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Vérité et imposture au sens extra-moral : le coup de Sokal

Elie During
Université de Paris Ouest Nanterre

Published in Jean-Charles Darmon (dir.), Figures de l’imposture : entre philosophie,


littérature et sciences, Paris, Desjonquères, 2013

« Il y eut une fois, dans un recoin éloigné de l’univers répandu en d’innombrables


systèmes solaires scintillants, un astre sur lequel des animaux intelligents inventèrent la
connaissance. »
(Nietzsche)

« Le monde n’a jamais manqué de Charlatans »


(La Fontaine)

Un jour viendra peut-être où « le coup de Sokal » tiendra dans la culture et dans la


langue la même place que « le coup de Jarnac » : celle d’un lieu commun. Comme tous
les vrais coups, celui-là fut à double détente : on se souvient en effet que le débat
plutôt aigre autour de « l’affaire Sokal » (« Sokal Affair »), débat largement relayé par la
presse américaine puis française, avait été précédé par un canular (« Sokal hoax »).
Avant de signer avec le Belge Bricmont un célèbre sottiser – les Impostures
intellectuelles1 –, Alan Sokal, physicien à la New York University, était parvenu à piéger
le comité éditorial de Social Text, une revue de sensibilité « postmoderniste » rattachée
à l’Université de Duke en Caroline du Nord, en lui soumettant, à la fin de l’année 1994,
un article au titre ronflant : « Transgressing the Boundaries : Towards a Transformative
Hermeneutics of Quantum Gravity2 ». Selon toute apparence, les relecteurs n’y avaient
vu que du feu, puisque le canular avait pris : le texte, que son auteur avait délibérément
                                                                                                               
1
Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Paris, Odile Jacob, 1997 (nous citerons ici la
deuxième édition, revue et augmentée, parue en 1998). Notons que ce livre était spécialement adressé
au public français, qui en a eu en quelque sorte la primeur, un an avant la parution en anglais.
2
Social Text, n°46-47, printemps-été 1996, p. 217-252.

  1  
émaillé d’approximations jargonnantes et de références fantaisistes aux mathématiques
et à la physique, avait été publié tel quel dans un numéro spécial du printemps 1996
consacré aux polémiques suscitées par les études culturelles des sciences 3 . Trois
semaines après sa livraison, Sokal annonçait à travers la revue Lingua Franca qu’il
s’agissait en fait d’une « parodie », tout en s’expliquant sur les raisons qui l’avaient
poussé à la concevoir4. La suite est connue, et le détail de l’affaire a suffisamment été
rapporté pour que nous n’ayons pas à nous y attarder ici5.
Contentons-nous pour le moment de soulever cette question : que prouvait le
canular ? Et d’abord, qu’est-ce que Sokal, pour son compte, entendait prouver ? Deux
choses, si l’on en croit le commentaire livré « à chaud » dans Lingua Franca : d’une part,
le déclin des normes de rigueur dans certains départements des humanités ; d’autre
part, et c’était pour lui l’essentiel, le danger que ferait courir au projet politique
émancipateur de la gauche l’« arrogance » et la « paresse intellectuelle » de la
« Théorie » (entendez, la théorie littéraire « postmoderniste »), et plus spécialement
l’obscurantisme caractéristique de son rapport aux sciences (les « postmodernes »
ayant tendance à présenter celles-ci comme des constructions sociale ou des
« narrations » parmi d’autres). On n’a pas manqué de signaler à Sokal qu’il y avait là des
questions tout à fait différentes, et peut-être incommensurables. À vouloir trop
prouver, on ne prouvait rien du tout. De fait, comme la suite allait le montrer, une
bonne part des malentendus de l’affaire tenait aux interprétations divergentes que les
différents protagonistes, pro et contra, donnaient du canular et de sa portée réelle6.

Sentiments mêlés

La poussière une fois retombée, notre intention n’est pas de peindre, après
d’autres, un paysage après la bataille. Jean-Michel Salanskis, dans ce qui reste l’une des
lectures les plus justes et les plus profondes qu’on ait consacrées à cet épisode pénible
                                                                                                               
3
Il convient tout de même de rappeler, pour tempérer ce qui vient d’être dit, que le comité éditorial de
Social Text avait dans un premier temps suggéré à l’auteur de reprendre son texte et de lui apporter un
certain nombre de révisions. Ce dernier avait obstinément refusé de se plier à ces demandes.
4
« A Physicists Experiments with Cultural Studies », Lingua Franca, n°6, mai-juin 1996, p. 62-64.
5
Impostures intellectuelles revient sur les péripéties des années 1996-1997. On pourra se reporter au site
internet d’Alan Sokal (http://physics.nyu.edu/faculty/sokal/), qui propose une archive des débats qui ont
entouré l’affaire, ainsi qu’à son dernier livre, Beyond the Hoax : Science, Philosophy and Culture, Oxford,
Oxford University Press, 2008. Voir également The Sokal Hoax : The Sham That Shook the Academy, The
editors of Lingua Franca (dir.), University of Nebraska Press, 2000.
6
« What the Social Text Affair Prove and Does Not Prove », in Beyond the Hoax, op. cit., chap. 5.

  2  
de la vie intellectuelle, a fort bien décrit les mauvais affects que réveille
immanquablement toute velléité de prendre position dans une affaire aussi embrouillée,
aussi confusément engagée7. Autant en faire état dès maintenant : le mauvais tour joué
par Sokal à ceux qui, à l’époque, m’apparaissaient comme une communauté
d’universitaires bavards et peu rigoureux, m’avait d’abord réjoui. Je mesure à présent
ce que ce sentiment pouvait avoir de trouble, puisque dans l’échange d’arguments qui
avait suivi la révélation du canular dans Lingua Franca, tout me portait « objectivement »
à me ranger du côté des anti-sokaliens, si ce n’est par conviction, du moins par un
réflexe corporatiste : en défendant un certain style de philosophie « à la française », il
s’agissait après tout de défendre la philosophie tout court, dans son droit à disposer de
ses propres problèmes et à les formuler selon des méthodes spécifiques, au contact de
toutes les productions culturelles et notamment des constructions scientifiques. Disons
qu’à un niveau très élémentaire, le coup de Sokal et la polémique qu’il avait déclenchée,
presque simultanément, aux Etats-Unis et en France, suscitait en moi le même genre
d’excitation malsaine que, dans un autre contexte, le non moins célèbre « coup de
boule » de Zidane. Si, quelque temps plus tard, la lecture distraite des Impostures
intellectuelles m’avait considérablement irrité, elle m’avait surtout déçu : pour tout dire,
il me semblait que, dans le genre, on aurait pu faire beaucoup mieux. Un examen plus
détaillé de l’article canular me confirmait d’ailleurs dans ce sentiment.
Le traitement indifférencié qui consistait à mettre sur le même plan des auteurs qui
m’avaient toujours paru assez fumeux, et d’autres qui faisaient au contraire partie de
mon Panthéon personnel (Bergson, Deleuze, Latour), rendait l’exercice du jugement
particulièrement périlleux. La cible était trop large, pas assez finement identifiée. Les
critiques portaient souvent sur des aspects périphériques – des facilités d’expression,
l’usage métaphorique de certains termes techniques – ; ce faisant, elles passaient à côté
de points autrement plus problématiques, et finissaient par confondre tous les niveaux
d’analyse 8. Quand Sokal et Bricmont touchaient juste, c’était presque malgré eux. Les

