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Texte sur « Le rêve » chez Bergson, Pierre Serange, 2004 – www.approximations.

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"Le rêve" de Bergson, ou une analyse par contraste du fonctionnement de la conscience

Le rêve se nourrit des sensations : toute une étude est faite de ce que l’on « voit » pendant
que l’on dort : on voit des petites tâches colorées ou non, transformées par notre entourage
sensoriel (comme le montre l’exemple de Krauss qui voyait une jolie jeune fille dans son rêve, et,
se réveillant, il constata que c’était un rayon de lune qui l’éclairait ; mais aussi aussi les exemples
en rapport avec le feu : si on est éclairé par une source rappelant le feu, on s’imagine aux prises
avec lui, dans un incendie par exemple). Mais notre entourage sensoriel n’est pas constitué que de
la vue, puisque les sons aussi interviennent (Bergson prend par exemple le vent dans une cheminée,
qui pourra être transformé en conversations, etc…), de même que le toucher. Certes, on est moins
attentif que pendant la veille, ou plutôt, on n’a pas des sensations extérieures aussi précises, c’est
plus diffus et confus, mais par contre on est plus à l’écoute de ce qui se passe dans son propre
corps.
Néanmoins les sensations ne peuvent seules déterminer le contenu d’un rêve, sinon, à
sensation identique, chacun rêverait exactement la même chose, ce qui n’est pas le cas. Ici est
invoquée la mémoire, dont le rôle dans la pensée de Bergson est fondamental. Elle est ce qui nous
permet, à nous être humains, par opposition aux animaux qui ont une mémoire utilitaire, d’être
uniques, de par « notre histoire » - terme de l’Essai sur les données immédiates de la conscience,
histoire permise par la rétention totale de notre passé par la mémoire. Pour Bergson en effet,
« notre vie passée est là, conservée jusque dans ses moindres détails », « nous n’oublions rien »
p.95. Cependant, nous ne pouvons pas nous rappeler, c’est-à-dire avoir conscience, de tout. On
peut le comprendre : puisque conscience est toujours présence au monde, à l’action, attention (en
un mot, conscience de quelque chose, même si c’est phénoménologique et donc anachronique),
comment avoir à nouveau conscience de souvenirs « oubliés » sans aucun lien dans notre
conscience présente ? Il faut un appel du présent pour rappeler ces souvenirs du passé, pour qu'ils
soient à nouveau conscients. Ils entrent probablement en compte dans notre personnalité, dans ce
que l’on est devenu, alors même qu’on ne les connaît pas, mais en l’absence de « stimulateurs », ils
nous demeureront inconnus, cachés, jusque dans leur importance.
Bergson, en employant « presque inconsciemment » p.94, sans pourtant parler de
l’inconscient freudien (même si quand il cite Freud à la fin, il est d’accord avec lui), en décrivant
également cette part de nous qui a besoin d’une attache présente pour être tractée à notre
conscience présente, donne une certaine extension à un inconscient, dans le cadre même de sa
pensée. En effet, pour lui, par rapport aux animaux, dont la mémoire est limitée par l'urgence du
présent, « chez l’homme, la mémoire est moins prisonnière de l’action », la mémoire humaine est
plus souple, nous permettant un détachement par rapport à l'exigence de l'action présente.
Cependant, pour Bergson, « elle y adhère encore ». Autrement dit : le présent tel qu’il s’offre à
notre conscience, détermine ce dont nous pouvons nous rappeler (ce qui peut avoir un lien avec ce
présent) et ce qui, tout en nous constituant, étant en nous, ne peut être amené à notre conscience
présente. Et ici vient la comparaison très importante avec une pyramide, que l'on peut résumer en
un schéma :
Si, pour Bergson, pendant l'état de veille, on est en permanence dans une « situation
présente », dans « l’action pressante », pendant le sommeil, il n’y a plus ce côté pressant de la
conscience, matérialisé par le sommet de la pyramide dans le schéma ci-dessus, « Je me
désintéresse ». Ce sommet comme exigence d’action et d’attention disparaissant, c’est ce que nous
percevons confusément de par nos sens qui prime donc, sans intentionnalité prédominante :
Ces souvenirs vont tenter de se « lier » à nos sensations confuses, en fonction de ce que ces
sensation évoquent dans notre mémoire. C’est la liaison entre un souvenir ou plusieurs souvenirs et
la ou les sensations vagues du moment qui va former le rêve. On peut même parler d’une union
véritable, puisque Bergson cite Plotin et le désir du corps pour l’âme, ainsi que celui de l’âme pour
le corps, qui seuls peuvent donner la vie aux hommes. « La sensation est chaude, colorée, vibrante
et presque vivante, mais indécise. Le souvenir est net et précis, mais sans intérieur et sans vie. »
p.97 .On comprend alors, à cette même page, la phrase « La naissance du rêve n’a donc rien de
mystérieux ». On comprend donc aussi l’importante affirmation de la page 93 « Remarquons
d’abord que le rêve ne crée généralement rien », puisque le rêve ne fait qu'associer des éléments
sensoriels à des événements conservés par notre mémoire.
