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Temporalités

Revue de sciences sociales et humaines


23 | 2016
Les temporalités du journalisme

Par temps agités


Temporalités journalistiques et crise politique au Chili (1970-1990)
Turbulent times. Journalistic temporalities and the political crisis in Chile
(1970-1990)
Tormentas y mal tiempo. Temporalidades periodísticas y crisis política en Chile
(1970-1990)

Antoine Faure

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ADR Temporalités

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ISSN: 2102-5878

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Antoine Faure, « Par temps agités », Temporalités [Online], 23 | 2016, Online since 10 October 2016,
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Par temps agités 1

Par temps agités


Temporalités journalistiques et crise politique au Chili (1970-1990)
Turbulent times. Journalistic temporalities and the political crisis in Chile
(1970-1990)
Tormentas y mal tiempo. Temporalidades periodísticas y crisis política en Chile
(1970-1990)

Antoine Faure

1 Alors même que le temps est au cœur de l’activité d’un journaliste time-machine
(Schlesinger, 1977), quelles sont les conséquences de l’urgence politique sur les
temporalités journalistiques ? L’analyse de l’activité médiatique chilienne durant le
gouvernement de S. Allende (1970-1973) aide à discuter de cette question. L’élection
d’Allende cristallise en effet un conflit politique qui se radicalise peu à peu. Après une
première année d’intense activité en matière de politiques publiques1, le réalignement
des démocrates-chrétiens (Jocelyn-Holt, 1999), la stratégie de masse des classes aisées 2
(Mattelart, 1974), l’élargissement des répertoires légitimes d’action collective
(Gaudichaud, 2013) et le débordement des institutions (Santa Cruz, 1988)3 intensifient
l’affrontement politique et donc le désordre. Tantôt présenté comme la trahison du
peuple et tantôt comme le sauvetage héroïque de la nation, le coup d’État constitue une
rupture dans l’histoire politique chilienne. La polarisation n’entraîne pourtant pas de
censure ou de politique publique de contrôle des médias. Pourtant, malgré le respect du
pluralisme, la temporalité du journalisme semble entrer en crise.
2 Pour reconstruire les transformations temporelles du journalisme durant l’Unité
populaire, nous avons opéré un travail sur trois dimensions hétérogènes mais
interdépendantes : les aspects structurels (marché médiatique, ressources
technologiques, transports…), les aspects pratiques (réunion de rédactions, composition
des chemins de fer et des pages, pratiques de réception…) et les aspects discursifs
(définition sociale du rôle du journaliste, régulation du champ, formation…). Nous
regardons le journalisme à travers un kaléidoscope qui fragmente et recompose son
rapport au temps, dans une histoire de ses pratiques et de son discours.

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3 Les traces de ce rapport au temps, nous les avons trouvées dans la « matérialité » 4 des
quotidiens nationaux circulant entre 1970 et 1973. Les archives livrent en effet les signes
du processus de fabrication des journaux, des règles et des ajustements dont il fait
quotidiennement l’objet. Elles permettent de reconstruire le discours que portent les
journalistes sur leur relation au temps. Aussi, l’observation fine des formes
journalistiques montre que la maîtrise des temporalités est de plus en plus difficile :
l’organisation visuelle des pages se désordonne, objet de multiples arrangements
quotidiens, qui font à la fois état d’un dense flux de nouvelles et de l’adaptation au
rythme des événements.
4 Les indices de ces métamorphoses apparaissent ensuite dans les témoignages que font les
journalistes de leur activité durant la période, et que nous avons recueillis sous la forme
d’entretiens non directifs. Passés les premiers constats sur la forte idéologisation des
messages médiatiques, leur récit tend à décrire les normes de fabrication des journaux et
les ajustements quotidiens qu’elles subissent. Or, dans la banalité des témoignages, on
voit que la figure traditionnelle du gatekeeper (qui sélectionne et hiérarchise
l’information), est de plus en plus difficile à opérationnaliser, du fait de la cadence des
événements dont les journalistes doivent rendre compte.
5 Les signes de ces métamorphoses se verbalisent enfin dans toute une série de conflits au
sein du milieu journalistique entre 1970 et 1973, et que nous avons reconstruits à partir
de sources de seconde main. Ces pratiques et ces discours concurrents s’ancrent dans
trois espaces : les expériences médiatiques alternatives (Mañanita, Surazo, Nueva Habana…
) ; les conflits corporatistes sur le rôle et les valeurs du journalisme (au cours de
l’Assemblée des journalistes de gauche, en avril 1971) ; les débats autour de la
nationalisation de l’entreprise de production de papier (en 1971), etc. Tous ces éléments
jettent un trouble sur les normes qui conduisent la profession journalistique, c’est-à-dire
sa temporalité institutionnelle à ce moment-là de l’Histoire.
6 Alors, nous faisons l’hypothèse que, durant l’Unité populaire, un nouvel ordre de priorité
émerge au cœur de l’activité journalistique chilienne ; qu’une temporalité routinisée
entre en crise. Pour prendre la juste mesure de ce que nous observons dans ce temps
court et agité (1970-1973), nous replaçons la discussion dans le temps long (1950-1990).
Nous relisons ainsi les indices des temporalités journalistiques durant l’Unité populaire à
la lumière de leurs héritages, mais aussi en esquissant leurs évolutions durant le régime
autoritaire de Pinochet (1973-1990).
7 Cette perspective débouche sur un résultat contre-intuitif. Alors que le journalisme
durant l’Unité populaire est généralement analysé depuis le prisme du conflit politique,
les temporalités journalistiques dessinent d’autres continuités et discontinuités. Nous
avons déjà montré en quoi le coup d’État n’est pas une rupture fondamentale dans la
façon de faire du journalisme, malgré des changements structurels drastiques (Faure,
Salinas, Stange, 2013). Nous divergeons ici des études classiques qui se focalisent sur la
polarisation politico-médiatique (Rojo de la Rosa, 1976 ; Tupper, 2003 ; Uribe, 1979), pour
montrer la contribution des médias et des journalistes aux conditions du coup d’État
(Bernedo & Porath, 2003). À nos yeux, observer les indices pratiques et discursifs des
temporalités journalistiques sur le temps long évite de faire du résultat (le coup d’État)
l’explication du déroulement antérieur (Gottraux, 2002). Le 11 septembre 1973 n’est plus
une rupture logique lorsque l’on arrête de lire le système médiatique comme le reflet du
système politique.

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8 Pour mieux discuter de ces transformations, nous avons étudié quatre quotidiens en
circulation durant l’Unité populaire, que nous avons choisis afin de recouper différents
clivages. D’un point de vue idéologique, El Siglo et Clarín (à partir du début 1972 au moins)
soutiennent la coalition gouvernementale, tandis qu’El Mercurio et La Tercera s’y opposent.
El Siglo et El Mercurio sont ensuite considérés comme des journaux « sérieux » (Sunkel,
1985), tandis que Clarín est un tabloïd et que La Tercera se situe entre ces deux pôles. Les
structures de propriété distinguent un journal militant (El Siglo, PC), un journal partisan (
Clarín, Victor Pey, un proche d’Allende), et deux entreprises familiales (El Mercurio et les
Edwards ; La Tercera et les Picó Cañas). Enfin, ces quatre quotidiens nous permettent de
poser la question des temporalités sur le temps long, puisqu’ils sont tous en circulation à
partir de 19545, au moment où l’activité journalistique assume sa professionnalisation au
Chili. Et ils paraissent encore aujourd’hui, même si El Siglo et Clarín ont été fermés durant
le régime autoritaire avant d’emprunter d’autres formats et d’autres fréquences.
9 Afin d’analyser les traces des temporalités journalistiques, nous avons recherché dans ces
journaux les indices de l’organisation du temps dans l’organisation de l’espace. Car la
régulation spatiale des quotidiens montre les techniques et les pratiques employées au
cours du processus de fabrication, et donc les priorités journalistiques. Ainsi, nous avons
regardé les évolutions du traitement de l’espace dans les quotidiens chiliens entre 1970
et 1973, en choisissant les numéros étudiés de façon aléatoire. Nous nous sommes
concentrés sur les mises en forme et les découpages visuels, en comparant les évolutions
de la schématisation des chemins de fer, de la composition des pages intérieures, et des
blocs articles. Une fois les régularités et irrégularités établies, nous avons confronté ces
constats aux témoignages des journalistes sur leur quotidien professionnel entre 1970 et
1973. Nous avons alors pu reconstruire des logiques temporelles transversales et leurs
transformations.
10 L’Unité populaire est la période où émerge une ré-articulation des temporalités
journalistiques sous la pression de l’événementialisation du quotidien. Le conflit politique
accélère le temps médiatique, ce qui oblige à s’accommoder au cœur du processus de
fabrication des journaux. Les traces de ces transformations sont visibles dans des
arrangements, des contre-pratiques ou des énoncés concurrentiels qui s’articulent aux
habitudes journalistiques en action. L’urgence médiatique dilate les critères de
newsworthiness (entendue comme l’importance journalistique des nouvelles, cf. Gans,
1980) et dérègle le « management des deadlines » (Schlesinger, 1977 : 341). Les journalistes
chiliens privilégient peu à peu la circulation du flux de nouvelles à son filtrage. Ces
métamorphoses offrent donc à voir une autre histoire du journalisme chilien.
11 Nous présentons d’abord la résistance et les ajustements des routines pratiques et des
habitudes discursives des journalistes, face au temps événementiel : la temporalité
professionnelle se contracte dans le travail de mise à l’agenda (1). Mais dans l’urgence
médiatique, certains arrangements journalistiques montrent les premiers signes d’une
nouvelle logique temporelle : rendre fluide un flux de nouvelles accéléré et volumineux
(2). Nous ouvrons notre réflexion sur la consolidation de cette nouvelle temporalité
journalistique, durant le régime autoritaire de Pinochet (3).