                                                                                                               
7
Jean-Michel Salanskis, « Pour une épistémologie de la lecture », in Impostures scientifiques, Baudouin
Jurdant (dir.), Paris, La Découverte, 1998.
8
Sur la question de savoir si Sokal et Bricmont entendaient, dans leur livre, formuler une critique globale
de la « French Thought » ou seulement de certaines de ses tendances, la préface à la deuxième édition
du livre devance les objections de façon particulièrement ambiguë : « [Q]uiconque interprète notre livre
comme une attaque globale contre X – que X soir la philosophie française, la “pensée 68” ou encore la
gauche universitaire américaine – présuppose que l’ensemble de X est caractérisé par les pratiques
intellectuelles que nous dénonçons, et c’est à ceux qui soutiennent une telle thèse qu’il incombe de
l’établir. » (Impostures intellectuelles, op. cit., p. 17). Le renversement de la charge de la preuve est un tour
classique ; exécuté de la sorte, il témoigne d’une perversité remarquable. La phrase suivante accroît

  3  
passages consacrés à la prose de Baudrillard ou de Virilio, par exemple, ne me
paraissaient pas aller au cœur des choses9. Derrida avait raison : « Sokal et Bricmont
[n’étaient] pas sérieux10 ». Mais de là à défendre en bloc des livres qui nous tombaient
des mains, des discours qui suscitaient notre hilarité de potache, il y avait un espace
qu’une certaine honnêteté interdisait de franchir. C’est pourquoi, en dépit de
l’agacement que m’inspiraient le caractère obtus et besogneux de l’exercice, mais aussi
l’idée que deux « geeks » puissent revendiquer avec tant d’ingénuité leur absence
complète d’intérêt pour les textes qu’ils prétendaient corriger et leur ignorance quasi
totale des corpus dans lesquels ils s’inscrivaient, je me prenais à rêver d’une version
vraiment intelligente des Impostures intellectuelles, une version écrite par quelqu’un de
« notre bord », sans me rendre compte que deux autres compères l’avaient déjà fait à
une époque où j’étais encore trop jeune pour m’intéresser au débat : c’était, sur un
mode plus sournois et dans un style plus enlevé, La pensée 68.
Ainsi, au cœur des années 1990, l’effet le plus patent du coup de Sokal dans les
rangs des jeunes gens qui se trouvaient eux-mêmes en plein apprentissage de leur
métier et dont le crédo philosophique n’était pas encore vraiment fixé, avait été de
perturber et même de déstabiliser les sentiments d’adhésion et d’appartenance
communautaire que l’institution ou la fréquentation intensive de certain auteurs
auraient dû leur communiquer de façon naturelle. En quoi le tout juste agrégé que
j’étais alors, découvrant la philosophie analytique sur les bancs de l’Université de
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     
encore la confusion, et confirme le bien fondé des objections : « Bien sûr, nous n’avons pas écrit ce livre
pour dénoncer des abus isolés… ». Dans un entretien au Nouvel Observateur, Sokal précise : « Comme
avec Lacan, nous esquissons une critique globale. Mais il ne nous revient pas de la conduire, nous ne
sommes pas compétents. » (Le Nouvel Observateur, n°1716, 25 septembre 1997).
9
Pour ne parler que du second, il est clair que le problème d’une œuvre comme celle de Virilio, dont
Sokal et Bricmont avouent partager un certain nombre de diagnostics sur la société contemporaine, n’est
pas tant son style hyperbolique (« paranoïa-critique », aurait dit Dali), saturé ad nauseam de néologismes
et de références à la technoscience, que les conclusions qu’il prétend tirer des théories qu’il mobilise.
Les remarques qui suivent permettront peut-être à Sokal et Bricmont d’améliorer le chapitre qui lui est
consacré, en vue de futures éditions. Depuis L’Espace critique, Virilio nous explique que nous avons
atteint, avec les technologies de communication à distance, la vitesse absolue, celle de la lumière (ou des
ondes électromagnétiques en général). Cette conviction en elle-même peu discutable se réfère de façon
appuyée à la théorie de la relativité qui a justement théorisé le statut de cette vitesse absolue. Le
problème est qu’en assimilant systématiquement cette vitesse absolue au règne de l’instantané, à
l’abolition de la distance, Virilio passe à côté de ce qui constitue précisément le cœur de la révolution
einsteinienne : le fait que la vitesse absolue (invariante) de la lumière est nécessairement une vitesse
limite, et que cette vitesse étant finie (300 000 km par seconde), elle introduit au cœur de la
représentation physique du monde un principe de localité qui, au contraire de ce que laisse entendre
Virilio, ruine l’idée d’instantanéité ou de simultanéité absolue entre événements distants et redonne ainsi
toute sa place à l’espace comme milieu de séparation. Toute connexion prend du temps : en développant
cette idée, on aboutirait à des conclusions tout à fait différentes de celles que Virilio prétend étayer sur
la théorie d’Einstein. Pour le voir, encore fallait-il prendre le temps de le lire.
10
Jacques Derrida, « Sokal et Bricmont ne sont pas sérieux », Le Monde, 20 novembre 1997, p. 17.

  4  
Princeton, s’apprêtant à rédiger un mémoire sur Carnap, devait-il se sentir visé par une
charge stigmatisant les méfaits de la « théorie littéraire postmoderne » ou les ravages
du « lacanium » et du « derridium » sur les campus américains11 ? L’article canular avait
une certaine vertu socratique, il incitait à préciser ce à quoi nous tenions vraiment. En
revanche, l’attaque frontale orchestrée par les Impostures voulait qu’on choisisse son
camp et ses alliés12. En ce sens au moins, il faut reconnaître que nous étions beaucoup à
nous être fait avoir par Sokal, entraînés malgré nous dans une affaire qui n’était pas
vraiment la nôtre, mais dont chacun voyait bien qu’elle ne pouvait pas ne pas le
concerner.

Jeux de dupes, faux savants et savants fous

Pourquoi, dira-t-on, y revenir aujourd’hui, quinze ans après les faits ? Parce qu’au-
delà des sentiments mêlés que je viens de rapporter, au-delà des raisons
circonstancielles qui m’ont conduit à rouvrir récemment le dossier « Bergson et la
relativité » si injustement instruit par les Impostures intellectuelles13, le coup de Sokal
conserve à mes yeux une valeur exemplaire. Au-delà d’une simple confrontation des
magistères, il projette rétrospectivement une lumière rasante sur l’ensemble du
« champ intellectuel » dans lequel opèrent spontanément nos découpes catégoriales et
nos valorisations en termes de sérieux et de fantaisie, d’importance et d’insignifiance,
de crédibilité et d’imposture. Mieux, le coup aura révélé l’équilibre fragile des alliances,
des arrangements et des consentements tacites qui, en temps normal, soutiennent
l’illusion qu’il existe quelque chose comme une « vie intellectuelle » vraiment
multiculturelle, transversale aux différents domaines de spécialité, capable d’arracher
les sujets supposés savoir au provincialisme des pratiques et des habitus disciplinaires.
Amère leçon pour certains. Mais gardons-nous de projeter trop vite dans ces mots –

                                                                                                               
11
Je reprends ce bon mot à Latour, évoquant les « drogues dures » exportées outre-Atlantique par les
penseurs français des « sixties » (« Y a-t-il une science après la guerre froide ? », Le Monde, 18 janvier
1997).
12
Dans les mêmes années, c’est sans grande conviction que j’ai produit, pour le volume French Theory in
America, un « intermezzo » lui-même assez laborieux où l’affaire se trouvait racontée à travers le prisme
fourni par le conte d’Andersen, « Les habits neufs de l’Empereur » (« Sokal’s New Clothes », in S. Cohen
& S. Lotringer (dir.), French Theory in America, New York, Routledge, 2001).
13
Comme d’autres qui témoignent, sur le même sujet, d’une surdité complète aux enjeux
épistémologiques et métaphysiques généraux. Je songe en particulier à la polémique autour de l’article de
Latour consacré aux « référentiels » einsteiniens, mais aussi aux critiques visant les remarques de
Derrida et d’Hyppolite sur le statut des invariants relativistes.