Mais l'analyse de Bergson ne ne s'arrête pas là, puisqu'il va parler de la perception du réel
comme « hallucination » p.99 : alors même que chacun perçoit, on ne perçoit pas les choses telles
qu’elles sont, mais telles que NOUS les percevons, dans l'état de veille. Or ce NOUS est un être
ayant une histoire et la mémoire de cette histoire. On ne perçoit qu’en se souvenant, par
comparaison, par analogie, par différence. Dans chaque perception il y a de notre vécu, intériorisé
en notre mémoire. On va même jusqu’à transformer une perception (cf expérience du changement
de lettres dans une formule connue comme ATTENTOIN!!! : tout le monde a lu "ATTENTION", de
la même manière que si l'on écrit Jacques Chir, tout le monde comprendra de qui on parle). Nous
percevons plus que ce que nos sens nous transmettent, ou plutôt nous volons comprendre ce que
nous percevons, exigeant du réel perçu qu'il nous parle. Pour cela, nous le traduisons - en le
trahissant - immédiatement en message signifiant, message utilisable pour l'action qui nous occupe.
Ainsi, nous modifions les données de la perception immédiate de manière parfaitement
inconsciente, du fait même de ce qu'est notre conscience (mémoire, anticipation et choix, c'est-àdire
dans l'ordre habitude et rétention du passé immédiat, focalisation des sens en un point -sommet
de la pyramide-, focalisation elle-même réalisée en fonction de ce que l'on a décidé de faire). Nous
sommes donc portés à halluciner véritablement, par habitude, ou plutôt, par quête de sens: on a
halluciné, « parce que le sens paraissait l’exiger » p.98. En effet quand on perçoit, immédiatement
on cherche à décrypter le message sensoriel qui nous est transmis, en voulant identifier ce qui nous
entoure. On veut savoir, probablement par réflexe, si l’on doit être sur ses gardes, ou si on ne craint
rien, savoir pour pourvoir. Et avant de diviser dans notre environnement entre ce qui nous est nocif
et ce qui nous est favorable, on divise tout d’abord entre ce qui est connu et inconnu, comme un
enfant. On va comparer, tellement vite que cela devient inconscient (habitude parfaitement
fossilisée en seconde nature), avec ce que l’on a déjà connu, perçu, pour rapprocher ou opposer
notre conscient présent à ces souvenirs. Mais, ce-faisant, on se prive d'une partie du réel en n'en
gardant que ce qui nous est utile pour agir. Donner du sens, voilà ce qu'est percevoir le réel pour
Bergson. Ce n'est en aucun cas englober le foisonnement de tous les signaux sensoriels que
présente, à chaque moment, la réalité. C'est en retenir un certain nombre pour s'orienter dans le
monde, et ceci de manière parfaitement inconsciente.
En ce sens donc, l’inconscient permet la conscience telle qu’on l’éprouve, selon Bergson.
Ceci nous permet de comprendre la phrase « Nous n’apercevons de la chose que son ébauche » et,
juste après (p.99) « C’est cette espèce d’hallucination, insérée dans un cadre réel, que nous nous
donnons quand nous voyons la chose ». Si on comprend que, comme il est dit dans la première
conférence de l’Energie Spirituelle, nommée « La conscience et la vie », « conscience signifie
d’abord mémoire » (p.5), il faut aussi comprendre à la lumière de ce passage qu’il s’agit d’une
« mémoire inconsciente » (p.98) au sens où c’est elle qui permet le moi conscient, c’est-à-dire le
moi qui perçoit, ressent, éprouve, pense, en un mot le moi qui vit. C’est toute la subtilité de ce
passage que de nous faire comprendre que le moi conscient est avant tout permis par de
l’inconscient. Ce qui nous permet d’être nous, ce qui nous compose, est, du moins en partie,
totalement inaccessible à ce « nous » en tant que conscience, étant donné ce qu’est la conscience.