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Résistances et ajustements : la temporalité de la mise


à l’agenda
12 Malgré la crise politique, l’analyse des pratiques d’organisation spatiale des journaux met
en évidence des continuités là où l’essentiel des analyses se focalise sur des ruptures. Au
cœur de cette gestion routinière de l’espace de publication, se révèle la temporalité
institutionnelle du journalisme chilien de cette époque, centrée sur le travail de mise à
l’agenda (McCombs, Shaw, 1972). Les conditions pratiques d’exercice du journalisme au
Chili entre 1970 et 1973 montrent que la temporalité institutionnelle résiste à
l’événementialisation politique et s’y ajuste, notamment dans les opérations de
séquençage de l’activité quotidienne. La figure centrale de cette temporalité est celle du
journaliste-gatekeeper, dont l’autonomie professionnelle est co-régulée par la corporation
et l’État-providence.

13 L’intensité des discussions publiques autour de l’Unité populaire en fait la crise la plus
récente de l’histoire chilienne, le risque dont il faut se protéger6. Le coup d’État de 1973
serait le résultat de la radicalisation idéologique du conflit. Dans l’historiographie,
l’analyse se focalise sur une vision de la crise comme l’état négatif de l’ordre : le chaos.
Tous les mécanismes politiques ont entraîné le blocage : le programme et les politiques
publiques de nationalisation mis en œuvre par la coalition7 (par exemple, les banques en
1970 ; l’industrie du cuivre, la principale ressource du pays, en 1971 ; ou l’usine de textile
Yarur en 1972) ; les conflits partisans sur le chemin politique à suivre, que ce soit au sein
du Parti socialiste, entre le Parti communiste et le Mouvement de gauche révolutionnaire 8
, et surtout la scission du parti démocrate-chrétien et son basculement progressif dans le
camp contre-révolutionnaire (Valenzuela, 1983), ou enfin l’intensité des conflits sociaux
(Mauro Marini, 1976). Tous ces processus auraient radicalisé un conflit politique déjà
marqué dans les années 19609.
14 Dans cette perspective, l’activité médiatique contribuerait à ce mouvement politique
centrifuge qui entraîne le coup d’État, par l’affrontement entre deux appareils politico-
médiatiques. Pour en arriver là, le système médiatique chilien est d’abord cartographié
selon le clivage politique. Leurs arsenaux médiatiques sont listés par les analystes, comme
nous les dessinons rapidement ici : pour le camp réactionnaire, les journaux El Mercurio,
La Segunda, La Tercera, Últimas Noticias, Radio Agricultura, Canal 13, et toute une série de
supports médiatiques affiliés (les revues Qué Pasa, Tribuna, SEPA…) ; pour la coalition, les
journaux El Siglo, Las Noticias de Última Hora, Puro Chile, Clarín, Radio Corporativa, Radio
Magallanes, Canal 7, et là encore des revues, mais dans un nombre plus réduit… Ainsi
conçu, le rapport de force numérique et économique entre les deux camps donne
l’avantage à l’opposition, malgré les efforts de la coalition durant la première année de
gouvernement10.
15 Sur la base de cette cartographie politique du paysage médiatique, les études recensent
les coups communicationnels réalisés dans le conflit (Bernedo & Porath, 2003), les
techniques de communication politique employées (Tupper, 2003), les actes langagiers de
dénigrement de l’adversaire (Rojo de la Rosa, 1976), les contenus de plus en plus vulgaires
(Dooner, 1989) et l’usage toujours plus fréquent de manichéisme (Uribe, 1979), jusque

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dans les photos d’illustration (Joignant, 2012). Ce récit est validé par une partie des
journalistes au moins, dans des témoignages écrits (Baltra, 2012 ; Cárdenas, 2004 ;
Santibañez, 1989) ou dans la cinquantaine d’entretiens que nous avons menés entre 2007
et 2011. Ils font le mea culpa d’une attitude qui a mis en danger « l’exception
démocratique chilienne »11. Autrement dit, le récit historique dominant explique la
rupture des pratiques journalistiques du fait du conflit politique.

16 Pourtant, au-delà de la bataille médiatico-idéologique, les journalistes évoquent aussi des


mécanismes de solidarité. L’un d’entre eux, travaillant au journal communiste El Siglo,
affirme par exemple prévenir ses collègues du quotidien conservateur El Mercurio et faire
jouer une entraide professionnelle, lorsqu’une information suffisamment importante lui
vient aux oreilles12. Un journaliste de Clarín témoigne, lui, qu’il n’y a pas une ligne
idéologique unique au sein de sa rédaction. Il ne voit pas de blocage de la rédaction, et fait
de la cohésion professionnelle le principe qui donne de la crédibilité aux journalistes et
au titre13.
17 Un examen empirique de ce qu’était le journalisme à cette époque relativise aussi
l’idéologisation de la presse. Si on ne s’en tient pas seulement aux signes extérieurs (titres
et unes de presse) et qu’on analyse l’organisation des formes des journaux, les « chemins
de fer »14 montrent que la politique reste là où elle a l’habitude de se loger depuis près
d’un demi-siècle. D’une part, opinion et information restent séparées dans l’espace des
journaux. Les textes et les images qui font apparaître la ligne éditoriale de chaque titre
sont regroupés dans des lieux spécifiques. L’ouverture des journaux (la une et les deux
pages suivantes) agence les éditoriaux, les colonnes d’opinion, les caricatures et les
rubriques humoristiques. En fin de journal, les pages « magazine » (jusqu’à quatre pages
le dimanche dans El Siglo ou El Mercurio) ont un rôle similaire, quoique la prise de position
passe par l’angle du reportage. Mais le mécanisme n’est pas nouveau et l’idéologie ne se
dissémine pas dans les pages d’information. Cette séparation spatiale s’inscrit dans une
tradition qui émerge au tournant du XXe siècle avec la construction d’un marché
médiatique (Santa Cruz, 1998), et se consolide au fur et à mesure de la
professionnalisation du journalisme libéral (Mellado, Castillo, 2012).
18 D’autre part, des éléments de continuité existent dans l’organisation thématique des
chemins de fer. Les rédactions ont la maîtrise des très rares changements : pour des
événements politiques ritualisés (le Te Deum annuel ou le discours du 21 mai…) ; et
lorsqu’à deux exceptions, El Mercurio change radicalement l’organisation de sa une (nous
y reviendrons). Les chemins de fer ne bougent dans aucun des titres étudiés et
l’imaginaire que livre leur enchaînement thématique converge, malgré différentes
appellations. Schématiquement, feuilleter un journal au Chili entre 1970 et 1973 revient à
passer par les sections suivantes : opinion ; politique et société ; faits divers ;
international ; cultures et spectacle ; sports.
19 Ces rubriques convergent entre les différents journaux, même si l’espace qui leur est
accordé varie selon leur volume, mais aussi leur ligne éditoriale. On trouve par exemple
plus d’économie dans El Mercurio et un espace plus important consacré au syndicalisme
dans El Siglo. Le chemin de fer du Mercurio est un cas particulier puisqu’il est constitué de
trois feuillets, et place les sections « Politique » et « Économie » dans le dernier feuillet
(pages 21 à 24) pour remonter les « Sports » dans le premier (pages 5 à 8). Il y a aussi des

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différences entre les journaux « sérieux » et les tabloïds : les faits divers et le sport sont
plus développés dans l’espace des derniers. Mais, de façon transversale, on ne voit pas
d’idéologisation des imaginaires de la presse. Les pratiques médiatiques à portée
ouvertement politique ne sont donc pas absentes, elles continuent à être régulées dans
l’espace matériel de la presse.