  5  
alliance, arrangement, consentement – une évaluation négative ; ce sont les
fondements réels de la civilité et de la politesse dans la cité par ailleurs si peu unifiée,
en fait si peu tolérante, des savants et des lettrés. C’est cette chaîne de connivences
que le coup de Sokal est venu soudain défaire en forçant l’admirateur de Deleuze à se
sentir malgré lui solidaire des usages les plus farfelus qui étaient faits de son œuvre, ou
au contraire à tracer nettement les limites où s’arrêterait son allégeance, quitte à les
faire passer au sein même de son camp14.
Pour bien apprécier, avec le recul, les polarités, les oppositions, mais aussi le jeu de
correspondances et de symétries qui organisent l’espace intellectuel où se joue la
supposée « guerre des sciences » (le coup de Sokal fut, de ce point de vue, l’équivalent
d’un Pearl Harbor), il est nécessaire de renvoyer dos-à-dos les adversaires, de faire en
sorte que, par une espèce d’effet d’interférence, les interprétations qu’ils donnent
chacun de l’affaire se neutralisent réciproquement. Nous n’essayerons pas à notre tour
de nourrir le flot des commentaires en nous prononçant sur le fond. Cela supposerait
que nous commencions par identifier un ou des problèmes précis : celui, par exemple,
de la médiation pédagogique qui permettrait de mieux négocier le rapport tendu entre
les « deux cultures », littéraire et scientifique ; celui de la « philosophie spontanée des
savants » (si elle existe) ; celui encore des fonctions et des usages de la métaphore dans
le discours philosophique. Mais l’affaire, justement, est moins intéressante par les
problèmes anciens qu’elle réactive, que par la forme générale de son opération.
Dénoncer le jeu des connivences comme « impostures », comme l’ont fait Sokal et
Bricmont, c’était faire apparaître la « vie intellectuelle » comme un jeu de dupes et de
faux semblants où personne n’ose s’avouer que « le roi est nu », selon une métaphore
qui a beaucoup circulé à cette occasion. Cette manière de voir les choses confine
évidemment au cynisme : on peut la refuser d’emblée pour poser tout autrement les
questions et tenter de dégager, avec Isabelle Stengers, les conditions d’une
cosmopolitique des savoirs et des pratiques. On peut aussi, à l’inverse, embrasser le
point de vue du cynique et le pousser encore plus loin, en développant les conclusions
jusqu’à leur terme.
Il y aurait donc un jeu de dupes. Ce jeu est mutuellement consenti ; il fonctionne à
peu près tant que chaque discipline s’entend à faire le ménage chez elle, autrement dit à

                                                                                                               
14
J.-Y. Jeanneret caractérise fort bien cette « logique schismatique » du simulacre envoyé par Sokal dans
l’espace public (L’Affaire Sokal ou la querelle des impostures, Paris, PUF, 1998, p. 58). Voir à ce propos le
jugement de Michel Serres sur Baudrillard rapporté dans Impostures intellectuelles, op. cit., p. 20.

  6  
réserver l’anathème « imposture » aux marginaux et aux francs-tireurs qui menacent
l’ordre du savoir de l’intérieur de chaque spécialité. Mais qu’un Sokal vienne accuser des
littéraires ou des philosophes d’imposture en s’avançant sur leur propre terrain,
citations à l’appui, et c’est tout un écosystème qui se trouve mis à mal. C’est pourquoi
la récente affaire Bogdanov, que certains ont voulu présenter comme une « reverse
Sokal hoax », une affaire Sokal à rebours, est sans commune mesure avec ce dont il est
question ici. Le travail douteux mené par les frères Bogdanov aux frontières des
mathématiques et de la physique fondamentale est dénoncé par des pairs, et cela
change tout. Beaucoup plus intéressante, à cet égard, est la figure de l’autodidacte, du
savant fou ou du fou littéraire à prétentions scientifiques, qui se fait une spécialité de
dénoncer l’imposture du consensus. C’est une figure duale de celle de l’imposteur
« postmoderne » décrite par Sokal. Le rôle peut être endossé par un professeur de
mathématiques à la retraite, par un ingénieur piqué de physique fondamentale mais
aussi, plus rarement, par un collègue en poste, auteur d’articles ou de manuels réputés
sérieux15. Les comités de lecture des revues scientifiques, tout comme les savants de
renom, connaissent bien ce genre de personne, que les anglophones affublent de jolis
noms comme « crackpot » ou « crank » : il ne se passe pas une année sans que leur
soient adressées, sous la forme de lettres, de notes, d’articles ou de mémoires, des
réflexions prétendant invalider par un raisonnement sans faille les fondements de la
relativité ou de l’évolution16. Il existe pour ce type d’exercice tout un marché parallèle,
amplifié depuis quelques années par l’usage d’internet. Pour dénoncer l’imposture des
théories dominantes et la loi du silence imposée par l’establishment scientifique, nul
besoin de se prévaloir soi-même d’une quelconque compétence ou autorité
scientifique : n’est-ce pas justement l’abus d’autorité qui permet à l’imposture
consensuelle de se perpétuer ? En l’espèce, l’extériorité au champ serait presque une
garantie d’objectivité…

                                                                                                               
15
Voir l’affaire Herbert Dingle expliquée par Hasok Chang, « A Misunderstood Rebellion. The Twin-
Paradox Controversy and Herbert Dingle’s Vision of Science », Studies in History and Philosophy of Science,
24, 1993, p. 741-790. Cf. plus récemment, du côté des sciences sociales : Peter Hayes, « The Ideology of
Relativity : The Case of the Clock Paradox », Social Epistemology, vol. 23, n°1, 2009, p. 57-78.
16
Pour mieux cerner les critères qui permettent d’identifier cette figure dans le champ des sciences, on
consultera le « Crackpot index » mis au point par le mathématicien John Baez
(http://math.ucr.edu/home/baez/crackpot.html ). Sur les « crackpoteries », voir le billet de Pascal Boyer,
« How I found glaring errors in Einstein’s calculations »
(http://www.cognitionandculture.net/home/blog/35-pascals-blog/435-how-i-found-glaring-errors-in-
einsteins-calculations).

