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Clinique lacanienne 8 27/04/05 15:51 Page 139

Discussion de l’intervention
de Marie-José Corentin-Vigon
Guy Lérès

Puisque Marie-José Corentin-Vigon m’implique si gentiment


dans sa conclusion à propos de son articulation principale autour
du démenti sans doute dois-je tenter de définir cette notion. Le
sujet qui est entré de plain pied dans le symbolique dispose de
trois modes pour manifester un refus selon Freud. D’abord et de
façon inaugurale il y a le refoulement (Verdrängung) puis la déné-
gation (Verneinung), enfin le démenti. Disons pour les distinguer
rapidement que le refoulement consiste à virer à l’inconscient une
notion reconnue comme inacceptable. La dénégation met en jeu
un mouvement presque inverse puisqu’elle consiste à nier une
notion qui a émergé de l’inconscient. Tout en la reconnaissant par
ce refus même. Le démenti se joue quant à lui au niveau de la réa-
lité même si les raisons de l’articuler peuvent être d’un autre
ordre. Démentir consiste simplement à nier quelque chose de la
réalité, une perception par exemple. Freud l’a d’abord isolé à par-
tir de la négation portée sur le manque de pénis de la femme. En
travaillant avec Josiane Desrose, Marie-José Corentin-Vigon et
quelques autres autour de la notion de CER, Colonisation esclava-
giste racialisée, notre attention a été attirée par l’usage du démenti
dans ce lien social particulier. Cette notion a été élaborée par
Jeanne Wiltord pour tenter d’appréhender ces particularités et
leur transmission pour l’élaboration de la subjectivité pour ceux

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LA CLINIQUE LACANIENNE N° 8

qui sont issus de la culture esclavagiste racialisée dans les


Caraïbes. La clinique semble bien confirmer l’hypothèse de la
fonction du démenti. Les jolies démonstrations de Josiane et
Marie-José sont à ce titre convaincantes. Puisque Josiane l’a évo-
qué sans la définir davantage, je dois exposer brièvement cette
fonction particulière du démenti dans la culture issue de la colo-
nisation esclavagiste racialisée. Le système de l’esclavage romain
tolérait une certaine spécularité par l’appartenance de l’esclave à
la familia et du fait de l’égalité première lors de la lutte de pur
prestige. L’image de l’esclave pouvait figurer celle du maître
comme castré. Le système impliquait aussi une certaine réversi-
bilité en ce que le maître d’aujourd’hui pouvait être l’esclave de
demain suivant l’heur des combats. Ces deux particularités ne
sont pas admissibles dans un système de colonisation esclavagiste
généralisée. Aucune réversibilité ne peut s’envisager, le blanc ne
peut être l’esclave du noir même dans les pires cas. De même
pour la spécularité. Ce discours non seulement la refuse mais
dément la castration qu’elle implique, conférant alors à l’esclave
l’image de l’animalité d’une jouissance non castrée. N’est-ce pas
ce qu’illustre Welto lorsqu’elle refuse qu’un homme s’adresse à
elle en créole ? Le démenti de la castration du maître devient l’ar-
ticulation même du discours. Ainsi « Lenoir » accède pour tous
les protagonistes, maître, affranchis, esclaves même, au rang de
signifiant de cette jouissance à rejeter. Nous avons entendu com-
ment le « don » de Welto que nous a présenté Marie-José, s’ins-
crit dans cette problématique du démenti. L’autre mérite de son
exposé est certainement d’avoir su décoller cet usage de tout
soupçon de perversion et d’avoir insisté sur la structure hysté-
rique malgré la présence avérée d’hallucination. Je voudrais vous
proposer un petit schéma que me suggère le travail de Marie-
José : don-bébé-castration-mort où la mort comme produit est
préférable à la castration. Josiane nous a montré combien le
ravage maternel a sa source dans ce partage du manque que
masque pour Welto le don. Ceci, très partagé, est redoublé par le
démenti. La transmission d’une femme à l’autre est ainsi celle de
la haine. Ne s’inscrit-elle pas selon le même schéma que celui
dont j’ai usé pour rendre compte du travail de Marie-José ?

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