20 Ces éléments de continuité montrent les résistances journalistiques au conflit politique.


C’est justement là que nous voyons les ajustements d’une temporalité institutionnelle
routinisée. Car le principe même d’un régime de temporalité journalistique est de garder
la maîtrise du flux de nouvelles malgré les événements, l’urgence sociale ou l’irruption de
l’imprévisible (Schlesinger, 1977). Dans ce conflit politique exacerbé, les routines sont
contraintes de se montrer plus rigides et visibles pour réactiver le discours journalistique
dans son rapport « normal » au temps. Cette temporalité institutionnelle s’opère à partir
de normes, de routines et de procédures partagées (la sélection et la hiérarchisation),
joue sur la socialisation professionnelle des praticiens, et fonctionne sur une logique de
planification par séquençage. Les journalistes travaillent à canaliser le flux de nouvelles,
comme une digue peut canaliser le débit et le trajet d’un fleuve, ce qui renvoie à la figure
classique du gatekeeper, cet éclusier chargé de faire le tri parmi les possibles nouvelles.
C’est pour cette raison que nous parlons de temporalité de la mise à l’agenda.
21 D’un point de vue strictement pratique, la temporalité de la mise à l’agenda se joue dans
l’organisation des pages. Cela passe par un quadrillage qui s’opérationnalise grâce à un
séquençage du quotidien journalistique pour mieux gérer les deadlines. Outre la mise en
page des unes, l’organisation des pages intérieures reste constante. Un quadrillage
rectangulaire divise chaque page en zone pour hiérarchiser les informations. Cette
division des journaux par les chemins de fer et le quadrillage de chaque page s’appuie sur
un découpage du processus de fabrication, dans le quotidien journalistique. Ainsi, dans
leurs descriptions de la journée de travail, les journalistes reviennent sur les différentes
étapes que suit le processus de fabrication des journaux. Ils commencent leurs récits par
la réunion de rédaction, généralement le matin, puis évoquent le reportage et leur
rapport aux sources, le moment de l’écriture, les jeux de négociation avec le responsable
de la rédaction pour obtenir plus ou moins d’espace et garder la main sur un titre. Ils
finissent par témoigner de l’étape de composition. Les souvenirs précis qu’ont les témoins
montrent la force de la logique de séquençage des deadlines qui rythment le quotidien
journalistique.
22 La routinisation du processus de fabrication du journal s’opère autour des idées de
sélection et de valorisation de l’information. La réunion de rédaction vise ainsi à planifier
les nouvelles à couvrir, et à monter le chemin de fer des journaux. C’est la première étape
de sélection dans le séquençage quotidien du processus de fabrication. Un journaliste de
Clarín explique :
« Et tu commences à apprendre la quotidienneté du journal. C’est-à-dire que tous
les jours, arrive une information que le journaliste suit » 15.
23 Le choix du journaliste chargé du reportage correspond aussi à des motivations
temporelles : qu’il ait porté le sujet ou qu’il soit spécialiste de la thématique, c’est
l’efficacité qui compte.

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24 Durant l’Unité populaire, l’enchaînement des étapes du reportage, de l’écriture et de la


composition reste maîtrisé selon des principes habituels de la mise en scène d’une
hiérarchie entre les éléments de chaque nouvelle (la pyramide inversée) et les nouvelles
entre elles (la mise en page). Ce mécanisme consiste à multiplier les actes de sélection et
de hiérarchisation puisqu’au fur et à mesure de ces étapes, l’ordre du chemin de fer et
l’espace attribué aux nouvelles est corrigé. La conférence de rédaction et le chemin de fer
visent donc à « routiniser l’imprévu » (Tuchman, 1972). Cette étape répond avant tout à
des impératifs pratiques de répartition des tâches, de prévention de l’aléatoire et des
discontinuités événementielles, selon une logique de séquençage qui en vient à prescrire
sa propre temporalité. Or celle-ci s’exprime dans la règle de répartition spatiale et son
travail d’énonciation d’une importance médiatique, qui s’appuient sur des critères
abstraits et élusifs, la newsworthiness.
25 La sélection de ce qui mérite de faire l’actualité s’opère sur des routines temporelles : les
nouvelles prennent de l’importance si elles peuvent être insérées dans une séquence
médiatique, mais cette valeur est à reconsidérer au fur et à mesure de leur durée. La
régularité des cycles journalistiques (quotidiens) s’appuie sur les deadlines routinisées. Les
critères de newsworthiness sont alors ceux d’une temporalité professionnelle mise en
œuvre dans le travail de mise à l’agenda. L’importance journalistique se révèle en effet
dans l’espace dédié et par les marqueurs visuels qui permettent une distinction entre les
différentes nouvelles. Ces marqueurs apparaissent dès la réunion de rédaction, qui
anticipe l’importance journalistique par des hypothèses sur l’espace à occuper et les
formes à adopter. Cette étape encadre donc les démarches postérieures des journalistes,
elles-mêmes séquencées.
26 Les directives temporelles sont relativement rigides bien qu’elles puissent être révisées
en permanence. Le temps passé sur un reportage est ainsi directement déterminé par
l’espace accordé dans le chemin de fer. D’un point de vue rédactionnel, il y a un transfert
de temps entre ceux qui travaillent sur des nouvelles courtes et ceux qui ont à leur charge
les nouvelles jugées primordiales. De fait, les premiers peuvent être mobilisés en faveur
des seconds à n’importe quel moment de la journée. Enfin, cette newsworthiness valide la
temporalité des journaux dans un jeu de gratifications : plus la nouvelle et l’espace qui lui
est consacré sont importants, plus le journaliste peut montrer sa compétence. De même,
les sources peuvent être multipliées et les formes enrichies par l’usage des illustrations,
ce qui leur confère de la valeur.
27 Or l’articulation primordiale entre deadlines et newsworthiness opère cette temporalité
propre à la fonction de mise à l’agenda. Les journalistes chiliens sont à une étape de leur
histoire où leurs routines consistent à sélectionner les nouvelles dignes d’un intérêt
médiatique et politique, et à hiérarchiser leur importance. La temporalité de la mise à
l’agenda s’opérationnalise dans une politique de l’espace, selon deux dimensions : la
verticalité de l’importance visuelle et l’horizontalité de la surface de chaque nouvelle.
28 Elle paraît constitutive du rôle social du journaliste avant l’Unité populaire, celui de
gatekeeper. Cette fonction est le résultat d’une coconstruction de l’autonomie
journalistique par la corporation et l’État-providence chilien. On voit les traits de cet
ethos professionnel se consolider depuis une vingtaine d’années, dans la volonté qu’ont
les organisations corporatistes de réguler le milieu journalistique de façon autonome.
Ainsi, le Cercle des journalistes de Santiago et le Collège des journalistes chiliens font
pression pour créer des formations universitaires au journalisme, qu’ils finissent par
cogérer avec les Universités publiques (à partir de 1953). Ils régulent ainsi les inclusions

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dans le milieu journalistique. La loi n° 12045 sur le Colegio de periodistas de Chile, publiée le
11 juillet 1956, délègue aussi la capacité d’en gérer la frontière en actant l’appartenance
d’un journaliste à la communauté (par l’attribution des cartes de presse), en surveillant
les actes et activités professionnelles, en garantissant la protection sociale des
journalistes, et en les sanctionnant selon la gravité de la faute jugée par le conseil
national.
29 Ainsi, la professionnalisation journalistique se forge autour d’un discours sur la
responsabilité sociale des journalistes. Or, cette responsabilité se fonde sur un rythme
maîtrisé de médiatisation, autant fabriqué par les formes, les styles et les catégories
journalistiques que par le gouvernement du milieu journalistique.

30 Malgré le conflit politique, les signes visibles de l’activité de mise à l’agenda et le discours
que tient la corporation journalistique montrent l’héritage d’un modèle de presse
professionnelle. La routinisation du travail de sélection et de hiérarchisation des
nouvelles souligne l’ancrage de cette temporalité, dont la force réside sûrement dans le
travail de socialisation qu’implique l’autonomisation du journalisme. Dans les pratiques
comme dans le discours, les routines de mise à l’agenda essaient donc de garder la
maîtrise du temps journalistique. Mais l’événementialisation politique fait émerger
d’autres temporalités dans l’activité journalistique. Malgré les résistances et ajustements,
il y a une crise des temporalités journalistiques chiliennes durant l’Unité populaire qui
met à mal les habitudes de fabrication. Le temps événementiel impose des bricolages et
des arrangements qui font émerger une nouvelle logique temporelle dans l’exercice du
journalisme.

L’émergence d’une temporalité centrée sur la fluidité


31 L’accélération du temps médiatique devient l’enjeu journalistique entre 1970 et 1973. La
progressive événementialisation du quotidien emporte les habitudes journalistiques dans
un flux de nouvelles toujours plus volumineux où les publications sont plus fréquentes.
Au niveau structurel, le marché médiatique chilien ne peut absorber le flux dilaté de
nouvelles. Par voie de conséquence, l’urgence médiatique entraîne des transformations
dans la façon de fabriquer les journaux, en déréglant l’organisation spatiale de la
temporalité de la mise à l’agenda. Ces arrangements temporels remettent en question le
rôle social du journalisme : de nombreux conflits discursifs mettent en jeu la figure du
journaliste-gatekeeper. La sélection et la valorisation des nouvelles ne sont plus la priorité,
et la temporalité de la mise à l’agenda laisse se répandre l’exception de la fluidité dans
l’organisation spatiale des quotidiens.