  7  
Ce n’est certes pas de cela qu’il est question dans notre affaire, mais il est
intéressant que ces figures déviantes de l’imposture en soient systématiquement tenues
à l’écart alors même qu’elle remplissent, structurellement, un rôle équivalent à celui
que Sokal lui-même joue pour les humanités. À cet égard, une exception notable est la
mention, dans un dans un passage l’article canular de 1996 consacré à la gravité
quantique, de la théorie du « champ morphogénétique ». Cette théorie formulée par le
biologiste Rupert Sheldrake a été très vivement contestée par la communauté
scientifique. Steven Weinberg, dans l’article qu’il a consacré à l’affaire Sokal, n’hésite pas
à y voir une « crackpot fantasy17 ». Dans le commentaire qu’il donne à son propre
article, Sokal est plus modéré : il parle de « bizarre theories ». Pourtant les spéculations
de Rupert Sheldrake n’en font pas un mystificateur, pas plus que René Thom,
indirectement évoqué dans le même passage18. Le problème très réel que pose la
possibilité de telles productions dans le champ même des sciences n’est pas vraiment
posé. Sokal se contente de signaler que le paragraphe particulièrement dense dans
lequel ces références sont intégrées procède à de constants glissements sémantiques,
par homophonie ou association d’idées (« champ », « morphogénèse »,
« morphisme »…). Mais faut-il comprendre que ce type de glissements est
généralement imputable à ceux qui, du côté des sciences sociales, reprennent ces
théories sans discernement, selon un usage plus métaphorique que démonstratif, ou
bien sont-ils déjà virtuellement à l’œuvre dans ces théories elles-mêmes, telles qu’elles
sont formulées par les scientifiques concernés (Sheldrake, Thom) ? Qui sont les vrais
imposteurs ? Nous n’en saurons pas beaucoup plus sur ce chapitre19.

L’imposture selon Sokal

Qu’en est-il d’ailleurs de l’usage de cette catégorie d’imposture chez Sokal, en


général ? On notera qu’il n’existe pas, en anglais, d’équivalent strict de ce terme.
                                                                                                               
17
Steven Weinberg, « Sokal’s Hoax », The New York Review of Books, vol. XLIII, n°13, 1996, p. 12.
18
Toujours dans le commentaire de son article, Sokal évoque la manière dont la « théorie des
catastrophes », initialement développée dans une branche des mathématiques (la topologie différentielle),
a fait l’objet d’extrapolations « de plus en plus excentriques » aux sciences naturelles et aux sciences
sociales (Beyond the Hoax, op. cit., p. 30).
19
Notons tout de même, à ce sujet, que l’éditorial du numéro de novembre 1996 de La Recherche avait
eu l’intelligence de tracer un parallèle entre l’affaire Social Text et une autre affaire toute récente, celle du
retrait in extremis, par le Journal of Physics, d’un article validé par les referees et qu’il s’apprêtait à publier,
sur la prétendue invention d’un dispositif anti-gravité. Voir J. Debaz et S. Roux, « D’une affaire aux
autres », in Retours sur l’affaire Sokal, S. Roux (dir.), Paris, L’Harmattan, 2007, p. 35.

  8  
« Mystification » et « hoax » reviennent souvent, mais ce sont les espèces d’un genre
commun difficile à nommer. Le titre de la version anglaise du livre, Fashionable nonsense,
diffère sensiblement de l’original : il n’y est plus question d’impostures, mais de
fumisteries, et ce n’est pas la même chose. Si l’on revient à la version française, force
est de constater que les auteurs ne se soucient pas beaucoup de préciser le sens dans
lequel ils prennent le terme d’imposture. Le plus souvent, il sert à désigner désigne une
tendance au relâchement des normes intellectuelles, une dérive de l’argumentation
signalée par l’abus réitéré de termes empruntés au domaine scientifique, à des fins de
pure rhétorique20. « Imposture » renvoie en fait à un gradient de pratiques, de la simple
« esbrouffe » (Derrida ?) à la « supercherie » caractérisée (Irigaray ? Virilio ?). Sokal et
Bricmont insistent sur le fait que seuls les « abus grossiers21 » sont réellement en cause.
Il conviendrait par ailleurs de distinguer les « impostures au sens strict », qui relèvent
de l’usage mystifiant d’un vocable à connotation scientifique, et les « confusions
scientifiques et philosophiques », qui signalent une orientation de pensée plus générale,
proche du relativisme cognitif22. De la même manière, il conviendrait de distinguer les
« impostures intellectuelles » proprement dites, seules vraiment pendables, et les cas
d’« incompétence grossière23 » sans intention de tromper. Ces distinctions de bon sens
n’ont évidemment pas l’ambition de contribuer à une théorie plus générale de
l’imposture. Elles permettent néanmoins d’effectuer un premier tri entre ce qui relève
d’une volonté délibérée d’abuser son monde par des boniments, et ce qui relève d’une
pure et simple ignorance, doublée d’une imprudence coupable. Pour fixer les choses,
disons qu’« imposture », pour Sokal et Bricmont, s’applique à deux catégories
d’individus : les charlatans et les fumistes. Notons-le bien, il n’est jamais explicitement
question d’« imposteurs » dans le livre, même si « charlatan » revient plusieurs fois.
L’insulte n’est jamais loin. On pourrait bien sûr affiner ces catégories et distinguer,
parmi les fumistes, les fantaisistes, les farfelus et les extravagants. On pourrait
remarquer aussi qu’il existe entre le charlatanisme et la fumisterie un rapport analogue
à celui qui existe entre l’imposture proprement dite et la mystification (notamment
lorsqu’elle prend la forme du canular). Mais notre propos n’est pas de formaliser la
grammaire de nos jugements d’imposture, ni d’établir une taxinomie des types socio-

                                                                                                               
20
Impostures intellectuelles, op. cit., p. 37.
21
Ibid., p. 19.
22
Ibid., p. 53.
23
Ibid., p. 41.

  9  
psychologiques, classés selon divers degrés d’infamie. Nous souhaitons au contraire
envisager la relation entre vérité et imposture au sens extra-moral24.

L’imposture au sens extra-moral

Qu’est-ce à dire ? Cela implique d’abord de reconnaître que le partage des vérités,
le jeu qu’institue l’instinct ou la volonté de vérité, n’est pas séparable d’un art du
travestissement et de la tromperie, de toutes les forces d’illusion, de toutes les
impostures réelles ou supposées qui constituent les conditions d’effectivité de la vérité
dans l’espace de circulation des discours et des savoirs. En somme, l’imposture n’est
pas extérieure au jeu de la vérité ; elle n’en constitue pas l’envers ténébreux, elle est au
contraire son ressort et son enjeu principal. Selon une thèse célèbre de Nietzsche, la
volonté de vérité se soutient, finalement, de la volonté de ne pas être trompé25. La
position rhétorique complexe de Sokal dans l’affaire qui porte son nom en fournit à elle
seule une belle confirmation. La posture de celui-à-qui-on-ne-la-fait-pas, le petit Alan
signalant que le roi est nu, se construit entièrement dans la relation à une possibilité
qu’il s’agit de conjurer à tout prix, mais qui livre le vrai principe du jeu : celle d’une
imposture réussie, qui se ferait oublier comme imposture. Nous nous devons la vérité
puisqu’il y a toujours des menteurs, ou des charlatans : telle est la devise secrète de
Sokal. La détection des fraudes et des impostures intellectuelles n’est pas un moyen
parmi d’autres de servir la cause de la vérité ; c’est exactement l’inverse : l’idéal du
savoir objectif et universellement partageable, les normes de rigueur scientifique
enseignées à la rude école des savoirs positifs, ont pour finalité réelle de démasquer les
faux savoirs véhiculés par les usurpateurs qui répandent leurs ténèbres en abusant de
leur autorité et de leur prestige. La valeur de la vérité, la vérité comme valeur, se
constitue dans ce rapport de forces.
Le corollaire de ce principe est qu’il n’y a pas d’imposture en soi, qu’une imposture
doit toujours être construite. Nietzsche ne suggère pas que tout est imposture : ce
serait une thèse paresseuse et au fond peu intéressante. La perspective extra-morale
                                                                                                               
24
Voir F. Nietzsche, Vérité et mensonge au sens extra-moral, trad. N. Gascuel, Arles, Actes Sud, 1997.
25
Telle est en effet l’origine de notre « propension morale à la vérité » : « de l’opposition au menteur, à
qui personne ne fait confiance, que tous excluent, l’homme tire pour lui-même la démonstration du
caractère respectable, rassurant et utile de la vérité. » (ibid., p. 17). Cette idée a pour corrélat cette
autre mieux connue : la vérité n’est qu’un mensonge collectivement consenti, renforcé par l’usage des
mots. Le devoir de vérité, en somme, n’est rien d’autre que « le devoir de mentir en suivant une solide
convention, de mentir avec le troupeau dans un style obligatoire pour tous. » (ibid.).

