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Les deux mois

La perception des données immédiates de la conscience s’effectue à travers plusieurs strates de


la conscience. Le moi entre en contact avec la réalité dans l’immédiateté par les sens, les sensations et
les sentiments. La conscience découpe la réalité en morceau extérieurs les uns aux autres pour en
assimiler la composition. Les données immédiates subissent l’examen de l’intelligence qui consiste à
séparer chaque donnée des autres. Il en résulte une perception de la réalité où chaque élément est
conçu en tant qu’îlot isolé. Cette conception se répercute sur la constitution du moi. Les sentiments et
sensations deviennent des objets quantifiables. Le moi se transforme en un « agrégat de faits
psychologiques ». Or la perception des données immédiates de la conscience est dynamique, riche et
indivisible. À l’instar du fleuve d’Héraclite, la conscience se trouve continuellement ballottée par le
flux des données extérieures et intérieures. Une telle perception affecte également la formation du moi.
Derrière la façade du moi superficiel se trouve un autre monde plein, riche, original. Ce monde qui
échappe aux distinctions ponctuelles est le moi profond. Cette opposition s’inscrit au cœur du
raisonnement de la philosophie bergsonienne. Elle recèle les antinomies fondamentales du
spiritualisme bergsonien. On est alors en droit de se demander comment s’articule l’opposition des
deux mois sur l’ensemble de la conception bergsonienne. Pour ce faire, on verra d’abor en quoi
consiste l’opposition des deux mois. On montrera ensuite que cette opposition s’enracine dans la
conception bergsonienne de la perception. On s’attardera enfin sur les conséquences morales et
métaphysiques de l’antinomie des deux mois.

À vrai dire, parler de deux mois n’est qu’une question de méthode. C’est une distinction qui vise
à illustre l’argumentation. Elle ne stipule pas l’existence de deux entités indépendantes, deux
véritables mois. Il n’y a qu’un seul sujet, un seul moi. Le moi s’articule en deux niveaux. C’est ces
deux niveaux que désigne Bergson par le moi superficiel et le moi profond. La vie pratique donne
forme au moi superficiel tandis que le moi profond échappe à toute délimitation ponctuelle.
« Vivre consiste à agir. Vivre, c’est n’accepter des objets que l’impression utile pour y répondre
par des réactions appropriées : les autres impressions doivent s’obscurcir ou ne nous arriver que
confusément »1. La vie pratique sollicite constamment la conscience. Pour répondre aux exigences de
la vie quotidienne nous procédons par la sélection de ce qui est « utile ». De toutes les données
immédiates nous n’accordons de l’importance qu’à ce qui est immédiatement utile. Cette perception
tend à découper la continuité indivisible du flux de la réalité en segments extérieurs les uns aux autres.
Chose qui se répercute sur la formation du moi qui devient « un agrégat de faits psychologiques ». « Et
comme la représentation constante d'un phénomène objectif identique qui se répète découpe notre vie
psychique superficielle en parties extérieures les unes aux autres, les moments ainsi déterminés
déterminent à leur tour des segments distincts dans le progrès dynamique et indivisé de nos états de
conscience plus personnels» (p.58) . Du contact immédiat avec la réalité se forme le moi superficiel. «
Notre vie psychologique superficielle se déroule dans un milieu homogène sans que ce mode de

1 Le rire.
représentation nous coûte un grand effort » (p.58). Le « milieu homogène » correspond à l’espace où
l’intelligence organise les données immédiates de la conscience pour en analyser la composition.
La cohésion du moi superficiel n’est pas pourtant constante. Il arrive des moments où sous
l’impulsion des émotions le moi superficiel cède la place aux débordements de la sensibilité. Il
ressemble à une digue débordée par les flots du torrent. La régularité est supplantée par l’irrégularité,
le rationnel par l’irrationnel, la mécanique par le vivant. Le moi profond est ce monde vivant, original
et riche. Il est la partie cachée de l’iceberg, la braise sous la cendre. « Le moi intérieur, celui qui sent et
se passionne, celui qui délibère et se décide, est une force dont les états et modifications se pénètrent
intimement, et subissent une altération profonde dès qu'on les sépare les uns des autres pour les
dérouler dans l'espace » (p.58). Contrairement au moi superficiel, le moi profond ne peux être saisi par
le biais de l’espace. Ses états qui s’interpénètrent ne peuvent être soumis à l’examen de l’intelligence
sans en altérer la nature. L’interpénétration mutuelle et l’enchevêtrent inextricable des états de la
conscience correspondent alors à la durée et non pas à l’espace. « Ce qui prouve bien que notre
conception ordinaire de la durée tient à une invasion graduelle de l'espace dans le domaine de la
conscience pure, c'est que, pour enlever au moi la faculté de percevoir un temps homogène, il suffit
d'en détacher cette couche plus superficielle de faits psychiques qu'il utilise comme régulateurs »
(p.58).