32 La radicalisation des tensions politiques provoque une forte événementialisation du


quotidien. Dans cette « spirale »16, l’affrontement (symbolique et parfois physique17) se
joue à un rythme effréné. Le conflit est permanent et ses événements de plus en plus
fréquents. L’exercice de la chronologie auquel se livrent les historiens en est une preuve
tangible : ils répertorient l’abondance des événements quotidiens, qui gonfle dans

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l’accumulation des sociohistoires (Gaudichaud, 2005 ; Seguel Boccara, 2007). La


description du conflit chilien revient sur la fréquence des décisions et leur blocage
systématique18 ; sur le rythme des remaniements ministériels19 ; sur le tempo du conflit
social (parfois plusieurs grèves ont lieu dans la même journée20). Le répertoire légitime
d’action politique s’élargit et le conflit politique s’accélère.
33 Cette événementialisation est visible dans l’intense activité médiatique, principalement
du fait de la profusion d’offres sur le marché et d’un lectorat massif. Les chiffres de vente
le montrent : alors que le pays compte 7 884 768 habitants, il y a près de 850 000
quotidiens vendus chaque jour (Santa Cruz, 1988). Deux tendances agissent sur le rapport
au temps dans l’activité de fabrication des journaux : l’abondance du « flux de nouvelles »
(le volume de publications émises, peu importe le support) et la grande fréquence de
publication.
34 La circulation d’objets médiatiques se trouve en effet alimentée par les nombreuses
créations de médias. Commençons par les médias publics puisque le projet même de la
coalition est d’étendre l’intervention de l’État dans l’économie, y compris le secteur
médiatique21. La nationalisation d’une maison d’édition en mauvais état financier, Zig Zag
S.A., en est l’incarnation. Malgré les résistances du secteur privé, cette décision débouche
sur la création de Quimantú (1971)22. La maison d’édition étatique nourrit le marché
médiatique de magazines et de revues d’actualité, peu importe leur spécialisation
thématique. Ahora et Mayoría en sont les deux revues généralistes les plus emblématiques.
35 L’offre de quotidiens privés entretient aussi l’abondance du flux de nouvelles, avec des
journaux du matin et d’autres du soir. En plus d’El Mercurio, la maison Edwards propose La
Segunda. Le Parti communiste publie El Siglo et Puro Chile. Chez les tabloïds, Clarín et La
Tercera se partagent la journée. Dans leurs pages, ces journaux diffusent chaque jour le
volume de nouvelles le plus élevé de l’histoire de la presse chilienne. En moyenne, 106
nouvelles par quotidien en 1971, ce qui se décompose en 119 pour El Mercurio, 108,5 pour
Clarín, 93,3 pour El Siglo, et 127 dans La Tercera. Ce dense volume augmente puisqu’en
1973, 132 nouvelles sont publiées en moyenne dans les quatre journaux considérés.
36 L’événementialisation du quotidien nourrit aussi l’accélération du temps médiatique par
la fréquence des publications. La multiplication des journaux du soir offre une plus
grande continuité médiatique, par la possibilité de prendre en compte ses pairs de façon
plus régulière (selon la logique de « circulation circulaire » de l’information, cf. Bourdieu,
1996). Du côté du lectorat, le dédoublement du moment quotidien de publication a le
potentiel d’un suivi plus serré des actualités, et plonge les audiences dans un
environnement où l’information est extrêmement prégnante. D’autant qu’une des
pratiques de consommation des journaux consiste à consulter les titres, affichés tout
autour des kiosques au coin des rues chiliennes.
37 L’événementialisation politique catalyse donc le flux de nouvelles, côté offre et côté
demande. Le temps médiatique s’étend23 et met sous pression les routines journalistiques
quotidiennes. D’autant que les conditions structurelles encadrent les possibilités
temporelles, en jouant sur l’espace de publication, le cycle de production et le temps de
diffusion.

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38 En plus de l’urgence médiatique, les facteurs structurels du processus de fabrication des


journaux contraignent la régulation de l’espace des journaux, les deadlines quotidiennes
des rédactions, mais offrent aussi les nouvelles possibilités de hiérarchisation. La
pagination des journaux oscille entre 12 et 48 pages, sans que l’on ne puisse constater
d’évolution constante. Elle connaît des variations selon le jour de la semaine (avec des
éditions très volumineuses le dimanche24), ou selon les annonces commerciales, qui se
multiplient à certains moments de l’année (comme avant Noël). Mais, malgré la
densification du volume de nouvelles, l’espace rédactionnel reste sensiblement similaire
entre 1970-1973. Le principe même de la mise à l’agenda, filtrer le flux de nouvelles,
devient difficile à opérer.
39 La pression se fait d’autant plus forte que les conflits spatiaux entre publicité
commerciale et espace rédactionnel s’accentuent. Un journaliste de Clarín explique :
« (...) Les multinationales de la publicité disaient “nous voulons la page de droite,
après la politique ou avant la politique”. Et c’est là où nous avions énormément de
problèmes avec le directeur. (...) Mais on vendait cette page, et il fallait la défendre
pour que se maintienne son numéro, le nom de la page de droite, la 11 par exemple.
Donc je devais être là jusqu’à la fermeture du journal pour qu’ils ne me changent
pas la page de droite. C’était une lutte constante »25.
40 Les temporalités du journalisme chilien se modifient donc dans l’urgence médiatique par
l’intensification de la pression commerciale.
41 Les contraintes structurelles jouent aussi sur les temporalités journalistiques par les
technologies utilisées pour diffuser les journaux et pour les fabriquer. Les moyens
habituels de transport conditionnent largement les deadlines journalistiques, d’autant que
la géographie chilienne oblige à une livraison par avion, aux extrémités du pays au moins
26
. Si les moyens de diffusion médiatique ne connaissent pas de révolution majeure durant
l’Unité populaire, les technologies d’impression utilisées s’améliorent, ce qui entretient
l’augmentation du volume de nouvelles publiées, et permet aux journalistes de gagner du
temps dans leur travail quotidien. Ainsi, le service d’impression de la Sociedad Imprenta
Horizonte (qui appartient au PC) ajoute à ses deux vieilles rotatives typographiques, la
première rotative offset du pays27. Au-delà de la capacité d’impression que cette troisième
rotative offre, l’introduction de la technologie offset a des conséquences de grande
ampleur. Comme dans le cas français, la rotative offset « redéfinit les étapes du cycle de
production » et engendre « une augmentation générale de la pagination », une
« standardisation des maquettes », « favorisant l’adjonction d’outils visuels tels
l’infographie » (Kaciaf, 2013). Ici, les conditions technologiques d’exercice du journalisme
ouvrent des possibilités temporelles nouvelles, que ce soit par le gain de temps dans le
cycle de production ou la gestion plus efficace de l’espace des journaux.
42 Les conditions structurelles d’exercice du journalisme ne sont donc pas simplement des
contraintes. Les principales évolutions montrent la dilatation du volume des journaux, la
multiplication des deadlines dans le quotidien journalistique, mais aussi la possibilité d’un
travail de hiérarchisation plus efficace. Si l’abondance de nouvelles entraîne une pression
sur les routines journalistiques et ouvre de nouvelles possibilités, comment les
temporalités journalistiques s’adaptent pour fabriquer les quotidiens, dans cette urgence
médiatique ?

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43 Malgré les innovations technologiques, les habitudes journalistiques ne parviennent pas à


contenir le flux effréné de nouvelles, comme le montrent les petits arrangements
quotidiens repérables dans les pages des journaux et dont les journalistes témoignent. Les
routines de séquençage spatial et temporel de l’activité connaissent des exceptions, qui
rendent les tâches de sélection et de hiérarchisation secondaires. La logique de la fluidité
s’affirme dans le processus de fabrication des journaux, et s’articule à la temporalité de la
mise à l’agenda pour privilégier peu à peu le volume de nouvelles publiées.
44 Les arrangements spatiaux qu’impose l’urgence médiatique sont incarnés par les deux
ruptures majeures de l’organisation visuelle des unes d’El Mercurio, et dans les
changements dans la composition des pages intérieures des journaux. Sans pour autant
mobiliser de nouvelles ressources technologiques et compétences, le quotidien
conservateur casse ses formes traditionnelles à deux occasions. Ces épisodes sont lus à
juste titre comme des sommets de la propagande conservatrice (Bernedo & Porath, 2004 :
120 ; Tupper, 2003). Le 15 juin 1973, durant une grève de mineurs du cuivre, la une est
composée de deux photos dans la hauteur et d’un titre sur 8 colonnes, pour représenter le
chaos vécu par le pays. Le 5 septembre 1973, un montage photo dessine une queue
interminable (devant un magasin, suppose-t-on). Le pochoir appliqué à la photo met
visuellement en scène une courbe sinusoïdale longue de toute la diagonale d’une page
blanche ce qui représente les carences économiques vécues par la population et
l’immobilisme du gouvernement de S. Allende.