  10  
ne se satisfait pas d’un relativisme de l’imputation (« nous sommes tous des
imposteurs ! ») ; elle ouvre plutôt sur une pragmatique de l’imposture, qui refuse de se
payer de mots. Il s’agit de dire qu’une imposture n’est jamais simplement révélée,
qu’une imposture n’existe que d’être effectivement dénoncée. Or la dénonciation n’est
pas un acte simple, elle suppose toute une structure d’adresse : prise à partie des
témoins, production de preuves, etc. Pour établir un fait d’usurpation, il faut parvenir à
imposer l’idée qu’il existe un ordre des places et des légitimités ; il faut construire la
place depuis laquelle cet ordre pourra apparaître comme légitime. C’est à un tel travail
que se livre Sokal lorsqu’il endosse le rôle de démystificateur. Mais par là même, il se
rend coupable d’une imposture supérieure, une imposture au carré qui fait de
l’imposture son sujet, et qui consiste justement à perpétuer l’idée selon laquelle la
vérité serait, en quelque sorte, index sui et falsi, de sorte qu’il suffirait de revendiquer
bien haut les idéaux de transparence et de clarté pour que les écailles tombent des
yeux des lecteurs abusés et que les imposteurs apparaissent au grand jour. Il n’y aurait
qu’à mettre bas les masques pour retrouver le bon partage des places, selon une série
d’oppositions binaires où s’opposent le sérieux et la fumisterie, la rigueur et le laxisme,
comme autant de variations sur le thème du vrai et du faux. En somme, l’imposture de
Sokal aura consisté à donner l’impression que l’imposture est une affaire simple, à
vouloir faire oublier qu’il existe une structure de l’imposture. Celle-ci ne se réduit pas au
fait de dominer hors de son ordre en usurpant une place supposée par ailleurs bien
établie. L’usurpation n’est pas le bon modèle pour penser l’imposture : à ce compte,
nous serions tous, en effet, des imposteurs, et le concept perdrait toute sa charge
critique. Si Sokal est un imposteur, c’est en un sens non trivial, conforme à cette
structure d’imposture dont il est une effectuation locale. Tentons d’en préciser l’idée.
Ses adversaires ont souvent décrit Sokal en Grand Inquisiteur, dénonçant les faux
prophètes au bénéfice de la communauté des savants et donc du genre humain. Mais il
faut aller jusqu’au bout du raisonnement. Comme on sait, le Grand Inquisiteur est aussi
le suprême imposteur ; il travaille pour le compte du démon à manipuler les hommes.
De fait, pour mettre bas les masques, Sokal n’a pas eu d’autre choix que de recourir à
un subterfuge : il lui a fallu d’abord empiéter sur les positions de l’adversaire, employer
ses propres procédés pour les retourner finalement contre lui. Curieuse manière de
faire valoir, a contrario, la rectitude et la vérité comme principes régulateurs de
l’échange intellectuel. Sokal s’en est justifié d’un point de vue stratégique, sans parvenir
à dissiper le malaise lié au sentiment que le sens d’une farce de cette nature échappe

  11  
nécessairement à son auteur. Les multiples rebonds de ce premier coup ont démontré,
en effet, que ce sens ne se constituait qu’à mesure qu’il se réfractait à travers le jeu des
reprises et des commentaires, la circulation des traces et la dissémination des effets.
Jean-Yves Jeanneret a consacré à ce thème un ouvrage entier 26 . On en retire
l’impression d’une machination sans auteur, d’un travail d’invention sans cesse repris
par les différents acteurs de l’affaire. La controverse, là même où elle semblait porter
sur les normes de la rationalité ou les standards du sérieux académique, tournait en fait
le plus souvent autour de questions relatives aux formes légitimes et illégitimes de
l’échange des idées, de la circulation et de la diffusion des savoirs : « Ce qui intéresse
Sokal et enflamme ses partisans comme ses adversaires est […] moins la valeur propre
des cultures que la façon, légitime ou usurpée, dont circulent ces savoirs d’un canton à
l’autre de l’Université, de la culture et de la société 27 . » De ce point de vue,
l’enseignement principal de la querelle était de faire apparaître au grand jour le rapport
de forces complexe qui sous-tend la coexistence des magistères au sein d’une culture
savante nécessairement conduite à se vulgariser comme culture triviale du fait que « la
qualité des savoirs y est indissociable de la façon dont ils circulent, s’échangent, se
publient et se réinterprètent 28 ». Les analyses de Jean-Yves Jeanneret sont très
convaincantes : elles font bien voir de quelle façon l’affaire Sokal mobilise des chaînes
de traduction, des effets en ricochet, toute une tropologie en acte – métaphores,
métonymies, etc. – où l’objet et l’enjeu ne cessent de se déplacer et de se perdre pour
se reconstituer ailleurs. Le terme même d’« affaire » dit cet imbroglio, cet
enchevêtrement des intentions réelles et des lectures rétrospectives, des faits et des
interprétations, ce jeu de masques et de faux semblants. Notre intention n’est pas d’en
rajouter sur ce thème, mais plutôt de resserrer le problème autour de l’idée même
d’imposture, en nous concentrant sur l’acte I de l’affaire, la publication de l’article
« Transgressing the Boundaries » dans Social Text.

La « querelle des impostures »

Tout d’abord, levons une fausse difficulté. Une fois admis qu’une imposture n’est
révélée qu’en étant dénoncée, et que cette opération se soutient d’une structure
                                                                                                               
