a l'unité
d'une nation sans en avoir l'indépendance, paraît suspecte à notre
instinct de Français autant que ses mœurs païennes sont étrangères à
notre sensibilité moderne, tout imprégnée de christianisme. De bons
esprits lui refuseraient même volontiers d'avoir participé à une
«civilisation» digne de ce nom, encore plus d'en avoir créé une.
Pourtant c'est bien à cette époque-là, et dans ces villes, que se
sont posées les bases de la nation française. Ces monuments, avec
leur décor varié de sculpture, de mosaïque ou de peinture, sont un
admirable sujet d'études dont on peut troujours attendre du nouveau,
pourvu que des monographies soient consacrées aux principales cités
et grâce à la collaboration qui commence de s'établir entre
l'archéologue et l'architecte-dessinateur : nous n'avons pas encore en France
une classification des chapiteaux gallo-romains; seule elle nous
apporterait les éléments directeurs de chronologie relative qui seraient,
pour le monument conservé, ce que le tesson ou la fibule est pour la
construction détruite. Car la grande affaire en histoire ancienne est
toujours de dater, qu'il s'agisse des styles de l'art celtique, de la
fondation ou du remaniement des villes, de la succession des nécropoles ou
de l'évolution de la sculpture. C'est ainsi par les patientes analyses des
trésors monétaires gallo-romains, dues à la brillante école française
de numismatique, que peut se renouveler l'histoire politique et
économique de l'Occident romain. On l'a bien vu pour l'époque de la
Tetrarchie, par le bel ouvrage de M. Willian Seston sur l'empire de
Dioclétien9.
L'histoire rurale, elle, reçoit un secours considérable de
documents nouveaux sur la cadastration et la centuriation du sol à l'épo-

9 W. Seston, Dioclétien et la Tetrarchie, I : Guerres et réformes (284-300). Paris,


1946.
12 I - CELTES ET GAULOIS

que romaine : d'une part, des découvertes épigraphiques telles que les
cadastres de la ville et de la campagne d'Orange gravés sur marbre
sur l'ordre de Vespasien et qu'une édition magistrale vient de rendre
accessibles à tous, avec la dimension des lots, le nom des tenanciers et
même la valeur des terres10; d'autre part, les traces de plus en plus
nombreuses que la photographie prise d'avion décèle dans nos
campagnes autour des anciennes colonies romaines : les possibilités de
recherche sont ici d'une envergure inattendue. Tout aussi bien, cette
méthode renouvelle ce que nous savons de la quantité et de la
répartition des villas gallo-romaines, particulièrement dans le Sud-Ouest et
le Nord de la France, où elles se révèlent en quantité
impres ion ante.
La prospection accélérée risque aussi d'enrichir l'histoire
religieuse de la Gaule car des enclos cultuels ou funéraires apparaissent
en grand nombre dans diverses régions de la France. Nous savions
par César que les Gaulois étaient très religieux mais leurs temples,
d'un type si particulier, s'avèrent de plus en plus nombreux et l'étude
de leurs dieux doit être longue encore avant que tant de noms énig-
matiques, tant de sculptures apparemment inexplicables aient livré
leurs secrets. Que dire de l'horizon brusquement élargi que découvre
à ces recherches l'exploration hardie, entreprise depuis peu, de la
religion préhistorique?
Mais c'est d'une révision générale des sources, que me paraît
dépendre, désormais, le progrès de l'histoire de la Gaule. Ces sources,
en effet, ne cessent de s'enrichir par les découvertes épigraphiques et
archéologiques, dont la vertu singulière est de venir féconder les
textes. Il est indispensable maintenant de revenir à ces derniers avec la
lumière de tout ce que les fouilles nous ont offert et continuent de
nous apporter; et toujours il faut rejoindre la signification première
des témoignages écrits, au travers ou en dépit des altérations que leur
ont fait subir de trop nombreux commentaires : de même, en
musique, le rôle de l'interprète devrait être avant tout de rendre à l'œuvre
tant de fois rabâchée sa fraîcheur première avec l'élan créateur dont
elle est née, plutôt que de se conformer à une tradition, si bien fondée
qu'elle puisse paraître.
La période des origines helléniques et celtiques de la Gaule est de
loin la moins pauvre en textes grecs et latins et, sinon la plus riche en
découvertes archéologiques, du moins la mieux pourvue en
trouvail es particulièrement précieuses et significatives, puisque chacune
d'elles risque de jeter un peu de lumière sur l'époque la plus obscure

10 A. Piganiol, Les documents cadastraux de la colonie romaine d'Orange. 16e


supplément à Gallia. Paris, 1962.
ARCHEOLOGIE ET HISTOIRE DE LA GAULE 13

(mais non la moins féconde) de notre histoire ancienne. L'étude des


commencements a, pour l'historien, tous les attraits : le mystère des
périodes mal connues, l'humilité des modestes débuts, la sève et le
charme si fort des œuvres archaïques; elle lui offre le risque d'errer
jusqu'à se perdre, elle se prête à une tendance irrésistible de l'esprit
humain qui est de remonter inlassablement aux causes premières;
elle lui procure l'enthousiasme, au contact de la jeunesse de
l'humanité, elle exerce enfin l'attraction irrésistible des cas dits désespérés,
pour lesquels j'avoue avoir toujours éprouvé une prédilection.

Extrait de la leçon inaugurale faite le 4 décembre 1964 au Collège de France,


chaire d'Archéologie et Histoire de la Gaule, et publiée dans la collection des leçons
inaugurales du Collège de France (Bibliographie, n° 131).
Cette chaire a été créée pour Camille Jullian (1905-1930), rétablie pour Albert
Grenier (1936-1946), et à nouveau pour Paul-Marie Duval (1964-1982). Elle a été
maintenue pour Christian Goudineau en 1985 sous le titre «Antiquités nationales».
De 1964 à 1982, les cours se sont groupés en trois séries successives à peu près
égales (voir le résumé d'un cours, plus loin, p. 891) : les sources écrites de l'histoire
de la Gaule (Bibliographie, n° 166), les villes gallo-romaines (p. 889), l'art des Celtes
et particulièrement des Gaulois (n° 503). Deux thèmes majeurs ont guidé cet
enseignement : pour comprendre la fusion des deux civilisations, celtique et romaine,
qui ont enfanté la civilisation «gallo-romaine », il convient de connaître de mieux en
mieux la Gaule indépendante et la culture celtique (archéologie, langue, monnaies,
religion, art). La conférence qu'on trouvera plus loin: Pourquoi «nos ancêtres les
Gaulois », donnée aussitôt après le dernier cours de 1982, a été conçue comme une
leçon terminale (p. 199).