Image 1 : Les unes d’El Mercurio, le 15 juin et le 5 septembre 1973

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45 Si ces deux unes restent des exceptions à visées idéologiques28, elles mettent en cause les
normes sur lesquelles fonctionne le journalisme professionnel, et que le journal
conservateur avait grandement participé à installer (Santa Cruz, 1988). La une n’affiche
plus le traitement hiérarchisé d’une série de nouvelles présélectionnées et ne fait plus
état d’objectivité par la confrontation des sources. Or à partir du moment où nous avons
montré comment la temporalité de la mise à l’agenda s’appuie sur le professionnalisme
journalistique, ces deux ruptures dans l’organisation visuelle du quotidien montrent
comment l’urgence s’immisce progressivement dans une temporalité routinisée.
46 La mise en page de l’urgence journalistique oblige à la transformation de l’organisation
des pages intérieures des journaux. Au fil de l’Unité populaire, le quadrillage subit des
arrangements de composition, notamment dans la hauteur : de nombreuses colonnes
dépassent la hauteur du bloc article adjacent. La désorganisation spatiale et visuelle des
pages est aussi visible dans la multiplication des brèves au cœur des pages. Ces marges
d’ajustement étaient déjà octroyées aux journalistes, mais leur usage est toujours plus
fréquent. On trouve là une explication à l’augmentation du volume de nouvelles publiées
malgré une relative stabilité de la pagination. Surtout, ces zones sont de plus en plus
étendues et répétées ce qui laisse une plus grande marge d’action face à l’étendue du flux
et la fréquence des nouvelles. La logique d’anticipation propre au travail de valorisation
des nouvelles fait preuve l’élasticité. Dans l’urgence médiatique, l’exception de
l’ajustement spatial devient la règle. De plus en plus nombreux, ces résidus de nouvelles
sont aussi mono-inspirés (quand les sources sont citées), ce qui nuance le principe de
confrontation des sources. Les pratiques d’organisation formelle des journaux
privilégient donc la circulation de brèves sur le tri des nouvelles et détournent la
temporalité de la mise à l’agenda pour s’ajuster au temps événementiel.
47 Ces arrangements spatiaux font peser une forte pression sur la régulation des deadlines.
Intensifiée avec la multiplication des journaux et la fréquence des publications, la

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concurrence médiatique se manifeste dans les salles de rédaction par la comparaison


systématique des différents médias lors de la réunion de rédaction. L’urgence intensifie
donc la « circulation circulaire » de l’information. Cette mise en concurrence est alors
ressentie comme une variable de l’affrontement entre deux appareils médiatiques. Et, au-
delà des messages médiatiques (Joignant, 2012), cette concurrence politique se manifeste
dans les précautions temporelles prises à son égard. À Clarín, la politique est l’objet d’une
deadline retardée :
« Tout ce qui était du niveau international, économie, syndical était ce qui était fini
en premier, et on gardait toujours la politique et la une pour le dernier moment » 29.
48 Le conflit politique oblige à garder une certaine réactivité, dont les témoignages
montrent l’intensité dans le quotidien journalistique :
« Chacun d’entre nous avait les journaux, et la radio, et la télévision. (...) quand il y
avait quelque chose (…) on sortait tout de suite, en courant les uns derrière les
autres et… tout résidait dans le fait que celui qui avait l’information était le
meilleur »30.
49 Nourrie par le conflit politique, la concurrence dérègle donc les opérations habituelles de
séquençage du processus de fabrication des journaux.
50 Paradoxalement, le conflit politique fait vaciller les routines quotidiennes des journalistes
en ouvrant des espaces de débat, au-delà des lignes de parti. Durant la réunion de
rédaction, les voix se lèvent plus facilement et les propositions sont moins hiérarchiques,
comme le montre le souvenir de conférences de rédaction « participatives » :
« Ce qui était le plus incroyable, à Clarín par-dessus tout, c’est que nous participions
tous à la réunion de rédaction. Quand je dis tous, je dis que jusqu’aux linotypistes
qui travaillaient avec le plomb, (...) ils venaient et écoutaient, prenaient la parole et
participaient »31.
51 Ces espaces de débat dérèglent les réunions de rédaction, ce point d’ancrage dans le
séquençage de la fabrication des journaux, et reflètent la volonté de faire entrer un
maximum de nouvelles dans le chemin de fer, à la différence de la sélection hiérarchique.
52 Avec l’accélération politique du quotidien, les institutions médiatiques connaissent des
blocages et des contraintes qui obligent les journalistes à « batailler » en permanence
avec les deadlines. C’est là l’impact de l’événementialisation politique sur la temporalité de
la mise à l’agenda. Les pratiques de sélection et de hiérarchisation ne disparaissent pas,
elles deviennent secondaires. Prévaut peu à peu la capacité à rendre compte du flux de
nouvelles malgré son caractère aléatoire et la fréquence des événements.

53 Des pratiques, des voix et des conflits contestent enfin la figure du journaliste-gatekeeper,
ce qui entre en synergie avec les contre-pratiques constatées. Le projet de nationalisation
du monopole de papier, La Papelera32, en est une bonne illustration. Par la voix de la
Société interaméricaine de presse, les forces conservatrices dénoncent officiellement le
risque que fait peser cette politique publique de distribution de papier sur la liberté
d’expression33. Dans sa réponse, S. Allende réaffirme le respect du pluralisme, qu’il place
dans la représentation des journalistes professionnels dans l’organisme de distribution du
papier, et dans l’accès facilité au crédit des groupes médiatiques souhaitant lancer leur
entreprise de production et de distribution de papier. Il rejette enfin l’interventionnisme
de la SIP. En fin de compte, La Papelera n’est pas nationalisée mais le prix du papier est

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rendu fixe, et ne sera libéralisé que sous la dictature. En deçà de l’argument de la liberté
d’information (dont s’arrangent allègrement A. Edwards et El Mercurio après le coup
d’État), c’est la circulation du flux de nouvelles qui est l’enjeu de cette bataille,
l’approvisionnement en papier contraignant directement l’espace de la presse, le volume
et la fréquence de publication.
54 Les expériences de presse alternative rompent aussi avec la temporalité de la mise à
l’agenda. En lisant des journaux amateurs de quartier comme Nueva Havana ou en se
documentant sur Mañanita et Surazo34, on se rend compte que cette presse cherche à
inclure dans le flux de nouvelles des sujets traditionnellement éliminés par les pratiques
professionnelles de sélection (activités de quartier, vie quotidienne des classes populaires,
traditions mapuche…). Mais les contre-pratiques jouent aussi sur plusieurs autres
registres. Elles empruntent des formes visuelles multiples et moins codifiées (le dessin
notamment). Elles publient des articles de taille variable et ajustent leur mise en page
sans recours au quadrillage rectangulaire classique. Elles font varier leur rubricage de
numéro en numéro. Les sources convoquées ne répondent finalement pas au standard de
l’origine institutionnelle. Et la médiation est tronquée puisque ces sources sont moins
citées qu’elles n’ont directement accès aux pages. Ces variations de formats et de styles
journalistiques ne permettent plus d’opérer la figure du gatekeeper. Les principes de
sélection et de hiérarchisation de l’information comme la relation aux sources sont
contestés. Ces expériences montrent donc comment les contre-conduites journalistiques
se défont de la temporalité institutionnelle de la mise à l’agenda.
55 Les fondements de cette temporalité sont finalement atteints par les conflits au sein des
arènes corporatistes. Le « bon » journalisme est par exemple l’objet d’une
problématisation, dans le cadre de l’Assemblée des journalistes de gauche (avril 1971) 35,
qui regroupe près de 320 professionnels, des hommes politiques (dont Allende) et des
universitaires (dont A. Mattelart). Les discussions mettent en cause l’ethos journalistique
en interrogeant le positionnement et l’objectivité des journalistes dans l’espace social.
L’Assemblée veut faire concurrence au monopole qu’exerce le Collège des journalistes sur
la représentation et la régulation du champ. Dans son discours, Allende incite les
journalistes à reconstruire une communauté autonome et homogène, en redéfinissant les
frontières de la profession. Les journalistes critiquent plus directement l’inégalité d’accès
aux médias. Président de l’Assemblée, M. Cabieses affirme que « [leur] mission
fondamentale est de se joindre à la voix de ceux qui ne s’expriment pas dans les moyens
de communication ».

56 Les pratiques et le discours habituels sur le rôle social des journalistes voient leurs
logiques temporelles contestées, contournées et renversées. Dans ce temps événementiel,
la gestion de l’espace journalistique est moins routinisée. Les journalistes s’arrangent
pour capter la plus grande partie des événements, ce qui tempère le séquençage du
processus de fabrication des journaux, l’opération de filtrage et la figure discursive du
journaliste-gatekeeper. Émerge une conception concurrentielle de la réactivité. La
temporalité de la fluidité fait son nid, elle devient primordiale au creux des opérations de
sélection et de hiérarchisation des nouvelles, et semble même se consolider dans le
contexte radicalement différent du régime autoritaire.