26
J.-Y. Jeanneret, L’Affaire Sokal ou la querelle des impostures, op. cit.
27
Ibid., p. 10.
28
Ibid.

  12  
d’imposture qui est sa condition d’effectivité, on se pose en effet la question : comment
parler de l’imposture de Sokal au sens extra-moral sans la dénoncer à son tour ? La
réponse est très simple. Il suffit, justement, de mettre au jour la structure d’imposture
dont Sokal est le nom : les propriétés de son jeu, sa manière de distribuer les coups, de
désigner les adversaires et les places, etc. C’est ce que n’ont pas fait, en général, ceux
qui, accusés d’imposture, se contentaient de retourner le compliment. Mais il y a une
seconde difficulté, plus sérieuse, touchant à l’usage un peu proliférant du vocable même
de l’imposture. Est-il bien légitime ? Ne convient-il pas, d’emblée, d’en diversifier les
figures ? Nous avons évoqué celle de Sokal, mais il faut insister sur son caractère
polymorphe. Le Sokal batailleur de la querelle, tour à tour sentencieux et railleur,
modeste et professoral, infatigable exégète de son propre canular, protestant sans
cesse de sa bonne foi et de sa sincérité, ne doit pas faire oublier le Sokal rusé de la
farce, facétieux auteur d’une parodie déguisée en pastiche. Cette figure est d’emblée
marquée par la duplicité ; elle est même doublement duplice : l’indétermination qui
frappe le texte-canular, l’impossibilité de fixer exactement son régime d’énonciation, en
est l’indice le plus sûr. On y reviendra plus loin. Voilà pour la première figure, la figure
principale dont Sokal fournit le type. Il y a ensuite tous les auteurs ventriloqués (cités
ou pastichés) dans l’article de Social Text, et qui font retour, cette fois-ci comme
accusés, dans le livre des Impostures : ce sont les dieux du Panthéon de la « French
Thought », appelés par leurs juges à comparaître (parfois de manière posthume) devant
la communauté pensante. Pour compléter le tableau, comme une image en miroir, il y a
Sokal et Bricmont tels que les décrivent leurs adversaires : nouveaux Bouvard et
Pécuchet reconvertis en maîtres d’école, s’autorisant de leur compétence scientifique
pour évaluer des matières auxquelles il ne comprennent manifestement rien. Mais pour
que le jeu des impostures livre ses dernières ressources, il faut qu’il y ait encore bien
d’autres figures tapies dans le décor, peut-être moins aisément identifiables que celles
qu’on vient d’énumérer. Nous en avons évoqué plus haut quelques exemples :
l’autodidacte poursuivant son idée fixe, le fou littéraire à prétentions scientifiques, le
scientifique déviant – auxquels il faudrait peut-être associer certains auteurs de
vulgarisation scientifique, lorsque le désir d’étonner ou de séduire les porte aux marges
de la science-fiction29.

                                                                                                               
29
Voir sur ce point Michael Bérubé, Rhetorical Occasions : Essays on Humans and the Humanities, Chapel
Hill, The University of North Carolina Press, 2006, p. 23.

  13  
Ainsi la figure de l’imposteur se diffracte pour ainsi dire d’elle-même, et l’affaire
Sokal est bien une « querelle des impostures », pour reprendre le titre du livre de
Jeanneret, où chacun est l’imposteur de l’autre. Mais pour envisager l’imposture au sens
extra-moral, il convient justement de se détacher de la figure de l’imposteur constituée
par les différents discours de vérité pour s’intéresser au réseau des places qui sous-
tend l’échange des idées et des signes. Or sur ce point l’acte I de l’affaire s’avère
particulièrement instructif. Jeanneret a raison d’y voir une « victoire à la Pyrrhus ». Ce
qui frappe en effet, c’est que « le procédé dont Sokal tire argument pour discréditer le
constructivisme repose sur la manipulation de procédures sociales de construction
(éditoriale) de la science, contrôle social des pairs et exercice d’un pouvoir de type
éditorial. […] Le triomphe de Sokal ne paraît donc pouvoir s’établir que dans la défaite
du sokalisme30. » Au moment de l’affaire, Jean-Marc Lévy-Leblond avait fait remarquer
avec une certaine malice que les abus même que dénonçait Sokal étaient la preuve que
les sciences ne sont pas séparables d’un travail de construction sociale. Pour
comprendre ce paradoxe d’une démonstration d’objectivité qui s’appuie d’un bout à
l’autre sur la manipulation des textes, il faut revenir au détail de l’opération.

Usurpateurs et imposteurs, fumistes et roués

Sokal a l’honnêteté de reconnaître que la « modeste expérience (experiment) »


tentée avec l’article « Transgressing the Boundaries » avait un caractère « non contrôlé
(uncontrolled)31 ». Pour commencer, les intentions de Sokal n’étaient pas absolument
claires. Le canular visait d’une part à dénoncer les abus dont se rendaient responsables,
dans certains quartiers des humanités, ceux qui parlaient légèrement des sciences. Il
s’agissait de mettre à nu ceux qui feignaient de savoir, de traquer l’abus de langage, le
mésusage, et finalement le mépris que cachait cette manière d’en prendre à son aise
avec les concepts scientifiques (le terme « abuse », en anglais, signifie aussi
maltraitance). Mais il s’agissait en même temps, on l’a vu, de stigmatiser par là certaines
opinions relativistes touchant au statut du discours scientifique lui-même, à sa visée de
vérité et d’objectivité. Sokal ne voulait pas seulement prendre les libertins érudits du
postmodernisme la main dans le sac ; il voulait, dans la foulée, leur administrer un
prêche. Or on voit bien que ce n’est pas exactement le même public auquel on a affaire
                                                                                                               
30
Jeanneret, op. cit., p. 64.
31
Beyond the Hoax, op. cit., p. 150.

  14  
dans les deux cas. Les vrais imposteurs se recrutent dans le deuxième groupe. Quant
au premier groupe, il appelle une certaine indulgence : les fumistes sont des imposteurs
involontaires, des imposteurs à la petite semaine ; ils ne sont pas responsables de leur
ignorance, mais seulement de leur paresse. Le charlatanisme les guette lorsqu’ils
commencent à « survendre » des produits dont ils ne connaissent pas bien les
propriétés réelles, comme des remèdes miracles. Tant que leurs tours de tréteaux ne
s’accompagnent pas de pensées coupables, on peut bien leur pardonner, moyennant
une petite correction. Les vrais imposteurs sont ceux qui, tout en continuant à abuser
de la science, doutent en leur for intérieur de sa valeur réelle. Sokal leur reproche en
somme de jouer un double jeu : leurs opinions relativistes et sceptiques entrent en
contradiction avec l’effet de légitimité ou d’autorité qu’ils espèrent tirer de la science.
Ce sont des fourbes, des roués. De la science, ils ne retiennent que le vêtement, l’habit
rhétorique, l’effet d’autorité, sans la posture d’adhésion subjective qu’elle suppose. Non
seulement ils ne savent pas bien ce qu’ils disent, mais en plus ils n’y croient pas ! Et ceci
explique cela : c’est parce qu’ils n’y croient pas, au fond, qu’ils se désintéressent de la
vérité, de la rectitude du sens, et profèrent des absurdités. L’objectif à long terme de
Sokal est de dénoncer l’imposture, mais aussi de la rectifier, c’est-à-dire de faire en
sorte que l’intention subjective s’accorde au moins aux paroles. C’est pourquoi à tout
prendre, un usurpateur vaut mieux qu’un faux dévot ; un pédant piqué de physique, un
fantaisiste et à la rigueur un décadent assumé, valent mieux qu’un libertin érudit déguisé
en amateur de science. Le fumiste ne bouleverse pas le système des places ; ils veut
seulement en profiter sans avoir à en payer le prix. Mais puisque la fumisterie mène au
charlatanisme, il vaut mieux faire des exemples.