La conscience est avant tout une expérience permise par une mémoire dont nous n’avons pas
conscience, un pré-découpage du réel inconscient qui détermine pourtant l’originalité du moi
conscient, permise par l’originalité de « notre histoire ». Cette histoire a donc des composantes
inconscientes, mais qui déterminent pourtant notre présent conscient. Comme le dit Bergson en
effet, page 97, « Ce que nous voyons d’un objet placé sous nos yeux, ce que nous entendons d’une
phrase prononcée à notre oreille, est peu de chose en effet, à côté de ce que notre mémoire y
ajoute ». C’est donc dans l’exercice même de la conscience que l’inconscient a le plus de pouvoir,
chez Bergson, puisqu’il détermine ce conscient.
La conscience, contrairement au sommeil qui est défini comme un désintérêt (« Dormir, c’est se
désintéresser »), est donc une tension, ou plutôt un effort d’attention envers ce que l’on perçoit.
« Ta vie, à l’état de veille, est donc une vie de travail, même quand tu crois ne rien faire, car à tout
moment tu dois choisir, et à tout moment exclure », c'est-à-dire exclure des signaux qui ne sont pas
pertinents pour notre action présente (notons ici que ces deux idées sont présentes dans les
conférences II et III de l'Energie Spirituelle, notamment p.57 et p.76 à 78; "nous percevons
virtuellement beaucoup plus de choses que nous n'en percevons actuellement", ; mais on écarte "de
la conscience tout ce qui ne nous serait d'aucun intérêt pratique, tout ce qui ne se prête pas à notre
action").
Chaque perception est donc orientée, et elle est en cela un appel à nos souvenirs en vue de
comprendre cette perception. Voilà le travail incessant de la conscience, et une des modalités de son
rapport à la mémoire : « tu écartes tout souvenir qui ne se moule pas sur ton état présent ».
L’exemple est pris ici (p.103) de la mère qui n’est pas réveillée par l’orage mais par le cri de son
enfant : cela signifie qu’elle ne « dormait » pas pour l’enfant, car, comme le dit Bergson, « Nous ne
dormons pas pour ce qui continue à nous intéresser ». Et s’intéresser, c’est veiller, et « veiller et
vouloir sont une seule et même chose » : être conscient, c’est avoir tout son être concentré sur un
point, le sommet de la pyramide, qu’il veut comprendre, connaître, etc… Ce point est donc un point
de « concentration » p.104. Au contraire le rêve est instable c’est-à-dire non fixé sur ce point,
puisqu’il n’y a dans le sommeil aucune tension de veille, aucune concentration en un point donné :
il y a donc une certaine liberté mobile du rêve. Il est de plus rapide : en peu de temps on peut rêver
d’un mois : le rêve utilise des raccourcis, que Bergson compare à ceux de la mémoire (p.106).
Enfin, on rêve plus de ce qui n’a pas eu une réelle importance dans la vie consciente : « ce qui
revient de préférence est ce qui était le moins remarqué ».
Bergson conclut en invitant la psychologie à s’attacher à l’analyse de la mémoire
inconsciente, et espère que la recherche dans ce domaine donnera lieu à des découvertes aussi
importantes que celles, aux siècles précédents, de la physique et de la biologie. On voit donc bien
que cette étude, quoique prenant en compte de nombreuses expériences de psychologues et traitant
d’une question psychologique, a pourtant une grande dimension philosophique, dans la
caractérisation qu’il fait, en opposition avec le sommeil, de l’état de veille c’est-à-dire de l’état
conscient, et aussi dans l’étude du rôle de la mémoire, aussi bien dans le sommeil que dans la veille,
les notions de perception et de sensation étant au final celles qui relient tous ces thèmes entre eux.
La grande leçon de cette conception est donc de nous apprendre que percevoir c'est halluciner, et
que notre conscience utilise en permanence, par nécessité, de l'inconscient qui ne lui est jamais
accessible.