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De la consolidation de la temporalité de la fluidité


57 En matière médiatique, l’Unité populaire est une période où émergent de nouvelles
pratiques et de nouveaux discours qui réarticulent les logiques temporelles du
journalisme. Pour asseoir cette hypothèse, nous devons revenir sur les signes qui laissent
penser que la temporalité de la fluidité se consolide après 1973. En effet, la continuité des
pratiques professionnelles des journalistes pose problème (Faure, Salinas, Stange, 2013),
car elle surestime le mythe de l’objectivité, sans considérer le poids de l’idéologie
professionnelle (Tuchman, 1972). En regardant l’évolution des pratiques durant le régime
autoritaire, on peut relativiser le poids de la culture journalistique et insister sur la
transformation du régime de temporalité que cachent les routines. La redéfinition de la
newsworthiness n’opère plus alors dans l’urgence médiatique, mais dans le prolongement
d’un état d’urgence où le journaliste n’est pas autorisé à redevenir gatekeeper. Vu que
nous ne nous appuyons pas sur un travail de terrain exhaustif, ce dernier point constitue
une ouverture.
58 Depuis le milieu des années 1950, la régulation du journalisme répond à une logique
socioprofessionnelle : l’autonomisation du champ journalistique permet d’en gérer la
population, les frontières, les « bonnes pratiques » et les normes discursives dans une
relation privilégiée entre l’État-providence (Estado de Bienestar) et la corporation
journalistique. Cette logique socioprofessionnelle s’est construite, dès le tournant du XXe
siècle, à travers l’apparition d’entreprises médiatiques, avec leurs stratégies de
rentabilité spécifiques ; un marché de l’information qui impose ses rythmes et ses
demandes ; l’élargissement et la diversification des médias et des formats ; l’espace
majoritaire qu’acquièrent « l’information, la nouveauté, l’annonce commerciale, les
accidents de la quotidienneté urbaine » ; la relégation de l’idéologie à l’éditorial ; et la
consolidation de « narrativités standardisées ou de genres proprement journalistiques et
des professionnels de la presse » (Ossandón, Santa Cruz, 1998 : 14). On retrouve ici les
caractéristiques de la temporalité de la mise à l’agenda.
59 Mais la souveraineté de l’État chilien reprend violemment ses droits dès le 11 septembre
1973. Le coup d’État débouche sur l’utilisation de mécanismes juridiques d’un contrôle
étroit de l’activité journalistique, dans un pluralisme limité. La réduction du marché aux
médias étatiques et aux entreprises dont les dirigeants appartiennent à l’élite politico-
économique proche de la Junte militaire en est un premier ressort (Geoffroy, Sunkel,
2001)36. L’utilisation directe des médias par l’État chilien puis la censure installée en sont
un deuxième versant. Le contrôle de l’information par menaces, actes de répression et
filtrage préalable, un troisième, qui entraîne l’auto-censure des journalistes qui
continuent à exercer. La publication du livre blanc intitulé « La politique culturelle du
gouvernement du Chili » en 1974 fixe finalement les règles du « bon » exercice de
l’activité médiatique. Ce sont autant de choix gouvernementaux qui réduisent
l’autonomie journalistique, en même temps que le flux de nouvelles publiées de façon
quotidienne. En 1981, sept ans après le coup d’État, les journaux publient en moyenne une
soixantaine de nouvelles par jour37. Difficile alors de soutenir que c’est
l’événementialisation de l’actualité qui continue la métamorphose des temporalités
journalistiques après le coup d’État. Mais la réduction du nombre de nouvelles publiées
dans les journaux ne signifie pas pour autant que le travail de sélection de l’information,
constitutif de la figure du gatekeeper, ait repris le dessus.

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60 Au contraire, la façon dont les temporalités légitiment les arrangements et les usages
journalistiques dans les témoignages postérieurs au régime autoritaire montre qu’il y a
un mouvement de normalisation de la temporalité de la fluidité. La fonction de gatekeeper
ne domine plus, bien que les journalistes s’emploient à montrer la continuité de leur rôle
social. Alors, la logique pratique consiste à réduire les médiations pour que le flux de
nouvelles soit fluide. C’est de cette façon que s’opère le réalisme journalistique, au moins
au début du régime de Pinochet.
61 D’un point de vue institutionnel, cette mutation prend effet dans la suppression de l’école
de journalisme de l’Université du Chili. La corporation perd alors un lieu central
d’opérationnalisation de son autonomie, par la gestion des entrées dans le milieu
journalistique comme la transmission des bonnes pratiques et des normes discursives de
l’activité professionnalisée. De même, les représentants du Colegio de periodistas sont
nommés jusqu’en 1981, avant de retrouver un droit d’éligibilité. Et la corporation se met à
combattre la politique de communication du régime. À partir de cette date, la journaliste
M. O. Monckeberg décrit l’organisme corporatiste comme « une instance qui a été en
première ligne de la défense de la liberté d’expression et la récupération de la
démocratie » (Monckeberg, 2009, p. 52). Au-delà du crédit à apporter à cette version d’un
mythe professionnel, il semble que le travail du Collège des journalistes change durant le
régime autoritaire : l’organisme corporatiste ne cherche plus à réguler le milieu
journalistique et la conduite professionnelle des journalistes, mais à garantir l’existence
du journalisme par un flux régulier de nouvelles. C’est aussi un des objectifs de
l’opposition médiatico-politique au régime militaire : les militants de la démocratie se
font un devoir de publier le plus souvent possible, malgré les pressions et la répression de
l’État.
62 Manque à ce stade une analyse plus systématique des journaux et surtout des
programmes télévisuels, compte tenu de la place qu’occupe désormais la télévision sur le
marché médiatique (Geoffroy, Sunkel, 2001). Mais nous voyons de nombreuses pistes qui
convergent vers l’hétéronomisation de l’activité journalistique. Au cœur de ce
mouvement, l’opération qui semble devenir à la fois impossible et contestée, consiste à
sélectionner ce qui constitue une nouvelle, ce qui a un intérêt journalistique, et à la
hiérarchiser par une technique de valorisation reflétant son importance selon des
critères professionnels. Réduit à la portion congrue par les filtres gouvernementaux, le
flux de nouvelles doit être saisi par les journalistes et relayé selon les formes imposées
par les acteurs de la propagande néoconservatrice et néomonétariste.
63 En outre, l’influence du paradigme néolibéral sur la politique menée par le gouvernement
civilo-militaire (Moulian, 1997) engage une libéralisation progressive du marché
médiatique. Cette ouverture aux intérêts privés (mais non partisans) ne génère pas de
nouvelles publications, mais renforce plutôt le duopole dans lequel la famille Edwards et
COPESA S.A. ont réussi à accumuler plus de 90 % des ventes, des audiences et de la
publicité sur le marché de la presse (Corrales, Sandoval, 2004). La libéralisation se fait
plutôt par une concurrence qui assoit la figure d’un journaliste filtrant les nouvelles non
plus dans le processus de fabrication des journaux, mais dans une course au scoop, c’est-à-
dire à l’accès à l’information. L’objectif premier n’est plus de hiérarchiser, mais de
garantir l’accès à un maximum de nouvelles dans un flux permanent et ininterrompu,
d’avoir la primeur des nouvelles.
64 Un des événements de cette libéralisation en est tout à fait symbolique. En avril 1987, la
visite du pape Jean-Paul II est l’occasion d’une retransmission « conventionnée » par la

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Junte militaire, pour laquelle chaque canal a un rôle précis (Tironi, Sunkel, 1993).
L’encadrement des pratiques télévisuelles et le recours à la technique du « direct »
paraissent décisifs. Cette pratique induit en effet une forme d’immédiateté dans le
traitement d’un événement. D’abord exceptionnel, ce dispositif médiatique s’est peu à
peu répandu dans l’espace télévisuel avec la reconquête d’une autonomie journalistique.
Telle une forme pure de réalisme journalistique, il efface le regard de la caméra sur
l’événement malgré les biais qu’impliquent les angles depuis lesquels la manifestation est
filmée. De même, l’opération de montage a beau se faire en temps réel, elle n’en implique
pas moins des choix sur ce qu’il faut montrer et comment il faut le montrer. Sans parler
des commentaires qui accompagnent les images… Cette piste reste donc à suivre.
65 La brève histoire médiatique du régime autoritaire laisse donc entendre que les
opérations de sélection et de hiérarchisation des nouvelles sont toujours bien présentes
dans l’exercice quotidien du journalisme, mais qu’elles sont subordonnées à l’urgence et à
l’expansion du flux de nouvelles. Le régime de temporalité qui émerge durant l’Unité
populaire se stabiliserait au fil du temps, en deçà des régimes politiques et de leur rapport
au pluralisme. Une nouvelle fonction est incarnée par des journalistes dont le rôle
politique est de fluidifier le flux ininterrompu de nouvelles. Ce qui évolue alors, ce sont
les possibilités journalistiques.