Abus de confiance

Le mécanisme éditorial du mauvais tour joué à Social Text, la manière dont en ont
été organisés les rebonds et les contrecoups (dénonciation du canular, commentaires,
interpellations ad hominem) avant même la publication des Impostures, permettent de
pousser un peu plus loin l’analyse. Jeanneret parle d’une « machine textuelle à double
détente32 », et Pierre Macherey en décrit le fonctionnement en ces termes : « Pour
reprendre les catégories utilisées par G. Genette dans Palimpsestes, la parodie de Sokal

                                                                                                               
32
J.-Y. Jeanneret, op. cit., p. 14.

  15  
est une charge imitative à intention satirique qui prend pour cible un style de pensée
afin de le ridiculiser : elle consiste en la production d’un faux, qui n’a pas seulement
pour effet de tromper au premier degré, puisqu’il produit son plein effet de nuisance au
moment où est levé le secret de la falsification, ce qui amène finalement les
destinataires du texte, après avoir été exposés à être trompés, à être détrompés, leur
crédulité étant alors exhibée au grand jour33. »
Ce passage dit l’essentiel, mais il faut aller moins vite. L’intention de Sokal était, on
l’a rappelé, de soumettre une « parodie » d’article de critique des sciences, dans le goût
postmoderne. Or il est clair que les éditeurs de Social Text n’avaient nullement
conscience de publier une parodie : pour eux, le texte de Sokal a très exactement
fonctionné comme un faux. Précisons cependant : à aucun moment ils n’ont cru avoir
affaire à un article produit par un universitaire issu de leurs rangs. Sokal signait le texte
de son nom, en donnant son titre et son affiliation : « professeur de physique à NYU ».
De l’aveu des éditeurs, si le texte avait finalement été publié en dépit de son côté un
peu « niais (hokey) », « sophomoric » (de « sophomore », étudiant de licence) et « désuet
(outdated)34 », c’est précisément qu’il émanait d’un « scientifique de profession » et que
cette contribution légèrement décalée avait valeur de document « symptomatique » ;
c’était une sorte de « curiosa » témoignant de « la façon dont quelqu’un comme Sokal
pouvait aborder le champ de l’épistémologie postmoderne, c’est-à-dire en essayant, de
manière gauche mais pleine de conviction (awkwardly but assertively), de saisir l’esprit
(capture the feel) du langage professionnel de ce champ35 ». Si donc l’article de Sokal a
finalement été publié, ce n’est pas parce qu’il s’agissait d’un faux postmoderne, mais d’un
faux document, accepté sous la supposition naturelle que son auteur, par ailleurs
légitime dans son ordre, prenait à son compte ce qu’il disait. Par l’effet d’un abus de
confiance caractérisé, le document s’était vu reconnaître une valeur objective parce
qu’on l’attribuait à Alan Sokal, le même auteur que celui qui signait des articles dans le
Journal of Combinatorial Theory. Mais le document n’était qu’un leurre. Et ce n’est pas le
texte qui avait piégé les membres du comité, mais bien Sokal lui-même. Ils se
trompaient – ils avaient été trompés – sur la manière dont son autorité était
subjectivement engagée par son texte. En réalité, et indépendamment de son procédé

                                                                                                               
33
Pierre Macherey, « Retour sur l’affaire Sokal », article publié sur le site : http://stl.recherche.univ-
lille3.fr/seminaires/philosophie/macherey/Macherey20032004/Macherey17032004.html.
34
Bruce Robbins et Andrew Ross, « An Editorial Response », Lingua Franca, juillet-août 1996.
35
Ibid.

  16  
de fabrication, « Transgressing the Boundaries » était l’œuvre d’un « Pseudo-Sokal36 ».
Mais alors à qui ce texte pouvait-il apparaître comme une parodie, sinon les scientifiques
eux-mêmes (qui, en règle générale, ne comptent pas parmi les lecteurs de Social Text) ?
Sokal le laisse clairement entendre dans l’article de Lingua Franca : « En somme, j’ai
délibérément écrit cet article de façon à ce que n’importe quel physicien compétent (et
même un étudiant de licence en physique ou en mathématiques) puisse se rendre
compte que c’est un canular (spoof). De toute évidence, les éditeurs de Social Text n’ont
eu aucun scrupule à publier un article sur la physique quantique sans se donner la peine
de consulter qui que ce soit qui connaisse le sujet37. »

Faux, parodie, pastiche

Faux ou parodie ? La question n’a pas à être tranchée trop vite, d’autant qu’une
troisième possibilité se dessine : celle du pastiche. Tout l’intérêt du canular de Sokal est
de maintenir le statut du texte dans cet état d’indétermination ou de superposition
quantique (s’il nous passe cette expression) lié au caractère multidimensionnel (encore
pardon) de la configuration dans laquelle il dispose son coup. D’un même geste, Sokal
aura en effet produit trois textes différents – tous identiques. À Social Text il soumet un
faux document, en dissimulant sous son identité d’état civil un auteur imaginaire,
Pseudo-Sokal. Aux lecteurs de Lingua Franca et à l’opinion en général, il livre ce qui à
ses yeux doit apparaître comme une parodie brillante. C’est surtout cette impression
qui a été relayée par les médias. Enfin, pour lui-même, pour son plaisir, Sokal a écrit ce
qu’il concevait sans doute comme un pastiche – genre qu’il ne maîtrise
qu’imparfaitement, comme l’atteste la réaction de ses premiers lecteurs de Social Text,
quelque peu décontenancés par le côté à la fois maladroit et excessif texte de ce
collègue physicien qu’ils découvrent en philosophe autodidacte. Qu’il y ait une
dimension de jouissance à produire un pastiche, tous ceux qui s’y sont essayés peuvent
en témoigner. Sokal aurait-il dépensé tant d’efforts à ventriloquer les auteurs
postmodernes, à effectuer ce collage vertigineux de citations et de références à des

                                                                                                               
36
Je reprends cette désignation à Jeanneret, op. cit., p. 15. Sur la question de la signature, voir également
David F. Bell, « Text, Context : Transatlantic Sokal », Yale French Studies, n°100, 2001, p 30.p 30.
37
A. Sokal, « A Physicists Experiments with Cultural Studies », art. cit. Soit dit en passant, on se
demande bien pourquoi le comité éditorial d’une revue de sciences sociales, persuadé de la bonne foi de
Sokal, aurait voulu contrôler ses connaissances dans une discipline dont il est un spécialiste reconnu !

  17  
textes qu’il n’a pas lus, à exécuter une finition et un lissage « à la main », s’il n’y trouvait
lui-même un plaisir mimétique au moins aussi vif que la rigolade anticipée ?
Faux, parodie, pastiche38 ? La facture du texte, envisagée hors de tout contexte,
ferait pencher pour cette dernière hypothèse. Le caractère pastiche du texte est plus
évident que sa dimension parodique, satirique ou même simplement caricaturale
(parodie, satire et caricature supposant, comme on sait, tout un jeu de déformations,
d’exagérations et de transpositions burlesques39). De fait, dans l’esprit de Sokal, le
canular devait paraître d’autant plus réjouissant qu’il marquerait moins d’écart par
rapport à un certain style d’écriture – jusque dans la reprise littérale des auteurs
incriminés sous forme de citations40. L’abondance des citations a d’ailleurs un effet
immédiat, celui de faire apparaître, à la manière d’un révélateur chimique, toutes sortes
de textes réputés sérieux comme des canulars involontaires. Dans son « Commentaire
de la parodie », Sokal écrit : « Notons d’abord que toutes les références dans la
parodie sont réelles et que toutes les citations sont exactes ; rien n’est inventé
(malheureusement)41 ». Comme le dit Macherey, « faire du faux avec du vrai, c’est du
même coup insinuer le soupçon que le vrai pourrait être entaché de fausseté42 ». Ou ce
qui revient au même, qu’il serait une parodie de lui-même. Sokal va jusque là lorsqu’il
explique, à propos d’un texte de Latour consacré à la théorie de la relativité restreinte,
et qui constituera une des cibles de choix des Impostures intellectuelles : « Disons
seulement que certains collègues ont soupçonné l'article de Latour d’être, tout comme
le mien, une parodie43. » Tel est l’effet de la « vraie fausse parodie », comme dit
Macherey : « arnaque d’un genre plutôt tordu », d’autant plus amusante qu’elle se rend
indiscernable de l’original. L’opération de la parodie déguisée en pastiche est de nature
virale : par un effet de contamination textuelle, elle insinue le doute, elle projette une