Les deux mois relèvent du même sujet mais ils différent en nature. Alors que le moi superficiel
s’inscrit dans l’immédiateté de la vie pratique le moi profond s’enracine dans la vie réelle, profonde et
intime. Ce qui revient à dire que chacun mobilise son propre mode de perception.
Le moi superficiel entre en contact avec la réalité. Il sélectionne de la continuité indivisible les
éléments utiles. Répondre aux sollicitations de la réalité nécessite la clarté des perceptions. Le moi a
besoin de distinguer certains éléments de l’ensemble de la réalité. Sans cette distinction, la décision
d’avancer ou de reculer ne peut pas se faire. Si l’on accorde la même attention à toutes les données
immédiates de la conscience, le processus de l’analyse ne peut jamais se terminer à temps. On serait
emporté dans un tourbillon de données, et l’action manquerait d’exécution. C’est pourquoi le moi
arrête ce flux continuel et imagine les faits dans un espace homogène. C’est ainsi que la qualité est
perçue en tant que quantité, le temps en tant qu’espace. La perception des sensations devient plus
facile dès que les données immédiates sont traduites en quantité et la durée en temps homogène. Telles
distinction sont encore plus adéquates à l’expression verbale. Exprimer la douleur par un mot est plus
économique que d’essayer d’en retracer les nuances infinies. « Le moi, en tant qu'il perçoit un espace
homogène, présente une certaine surface, et sur cette surface pourront se former et flotter des
végétations indépendantes » (p.75) . Les perceptions quantifiables affectent la formation du moi.
Celui-ci devient en apparence « un agrégat de faits psychologique » (p.74).

Le moi superficiel s’avère efficace pour répondre aux exigences de la vie pratique. Pourtant il
appauvrit en même temps la vie intime du moi. Il exclut l’essentiel de la vie du sujet. La conscience
évolue en une continuité indivisible. C’est la perception de cette continuité qui constitue l’essence du
moi profond. Contrairement au moi superficiel, le moi profond ne sélectionne pas certains éléments au
détriment des autres. Il s’ouvre à toutes les données immédiates de la conscience. Il en aperçoit
l’interpénétration enchevêtrée et les multiples nuances. Il est le substrat des qualités. Les sensations et
sentiments sont saisis dans leur évolution sans aucune altération. Il en est de même pour la durée. En
effet, l’absence de délimitation est ce qui rend le moi profond propice à l’expérience de la durée. « Le
moi intérieur, celui qui sent et se passionne, celui qui délibère et se décide, est une force dont les états
et modifications se pénètrent intimement, et subissent une altération profonde dès qu'on les sépare les
uns des autres pour les dérouler dans l'espace » (p.58). C’est pourquoi « l'éducation la plus autoritaire
ne retrancherait rien de notre liberté si elle nous communiquait seulement des idées s et des sentiments
capables d'imprégner l'âme entier » (p.75).

Le moi superficiel recourt à l’espace homogène pour se représenter les données immédiates alors
que le moi profond se baigne dans la continuité indivisible de la durée. Cette opposition se mire dans
la conception générale de la philosophie bergsonienne. Le moi superficiel correspond à la matière
inerte et le moi profond épouse les méandres de la vie créatrice et libre.
Concevoir le moi sous forme d’un ensemble de faits psychologique extérieurs les un aux autre est
au centre du déterminisme associationniste. En effet, « l'associationniste réduit le moi à un agrégat de
faits de conscience, sensations, sentiments et idées » (p.74) . Ces « faits » sont érigés au rang du sujet
agissant. L’individu ne serait donc qu’un ensemble de réflexes et l’homme une forme d’automate. Le
sujet serait réduit au rang de la matière inerte qui subit les forces extérieures. Bergson donne l’exemple
de la suggestion. À force d’entendre les suggestions des amis, j’arrive à prendre une certaine décision.
Chose qui montre que la vie psychologique se réduit à un « un agrégat de faits de conscience ». La
même suggestion est opérationnelle dans la situation de l’hypnose. L’hypnotique exécute
automatiquement les actions qui lui sont suggérées. Or ce semblant de régularité n’est que la couche
supérieure du moi. Quoique puissent être les suggestions de mes amis, il arrive parfois que je me
révolte contre tout ce qui enfreint l’élan du moi profond.
Cette révolution participe à la fois de la vie et de la liberté. Elle relève de la vie parce qu’elle se
soustrait à l’automatisme de la matière. Elle est l’expression de l’élan de la vie qui déborde la matière.
Ce dynamisme s’inscrit au cœur de l’acte libre. « C'est de l'âme entière, en effet, que la décision libre
émane ; et l'acte sera d'autant plus libre que la série dynamique à laquelle il se rattache tendra
davantage à s'identifier avec le moi fondamental » (p.75) . La révolution est donc l’aboutissement
d’un mouvement continuel et indivisible. Cette continuité indivisible est l’apanage de la vie. « Certes,
notre caractère se modifie insensiblement tous les jours, et notre liberté en souffrirait, si ces
acquisitions nouvelles venaient se greffer sur notre moi et non pas se fondre en lui » (p.77).
En définitive les deux mois renvoient au même sujet. Qu’il s’agisse du moi superficiel ou du moi
profond, la réflexion bergsonienne se penche sur la conscience du sujet. L’opposition porte sur la
nature de la perception. Alors que le moi superficiel tend à répondre par le milieu homogène aux
exigences de la vie, le moi profond se baigne dans la continuité indivisée de la durée. L’opposition se
répercute plus encore sur la conception de la liberté et de la vie. Le moi superficiel renvoie au
déterminisme associationiste alors que le moi profond est la preuve ultime de la liberté de l’homme.