Conclusion
66 Nous avons proposé une histoire des temporalités journalistiques au Chili : leur
sédimentation, leur renouvellement et leur articulation (1950-1990). Ces temporalités ont
été reconstruites à partir d’un ensemble d’éléments hétérogènes, au cœur des techniques,
des pratiques et du discours journalistique et à la croisée de facteurs endogènes et
exogènes.
67 Dans chaque configuration, plusieurs logiques temporelles s’articulent selon une priorité.
Mais il y a toujours des marges d’ajustement, individuelles ou collectives, qui offrent une
capacité d’adaptation dans le quotidien journalistique. Ces marges se transforment peu à
peu en contre-pratiques, contre-conduites et conflits, à tous les niveaux (macro, meso et
micro). Partant, questionner la crise d’une temporalité journalistique à la croisée du
temps court et du temps long amène à observer ce que deviennent les habitudes de
fabrication et le réalisme des messages (la temporalité institutionnelle) dans le temps de
l’urgence.
68 Durant la période de l’Unité populaire, cinq éléments synthétisent les métamorphoses de
la temporalité journalistique. Premièrement, face à l’accélération du flux de nouvelles, les
routines journalistiques se contractent : les signes de fabrication exposés dans les pages
des journaux comme les récits qu’en font les journalistes essaient de montrer la
continuité dans l’exercice quotidien de la profession. Par ses routines, le discours
professionnel des journalistes cherche à réaffirmer sa performativité désormais
contestée. Dans notre cas, c’est la fonction du gatekeeper et la temporalité de la mise à
l’agenda qui résistent, dans une opération de séquençage qui définit deadlines et
newsworthiness.
69 Deuxièmement, plutôt qu’une crise idéologique, émerge un problème journalistique face
au temps événementiel. L’accélération du flux de nouvelles engendre des difficultés dans
le travail quotidien de mise à l’agenda. La fonction de gatekeeper vit des distorsions : les

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deadlines se multiplient et la hiérarchisation des nouvelles est saturée par la porosité de la


newsworthiness. Le séquençage de l’activité journalistique devient élastique. L’urgence
devient peu à peu la règle, et non plus l’exception de l’ajustement. L’Unité populaire, ce
sont les temps agités où se métamorphose, au Chili, la temporalité de la mise à l’agenda.
70 Troisièmement, la ré-articulation pratique et organisationnelle des temporalités
journalistiques ne fait pas table rase. Les journalistes chiliens ne cessent pas de
sélectionner et de hiérarchiser les nouvelles. Ces deux fonctions ne s’exercent plus de la
même façon, du fait de leur nouvel objectif commun : donner de la fluidité à la circulation
des nouvelles. Autrement dit, trouver les solutions pratiques pour perdre moins de temps
avant la publication et publier le plus souvent possible. L’urgence médiatique fait entrer
le réalisme journalistique en mutation ; il est moins incarné par la sélection des nouvelles
que par l’optimisation du flux de nouvelles.
71 La focale des temporalités montre que le coup d’État n’est pas une rupture chaotique dans
l’histoire du journalisme chilien. On observe une continuité dans les pratiques
journalistiques classiques, mais selon une autre logique. Si on observe les temporalités
journalistiques, la séquence ne se ferme pas avec la crise politique, elle s’ouvre vers une
nouvelle temporalité. Paradoxalement, c’est durant un régime politique au pluralisme
limité que cette nouvelle logique se consolide. La temporalité de la fluidité s’affirme dans
un contexte autoritaire où les rédactions n’ont plus la main sur la sélection et la
hiérarchisation du flux de nouvelles. Cette logique se stabilise à la fin des années 1980,
avec la libéralisation du marché médiatique, qui donne une dimension plus économique à
l’urgence médiatique.
72 Enfin, les perspectives ouvertes par cette approche des crises de temporalité sont
extrêmement stimulantes pour comprendre ce que devient le journalisme actuellement.
Le développement des chaînes d’information en continu et des sites web de mass media
engendrent différents phénomènes temporels : la multiplication des supports utilisés, les
interactions répétées et instantanées avec sources et audiences (intégrées en bonne part
dans les pratiques de publication « embed » ou dans le community management propre aux
pages Facebook, Twitter et Instagram) semblent s’ancrer dans une autre temporalité,
celle de l’immédiateté. Il faudra alors poursuivre l’hypothèse dans ce « monde de haute
fréquence » (Boullier, 2014). Reste à savoir comment, dans cette nouvelle temporalité,
discours, figures et pratiques se réajustent et se réarticulent. Quelles sont désormais les
possibilités journalistiques ?

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NOTES
1. On y retrouve l’essentiel des mesures de nationalisation (secteurs bancaires, du cuivre, du
textile...)
2. Une des dates clés reste la marche des casseroles vides composée des chiliennes des classes
aisées et de classes moyennes, le 1er décembre 1971.
3. Notamment à partir de la grève des camionneurs, qui paralyse le pays, en octobre 1972.
4. « L’ensemble des éléments qui entrent en jeu pour faire exister physiquement le texte
périodique : (...) les données relatives au support (papier, livre, feuille, volume, écran), aussi bien
que celles qui relèvent plutôt de la page (typographie, mise en page, rubricage, illustration,
insertion des annonces). Sont même contenus dans cette « matière » du journal des facteurs plus
extérieurs au texte périodique, lorsqu’ils influencent directement sa fabrication et sa diffusion :
prix de vente et conditions de commercialisation, délais d’acheminement, relations entre les
journalistes et leurs informateurs » (Lévrier, Wrona, 2013, p. 8).

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5. El Mercurio a été créé en 1901 ; El Siglo circule depuis 1940 malgré les périodes de clandestinités
du PC ; La Hora prend le nom de La Tercera en 1949 ; Clarín est lancé en 1954.
6. Pour preuve, un projet de loi proposé le 5 janvier 2016 par les députés Habsbún, Ulloa et
Urrutia (membres de l’Union des démocraties indépendants, UDI, le parti qui se réclame toujours
pinochettiste) vise à sanctionner « celui qui exalte, nie ou minimise la figure du Président de la
République ou du gouvernement qui a enfreint la constitution et les lois ». Entre les lignes, la
figure d’Allende est clairement pointée du doigt.
7. L’Unité populaire réunit le Parti communiste, le Parti socialiste, le Parti social-démocrate, le
Mouvement d’action populaire unitaire, l’Action populaire indépendante, finalement rejoints par
la Gauche chrétienne en 1971.
8. Le MIR n’entre pas dans la coalition de gouvernement, mais reste tout proche : il fournit la
garde rapprochée d’Allende (GAP) et s’implique sur le terrain, dans les poblaciones, les cordons
industriels ou dans des dispositifs d’approvisionnement. Avec certaines franges du PS et du
MAPU, le MIR prône une voie plus radicale que celle de la coalition, stratégie surnommée «
avanzar sin transar » (« avancer sans compromis »).
9. L’idée de « Révolution » est transversale dans le champ politique chilien au début des années
1960 (Gárate Château, 2013).
10. Il existe des tableaux plus complets de ce rapport de force économico-politique (Uribe, 1979).
Le camp conservateur publie 540.000 exemplaires quotidiens en moyenne, tandis que le camp
réformateur en cumule 300.000 (Santa Cruz, 1988, p. 113).
11. Le caractère mythique du récit sur « l’exception démocratique chilienne » est largement
discuté (notamment : Blumenthal, Pinto Vallejos, 2004 ; Jocelyn-Holt, 2005).
12. « Je restais parfois jusque tard le soir, et il y avait une information : que le Ministre a dit je ne
sais quoi. Donc j’appelais le type d’El Mercurio, par téléphone depuis le journal, et je lui disais :
“Ecoute, il s’est passé ça”. Parce que je... s’il ne l’avait pas, le jour suivant ils allaient le... au moins
lui donner un avertissement, donc c’était l’esprit qu’il y avait dans la corporation à cette époque-
là, de camaraderie de travail », entretien avec E. Carmona, 16 décembre 2008.
13. « C’est-à-dire qu’il y avait la crédibilité envers l’autre journaliste, à qui on faisait confiance,
c’était un homme qui donnait pour le journal », entretien avec G. Saavedra, 21 septembre 2010.
14. La « maquette anticipant sur le contenu (nature et taille des articles et publicités des pages
des rubriques de l’édition du journal en préparation) » (Neveu, 2001, p. 7-8).
15. Entretien avec G. Saavedra, 21 septembre 2010.
16. Nous faisons ici volontairement référence au documentaire d’A. Mattelart et C. Marker du
même nom, sur l’expérience chilienne, diffusé en 1974.
17. Le 27 avril 1973, durant la marche des secteurs pro-gouvernementaux, l’ouvrier communiste
J. Ahumada Vásquez est tué par des coups de feu provenant du siège du Parti démocrate-
chrétien.
18. Comme « l’Accord sur la grave fracture de l’ordre institutionnel et légal de la République »,
du 22 août 1973, porté devant la Chambre des députés par le Parti national et le Parti démocrate-
chrétien.
19. Jusqu’à y inclure, en 1973, des membres des forces militaires.
20. Le nombre annuel de grèves croît considérablement : de 977 en 1969 à 3652 en 1973 (Marini,
1976 : 152). Les usages de l’espace public sont de plus en plus diversifiés dans les « manifestations
de rue à Santiago du Chili durant l’Unité populaire » (Palieraki, 2002).
21. Il est important de noter qu’il ne s’agit pas, pour la coalition de l’Unité populaire, de prendre
le contrôle de tous les médias chiliens, mais plutôt, selon le programme, de « donner une
nouvelle orientation éducative et les libérer de leur caractère commercial, en adoptant des
mesures pour que les organisations sociales disposent de ces médias, éliminant en leur sein la
présence néfaste de monopoles ». Voir Comando Nacional de la candidatura presidencial de