                                                                                                               
38
Ces catégories recoupent en partie, mais ne se ramènent pas, à celles que mobilise Jeanneret en
évoquant pour sa part le leurre, le pastiche et le simulacre (op. cit., p. 27).
39
Voir sur ce sujet Gérard Genette, Palimpsestes, Paris, Le Seuil, 1982, ainsi que les remarques de Pierre
Macherey, « Retour sur l’affaire Sokal », art. cit. Les pages consacrées à l’affaire Sokal dans l’Oxford Book
of Parodies, en revanche, n’expriment aucun doute sur le fait qu’il s’agisse d’une parodie (The Oxford Book
of Parodies, J. Gross (dir.), Oxford, Oxford University Press, 2010, p. 305-307).
40
Ce devenir-imperceptible du canular, qui à la limite serait parfaitement indétectable, véritable
simulacre, est évidemment l’ambition dernière du pasticheur. Mais c’est aussi ce qui le sauve, et qui le
distingue du faussaire : car s’il n’y a réellement aucun moyen de distinguer le faux du vrai, peut-on encore
dire qu’il y a tromperie ? Voir David F. Bell, art. cit., p. 33.
41
« Commentaires sur la parodie », in Impostures intellectuelles, op. cit., p. 369.
42
P. Macherey, art. cit.
43
« Les mystifications philosophiques du professeur Latour », article initialement paru dans Le Monde du
31 janvier 1997 (http://www.physics.nyu.edu/faculty/sokal/le_monde.html).

  18  
lueur de soupçon sur l’ensemble des textes-sources, y compris d’ailleurs ceux qu’elle
n’a pas cités.

Dénonciation

La critique effectuée par le canular est performative, plutôt que démonstrative :


elle devrait, idéalement, se passer de commentaire et fonctionner toute seule, à la
manière d’une épidémie. Mais ce n’est évidemment pas suffisant : pour que sa puissance
critique soit effective, il faut que le canular soit dénoncé. Or c’est là, dans ce moment de
révélation qui eut pour lieu la revue justement nommée Lingua Franca, que la perversité
de l’imposture Sokal se manifeste pleinement, en même temps que la structure
d’adresse caractéristique de l’imposture. Il y a d’abord une pluralité d’auteurs virtuels,
qui sont autant de facettes du Sokal éditeur de son propre texte : « Super-Sokal »
éclipse « Pseudo-Sokal » dans l’exercice du commentaire, mais pour mieux faire
apparaître « Crypto-Sokal 44 », l’auteur ambigu d’un exercice de style lui-même
incertain, entre pastiche et parodie, faux et caricature. Il y a, d’autre part, une diversité
de publics-cibles d’emblée envisagés : dans un premier temps des éditeurs, dans un
second temps des lecteurs qui à la rigueur n’auront même pas besoin de se reporter à
l’original et pourront rire indéfiniment des morceaux choisis cités par la presse.
Duplicité, fourberie, perversité, peu importe le terme choisi pour caractériser la
structure d’adresse du canular. Lorsqu’il se fait passer pour un scientifique sympathisant
de la cause des « cultural studies of science », Sokal est déjà un imposteur : la duplicité de
sa démarche dépasse le cadre de la mystification ou du canular ; c’est une tromperie
pure et simple, et on conçoit que les éditeurs de la revue dont il trahissait ainsi la
confiance en aient été fortement affectés. Sans aller jusqu’à faire de Sokal un forban
littéraire, il est clair que son faux rôle l’assimile moralement à un plagiaire. Notons
cependant qu’ici, la tromperie porte moins sur le contenu du texte lui-même que sur
les intentions supposées de l’auteur et plus profondément sur la position auctoriale
elle-même. Quoi qu’il en soit, la véritable imposture, l’imposture complète, celle qui
échappe finalement au contrôle de son auteur, ne commence qu’à partir du moment où
ce premier geste se trouve redoublé par autre : la dénonciation du canular dans Lingua
Franca. On comprend alors qu’en soumettant son texte, Sokal regardait déjà par-dessus

                                                                                                               
44
Je reprends cette typologie à J.-Y. Jeanneret, op. cit., p. 42.  

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l’épaule des gens de Social Text, en direction de ceux qui sont de son côté. Il leur
adressait par avance un clin d’œil. Une fois publié et dénoncé, ce texte qui ne
fonctionnait jusque là que comme un faux, devenait une mystification, un canular de
plein droit. Dans cette nouvelle perspective, la publication de « Transgressing the
Boundaries » admettait une interprétation bien différente, qui devait durablement
orienter la version officielle de l’événement rapportée par les médias. Voici en effet ce
que disait la rumeur : un texte parodique aurait été soumis à une revue postmoderne,
qui n’aurait pas su le reconnaître comme tel, et qui l’aurait pris pour argent comptant
(ergo, la littérature qui se publie dans ces revues ne vaut pas grand chose).

Cependant le sens échappe ; il court plus vite que la rumeur. Dans une affaire aussi
emmêlée, il n’y a même pas lieu de parler de falsification. D’un bout à l’autre,
l’imposture aura organisé un double régime de lecture, comme pastiche et comme
parodie, tout se passant comme si Sokal lui-même hésitait sur le sens à donner à sa
propre imposture. C’est sans doute ce principe d’incertitude – qu’on n’y voie aucune
allusion à Heisenberg –, cette duplicité à la seconde puissance, qui distingue en général
l’imposture du simple abus de confiance. Ce dernier renvoie chacun – l’usurpateur
comme le dupe – au principe secret de ses actes. La sincérité comme la crédulité se
logent dans les cœurs. Mais l’imposture véritable, l’imposture vraiment spirituelle, se
dissimule à elle-même l’opération du masque ; c’est une dissimulation sans intériorité,
une tartufferie qu’aucune extériorisation ne peut dévoiler aux yeux de l’imposteur ou à
ceux du monde. Cette fois-ci, le maître de maison ne pourra plus se contenter de se
cacher sous la table pour être le témoin des avances faites à sa femme : il lui faudra
endosser lui-même les habits du dévot séducteur, activer les ressorts de la connivence
pour forcer l’imposteur au faux pas qui, peut-être, le perdra. Mais que prouve une
expérience si peu contrôlée ? Il est question d’impostures « intellectuelles ».
L’imposture véritable, celle qu’entendait dénoncer Sokal, celle qu’il incarne finalement
malgré lui en voulant la dénoncer chez les autres, n’est pas l’imposture du faux savant
qui cache son ignorance : c’est celle du demi-savant qui ignore qu’il ignore, qui n’est pas
certain lui-même de ce qu’il ignore, qui n’en a à vrai dire aucun souci du moment que
ça marche. L’imposteur accompli ne croit plus qu’aux apparences ; il machine des effets.
La seule manière de le démasquer est de le prendre à son piège. Il faudra bien que
quelqu’un se dévoue.

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