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Salvador Allende, “Una nueva cultura para la sociedad”, Programa básico de gobierno de la Unidad
Popular, Santiago de Chile : Horizonte, pp. 31-32.
22. « Soleil de la connaissance » en langue mapuche.
23. N’ayant pas analysé ce secteur, nous supposons simplement que les médias audiovisuels
alimentent ce volume de nouvelles. Ainsi, la télévision contribue à cette abondance en gagnant
progressivement des récepteurs et en augmentant sa programmation quotidienne : en 1963, les
chiffres font état de 35 000 écrans sur le territoire, une estimation qui dépasse les 55 000 en 1967
et atteint presque 300.000 postes en 1970 (Mattelart, Mattelart, Piccini, 1970, p. 72).
Simultanément à l’expansion de l’accès à la télévision, on observe un accroissement du temps
d’antenne.
24. Alors qu’il tire à hauteur de 100.000 exemplaires en semaine, El Mercurio en publie 340.000 le
dimanche. Ce jour-là, la pagination d’El Siglo passe de 12 à 16 pages.
25. Entretien avec G. Saavedra, 21 septembre 2010.
26. La principale métamorphose est dans la programmation audio-visuelle, qui devient plus
étendue dans le temps et multiplie les deadlines du fait d’une capacité à diffuser en temps réel des
informations préfabriquées.
27. L’achat et l’importation de cette machine de marque Poligraf est permise grâce au don que
fait P. Neruda après avoir remporté le Prix Lénine pour la paix et le Prix Nobel de littérature
(1971).
28. Déjà largement démontré par les études historiques (Lagos, 2007), le rôle d’A. Edwards, le
propriétaire du journal, dans le travail de sédition qui a nourri le blocage et poussé au coup
d’État est aujourd’hui questionné par la justice chilienne. Il a été entendu par le juge M. Carroza
dans le cadre d’une enquête sur les acteurs civils et militaires qui ont encouragé au coup d’État
(Lagos & Santa Cruz, 2015).
29. Entretien avec G. Saavedra, 16 septembre 2010.
30. Entretien avec G. Saavedra, 16 septembre 2010.
31. Entretien avec G. Saavedra, 16 septembre 2010.
32. L’entreprise CMPC créée en 1920 appartient au candidat de droite à l’élection présidentielle
de 1970, J. Alessandri (PN).
33. Par un courrier du 27 novembre 1971, la Société interaméricaine de presse demande à S.
Allende de renoncer au projet. Présidée par A. Edwards
AgustÌn Edwards McClure
, le directeur d’El Mercurio, la section chilienne s’effraie des possibilités de censure
qu’offre la nationalisation de la seule entreprise de production de papier.
34. L’occupation des journaux La Mañana de Talca, en août 1971, et El Sur de Concepción en
octobre 1972, par les militants du Mouvement de gauche révolutionnaire (MIR), débouche sur la
publication de journaux alternatifs de la part de ces rédactions, respectivement La Mañanita (la
petite Mañana) et Surazo (le grand Sur). Sans archive de ces journaux, nous nous appuyons donc
sur des documents de seconde main qui relatent ces expériences.
35. Pour plus d’informations : « La Asamblea de los periodistas de izquierda », Punto Final,
“Documentos”, Suplemento de edición, n° 129, Martes 27 de abril de 1971. URL : http://www.pf-
memoriahistorica.org/PDFs/1971/PF_129_doc.pdf
36. La Junte militaire ordonne d’abord la fermeture de nombreux médias assimilés au projet
« marxiste » de l’Unité populaire. Parmi les journaux, El Siglo, Las Noticias de Última Hora, Puro Chile
sont fermés. Seuls les quotidiens El Mercurio, La Segunda, La Tercera, Las Últimas Noticias et La
Nación, sont maintenus, formant un oligopole entre deux grandes entreprises privées (El
Mercurio S.A. et COPESA S.A.) et un journal étatique (La Nación).
37. À l’exception de La Tercera qui en affiche 114 en moyenne. On voit aussi une « relation
inversement proportionnelle entre l’augmentation du nombre de pages des journaux et la

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diminution des informations publiées » (Salinas, Stange, 2007). Les transformations des formats
des quotidiens jouent aussi directement sur ce phénomène, tout comme la croissance des espaces
publicitaires.

ABSTRACTS
Do order and crisis alternate in journalistic temporalities? The case of Popular Unity in Chile
(1970-1973) shows that practical routines and discursive habits in journalism are historically
situated and can metamorphose. The transformations are backed by established norms but cause
other temporal logics to emerge, which slowly get the upper hand. In Chile, the temporality of
agenda-setting and the figure of gatekeeper are challenged by political events and media
urgency. The selection and newsworthiness of information don’t disappear, but their objectives
change. They leave room for fluidity in a temporality that journalists use to provide an extended
and accelerated flow of information. Reactivity is redefined. Popular Unity therefore implies
those turbulent times in Chile when the temporality of agenda-setting changed. It is important to
study this case because of the historical differences between the changes that took place in
journalism and the succession of political regimes, since the temporality of fluidity emerged
during Salvador Allende’s democratic government and was consolidated under the authoritarian
regime of Pinochet.

Les temporalités journalistiques connaissent-elles des ordres et des crises ? Le cas de l’Unité
populaire au Chili (1970-1973) montre que les routines pratiques et les habitudes discursives du
journalisme sont historiquement situées et connaissent des métamorphoses. Ces transformations
s’appuient sur les normes en vigueur, mais font émerger une autre logique temporelle qui prend
peu à peu le dessus. Dans le cas chilien, la temporalité de la mise à l’agenda et la figure du
gatekeeper sont de plus en plus contestées par l’événementialisation politique et l’urgence
médiatique. La sélection et la hiérarchisation des nouvelles ne disparaissent pas, mais elles
s’opèrent dans un autre but. Elles laissent la place à la temporalité de la fluidité, par laquelle les
journalistes doivent nourrir un flux de nouvelles plus étendu et accéléré. La réactivité se
redéfinit alors. L’Unité populaire, ce sont donc les temps agités où se métamorphose, au Chili, la
temporalité de la mise à l’agenda. Et tout l’intérêt de ce cas réside dans le décalage historique
entre ces métamorphoses journalistiques et la succession des régimes politiques puisque la
temporalité de la fluidité émerge durant le gouvernement démocratique d’Allende et se consolide
sous le régime autoritaire de Pinochet.

¿Las temporalidades periodísticas conocen órdenes y crisis? El caso de la Unidad popular en Chile
(1970-1973) da cuenta de las rutinas prácticas y de los hábitos discursivos del periodismo como
históricamente situados y sujetos a metamorfosis. Si bien las transformaciones se basan en las
normas vigentes, también generan otra lógica temporal que se impone progresivamente. En el
caso chileno, la temporalidad de la agenda y la figura del gatekeeper son contrariadas por la
eventualización (événementialisation) política y la urgencia mediática. La selección y la
jerarquización de noticias no desaparecen sino que cambian de objetivo, haciendo lugar a la
temporalidad de la fluidez, a través de la cual los periodistas deben alimentar un flujo de noticias
más extendido y acelerado. Así, la reactividad se ve redefinida. La Unidad popular corresponde a
los tiempos agitados en los que, en Chile, se transforma la temporalidad de la agenda. Se trata de

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une caso especialmente interesante debido al desfasaje histórico entre estas metamorfosis
periodísticas y la sucesión de regímenes políticos: la temporalidad de la fluidez emerge durante
el gobierno democrático de Allende pero se consolida bajo el régimen autoritario de Pinochet.

INDEX
Mots-clés: temporalités, journalisme, crise, Être journalistique, pratiques, discours, flux de
nouvelles
Keywords: temporalities, journalism, crisis, journalistic Being, practices, discourse, news flows
Palabras claves: temporalidades, periodismo, Ser periodístico, prácticas, discursos, flujo de
noticias

AUTHOR
ANTOINE FAURE
CIDOC – Centro de Información y Documentación
Universidad Finis Terrae
Pedro de Valdivia 1646
7511282
Comuna de Providencia
Santiago de Chile
antoinelucienfaure@gmail.com

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